CHAPITRE III
HAIGNET
§ I. Barras et Fréron terrorisent Marseille. — Ils suppriment le enlte et établissent des fêtes civiques. — Atrocités commises par la commission militaire. — Exécution de Tévéque constitutionnel. — Barras et Fréron remplacés par Maignet. — C'est un guillotiueur et un spoliateur systématique. — Sa correspondance avec le comité de salut public est pleine d'aveux terribles. — Elle dénote une férocité froide et réfléchie.
— Il bat monnaie avec la guillotine. — Il persécute avec violence. — Il impose l'enterrement civil.
§ II. Maignet trouve le département de Vaucluse entièrement livré à une association de jacobins dilapidateurs des biens nationaux. — Il s'érige contre eux en républicain rigide. — Sa lutte avec Jourdan Coupe-Téte.
— Il le fait guillotiner. — Il terrorise Avignon. — Situation épouvantable des catholiques de cette contrée. — 'Horreurs commises à Bédoin.
— Maignet fait incendier cette ville.
§ III. Il fait établir un tribunal révolutionnaire à Orange. -^ Beaucoup de prêtres et de religieuses en sont victimes. •— Maignet règle le travail de la manière la plus tyrannique. — Il proclame hautement que la liberté des cultes n'est pas pour les chrétiens.
S IV. La Terreur à Nîmes. — Boisset somme les populations d'aban» donner leur culte. — Cruauté des juges du tribunal révolutionnairei et du maire de Nîmes. — Chasse aux prêtres. — Persécution dans le département de l'Héraut.
L^insurrection de Marseille fut domptée bien plus vite et bien plus aisément que celle de Lyon, mais la répressioti en fut presque aussi sanglante. La résistance de Toulon servit d'abord de prétexte aux terroristes pour écraser Marseille et la Provence, afin, disaient-ils, de mieux isoler la ville rebelle : lorsque Toulon fut en leur pouvoir, ils proclamèrent bien haut la nécessité de punir les complices de sa trahison, ti la guillotine abattit un grand notnbre de tètes^
Barras et Fréron furent^envoyés eu mission^ à Marseille^
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dans le Midi et auprès de l'armée de Toulon (1). Ils commencèrent par terroriser le département du Var. Le 7 octobre, ils ordonnaient l'arrestation « des ci-devant nobles, robins, prêtres et bourgeois dont le civisme n'est pas bien prononcé». Le IS, ils adressaient au département des Bouches-du-Rhône une violente proclamation contre le modérantisme :
« Mais la teneur est à l'ordre du jour (en majuscules) : il ne safQra plus, pour jouir avec ingratitude des bienfaits de la révolulion, d'être modérés, d'être accapareurs ou sectionnaires ; nous ne voulons que des républicains. Sauver Marseille, et raser Toulon, voilà le but de nos travaux. » [Archives^ .AF, II, 90.)
Ils tinrent scrupuleusement parole, et installèrent en Provence le gouvernement révolutionnaire dans toute son atrocité. Le 5 brumaire, ils ordonnaient à Aix la démolition des tombeaux des ci-devant rois et comtes. Mais au point de vue religieux, il fallait mettre Marseille à la hauteur de Paris : ce fut Fréron qui s'en chargea. Le 28 brumaire, il lança, au nom de ses collègues, une longue proclamation remplie d'injures au catholicisme, et décréta en ces termes l'établissement de fêtes nationales antichrétiennes :
« Considérant que les dimanches et fêtes sont rayés pour toujoors du nouveau calendrier, et que par là môme les bienheureux et les bienheureuses, qui faisaient tous les honneurs de l'ancien, ont été pour ainsi dire condamnés à la déportation, pour l'Espagne, ntaUe, le Portugal et autres contrées de l'Europe où la tyrannie aidée du fanatisme se retranche contre la liberté ;
«Que dans tous les départements, l'autel de la patrie s'élève avec majesté sur les décombres des autels esclaves dressés à la superstition ;
K Qae la liberté et l'égalité sont les seules divinités qui méritent notre encens et nos hommages, que la constitution française doit ^ wtre unique évangile, que la religion du véritable républicain etid*aimer, de servir sa patrie, de vivre ou de mourir pour elle.
(1) L'enthoosiatme n'était paa très grand dans cette armée, car, le tt Tendémiaire, Barras et Fréron prenaient un arrêté contre les déser- Uan, « considérant que parmi les jeunes volontaires en réquisition qui ont marché contre Fennemi, il en est une infinité qui ont déserté le poste dlkoiinear qui leur était confié, et qu*ils ne rougissent pas de se livrer <Uiu Uurs oommunas à une honteuse oisiveté. » Archives, AF, II 90
de voir dans tout bon citoyen un frère , comme dans chaque modéré un traître, et dans chaque conspirateur un tyran",,,
« Que la chute des prêtres doit suivre de près la chute des rois, et que leur empire n*est fondé que sur le charlatanisme et les préjugés ;
« Que le triomphe de la vérité sur Terreur, date de Tépoque où Ton a vu, il y a peu de jours, Tévêque du département de Paris, ses vicaires, suivis de tout le clergé de la métropole et imités par les évèqnes et les pasteurs qui sont membres de la convention nationale, venir dans le sein de cette même convention , abjurer publiquement et d'eux-mêmes, les pieuses momeries dont ils avaient été jusque alors les pontifes, et saisir d'une main purifiée le flambeau de la Raison et de la morale, après avoir brisé la crosse et la mitre contre les rochers de la sainte montagne;
« Considérant la nécessité de remplacer par des fêtes nationales dignes de la majesté du peuple français et de ses hautes destinées, les cérémonies puériles d'un culte qui, réti-écissant les âmes et les façonnant à l'esclavage, servait de pierre angulaire au trône des despotes écroulé sous nos mains vertueusement régicides,
« Arrêtent que provisoirement, et jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné, la décade ou le jour du repos sera célébré dans chaque chef-lieu de canton des départements des Bouchesdu-Rhône et du Yar, par des fêtes civiques^ où assisteront toutes les autorités civiles et militaires, les sociétés populaires, le peuple enfin ; où la vieillesse, l'enfance, le malheur dignes de tous nos respects seront au premier rang, et occuperont les premières places, et où seront portés avec les drapeaux pris sur l'ennemi, ou reconquis sur le fédéralisme sectionnaire, les emblèmes de la liberté et de l'égalité, les tables de la déclaration des droits et de la constitution du 24 juin 1793, les pierres et le modèle du château de la Bastille, ainsi que les images sacrées de Brutus, de Marat et de Michel Lepelletier, des citoyens morts aut frontières, et de toutes les victimes de l'aristocratie.
« Arrêtent, de plus, que pour entretenir chez les âmes les sentiments mâles et fiers qui conviennent à des républicains, la fêta civique de chaque décade sera terminée par la représentation, gratis, des pièces les plus patriotiques , telles que Brutus, la Mort de César, Caius Gracchus, la Liberté conquise, Guillaume Tell, Régulus, Spartacus, et le Jugement dernier des rois, suivies de VHymne de la liberté, » {Archives, AF, II, 90.)
Fréron invite ensuite les autorités à s^entendre avec les artistes et les musiciens pour que ce programme soit réalisé à la prochaine décade; il ordonne aussi aux directeurs de théâtre de se tenir prêts, » les rendant personnellement
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responsables de tout obstacle qui pourrait survenir et frustrer Tattente du peuple » .
Cependant les proconsuls ne purent arriver immédiatement à la suppression complète du culte. Deux jacobins de Valence, Rolland et Bar, chargés d'une mission auprès de Tarmée de Toulon, constatent,dans un rapport du 3 pluviôse, que le culte constitutionnel est encore exercé à Marseille :
M Les églises y sont ouvertes, et les prôtres y continaent leur métier au grand scandale des patriotes. Le son des cloches annonce encore les exercices de ces prêtres, qui remplissent encore leurs fonctions, avec leur costume dans les rues. » (I6û2., 91.)
Mais bientôt il ne restera plus à Marseille le moindre vestige de christianisme. Le S9 frimaire, Toulon fut occupé par les troupes de la montagne: les commissaires Barras, Fréron, Robespierre jeune, Ricord et Salicetti se firent les uns aux autres des compliments sur leur vaillance. Barras écrivit à la convention que Fréron avait eu un cheval blessé, et que Robespierre jeune avait reçu une balle dans le fourreau de son épée. Aussitôt entrés dans Toulon, les commissaires s'empressèrent d'imiter leurs collègues de Lyon. Le 30 frimaire, ils écrivaient à la convention :
« La vengeance nationale se déploie; on fusille à force, tous les officiers de marine sont exterminés; la république sera vengée d'une manière digne d'elle, les mânes des patriotes seront apaisés. »
Et Fouché, pour célébrer cette victoire, écrivit à son ami GoUot d'Herbois, dont il continuait dignement les mitraillades, une horrible lettre qui fut lue à la séance du 4 nivôse :
ce Et nous aussi, mon ami , nous avons contribué à la prise de Toulon, en portant l'épouvante parmi les lâches qui y sont entrés. »
Du reste Barrère, en annonçant, le 4 nivôse, la prise de Toulon, soutint que Fouché y avait beaucoup contribué par ses massacres de Lyon :
« Apprenez que les destructions de Lyon et les cadavres des tr altres, ont porté l'épouvante dans l'armée des Espagnols et des Anglais, et fait naître le remord dans l'âme vénale des Toulonnais. Le canon de Lyon a retenti dans la redoute anglaise, »
Et il fit voter par la convention un décret qui ordonnait la célébration d'une fête nationale le premier décadi pro-
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chain, et en outre supprimait le nom de Toulon pour lui substituer celui de Port-la-Montagne. L'article 6 portait que les maisons de Tintérieur de la ville seraient rasées (1). Après la prise de Toulon, Barras et Fréron, délivrés de tout souci de ce côté, reprirent bien vite l'œuvre de la terrorisation de Marseille, dont ils avaient été forcément distraits par le siège de Toulon. La municipalité de Marseille ayant manifesté quelques velléités d'opposition, les commissaires l'accusèrent de rébellion, et prirent, le 17 nivôse, contre cette malheureuse ville un arrêté qui est resté justement célèbre. Après avoir fait l'énumération des crimes de Marseille contre la montagne, les proconsuls déclarèrent que son sort était lié à celui de Toulon, et qu'elle, devait être traitée en ville prise d'assaut :
a Le nom de Marseille, que porte encore cette commune criminelle, sera changé. La convention sera invitée à lai en donner un autre; provisoirement elle restera sans nom, et portera cette dàiomination. »
Les (( repaires » où se tenaient les assemblées des sections girondines devaient être rasés : cet arrêté est signé Fréron, Paul Barras, Salicetti, Ricord. Le comité de salut public leur répondit, le 4 pluviôse, une lettre très élogieuse. Il fit seulement des réserves sur la suppression du nom de Marseille. Quant à la disposition de leur arrêté portant que les repaires du fédéralisme seront abolis, il l'approuva complètement.
IjC tribunal révolutionnaire, installé aussitôt après Tentrée des troupes à Marseille, fit tomber un grand nombre de têtes. Barras et Fréron trouvèrent pourtant que ces juges étaient trop lents . Ils accusèrent le président Maillet et l'accusateur Giraud, d'avoir excifé des troubles, sauvé des contrerévolutionnaires, et ménagé les gros négociants. Ils avaient pourtant, du 25 août au 29 nivôse (27 janvier), fait tomber 162 têtes ! Les proconsuls remplacèrent ce tribuilal par une commission militaire de cinq membres, dont quatre venaient de Paris; elle fut présidée par un jacobin, Leroi, qui
(1) Fréron écrivit immédiatement à Moyse Bayle : « tout va bien ici : nous avons requis 12,000 maçons des départements environnants, poui* démolir et raser la ville. Tous les jourS) depuis notre entrée, nous fai^ sons tomber des têtes. Il y a déjA 800 'I\)aloanai8 de fusiUéSi »