‹ Histoire de la constitution civile du clergé (1790-1801) (volume 2)Chapitre 4 sur 71 · T. TV · texte numérisé non relu

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66 CONSTITUTION CITILB DU CIARGÉ.

Une liste, du iS ventôse, constate dans le district de Garouge Tapostasie de quatorze prêtres, dont douze curés, un capucin, et un chanoine Plusieurs d*entre eux sont presque octogénaires.

Pour le district d*Annecy, une liste du 16 ventôse donne les noms de 14 apostats , dont trois vicaires épiscopaux. Un de ces derniers s'est marié... Les autres sont ainsi désignés : six curés, trois capucins, un bernardin, un aumônier des hôpitaux militaires ordonné en 1792. Dans ce district, les arrêtés d'Albitte étaient appliqués avec le plus grand zèle : L*agent national Burnodlui écrivait, le 13 ventôse :

(( Citoyen représentant, les cloches sont bientôt tontes arrivées au chef-lieu de district, ainsi que le reste des vases et ornements d*églises. J^espëre que sous peu de jours tout sera en déroute; les clochers continuent à tomber, et pour accélérer les mouvements des municipalités qui temporisaient, j'ai fait agir nos braves gendarmes, qui secondent tes vues avec zèle et prudence.

« Des prêtres existants dans ce district, quatorze ont abdiqué leur métier de charlatan, conformément à la formule. Dix-sept, qui avaient abdiqué avant la publication de ton arrêté du 8 pluviôse, et qui n'ont pas voulu se conformer à celui du 21 , ont été mis en arrestation par l'administration, et quatre, qui n'ont abdiqué ni d'une manière ni d'une autre, sont à ce moment détenus dans la maison d'arrêt, conformément à ton arrêté du 8...

u Trois autres, malades, hors d'état de se transporter, ont envoyé leur abdication d'après ton arrêté du 8, et n'ont pas encore satisfait à la formule. Aussitôt que leur état et l'humanité le permettront, ils seront pareillement amenés dans* la maison de réclusion. » {Archives, AF, II, 425.)

Il lui annonce que la société populaire, dans sa séance de décadi dernier, malgré roôstination de deux ou trois fanatiques, a juré de ne reconnaître d*autre gouvernement que la république, d'autre culte que celui de la Raison, d*autres prêtres que nos législateurs.

Les tableaux des apostats des districts de Savoie n'indiquent point ceux qui se sont mariés, parce que les prêtres de ce pays montrèrent plus de courage que ceux du département de TAin. Le cardinal Billiet n*a trouvé, dans toute la Savoie, que dix-sept prêtres et sept religieux mariés de 1792 à i 802 (p. 585). Albitte^ qui avait compté sur un bien plusgrand nombre de mariages, fut cruellement désappointé; mais,

hmX MARIBUBS DB PRAtRES. 67

bien loin de se décourager, il résolut de faire un suprême effort pour ébranler la constance des prêtres, en édictant des peines sévères contre les plus énergiques, et leur monirant en perspective de nouvelles souffrances à endurer. Le 15 ventôse il prit à Ghambéry Tarrêté suivant :

« Considérant qu*il existe dans la maison d*arrêt plusieurs ci-de- Tant prêtres qui n'ont pas obéi à notre arrêté du 8 pluviôse (i);

« Considérant qne cette désobéissance les fait envisager comme roulant lutter contre la volonté générale et la représentation nationale;

« Considérant enfin qu'il est instant de faire une séparation de ceux qne la raison et la persuasion n'ont pu jusqu'à ce jour ramener aux vrais principes, d'avec ceux qui , pénétrés de l'illusion et de rimposture du métier qu'ils ont professé, sont retenus par Tamour-propre et la séduction;

« Art. 1*'. Les citoyens Chamoux et Gucber sont nommés commissaires pour faire un tableau des ci-devant prêtres détenus dans la maison d'arrêt de cette commune, et les ouir séparément*

« Art. 2. Les commissaires prendront les renseignements les plus exacts sur la conduite morale et physique de ces individus, aussi sur le civisme et l'incivisme qu'ils ont manifesté dès la publication de l'arrêté du 8 pluviôse.

« Art. 3. Ensuite du rapport des commissaires, il sera procédé à leur séparation, et il en sera fait trois classes, l'une sera envoyée à la maiswi d'arrêt de Commune- Affranchie, l'autre dans celle de Bourg,et l'autre restera dans cette commune. » (Arc^.^AF,!!, 125.)

Ainsi donc ces commissaires durent interroger séparément tous ces prêtres récalcitrants. On peut simaginer aisément les impostures, les menaces, auxquelles ils durent recourir dans ces interrogatoires secrets. Celui qu'on expédiait à Lyon était alors regardé comme un homme mort. Albitte avait annoncé à dessein que les plus fermes seraient envoyés au bourreau de Commune-Affranchie, pour bien prouver aux malheureux prêtres qu'il n'y allait pas seulement de la prison, mais de leur vie.

Le même jour, par excès de précaution, il ordonnait aux agents nationaux, sous peine d'être déclarés suspects et traités comme tels, de faire exécuter strictement les lois ren-

(i) U nous semble évident que cette date est mise par erreur, et quUl t'agitderarrétédaSi.

68 GONSTITimON CIVILE DU CLERGÉ.

dues contre les réfractaires, et d'expédier à Lorient les prétrès déportables.

Dans aucun département la persécution ne fut exercée avec plus de rage. Simond écrivait à la convention que dans toute rétendue du département du Mont-Blanc, contenant !six cents lieues carrées, il n*y avait plus ni prêtres, ni reste de féodalité. (Débats et déa'ets, pluviôse, p. 347). Non seulement les croix, les statues, tous les signes religieux si nombreux dans ce pays catholique avaient été détruits, mais à la fin de la Terreur presque tous les clochers avaient été démolis. Dans le courant de germinal, un jacobin nommé Sevez fut chargé, par Tagent national du district de Ghambéry, de parcourir certains cantons, pour voir s'il existait encore des châteaux et des clochers à détruire. Il constata, dans un procès-verbal, que, sur 51 communes, 44 avaient vu détniire leurs clochers, qu'on était en train d'en démolir six autres, et qu'un seul avait été oublié jusqu'alors (i).

Les persécuteurs religieux sont toujours fort intolérants à l'égard de leurs adversaires politiques; sans doute, Albitte entassait arrêtés sur arrêtés pour faire la chasse aux prêtres et les contraindre à l'apostasie et au mariage; mais il déployait presque autant d'activité pour traquer, emprisonner, ruiner les aristocrates et les brtssotins. Le jour même, 8 pluviôse, où il prenait son fameux arrêté sur l'abolition du culte, il ordonnait la démolition des châteaux. Beaucoup de personnes avaient quitté les villes pour se réfugier dans des communes moins complètement livrées au jacobinisme : les tyranneaux terroristes de ces petites villes réclamaient vivement leur proie. Le 15 pluviôse, Albitte prit un arrêté ordonnant à ces fugitifs de venir bien vite se remettre à la disposition de leurs oppresseurs.

Gomme Javogues et ses collègues de Lyon, il accuse ses victimes d'accaparer, de faire renchérir les grains et les autres comestibles pour « nationaliser le malheur et

(1) Cardinal Billut, p. 144.

la misère ». Dans ce placard, les grands mots, les accusations monstrueuses , destinés [à frapper Timagination du peuple, sont imprimés en majuscules :

« Considérant que pour arracher l'indigent à Vamour de la patrie (majuscules), et lui enlever la noble ressoarce de l'industrie et de son bras, des bommes indignes de ce nom, ont pu, depuis cinq ans entiers, se faire une horrible puissance de l'inertie où ils ont rédoit le pauvre, soit en diminuant et en détériorant la masse des productions premières et industrielles de la nation^ soit en étranglant la circulation de leurs injustes richesses (majuscules), et en dérobant à leurs concitoyens le superfln*(majuscule) d'une abondance dont ils ne sont véritablement que les dépositaires et économes (majuscules);

« Considérant enfin que ces êtres irrévolvtionnaires, n'ont en entre abandonné les communes ci-devant villes, que pour semer, propager dans les campagnes, l'erreur, la crainte, et les calomnies anti-républicaines, alimenter les préjugés, le fanatisme, les troubles, dérober dans des retraites obscures à la vengeance nationale, des émigrés, des réfractaires, des conspirateurs, des traîtres, et soustraire leurs fortunes et leurs individus (majuscules) aux besoins, aux charges, aux travaux et aux dangers de la patrie. Arrête ce qni suit.

M ART. i*'. Tous riches capitalistes ou propriétaires de fonds {sont compris dans cette classe, tous citoyens possédant deux miUe Ueres de rente) domiciliés en 1789 ou 1790 dans les communes ci-devant villes du département de l'Ain, et qui ont quitté lesdites communes, sans être employés au service de la république, sont tenus d'y rentrer dans quinzaine au plus tard , ainsi que les fa* milles dont ils seront respectivement les chefs (i). »

Les articles â et 3 les astreignent à déclarer devant les municipalités leurs preuves de civisme , le nombre de leurs enfants , le montant de leur fortune mobilière ou immobilière, la situation de leurs biens, les conditions particulières qu'ils ont faites à leurs fermiers, sous peine d'être déclarés suspects et de voir leurs biens mis en séquestre (â).

Le 49 pluviôse, après les déclamations d*usage, il ordonnait de mettre soigneusement sous séquestre les biens des suspects , et annulait des décisions de Gouly qui avaient levé

(i) Archives, AF, II, 124.

(2) Cet arrêté est terroriste et socialiste au premier chef. Néanmoins il faut être juste; Albitte déclarant que les propriétaires sont les dépositaires et les économes de leur fortune, reproduit simplement la théorie favorite d*nn des dieux du libéralisme, du grand Mirabeau t

70 CONSTITUTrON CIVILB DU CLERGÉ.

des scellés et des séquestres. L'article 23 est czcessiTement rigoureux :

« Il ne sera accordé aux femmes, enfants , pères on mères des personnes suspectes, que ce qui sera jugé strictement nécessaire, à leur nourriture et à leur entretien. »

Ce sera jugé, bien entendu, par les autorités révolutionnaires, qui comptent bien profiter de ce pouvoir discrétionnaire pour faire souffrir, à la fois , le détenu et ceux qui lui sont chers. Du reste, il est posé en principe, dans Tarticle 24, que le superflu des personnes déclarées suspectes devra être employé au plus grand avantage de la république... Le superflu, c'est ce qu'Albitte ne juge pas strictement nécessaire, c'est-à-dire presque tout le revenu; on l'emploiera à rétribuer les comités de surveillance^ les agents de la Terreur, etc., etc. La nourriture qu'on fait payer si cher aux prisonniers, sera réglée « d'une manière uniforme , simple et frugale ». On peut compter que cette dernière disposition sera scrupuleusement exécutée. Non seulement la république battait monnaie sur la place de la Révolution, mais elle usait en outre d'un moyen plus simple de remplir ses cofi'res, en jetant dans ses prisons des milliers de suspects dont elle prenait les revenus ; et beaucoup de jacobins en les dénonçant, étaient moins animés par la haine révolutionnaire que par la cupidité ; car l'administration fort embrouilléer des séquestres était, pour ces dignes patriotes, une véritable corne d'abondance.

Des familles entières étaient détenues comme suspectes, et de nombreux enfants partageaient la captivité de leurs parents. Désireux d'infliger à ses victimes une torture nouvelle, Albitte résolut de leur enlever leurs enfants, pour les remettre à des sans-culottes et à des tricoteuses. Ce misérable pensait avec ravissement au désespoir qu'éprouveraient ces malheureux détenus en les voyant livrer à do grossiers et ignobles jacobins, qui les maltraiteraient à plaisir, les dégraderaient peut-être : il se donnait ainsi la joie de frapper lâchement et les parents et les enfants. Le 12 ventôse il prit un arrêté en conséquence.

« Considérant que les enfants appartiennent à la patrie, et qu'ils ont droit de prétendre aux bienfaits de la révolution; que ce

serait les arracher à la république et à leur propre bonheur, que négliger leur éducation, ou les exposer à être totalement viciés et corrompus p(a' la fureur des préjugés et la vengeance aristocratique, en Jes laissant auprès de leurs parents détenus.

« Art. 3. Les enfants mâles des ci-devant nobles, âgés de

moins de quinze ans, seront confiés aux soins et à la surveillance

d'instituteurs choisis par les directoires des districts, pour être par

eux élevés dans les principes républicains et de Téducation naÛo«

oale.

f« Art. 4. L'éducation des tilles ci-devant nobles détenues sera confiée» soit coUectivement, soit séparément, à une ou pluâeors citoyennes, mères de famille, généralement distinguées par leurs mœurs et leur patriotisme, qui seront désignées par les directoires des districts.

« Art. 5. Le prix des pensions et entretien des enfants cidessus désignés, sera fixé par les directoires des distiicts , et prélevé sur la caisse des séquestres des biens des détenus (1). »

Toute yezation doit être accompagnée d'une extorsion I Évidemment Albitte pensait au jeune martyr de la tour du Temple , |et trouvait scandaleux que tout fils^ de gentilhomme ne fût pas soumis aux mêmes tortures : aussi Toulait-il réparer cet oubli de la révolution , et mettre chaque enfant de famille noble à la discrétion d*un cordonnier Simon!

Les autorités avaient permis à quelques ex-nobles , vieux ou infirmes, de rester chez eux bien surveillés. Albitte jugea qu'une semblable tolérance était très dangereuse, déblatéra contre cet abus, et prit, le 23 ventôse, un arrêté qui envoyait tous les nobles en prison :

« Considérant que le moindre germe de la lèpre féodale, négligé plus longtemps, pourrait fermenter dans le sein de la république, et Texposer aux ravages affreux de la plus funeste des épidémies politiques;

... Que jusqu'à ce jour une barbare indulgence, une liberticide modération ont prolongé le déchirement national et retardé les progrès de la révolution, dont les heureux résultats ne peuvent être Qxésque par l'anéantissement total du criminel parti de l'opposition^ et que par le triomphe le plus complet de Tégalité. » (Arch. Ibid,)

U pose en principe que tous les non-émigrés sont complices des émigrés, et arrête que dans une décade tous les

(i) Archives, AF, U, 124.

ci-devant nobles de dix-huit à soixante-dix ans non encore détenus seront emprisonnés, et leurs enfants soumis à Todieux arrêté du 12 ventôse. Les vieillards seuls au-dessus de soixante-dix ans, pourront rester chez eux en arrestation. Les ci-devant nobles emprisonnés devront déposer tous les papiers intéressant leur fortune, et donner des états de leurs biens qu'ils signeront et certifieront véritables.

Les émissaires d*Albitte exécutaient avec le plus grand zèle ses odieux arrêtés tyranniques [et iconoclastes. Le 25 ventôse, un jacobin de Thonon écrivait à un administrateur de Chambéry :

u Jamais on n'a autant semé, et jamais la compagne ne s'est montré aussi belle , et tout cela sans prêtres. Tu Terras beaucoup de clochers renversés et toutes nos églises dépouillées ; nous avons fait hier un autodafé de tous nos saints de bois et de carton, ils ont fait un feu d*enfer. Il y en avait deux charretées, outre ceux que les sans-culottes, le bataillon de la Drôme traînaient; je m'étais chargé d'un grand bougre de pénitent bleu..., le j... f... m'a quasi éreinté, mais le mâtin n'y retournera pas. Tu verras notre club à peu près dans le goût de Paris. » {Archives, A.F, II, 124.)

Le zèle iconoclaste d*Albitte, la franchise brutale avec laquelle il imposait aux prêtres le mariage et Tapostasie , avaient inquiété et même choqué certains montagnards qui redoutaient aussi un soulèvement général des Savoisiens. D'ailleurs Albitte avait les procédés et les formes de la fraction hébertiste qui était déjà condamnée. Les montagnards robespierristes désiraient , tout autant qu'Albitte , déprêtriser les ecclésiastiques en masse, et rendre Texercice du culte impossible ; ils étaient bien décidés à recourir contre les prêtres aux menaces, aux tortures morales et physiques, pour obtenir de chacun d'eux une déclaration d'apostasie isolée, ayant son cachet d'individualité , et qui paraîtrait émaner complètement du prêtre lui-même. En proposant au clergé tout entier une formule uniforme, ef décrétant d'avance des mesures de rigueur contre ceux qui refuseraient de la souscrire, Albitte avait agi très maladroitement à leur point de vue , et fourni des armes aux ennemis de la révolution : c'était un persécuteur trop franc, et on le soupçonnait un peu de rechercher l'appui des hébertistes. Le comité de salut public lui adressa des observa-

lions qui produisirent sur lui une certaine émotion, car il écrivit coup sur coup plusieurs lettres pour se justifier, et prouver que sa manière de persécuter était la meilleure. Le â5 ventôse, il adressait au comité une curieuse apologie de son administration.

ff Plus de i,200 cloches ont été portées à la fonderie de Pont-dc- Yanx... Quel remède trouver à cela, si c*est un mal, aujourd'hui qu^on compte à peine six clochers dans le département de VAin, et que tous ceux du MonUBkmc tombent comme les Autrichiens?

«c On m'a dénoncé pour avoir fait conduire à Commune-Affranchie, ' plusieurs particuliers pour être jugés parla commission. Oui, j*en ai envoyé, et c'étaient des scélérats, non seulement fédéralistes, mais participateurs à la rébellion; ils ont été jugés comme ils le méritaient; le rasoir national en a fait justice. J'ai des pièces de conviction contre eux. »

Il repousse vivement les critiques adressées à sa fameuse formule et à son système de déprêtrisation :

ce On m'accuse d'avoir blessé le décret sur la liberté des cultes, et de porter mes mesures jusqu'à l'ultramanie (souligné dans Torigioal) par mon arrêté du 19 pluviôse... D*abord je demande ce que c*estque la liberté des cultes. Est-ce la liberté d'un seul culte? Est-ce le salariement des prêtres d'un seul culte? Est-ce l'existence des temples d'un seul culte? Est-ce la manifestation publique des cérémonies d'un seul culte?

c< Je demande si les prêtres ont pu jusqu'ici être contenus avec d'autres mesures? Je demande si le Jura, l'Isère, l'Ardèche, le Gard, et la plupart des départements du Midi, ne sont pas encore fanatisés?

tf Je demande si le peuple n'a pas applaudi à mes travaux dans le Mont-Blanc et dans l'Ain?

« Je demande s'il reste dans ces pays une trace de superstition?

« Je demande s'il n'y a pas déjà plus de soixante à quatre-vingts prêtres mariés, si ma présence a causé le plus petit trouble , si la décade n'est pas exactement observée presque partout où je suis envoyé?

' « Je demande quels sont ceux qui me dénoncent et blâment mes mesures? Je demande au comité de salut public s'il n'a ^as reçu mes tableaux d'abjuration, et s'il n'a pas compté le nombre des abjurants? S'il ne l'a pas fait, j'engage mes collègues à le faire, ils verront plus de quatre cents hommes rendus à la société, et par tout le bien que j^aifait ils jugeront du mal que peut causer la moindre hésitation de leur part...

« On trouve ma formule d'abdication des prêtres contraire au

décret sur les cultes! Gomment au reste est-elle contraire à la Térité, à la raison, au bonheur du peuple (1)? »

Cette fois , Albitte a raison de s*étonner des reproches qui lui sont adressés. On ose lui parler, à lui! du décret sur la liberté des cultes! comme s'il n*en connaissait pas la signification ! Sans doute, ce décret est bon à proclamer solennellement, quelques niais peuvent encore s'y laisser prendre; mais venir lui tenir unipareil langage, à lui montagnard, à lui Albitte I! Il est bien en droit de s'indigner, mais pourtant il se contient, car il a peur d'être soupçonné d'hébertisme , et s'empresse de fournir des explications au comité sur certaines liaisons qu'on lui reproche. Il n'est pas sans inquiétude ! Le lendemain, 26, il écrit deux lettres: l'une intime au comité de salut j public, l'autre officielle à la convention. Il rend compte au comité des motifs qui l'ont déterminé à ne conserver qu'un comité de surveillance par canton, et lui dénonce formellement les députés de l'Ain , Gauthier , Deday , Gouly , Ferrand. Il lui fait part en outre d'une résolution patriotique : « Ici (Ghambéry) hier nous fîmes tous les vœux de nous soumettre à un carême unique, et le peuple y a applaudi, et nous tiendrons parole... M 11 annonce qu'il fera exécuter ce carême, et qu'il en profitera pour infliger aux campagnards de nouvelles vexations.

Dans sa lettre à la convention, il se vante de la démolition des clochers, et de toutes les mesures terroristes qu'il a prises contre les prêtres. Si un vrai sans-culotte rendait compte à la convention de l'état actuel des départements de l'Ain et du Mont-Blanc , il lui dirait avec enthousiasme :

« Que le peuple a été guéri ici du mal des prêtres par les prêtres; que cinq cents de ces derniers, dont les noms sont inscrits sur les listes que je vous envoie, ont abjuré hautement leurs erreurs au milieu des danses et des cris d'allégresse des citoyens, que les uns sont déjà mariés, que les autres prennent le parti d'aller combattre les ennemis à la frontière, que ceux-ci sont entrepreneurs de routes, que ceux-là apprennent à faire du salpêtre, ou des souliers, ou des culottes pour nos guerriers, qu'enfin à l'exception d'un très petit nombre d'entre eux, ils apprennent à devenir citoyens. »

(1) Archives nationales, AF, II, 124.

n prétend avoir renvoyé à leur charme , des laboureurs et des ouvriers qui avaient été à tort déclarés suspects. NoQs croyons qu'il a dit vrai : les jacobins avaient absolument besoin de leur travail.

Bien qu*Albitte soit resté jusqu'à la révolution de thermidor dans son proconsulat, il semble que le comité de salut public ait, vers la fin de la Terreur, mis des bornes à son autorité ; car on voit alors ses collègues intervenir dans l'administration des départements de l'Ain et du Mont- Blanc. Ainsi, le 26 floréal, Méaulle prend à Bourg un arrêté sur la réclamation du ci-devant curé de Nantua, ex-prôtre marié, qui avait été cependant mis en prison par Albitto ou ses agents, et le met en liberté, vu le certificat de la société des jacobins et d'autres autorités :

« Vu Textrait du procès-verbal du conseil général du district de Nantua, duquel il résulte qu'il autorise la municipalité de Nantua, de laisser sortir le citoyen L... pour contracter mariage,,, (l) »

Méaulle mit en liberté un certain nombre de personnes arrêtées par Albitte. Il paraît avoir été beaucoup moins cruel que son collègue. Néanmoins, le 28 messidor , il envoyait trois suspects de Nantua au tribunal révolutionnaire; c'étaient : un ex-noble , chez qui l'on avait trouvé un écrit portant des notes injurieuses contre plusieurs terroristes, «contre Gbâlier, martyr de la liberté » , un prêtre, pour avoir tenu des discours aristocratiques et prédit la guerre civile , et un médecin pour propos contre-révolutionnaire. Le 9 thermidor dut leur sauver la vie.

Albitte voulut aussi imiter Saint-Just, en dépouillant les suspects et les bourgeois au profit de l'armée. Le 13 messidor, il prit, avec Laporte, un arrêté déclarant qu'aux environs du Mont-Genis , le vin se vendait trop cher pour les soldats (cinquante sols la bouteille) :

« Arrêtent que le directoire du département du Mont-Blanc réunira, à Chambéry, les vins provenant des émigrés^ ou des personnes suspectes détenues, et qu*en cas d'insuffisance, il mettra en réquisition, et réunira pareillement à Chambéry, tout ce qui sera susceptible d'être requis, sans nuire aux besoins des particuliers. »

(1) Atxhives, AF, II. 84.

76 CONSTITUTION CITILE DU CLEBGÉ.

Panisset, Tintrus du Mont-Blanc, avait été jeté en prison. Après deux mois de captivité, il signa lâchement la formule d*Albitte. Plus tard, il prétendit l'avoir signée de confiance, parce qu*Albitte lui avait affirmé qu'elle était modifiée et ne contenait plus une apostasie ; mais personne ne crut à cette misérable excuse. Dans la suite, Panisset se rétracta et dé* plora sincèrement sa trahison. Beaucoup d'ecclésiastiques, qui avaient failli pendant la persécution, se rétractèrent comme lui ; les prêtres constitutionnels, qui avaient refusé de souscrire la formule d'Albitte, restèrent en prison pendant toute la durée de la Terreur. L'un d'eux, nommé Plattet, qui,après avoir eu la faiblesse de livrer ses lettres de prêtrise, avait refusé de souscrire la formule, resta en prison pendant dix .mois. C'était un des quatre séminaristes que Panisset, après son intrusion^ était parvenu à recruter. Il déclara dans sa rétractation qu'il avait reçu tous les ordres dans l'espace de trois mois(l).

Tous les prêtres de cette contrée étaient en fuite ou en prison. Un millier environ avaient dû fuir en Suisse et en Piémont. Quelques vieillards infirmes, internés au cheMieu de district, et obligés de se représenter continuellement devant le comité de surveillance, jouissaient seuls d'une demi-liberté; s'ils avaient été surpris à dire la messo, ou à confesser, on les aurait expédiés immédiatement au tribunal révolutionnaire. Plusieurs prêtres furent mis à mort. Les chrétiens vivaient absolument comme au temps des persécutions de la primitive église ; des laïques pieux baptisaient, faute de prêtres; le consentement du mariage se donnait devant deux témoins, avec permission du saint-siège.

La Savoie, écrasée, ruinée par la Terreur, n'osa point se soulever; mais au moment de la levée, en messidor, Albitte et Gauthier constatèrent que le nombre des insoumis était très grand.

Grenoble fût terrorisé par un agent secondaire nommé Ghépy, qui ne cessa d'y prêcher l'impiété hébertiste. Plusieurs vicaires épiscopaux abdiquèrent. L'évêque constitutionnel Rejrmond refusa d'apostasier, offrit de réfuter publi-

(1) Cardinal Billiet, p. 215.

DEUX MABIBUBS DE PBÊTBES. 77

queoient Ghépy, et fut emprisonné comme suspect. Le H brumaire, le conseil général de Grenoble ordonna aux habitants de fermer les boutiques le décadi, et de ne les fermer que ce jour-là. Les décadis étaient célébrés avec beaucoup de solennité dans Téglise Notre-Dame, changée en temple de la Raison, et Ghépy venait y faire des prédications blasphématoires. Les prisons étaient pleines, mais pourtant le sang ne coulait pas à Grenoble, au grand scandale des jacobins. Cependant, deux prêtres, MM. Ravenaz et Guillebert, y furent guillotinés le 18 messidor, Tun comme déporté rentré, Tautre comme insoumis à la loi de déportation.

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