F, VU
Le ministre de la police tint compte, mais bien à contrecœur, de ces observations, et écrivit aux ministres de la guerre et de la marine des lettres remplies d'injures contre les proscrits, pour leur demander les autorisations nécessaires. Mais on n'obtenait rien pour les prisonniers. Le 4 prairial, Bouju écrivait que le directeur de Tentreprise des lits militaires de la Rochelle avait refusé toute fourniture, «sa compagnie étant en avance de plus de quinze cent mille livres, et ne retirant rien ». De son côté, le ministre de la marine refusait de se charger des dépenses. Aussi^ le 10 prairial, lioichot, commissaire de Rochefort, écrivait que, par suite de tous ces refus, il avait été obligé de garder les prisonniers.
(1) On apportait aux prêtres une ration de mauvaise viande crue, et ils seraient morts de faim, si des personnes charitables ne s'étaient point chargées de la faire cuire pour eux.
Il demandait que les déportés valides fussent embarqués sur-le-champ, les sexagénaires et les infirmes renvoyés dans leurs départements respectifs; autrement« la majeure partie de ces reclus, dans cette saison, serait infailliblement atteinte de maladies aiguës capables de causer leur mort ». Le transfèrement n'était pas possible; on mit les prisonniers sur le vaisseau le Médoc, qui allait partir pour la Guyane. Le commissaire de Hochefort appuya cette mesure, « dans rintérêt des condamnés qui sont confinés dans une prison étroite, peu sûre et malsaine ». Il résulte d'une liste dressée, le 8 germinal an VI, par Boichot, qu'il y avait alors à Rochefort 127 déporlables à expédier en Guyane, dont 8!2 prêtres (1) : 73 étaient bien portants, iS malades. Le 17 messidor, Bouju écrivit qu'il y avait plus de neuf cents prêtres à l'île de Ré et qu'il en arrivait tous les jours. La mortalité était très grande. r;,^,,^^
L'île de Ré étant devenue insuffisante, on envoya do nombreux convois de prisonniers à l'île d'Ole ron. Les prêtres belges y furent expédiés en foule. Cependant, les prisons de Tile de Ré étaient toujours pleines de proscrits, et Bouju écrivait au commissaire de Rochefort, le 29 thermidor an VII :
« J'ai reçu, citoyen collègue, le dernier convoi de prisonniers que vous m'avez adressé : ils sont dans des greniers, sans portes ni fenêtres, faute de chambres, et si Ton continue, ii faudra les loger dans les souterrains de la citadelle. » {Archives, F,VII, 7380.)
(1) En outre, le commissaire constate que pour ne pas retarder rembarquement, il n'a point porté sur la liste 22 déportables récemment expédiés du Doubs et de la Côte-d'Or. 47 déportables arrivèrent à Rochefort du 8 «germinal au !«' floréal. Le mois suivant, le commissaire en reçut 87, dont 8 laïques seulement; en messidor, il compte 39 arrivants, dont 6 laiques. Le 7 thermidor, 138 prisonniers furent enfin transférés à Tile de Ré. Sur les 169 déportés embarqués le 24 thermidor, 126 venaient de Rochefort et 43 de Tile de Ré, 11 seulement étaient laïques; une femme faisait partie du convoi. Le nombre des prisonniers allait toujours en augmentant. A Tile de Ré, Bouju écrivait, le 27 brumaire an VII, qu'il ne savait où loger les prêtres, et le 13 nivùse suivant: « Hier, j'avais 310 prisonniers, non compris les malades; aujourd'hui, il en est arrivé 46, et demain j'en attends 80. » Aussi, le 6 pluviôse, le ministre lui accorde une gratification demandée de 600 francs sur les fonds secrets, à cause de la surveillance particulière qu'il est obligé d'exercer sur les prisonniers. {Archives, F, VII, 7380.)
Et, le 5 vendémiaire suivant, il écrivait encore qu'il fallait débarrasser la citadelle de nombreux prisonniers entassés dans les greniers « d'une manière inquiétante pour la santé, non seulement des détenus, mais encore d'un nombre considérable de personnes qui sont forcées d'y résider, telles que les gardes-magasins et employés ». {/did.) Bouju envoyait en même temps l'état des prêtres déportablés de rîle de Ré : 468 prêtres y étaient retenus en vertu d'arrêtés du directoire, et io5 en vertu des lois de 1792 et 1793, appliquées par les départements, par les tribunaux criminels ou les commissions militaires (i).
La misère et la maladie diminuaient tous les jours le nombre des prisonniers (2), mais ils étaient bien vite remplacés, car les chasseurs de prêtres amenaient constamment de nouvelles victimes. Dans les premiers temps, les parents d'un déportable se réjouissaient d'apprendre qu'il n'avait pas été compris dans le dernier embarquement, qu'il n'avait pas encore à subir les affreuses misères de la traversée et le climat dévorant de la Guyane î Vain es-
{\) Une liste des détenus avait été imprimée par leurs amis à la Rochelle, Tadministration la fit saisir le 5 messidor, sans contester son exactitude. Cette liste porte 886 noms d'ecclésiastiques classés par diocèses. Depuis, le nombre a encore augmenté. Presque tous les diocèses sont représentés dans cette fatale liste. Celui de Besançon y figure pour le chiffre le plus élevé , 55 de ses prêtres sont à Vï\fi ; les diocèses de Belgique y comptent 169 prêtres, et l'île d'Oléron regorgeait encore de prêtres belges !
(2) Dans certaines villes, les prêtres reclus n'étaient guère mieux traités que ceux des îles de Ré et d'Oléron. Ainsi l'administration du nouveau département du Léman écrivit de Genève, le 27 messidor an VII, au ministre de l'intérieur : « Citoyen ministre, nous venons vous consulter sur la nature du traitement qui doit être accordé aux prêtres reclus dans ce département. Ils 7i* ont reçu pendant longtemps que le pain et la paille; ils se procuraient le surplus au moyen des aumônes que des personnes charitables leur faisaient passer. » Cette situation des prêtres reclus « avait l'inconvénient de maintenir des relations pltis ou moins dangereuses entre eux et les fanatiques, dojit les têtes s'exaltent lorsqu'ils apprennent que ceux-là n'ont que du pain et de l'eau ». Elle a, en conséquence, alloué à chaque prêtre de la paille, 75 décagrammes de pain, 25 décagrammes de viande par jour. « Veuillez, citoyen ministre, nous informer si les prêtres reclus doivent être traités comme ceux qui sont déportés à l'île de Rë, et dans ce cas, quelle est la nature du traitement quileur est accordé?» (Archives, F, VII, 7380.) Cette question était bien inutile! Avec toute la bonne volonté du monde, il était difficile de traiter les reclus aussi mal que les prisonniers des îles 1
LES CONSTITUTIONNRLS ET LE DIRKCTOIBE. 737
poir, Ré et Oléron étaient presque d*aussi bons endroits, pour le système de la guillotine sèche,que*Gonamana et Sinamary ! L'épidémie annoncée par les fonctionnaires de Tendroit arriva bien vite, et fit de nombreuses victimes. Les prisonniers d'Oléron surtout furent décimés dans l'automne de 1799.
L'évêque de Saint-Papoul, qui n'avait jamais quitté la France pendant la Terreur, fut conduit à l'île de Ré, le 10 ventôse an YII. Les prisonniers cherchaient à adoucir leurs souffrances par la prière en commun, et aussi par l'étude, bien qu'ils eussent fort peu de livres à leur disposition. Des professeurs, des théologiens distingués faisaient de mémoire à leurs compagnons de captivité des conférences sur le dogme et la morale.
Quelques jours avant le premier embarquement, les prêtres entassés dans leurs prisons avaient demandé à ôtre détenus moins étroitement, et la municipalité leur avait répondu ironiquement qu'ils seraient bientôt plus au large. Soixante-quinze prôtres étaient entassés les uns sur les autres dans la chapelle ; l'air était à peine respirable : la veille de l'embarquement, ils ouvrirent vers le soir leurs fenêtres pour le renouveler; une sentinelle cria : « Fermez, ou je fais feu ! » Ils répondirent : «L'infection nous tue 1 » Le soldat les menaça une seconde fois, et tira au moment où ils fermaient les fenêtres. Le lendemain, ils furent embarqués avec des chauffeurs et des condamnés aux galères.
« Il y avait parmi eux deux sexagénaires très infirmes, Epau et Piclet. Les officiers municipaux les firent jeter sur deux charrettes avec le bagage des autres déportés. Les soldats chargés de Texécution murmuraient. Le commissaire Boichot, craignant un mouvement, fit ramener les deux malades en prison. Ce commissaire eut connaissance d'un ordre qui exceptait de la déportation quelques individus. 11 ne voulut pas Texécuter, disant qu*il ne lui était pas adressé, et qu'au surplus, ceux que cet ordre concernait pourraient le faire valoir à leur arrivée à la Guyane.
« Le jour do l'embarquement, une troupe armée et nombreuse conduisit les prisonniers au port. Ils furent mis sur la frégate la Charente destinée à les transporter. Les chambres n'étaient pas assez spacieuses pour recevoir tout le monde ; il fallut y placer deux plans ou étages de hamacs. Ils étaient trop courts, et ils se touchaient. On peut juger de l'infection qu'on y éprouvait, et de la difficulté de se mouvoir dans un tel encombrement.
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1 £>r? ^ frmii'tT^ nsi:. d« hamars sopèrienrs forent arraches par l'^ >:-. is i^ oecx qai *e coocbèrtaL Ceux qni étaient dessoos forec: Ll<es^rs. L&« Laifitf. I^ «at?, les Talife^, étaient épars de t>c^ C'!- :<ë«. \jt ; :*ûr p^rot. cnaÎ5 sans pénétrer dans ce cachot, et U c»:-s:f:i« :-:; i:>t f's*. j-às difr«ina<*: qoelques-mis perdirent plasieors ioi± •>: :-nxïai^é<Aaoe I . >
La Ckartnt* était encore en yne des côtes lorsqu'elle fat attaquée par trciis vaisseaux anglais, et il fallut Téchoner pour la sauver. Les dép^irtés furent mis à terre. On profita de cet accident pour compléter la cafgaison. Elle se composait de \^t déporté>. Boichot proposa, le ±1 ventôse, de la porter à ^00. Le ministre fut de cet avis, et les déportés fiu^nt empilés de nouveau sur la béccide. Gomme ce navire était plus petit que la Charente^ le capitaine fit observer qu'il lui serait difficile d\ faire tenir le même nombre de condamnés : les autorités répondirent que bientôt la mort éclaircirait les rangs des prisonniers, et qu*au bout d'un certain temps ils seraient beaucoup plus à Taise. Pendant la nuit, quelques-uns s'échappaient pour respirer sur le pont, car l'intérieur du navire était une véritable fournaise : mais les matelots les chassaient bratalçment et les faisaient redescendre, en chantant ce refrain : « Descendez, tyrans, au tombeau. » La Décade arriva à Ca venue le iO juin 1798 \i'i prairial an YI).
Jeannet, chef de la colonie, assigna pourrésidence aux nouveaux débarqués de la Décade Ck)namana, Tun des endroits les plus malsains de la Guyane. On ne pouvait é\iler ce séjour pestiféré qu'en trouvant un colon de bonne volonté qui se rendait, par acte authentique, responsable de ceux dont il se chargeait, et leur assurait leur subsistance. De généreux colons sauvèrent ainsi 50 à 60 déportés. Dès leur arrivée à Conamana, les malheureux proscrits ne purent conserver aucune illusion sur le sort qui les attendait. L*aspect seul du pays était lugubre, leurs cases n'étaient pas terminées, on leur donna pour unique nourriture du biscuit et des salaisons. Bientôt Gonamana, suivant l'expression de Barbé-Marbois, ne fut plus qu'un eimotièrel Le
(1) BASLBK'MABBoia, Jowmal cTun déporté. Ces détails lai furent racontés en Guyane par ces prêtres deyenus ses compagnons de captivité.
30 novembre 1799, vingt et un mois après, il ne restait plus que 39 déportés de la Décade sur 200; à peine un cinquième!
Un autre envoi arriva bientôt. Le 14 thermidor an VI, 120 prêtres et 54 laïques furent embarqués sur la frégate la Bayonnaise. Beaucoup de prisonniers avaient la fièvre, et plusieurs furent enlevés de Thôpital pour être embarqués : l'un d*eux était tellement malade, qu'on le renvoya à Rochefort, mais il mourut dans la chaloupe avant d'y arriver. La traversée dura cinquante-quatre jours; les prisonniers étaient peut-être plus entassés encore que ceux de la Décade {\), et Ton était au plus fort de l'été î Cinq prêtres moururent suffoqués pendant le voyage. Presque tous les prisonniers étaient malades, lorsque la Bayonnaise mouilla dans la rade de Cayenne, mais Jeannet ne voulut pas les laisser descendre. Leur supplice fut encore prolongé, et la corvette resta huit jours en rade sous un soleil brûlant. On les embarqua ensuite sur un petit vaisseau pour les mener àConamana, mais les mesures avaient été si mal prises, que cette traversée, ordinairement de quinze à vingt heures, dura sept jours. On les réunit ensuite aux déportés de Conamana, mais cette éternelle traversée les avait tellement exténués, que dans le courant d'un mois il en mourut près de la moitié I
Un commissaire, envoyé par Jeannet à Gonamana, lui adressa un rapport constatant que, le 1" brumaire an Vil, « sur 82 déportés déposés au poste à la fin de thermidor, il y en avait 26 de morts de maladies putrides, 50 à l'hospice, et aucun des autres bien portant ». U déclara que cette mortalité était causée par Teau très bourbeuse, « et même vitriolique », des miasmes putrides et les vidanges de l'hospice qui séjournent dans les marais, et ne peuvent être desséchés. Bientôt, à la saison des pluies, le poste
(1) Il n*y avait que 80 hamacs pour 120 prêtres : 40 prisonniers étaient donc obligés de coucher sur le plancher nu. Un chanoine mourut au commencement de la traversée, en laissant quelques bijoux précieux : une partie des matelots s*imagina que tous les prêtres avaient aussi des bijoux, et forma un complot pour les égorger et les dépouiller. Le capitaine sut les prévenir, mais il les autorisa à jouer devant les malheureux prêtres toutes sortes de farces sacrilèges et ordurières dans le but d*insolter à leur religion.
deviendra un marais, les communications seront très difficiles, et on sera exposé à manquer de vivres. L'officier, les soldats, les employés, sont dans le plus triste état. « 11 n'y a que de la viande salée, aucun fruit, et pas même un citron pour corriger la mauvaise qualité de Teau. » Ce commissaire pensait que le poste devait être transféré a Sinamary, mais Jeannet ne se pressa point de l'évacuer; un mois après, le commandant lui écrivit que tout le monde, soldats et déportés, y était malade et sans médicaments; les malades ne sont pas soignés : « 11 est des jours où il en meurt trois ou quatre (i). » Enfin, le 29 brumaire an Vil (19 novembre 1798), les déportés furent transférés à Sinamary. Ces malheureux, exténués, se traînaient à peine et n'avaient pas la force de porter leur pauvre paquet. Quelques-uns tombèrent de faiblesse. « Des sauvages, témoins de ces affreuses misères, dit Barbé-Marbois, maudirent les hommes civilisés qui se plaisaient à tourmenter aussi cruellement d'autres hommes. »
A Sinamary, les malheureux déportés tombèrent malades en aussi grand nombre qu'à Conamana. Un rapport du commandant, du 2 nivôse an Vil, montre toute l'horreur de leur situation :
« L*hôpital est dans l'état le plus déplorable ; la malpropreté et le défaut de surveillance ont causé la mort de plusieurs déportés. Quelques malades sont tombés de leur hamac pendant la nuit sans qu'aucun infirmier les relevât; on en a trouvé de morts ainsi par terre. Un d'eux a été étouft'é, les cordes de son hamac ayant cassé du côté de la tête, et les pieds étant restés suspendus.
« Les effets des morts ont été enlevés de la manière la plus scandaleuse. On a vu ceux qui les enterraient leur casser les jambes, leur marcher et peser sur le ventre, pour faire entrer bien vite leur cadavre dans une fosse trop étroite et trop courte. Ils commettaient promptement ces horreurs, pour aussitôt courir à la dépouille des expirants. Les infirmiers insultaient les malades et les accablaient d'expressions infâmes, ignominieuses, cruelles, au moment de leur agonie. » (Barbé-Marbois, Journal d'un déporté.)
Le garde-magasin n'avait pas donné de vivres pour les déportés venant de Conamana : « 11 a fallu les coucher sur
(i) Bakbé-Marbois, Journal d'un déporté.
la terre, et les malades ont été dévorés des vers avant d'expirer», dit le rapport. Barbé-Marbois, témoin oculaire de toutes ces horreurs, a bien raison de s'écrier qtic « les inventeurs des soupapes de la Loire n'avaient pas été plus inhumains que les exécuteurs de la déportation en Guyane. » Il vit passer devant sa case jusqu'à trois convois en un môme jour I
Les prêtres qui n'avaient pu trouver place dans les cases étaient logés dans deux grandes halles, appelées carbets, ayant chacune 120 pieds de long sur 24 de large. Les quatre murs éUiient faits avec des claies, et portaient un toit de feuillage insuffisant à garantir contre la pluie, mais qui servait de repaire à des milliers d'insectes incommodes. Les prêtres n'avaient à boire qu'une eau vaseuse; leurs aliments étaient de la cassave, du poisson salé, et gâté en grande partie, delà morue de deux ans. Les grands jours, ils avaient de la viande salée qui leur coûtait i5 à 20 sous la livre. On ne pouvait se procurer aucun fruit dans cet affreux pays. Pour avoir des légumes, il fallait les semer et les cultiver soi-même. Bientôt les habitations Misère et Tout-y-Manque acquirent une effroyable célébrité. Les prêtres déportés avaient fort peu de livres : aucune occupation intelligente ne leur était possible : il leur fallait d'ailleurs passer une grande partie de la journée à faire leur pauvre ménage, porter l'eau et le bois, soigner les malades, raccommoder leurs habits et leurs chaussures, constamment détériorés par les insectes et les poux de bois. Ils récitaient rt)fûce en commun à des heures réglées, mais ils ne pouvaient célébrer la messe qu'en cachette, avant le lever du soleil.
La frégate la Vaillante partit de Rochefort après la Bayonnaise ; elle portait un grand nombre de prêtres et de forçats, tous costumés de même, et chaque prêtre était couplé à un galérien. Au bout de quarante jours de navigation, elle fut prise par les Anglais. Le capitaine, sir Edward Pellew, fit monter tous les prisonniers sur le pont, et dit à haute voix: « Que ceux qui sont prêtres se tiennent [à droite, que les forçats se rangent à gauche : si un seul ose passer du côté où il ne doit pas être, voici sa place! » et il montra la mer avec un geste significatif. Quand la séparation fut faite, il exprima aux prêtres l'indignation que lui, protestant, éprou-
vait, en voyant traiter avec une telle indignité et une telle barbarie des ministres de la religion, et leur demanda s*ils avaient à se plaindre des hommes de Téquipage. Bien loin de chercher à se venger des injures qu'ils avaient reçues, ils intercédèrent pour eux. Le capitaine profita d*une nuit obscure pour jeter les forçats sur les côtes de la Bretagne, et débarqua ensuite les prêtres à Plymouth : ils se réunirent à leurs nombreux confrères réfugiés en Angleterre. Cet événement ralentit le zèle du directoire pour la déportation. Il est certain que si la mer avait été libre, le nombre des victimes de fructidor aurait été bien plus grand encore.
vy\ï vv%\^ —
L'annulation des élections de Tan YI ne retarda que pour très peu de temps la désorganisation du parti fructidorien. Tous les jours, le directoire était abandonné par quelquesuns de ses complices, et les anarchistes gagnaient du terrain. Mais toutes les fractions du parti révolutionnaire s'entendaient parfaitement pour maintenir la persécution religieuse, et lorsqu'il était question de modifier l'article 24 de la loi du 19 fructidor, ('e n'était pas pour adoucir la situation du clergé, mais simplement pour restreindre le pouvoir des directeurs. Une année s'était écoulée depuis le 18 fructidor, les traqueurs de prêtres avaient eu à leur disposition toutes les forces du pays, et cependant ils se voyaient encore réduits à demander des lois nouvelles. Le 21 brumaire an Vil, Briot, l'un des plus furieux prêtrophobes des cinq cents, vint, au nom d'une commission, présenter un projet de loi destiné à perfectionner la persécution.
Ce rapport est absolument digne de 93 pour le fond et la forme. Après d'ignobles déclamations contre les prêtres, il déclare que la législation persécutrice est diversement intei^ prêtée, qu'elle est devenue un véritable chaos, « qui n'est profitable qu'aux conspirateurs et aux avocats qui prostituent leurs talents à les défendre ». Partout on a prétendu que les commissions militaires ne pouvaient condamner que les prêtres émigrés, mais non les déportés rentrés : ces commissions sont embarrassées par les textes qu'on leur cite:
il en résulte qu'au lieu de fusiller ces prêtres on les déporte de nouveau ; aussi Briot et tous les vrais révolutionnaires en ont-ils le cœur navré! On ne peut évidemment laisser durer un pareil état de choses!
La commission accorde un délai d'un mois à tous les prêtres déportables pour se livrer à l'administration, qui les ffera déporter : passé ce délai, ils seront mis à mort comme les émigrés. Un délai de deux mois sera accordé aux prêtres frappés par le directoire d'arrêtés de déportation. Le rapporteur déclare que la commission a, dans son projet, montré une humanité et une générosité dont les prêtres étaient bien peu dignes. Les ecclésiastiques déportés par le directoire conserveront leurs biens : s'ils se sont soustraits à la déportation, leur fortune sera attribuée à leurs héritiers. Les parents des déportés ne seront pas assimilés aux parents d'émigrés.
Les vieillards et les infirmes non déportables seront emprisonnés au'chef-lieu, et mis dans l'impossibilité de communiquer avec les fidèles. Tout fonctionnaire qui signera la mise en surveillance d'un de ces prêtres sera condamné à six mois de prison.
La question du châtiment à infliger aux receleurs de prêtres avait beaucoup préoccupé la commission : « La présence d'un prêtre déporté, d'un émigré, est un flagrant délit, un acte de conspiration. Tous ceux qui les cachent et les soutiennent, ceux mêmes qui ne les dénoncent pas, sont complices de ce délit. » Mais la loi du 22 germinal an II ne peut être exécutée à cause de sa terrible sévérité. La commission propose contre les receleurs un emprisonnement prononcé par le tribunal correctionnel, qui ne pourra être moindre de six mois, ni excéder deux ans :
c( Le tribunal prononcera, en outre, la confiscation au profit de la république de la maison dans laquelle le prêtre aura été recelé, si celui qui lui a donné asile en était propriétaire; s'il n*y était que simple locataire, il sera condamné à une amende égale à la valeur de cette maison, le tout sans préjudice de plus grandes peines s'il y a lieu d'après les lois pénales. » (D(^hats et Décrets, brumaire, an Vil, p. 313.)
Cette disposition donne au projet de Briot une certaine originalité ! La discussion commença le 7 nivôse. Rouvelet
74i CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.
déclara que « le farouche Robespierre n*eût pas imaginé de plus sévères lois » , et que ce projet était à la fois barbare et inutile. Andrieux parla contre « les jongleries sacerdotales», se livra à de longues et injurieuses déclamations contre les prêtres, et se montra Tennemi résolu de la liberté de conscience :
« Avec cette seule phrase ; Melius est obedire Duo quam hominibus, les prêtres sont les despotes absolus du genre humain. On ne peut souffrir, dans un État bien policé, cette autorité rivale, et qui serait de fait la première et la seule... Que le culte se conforme aux lois, car ce n*est pas aux lois à se conformer au culte : les uns sont juifs, les autres catholiques, d'autres protestants ou quakers, mais tous sont et doivent être avant tout citoyens. L'État n'est pas dans Téglise, c'est l'église qui est dans l'État... Eh! pourquoi ne pourrions-nous pas tous être prêtres au besoin, comme nous sommes tous soldats! César fut grand pontife, et Cicéron augure pendant quelques années. »
C'était la théorie à la mode sur, — ou pour mieux dire, — contre la liberté de conscience ! « Le culte doit se conformer aux lois, » disait-on alors, surtout quand les lois sont directement faites contre lui, par des tartufes de liberté ! L'État n'a droit à l'obéissance des citoyens que pour les actes de la vie civile, il est tenu de respecter leur culte et ne peut jamais leur imposer ses fantaisies antireligieuses. Le directoire, au contraire, avait pour système d'édicter des lois qui opprimaient les chrétiens, et disait ensuite impudemment: « Je ne sais pas de quoi vous parlez. » Quand le directoire imposait le chômage du décadi et le travail du dimanche, il savait très bien qu'il blessait les consciences, et s'en vantait même dans ses actes publics comme d'un triomphe sur la superstition. L'État agissait alors comme un individu qui, conduisant une voiture, la lancerait à dessein contre un piéton, et dirait, après l'avoir écrasé, qu'il ne l'avait pas vu, qu'il n'existait pas pour lui! «Que le culte se conforme aux lois I » Mais Louis XIY disait-il autre chose aux protestants? « L'église est dans l'État! » Ceci, rationnellement, devrait signifier que l'église ne domine point l'État, que ses membres sont soumis aux lois civiles , mais Andrieux l'entend en ce sens que l'église, pouvoir spirituel, est dans l'État, c'est-à-dire que l'État a le pouvoir
spirituel aussi bien que le pouvoir politique, qu'il est grand pontife, exerçant légitimement son pontificat, tantôt par la constitution civile, tantôt par le culte décadaire! et malheureusement le parti libéral, en répétant que Téglise est dans rÉtat, a trop souvent montré qu'il donnait à cette maxime le même sens qu'Andrieux!
Ce partisan du pontificat de César combattit cependant le projet de Briot comme inutile, et proposa de prononcer une forte amende contre les receleurs (I). La discussion ne fut reprise qu'après plusieurs mois.
Le directoire voyait arriver avec épouvante l'époque des élections de l'an VII. Il était abandonné par une grande partie de ses complices de fructidor, et les violents, exclus en floréal, s'apprêtaient à prendre leur revanche. Le triumvirat qui avait fait le coup d'État de fructidor était devenu très impopulaire: Rewbell était détesté pour sa morgue, et presque déconsidéré àcause de son beau-frère Rapinat,qu'on accusait d'avoir commis en Suisse d'horribles exactions. Laréveillère était tourné en ridicule à cause de sa théophilanthropie. Barras était méprisé de tous, mais chaque parti comptait acheter son concours. Merlin et Treilhard, quoique moins anciens au pouvoir, étaient presque aussi attaqués. Le directoire n'avait point à lutter contre les modérés, qui se tenaient à l'écart, mais contre les anarchistes et d'anciens complices défectionnaires. Il leur avait jeté inutile-, ment en pâture, et les prêtres et les modérés : les opposants voulaient absolument arriver au pouvoir et tirer une éclatante vengeance du coup d'État de floréal. Ils poursuivaient
(1) Le 2 nivôse, le ministre de la police, Du val, fit encore une nouvelle circulaire sur les prêtres. l\ reconnut que ceux qui avaient préféré la déportation à la réclusion ne pouvaient être assimilés aux émigrés. Cependant ils sont presque tous inscrits sur les listes : !<> s'ils sont inscrits sous la mention « déportés », on ne peut les traiter comme émigrés ; 2^ s'ils sont inscrits comme émigrés, ils seront proscrits comme tels ; 3^ s'ils sont inscrits sans qualification, le fait d'émigration sera jugé administrativement et le directoire décidera en dernier ressort. Ainsi, tout dépendait des listes, qui avaient été rédigées, tout le monde en convenait, de la manière la plus absurde! Duval termine sa circulaire en invitant les autorités à dénoncer au directoire les prêtres bons à déporter. La loi, dit-il, « frappe avec sévérité tout prêtre perturbateur dont l'influence se trou* verait en opposition directe avec le succès des institutions républicaines » , c'est-à-dire au succès du décadi et à la suppression du dimanche.
7'i6 CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.
le directoire de leurs attaques, et les griefs ne leur manquaient pas ; ils se plaignaient amèrement de la manière dont les lois du 19 fructidor étaient appliquées, de l'oppression des journaux, des tripotages, du désordre des finances, etc., etc. Quant à l'oppression des consciences, il n'en était jamais question I
Avant le coup d'État de fructidor, on se plaignait beaucoup du nombre et de l'audace des brigands et de l'insécurité des chemins : on ne parlait que des crimes des chauffeurs. Les révolutionnaires en accusaient les royalistes et les réfractaires; et les déportations de fructidor devaient, à les entendre, ramener partout la sécurité. 11 n'en fut rien, bien entendu, et l'audace des brigands alla toujours en croissant. Le 16 frimaire an VI, le directoire, répondant à un message des cinq cents, déclara que si le nombre des chauffeurs avait diminué depuis une loi du 26 floréal an Y, celui des voleurs de grand chemin paraissait avoir singulièrement augmenté. Il accusa, avec un aplomb merveilleux, le gouvernement anglais d'être l'instigateur de tous ces brigandages, et prétendit « avoir la preuve que ce plan de pillage est l'ouvrage de l'Angleterre et celui des suppôts de la royauté », qui veulent rendre la révolution odieuse. Du reste, le complot est fort étendu, car « il est des accusateurs publics pour lesquels le vol des deniers publics, Tassassinat des agents ou des employés du gouvernement, sont une matière de dérision, et paraissent à peine des délits » (1). Il se plaint aussi de la mollesse des officiers de police judiciaire et de l'insuffisance de la gendarmerie. Sur ses réclamations, une loi fut votée le 29 nivôse, mais elle n'eut pas les résultats qu'on en attendait, car, le 2 fructidor, le directoire, dans un nouveau message, accusait encore le cabinet de Saint-James d'avoir stipendié des bandes de brigands, et de leur avoir donné mission » de faire calomnier la république... C'est lui qui achète leurs bras parricides, les armes tour à tour de la torche et du poignard, et paie au poids de Vor chacun de leurs forfaits, » Dans un autre message, du 16 brumaire an Vil, il déblatère encore contre les brigands, et contre « un gouvernement perfide qui conserve
(1) Débats et Décrets, frimaire an VI, p. 270,
LES CONSTITUTIONNELS ET LE DIRECTOIRE. 7i7
toujours Tespoir de nous ramener au royalisme, par les roules sanglantes de Tanarchie ». La loi du 29 nivôse fut prolongée d'une année, mais les routes n'en furent pas plus sûres.
Les prisons étaient malsaines, en fort mauvais état et très mal gardées. Les geôliers, qu'on ne payait pas, se montraient très négligents, et souvent même se laissaient corrompre. Il ne faut pas s'en étonner ; les magistrats, euxmêmes, ne venaient pas à bout de toucher leurs modestes traitements et réclamaient auprès des conseils.
Le directoire, battu en brèche par les anarchistes, voyait en outre la masse flottante de la population se détacher de lui à cause de sa mauvaise administration, de Tincapacité et des excès de ses agents. Le 14 ventôse an VII, François de Neufchâteau adressa au sujet des élections une curieuse circulaire aux commissaires du directoire. Il soutint, comme d'habitude, que la république était également menacée par les royalistes et les anarchistes, mais fit cependant des avances aux modérés. Après avoir cassé leurs choix et déporté leurs principaux députés, le directoire, se voyant débordé, les suppliait de revenir voter, mais en faveur de ses candidats, en faveur de gens qui avaient foulé aux pieds tous leurs droits. Pour les épouvanter et les décider à nommer ses affidés crainte de pire, le ministre leur annonçait le retour de la Tel'reur.
Les agents du directoire montrèrent partout le plus grand zèle, et menacèrent les modérés d'un nouveau 18 fructidor, les anarchistes d'un nouveau 22 floréal, s'ils nommaient des députés désagréables au directoire. Mais tous leurs efl'orts furent inutiles : les conservateurs ne vinrent point voter pour eux, et les anarchistes ou patriotes triomphèrent. On n'osa point recommencer le coup d'État de floréal, et les élections furent validées.
Aux anciens, les prétendus patriotes, malgré leur succès, n'étaient pas en majorité; mais ils étaient arrivés aux cinq cents en très grand nombre, et l'esprit de ce conseil fut tout à fait changé. A partir du i" prairial, jour de l'entrée de ce nouveau tiers, le directoire eut à lutter avec une opposition acharnée à sa perte. Il avait commis la faute d'associer le souvenir du 18 fructidor à celui du 22 floréal : ses
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adversaires triomphants osèrentliii reprocher le 18 fructidor. Rewbelli ayant été désigné par le sort pour faire place à un nouveau directeur, Siéyès fut élu. Il était hostile et à la constitution de l'an III et aux directeurs en exercice ; avec lui Tennemi entra dans la place. Le directoire fut bruyamment accusé d'incapacité et de malversations, et reçut une multitude d'affronts, très mérités pour la plupart. L'opposition voulut lui retirer la dictature qui lui avait été donnée par le 18 fructidor. Le 27 prairial, Boulay de la Meurthe, l'un des principaux acteurs de ce coup d'État, accusa violemment le directoire d'avoir abusé de ses pouvoirs, et surtout d'avoir anéanti la liberté de la presse. « Sous Robespierre, la permanence de la guillotine enchaînait la plume des écrivains; aujourd'hui, la permanence des Bastilles et des déportations produit le même effet (1). » Cette permanence, Boulay de la Meurthe avait singulièrement contribué à l'établir. Mais ce souvenir n'arrêtait nullement les anciens complices du directoire, devenus ses ennemis acharnés. Boulay de la Meurthe dressa contre les gouvernants un véritable acte d'accusation, et soutint qu'ils n'avaient vu dans le 18 fructidor qu'un moyen d'acquérir des places, des honneurs, de l'argent. Tout le monde le savait depuis longtemps I Ghénier déblatéra aussi avec violence contre le directoire ; le conseil des cinq cents rétablit la liberté de la presse, en supprimant l'article 85 de la loi du 19 fructidor, et porta ainsi le premier coup au directoire.
Le lendemain 28, la guerre lui fut officiellement déclarée. Le conseil se déclara en permanence jusqu'à ce que le directoire eût répondu à un message par lequel il lui avait demandé des renseignements sur les dangers extérieurs et intérieurs qui menaçaient la république. Une commission de onze membres fut chargée de prendre les mesures exigées
(1) Dét>ats et ZWcre/j, prairial an VII, p. 398 et suiv. — Chénier déclara aussi que la presse avait été indignement opprimée depuis le 19 fructidor : (^ Une ligne contraire aux actes, même inconnus, du directoire, à la pensée fugitive d'un ministre, à Topinion du quart d*heure, à la nuance du moment, suffit pour motiver l'application des scellés sur la presse... Les journalistes, copiant tous le journal officiel et tous officiellement serviles, ne firent plus qu'écouter aux portes du directoire et des ministres, et caresser avec bassesse les préjugés d*un pouvoir entraîné si loin de ses limites constitutionnelles, n
par les circonstances. Le directoire se mit aussi en permanence. Au dehors, l'agitation était extrême, et Ton s'attendait à un nouveau coup d'État. Le conseil des cinq cents trouva un moyen ingénieux de désorganiser le directoire. Il découvrit tout à coup que Treilhard, qui était directeur depuis le 26 floréal an YI, n'aurait été éligible que le 30 floréal, et annula aussitôt son élection : on le remplaça par Gohier, qui appartenait au parti patriote. Le directoire répondit au message des cinq cents. On avait voulu le mettre au pied du mur, lui faire avouer que tout allait mal, et en rejeter sur lui la responsabilité et la honte; il fut forcé de faire des aveux très pénibles dans son message du 39 prairial : il essaya cependant de se défendre et même d'accuser SCS adversaires, qui l'attaquèrent avec plus de violence que jamais. On assistait alors h une véritable contre-partie du 18 fructidor! Les rôles étaient renversés; en fructidor, le directoire accusait les conseils et les menaçait ouvertement: cette fois les conseils le mettaient sur la sellette et Taccablaient d'humiliations. Merlin et ses collègues furent accusés d'ineptie, de malversations, conspués, traînés dans la boue, ainsi que tous leurs agents. Boulay de la Meurthe fit une véritable catilinaire contre le directoire :
« Au dehors, il nous a rendus un objet d'exécration ; au dedans, il a cherché à armer tous los citoyens les uns contre les autres... J'attribue tous ces maux particulièrement au génie malfaisant de deux hommes, Merlin et Laréveillère.
u Merlin est une tête étroite, un homme à petites idées, petits arrêtés, petites passions, petites haines, petites vengeances; an brouillon indigne même d*être le garde des sceaux de I^uis XI ; propre à une étude de procureur, mais qui jamais n*eût dû gouverner une grande nation.
« Laréveillère a des qualités personnelles; mais c'est un fanatique absurde, qui s'est entêté de je ne sais quelle religion, et qui, à toute force, veut se faire chef de secte. Il est temps que ces deux hommes sortent du directoire exécutif. » {Débats et Décrets, prairial an VII, p. 437.)
On leur demande inutilement leur démission depuis trois mois : « L'opiniâtreté de ces misérables nous forcera peutêtre à un coup d'éclat. » Il croit cependant qu'ils fléchiront. Les persécuteurs fructidoriens en sont venus, comme ceux
de la convention, à se déchirer entre eux. Boulay de la Meurt^, au nom de la commission, dénonça les arrestations arbitraires que le directoire avait faites, et déclara qu*il avait indignement abusé delà loi du 19 fructidor, en déportant des prêtres qui s'étaient ccmfûrmés à toutes les lois, des prêtres mariés, et même des individus qui n'avaient jamais été prêtres.
Les directeurs ne pouvaient recourir à un nouveau coup d'État militaire, car Tarmée et les généraux étaient très irrités contre eux. L'invalidation de Treilhard et la défection de Barras leur firent perdre la majorité. Alors Merlin et Laréveillère comprirent qu*une plus longue résistance leur serait imputée à crime, et peut-être punie révolutionnairement. Ils donnèrent leur démission, le 30 prairial, et furent remplacés par Roger-Ducos et le général Moulins.
Les prétendus patriotes, avant d'arriver au pouvoir, avaient fréquemment déclamé contre la déportation, par le directoire, des prêtres constitutionnels et des prêtres mariés. Le 3 messidor, Français de Nantes, au nom de la commission des onze, présentait un long rapport, dans lequel il s'attacha à prouver que, sous les directeurs déchus, il n'y avait plus ni sûreté, ni égalité, ni propriété assurées. Il leur reprocha très vivement d'avoir déporté des constitutionnels, mais proclama qu'en fructidor on avait «justement et éternellement proscrit les prêtres amis des rois». Il prétendit que le directoire avait persécuté les constitutionnels au nom de la théophilanthropie, et proposa, pour mieux combattre les réfractaires, de les affranchir de la loi de fructidor. On voulait garantir la sûreté des constitutionnels et des défroqués, de ces derniers surtout, mais sans rien accorder à la liberté religieuse. Le constitutionnel Boulay de la Meurthe était parfaitement d'accord avec les anarchistes pour persécuter les réfractaires à outrance. Mais certains prêtrophobes se méfiaient des constitutionnels et voulaient quMls lussent déportables. Le conseil adopta, le il messidor, cette disposition :
« L'article 24 de la loi du i9 fructidor an V n'est applicable qu'aux prêtres qui ont refusé ou rétracté \e serment prescrit par les lois, ou qui le rétracteraient à Tavenir; sans qu'il soit dérogé aux lois de i792 et 4793 contre les prêtres insoumis. Le dirtc-
ioire est chargé de veiller exactement à l'exécution des lois sur les institutions républicaines. »
Le directoire devait donc faire observer scrupuleusement les lois sur la décade et le calendrier républicain. Mais il se trouvait désarmé à 1 égard des constitutionnels par la résolution elle-même I Cette opinion prédomina bientôt parmi les membres des anciens. D'ailleurs, les prêtrophobes faisaient de graves objections à cette résolution : Gomment prouver les rétractations? comment atteindre les prêtres récemment ordonnés? Pour le simple plaisir d'infliger un blâme aux directeurs déchus, on avait bouleversé une législation bien commode. La commission des ancien^ déclara que le directoire avait abusé du droit de déportation, en prenant des arrêtés sans motifs, ou avec des motifs dérisoires, et en déportant des prêtres assermentés ou mariés, mais qu'il faudrait une loi sur la responsabilité ministérielle pour empêcher le retour de ces abus. Elle déclara donc la résolution insuffisante, et le conseil la repoussa, le 28 messidor. Le directoire resta donc investi du droit de déporter tout prêtre quelconque. Les prêtres constitutionnels, qui avaient applaudi à la chute de Larévcillère (i), virent bien vite que ce nouveau coup d'État ne les débarrasserait point de ceux qu'ils appelaient « des Torqueraada français ».
Après le 30 prairial, la France assista à une véritable explosion de jacobinisme. Les soi-disant patriotes réclamèrent à grands cris des mesures révolutionnaires. On fit une levée extraordinaire, et pour subvenir aux dépenses, on décréta sur les riches un emprunt de cent millions, forcé, progressif, et remboursable en biens nationaux. On établit un jury taxateur, mesure dangereuse en tout temps, mais souverainement oppressive dans une époque aussi troublée. Les fortunes furent livrées à l'arbitraire le plus complet.
Pour se débarrasser à la fois des brigands qui désolaient la France entière, et de la chouannerie qui agitait toujours les provinces de l'Ouest, lies conseils votèrent la fameuse loi du 2i messidor, dite des otages. Cette loi déclare les parents nobles, et les parents des individus qui, sans être no-
(1) « Ce coryphée d'uue secte nouveUe, disait leur journal, a voulu imiter Julien, dont il a la fureur, sans en avoir les talents. »
bles et émigrés, sont notoirement connus pour faire partie des bandes de Chouans et de brigands^ responsables des excès de ces bandes. On prendra des otages parmi eux ; ils seront reclus à leurs frais comme les suspects. S'ils s'évadent, ils seront traités comme des émigrés, c'est-à-dire fusillés. Si un assassinat était commis « sur un citoyen ayant été depuis la révolution, ou étant fonctionnaire public ou défenseur de la patrie, ou acquéreur ou possesseur de biens nationaux », le directoire devait faire déporter par chaque personne assassinée quatre otages,'pris, en premier lieu, parmi les parents nobles d'émigrés, secondement parmi les ci-devant nobles, puis parmi les parents des individus faisant partie des rassemblements. Ainsi l'on déportait d'abord ceux qui n'avaient aucun rapport avec les auteurs présumés du crime: on s'acharnait contre la simple qualité d'ex-noble et de parent d'émigré ! Non seulement cette loi rétablissait celle des suspects, mais elle autorisait le directoire à livrer, dans certains cas, des laïques à la guillotine sèche. Des amendes énormes étaient en outre prononcées contre les otages. Cette loi atroce donna lieu à beaucoup d'infamies, et ne remédia aucunement au brigandage. Les Chouans ne se laissèrent point intimider: lorsque la loi des otages était exécutée dans une commune, ils en tiraient ordinairement une vengeance terrible, par des incendies ou par des meurtres; aussi, les patriotes de l'Ouest supplièrent bientôt le gouvernement de ne pas appliquer cette loi (1). Malgré les colonnes
(l) Fouché, nommé récemment ministre de la police, écriTait aux autorités de rOuest : « Il ne 8*agit pas de faire le triage des bons et des méchants ; dans ce pays maudit, il n*y a et ne peut y avoir que des coupables 1 Vous aurez à votre disposition Temprunt forcé, le séquestre, la loi des otages et la force armée; vous avez votre courage qui n'a jamais failli; armez-vous de toutes ces choses, confisquez les biens qui, par malheur, ne sont pas devenus propriétés nationales; vendez-les, distribuez-les^ prenez-les, mais arrachez-les de force aux ci-devant qui, à coup sûr, ne peuvent en faire qu'un mauvais usage. Mais à cette loi conservatrice il (le gouvernement) en ajoute une autre qui est son complément, c'est celle des otages... Vous devez donc employer sans ménagement la loi des otoges; elle vous permet d'emprisonner comme otages tous les suspects, aïeuls, aïeules, pères, mères, frères, sœurs des Chouans : elle autorise même à les fusiller slls essayaient d'avoir recours à la fuite. Cette loi est large, élargissez-la encore, suivant les besoins de la situatim^; prenez sur vous, le pouvoir vous soutiendra dans vos eflbrts révolutionnaires. Sévissez avec fermeté, il est à craindre que beaucoup de ceux qui
mobiles et la loi des otages, les Chouans remportèrent des succès importants vers la fin du directoire. Le 23 vendémiaire, M. de Bourmont, avec une troupe nombreuse de royalistes, occupa le Mans. Son armée ne prit aucune revanche de répouvantable massacre du 12 décembre 1793. Elle ne fit aucun mal au régicide Levasseur, qui se trouvait dans cette ville. Les prêtres constitutionnels ne furent point tourmentés: des Chouans vinrent trouver leur évèque Prudhommé, et lui déclarèrent qu'ils laissaient à Dieu le soin de le punir. Le 27 vendémiaire, pendant la nuit, les royalistes entrèrent à Nantes par surprise, s'emparèrent de la prison et délivrèrent un prêtre nommé Lévêque , qui était condamné à mort.
Le 29 août 1799, Pie VI, prisonnier du directoire, mourait à Valence (1). Malgré l'impiété officielle, malgré la persécution, les populations des diverses villes où ses geôliers Pavaient tenu prisonnier, lui avaient témoigné une vénération qui aurait inspiré de salutaires réflexions à tout autre gouvernement, Le pasteur était tombé victime des persécuteurs, mais leur espoir fut déçu, car le troupeau ne fut point dispersé. Les événements permirent bientôt la réunion du conclave, où fut élu le pontife qui devait signer la pacification religieuse de la France.
sont déclarés otages ne cherchent un refuge dans les bandes; qu'ils soient au premier soupçon de fuite frappés de mort; c'est la lettre et Tesprit de la loi, un bon républicain doit s*y soumettre aveuglément. » Fouché se croyait revenu ^u temps où il décimait les Lyonnais ! La loi des otages fut exécutée comme il le désirait, mais elle ne servit qu'à susciter de terribles représailles. Le 46 vendémiaire an VIII, Tadministration de la Sarthe écrivait : « Les royalistes paraissent avoir adopté le système des otages, c'est une arme à deux tranchants, à laquelle il eût été prudent de ne pas toucher. » (Dom Pioun, tome IV, p. 78.)
(1) Le directoire prit un barbare plaisir à faire voyager de force le pontife, presque mourant. Le calviniste Mallet du Pan écrivait alors : « De toutes les injustices barbares qui forment Thistoire de la république française, je ne sais s'il en est une qui soulève autant l'indignation que la froide et systématique atrocité du directoire envers le souverain pontife. Jamais traitement ne mérita mieux le nom d'assassinat. » Le journal des constitutionnels en rejette la responsabilité sur Laréveillère, le pontife des théophilanthropes.