CHAPITRE II
S I. Qouly remplace Ja vogues. — Il suspend rezécution de ses plus odieux arrêtés. — Il impose aux prêtres le mariage, comme prix de leur mise en liberté. — Il accorde aussi la liberté à un suspect, en lui imposant le divorce. — Arrêtés violents contre le culte. — Cependant Gouly est violemment attaqué par ses collègues comme trop modéré. — II continue à marier les prêtres de force. — Néanmoins Albitte est envoyé à sa place.
§ II. Rage persécutrice d' Albitte. — Il est chargé de tyranniser la Savoie. — Il abolit complètement le culte constitutionnel. — Il fait des efforts désespérés pour supprimer à la fois les églises et les prêtres. — Les constitutionnels qui ont abdiqué sont internés au district, ceux qui n*ont pas abdiqué sont emprisonnés. — Il leur présente à tous une formule d'apostasie à signer. — Grandes faveurs aux apostats et aux prêtres mariés. — Ceux qui refusent ont la prison et Téchafaud en perspective. — Aussi beaucoup faiblissent. — Albitte fait démolir les clochers avec fureur.
§ m. Arrêtés atroces d* Albitte contre les suspects. — Il leur arrache leurs enfants pour les livrer à des sans-culottes. — Son zèle iconoclaste inquiète à la fin le comité de salut public. — Albitte lui adresse une curieuse apologie. — L'évêque intrus Panisset signe sa formule d'apostasie. — Situatioh terrible des catholiques de Savoie. — La terreur à Grenoble.
Javogues avait laissé, vers la fin de frimaire an II, les départements de TAin et de Saône-et-Loire à son collègue Gouly. Ce commissaire était né à Bourg, s'était embarqué fort jeune, et avait été nommé député à la convention par rile-de-France, où il exerçait la médecine depuis longtemps. Pendant la traversée, il avait été pris par les Anglais, qui Pavaient relâché au bout de quelque temps, et certains jacobins prétendaient qu*il était devenu un agent de Pitt! Il n'avait pu prendre possession de son siège qu'en octobre 1793. On peut reprocher à ce commissaire de nombreux actes de violence et de persécution,
mais il faut reconnaître qu*il ne fut point sanguinaire, et qu'il osa même entrer en lutte avec certains terroristes. Les jacobins, irrités de sa modération relative, Tout attaqué avec un acharnement incroyable, et Gouly sut en pleine Terreur pousser la modération aussi loin qu*il était possible sans se faire guillotiner. A ce point de vue, son proconsulat est intéressant à étudier. Toutefois, sa modération relative ne parait guère dans les questions religieuses.
Le 29 frimaire, Gouly prend à Belley un arrêté ordonnant que tous les nobles et prêtres non mariés de cette ville seront sans exception, jusqu'à ce que Tordre soit rétabli et les autorités épurées, arrêtés dans les vingt-quatre heures et enfermés dans une maison affectée à cet usage et sous la garde de vingt bons sans-culottes. Le 1*' nivôse, il prescrit le renouvellement de toutes les autorités du district de Belley, en défendant d'y nommer ni prêtres^ ni nobles, ni hommes de loi, ni avoués. Ses collègues avaient levé des contributions extraordinaires; Gouly ne voulut point rester en arrière; il les dépassa même en excentricité, comme le prouve l'arrêté suivant :
« Le 2 nivôse an II de la république une et indivisible, le représentant du peuple près le département de TAin,
a Pour punir les célibataires et les égoïstes du district de Belley de ce qu'ils n'ont pas voulu songer à secourir les veuves et orphelins de nos braves défenseurs, qui ont péri sur les frontières ;
« Considérant que dans ce district, il n'y a ni cuii's, ni peaux, pour faire des souliers à nos frères d'armes, et qu'il n'y a été fait aucune taxe révolutionnaire ,
w Arrête que sous peine d'être incarcéré jusqu'à la paix et de voii son biens équestre, chaque citoyen ci-dessus dénommé paiera, dan; les vingt-quatre heures, la somme à laquelle il est taxé ainsi qu'l suit : (Noms);
M Lesdites taxes formant ensemble la somme de soixante-deuai mille deux cents livres ^ dont reste personnellement rcsponsabh l'agent national jusqu'à parfait recouvrement. »
Les victimes sont au nombre de dix-huit. La plus fort< taxe est de 6,000 livres, la plus faible de 1,200 (1). La petiU ville de Belley goûte les douceurs du gouvernement révolu
(1) Archives, AF, II, 84. Parmi les dix-huit imposés, neuf sont qualifléi ci-devant seigneurs ou ex-nobles ; on trouve encore parmi eux un cha noine, plusieurs fonctionnaires, un marchand, un huissier.
DEOX MARIEURS DE PRÊTRES. 45
tionnaire, les prisons so remplissentet les bourses se vident. Les fédéralistes sont aussi traqués. Par arrêté de Gouly, du 2 nivôse, Brillât-Savarin, cx-maire deBelley, est traduit au tribunal révolutionnaire, ainsi que Savarin, ex-vicaire épiscopal; le 4, Gouly épure les administrateurs et fonctionnaires qui ont participé à des protestations contre le 31 mai, à des écrits « injurieux à la mémoire de Marat » . Les fonctionnaires remplacés, qui n*ont pas été envoyés en prison, sont soumis aune surveillance très sévère. Il impose en outre aux ofûciers municipaux de Rossillon une amende de 3,000 livres. Cependant Gouly, après avoir fait les premiers jours do grandes concessions aux révolutionnaires, commence à réagir contre les arrêtés de Javogues. Ainsi, le 4 nivôse, il relâche, comme arrêtés sans cause, 45 détenus, dont plusieurs prêtres et religieuses; le 5, il fait une sorte de coup d*Etat en refusant d'appliquer les arrêtés les plus violents de Javogues, et répand partout une satire très juste du système ultra-terroriste :
« Considérant qu'afin de faire respecter la loi et [^autorité dont elle émane, il faut que ceux qui sont chargés de rappliquer et de la faire exécuter n'y donnent point une exécution arbitraire sou& le prétexte spécieux de mesures révolutionnaires;,., qu'il est de devoir rigoureux de suspendre Texécution des arrêtés ultra (en italique dans roriginal) révolutionnaires pris par le citoyen Javogues, représeDlant du peuple, arrête :
« Art. !«='. L'exécution des arrêtés du représentant Javogues, relatifs au démolissemcnt des maisons de luxe et à la vente des récoltes de biens séquestrés, est suspendu : le produit des objets ▼endus sera remis aux propriétaires. » {Archives, AF, II, 84.)
11 prescrit en outre d'appliquer la loi des suspects sans l'exagérer, de démolir les châteaux forts et de détruire les signes de la féodalité ; il ordonne aussi la restitution do toutes les taxes arbitraires et des métaux enlevés révolutionnairement dans le département de TAin depuis le 20 frimaire. Malheureusement Gouly oublie de rapporter l'arrêté par lequel il vient de taxer des notables de Belley. Les personnes que Javogues a fait arrêter en amplifiant la loi du 17 septembre seront remises en liberté. L'article 7 est fort curieux, car il prêche la tolérance religieuse :
« La liberté des cultes étant décrétée et assurée par la constitution.
il est drfcndu dMnquiétcr qui que ce soit pour ses opiuions religieuses : les sociétés populaires, ainsi que les autorités consUtaées, doivent se borner à instruire et à persuader, pour détruire le fanatisme, la superstition, et ramener le peuple à la raison (1). »
Malheureusement Gouly ne prêchait point d'exemple, et ne se bornait pas à la persuasion : il suspendait sans doute les arrêtés les plus odieux de Javogues, mais il en prenait de plus odieux encore pour contraindre les prêtres à se marier :
« 5 nivôse an 11 de la république française une et indivisible, le représentant du peuple près le département de TAin,
« Après les plus exactes informations sur la conduite des exprêtres Jean-Baptiste Horiol, Jean-Louis Peysson, Philibert Peysson, et n*ayant rien appris de défavorable sur leur conduite depuis la révolution, ni sur leur civisme, arrête :
« Que sur-le-champ ils seront mis en liberté ; qu'ils sei*ont invités à se marier sous un mois, ou à adopter chacun Tenfant d'un pauvre sans-culotte, afin de ne plus laisser de suspicion sur leur amour de la liberté, de Tégalité et de la fraternité (2). »
Le lendemain, 6 nivôse, il prend encore un arrêté semblable contre quinze autres prêtres :
«... Après information sur la conduite des citoyens... (suivent quinze noms), arrête :
« Que les ci-dessus dénommés seront mis en liberté, et qu*ils seront invités à se marier sous un mois, ou à adopter chacun l'enfant d*un malheureux sans-culotte. »
Cette invitation équivalait à un ordre formel, et ceux qui ne s'y soumettaient pas devaient s'attendre à être reconduits en prison, traités plus rigoureusement que jamais, et peutêtre expédiés à quelque tribunal révolutionnaire. Aussi plusieurs prêtres furent pris de peur, et se rendirent à /'mvitation du proconsul.
Si Gouly forçait par arrêté les prêtres à se marier, il contraignait aussi par arrêté certains citoyens à se démarier. Il imposait aux prisonniers tantôt le mariage, et tantôt le divorce pour prix de leur liberté. C'est ainsi que, le 10 nivôse, à Seyssel* il ouvrit les portes de la prison au
(1) Archives, AF, H, 84. — (2) Archives, ihid.
DEUX MARIEURS DE PRÊTRES. Al
mari d'une femme émigrée, après lui avoir fait prendre rengagement formel de demander son divorce :
M Va la pétition du citoyen M. de V. père, le verbal du comité de surveillance de Seyssel, d'où il résulte que Antelme M. de V. n'a été séduit que par une femme, qui a même émigré contre son vœu;
K Considérant que ledit M. est un homme faible , et pris Tavis du comité de surveillance et de la société populaire qu'il n'a rien fait contre la constitution,
M Arrête que ledit M. sera mis en liberté en par lui faisant prononcer son divorce dans le délai prescrit par la loi {{). ;)
Dans certaines paroisses du district de Pontrde-Vaux, les paysans n'avaient pu assister de sang-froid à la fermeture et à la profanation de leurs églises ! Gouly, qui était déjà accusé de modérantisme, profita de l'occasion pour montrer par un acte public qu'il comprenait la liberté des cultes comme ses collègues, et prit, le 13 nivôse, un arrêté très violent contre les prêtres :
« Vu le procès-verbal du district de Pont-de-Vaux , constatant que dans plusieurs communes, les citoyens fanatisés ont été sur le point de s'armer contre ceux qui, plus sages , ont cédé à l'empire de la raison^ constatant encore que des fonctionnaires publics ont été méconnus et même insultés, arrête :
« Art. 1«'. Les prêtres et ex-prêtres du district de Pont-de-Vaux seront arrêtés et conduits dans la maison de détention, jusqu'à ce qu'U en ait été autrement ordonné.
<c Art. 2. La loi relative, à la descente des cloches sera exécutée littéralement et sans nul délai.
« Art. 3. La liberté des cultes étant assurée par la constitution, il ne doit y en avoir aucun de dominant dans la république ; en conséquence, tout ce qui sert et servait au culte catholique généralement quelconque, sera retiré des églises et déposé sur inventaire au directoire du district.
« Art. 4. Seront punis de trois ans de fers, ceux qui exciteront le moindre trouble dans les communes en raison des opinions religieuses, ou qui s'opposeront à l'exécution de l'article précédent (2). »
Même décision fut prise contre les prêtres du district de Nantua. Cet arrêté est irréprochable au point de vue prôtropbobe. Fouché, Collot d'Herbois, Javogues, l'auraient ap-
(1) Archives, AF, U, 84. — (2) Archives, ibid.
48 CONSTITUTION CIYILIv DU GLRRGÉ.
plaudi. Gouly sMmagina probablement que ses persécutions et surtout son zèle extraordinaire à marier les prêtres atténueraient le mauvais effet produit sur les jacobins par son fameux arrêté du 5 nivôse. Mais, depuis qu*il avait suspendu l'exécution de certains arrêtés de Javogues, les violents le regardaient comme un traître et lançaient contre lui les dénonciations les plus insensées. On a vu combien sa modération était relative; eh bien, il est impossible de se faire une idée de Tacharnement qui fut déployé contre lui par une foule de jacobins grands et petits. Aussitôt après son arrêté du 5 nivôse qui anéantissait Tœuvre de Javogues, un jacobin du pays, ancien membre du comité de surveillance, écrivait à Collot d'Herbois que les patriotes avaient tout lieu de regretter Javogues... « L'arrivée de Gouly a jeté de noirs pressentiments dans Tâme des révolutionnaires, et répand la joie chez les aristocrates. » Ce fut bien pis lorsque Gouly, dans une proclamation sur les sociétés populaires, parla des plaintes réitérées qui lui avaient été portées « contre les actes arbitraires et illégaux exercés contre un grand nombre de citoyens... », enjoignit à ses sociétés, et aux autorités constituées, de se renfermer strictement dans leurs attributions, prescrivit Texécution de ses arrêtés et renouvela formellement sa défense d'exécuter ceux de Javogues, a à peine contre les contrevenants de cinq ans de fers ». Les sociétés populaires poussèrent alors de véritables cris de rage. Le même jour, 14 nivôse, celle de Màcon envoya cet arrêté à ses commissaires près le comité de salut public, avec force déclamations contre son auteur :
« Aujourd'hui, nous sommes forcés de croire Gouly contre-révolutionnaire, et de penser qu*en sortant des prisons de TAngleterre, il apporte dans la république les infâmes principes et les exécrables projets de Pit (sic), le plus abominable des monstres (1). »
Les jacobins de Bourg Taccusèrent même de favoriser les aristocrates et les prêtres, et envoyèrent contre lui une longue série de chefs d'accusation; dans celui qui porte le n"* IS ils prétendent qu'il a favorisé le fanatisme :
« Que depuis la proclamation de ses arrêtés anti-révolutionnaires les fanatiques réunis avec les malveillants avaient repris le dessus,
(1) Archives, AF, II, 84.
et qae les braves caliivateors des campagnes, séduits par leurs discours dangereux, reviennent avec acharnement à un culte qu'ils commençaient à abandonner avec joie, d'après les exhortations cÎTiques des patriotes ; se fondant sur ce que le représentant voulait la liberté des cultes » {Archives, AF, II, 84.)
On voit que les paysans s'empressaient de revenir à Tancien culte, dès qu'une parole quelconque du proconsul, leur donnait lieu de croire que la persécution allait ôtre moins violente.
Javogues, le fou furieux, entra naturellement dans une colère épouvantable, lorsqu'il apprit que Gouly avait anéanti ses arrôtés. Au premier moment, il voulut se porter contre lui aux derniers excès. Le 14 nivôse, il prépara contre Gouly une proclamation, dans laquelle il lui adressait d^horribles injures, le traitait de scélérat, de parjure, et ordonnait qu'il fût arrêté et conduit à Lyon avec plusieurs de ses affidés. Cette proclamation, signée du seul Javogues, ne put être suivie d'effet, car ses collègues de Lyon, Albitte, Laporte et Fouché, n'osèrent pas arrêter un député sans rautorisation de la convention, et refusèrent de s'y associer, mais, le 16 nivôse, ils écrivaient à GoUot d'Herbois :
« Nous dénonçons en particulier au comité de salut public, Goolj, qui exécute, dans le département de TAin, un plan rétro-réfobttionnaire et liberticide, qui lui a été tracé à Paris par M. Gouy d*Ârcy. Nous avons délibéré si nous ne le ferions point arrêter, Qons nous sommes bornés à envoyer deux bons jacobins, pour prendre des instructions sur sa conduite et le prier de se rendre à Commune- Affranchie. Nous serions coupables, mon ami, si nous laissions plus longtemps le patriotisme gémir sous nos yeux. »
En attendant les effets de leur dénonciation aux dictateurs du comité, Albitte, Laporte et Foucbé , traitant Gouly comme il avait traité Javogues , ordonnèrent aux autorités deMâcon et de Cbàlons-sur-Saône de ne pas exécuter son arrêté sur l'épuration des sociétés populaires, parce que procéder à cette épuration serait « paralyser le mouvement révolutionnaire ». La lutte était donc violemment engagée entre les commissaires. Les deux bons jacobins (i),
(i) Voici un extrait de leur rapport sur la situation politique et religieine du département de TAin : nous en avons scrupuleusement respecté Torthographe :
« Citoyen représentants, nous somme aie à Bourc ou nous n*avons
envoyés par les proconsuls de Lyon, ne purent décider Gouly à venir se jeter dans la gueule du loup. Ils parvinrent cependant à intercepter des lettres adressées au député Gauthier et à un autre ami de Gouly. Dans celle qui est adressée à Gauthier et qui est datée de Bourg, 19 nivôse, Gouly est traité de crapaud du marais; cependant on annonce que la persécution continue, et qu'on voit des émissaires et des hommes armés parcourir les communes, « arrêter les curés et quelques habitants parce qu*on continue à y célébrer la messe ». Les agents jacobins ont intercepté aussi une autre lettre sans signature , qui semble adressée à un modéré protégé par le député Deydier, et contient un tableau navrant de la situation des campagnes tyrannisées par les jacobins et le fameux RoUet Marat :
c( Ils vont (les terroristes) depuis une quinzaine, dans les campagnes; ils ne veulent pas absolument qu'on dise do messe nulle part, et, comme toutes nos campagnes veulent Leurs curés, ils montent la garde autour de leur église, jusqu'à cinquante paysans à la fois. Malgré toutes ces précautions , ils se sont portés à des actes d'horreur; ils ont dans des endroits surpris le curé à dire la messe, et lui ont arraché les vases sacrés des mains, foulé aux pieds le tout. Les habitants indignés d'une sainte horreur, se sont soulevés, ont suivi le monstre {Rollet Marat), car c'est lui qui est le plus acharné
pas trouvé Oouly, nous avons pri des renseignement sur lui, et sur le payi, comme vous me la viez di, les aristocrate lapelle leure libérataur. leur dieu tutélaire. Il a fait maitre en liberté tous ceux que Javogne avait fait arrêté : il a mi ausi en liberté des prêtre et des religieuse fait lever les céquestre sur le biens des fédéraliste areté : il la tande pour les mettre en liberté : il paralyze les sans-culotte, il en a fait arété quatre à bôlay (Belley) et my en liberté les aristocrate, il va au clube avec ses décorations nationales, menase de les dissoudre quand il parle révolutionerement, on dit partout la messe dans les campagne, on a faite la fête des Roys, il sont partout otorisai par lui, on relève les croix abatue dans les campagne, les signes de la féodalité dans les églises de bourg sont dans leur plus grande sepelandeur, les couronne et les fleur de ly y sont conservé avec soin, les mosolé des prinsd de Savoy y sont gardé avec vénération, une concierge établie à cet efé les fait voir aux étrangers et fait étalage des vertu de cest ci-devant prinse, il a changé toute lesautoritée les a recrée à sa guise, enfin tout va fort mal dans ce département, nous croyons qu'il serait utile d*envoyer à bouro au moins deux cents hommes de l'armée révolutionna ce, avec au moins deux compagnies de canoniers pour remettre cette ville et les environs à la hoteur de la révolution... » Cette lettre est datée de Pondin (PonV d'Ain), 19 nivôse lafi deux, signée Bonnerot, Marine. (Archives^ AF,II, 84.
à tenter tout pour détruire ce qu'il appelle le fanatisme. Il a déjà manqué à (sic) être mis en pièces deux fois, il ne doit son existence qn'à quelques personnes qui l'ont caché; malgré cela, il ne s'arrête pas, ils sont une demi-douzaine qui n'ont d^autre but que d'allumer la guerre civile , car toutes les campagnes se soulèvent à tel point, qu'ils nous menacent de venir tomber sur les habitants de la Tille. Vieillards, femmes, enfants, tous sont armés pour donner la chasse aux apôtres du désordre, ils font toute sorte d'instruments jusqu'à des volans qui servent à la maison. Il dérange (Rollet) continuellement ces pauvres habitants, qu'il les oblige à monter la garde continuellement. Rollet voulut ; absolument aller samedi dernier à la Séria avec une force armée et une pièce de canon pour forcer les Jiabitants à lui donner leur curé ; mais il ne put obtenir que douze hussards. Il partit dans la nuit, et surprit le curé, qu'il a fait conduire à Sainte- Claire avec trois paysans, dont l'un a soixante ans. » {Archives y AF, II, 84.)
Pendant que ses collègues de Lyon le dénonçaient, Gouly était à Gez, où il levait des taxes arbitraires comme un vrai montagnard. Le 16 nivôse, il taxait vingt-six habitants de Gez à 61,700 livres, pour les blessés, les veuves et les orphelins de la guerre. Les deux plus fortes taxes sont de 12,000 et de 6,000 livres, les plus basses sont de 500. L'arrêté est précédé de considérants très injurieux, et dignes de Pouché : « Qu'il est juste que ceux "qui se sont enrichis par des moyens illicites, fassent restitution en fournissant aux premiers besoins de leurs compatriotes (1). » Ceux qui n'auront pas payé dans les trois jours , seront incarcérés à Nantua jusqu'à la paix, et leurs biens mis en séquestre. La veille, il avait déjà requis très rigoureusement les habitants de Gex de lui livrer des paillasses , draps et couvertures pour l'armée. Le 22 nivôse, il ût emprisonner, faute de paiement, une des personnes qu'il avait taxées à Belley; ses biens furent aussi mis en séquestre.
n accepta courageusement la lutte avec ses collègues, et continua à diriger ses deux départements, tantôt en modéré tantôt en jacobin. Le 19 nivôse, à la suite d'un acte d'insubordination, ilfitarrôter Rollet Marat et deux autres jacobins importants de Bourg. Il décréta des mises en liberté qui achevèrent d'exaspérer les jacobins contre lui (2). Il
(S) Le 23 nifôie, à Oaz, il met en liberté un certain nombre de détenus»
m CONSTITUTION CIYILB DU GLKRGÉ.
retira, le 25 nivôse, Tarrôté par lequel il avait incarcéré les prêtres des districts de Pont-dc-Vaux et de Nantua;'et décida que, Tordre étant rétabli , ceux-là seuls resteraient en prison qui seraient sous le coup de sérieuses accusations. Malheureusement Gouly, soit qu'il voulût apaiser ainsi la colère des terroristes, ou qu'il obéît simplement à son fanatisme anti-religieux , se remit alors à persécuter le clergé de la manière la plus odieuse , en obligeant les prêtres à contracter un mariage sacrilège, pour sortir de prison et échapper au tribunal révolutionnaire : et cette fois ce genre de persécution fut exercé sur un grand nombre de prêtres, comme le prouve une pièce envoyée du district de Nantua au comité de salut public ; elle est ainsi intitulée :
M État de tous les battelcurs (sic) et jongleurs appelés ci-devant prêtres à élargir sous la condition expresse que tous ceux au-dessous de cinquante-cinq ans se marieront sous un mois^ et ceux au-dessas, adopteront Tenfant d*un pauvre sans-culotte. »
Suit une liste de cinquante prêtres. Pour mieux assurer Tabolition du culte, Gouly ordonne en outre , à la plupart d'entre eux de ne pas revenir dans leur ancienne paroisse. Ceux qui sont exempts de cette obligation doivent être d'anciens religieux, qui n'étaient pas devenus curés.
Cet arrêté, signé Gouly, a été pris à Nantua le 25 nivôse (i). Rien ne prouve, du reste, que tous ces prêtres aient accepté ce honteux marché : il est fort possible que le proconsul les ait d'abord relâchés sans leur parler de cette
Treize sont relâchés purement et simplement ; Tun d'eux est un ex-curé déprétrisé. Un citoyen Blanc, maire de Forges, est mis en liberté à condition de payer dans la huitaine 4,000 livres pour Tarmée, et de fournir en outre des bas, souliers et chemises ; le curé de Sacconex et un cultivateur sont relâchés & condition de payer la nourriture et Tentretien d'un sans-culotte jusqu'à la paix. Neuf détenus, dont trois cultivateurs, trois ex-nobles, deux notaires, un horloger, seront en arrestation chez eux avec un garde à leurs frais. {Archives^ AF, II, 87.)
(1) Archives, AF, II, 84. Gouly parait s'être borné à exercer ce genre de persécution contre les prêtres. Nous n'avons trouvé aux archives, parmi les documents concernant sa courte mission, qu'un seul acte dont la mort d'un ecclésiastique ait pu être la conséquence directe ; c'est un arrêté du 18 nivôse, qui renvoie Perron, curé de Fernex, devant le tribunal révolutionnaire, sous la banale accusation d'avoir voulu faire révolter le peuple contre la convention. Dans sa lettre au comité de sûreté générale, il le qualifie de « vrai gibier de guillotine ».
condition / espérant qu'une fois en liberté, ils consentiraient à tout pour ne pas ôtre remis en prison. Cet arrêté estTraiment le modèle du genre! Gouly n'ose pas imposer le mariage à dos vieillards, ce qui, môme à cette époque, aurait paru grotesque ; il veut bien les exempter de cette conscription nouvelle. Mais il faut absolument qu'ils expient lecrinae affreux d'avoir été prêtres, et Gouly leur ordonne d'adopter l'enfant d'un pauvre sans-culotte. Ce vieillard à qui Ton n'ose pas imposer le mariage , de peur d'être chansonné par les jacobins eux-mêmes, subira |une odieuse extorsion. Il sera obligé de partager avec un autre ses maigres ressources. Souvent, il n'aura pas de quoi vivre lui-même, n'importe! on veut bien ne point lui demander de se déshonorer par un sacrilège, il faut qu'il paie bien cher cette condescendance ! Faute de pouvoir lui demander son déshonneur, on lui prend sa bourse!
Le modéré Gouly sera très suivi dans cette voie. Plus d'un commissaire donnera un mois aux prêtres pour se marier : avec qui ? ce n'est pas son affaire ; il faut que le prêtre prenne une femme, n'importe laquelle, dans un pays où l'immense majorité tient énergiquement à l'ancien culte, et où le reste de la population méprise les apostats. Quelles femmes ces malheureux pouvaient-ils trouver? dans quels bas-fonds étaient-ils obligés de les chercher?
Ces persécutions devaient plaire au comité de salut public , mais la coterie terroriste, châtiée par Gouly, ne cessait de le dénoncer. Il fut obligé d'écrire au comité, le 26 nivôse, pour se justifier. Il lui déclara que ses ennemis avaient dû intercepter sa correspondance , car il était depuis quelque temps sans nouvelles de la convention. Trois députés de l'Ain, Merlinot, Gauthier et Deydier, le défendii^ent auprès du comité, qui finit par céder aux instances des amis de Javogues et de Rollet Marat. Il retira d'abord à Gouly les deux départements de l'Ain et du MontrBlanc, pour les donner à Albitte , et ne lui laissa que celui de SaôneetrLoire. Très peu de temps après , il le rappela à Paris.
Albitte se montra lo digne continuateur de Javogues. II débuta, naturellement, par remettre en liberté Rollet Marat et SCS acolytes; et ces misérables recommencèrent à terroriser. De pareils agents lui étaient indispensables; aucun proconsul ne montra plus de rage contre tout ce qui tenait au clergé et à la religion , et n*employa de plus honteux moyens pour extorquer des apostasies. Persécuteur et iconoclaste, Albitte entassa arrêtés sur arrêtés, pour faire déserter la religion par la terreur , et en détruire aussi tout symbole matériel. Il poursuivit encore, avec beaucoup d'acharnement, tous ceux qui étaient suspects de modérantisme politique.
La Savoie était tyrannisée de la manière la plus atroce, par les conventionnels et les jacobins locaux, qui ne formaient qu'une minorité infime dans le pays , mais occupaient toutes les places. Les populations étaient restées profondément catholiques, et les terroristes faisaient en pure perte les plus violents efTorts pour les contraindre à abandonner leurs croyances. Ainsi, le 17 nivôse, le district de Cluses arrêtait]: 1^ que tout individu qui saisirait dans sa circonscription un prêtre réfractaire, mort ou vif, recevrait 4,200 livres de prime; 5* que toute maison où un prêtre réfractaire aurait été caché au su du propriétaire, serait rasée ; 3° que tout citoyen qui aurait donné asile à un réfractaire ou profilé de son ministère serait déclaré suspect et emprisonné jusqu'à la paix ; 4^ que les parents des réfractaires seraient arrêtés, leurs biens séquestrés; 5^ que tout citoyen qui dénoncerait un particulier, ou une municipalité, coupable de contravention à cette disposition, recevrait 500 livres de récompense (1). Les populations, par leur zèle et leur pieuse industrie, savaient soustraire les
(1) Cardinal Billiet, tomel, p. 137. Le même jour, le district d'Annecy prétend que Thospice a besoin de bois pour la cuisine des malades, et demande au département de prendre pour les brûler les bois des clochers, qui offensent Tœil républicain, ainsi que les autels et les saints des églises. Ibid., 135.
prêtres réfractaires aux poursuites des jacobins, et le directoire, obligé de reconnaître son impuissance, avait été pris d'un véritable accès de frénésie. Aussi, Tun de ses membres écrivait-il à l'autorité supérieure, qu'il n'y avait pas un patriote par commune. L'administration départementale envoya cet arrêté aux commissaires , qui se trouvaient alors à Lyon , en les priant de le rendre exécutoire dans tout le département du Mont-Blanc. Nous allons voir qu'Albitte était parfaitement digne d'apprécier de semblables arrêtés, et que plusieurs dispositions prises par le district de Cluses furent étendues à toute la Savoie.
Le proconsul s'empressa de donner libre carrière au zèle iconoclaste des jacobins de l'Ain et du Mont-Blanc ; et fit des efforts désespérés pour anéantir à la fois l'église catholique et l'église constitutionnelle dans ces deux départements.
Pour abolir complètement le culte, il fallait supprimer et les églises et les prêtres; il commença, le 7 pluviôse, par s'emparer de toutes les églises qui étaient encore ouvertes, ainsi que de tous les objets qui servaient au culte, en déclarant que le peuple français ne reconnaît plus aucun culte, «privilégié ou dominant », que tous les bâtiments, matériaux, ustensiles, abandonnés aux usages des différents cultes, doivent revenir à la république^ qu'il faut la faire rentrer « dans la jouissance de tous ses biens^ depuis longtemps usurpés et envahis ». L'article 2 ordonne d'anéantir :
ce Toutes les enseignes, machines religieuses, qui peuvent encore se trouver, soit à l'intérieur, soit à Textérieur desdits bâtiments, soit sur les routes et places, et dans tous les autres lieux (1). »
L'article 3 confisque tous les costumes, linges, ornements, vases sacrés, métaux œuvres ou monnayés que renferment les églises. L'article A prescrit de descendre et de briser les cloches qui n'ont pas encore été enlevées. Il pousse la pré- voyance jusqu'à ordonner de recueillir soigneusement les cordes à leur usage et de les porter avec elles au district. D'après l'article 5, les cloches seront envoyées à la plus prochaine fonderie, et les cordes à la corderie de Port-la-Mon-
(1) Archives, AF, II, 124.
tagne. Mais ce n*est pas encore assez : rariicle 6 ordonne la démolition des clochers : la spoliation doit être faite très rapidement, car l'article 8 prescrit aux municipalités de lui faire passer dans les trois jours Tétat très détaillé de tous les objets indiqués dans Tarrèté, y compris la corderie des cloches. Toute soustraction sera considérée comme un vol fait à rétat. La convention traitait Téglise schismatique comme la constituante avait traité 1 jéglise catholique ; elle la chassait aussi de tous ses temples, et lui enlevait les moindres objets de son culte. Et cette seconde spoliation était faite au nom des mômes principes qui avaient été déjà invoqués pour légitimer la première. On avait supprimé une partie des églises, et donné les autres au culte constitutionnel, en déclarant que les églises ne pouvaient appartenir qu'à rétat. La révolution a été logique, car elle a bientôt chassé les constitutionnels de leurs temples, en déclarant qu'elle rentrait ainsi dans ses biens, et les menaçant, ainsi que les catholiques, de les châtier comme perturbateurs, s'ils essayaient d'en acheter ou de s'en construire d'autres.
Hais l'exercice de la persécution avait appris aux jacobins qu'il ne suffit pas, pour anéantir une religion, de lui confisquer ses temples avec tout ce qu'ils contiennent. Depuis plusieurs années, l'église catholique, bien qu'elle eût subi cette spoliation, et qu'en outre son clergé eût été tout entier proscrit, luttait victorieusement contre l'église constitutionnelle soutenue par toutes les forces de la révolution. Rien n'était donc fait, si le clergé n'était pas anéanti, si ses membres n'étaient pas contraints par la terreur à déserter pour toujours leur ministère, ou mis dans l'impossibilité matérielle d'entretenir les populations dans leur foi religieuse. Albitte voulait en arriver là ; et il poursuivit la réalisation de ce plan avec une horrible cruauté. Le 8 pluviôse, le lendemain de l'arrêté qui confisquait les églises, il prenait contre tous les prêtres, réfractaires, constitutionnels, constitutionnels apostats, un nouvel arrêté, qui est, à notre avis, le plus complet de tous les arrêtés anti-chrétiens pris par les commissaires de la convention ; c'est un véritable code de persécution I
Après avoir reproduit les déclamations ordinaires des ja-
cobins contre le clergé et contre la religion, Albitte reproche Tivementaux prêtres de ne pas abdiquer :
« Considérant enûn la détestable obstination avec laquelle ils osent lutter dans ce moment même contre la volonté générale, l'insolente et scélérate hypocmie avec laquelle ils cherchent à conscr- Ter, surtout dans les départements de TAin et du Mont-Blanc, le fatal crédit qu'ils avaient usurpé sur les esprits, simples et bons, de leurs habitants, et à s'opposer à la destruction des préjugés, l'établissement du gouvernement révolutionnaire, au maintien de la liberté et de l'égalité ; et au régne de la raison et du bonheur,
M Art. i*'. Chaque municipalité, dans l'étendue des départements de l'Ain et du Mont-Blanc, est requise d'envoyer, dans le délai de trois jours, à l'administration de son district, qui la fera passer, sans délai, au représentant du peuple, la liste des individus connus vulgairement sous le nom de prêtres j résidant dans son arrondissement.
M Art. 2. Ces listes porteront le nom et le surnom de chacun de ces individus, son âge, le lieu de sa naissance et de son domicile actuel, depuis quel temps il est dans le canton, le titre hiérarchique qu'il porte, s'il a oui ou non donné sa démission, fait abdication, et abjuration, 'remis aux autorités constituées ses lettres de prêtrise? & quelles autorités il les a remises? et à quelle époque? s'il est marié ou célibataire ? Enfin , s'il exerce publiquement un culte quelconque, et quelles sont les propriétés qu'il peut avoir dans la commune?
« Art. 3. Ceux des prêtres qui auront abdiqué leurs prétendues fonctions, abjuré leurs erreurs, et remis leurs lettres de prêtrise, sont requis, sous peine d'être regardés comme suspects, et traités comme tels, de se rendre dans le délai de trois jours dans les chefslienx des districts où ils se trouvent, de s'y présenter à la municipalité, d'y faire enregistrer leurs noms, surnoms et ci-devant qualités , ainsi que les preuves de leur abdication et déprétrisation (en italique dans le texte), et de fixer leur domicile dans ledit chef-lieu, à charge par eux de désigner le nom et la demeure de la personne chez laquelle ils veulent loger, ainsi que le numéro de la maison et le nom de la rue où ils comptent habiter. Us se présenteront tous les cinq jours à ladite municipalité , pour certifier de leur résidence , et afin qt^il soit rendu justice à leur bonne ou mawxUse conduite. »
Ainsi les prêtres qui ont cru échapper à la persécution par une lâche apostasie, seront trompés dans leur attente! Ils vont être soumis, à la fois, à Tinternement et à la surveillance inquisitoriale des autorités, qui prendront les plus minutieuses précautions pour savoir où ils sont, ce qu'ils font,
« si leur conduite est bonne ou mauvaise », c'est-à-dire s'ils se conduisent en véritables apostats, ou s'ils peuvent ^tre soupçonnés de garder au fond du cœur quelque attachement pour la religion qu'ils ont trahie. Les persécuteurs étaient sans doute ravis d'extorquer des déprôtrisations, de déshonorer les prêtres aux yeux des fidèles, mais ils ne croyaient guère à la sincérité de ces apostasies arrachées par la peur, et criaignaient, non sans raison, que ces ecclésiastiques ne reprissent en cachette Texercice du culte. Ils savaient encore très bien que certains paysans aimeraient mieux recourir au ministère de prêtres avilis, que de se voir privés de tout secours religieux, et que si les déprôtrisés restaient dans leurs paroisses, ils les solliciteraient vivement de leur dire encore la messe. Il fallait donc éloigner ces apostats à tout prix, pour jeter les populations chrétiennes dans le découragement le plus complet. Internés au chef-lieu et sous la surveillance des autorités et des clubistes, en réalité prisonniers des révolutionnaires iconoclastes, ces prêtres ne pourraient reprendre leur ministère» et beaucoup d'entre eux, pour se concilier la faveur des autorités, deviendraient de vrais jacobins. Tel était le calcul d'Albitte. On voit comme la persécution révolutionnaire avait suivi son développement logique; les catholiques étaient in^ ternes ou emprisonnés en 1 791 pour laisser le champ libre aux constitutionnels ; en 1793, les constitutionnels étaient sommés d*apostasier, et au commencement de 1794, les apostats eux-mêmes étaient à leur tour internés et surveillés, comme trois ans auparavant les catholiques, mais pour laisser le champ libre à l'anti-christianisme !
Les prêtres qu'Albitte traite si rigoureusement sont pourtant des lâches et des parjures! Il va sans dire qu'un sort bien plus rigoureux encore est réservé aux constitutionnels qui ont refusé d'abdiquer leur ministère, ou qui ont voulu le reprendre après un moment de faiblesse :
« Art. 4. Les prêtres qui n*ont pas encore abdiqué leurs prétendues fonctions, abjuré leurs erreurs et remis leurs lettres de prêtrise, ou qui, après l'avoir fait, ont de nouveau cherché à tromper et à séduire le peuple, sont sommés de se rendre sur-le-champ, dans le délai de vingt-quatre heures, dans le chef-lieu du district où ils se trouvent, et de s'y présenter devant la municipaUté , pour y faire
leur déclaration, et se rendre sur-le-champ, sous la surveillance de ladite municipalité, dans la maison de sûreté qui sera à cet effet préparée sans retard, au reçu du présent, dans les districts respectifs, à la diligence et sous la responsabilité de Tagent national près chacun d'eux. »
Les constitutionnels qui ne veulent pas apostasier sont emprisonnés pour un temps indéterminé :
« Art. 5. Ceux d'entre ces prêtres qui n'obéiront pas sur-te-champ à la présente sommation seront recherchés et poursuivis comme rebelles à la loi, agents et complices des ennemis de la république. »
Ainsi les constitutionnels qui veulent exercer ce culte imposé si peu de temps auparavant, sont traqués maintenant comme les réfraciaires, et deviennent un vrai gibier de guillotine 1 Toutes les précautions sont prises contre les assermentés : les apostats sont internés, les autres emprisonnés. Il s*agit maintenant d*en finir avec les réfractaires. Il est pourtant impossible de rien ajouter aux peines prononcées contre eux. Presque tous sont condamnés à mort; quant à ceux qui sont simplement déportables, il est très facile de les faire guillotiner, sous un prétexte quelconque. Pourtant ils bravent tous les dangers pour exercer leur culte; évidemment ils ont fait le sacrifice de leur vie. Cependant Albitte veut s'emparer d'eux, il a soif do leur sang; puisqu'il faut renoncera les effrayer, il ne reste plus qu'une seule ressource, c'est de rendre leur ministère aussi dangereux aux populations qu'à eux-mêmes. Albitte veut faire en sorte que les paroisses soient affolées de terreur à la seule pensée des maux qui vont fondre sur elles, si on les soupçonne de cacher un réfractaire. Il frappera des peines les plus terribles, non seulement les personnes qui lui donneront asile, mais celles qui simplement instruites de sa présence, ne l'auront pas dénoncé :
« Art. 6. Quiconque aurait recelé chez lui, un ou plusieurs prêtres, du nombre de ceux connus sous le nom de réfractaires , ou de ceux désobéissant au présent arrêté : ou qui aurait connaissance de pareil recélement, est tenu d'en faire sur-le-champ la déclaration au comité de surveillance, ou à la municipalité de sa commune ; il est également tenu de remettre celui ou ceux desdits prêtres recelés entre les mains de ces autorités s'il en a la faculté , et dans
le cas contraire, de donner les signalements et renseignements qu'il peut en avoir.
« Abt. 7. Tout contrevenant à la disposition de l'article précédent sera regardé comme complice, si le prêtre caché est dans le cas de la déportation, et puni suivant la rigueur des lois, et si le prêtre recelé n'est pas dans le cas de la déportation, le contrevenant sera alors regardé comme suspect et puni comme tel.
u Art. 8. Si à l'avenir quelques-uns de ces rccèlcments s'opéraient chez des citoyens, ceux-ci seront, à la diligence des agents nationaux des communes respectives, arrêtés ainsi que ceux avec lesquels ils habitent, et leurs biens, eifets et papiers mis en séquestre, et sous les scellés, sans préjudice des peines portées par les lois contre les prêtres sujets à la déportation, et ceux qui les recèlent. »
Albitte prend sur lui d*appliquer ces lois atroces à ceux qui sont instruits seulement de la présence du prêtre dans le voisinage. Il veut évidemment s*en servir pour frapper tous les sectateurs du culte catholique, car il étend à la non-dénonciation les peines portées contre le recèlement. Naturellement ses agents s*empressèrent d'exécuter son arrêté dans toute sa rigueur. Les articles 9, 10 et 11 complètent le système de terreur organisé par Tarrêté contre ceux qui protègent les prêtres, ou s'abstiennent simplement de les dénoncer :
« Art. 9. Quiconque refuserait; sur-le-champ main-forte à nn citoyen qui voudrait arrêter, ou faire conduire devant les autorités constituées, les perturbateurs hypocrites ^ désignés dans le présent arrêté, sera lui-môme déclaré suspect et traité comme tel. »
Ainsi le premier drôle venu pourra requérir tout citoyen de l'aider à arrêter un prêtre ; il faudra lui obéir, sous peine d'être jeté en prison.
« Art. iO. Tous prêtres résidant dans un canton ou commune quelconque, demeurent dès ce moment responsables de tous les troubles qui pourraient s'y manifester pour cause de culte^ de religion, d'opinions sectaires ^ et sous tout autre prétexte que ce soit. Ils resteront comptables envers la république, des malheurs que pourraient encore enfanter les erreurs liberticides qu'ils n'ont cessé de propager. »
D'après l'article 3, tous les prêtres qui ont abdiqué doivent, dans les trois jours, fixer leur domicile au chef-lieu du district, et, d'après l'article 4, ceux qui n'ont pas abdiqué
DEUX MARIEURS DE PRÊTRES. 6i
doivent y être emprisonnés dans les vingt-quatre heures ; cet article semble donc inutile au premier abord. Mais le proconsul a voulu rendre les prêtres responsables des obstacles que les populations pourraient apporter à Texécution de son arrêté. Tel est le sens de cette expression : « Dès ce moment. » Les populations, dans l'intérêt des prêtres, sont sommées d'assister tranquillement à leur emprisonnement, et àTabolition complète du culte. Si plus tard il y avait des troubles au chef-lieu de district, le proconsul en profiterait pour redoubler de rigueur contre les prêtres détenus dans ce chef-lieu. D'après l'article li, la municipalité de la commune oii se produira le moindre incident qu'il plaira au proconsul ou à ses agents de qualifier d'émeute, en sera responsable, si elle ne prouve pas qu'elle a toujours marché dans la voie du terrorisme.
En prenant l'arrêté du 8 pluviôse, Albitte avait voulu rendre impossible l'exercice du culte soit catholique, soit constitutionnel, et par un redoublement de rigueurs provoquer à l'apostasie et au mariage, les prêtres restés fidèles à leurs engagements. Voyant les campagnes débarrassées de leurs curés, et ceux-ci réunis dans les districts, il tenta un grand effort pour parfaire son œuvre, et marier tous les prêtres. Le 21 pluviôse, il lança de Bourg régénéré un nouvel arrêté, qui aggravait la condition des prêtres, mais offrait des récompenses aux apostats :
ce Art. 1*'. Les prêtres désignés dans rartîcle 4 de Tarrêté du^8 pluviôse, et qui aurorU rétracté leurs erreurs suivant la formule cijointe^ envoyée par le représentant du peuple aux districts; qui d*ailleurs, auront rempli les autres dispositions dudit arrêté, et sur lesquels il n'y aura aucun sujet de suspicionf rentreront dans la classe des prêtres désignés par Tart. 3 dudit arrêté. »
Ainsi les prêtres qui n'ont pas encore faibli sont invités à signer une formule d'abdication rédigée par Albitte luimême : au lieu d'être emprisonnés, ils seront en qualité d'apostats, simplement surveillés.
« Art. 2. Ceux des prêtres désignés par le même art. 3 seront également tenus de remplir la formule prescrite. »
Us ont abdiqué déjà, mais il est bon qu'ils renouvellent leur apostasie, c'est une garantie de plus ! Albitte, par amour-
propre d'auteur, tient à ce qu'on signe sa formule. D'ailleurs il est méfiant; il sait que les poltrons ont recours à une multitude de slratagèmes. Tous ces prêtres ont abdiqué séparément; sans doute les déclarations de quelques-uns d'entre eux sont capables de satisfaire les jacobins les plus furieux, mais celles de beaucoup d'autres n'ont pas la même énergie blasphématoire; leurs auteurs comptent peut-être invoquer plus tard certaines phrases ambiguës, et soutenir qu'ils n'ont pas abdiqué réellement : il ne faut pas que plus tard aucun prêtre, sous quelque prétexte que ce soit, puisse se dire moins apostat que son voisin. Tous les ecclésiastiques assez lâches pour acheter leur liberté au prix d'une apostasie signeront la formule du proconsul; il faut qu'ils soient incontestablement déshonorés I
L'article 3 apporte une amélioration notable à la condition des sexagénaires apostats et des prêtres mariés, en leur permettant de rentrer dans leurs communes, sous la surveillance des municipalités.
« Art. 4. Les autres ci-devant prêtres qui ont abdiqué, seront tenus de rester dans le chef-lieu de district^ et de se présenter tous les deux jours à la municipalité : ils ne pourront en sortir que lorsque les effets des impostures religieuses seront entièrement détruits dans les départements de VAin et du Mont-BlanCy ou qu'après s'être mariés, ou après avoir pris un métier utile à la république. Dans ce dernier cas, ladite permission ne pourra leur être accordée qu'à condition de s'établir dans toutes autres communes que celles où ils ont exercé leur métier de prêtrise, et que sur arrêté du conseil général de la commune du chef-lieu, et sous sa responsabilité. »
Ainsi les prêtres qui voudront couronner leur apostasie par le mariage pourront invoquer le bénéfice de l'article 3. En revanche, les apostats qui ne se résoudront pas au mariage seront plus étroitement surveillés. Mais il existe des êtres tellement disgraciés de la nature, qu'ils ne peuvent réussir à trouver une femme en si peu de temps : plusieurs prêtres seront peut-être dans ce cas. Albitte leur permet de recouvrer la liberté en prenant un métier utile à la république ; mais il a soin de leur défendre de revenir dans leurs anciennes paroisses. Albitte craint toujours que ces apostats ne reprennent secrètement leurs fonctionsi
DEUX lURIEURS DE PRÊTRES. 63
à la sollicitation de leurs paroissiens, lorsqu'ils seront moins étroitement surveillés.
L'article 5 décide que toutes les lettres de prêtrise seront envoyées au proconsul a avec les tableaux nominatifs des abdiquants. » A la suite de Tarrôté se trouve la fameuse formule d'abdication :
(< Je soussigné...^ âgé de..., né à..., commune de..., district de..., département de..., faisant le métier de prêtre depuis Tan..., sous le titre de..., convaincu des erreurs par moi trop longtemps professées, déclare, 'en présence de la municipalité de..., y renoncer àtoiU jamais, déclare également renoncer, abdiquer et reconnaître comme fimseté, illusion et imposture , tout prétendu caractère et fonctions de prêtrise, dont j'atteste déposer sur le bureau de ladite municipalité, tous brevets, titres et lettres; je jure en conséquence, en face des magistrats du peuple^ duquel je reconnais la toute-puissaDce, de ne jamais me prévaloir des abus du métier sacerdotal, ^ aaqael je renonce, de maintenir la liberté, l'égalité de toutes mes forces, de vivre ou de mourir pour l'affermissement de la république une, indivisible et démocratique, sous peine d'être déclaré infâme, parjure, ennemi du peuple, et traité comme tel. Fait doable et enregistré sur le registre de la municipalité de..., le..., deTao... de la république une, indivisible et démocratique, dont copie sera délivrée au requérant. »
Albitte avait atteint son but. Le prêtre qui aurait signé cette formule était déshonoré sans ressource : si la persécution venait à cesser, il lui serait impossible de soutenir qu'il avait donné simplement sa démission, pour éviter un danger terrible. Albitte s'empressa de présenter cette formule aux malheureux prisonniers : s*il s'était agi seulement de subir une dure captivité, le nombre des refus aurait été bien plus grand ; mais ils savaient trop bien que ce tyran pouvait, d'un trait de plume, les expédier au tribunal révolutionnaire. Beaucoup de ces constitutionnels qui avaient déjà trahi leurs devoirs , faiblirent encore une fois devant cet horrible danger. Du reste, Albitte pour faire signer sa formule, employa de tels procédés, leur adressa de telles menaces, que des admirateurs zélés de la montagne trouvèrent son zèle compromettant, et qu'il crlTT opportun, comme Collot et Fouché, de donner des explications sur sa manière de terroriser. Le 11 ventôse il écrivait de Chambéry au comité de salut public :
6i CONSTITUTION GIVILB DU GLEB6Ê.
« Le fanatisme et la superstition sont les nourriciers de la royauté et de la tyrannie. La république ne peut exister telle que nous la voulons, avec ces monstres. Les prêtres, de quelque culte qu'ils soient sont dangereux, il n'en faut ni de V Emmanuel, ni du soleil, ni de la lune, ni de la Raison, Point d'intermédiaire entre Dieu et l'homme.
« Comment abattre cet hydre fantastique? En détruisant les prêtres actuels! Non, il en reviendrait d'autres; mais, en prouvant au peuple, qu'il n'en faut point; et en le convaincant que tout prêtre est un homme trompé ou trompeur.
J'ai pris le véritable moyen de parvenir à ce but.
M Les prêtres ont été forcés de dire une fois la vérité, le peuple la connaît, et ils ne pourront plus le tromper. Le moyen que j'ai pris me met à portée de détruire des erreurs trop funestes, de reconnaître, parmi les prêtres, ceux qui sont vraiment dangereux, et de sauver ceux qui ne sont qu'égarés, du sort qui les attend.
« J'ai rendu plus de trois cents citoyens à la patrie, et détrompé des départements entiers. Les prêtres ont voulu un moment lutter; actuellement, presque tous cèdent à la force de la vérité ; l'espérance seule d'être soutenus auprès de vous en a enhardi quelquesuns. Ne me contrariez pas, ils fléchiront tous.
M Je vous envoie des listes, preuves évidentes de ce que j'avance. Sous peu de jours, vous en recevrez de nouvelles qui ne sont pas encore imprimées; elles prouvent mes succès, et répondent aux sottes et ridicules sensibleries de quelques modérés, qui ont peur de tout, hormis de voir le peuple trompé.
« Il n'y a plus un seul clocher dans le département de l'Ain; le peuple y célèbre le décadi : toutes les cloches se fondent à Pontde-Vaux et à Valence ; les fers , les argenteries, les matériaux, les cordages s'accumulent, et vont aller alimenter nos coffres et nos manufactures d'armes.
« Des prix aux meilleurs cultivateurs, aux enfants les plus instruits, aux ouvriers en salpêtre, se distribuent les jours de décadi. Les vieillards et les mères de famille les remettent aux plus méritants; de jeunes filles vertueuses et pauvres seront mariées, et des violons payés par les aristocrates égaieront ces jours de repos et d'instruction.
« Ayez confiance en moi, enfin, et ça ira. » {Archives, ÂF, II, i^4.)
Les listes des apostats signataires de la formule d*AIbittc sont tristement instructives. Elles ont été faites par district, avec le plus grand soin. Tous ces tableaux d*apostats devaient, pour le bon exemple, rester affichés dans les deux départements de TAin et du Mont-Blanc, pendant trois décades consécutives.
DEUX MARIBURS DB PRÊTRBS. 6S
La liste du district de Trévoux est du 6 ventôse et porte 37 noms. Ces malheureux ecclésiastiques sont ainsi qualifiés: 29 curés, 5 vicaires, un ex-bénédictin, un ex-moine,un ex-chanoine. Hujt curés et un vicaire se sont mariés. Le plus jeune de ces curés a vingt-six ans et a été ordonné en 1792, très certainement par Tévêque constitutionnel. Quatre de ces curés mariés ont plus de cinquante ans. Un curé de quatre-vingts ans a apostasie (1) I
Dans le district de Chatillon sur Chalaronne, il y eut 31 apostats, dont 23 curés, 3 vicaires, un chanoine, un prêtre sans fonctions, un aumônier, deux ex-religieux. Ils ont fléchi pour la plupart lorsquUls ont été réunis au chef-lieu, et livrés à la discrétion des agents d'Albitte. En effet, huit ont cédé le 16 pluviôse, quatre le 17, cinq le 18, un le 19, un le 20, un le 23, deux le 24. Dix d'entre eux se sont mariés : le plus âgé a cinquante-huit ans, le plus jeune trente-cinq. Le tableau des apostats du district de Gex (12 ventôse) porte 18 prêtres indiqués comme curés. Plusieurs avaient faibli dès le début de la persécution. Trois se sont mariés.
Nous n'avons pu retrouver les tableaux des autres districts de TAin, mais il est certain que la déprêtrisation y fut exigée avec la même rigueur (2). Les prêtres du Mont-Blanc furent absolument traités comme ceux de FAin.
Un premier tableau sans date, dressé pour le district de CShambéry, donne les noms de 48 apostats, dont 15 curés, et 5 chanoines d'^ix, des religieux de divers ordres, un vicaire épiscopal, un curé ordonné en 1793. Un second tableau, du 20 ventôse, porte 46 noms, dont 20 curés, 3 vicaires.
Le tableau des apostats du district de Moutiers (20 ventôse) porte 12 noms, dont 3 curés, un vicaire, un chanoine théologal âgé de soixante-dix-huit ans. Le district de Cluses eut sept apostats, dont deux curés, deux capucins, trois cordeliers. Celui de Thonon eut à déplorer la défection de quatre curés. Dans celui d*Arc (Saint- Jean de Maurienne), deux curés et trois bénéficiers signèrent la fameuse formule.
(i) Archives, AF,îhi2k.
(2) Nous ayons vu, aux archives, des lettres annonçant Tenvoi des tableaux des districts de Bourg, Nantua, Belley, Montluel, Montferme (Saint-Rambert), mais nous n'avons pu retrouver ces tableaux.