CHAPITRE XVIII
§ I. Malveillance du directoire pour les constitutiounels. — Il prend un arrêté contre Maudru pour avoir publié le bref du 5 août 1796 et lei décrets du concile constitutionnel. — Cet arrêté torture le texte de la constitution pour entraver la liberté du culte. — Le directoire prend encore un arrêté de déportation contre lui, pour avoir fait des tournées pastorales, mais il n'ose pas Texécuter. — Asselin, évêque intrus du Pas-de-Calais, poursuivi pour avoir proclamé la loi du jeûne et du maigre, et la nécessité de Tinstructioii chrétienne. — Oppression de Téglise constitutionnelle. — Lecoz continue à représenter Robespierre
' comme Tallié des réfractaires.
§ 11. Des prêtres constitutionnels sont déportés pour avoir prêché le repos du dimanche et la nécessité du mariage religieux. — La peur de la Guyane fait commettre des lAchetés. — Le directoire déporte Certains prêtres mariés. — Saurine et les intrus demandent que la loi du 19 fructidor ne soit jamais appliquée aux constitutionnels. — Les jureurs, frappés par le directoire, se rétractent pour la plupart.
§ III. Les prêtres déportables entassés à Rochefort et dans les îles d^ Ré et d*01éron. — Situation horrible des prêtres déportés en Guyane.
— Ils meurent presque tous à Conanama et à Sinamary.
§ IV. Rapport de Briot, du 21 brumaire an VII, sur les moyens de rendre la persécution plus efficace. — Disposition curieuse contre les receleurs de prêtres. — Journée du 30 prairial. — Renouvellement du directoire.
— Une résolution des cinq cents soustrait les constitutionnels à la déportation. — Elle est repoussée par les anciens. — Lois terroristes.
§ V. Mort de Pie VI à Valence. — Retour de Bonaparte. — Le 18 brumaire. — Inefficacité du système de séparation de Téglise et de TÉtat démontrée par Thistoire du directoire.
En racontant la persécution décadaire, nous ^vons montré comment Téglise constitutionnelle était traitée par le directoire et les révolutionnaires. La liberté des cultes, si pompeusement inscrite dans la constitution, était odieusement violée à son égard. Cette église, fabriquée par la révolution, Toffensait gravement, de Tavis des prôtrophobes,
en prétendant survivre à l'abolition de son caractère officiel et de ses privilèges révolutionnaires. Le parti qui prédominait sous le directoire était franchement antichrétien; il n'osait point, par prudence, déporter les évoques intrus, mais, au fond, il faisait le môme cas de l'église constitutionnelle que de l'église catholique. Il se résignait à laisser les prêtres constitutionnels exercer provisoirement leur ministère, comme un métier qui leur donnait du pain, mais il ne voulait pas tolérer une église sérieusement constituée; et il leur fit subir une multitude de vexations afin de les empêcher de s'organiser.
Les constitutionnels, après fructidor, firent beaucoup d'avances aux vainqueurs. Le cinquième jour complémentaire de l'an Y, Lecoz, au nom du concile, adressa aux cinq cents le nouveau serment de haine. Cette démarche n'eut aucun succès. Un membre fit observer que le conseil ne pouvait reconnaître d'évêque, ni de corporation religieuse, et demanda l'ordre du jour, qui fut adopté. Le directoire, très occupé à persécuter les réfractaires, ne chercha point à troubler le concile des constitutionnels. Mais lorsque les intrus, après ce concile, convoquèrent des synodes, firent des mandements pour publier ses décrets, le directoire, qui les trouvait encore trop catholiques, en prit prétexte pour leur faire de mauvaises querelles, et même prendre des mesures de rigueur contre certains prêtres.
Maudru, intrus des Vosges, avait publié, après le concile, une lettre pastorale, avec le prétendu bref du 5 août 1796^ et en déclarant audacieuscment qu'il résultait de ce bref u qu'il ne faut pas ajouter foi aux brefs qui condamnent l'obéissance à la loi du serment » . Mais il avait ajouté à ces écrits, répandus dans un but schismatique, une lettre contenant des considérations très sages et très religieuses sur la décadence de l'instruction publique et sur la nécessité de la relever par l'esprit chrétien. Le commissaire Dieudonné le dénonça avec beaucoup de violence au directoire, qui accueillit sa plainte et prit, le 9 ventôse an VI, un arrêté déférant Maudru à la justice. En premier lieu, il lui reprocha d'avoir publié le bref du 5 août 1796, « considérant qu'à supposer même l'authenticité du bref, il est en contravention avec le décret du 9 juin 1791, et l'article 22 de
la loi du 7 vendémiaire an IV » (1). Il déclara en outre que cette publication ne peut avoir été faite dans un but pacifique, puisqu'elle est jointe « à un recueil d'écrits, et de prétendus écrits émanés d'un prétendu concile national, dont plusieurs maximes ne sont propres qu'à inspirer le fanatisme, exciter des troubles, et à entraver F exécution des lois républicaines relatives à l'instruction publique ». Il l'accuse de montrer de l'intolérance, parce qu'il critique les philosophes, et surtout de publier un décret du concile, déclarant que les chrétiens sont tenus en conscience de fournir aux besoins du culte. Le directoire y voit une violation de l'article 10 de la loi du 7 vendémiaire, qui interdit d'établir des taxes pour le culte. Le directoire, après des déclamations révolutionnaires, décide qu'il sera traduit devant les juges, et ordonne au ministre de la justice de saisir tous les exemplaires de cet écrit.
Cet arrêté contient une importante déclaration de principes. En effet, rappeler aux fidèles qu'ils sont obligés en conscience de soutenir leurs prêtres, c'est d'après lui violer la constitution et les lois qui défendent d'établir des taxes pour le culte. Un appel aux consciences est assimilé à une taxe légale! 11 est impossible de torturer les textes avec plus d'impudence et de mauvaise foi, afin d'arriver à prendre une religion par la famine I
Conformément aux prescriptions de l'arrêté, les ministres de la police et de la justice firent partout la chasse à cette brochure : on la poursuivit jusqu'en Belgique I Maudru fut arrêté et emprisonné à Epinal. 11 fit passer au directoire, pour sa justification, une note dans laquelle il se disait « évêque républicain », et soutenait que sa détention avait été obtenue :
« En surprenant la religion du directoire par dHnjustes exagérations, par Teifet des sourdes menées des ennemis de la répu' blique, des royalistes, des réfractaires et des rétractés qui ne lui pardonnent pas son zèle patriotique. » (Archives, F, VII, 7398.)
(1) Ainsi le décret du 9 juin 1791, fabriqué tout exprès pour empêcher la publication des brefs condamnant les évéques constitutionnels^ est retourné maintenant contre ces mêmes évéques! Ils osaient prétendre que le bref du 5 août avait été reçu officiellement par le gouvernement, ce qui était faux. Le directoire voulut leur donner un démenti éclatant.
Il est triste de voir un homme qui a le beau rôle, s'abaisser à de telles platitudes pour apaiser la colère de ces directeurs dont il connaît parfaitement le fanatisme antireligieux et la mauvaise foi ! 11 eût été bien plus digne de se confier uniquement à son bon droit, et de l'invoquer hautement devant la justice. Il fut condamné, le 6 germinal, à six mois de prison et 200 francs d'amende.
Le directoire trouva que c'était bien peu : Maudru s'avisa de faire des tournées pastorales dans les Vosges : ce n'était plus le temps où toutes les autorités et la garde nationale était mises à la disposition de l'évoque constitutionnel en tournée, pour châtier les audacieux qui oseraient lui faire mauvais visage! Le commissaire Dieudonné dénonça ces tournées au directoire, le 3 frimaire an VII. Il constate dans sa lettre qu'il n'y a plus de ministres du culte en exercice, d'après la loi de fructidor, que « dans la moitié à peu près des communes du département » ; il pérore d'abord contre les réfractaircs qui s'obstinent à former une église : « Le gouvemetnent spirituel, la discipline de V église existent encore pour eux, La plupart de ces jongleurs sont dans la misère, ils en tirent occasion d'inspirer plus d'intérêt. » Il se plaint ensuite des tournées que Maudru vient de faire dans plusieurs cantons :
« Ce jongleur fanatique a employé le charlatanisme et tous les tours de son métier pour se concilier la bienveillance et la pitié des gens faibles. Dans les assemblées très nombreuses des fidèles, il racontait dans le plus grand détail les persécutions qu'il avait essuyées pour la cause sacrée de la religion. Il annonçait qu'il avait été trainé trois fois à Véchafaud, et que trois fois la main de Dieu l'avait sauvé ; et puis les femmes de fondre en larmes et de sangloter. » (Archives y F, VU, 7398.)
Il l'accuse, en outre, d'avoir sollicité la charité des fidèles et reçu leurs dons, et d'avoir recommandé de donner des catéchismes et des livres de piété aux enfants des écoles. « Le gouvernement ne pourrait-il pas empêcher ces visites apostoliques? Elles ne peuvent que perpétuer le fanatisme et la superstition. »
Cette dénonciation de crimes si flagrants fit beaucoup d'effet sur le directoire. Rewbell demanda au ministre de la police un rapport sur Maudru, et manifesta tout de suite
l'iniention d'interdire ses visites épiscopales ; Duval réclama contre lui des mesures de rigueur. Le 6 ventôse an VU, le directoire prit contre Maudru l'arrêté suivant :
u Le directoire exécutif : Ouï le rapport du ministre de la police générale de la république, et vu les pièces à Tappui, desquelles il résulte que le nommé Jean-Antoine Maudru^ se disant évéque du département des Vosges, après avoir non seulement publié illégalement un bref du pape, mais encore Tavoir fait précéder d*une lettre synodiquc du concile soi-disant national, et qui renferme des principes et des préceptes contraires à ceux du gouvernement; à peine échappé aux poursuites dirigées contre lui pour ce délit, a parcouru les cantons du département des Vosges, et s'est présenté au peuple comme martyr de la foi, persécuté pour la cause sacrée de la religion ;
i< Qu'il a choisi, pour cette mission apostolique, Tiustant où le commissaire du directoire exécutif s'apprêtait à parcourir ces mômes cantons, pour y fortifier l'esprit public, provoquer l'exécution des lois;
« Que de telles visites de la part de cet évêque nuisent à la tranquillité publique, et retardent le progrès des institutions républicaines,
« An'ôte, en vertu de l'article 24 de la loi du 19 fructidor an VI :
« Art. i®'. Le nommé Jean- Antoine Maudru^ se disant évéque du département des Vosges, sera sur-le-champ arrêté et déporté.
« Art. 2. Le ministre de la police générale est chargé de l'exécution du présent arrêté, qui ne sera point imprimé, n {Archives, F, VU, 7398.)
Maudru avait mérité la déportation parce qu'il avait eu Faudace de choisir, pour faire ses tournées, le moment où le commissaire s'apprêtait à faire les siennes! On se demande quelle peine il aurait encourue, s'il avait fait ses tournées en même temps que lui I Heureusement, il était évoque constitutionnel, et le directoire, après avoir pris contre lui cet absurde arrêté, se demanda s'il serait prudent de l'exécuter. François de Neufchâteau, consulté à double titre, comme ministre de l'intérieur et comme citoyen des Vosges, répondit, le 29 ventôse, que Maudru était bon républicain, mais « très attaché aux pratiques superstitieuses du culte », et qu'il serait maladroit de le déporter, « parce que les prêtres réfractaires, qui sont encore plus dangeveux que les autres, tireraient de cette rigueur un sujet de triam» phe ». Voilà le vrai motif qui sauva de la déportation et Mau-
dru, et Lecoz et Clément, et probablement plusieurs autres évêques constitutionnels! Le ministre de la police, Duval, ne paraît pas avoir été de cet avis, car il s'en rapporta d'assez mauvaise grâce à la sagesse du directoire. L'arrêté ne fut donc pas exécuté, grâce à la puissante intervention de François de Neufchâteau, qui, par compensation, fit déporter beaucoup de prôtres catholiques des Vosges. On peut juger de la violence de la persécution par les rapports du commissaire (3 frimaire) :
« Quelques prêtres réfractaires, contre lesquels il existe des arrêtés de déportation qu*on n*a pu mettre à exécution, sont cachés dans des maisons isolées, situées au milieu des bois et des montagnes : c'est surtout dans les cantons de Berlrimoutier, Laveline, Saales, le Tillet et Vaghey, Plombières, Bains, Exies et Monthurcux qu'ils sont recelés, et qu'ils font des courses nocturnes, qu'ils emploient à corrompre l'esprit public. L'on a fait bien des recherches pour se saisir de ces ennemis de la république, mais jusqu'à présent elles ont été infructueuses. »
Maudru ne fut pas le seul évoque constitutionnel tourmenté par le directoire pour avoir protesté en faveur de l'enseignement religieux. Après le concile de 1797, les constitutionnels avaient nommé Asselin évoque du Pas-de-Calais à la place de l'apostat Porion. Le nouvel élu publia un mandement (1) sur le jeûne, sur le carême et sur la nécessité de relever l'enseignement religieux; il eut en outre l'audace d'annoncer qu'il allait établir un collège à Saint-Omer. Le commissaire près l'administration municipale de cette %ille fit saisir le mandement, et, le 7 ventôse an VI, il le dénonça au ministre de la police, en prétendant qu'Asselin voulait ainsi « avilir la révolution, et rappeler le peuple à la superstition la plus dégoûtante ». Le directoire prit l'affaire à cœur. Le ministre de la police, dans son rapport, s'appropria Theureuse expression de son subordonné, et accusa Asselin de « rappeler le peuple à la superstition la plus dégoûtante ». Il lui fit un crime de « proclamer » la loi de l'église qui impose le jeûne du carême ; d'avoir vanté l'éducation religieuse et attaqué laphilosophie, dont il avait réfuté les accusations
(1) Il débute ainsi : « Mathieu Asselin, par la miséricorde divine, et par l'élection du clergé et des fidèles de ce diocèse, évéque de Saint-Omer, département du Pas-de-Calais, dans la communion du saint-siège,.. 9
avec beaucoup d*énergie. « Vient ensuite le plan d*éducation, dans lequel les mots de république et de décade ne sont pas prononcés une fois, » Voilà en réalité le principal grief! Le ministre accuse Asselin de haine pour les institutions républicaines, et déblatère contre « sa doctrine fanatique et intolérante », et prétend qu'il a fait une convocation publique malgré la loi : Ce mandement tend « à rétablir le despotisme sacerdotal n :
M On ne peut se dissimuler que tous les actes émanés du soi-disant concile national, et ceux des soi-disant synodes diocésains, ne visent à ce but. » [Archives, F,VII, 7394.)
Il rappelle au directoire Tarrêté qu'il vient de prendre contre Maudru, et Tinvite à sévir de même contre son collègue Asselin. Le directoire adopta complètement ses conclusions, et prit contre Asselin et son mandement un arrêté fort curieux. Après lui avoir adressé le reproche banal d'avilir les institutions républicaines, il se plaît à torturer la loi pour déclarer :
« Que quand bien môme cet éerit ne présenterait rien de répréhensible en lui-même, sa publication est une contravention à la loi du 22 germinal an IV , qui défend toute proclamation publique ayant pour objet d'inviter les citoyens à l'exercice d'un culte ;
<( Que cette loi s'applique au signataire du mandement dont il s'agit, lequel est une proclamation formelle de la loi de l'église qui ordonne de jeûner le carême^ ce qui suppose dans son auteur un caraO' tére public, un pouvoir que les lois ne reconnaissent pas;
« Que l'autorisation par lui donnée à ses coopérateurs de permettre dans certains cas Vusage de la viande, suppose l'existence dune corporation, et d'une hiérarchie de pouvoirs cxmtraire à l'ordre public, réprouvée par l'article 360 de la constitution. »
En conséquence, Asselin est déféré à la justice, et son mandement sera saisi partout. Cet arrêté fut, comme le premier pris contre Maudru, inséré au Bulletin des lois. La doctrine du directoire est bien qu'on ne peut se dire évêque, et revendiquer une juridiction spirituelle, toute volontaire, sans violer la constitution, qui défend seulement d'usurper les fonctions publiques, sans ressusciter une corporation! I Pour lui un mandement est une convocation publique! Vroclamer la loi du maigre, loi que personne n'est forcé de suivre, c'est s'ériger en fonctionnaire public ordonnant
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d'exécuter une loi de TEtatl ! Ainsi la liberté des cultes proclamée par le directoire exclut toute hiérarchie, toute règle religieuse 1 II est impossible de montrer plus d'intolérance, de mauvaise foi et de mépris pour les lois qu'on a faites I
Cette doctrine conduisait directement à l'interdiction de prendre le titre de curé, et à l'abolition complète du culte; mais le directoire n'était pas assez fort pour l'appliquer logiquement, et d'ailleurs la persécution franche lui répugnait. Il s'en prenait surtout aux évoques. Sermet, intrus de la Haute-Garonne, voulut mettre en pratique les décisions du concile. Après avoir soigneusement prévenu les autorités, il convoqua, par une lettre du 6 prairial an VI, tous ses adhérents à un synode, afin de proclamer les décrets du concile, d'organiser le diocèse et de rétablir la discipline. 11 essaya, par des phrases républicaines, d'amadouer les autorités constituées, mais elles n'en tinrent aucun compte, déclarèrent que le programme de son synode était antirépublicain, et se mirent en devoir de l'entraver. L'administration municipale écrivit, le 3 messidor, au député Destrem, comment elle avait traité cette « pasquinade de Sermet ». Elle se prévalut de l'arrêté du directoire contre Maudru, et déclara qu'en voulant tenir un synode, sous la présidence de Sermet se qualifiant évoque métropolitain, les constitutionnels rappelaient une corporation. Sermet, pour les adoucir, promit de ne pas publier les décrets du concile et de ne s'occuper que do dogme et de discipline. On aurait voulu sévir contre lui, mais w l'administration centrale crut qu'il ne fallait pas, autant que possible, user de rigueur, parce que la chose publique ayant quelque obligation aux prêtres constitutionnels , il ne fallait pas les frapper de manière à faire rire les réfractaires (1)». Cette considération protégeait toujours les évoques intrus; cependant Sermet avait dû renoncer au principal objet de son synode. La première séance fut très surveillée par la police, et ce sjmode, qui devait durer quatre jours, dut se séparer après sa seconde réunion. On voit que même avec des autorités qui ne voulaient pas agir trop brutalement, l'église constitutionnelle ne jouissait d'aucune liberté.
(1) Archives, F, VII, 7386.
Le journal les Annales, malgré ses dénonciations continuelles contre les réfractaires, fut trouvé trop chrétien, surtout trop hostile aux décades, et supprimé le 17 messidor an VI par le directoire (1). Les constitutionnels remplacèrent ce recueil par une publication irrégulière sous le titre de « Mémoires pour servir à l'histoire de la religion et de la philosophie. »
Le directoire laissait bien les constitutionnels dire la messe et prêcher isolément, mais ne leur permettait pas de s'organiser. Suzor, intrus d'Indre-et-Loire, demanda aux autorités, le l i messidor an VI, la permission de réunir ses prêtres pour lui donner un coadjutcur. L'administration refusa son autorisation, en torturant certains textes de lois, et déclara, en outre, que si la réunion devait se composer de ministres du culte, elle serait illégale, parce qu'elle reconstituerait une corporation, et que, d'un autre côté, si tous les citoyens du département y étaient appelés, elle ne pourrait être tolérée davantage, comme dangereuse pour l'ordre public. L'administration terminait en déclarant, avec beaucoup d'aplomb, :< qu'elle n'entend point gêner en aucune manière le libre exercice des cultes». Le ministre de la police déclara qu'il s'agissait « d'une réunion prohibée par la loi », et approuva son refus (2).
Bien qu'ils subissent une persécution véritable, les constitutionnels continuaient toujours à dénoncer les catholiques aux fureurs révolutionnaires. C'était la mode, dans le parti qui dominait alors, de déclamer avec affectation contre Robespierre ; le doucereux Lecoz continuait à représenter les catholiques comme ses protégés! Il écrivait encore de Rennes, le 26 prairial an Vil, que Robespierre avait persécuté les constitutionnels dans l'intérêt des catholiques :
« Toutes les persécutions, toutes les horreurs exercées contre
(1) K CoQbideiant que les Annales de la religion y destinées principalement à publier les actes, et à propager les principes du prétendu concile national de France, opposent les lois de ^église aux lois de tttat^ et les cérémonies religieuses aux institutions républicaines ; qu^elles cherchent à augmenter la puissance du fanatisme et de la superstition, à pervertir Tesprit public et à étouffer Tamour de la patrie ; qu'elles abusent de la liberté des opinions religieuses, pour prêcher Vintolérance religieuse et politique... »
(2) Archives, F, VII, 7452.
eux, il les aurait adroitement rejetées sur ses brutaux proconsuls, et sur la convention, qui avait eu la lâcheté criminelle de ne point les iniprouver. Ce secret, cet horrible secret me fut révélé dans ma prison, par des hommes qui, à mon grand étonyiement, donnaient de chaudes larmes à la mort de Robespierre ! » (Annales de la religion, t. IX, p. 291.)
Ces hommes plaçaient bien leur confiance î Cette affreuse découverte est censée avoir eu lieu au Mont-Saint-Michel, où Lecoz était enfermé avec des réfractaires! On lit en note : « Ceci ne détruit pas l'idée que Robespierre, exploité dans sa vanité, était la machine et la dupe dune politique très profonde et très scélérate. » Après tout, les thermidoriens Tout bien accusé d'avoir voulu restaurer Louis XVII î
L'intrus de Troyes, Sibille, étant mort le 11 février 1798, ses vicaires firent une lettre pastorale pour inviter ses adhérents à lui donner un successeur. La municipalité de Troyes la dénonça à l'accusateur public avec beaucoup de violence. Néamoins, on passa outre, et Blampoix, curé de Vandœuvre, fut élu. 11 voulut organiser son diocèse, mais l'administration déclara qu'en parlant de diocèse et de soumission au pape, il troublait la paix publique, et fut sur le point de le faire arrêter. Partout les autorités locales se plaisaient à entraver l'exercice du culte contitutionnel (1).
Le clergé schismatique d'Évrcux avait fait circuler une lettre intitulée : « Lettre du presbytère diocésain de l'Eure. »> Le 29 nivôse an VI, le ministre de la police écrit au commissaire près l'administration centrale, que la publicité de cet écrit, « faite pour entretenir le fanatisme, est une infraction formelle aux lois du 3 ventôse an 111 et 22 germinal an IV » ; en outre, il soutient que « la qualification de président, de sec7'étaire ou de membre de l'assemblée du presbytère d'Évreux, prise publiquement par les signataires de cet écrit, est la violation de la déclaration des droits, qui porte : « Nul ne
(1) A Troyes, les autorités défendaient aux prêtres de publier les bans et ne voulaient point leur permettre d'assister les condamnés. Cependant, on tourna la difficulté en permettant à deux consolateurs d'assister un condamné à mort, avec déien^se formelle de porter aucun signe religieux. Le ministre de la police s'en émut, mais les autorités le rassurèrent, en lui annonçant que les deux consolateurs étaient vêtus en couleur, et par conséquent n'avaient aucun aspect ecclésiastique. (Babeau, Histoire de Troyes, tome II, p. 494 et suiv.)
peut, sans une délégation légale, exercer une autorité.» C*est le texte qu*on invoque pour défendre de se dire évêque, il est logique de s'en servir pour proscrire toute autre qualification beaucoup plus modeste! Le directoire, cette fois-ci, va presque jusqu'au bout de son système, qui exclut également les consistoires protestants 1 Le ministre ajoute, comme d'habitude, que ces ecclésiastiques violent encore la constitution en formant une corporation, et ordonne au commissaire de dénoncer cet écrit à l'accusateur public (1).
Le diocèse constitutionnel de la Gironde était vacant par la mort de l'intrus Pacareau. Le presbytère adressa à ses fidèles une circulaire les invitant à prier pour le concile et pour l'élection d'un nouvel évoque. Il fit aussi une circulaire aux communes pour les inviter à ne point accepter de prêtres mariés, ou sans mission du presbytère ou de l'évêque. Les révolutionnaires dénoncèrent ces deux circulaires avec beaucoup de violence (2). Leurs signataires furent déférés à la justice. L'accusateur public écrivait, le 13 vendémiaire an VIT, qu'ils avaient été mis en arrestation, mais avaient ensuite obtenu la liberté sous caution. Nous ne savons si ces poursuites ont abouti à une condamnation.
Cependant, les constitutionnels, grâce à l'appui qu'ils trouvaient chez certains révolutionnaires, remplirent quelques sièges vacants. Primat fut transféré de Cambrai à Lyon. Les constitutionnels, qui, en 1792, déclamaient avec fureur contre ces translations, avaient tout à fait changé d'avis!
Ils voulurent aussi se donner un évoque à Paris. Ils tinrent d'abord une assemblée préparatoire qui procéda à un scrutin: il y avait 67 votants, on trouva 113 sufi'rages! « Le résultat, qui est pour nous une énigme, disent les Annales de la religion (tome VII, p. 41), n'en est pas une pour tout le monde. » Les constitutionnels ne venaient pas à bout de s'entendre sur la manière dont ils procéderaient à l'élection : ils auraient voulu lui donner une forme populaire, mais ils craignaient beaucoup un scandale: certains membres du parti, excités par les révolutionnaires, parlaient de nommer un prêtre marié. Royer, intrus de l'Ain, fut élu à la fin. Dans la suite, son parti se plaignit de sa tiédeur.
(1) y|rc/im/^, F, VII,7374. -(2) Ifjid., 7483.
Les intrus eurent aussi à lutter dans leur propre secte contre des novateurs imprudents. Certains ecclésiastiques, soit pour faire du nouveau, soit pour se concilier les révolutionnaires, se mirent à célébrer l'office et à administrer les sacrements en langue vulgaire. Le vieux Clément avait adopté cette innovation, ainsi que beaucoup d'autres qui scandalisaient la majorité du clergé constitutionnel. Ses collègues s'alarmèrent de ces tendances, et Saurine réfuta vivement, dans les Annales, deux lettres pastorales que Clément avait publiées en faveur de la langue française. Cette réfutation reçut les adhésions de Royer et de Desbois.
Au début, le directoire se contenta de déporter un petit nombre de constitutionnels, et d'intenter contre plusieurs autres des poursuites judiciaires pour de prétendus délits. Mais comme les tribunaux, bien qu'épurés après le 18 fructidor, se refusaient parfois à torturer la constitution et les lois pour adopter ses théories, le directoire se mit à user largement de son droit de déportation, contre les constitutionnels qui parlaient mal du décadi ou des prêtres mariés, ou soutenaient la nécessité delà bénédiction nupUale. rTtînsi, le prêtre Godard, du département du Cher, fut déporté / par arrêté du directoire du 12 brumaire an|Vn. Voici les faits tels qu'ils résultent du procès-verbal envoyé au directoire : 11 avait accepté de célébrer à la fois le décadi et le dimanche, mais la police envahit l'église un dimanche, pendant qu'il disait sa messe, et lui enjoignit de la cesser : il refusa, et fut dénoncé comme ayant occasionné, par son refus, un rassemblement. Le procès-verbal constate pourtant que l'ordre n'a pas été troublé : mais peu importait, le tour était joué, et il a dû être joué bien souvent I Ce prêtre n'en fut pas moins déporté pour avoir excité des troubles. On l'accusait aussi d'avoir médit des prêtres mariés. {Archives, F, Vil, 7490.)
*^ïes constitutionnels frappés par le directoire avaient, en général, bien plus de facilités que les réfractaires pour protester contre leur arrestation et présenter leurs moyens
de défense. On leur permettait d^écrire à des protecteurs, de présenter des mémoires; on ne se pressait pas de les jeter sur un vaisseau. Souvent, grâce à des protections puissantes, leurs arrêtés de déportation étaient retirés après quelque temps de captivité. La déportation en Guyane était regardée par beaucoup de gens comme un supplice plus lent, mais aussi sûr que la guillotine; aussi de malheureux constitutionnels, saisis d'épouvante à Tidée des tortures morales et physiques qui les attendaient, adressèrent au directoire les supplications les plus basses et les plus lâches; quelques-uns offrirent même de se marier! "^nsi, la peur de la Guyane fit perdre complètement la tête à un prêtre constitutionnel de l'Yonne, déporté par arriHé du directoire, du i vendémiaire an VII, pour avoir prêché le chômage du dimanche et des anciennes fêtes. Pour fléchir le directoire, il fit imprimer un mémoire dans lequel il prétendait n'avoir embrassé Tétat ecclésiastique que par crainte de ses parents. A la révolution, il avait voulu se marier, disait-il, mais sa famille l'en avait empêché; il n'avait repris le sacerdoce que pour avoir du pain, mais il était bien décidé à le quitter et à se marier; quand on est venu l'arrêter, il se disposait à faire publier ses bans. Son offre de se marier ne produisit pas beaucoup d'effet sur ses persécuteurs. Dans le rapport joint au dossier, on l'envisage môme avec une certaine défiance. Il réclama de nouveau par un mémoire plus lâche encore que le premier : mais tout porte à croire qu'il en fut pour sa honte, car un rapport, du 13 messidor an VII, conclut au rejet de sa demande, parce que les prêtres déportés ne sont pas aptes à contracter mariage. Mais^ grâce au délai qui lui avait été accordé, il dut se trouver encore dans la prison de l'île de \ Ré à la chute du directoire (i). Ce malheureux n'est pas le / seul qui ait espéré échapper à la persécution en^abmi^.> *" donnant l'état ecclésiastique, të"r<5^gîme 3ë"la"Terreur était revenu pour les prêtres, les peureux croyaient que les
(1) Archives, F, VII, 7685. Un autre ecclésiastique du département de TYonne, où la persécution était très vive^ vint déclarer à la municipalité de Saint-Sauveur, le 10 fructidor, h qu'il abdique les fonctions de ministre du culte catholique, ne voulant plus que n'occuper de Texploitation de ses propriétés». {Ibid., 7485.)
abdications allaient redevenir à la mode et servir encore de sauvegarde. Mais les révolutionnaires étaient tout à fait désillusionnés sur les apostasies et les mariages de prêtres.' Us n*en demandaient plus, et craignaient d'être dupes en accordant la moindre faveur aux renégats du sacerdoce (1). Les apostats et les défroqués de la Terreur qui avaient persévéré dans leur apostasie, appartenaient en majorité au parti anarchiste. Le directoire trouva très ingénieux d'user contre eux de l'article 24. Lorsqu'un défroqué paraissait exercer une influence assez grande sur les révolutionnaires hostiles au directoire, ou devait se présenter à des élections quelconques contre un protégé du directoire, celui-ci s'empressait de l'expédier à l'île^ Ré, comme prêtre troublant la tranquillité publiqueJJunsi, le 1 i brumaire an VU, il déportait pour des motifsii^olitiques trois prêtres mariés :
« Considérant que les nommés P. , ex-vicaire de la commane de Lusignan, M., ex-curé de Saint-Germain de Poitiers, etD., ex-curé d'Usson, tous du département de la Vienne, se sont mis à la tète d'un parti désorganisateur, évidemment dirigé contre la constitution de l'an III, qu'ils ont organisé la révolte, conspiré contre la tranquillité publique, et dirigé tous les mouvements anarchistes dans les assemblées primaires et électorales du même département (2). »
(1) Un religieux défroqué et marié à la première Terreur, qui s'éLnit repenti, et dont la rétractation avait fait quelque bruit, essaya aussi d'éviter la déportation en rétractant sa rétractation. Il fit présenter par sa femme un mémoire dans lequel elle racontait comment son mariage s^était fait : « Il fut enfermé, ainsi que les autres curés constitutionnels, au Mont- Saint-Miche 1 ; il n'obtint sa liberté que sous la condition de se marier dans quinze jours. Notre mariage eut lieu dans ce délai. Mon mari fut nommé commissaire bibliographe par la société populaire et Tadministration du district. » Les deux enfants qui étaient nés de ce mariage moururent en l'an V; alors rex-refîgieux se rétracta; sa femme prétendait, pour fléchir les directeurs,' que cette rétractation avait été surprise, et publiée à son insu. Il écrivit aussi au directoire qu'il rétractait sa rétractation, et se déclara prêt à faire tout ce qu'on lui demanderait pour prouver qu'il était bon républicain. Il invoqua la loi du 23 brumaire an II sur les prêtres mariés. Ainsi, ce malheureux avait d'abord apostasie et pris femme en l'an II par peur de la guillotine; il s'était ensuite rétracté quand il avait cru le danger passé. La persécution était revenue et la peur de la guillotine sèche l'avait déterminé à une seconde apostasie. Mais l'administration du département insista vivement pour sa déportation, et nous ne pensons pas que son arrêté ait été retiré! (Archives, F, VII, 7394.)
(2) Les notes présentées au directoire sur ces trois individus sont assez curieuses. P... était prêtre et professeur sous l'ancien régime. En
Ces trois prêtres sont donc expédiés à Tîle de Ré ; on voulait déporter avec eux un quatrième défroqué, mais il était juge de paix, et protégé par sa fonction. Ces anarchistes avaient de puissants protecteurs. Bernard et Garnier de Saintes, ainsi que plusieurs députés et les théophilanthropes, ne cessaient de demander au directoire la mise en liberté de ces défroqués. Grâce à leurs énergiques réclamations, et surtout au coup d'État du 30 prairial, qui modifia la composition du directoire, Tarrêté qui les déportait fut rapporté, le 29 messidor an VII. Ils avaient été détenus près d'une année.
Un autre apostat marié, B..., du département dlndre-et- Loire, était en même temps qu'eux à Tile de Ré, comme ayant troublé la tranquillité publique. L'administration du département, consultée sur sa moralité, répondit « que dès avant la révolution, le prêtre B... était généralement
1775, il s'enfuit en Angleterre avec une jeune fille qu'il avait séduite, et ne reparut en France qu'en 1791, pour se jeter dans la révolution. Il intrigua beaucoup pour obtenir une place importante dans l'église constitutionnelle, mais devint simplement vicaire à Lusignan,et jeta bientôt le froc aux orties. Il déclara, dans un mémoire imprimé, qu'il s'était marié à Lusignan le 6 novembre 1792, suivant les lois françaises, et que, le 13 juin 1793, il avait renoncé à ses fonctions de prêtre et ne les avait reprises que « pour le mariage du prêtre P..., en septembre, auquel étaient présents tous les fonctionnaires publics en costume et la garde nationale en uniforme ». Le 11 brumaire an II, il abdiquait devant un représentant en mission, et lui remettait ses lettres, et, le 24 frimaire, il renouvelait son abdication devant le département. Il réussit ensuite à se faire nommer administrateur du département, puis président du premier comité révolutionnaire, puis président du tribunal criminel, par Tinfluence du conventionnel Ingrand. Après thermidor, il se mit à injurier Robespierre; mais ce terroriste prudent n'en fut pas moins emprisonné : l'amnistie le sauva. Il avait amassé 'de la fortune en Angleterre, on ne savait par quels moyens, et, en France, il avait acheté des biens nationaux à vil prix ; les agents du directoire prétendaient que, pour faire ces marchés, il avait almsé de ses fonctions, et l'accusaient, en outre, des actes les plus infâmes. Cet aventurier ne devait pas en rester là. Il se mit dans la secte des théophilanthropes, et,le 6 frimaire an VI, il déclara aux autorités de Paris qu'il allait exercer les fonctions de lecteur du culte théophilanthropique.
Ses deux compagnons étaient aussi des prêtres mariés et acquéretirs de biens nationaux. L'ex-curé M... était devenu, après son apostasie, lieutenant de la gendarmerie. Il s'était fait ensuite ministre du culte théophilanthropique et avait essayé de l'établir à Poitiers. Il demanda ^èrement au directoire si c'était là son crime. {Archivesy F, VII, 7428.)
730 CONSTITUTION CIVILK DU CLBRGl^:.
mésestimé par tous les hommes sages et probes... ; son inconduite, Timpureté de ses mœurs, écartaient de sa personne tous ceux qui avaient quelque pudeur » et, cependant la révolution avait accepté ses services! B... trouva moyen de se faire recommander par Goupil de Prefein, et envoya au directoire pétition sur pétition; c'était un partisan fanatique du mariage des prêtres, et il s'en prévalut dans ses suppliques. Néanmoins, son arrôté de déportation ne fut pas rup^ortéfl).
Ainsi, le directoire usait de la loi du 19 fructidor contre toutes les catégories imaginables d'ecclésiastiques. Les prisons regorgeaient de prêtres, en grande majorité catholiques, mais elles renfermaient aussi un certain nombre de constitutionnels et quelques défroqués. Les saints, les martyrs, s'y trouvaient parfois réunis à d'infâmes apostat^, qui étaient devenus les boutefeux du parti babouviste.
Les constitutionnels auraient bien voulu que la loi du 19 fructidor ne fût appliquée qu'aux seuls réfractaires. Le 27 brumaire an Vil, Grégoire, Saurine et Desbois le demandèrent formellement. Leur pétition commence par de basses flatteries à l'adresse des fructidoriens :
« Avec tous les vrais républicains, nous avons applaudi à la JDurnée du iS fructidor; avec eux, nous proclamons quVn ce jour la sagesse et l'énergie du corps législatif et du directoire exécutif sauvèrent la république lorsque le royalisme menaçait de la dévorer.
(1) Après la chute du directoire, il invoqua l'arrêté du 8 frimaire an VIII. Dans le rapport qui fut fait sur sa demande, on le représente comme livré à tous les vices : « Dans tous les temps et dans tous les pays, ceux qui lui ressemblent sont les fléaux de la 1^ociété,et la police leur doit une surveillance particulière. Cependant, d'après les dispositions de Tarrété du 8 frimaire, B... réclame sa liberté, et qui plus est, a droit de l'obtenir. Il est prêtre marié, et marié depuis longtemps. C'est un des premiers qui 07it donné à leurs coJifrères texemple de foulei' aux pieds le plus absurde et le plus funeste des préjugés. Il est malheureux que l'ensemble de ses actions permette de supposer à celle-ci un motif peu louable. Cette supposition est d'autant plus fondée, qu'il fait mauvais ménage et bat sa femme. Il n'est pas meilleur fils, car il a laissé sa mère servir de domestique, bien que ses nombreuses acquisitions de biens nationaux l'aient mis lui-même dans l'aisance. B... e5/ mauvais républicain, mauvais époux et nutuvais fils, mais l'arrêté des consuls est positif, et lui en refuser l'application serait injuste d'abord, et ensuite impolitique, cai" les fanatiques applaudiraient au traitement qtCéprouve un prêtre marié. » (Archives, F, VII. 7275.)
« Un article de la loi du \9 fructidor autorise le directoire à déporter, par des arrêtés particuliers, les pri^tres perturbateurs. A Dieu iic plaise que nous réclamions en faveur de conspirateurs, dont nous senons les premières victimes, s'ils parvenaient à étouffer la liberté. Sans doute, il est parmi les prêtros comme parmi les autres citoyens, des pervers qui méritent cette horrible qualification. • (Annales de la religion, t. IX, p. 50.)
Mais il faut faire une distinction en faveur des constitutionnels. Plusieurs députés ont déclaré qu*en votant cette loi, ils croyaient frapper seulement les insermentés. Les constitutionnels ne doivent pas être assimilés aux réfraclaires: « La nation avait contracté envers nous des engagements, ils ont été oubliés! Nous a-t-on entendu réclamer? noni » C'était faux : les constitutionnels ne perdaient jamais l'occasion de rappeler qu'on les avait privés de leurs traitements! Ils vantent ensuite les services qu'ils ont rendus à la révolution, et parlent « des poignards des royalistes >» et déplorent la situation qui est faite par la loi de fructidor aux prêtres constitutionnels :
« Sous un régime républicain, ils sont hors la loi!... expression affreuse, mais vraie, puisqu'on peut les déporter sans qu'ils connaissent ni leurs dénonciateurs, ni l'objet de la dénonciation; sans qu'on les mette à portée de se justifier! »
Sans doute, on ne leur accorde même pas ce qui est considéré comme dû à n'importe quel accusé, même au plus vil criminel, mais ils trouvent cette mise hors la loi très bonne pour les prêtres catholiques ! Ils déclarent que dans lo département de l'Yonne « tous les prêtres sont ou déportés, ou dénoncés, ou en fuite ». Ils finissent en demandant que la loi du 19 fructidor soit amendée en faveur du clergé constitutionnel, « qui a tout fait, et fera constamment tous ses efforts pour concourir au triomphe de la république ».
Il importe de constater que les constitutionnels ont demandé,;?oMr eux seuls, une exception à la loi du 19 fructidor, parce que, plus tard, ils se sont vantés impudemment d'avoir réclamé, en adversaires généreux, la liberté pour les réfractaires I -* ,
Les Annales de la rclifj'wn constatent qu'à la fin de l'an VII, il y avait encore quarante prêtres constitutionnels à l'île de
Ré. Ils avaient été frappés presque tous pour avoir résisté au décadi et prêché courageuseraent le dogme chrétien. Réunis dans la prison à ces ecclésiastiques dont l'existence depuis l'installation de la constitution civile n'avait été qu'un martyre continuel, ils firent de salutaires réflexions. Les motifs d'intérêt mondain et d'ambition qui leur avaient fait accepter le schisme n'existaient plus, ils ne pouvaient garder aucune illusion sur le caractère antichrétien de la révolution ; leur propre déportation en était une preuve trop évidente! Leur prudence avait été vaine, leur habileté était devenue duperie! Beaucoup de ces disgraciés de la révolution, qu'ils avaient trop servie, descendirent au fond de leurs consciences et rétractèrent leurs erreurs. Le bruit de ces conversions arrivait aux oreilles des schismatiques endurcis, et les jetait dans une véritable exaspération. Le 27 vendémiaire an VIII, le ministre de la police recevait une lettre de Saurine en faveur de certains constitutionnels :
« Des neuf cents prêtres qui sont à l'Ile de Ré, il y en a quinze qui restent constamment fidèles à leurs serments de soumission aux lob, malgré les avanies qu'on leur fait et les amertumes dont on ne cesse de les abreuver. Un grand nombre se sont laissé séduire aux promesses et aux menaces; les quinze tiennent toujours ferme..,; les quinze prêtres fidèles, dénués de tout secours, de toute consolation, continuellement persécutés, maltraités par les autres, se trouveront les plus malheureux des hommes, s'il leur faut passer encore cet hiver dans un tel esclavage. » {Archives j F, VU, 7685.)
Pendant la première Terreur, la prison et la perspective del'échafaud avaient converti bien des schismatiques. Sous la Terreur fructidorienne, la perspective de la déportation, de la guillotine sèche, exerçait la même influence sur les esprits. Aussi les meneurs de la secte déversaient l'injure sur les réfractaires qui avaient, suivant eux, circonvenu leurs collègues. Pourtant c'était le directoire, qui, en brisant tous leurs liens avec la révolution, avait été leur véritable convertisseur! Les constitutionnels le savaient bien, mais ils tournaient leur rage contre les malheureux captifs, les accablaient d'injure&dans leurs écrits, et lançaient même contre eux les calomnies les plus absurdes et les plus impudentes.
Avant de raconter la chute de ce gouvernement directorial qui fit un usage si meurtrier de la déportation, nous essaierons de donner une idée de la manière dont cette déportation était effectuée, et des tortures qui étaient infligées à ses victimes.
Les prêtres condamnés à la déportation, soit en vertu des anciennes lois, soit par le directoire, furent d'abord expédiés à Rochefort. Mais, le 30 germinal an VI, le ministre de la police, Dondeau, annonça aux administrateurs que les déportés seraient transférés à Tîle de Ré, parce que la citadelle de Rochefort avait besoin de réparations et que les évasions étaient fréquentes. Les parents des détenus, disait le ministre, affluaient à Rochefort, et rendaient la surveillaacetrès difflcile. Cependant, il y eut encore des évasions de Tile de Ré (1). Dans cette île, les prêtres avaient pour compagnons de captivité des laïques condamnés à la déportation pour des motifs politiques, ou des crimes de droit commun. Mais ces derniers, du moins, avaient comparu devant des juges!
En ventôse an VII, 200 déportables, dont 167 prêtres, furent embarqués sur la frégate la Charente, Après un combat très opiniâtre avec les Anglais, elle fut obligée de rebrousser chemin et de se radouber. Les déportés furent réembarqués sur la Décade, Le ministre de la police avait écrit qu'il ne voyait « qu'une impérative urgence pour effectuer la déportation (2). » La Décade appareilla le 6 floréal et conduisit son chargement humain à Cayenne. Il y eut encore un départ le 23 thermidor de la même année; 169 proscrits furent embarqués sur la Vaillante et la Bayonnaàe. La chaleur était excessive; les malheureux déportés, empilés les uns sur les autres, tombèrent tous malades, et beaucoup moururent en route.
(1) Le 8 pluviôse an VII, Bouju, commissaire de l'ile, écrivait au ministre de la police que dix prêtres s'étaient évadés au moyen d'une corde, dans la nuit du 3 au 4. Il annonça encore, en germinal, une évasion de onze prisonniers, dont six prêtres. {ArchiveSy F, VII, 7380.)
(2) Archives, F, VII, 7380.
73i CONSTITUTION CITILE DU CLERGÉ.
La vie des prisonniers de Tîle de Ré était extrêmement pénible, et les préparait trop bien à la misère affreuse qui les attendait en Guyane. Les documents officiels en fournissent la preuve. Ainsi, le commissaire Bouju écrivait, le 10 floréal an YI, au ministre de la police, à roccasion du transfèrement de Rochefort à Tîle de Ré, qui avait été ordonné tout à coup sans qu'on eût fait le moindre préparatif :
« ... La sûreté des prisonniers est ce qui nous donne le moins d'inquiétude : il n'en est pas de même des subsistances à fournir. D'abord, citoyen ministre, nous ne pouvons donner que dv la paille, du pain et de Veau, L'intention du gouvernement est-elle qu'ils soient réduite à ce traitement? Jusqu'à ce jour, ceux qui ont été envoyés ici n'ont reçu que la ration d'une livre et demie de pain, et dans un pays où Vair dévore ses habitants ^ cette ration est insuffisante. Ce fait bien reconnu par notre administration municipale, elle a aiT^lé qu'à compter de demain, la ration serait portée à doux livres. A Rochefort, ces détenus sont nourris au coinpLe de la marine, et ils y reçoivent sa ration de bord, qni est d'une livre et demie de pain, d'une portion de viande (1) et d'un verre de vin. Je vous prie, citoyen ministre, de vouloir bien me transmettre des ordres qui m'autorisent dans ma conduite à cet égard. Je vous observe encore que nous n'avons ni matelas, ni draps, ni couvertures à notre disposition, et crois devoir vous prévenir que, sans ordre du ministre de la guerre, nous n'obtiendrons rien des effets de casernement qui sont ici. » (Archives,