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Les constitutionnels débitèrent encore sur la captiTité et la mort de Pie VI mille contes ridicules pour faire croire que les fameux brefs étaient supposés. Quelques révolutionnaires lancèrent d'ignobles outrages à leur victime. L'évêque intrus apostat Gay Vernon, devenu commissaire près l'administration de la Somme, écrivit aux autorités d'Abbeville, à propos d'un service funèbre qui avait été célébré dans leur ville pour Pie VI, une lettre remplie des plus ignobles injures contre le pape défunt : il l'appelait « cet impie, qu'on nomme Pie VI, que Rome môme avilie méprisait ». Ses anciens collègues eux-mêmes en furent indignés. Les Annales de la religion (tome IX, p. 523) font suivre sa lettre de cette seule réflexion : « Il faut avouer qu'un évèque apostat est un vil coquin ! »
Quelque temps avant sa mort. Pie VI avait condamné le serment de haine, mais sans prononcer aucune censure contre ce\ix'qui l'avaient prêté. La congrégation des cardinaux chargée d'examiner ce serment fit parvenir au pape un avis défavorable, lorsqu'il était déjà prisonnier en Toscane. Pic VI l'approuva. Le 24 septembre 1798, l'évêque d'Isaurie en prévint l'évêque de Grasse, et la nouvelle de cette condamnation se répandit en France. Quelques évêques exigèrent des rétractations avec une extrême rigueur.
Bien peu de temps après le 30 prairial, la France était épouvantée des discours et des menaces des soi-disant patriotes. Personne ne croyait au gouvernement, et ce gouvernement ne croyait pas davantage en lui-même. Sieyès était à la tête d'un parti décidé à modifier profondément la constitution. Roger Ducos le suivait. Gohier et Moulins étaient des révolutionnaires décidés, mais absolument dénués de tout prestige. Barras était prêt à se ranger du côté du plus offrant. Dans les conseils, la scission s'était faite bien vite entre les deux partis qui s'étaient coalisés pour arriver au 30 prairial, entre les soi-disant politiques conduits par Boulay de la Mcurthe, Lucien Bonaparte, etc., et les anarchistes. Le directoire fit fermer le nouveau club des jacobins installé au Manège; et, le il fructidor, sur lavis de Fouché, il lança des mandats d'arrêt contre les rédacteurs de onze journaux et fit mettre le scellé sur leurs presses. Les révolutionnaires crièrent naturellement à la dictature.
L'efferveseence était grande : le général Jourdan demanda aux cinq cents de déclarer la patrie en danger. Sieyès avait dit : « 11 ne faut plus de bavards, il faut une tête et une épée. » Le 15 vendémiaire an YIII, Bonaparte débarquait à Fréjus, et, le 24, il arrivait à Paris, après avoir traversé la France en triomphateur. Il avait été singulièrement servi par les événements. Le pays était absolument excédé du gouvernement directorial, de la constitution de Tan III et des luttes acharnées des coteries révolutionnaires.
De toutes les journées de la révolution, le 18 brumaire est peut-être la mieux connue. Il suffit de rappeler brièvement comment les persécuteurs de la seconde Terreur ont été renversés par leurs anciens alliés.
Le 1 8 brumaire diffère du 18 fructidor, en ce qu'il fut'combiné par la majorité du directoire et des anciens, contre la majorité des cinq cents, avec la résolution prise à Tavance de contraindre le corps législatif à changer complètement la constitution.
Le 18, on réunit les anciens à une heure très matinale, en ayant soin de ne pas convoquer certains membres gênants. Cornet, au nom de la commission des inspecteurs, déclare que des conspirateurs préparent un attentat contre la souveraineté nationale :
« Vous pouvez, représentants du peuple, le prévenir encore, un instant suffit, mais si vous ne le saisissez pas, la république aura existé, et son sqmlette sera entre les mains de vautours qui s'en disputeront les membres décharnés. » (Débats et décrets, brumaire an VIII, p. 233.)
Pour éviter le nouveau 31 mai dont on le prétend menacé, le conseil des anciens, usant du droit qui lui est conféré parles articles 102, 103, 104 de la constitution, transfère les deux conseils à Saint-Gloud, et charge le général Bonaparte de Texécution de ce décret : « Il prendra toutes les mesures nécessaires pour la sûreté de la représentation nationale. » Toutes les troupes sont mises sous ses ordres ; une proclamation est adressée aux Français. On apporte le décret à Bonaparte, qui est déjà entouré d'un grand nombre de généraux et d'officiers en uniforme, prêts à le soutenir. U se présente à la barre des anciens, y prête serment
conformément au décret, et se trouve ainsi maître de la situation.
On s*était habilement servi delà constitution pour la renverser. Elle interdisait en effet aux cinq cents de discuter dès que le décret de translation était voté. Pour désorganiser le directoire Sieyès et Roger Ducos donnent leur démission. Barras, sentant que son rôle politique est fini, donne, ou plutôt vend la sienne : il n*y a plus de directoire et le tour est joué ! Il ne reste plus qu'à obtenir des conseils intimidés par la force armée dont Bonaparte est le maître, la substitution de trois consuls aux cinq directeurs et Tajournement du corps législatif. Gomme au 18 fructidor, Tarmée est entièrement dans les mains des auteurs du coup d'État. Bonaparte aurait pu très aisément suivre le conseil de Fouché, et faire arrêter pendant la nuit les chefs des opposants ; il aurait évité ainsi la fameuse scène de Torangerie de Saint-Gloud, qui faillit faire tout manquer. Les prétendus patriotes qui le rappelaient au respect de la constitution, entendirent Taudacieux général qui s'apprêtait à les chasser, leur rappeler avec mépris que cette constitution dont ils parlaient tant, ils l'avaient détruite, en attentant, le 18 fructidor, à la représentation nationale, en annulant les élections le 22 floréal, en attentant, le 30 prairial, à l'indépendance du gouvernement! Le directoire fut supprimé, et remplacé par une commission consulaire executive composée de Sieyès, Roger Ducos et Bonaparte, et investie de pouvoirs très étendus. Le corps législatif, épuré de nombreux députés, fut ajourné simplement au i" ventôse, et remplacé par deux commissions nommées par les conseils.
La période directoriale n'avait été qu'une succession ^e coups d'État. On croit vraiment rêver lorsqu'on lit dans M. Thiers (tome X, p. 240) cette étonnante assertion : « Le directoire était ce gouvernement légal et modéré qui voulut faire subir le joug des lois aux partis que la révolution avait produits. » Bien au contraire, le directoire a été le gouvernement le plus illégal et le plus tyrannique qu'on puisse imaginer! Il n'a jamais songé qu'à continuer les pires traditions révolutionnaires. Il n'a vécu que par des lois d'exception, les unes violant impudemment le droit électoral, les autres proscrivant de nombreuses catégories de citoyens;
par Tarbitraire sur les personnes et sur les fortunes ! Ce fut une succession de petits despotes, d'exploiteurs qui se sont injuriés, renversés mutuellement, et n'ont jamais été d'accord que pour tyranniser les consciences !
Et pourtant la constitution de l'an III avait établi ce régime de séparation absolue de l'église et de l'État, tant vanté par certains libéraux, et sous lequel, à les en croire, tout conflit serait absolument impossible entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux ! On n'a pas la ressource de prétendre que cette séparation n'a pas été eifective, elle fut au contraire poussée aussi loin que possible ; et cependant catholiques et constitutionnels subirent la persécution la plus odieuse. Sans doute la séparation est absolue, aucun prêtre ni pasteur ne reçoit aucun traitement, ni subvention quelconque, mais tout individu revêtu du caractère sacerdotal, qu'il soit catholique ou constitutionnel, ou même apostat et marié, est exclu du droit commun, et peut d'un trait de plume être condamné à la déportation en Guyane. Pour l'église catholique cette prétendue séparation n'est pas autre choses que la continuation du régime de la Terreur, avec des perfectionnements nouveaux; et la .guillotine sèche remplace avantageusement l'ancienne.
Mais la persécution subie par l'église constitutionnelle démontre encore mieux l'impuissance de ce régime de séparation absolue à créer la paix religieuse. Jamais l'expérience ne pourra être recommencée avec de pareilles chances de succès. Il ne s'agissait pas, en effet, de l'église catholique, mais d'une autre église fabriquée par la révolution, composée de révolutionnaires et de persécuteurs, flattant sans cesse les révolutionnaires au pouvoir. Sans doute elle paraissait trop chrétienne encore à beaucoup de gens, mais on pouvait, on devait croire que leur hostilité serait satisfaite par la suppression de son caractère officiel et de son budget. 11 n'en fut rien! la séparation était absolue, et jamais on ne vit immixtion plus impudente de l'État dans le domaine de la conscience. Il torture impudemment les textes pour interdire à cette église, qu'il imposait naguère, de faire des collectes, d'avoir une hiérarchie; il se mêle de son organisation, de son administration ; il défend à ses dignitaires de prendre des titres traditionnels dans le christia-
nisme. Iln*ose pas, pour des raisons politiques, déporter ses évêqucs, mais il déporte ceux de ses prêtres qui veulent conserver le dimanche et déclarent qu'il ne suffit pas à un chrétien de se marier civilement. Il prétend aussi assujettir les laïques à des obligations qu'il sait très bien être en contradiction avec leur conscience. L'église est séparée de l'État, et cependant l'État viole impudemment le droit commun contre elle, et veut lui imposer, sur certaines matières, et sous peine de déportation, une théologie officielle !