‹ Histoire de la constitution civile du clergé (1790-1801) (volume 3)Chapitre 10 sur 20 · VALLET · texte numérisé non relu

VALLET

« Recteur de Kerfeuntun.

« Quimper, 14 décembre 1790.

P. S. Je crois pouvoir vous observer, messieurs, que l'arrêté du département contredit un edécision du comité ecclésiastique, lequel a déclaré que cette affaire en cas de contestation devait être portée devant les tribunaux, seuls compétents en pareille matière. Au reste, la provision étant due au titre on ne peut du moins contester cette provision. »

Dans ce post-scriptunn, l'abbé Vallet se plaignait avec raison de ce que l'administration départementale ne suivait pas la voie que le comité lui avait d'abord indiquée. Le procureur-syndic du district del^uimper déclara que cette affaire était purement administrative et que l'autorité judiciaire était incompétente; le district, faisant droit à ses conclusions, défendit aux marguilliers de Kerfeuntun de donner des ornements à l'abbé Vallet. Mais ce dernier, se sentant soutenu'par la population, ne voulut pas se contenter d'une simple protestation. Aux applaudissements de ses paroissiens, tous prêts à le soutenir s'il rencontrait quelque opposition, il enfonça la porte de la sacristie, s'empara des ornements et entra triomphalement en possession de sa cure.

On voit qu'avant de recourir à la force l'abbé Vallet avait usé de tous les moyens légaux avec une obstination véritablement bretonne. Le clergé catholique était disposé dans toute la province à agir de même, et si la révolution pouvait compter sur la populace des villes, elle était assurée d'avoir les campagnes contre elle. Les autorités, quoique bien prévenues^ continuèrent à agir avec aussi peu de modération que de prudence.

La résistance du chapitre de Quimper avait mis naturellement en fureur les jacobins de cette ville : ils envoyèrent en novembre 1790 au comité ecclésiastique une dénonciation trèsviolente contre le testament de l'évéque et les écrits que l'on répandait , disaient-ils, sous son nom. C'est une dénonciation où nul fait précis n'est articulé, une diatribe digne d'être

accueillie par un Fouquier-Tinville, mais que le comité ecclésiastique, surtout au début de la lutte, aurait dû repousser avec dédain. Elle fut pourtant prise au sérieux (i).

Les administrateurs du Finistère rencontraient aussi un rude adversaire dansM»*" de la Marche, évoque de Saint-Pol-de-Léon, qui avant d'embrasser Tétat ecclésiastique avait été capitaine de cavalerie. Le directoire de Moriaix lui notifia la suppression de son évêché; il refusa de recevoir cette notification, et écrivit ainsi au directoire :

a II m'est parvenu un paquet par la poste adressé à M. l'ancien évéque de Léon. Je ne suis pas ancien mais actuel évoque de Léon ; ce paquet n'est donc point à mon adresse, et je ne le reçois point ; » mais comme il a reconnu le cachet du district de Moriaix, il lui renvoie le paquet pour qu'il rectifie l'adresse ; si, comme on le dit, cet envoi a quelque rapport avec la constitution civile , il profite de l'occasion pour écrire^ a ce qu'il en pense » au directoire de Moriaix, et il lui envoie en effet une excellente réfutation.

Ses chanoines ne décachetèrent pas l'écrit qui leur annonçait leur suppression, et continuèrent leurs fonctions. Le procureur général-syndic somma le directoire de Moriaix d'aller poser les scellés à Saint-Pol; mais celui-ci (47 décembre 1790) ne voulut en rien faire, a vu que cette démarche répugne au zèle religieux des uns, et que les autres ne peuvent y concourir par des motifs personnels ». Si dans toutes les localités où une persécution était nécessaire pour établir la constitution civile, les administrateurs avaient eu ce courage, l'Assemblée aurait peut-être reculé (2).

Mais les clubs de Moriaix, de Brest, de Landernau offrirent de marcher en armes sur Saint-Pol, et le département fit appliquer rigoureusement la constitution civile dans le Léonnais. Le directoire de Brest fut commis à la place de celui de Moriaix pour procéder bien vite aux expulsions nécessaires. Toutes ces

(1) Sur la pièce même le secrétaire du comité a mentionné le résaltat de la délibération. « Les comités des recherches, des rapports, et ecclésiastique feront incessamment leur rapport, u Quand on voit à la fin de 1790 de pareilles diatribes prises en considération, on 8*étonne moins que le comité de ttlut public ait pu en 1793 opprimer la France entière.

(2) Aussi les membres de ce directoire furent-ils poursuivis sans relâclie par les dénonciations et les injures des jacobins 1

rigueurs eurent pour résultat de dégoûter de la révolution des prêtres qui l'avaient acceptée jusqu'alors (i).

Les officiers municipaux de Morlaix, moins modérés que les membres du district, saisirent le mandement de leur évoque et le dénoncèrent à l'Assemblée.

«... Nous oserons après cela, monsieur le président, disaient-ils dans leur lettre, lui exprimer notre vœu de lui voir en prendre un (décret) qui ne compromette pas la sûreté, ni même la tranquillité de ce malheureux évèque, qui a orné son siège de beaucoup de vertus, qui a répandu de grandes aumônes, et dont peut-être tout le tort consiste dans un attachement obstiné à des préjugés dans lesquels il a vieilli. Nous ajoutons que dépouillé de son bénéfice il nous parait mériter une indulgence toute spéciale. »

Voilà quels étaient, de l'aveu même des révolutionnaires qui les avaient vus à l'œuvre, ces prélats que l'Assemblée dénonçait aux fureurs populaires.

Obligé de quitter son palais épiscopal, M'' de la Marche se réfugia chez une famille notable de Saint- Pol-de-Léon, et continua à officier et à exercer ses fonctions épiscopales comme par le passé. Il fut cité devant le tribunal de Morlaix, qui ne se pressa nullement de sévir contre lui. Le département, exaspéré, donna l'ordre de l'arrêter. Mais il dépista ses agents, et s'enfuit en Angleterre, d'où il écrivit des lettres pastorales qui circulèrent dans son diocèse malgré la colère des autorités. Beaucoup de prêtres bretons suivirent son exemple, et se retirèrent soit en Angleterre, soit à Jersey.

Le département du Finistère résolut de procéder à la nomination d'un évêque constitutionnel à la place de M**" Gonen de Saint-Luc. Il y eut peu d'empressement au scrutin. Expilly, curé de Morlaix et constituant, fut élu le 31 octobre par 233 voix contre i25 données à M«' de la Marche, qui n'aurait certainement pas accepté. Il fallait absolument pour le succès de la constitution civile que l'intrus de Quimper ne fût pas nommé par un très-petit nombre de voix; le département avait donc résolu d'attirer au scrutin par l'appât d'une prime les

(1) C*cst Topinion de M. DuchAlellifT, qu'on ne peut accuser de parti pris contre la révolution. ( Histoire de la révolution en Bretagne, tome I, p. 353.)

électeurs dont les principes religieux n'étaient pas très-fermes. Beaucoup de départements et de collèges électoraux avaient déjà demandé pour les électeurs une indemnité variant de trois à six livres par jour. Le 9 octobre le département du Finistère arrêta qu'il serait donné à chaque électeur un mandat de cinquante livres payable du moment de la réunion du corps électoral à Quimper pour l'élection du nouvel évéque. La prime était hoi*s de proportion avec toutes celles qui avaient été accordées jusqu'alors, car cette seule élection ne devait déranger les électeurs que trois ou quatre jours tout au plus , mais quand il s'agissait de nommer un évéque schismatique, pouvaiton y regarder? Le directoire fit part de cet arrêté au comité de constitution^ et lui demanda de le faire approuver par l'Assemblée : cette disposition avait, s'il faut l'en croire, « merveilleusement contribué à ranimer le zèle des électeurs qui se trouvaient découragés par le silence de vos décrets des 30, 3i août et i et 2 septembre derniers sur l'indemnité qu'il paraissait de toute justice de leur attribuer (1) ». Malgré tout, le scrutin prouva que parmi ces électeurs un tiers au moins avait empoché ses cinquante livres pour voter contre la constitution civile en écrivant sur leurs bulletins le nom de M*' de la Marche.

Le clergé du diocèse de Tréguier signa une protestation trèsferme contre le schisme. Les autorités s'empressèrent d'en persécuter les auteurs. Le i6 novembre le district de Lannion décida que les deux prêtres Dohallen, maire et recteur de Planlech, Morice, recteur de Ploumilleau, a prévenus l'un et l'autre de chercher à coaliser les recteurs et prêtres du district et à soulever les peupks, à demander des signatures contre le décret,... » seraient arrêtés en quelque lieu qu'ils fussent, et conduits à Lannion par un piquet de garde nationale.

La dissolution du chapitre de Vannes excita un mécontentement très-vif parmi les populations. Le clergé de Rennes imita la conduite de celui de Tréguier, signa des protestations, et déclara nettement aux autorités qu'il voulait persister dan^^ l'orthodoxie.

La constitution civile avait établi un évêché nouveau à Laval. Le iâ décembre i790 on procéda à l'élection dans l'église de la Trinité qu'on avait eu soin d'environner de troupes.

(1) Arcliires da comité de coostitutioD.

LA PERSÉCUTION DÉC1i£tÉ£. 311

Beaucoup d'électeurs s'étaient abstenus, car sur 425 il n'y en avait que 295 au scrutin , et pourtant on n'avait pas encore renoncé à tout espoir de conciliation. Un ecclésiastique justement respecté et nullement favorable aux innovations de l'Assemblée, l'abbé de Vauxponts, vicaire général du diocèse de Dol, fut élu. Il refusa d'abord , puis accepta , cédant aux sollicitations de son évoque, M*^ de Hercé, qui n'avait pas perdu tout espoir de conciliation et trouvait fort heureux que dans cette hypothèse le nouvel évéché de Laval fût occupé par un ecclésiastique aussi orthodoxe que M. de Vauxponts. Il ne faut pas oublier que M^' de Hercé était un royaliste zélé, et qu'il fut mis à mort avec son frère pour avoir accompagné comme aumônier général la malheureuse expédition de Quiberon : on voit par là que les évéques même les plus royalistes étaient prêts jusqu'au dernier moment à accepter par amour de la paix tous les décrets de l'Assemblée qui n'avaient point un caractère essentiellement schismatique et pouvaient être régularisés. Mais l'évêque de Dol et son vicaire général durent bientôt revenir de leurs illusions, et M. de Vauxponts refusa définitivement. Le pape l'en félicita par un bref.

Plus d'une fois, tout en les dénonçant, les fauteurs de la constitution civHe rendirent hommage aux vertus de ces évéques, contre lesquels la révolution allait lancer une foule de calomnies, trop facilement accueillies par nos libéraux modernes. Ainsi la société des Jacobins de Vienne fit une dénonciation en forme du mandement de l'archevêque supprimé M^'' d'Aviau, et on lisait dans cette dénonciation :

«... Considérant qu'il est malheureux pour Thumanité que Texercice des plus grandes vertus et d'une simplicité digne des temps apostoliques n'ait pas préservé le prélat dont cette instruction porte le nom des pièges que lui ont tendus les ennemis de la constitution : que sa religion a été surprise, et qu'il a signé un ouvrage dressé par le fanatisme, etc., etc. o

Tout en insultant son mandement et lui prodiguant les plus grossières injures, elle rendait forcément hommage aux vertus du prélat, et reconnaissant que son improbation était fftcheuse pour la constitution civile , elle cherchait à en atténuer la portée.

De même aussi, le président du directoire de l'Oise, Stanislas Girardin, écrivait au comité des recherches au sujet

de M<' de la Rochefoucauld , évoque de Beauvais. m C'est à regret que nous nous voyons obligés de dénoncer un des représentants de la nation , un homme que sa bienfaisance avait montré digne d'occuper la place de premier pasteur de ce département (16 novembre). » L'évéque de Beauvais venait de résister ouvertement à la constitution civile en nommant luimême un curé à la paroisse de Puiseux. Le département, quelques semaines après, dénonça de nouveau son pasteur à cause de son adhésion au mandement de l'évéque de Boulogne.

Les archevêques d'Aix et d'Arles furent violemmenl dénoncés par les administrateurs des Bouches-du- Rhône à cause de leur zèle pour la religion. Ce directoire se signala tout de suite par son fanatisme anticatholique. Le 16 novembre il écrivait au comité ecclésiastique que le métropolitain d'Aix et la plupart de ses collègues avaient formé « une ligue séditieuse pour allumer partout la torche du fanatisme et tenter par ce moyen une contre-révolution ». En môme temps il envoyait une adresse à l'Assemblée (1) pour lui dénoncer les manœuvres des évéques supprimés qui préparent un manifeste contre la constitution civile et a ... se flattent d'allumer par ce moyen la guerre civile. Nous vous les dénonçons comme des traîtres à la patrie et comme des parjures à leurs serments. Tout nous annonce que la plupart des évoques conservés participent à cet attentat... o, et le directoire demandait naturellement qu'on fût très- rigoureux pour les prélats ennemis de cette loi... a qui sera immortelle comme la religion, à laquelle elle rend tout son état ». Pauvres prophètes qui prédisaient l'immortalité à la constitution civile! Il est vrai que le même parti la prédisait aussi à la constitution de 91 et voyait une merveille dans la création des assignats! Pour conclure , le directoire proposait à l'Assemblée de voter à peu près toutes les mesures de rigueur qu'elle devait adopter le 27 novembre; seulement il allait encore plus loin, et voulait qu'on astreignît au serment les évêques et les bénéficiers supprimés, et qu'on punît leur refus par la perte de leurs pensions.

Huit jours après le directoire du département de l'Aude adhérait solennellement à cette adresse. Il était en lutte avec l'évéque de Carcassonne, M*' de Vintimille , qui ne reconnaissait

(1) Archives du comité ecclésiaslhiue.

LA PERSECUTION DÉCRÉTÉE. 3l3

pas la suppression de son siège. Le 14 décembre il prit un arrêté contre lui parce qu'il avait osé :

«... Faire des fonctions épiscopales dans le territoire arrondi à celui de l'évèque du département^ qu'il a donne des dispenses ainsi que la confirmation^ et qu'après avoir célébré la messe dans plusieurs lieux du ci-devant diocèse de Carcassonne, il a affecté de faire déclarer publiquement au peuple par son ci-devant vicaire général que ceux qui avaient assisté à la messe célébrée par M*' Tévêque de Carcassonne avaient gagné les indulgences... »

En conséquence le directoire le dénonça à l'accusateur public ainsi que les distributeurs de son mandenjent.

Le département du Var dénonçait l'évéque de Vence à l'Assemblée pour les mômes motifs , lui annonçait qu'elle l'avait privé de ^son traitement^ et réclamait des mesures de rigueur contre le clergé.

Partout l'Église et les autorités étaient en lutte, et plus on avançait, plus les révolutionnaires se montraient intraitables, et les hommes les plus modérés étaient obligés de renoncer à tout espoir de conciliation. L'évéque de Cahors, pour calmer un peu les révolutionnaires, avait réuni quelques paroisses; le bruit se répandit qu'il allait faire adhésion à la constitution civile : il écrivit alors au département qu'il n'avait agi ainsi que dans un but de conciliation, mais qu'il ne voulait nullement se soumettre aux autres dispositions de la constitution civile, et renonçait à s'occuper des suppressions de paroisses.

Les brochures, les pamphlets pour ou contre les décrets religieux de l'Assemblée paraissaient en foule. Certains prêtres, décidésii flatter les passions révolutionnaires et à les exploiter à leur profit, firent des apologies de la constitution civile, et les révolutionnaires leur surent gré de leur bonne volonté, car ils obtinrent presque tous, quelques mois après, des évêchés ou des places importantes dans l'Église constitutionnelle, et plusieurs devinrent administrateurs et même députés à la législature suivante. Les orthodoxes de leur côté ne restèrent point dans l'inaction. Peu de temps après la promulgation de la constitution civile, les évêques membres de l'Assemblée nationale firent paraître la fameuse Exposition des principes dont nous avons déjà cité des extraits. Il est impossible de réfuter avec plus de précision

plus de science et de modération les erreurs de la Constituante. L'Exposition des principes est bien plus qu'un écrit de circonstance, c'est une véritable apologie du catholicisme, une lumineuse explication de la constitution de l'Église, que les catholiques doivent toujours consulter et méditer lorsqu'il s'élève des difficultés sur les droits respectifs de l'Église et de l'État. Les évéques eurent beau montrer dans cet acte collectif la plus grande modération , reconnaître les droits de l'État dans une large mesure et ménager beaucoup les susceptibilités gallicanes^ ils ne produisirent aucun effet sur les révolutionnaires, qui ne voulaient pas discuter, mais imposer leurs décrets aux consciences catholiques. Ils répondirent à l'Exposition des principes par des cris de rage et par de grossières injures. Mirabeau surtout se distingua dans ce dernier genre de réfutation. Moins ils étaient de bonne foi, plus leur colère devait être grande. Si les passions antireligieuses étaient trop excitées chez les révolutionnaires et môme chez les Constituants pour que l'Exposition des principes produisît sur eux une impression salutaire, du moins elle rappela à beaucoup de catholiques incertains la véritable constitution de l'Église, leur ouvrit les yeux sur les dangers que courait la religion, et après les avoir affermis dans leur foi, elle leur inspira la ferme détermination de ne jamais pactiser avec l'erreur. A ce point de vue la fureur des révolutionnaires se comprend parfaitement.

Les évéques adressèrent à leurs ouailles un grand nombre de lettres pastorales. Celle de M^*" Asseline, évoque de Boulogne , fit grand bruit , et beaucoup d'évéques se contentèrent d'y adhérer et de l'envoyer à leurs diocésains. Elle est écrite avec beaucoup de netteté et de modération.

« La puissance civile y disait l'cvèque de Boulogne, est souveraine absolue, indépendante, dans tout ce qui est de son ressort. Pour tout ce qui concerne les objets temporels, elle ne peut être comptable qu'à Dieu, et le voit seul au-dessus d'elle. Dieu, père et protecteur de la société, a établi cet ordre, même avant la prédication de l'Évangile, et l'Évangile, bien loin de l'affaiblir et d'y rien changer. Ta rendu plus inviolable. Jésus-Christ déclare que son royaume n'est pas de ce monde ; il fait le commandement exprès de rendre à César ce qui est à César, et donne lui-même l'exemple de la fidélité à accomplir ce précepte en faisant un miracle pour payer ce tribut. Soyez donc soumis à la puissance civile, en tout ce qui est de sa

compétence^ non-seulement par la crainte du châtiment, mais aussi par le devoir de la conscience. Rendez à chacun ce qui lui est dû ; le tribut à qui vous devez le tribut ; les impôts à qui vous devez la crainte; Thonneur à qui vous devez l'honneur; et marchant sur les traces des premiers chrétiens, vos pères dans la foi, montrez constamment, par votre conduite, combien notre sainte religion doit être chère aux empires, puisque c'est elle qui forme les meilleurs citoyens. »

« Mais après avoir rappelé les droits de la puissance civile et vos devoirs envers elle, nous ne pouvons nous empêcher de vous prévenir que cette puissance a des bornes qu'elle ne peut passer...; que toutes dispositions qu'elle entreprendrait de faire au préjudice de l'autorité spirituelle ne devraient être regardées que comme des erreurs dans lesquelles elle tomberait, et non pas comme des lois qu'elle aurait pu faire.

« Car elle existe sur la terre, cette autorité spirituelle, aussi souveraine, aussi absolue, aussi indépendante en ce qui est de son ressort que la puissance civile dans ce qui est du sien, et comme ce n'est pas aux dépositaires de l'autorité spirituelle qu'il appartient d'administrer l'empire, de même ceux qui servent la puissance civile n'ont pas le droit de gouverner l'Église...

« Si chaque Église nationale est dans l'État, chaque État catholique est dans l'Église , et comme chaque État catholique conserve dans l'Église une indépendance absolue en ce qui concerne l'ordre politique, chaque Église nationale conserve dans l'État la même indépendance, en ce qui concerne l'ordre spirituel... » (24 octobre 1790).

Tout en exposant les vrais principes, l'évêque de Boulogne s'exprimait avec beaucoup de ménagement pour les faiblesses et les infirmités de la société à laquelle il s'adressait. Mais il n'en fut pas moins traité de factieux et son mandement d'incendiaire, et les autorités s'épuisèrent à lui faire la chasse. Dire que l'État n'avait pas le droit de dicter des lois à la conscience religieuse, c'était alors encore plus criminel que de regretter ouvertement la féodalité 1 Le district de Boulogne, apprenant que l'évêque venait de faire imprimer ce mandement, donna l'ordre de faire une perquisition chez l'imprimeur et de rompre les planches. Le directoire du département du Pas-de-Calais approuva sa conduite, et invita les autres districts à l'imiter. Celui de Calais déclara que cette lettre était trèsdangereuse, et se signala par son zèle à la poursuivre (1). L'é-

(1) Archives nationales.

véque de Beauvais et plusieurs autres prélats qui avaient adhéré à la lettre de Tévèque de Boulogne furent dénoncés à l'Assemblée par leurs directoires.

Lorsque de simples prêtres voulaient publier des écrits contre la constitution civile, ils étaient, comme les évéques , soumis à toutes sortes de tracasseries et de saisies administratives. La liberté de la presse était en fait déniée au clergé; ceux q^ui n'attaquaient pas seulement le catholicisme, mais la famille , mais la propriété, qui poussaient au pillage et au meurtre, jouissaient d'une scandaleuse impunité; mais il était très-dangereux de rien écrire ou prononcer en public qui pût être regardé comme une improbation même indirecte de la conduite des puissants du jour à regard de la religion. Quand on critiquait la constitution civile, on n'était qu'un vil conspirateur; il fallait bien s'y attendre! Mais il n'était même pas prudent de critiquer la philosophie. Messieurs les encyclopédistes, qui s'étaient affublés d'une peau gallicane pour faire leur constitution civile, se sentaient tout de suite atteints et brûlaient de châtier le maraud qui osait parler avec irrévérence des dieux du jour. Un laïque, qui n'était nullement un catholique zélé, M. Courvoisier, recteur de l'université de Besançon, en fit une désagréable expérience et fut indignement vexé et opprimé par le directoire du Doubs (1).

(i) M. Jules Sau/ay raconte en dtHail ce curieux épisode de la révolution en Franche-Comté (tome I, p. 221 ). M. Courvoisier fil le 13 novembre on discours de rentrée en latin, sur le point de savoir si les écrits des philosophes ont été utiles ou nuisibles. Il adressa des critiques aux philosophes, mais ne ménagea point les éloges à TAssemblée, et dit même qu'elle avait voulu rétablir l'Ëglise dans sa pureté primitive. Le conseil général du Doubs s'en offusqua, lui demanda son discours et nomma une commission pour Texaminer. Les têtes s'exaltèrent à propos de cet incident si mesquin, et on en vint à accuser M. Courvoisier des plus noirs complots. Alors il imprima et distribua fon discours. Le 22 novembre, le conseil général osa prendre uii arrêté qui lui défendait solennellement de ^'imprimer, ou dele faire distribuer s'il était déjà imprimé^ et le sommait de comparaître le lendemain devant le conseil général pour recevoir une réprimande du président ! M. Courvoisier fit une protestation très-digne, dans laquelle il s'écriait avec raison : « Qu'est-ce que le pouvoir arbitraire aurait fait déplus sous l'ancien régime? » et déclarait eo appeler à l'Assemblée. Autre arrêté du conseil, qui ordonne la continuation des poursuites. On le lui signilie avec scandale au milieu de son cours. Il ré(>ond très-bien que l'administration n'a que la surveillance , le droit de dénoncer, mais non de juger et de contraindre par corps. Des fusiliers vinrent le saisir

Le clergé de France désirait vivement que le pape se prononçât sur la constitution civile, et voyait avec tristesse Louis XVI et ses conseillers compter sur des combinaisons frivoles, retarder, à force d'importunités, la décision solennelle du pape, et prolonger une situation extrêmement pénible, dont les révolutionnaires tiraient parti]au grand détriment des consciences. L'archevêque de Narbonne écrivit au roi le 22 septembre avec beaucoup d'énergie. L'archevêque d'Embrun (30 octobre) déclara nettement au cardinal de Bernis que la cour s'engageait dans une très-mauvaise voie.

«... Les évêques savent que Sa Majesté a consulté le souverain Pontife, et ils attendent sa décision avec cette soumission filiale dont le clergé de France ne s'est jamais départi. Si, par des ménagements qu'on n'aura pas manqué d'inspirer à la cour de Rome, le saint-Père, par quelque adoucissement, laissait subsister en tout ou en partie .le régime actuel, je ne vois plus de ressources, la religion est à jamais exilée de Tempire français. »

Si le pape adoptait le plan de conduite qui lui était proposé par le cabinet des Tuileries, le clergé français ne jouirait plus d'aucune considération, et serait dans l'impossibilité de remplir sa mission. Si au contraire on prenait un parti décisif, l'archevêque d'Embrun pensait que la situation serait tout autre. C'était bien l'avis de Pie VI, mais Louis XVI, avec les meilleures intentions du monde , ajoutait beaucoup aux embarras de la situation, et l'Église de France en gémissait secrètement.

chez lui, et le forcer de comparaître devant le conseil général, n publia encore une protestation éloquente. «... Ma réclamation àTAssemblée nationale, y est-il dit , était notifiée dans les vingt-quatre beurcs ; et méprisant cette réclamation si respectable, le département a rempli les rues d*ignominieuses affiches; il a fait violer mes foyers et exercer sur moi une contrainte par corps. Mais sous l'ancien régime la simple opposition aux arrêts même les plus arbitraires en enchaînait Texécution I Liberté sainte, c'est en voire nom que je demande vengeance... Mais les lois sont blessées, mais la conslilution est violée, c'est à elle quMl faut une réparation éclatante... » Le département, pour toute réponse, criait impudemment qu*il s^opposait à la constitution civile. Les événements marchèrent, et l'Assemblée ne trouva point le temps de s'occuper de sa réclamation. On voit avec quelle aveugle intolérance et quel mépris de toutes les lois les révolutionnaires agissaient dans les affaires qui de près ou de loin touchaient à la rel'igion.

Les fureurs populaires , les persécutions des corps administratifs, la perte de leurs traitements n'avaient pu décider les évéques à transiger avec leur devoir. Les Constituants se décidèrent à recourir à la violence , puisque ni Tintimidation , ni le besoin ne pouvaient faire fléchir les consciences de leurs adversaires.

A la séance du' 26 novembre, Voidel vint faire une dénonciation générale contre le clergé au nom du comité des recherches. Il rappela la plus grande partie des faits que nous venons de raconter^ et s'étendit sur les protestations des évéques.

«... Vous avez pu remarquer^ dit-il à rAssemblée, dans les protestations dont je viens de vous rendre compte^ qu'il n'y est parle en aucune manière de l'aliénation des domaines nationaux, et comme il n'est pas possible, après ce que nous avons vu et entendu^ de soupçonner les évoques d'indifférence sur cet objet, il faut leur savoir gré de cette réserve. »

Les chapitres avaient au contraire protesté contre la vente des biens du clergé; seulement si le rapporteur avait été équitable, il aurait rappelé qu'on n'avait pas seulement pris leurs biens, mais qu'on les avait complètement supprimés malgré les lois de l'Église. Voidel rendit naturellement compte des dénonciations des départements , des districts et des municipalités.

<(... Tous accusent la lenteur de votre justice, ils vous conjurent de rendre enfin la loi redoutable à ceux à qui vous n'avez pu encore la faire respecter. Quel serait l'effet d'un silence coupable sur les protestations de ces évéques! Bientôt nous nous verrûms ramenés à cet absurde système qui érige deux autorités, deux souverains dans un Etat; bientôt l'un usurperait sur l'autre une prééminence qu'il réclamerait au nom du ciel... »

Il est impossible de nier plus carrément le principe de la distinction et de l'indépendance réciproque du spirituel et du temporel , qu'on assure pourtant être une des conquêtes de la révolution. Napoléon lorsqu'il tiendra le pape captif à Fontai-

LA PERSÉCUTION DÉGEÉTKE. 319

nebleau dira aBsolument la même chose. Voidel accusa aussi les évéques de violer les lois canoniques tout en les invoquant ; elles exigent la résidence , et pourtant Tévèque de Paris est en Savoie , Tévéque de Nantes est à Paris. Cette accusation prouvait uniquement la mauvaise foi du rapporteur. Ces évéques étaient obligés de se retirer pour n'être pas les victimes de violences que l'Assemblée ne cherchait nullement à réprimer, que ses plus dévoués partisans avaient même encouragées; et on osait dans de pareilles conditions leur reprocher de s'éloigner! C'était surtout en ce qui concernait l'archevêque de Paris que Voidel faisait preuve d'une odieuse impudence, car sa vie avait été sérieusement en danger; et depuis, l'ordre n'avait pas été assez bien rétabli pour qu'il pût en toute sûreté revenir à Paris; s'il s'y était risqué il aurait probablement été poursuivi par les mêmes énergumènes, et l'Assemblée la première aurait blâmé hautement son imprudence , et l'aurait probablement accusé d'avoir cherché par sa présence à soulever le peuple , et à fournir à ses ennemis l'occasion de le calomnier. Nous ne faisons pas ici une supposition téméraire; le parti qui dominait alors dans cette Assemblée traita ainsi des gens qui n'avaient pas voulu émigrer et que la populace avait failli écharper. Après de violentes tirades Voidel termina ainsi son rapport :

tf... Ministres de la religion, cessez de vous envelopper de prétextes ; avouez votre faiblesse, vous regrettez votre antique opulence, vous regrettez ces prérogatives, ces marques de distinction et de prétendue prééminence. Songez que la révolution a fait de nous des hommes. Il en est temps encore, désarmez par une prompte soumission le peuple irrité de votre résistance. Le décret que je vais présenter est moins une loi sévère qu'une mesure d'indulgence... »

Ce prétendu décret d'indulgence était un décret de persécution.

L'article 1 ordonnait aux évéques et curés conservés, aux grands vicaires, supérieurs et directeurs de séminaires, aux vicaires des curés, aux professeurs des collèges de prêter dans le délai de huitaine le serment exigé par les articles 21 et 38 de la constitution civile et de jurer en conséquence d'être fidèles à la nation, à la loi et au roi, de maintenir de tout leur pouvoir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et oc-

ceptée par le roi, faute de quoi ils seraient déclarés déchus de leurs fonctions et remplacés suivant le mode prescrit par la constitution civile.

L'interdiction du culte catholique et la persécution religieuse étaient consacrées officiellement par les trois derniers articles du décret. Il faut citer textuellement de pareilles dispositions :

Article 6. « Dans le cas où lesdits cvèques, ci-devant archcTèques, curés^ et autres fonctionnaires publies, après avoir prêté leur serment respectif viendraient à y manquer, soit en refusant d'obéir aux décrets de l'Assemblée nationale acceptés ou sanctionnés par le roi, soit en formant ou excitant des oppositions à leur exécution, ils seront poursuivis devant les tribunaux de district comme rebelles à la loi et punis par la privation de leur traitement, et en outre déclarés déchus des droits de citoyen actif, incapables d'aucune fonction publique. En conséquence il sera pourvu à leur remplacement à la forme dudit décret du 12 juillet dernier, sauf plus grande peine, s'il y échet, suivant l'exigence et la gravité des cas. »

Article 7. « Ceux desdits évoques, ci-devant archevêques, curés, et autres ecclésiastiques fonctionnaires publics conservés en fonctions, et refusant de prêter leur serment respectif ainsi que ceux qui ont été supprimés, ensemble les membres des corps ecclésiastiques séculiers également supprimés, qui s'immisceraient dans aucune de leurs fonctions publiques, ou dans celles qu'ils exerçaient en corps, seront poursuivis comme perturbateurs de l'ordre public, et punis des mêmes peines que ci-dessus. »

Article 8. « Seront de même poursuivies comme perturbateurs de l'ordre public, et punies suivant la rigueur des lois, toutes persaimes ecclésiastiques ou laïques, qui se coaliseraient pour combiner un refus d*obéiraux décrets de V Assemblée nationale acceptés ou sanctionnés par le roi, ou pour former ou pour exciter des oppositions à leur exécution. V

Ainsi les ecclésiastiques qui refuseraient ou rétracteraient leur serment devaient être sévèrement punis s'ils osaient continuer leurs fonctions. Il fallait donc que tout cathoUque suivit le culte constitutionnel ou renonçât à exercer le sien. La liberté de conscience était assurée aux calvinistes et aux luthériens, mais on ne pouvait être catholique qu'à la manière de l'Assemblée, et le catholique réfractaire n'avait pas sa place au soleil de la liberté.

L'article 8 complète l'article 7 en déclarant perturbateurs

LA PEASÉGUTION DÉCRÉTÉE. 321

les ecclésiastiques et les laïques qui se coaliseraient pour former opposition à l'exécution de la constitution civile. Par ses termes mômes cette disposition prétait beaucoup à l'arbitraire. Quand cette coalition coupable existerait-elle? A quels caractères la reconnaîtrait-on? Du reste, puisqu'on défendait aux prêtres nonconformistes d'exercer leur culte à leurs frais et à ceux des fidèles, il était logique de prononcer des pénalités contre les croyants qui s'associeraient à eux pour leur offrir une chapelle et leur fournir les moyens de célébrer le saint sacrifice. Ce n'était pas assez de frapper le pasteur, il fallait aussi frapper le troupeau fidèle qui voudrait se réunir à lui dans les lieux écartés où la fureur de ses ennemis l'aurait forcé de se retirer.

Et pourtant devant des textes aussi clairs, et confirmés par tant d'autres, il s'est trouvé des gens qui ont prétendu que la Constituante n'avait pas entendu proscrire le libre exercice du culte catholique. Un historien très-distingué et très- consciencieux, qui a subi quelquefois l'influence des préjugés du parti soi-disant libéral, mais jamais celle des passions révolutionnaires et antireligieuses, M. Duvergier de Hauranne dans son Histoire si justement renommée du gouvernement parlementaire (1) a osé dire que

«... rAssemblée, au nom de l'État qu'elle représentait, enlevai à l'Église romaine le titre et les avantages de l'Église officielle et qu'elle transportait ce titre et ses avantages à une autre Église; mais l'Assemblée n'empêchait nullement qu'à côté, en face de cette Église, l'Église catholique romaine, comme l'Église luthérienne ou calviniste, n'eût ses temples, ses prêtres, ses fidèles avec toute liberté de parler et d'agir. Or dans tous les temps et dans tous les pays c'est là ce qui constitue la liberté religieuse, et non la possession de quelques privilèges. pécuniaires et honorifiques... »

Il est dur sans doute pour des libéraux zélés d'entendre accuser la Constituante d'avoir foulé aux pieds cette môme liberté de conscience, dont le parti libéral lui a toujours fait honneur. Ils sont intéressés à laisser dans l'ombre ses persécutions religieuses^ car si elles étaient mieux connues ils seraient obligés de montrer beaucoup plus de réserve dans les reproches qu'ils adressent journellement aux catholiques, et de le prendre

(1) Tome I, p. 161 et suiv.

de moins haut avec eux. Mais tout cela ne les autorise pas à refuser de voir dans les textes législatifs ce qui y est contenu, et encore moins à se dispenser de les lire attentivement.

Le plan que M. Duvergicr de Hauranne pr^te gratuitement à l'Assemblée ne ferait pas beaucoup d'honneur à son esprit politique. Selon lui, les catholiques auraient été a seulement privés du titre et des avantages d'une Église officielle o ; mais ils auraient eu, au moins théoriquement, a toute liberté de parler et d'agir 0, et • c'est là ce qui constitue la liberté religieuse, et non la possession de quelques privilèges pécuniaires et honorifiques ». En lisant de telles choses on croit rêver! Et les églises et les cathédrales élevées par la piété de nos ancêtres, qui sans exception, sur toute la surface de la France, étaient brutalement enlevées au catholicisme, pour les donner au culte nouveau et officiel, M. Duvergier de Hauranne n'y pen»e seulement pas! En vérité la distraction est trop forte! Une spoliation aussi générale, qui entraînait après elle de si graves conséquences était évidemment un grand acte d'intolérance religieuse. Si l'on demandait que sans gêner leur liberté a de parler et d'agir p on enlevât en France tous leurs temples aux Églises luthérienne et calviniste avec la permission d'en bâtir ou d'en louer d'autres à leurs frais, M. Duvergier de Hauranne crierait à la persécution, et démontrerait sans peine qu'un pareil acte du pouvoir contre ces Églises gênerait beaucoup leur liberté « d'agir » et par voie de conséquence leur liberté a de parler » , ne fût-ce qu'en chaire (1).

Il ne s'agit pas de rechercher ici quelles fautes la Constituante aurait pu faire, mais celles qu'elle a faites, et c'est en dénaturant ses lois qu'on essaye de plaider pour elle les circonstances atténuantes. M. Duvergier de Hauranne s'est contenté d'affirmer la tolérance des Constituants à l'égard du catholicisme ; nous regrettons qu'il n'ait pas essayé d'en fournir des preuves, il aurait vu bientôt combien il s'était trompé. Nous sommes persuadé que s'il s'était donné la peine de relire les articles 6,7 et 8 de la loi du 27 novembre, il ne se serait pas aussi

(1) L^Église officielle dans la France régénérée aurait donc été à IVgard des catholiques, d'après M. Duvergier de Hauranne, dans une situation absolument identique à celle de l'Église anglicane d'Irlande k l'égard des Irlandais catholiques depuis rémancipation. Rien ne prouve mieux la détresse des admirateurs quand même de la Constituante qu'une pareille assimilation!

LA PEHSÉGUTION DÉCRÉTÉ. 323

complètement mépris sur le caractère véritable de la constitution civile.

Ces articles pour tout homme qui n'est pas étrangement prévenu sont de la plus grande clarté. Comment une Église catholique ayant naturellement des évoques et des curés peut-elle exister à côté de cette Église officielle? L'archevêque de Paris refuse de prêter serment : aux termes de la loi on le déclarera démissionnaire et on en élira un autre. S'il continue à se dire archevêque de Paris et légitime pasteur des catholiques du diocèse, à prêcher, à diriger les prêtres, il s'immisce dans ses anciennes fonctions conférées maintenant à l'intrus qui a pris sa place, ei devient perturbateur public et passible des pénalités édictées par la loi I Peut-il en effet ne plus se dire archevêque de Paris et ne pas accuser de désobéissance les prêtres qui se sont ralliés à l'intrus? Dans chaque village, la situation du curé non assermenté est absolument la même, il lui est impossible d'exercer son ministère sans être aussi perturbateur public. Avec une telle loi le clergé n'avait évidemment pas « la liberté de parler et d'agir (1) ».

(1) On dira peut être en désespoir de cause que cet arlicle 7 n*était fait que pour prott^ger Téglise officielle ; pour empêcher les évoques et les curés réfrac taires de se faire passer pour constitutionnels, et de profiler de cette confusion pour enlcTer les fidèles à ces derniers. Nous avons entendu une fois soutenir cette opinion. Si les discussions auxquelles la constitution civile a donné lieu et la manière dont elle a été appliquée sous les yeux de la Constituante étaient mieux connues, une telle objection ne se présenterait à l'esprit de personne. Quand bien même la Constituante n'aurait point, par une déclaration formelle que nous citerons plus loin, proscrit d*avance cette interprétation, on ne saurait Tadmeltre parce qu'elle re|)ose sur une donnée tout à fait fausse. Loin de vouloir être confondus avec les constitutionnels, les réfractaires criaient bien haut, beaucoup trop haut au gré de TAssemblée qu'ils n'en voulaient pas faire partie. Il n'y avait donc pas de confusion à craindre, la division n'était que trop évidente, et partant l'article 7 n'a aucun sens s'il ne signifie pas qu'il est défendu sous des peines graves, de se dire évéquc ou curé catholique en dehors de l'Ëglise constitutionnelle, et d'agir en conséquence.

Lorsque la hiérarchie catholique fut rétablie en Angleterre par Pie IX, il y eut une véritable explosion de fanatisme anglican, et le parlement rendit un biil. resté heureusement à l'état de lettre morte qui interdisait sous certaines pemes à tout membre d'un clergé autre que le clergé anglican de prendre le titre d'évéque. Eh bien, si quelqu'un pour justifier l'Anglelerre du reproche d'intolérance, était venu dire quecebill ne s'appliquait pas aux évéques catlioliques et avait été s'mplemcnt fait pour empêcher qu'on pût se dire faussement

Tous les historiens qui n'ont pas voulu de parti pris jeter un voile sur Tintolérance religieuse de la Constituante ont blâmé énergiquement le décret du 27 novembre. Les propositions du comité dont Voidel était l'organe furent accueillies par l'Assemblée comme le corollaire naturel de la constitution civile, et à ce point de vue elle avait raison. Le schisme ne pouvait être établi en France sans une persécution sanglante. On commença par le voter en principe ; on vit ensuite qu'il fallait employer la force et on vota le décret Voidel. Plus tard la Législative reconnut que ce décret était encore insuffisant, et vota l'internement et le bannissement des prêtres : la Convention devait les envoyer en foule à la guillotine, ou les faire périr de misère dans d'étroites prisons ou dans la cale d'un vaisseau. Quand on a commis une faute politique très-grave, ses plus désastreuses conséquences n'apparaissent pas toujours immédiatement. La révolution n'est arrivée à la persécution sanglante qu'après avoir décrété une série de lois de plus en |plus barbares. Néanmoins le décret proposé par Voidel les contenait toutes en germe, puisqu'il interdisait aux catholiques toute liberté religieuse ; et cependant le comité reconnaissait publiquement que le parti opposé à la constitution civile était nombreux et puissant ; il ne fallait donc pas beaucoup de perspicacité pour comprendre que ce décret, quelque grave qu'il fût, serait bientôt insuffisant, et que pour imposer l'Église constitutionnelle au pays il faudrait recourir à des moyens plus violents encore. L'Assemblée ne voulut rien prévoir. Parmi les députés de la majorité lés uns crurent naïvement qu'ils allaient en finir du coup avec toute résistance ; les autres, entraînés par leur fanatisme antireligieux, se lancèrent avec bonheur dans la voie de la persécution sans s'inquiéter des conséquences (1).

é?èque [anglican, on eût trouvé son explicaUon absurde, insoutenable I Elle est pourtant absolument idenUque à celle que nous venons de combattre.

(1) « Faire porter directement le serment sur la constitution civile du clergé, c'est-à-dire sur une mesure qui blessait profondément la conscience d'un grand nombre de prêtres honorables, c'était transformer la résistance en un devoir sacré... entrer dans une voie au bout de laquelle étaient la dictature et la proscripUon... On n'avait plus qu'un seul désir, écraser son ennemi, et on se souciait peu d'écraser avec lui la Uberté qu'on avait voulu fonder» tant les passions déchaînées sont plus fortes que les principes... » (De Prèssensé, l Église ei la révolutioriy p. 140.)

lit

Cazalés, au nom de la droite, demanda Tajournement du projet du comité (i). La gauche avait dénié au pape toute autorité dans les questions religieuses qu'elle avait tranchées à sa façon; elle se montrait conséquente avec elle-même en refusant d'attendre sa décision, et en exigeant que l'Assemblée prit un parti sans consulter personne. La discussion fut extrêmement violente; on laissait à peine parler les adversaires du projet. Estourmel appuya la motion de Cazalès, Barnave la combattit avec passion, et la demande d'ajournement fut rejetée. L'évoque de Clermont ouvrit la discussion par des paroles pleines de noblesse et de dignité :

« Ce n'est pas pour me plaindre du traitement qu'on prépare aux ecclésiastiques qui ne reconnaîtront pas vos maximes que je suis monté à cette tribune. Votre justice doit assurer notre subsistance puisque vous avez cru devoir vous approprier nos biens. Nous aurions beaucoup à dire sur ces objets mèmes^ mais de plus grands intérêts réclament notre attention et notre zèle. Dans' la constitution que vous avez organisée pour le clergé > dans cette constitution que vous appelez civile nous n'avons pu méconnaître une autorité qui se trouve en opposition avec l'autorité spirituelle , telle qu'elle nous a été conservée par la tradition la plus générale et la plus constante. Nous devons vous le dire, parce que la vérité ne doit pas rester captive sur nos lèvres, Jésus-Christ nous a conQé une autorité indépendante des hommes. Vous le savez comme nous, l'Église n'est soumise qu'à ses propres lois. »

Il déclara que le clergé se résignait à la perte de ses biens, et insista fortement sur la nécessité d'un concile national.

Mirabeau lui répondit: Si on peut être éloquent dans une cause inique, tout en faisant litière de la] bonne foi , du bon sens, de la saine politique, et en remplaçant les raisons absentes par de grossières injures, certes Mirabeau fut éloquent ce jour-là. L'éloquence est un don particulier du ciel, elle ne présuppose ni l'honnêteté, ni le savoir ; on peut être éloquent en débitant des infamies. Si ce discours de Mirabeau au point de vue oratoire

(1) » C'c^t sur ce point que le dél)at devait se concentrer bien plus qae sur le projet lui-même, car en obtenant l^ajoumement , la droite réserrait les droits de la papauté dont elle attendait la réponse. La gauche poussait à une conclusion immédiate pour ne pas reconnaître le droit de TÉglise... » De Presscnsé, ibid.^ p. 140.)

vaut plus que les frénétiques tirades de Fauchet, d'Isnard, de Gouthon demandant à grands cris rincarcération et la déportation des prêtres coupables d'avoir refusé le serment, c'est uniquement parce que Mirabeau possédait un immense talent, et qu'il en restait toujours quelque chose, alors même qu'il le ravalait honteusement. Mais bien qu'il demandât de moindres rigueurs, il était certainement inspiré ce jour-là par une haine aussi grossière et aussi cruelle (I) !

Un discours comme celui de Mirabeau ne s'analyse pas : la discussion en est absente;c'est une dénonciation perpétuelle du clergé auxénergumènes de l'Assemblée et aux bandits des tribunes. Par les injures qu'il prodigua aux auteurs de l'Exposition des principes,on peut juger du bien qu'elle a dû produire, des incertitudes qu'elle a dû dissiper. Devant cette apologie si fortement raisonnée et si modérée dans la forme il ne sut que pousser des cris de rage et traiter ses auteurs de conspirateurs. Tous ceux qui s'opposaient à la constitution civile n'étaient et ne pouvaient être que d'horribles, de méprisables conspirateurs; ce fut son grand argument, et Robespierre dans ses plus venimeuses dénonciations ne montrera jamais plus de fiel ni d'impudence. L'exposition des principes, d'après Mirabeau :

«... C'est la ruse qui cache sous le masque de la pieté et de la bonne foi le punissable dessein de tromper la religion publique et d'égarer le jugement du peuple : c'est l'artiiiee d'une cabale infernale formée dans votre sein, qui continue de méditer des mesures pour le renversement de la Constitution en affectant le ton de la paix, et qui met en mouvement tous les ressorts des troubles et de la sédition, lorsqu'elle se donne pour ne vouloir plaider que la cause de Dieu... »

Cet homme dont l'impiété et le cynisme n'étaient un mystère pour personne, qui pendant longtemps avait été bien plus célèbre par les scandales de sa vie que par son talent, oublia que son plus ferme soutien dans l'Église était un Talleyrand; il eut l'audace et l'hypocrisie de tonner contre les vices du clei^é, d'attribuer à tous ceux qui combattaient ses doctrines schismatiques les scandales de quelques abbés, parmi lesquels il comptait

(1) En 1790 tous ces énergiiinènes de la L<^islatiTe n'en demandaient pas plus que Mirabeau.

de chauds partisans, et d'annoncer que la constitution civile allait ramener en France les vertus de la primitive Église!

Il reprocha avec fureur aux évéques de s'opposer à son exécution immédiate, tout en attendant la réponse de Home , comme si le simple bon sens n'indiquait pas qu'en attendant cette réponse il fallait rester dans le statu quo et ne pas travailler à établir une nouvelle constitution de l'Église, qu'il faudrait plus tard réprouver, ou tout au moins modifier. Gomme les Isnard et les Fauchet devaient le faire plus tard à la Législative, il s'emporta violemment contre ceux qui prédisaient une persécution prochaine, les traita d'indignes calomniateurs, et vanta la tolérance et l'esprit chrétien de la révolution, tout en soutenant un décret de persécution. Il essaya cependant de répondre aux objections de ses adversaires, mais sa profonde ignorance de la religion apparut aussitôt, et il s'embourba de la manière la plus ridicule. On Tentendit annoncer avec emphase que d'après l'article 1 de la déclaration de 1682 les évoques ont une juridiction universelle, a que chaque évéque est solidairement et par l'intention divine le pasteur de l'Église universelle ». Or, tout le inonde sait que ce fameux article ne parle nullement des évoques mais affirme la distinction des deux pouvoirs spirituel et temporel. Si le fougueux orateur avait dit dans son discours que Louis XIII était fils de Louis XII, il n'aurait pas commis une plus grossière bévue, mais il était aussi téméraire et aussi impudent dans ses citations que dans ses accusations. L'abbé Maury releva d'une manière piquante cette preuve de l'érudition et de la bonne foi de son adversaire ; Mirabeau essaya vainement d'atténuer la portée de celte énorme bévue'; malgré toute son impudence il ne fit que s'embourber encore plus. Il revint alors k ses lieux communs déclamatoires, à ses accusations favorites contre les évoques, dont le premier devoir, à ses yeux, était de se faire les agents et les propagateurs de la révolution.

« Je suis scandalisé y s'écria-t-il , de ne pas voir des mandements civiques se répandre dans toutes les parties de ce royaume, et porter jusqu'à ses extrémités les plus reculées des leçons conformes à l'esprit de la révolution... »

Puis des évoques il passa aux confesseurs, exprima bien haut son regret de ne pas les voir user et abuser de la confes-

sien dans l'intérôt de la révolution, et déclara que l'Assemblée devait prendre des mesures sérieuses pour forcer les confesseurs à être patriotes.

« Tant que vous n'aurez pas trouvé dans votre sagesse un muven de faire agir ce ressort de la religion suivant une détermination concentrique au mouvement du patriotisme et de la liberté y je ne saurais voir dans ces tribunaux sacrés qu'une loi sans doute irréfragable et divine a ériges dans Tenceinte de nos temples que les trônes d'une puissance adverse et cachée , qui ne croira jamais remplir sa destinée qu'autant qu'elle fera servir ses invisibles ressources à ruiner sourdement tous les fondements de la constitution. C'est encore là un de ces grands maux qui exigent l'application d'un prompt et puissant remède. »

Tout commentaire serait inutile; ces paroles montrent trop clairement ce que Mirabeau pensait de la religion , et quel rôle il lui destinait. Le prêtre, dans son système, devait être l'agent soumis du pouvoir civil ; TËtat devait le rétribuer, afin de l'exploiter. Il se plaignit aussi du trop grand nombre de prêtres et proposa d'interrompre les ordinations. Des murmures s'élevèrent dans l'Assemblée ; le janséniste Durand de Maillane vint à la rescousse, et soutint que cette proposition était très-canonique. Non-seulement elle constituait un empiétement sur les droits de l'Église , mais encore elle était insensée au point de vue politique. Rien n'était mieux fait pour maintenir l'ancien clergé dans des sentiments de défiance à l'égard du régime nouveau , tandis que l'accession continuelle au sacerdoce de membres plus jeunes qui n'auraient pas été mêlés personnellement à des luttes irritantes , et auraient moins connu l'ancien régime, devait être un excellent moyen d'apaisement. Cette proposition était absolument dépourvue de sens politique. Mais peut-être sa pensée secrète était-elle de décourager et d'éloigner les vocations pendant quelques années, de créer ainsi au clergé une position de plus en plus difficile^dans la société nouvelle , et de préparer les voies à une réforme analogue à celle de Luther et de Calvin , à la transformation du clergé catholique en un corps d'officiers de morale , affranchis du célibat, et de toutes les^obligations sérieuses de l'état sacerdotal.

Mirabeau prétendit que le projet du comité était incomplet»

et en présenta un autre , sur lequel il est bon de s'arrêter un moment.

L'article i" est ainsi rédigé :

« L'Assemblée nationale, considérant que l'Exposition des principes de la constitution civile du clergé récemment publiée par les évêqucs députés à l'Assemblée nationale est directement contraire mur. libertés de VÊglise gallicane (\ ) et manifestement attentatoire à la puissance du corps constituant dont les lois sur cette matière ne peuvent être empêchées par quelque tribunal ou puissance ecclésiastique que ce soit, v>

« Déclare déchu de son élection tout évoque convaincu d'avoir recouru au saintrsiége pour se faire investir.de l'autorité épiscopale, entendant que chaque évoque élu s'en tiendra purement et simplement à des lettres de communion et d'unité conformément à l'article 19 du titre II du décret du 12 juillet, déclare vacant le siège de tout évêque qui recoiurait à la demande de nouvelles institutions canoniques, sur ce que la nouvelle démarcation des diocèses lui attribuerait des ouailles qui n'étaient pas auparavant soumises à sa juridiction. »

La même déchéance était proposée contre le 'métropolitain ou évéque qui, requis d'installer un curé ou un évéque élu , alléguerait d'autres motifs que ceux prévus par les articles 9 et 36 du décret.

Tout ecclésiastique qui protesterait contre la constitution civile serait privé de traitement jusqu'à rétractation.

L'article 2 porte que :

(( tout ecclésiastique qui, soit dans des mandements ou des lettres pastorales, soit dans des discours, instructions ou prônes, se permettra de décrier les lois ou la révolution, sera réputé coupable du crime de lèse-nation, et poursuivi comme tel par devant les tribunaux à qui il appartient d'en connaître.. »

L'article 3 amendait les articles 22 et 33 de la constitution civile , et ordonnait aux cvéques et aux curés de ne choisir leurs vicaires que parmi des ecclésiastiques déterminés par l'élection antérieure.

L'article A est le plus curieux, il décide :

(1) Mirabeau venait loat justement de prouver quMl les connaissait bien, ces prétendues libertés, et qu'au besoin il les inventait !

« que chaque archevêque ou évoque enverra aux greffes de toutes les municipalités de son diocèse un état signé par lui et par le secrétaire diocésain de ceux des ecclésiastiques domiciliés dans chaque municipalité qui sont approuvés pour le ministère de la confession, et, que nul ne pourra exercer cette fonction qu'il n'ait au préalable prêté serment à la municipalité.. »

L'article o suspendait les ordinations jusqu'à nouvel ordre.

Au fond ce projet de décret ne différait pas beaucoup de celui du comité. Au lieu du serment , il imposait aux évéques, sous peine de déchéance^ des conditions tout aussi impossibles à réaliser. Il aggravait la constitution civile sur plusieurs points. Il semble avoir été préparé tout exprès pour déjouer les plans de Louis XYI , dont Mirabeau devait au moins savoir quelque chose. Quand bien même le pape aurait accepté les propositions du roi, l'adoption de ce projet bouleversait complètement la situation , et ne laissait aucune place aux misérables expédients que Louis XVI aurait voulu employer de concert avec la cour de Rome. Le roi mettait tout son espoir dans l'autorisation que le pape donnerait aux évéques, d'observer les nouvelles circonscriptions , et le projet de Mirabeau déclarait déchus tous les évéques qui recouraient au pape. En imposant le serment aux confesseurs, en soumettant les vicaires des évéques et des curés à une élection préalable , il créait des difficultés nouvelles et dont il était impossible de sortir. Bien que le projet de Mirabeau fût très-rigoureux, le comité ne s'y rallia point.

L'abbé de Montesquiou répondit à Mirabeau :

a II est donc dans la destinée du clergé de ne pouvoir parler des objets qui l'intéressent sans être en butte aux plus vives déclamations, aux sarcasmes les plus amers. S'il s'exprime avec la fureur d'un zèle alarmé on crie à l'emportement, s'il s'exprime avec douceur et modération on crie à l'hypocrisie ; je voudrais que ces odieux moyens fussent enfin proscrits; je voudrais que l'on n'apportât dans cette tribune que les armes de la vérité, et que l'on fût pur, simple, éloquent comme elle. S'il est vrai que vous ne voulez que la paix, pourquoi sans cesse nous traiter en ennemis quand nous n'en avons ni le langage ni la conduite. On nous reproche de ne défendre que nos biens lorsque nous n'en faisons aucune mention. Nos soins et notre zèle ne se portent que sur des objets d'un plus haut intérêt. »

Il défendit avec calme et, dignité l'indépendance du pou* voir spirituel menacée par la constitution civile, et, finit en invitant ses adversaires à ne pas se renfermer dans de vagues dénonciations, mais à oser dire quels .troubles le clergé avait suscités et quels étaient ses crimes.

Pétion vint dira que la théologie était à la religion ce que la chicane était à la justice, et que les décrets de l'Assemblée étaient des lois de l'État auxquelles il fallait absolument se soumettre. Si des catholiques croyaient leur conscience blessée, ils n'avaient qu'à présenter des pétitions au Corps législatif et se soumettre en attendant. Après avoir déclamé contre la résistance du clergé , il conclut à l'adoption du projet du comité.

L'abbé Maury dans un éloquent discours rappela toutes les erreurs de la constitution civile , et montra qu'il était nécessaire d'attendre au moins la réponse du pape, puisque le clergé, adhérant aux paroles de l'évéque de Clermont , venait de déclarer que l'opposition faite par lui à la constitution civile portait seulement sur le spirituel. Il se plaignit énergiquement de, la conduite du comité ecclésiastique , qui, usurpant sur le pouvoir législatif, avait intimé aux chapitres l'ordre de se séparer, et écrit aux évéques sur le ton le plus absolu. De violents murmures l'interrompirent; rien cependant n'était plus exact. Nous avons déjà montré et nous montrerons encore plus d'une fois que le comité ecclésiastique, comme les autres comités, avait attiré à lui le pouvoir exécutif , qu'il administrait réellement et intimait ses ordres. Maury stigmatisa la conduite des révolutionnaires, et leur prédit ce qui devait se réaliser dans quelques semaines.

«... Nous ne scruterons pas dans cette tribune, s'ccria-t-il, des motifs qui ne sauraient échapper ni à nos amis ni à nos ennemis. Nous nous abstiendrons de caractériser une persécution qui renouvellerait pour l'Église cette époque de désastres et de gloire où les pontifes de la religion dévoués au ministère du martyre étaient obligés d'aller se cacher au fond des cavernes, pour imposer les mains à leurs successeurs ; ces tableaux malheureusement trop prophétiques paraîtraient peut-être de calomnieuses exagérations aux yeux de ceux de nos adversaires qui ne sont pas dans le secret du parti auquel ils servent d'instruments... Législateurs d'un jour, législateurs de quelques journaux serviles , vous regardez comme de bons Français tous ceux que la révolution a enrichis , tandis que vous dénoncez comme de

332 coNSTmmoK civile du clergé.

mauvais Français tous ceux qu'elle a ruinés (violents murmures). Vous avez beau m'interrompre en répondant par des murmures à mes raisons, comme si mes raisons étaient des injures. Eh ! que craignezvous pour vous abaisser aux menaces? Le règne de la justice n'est point encore arrivé, mais le moment de la vérité est venu et vous allez l'entendre... »

Il tint parole et fut pourtant beaucoup moins violent que Mirabeau. Ce fut dans ce discours qu'il prononça ces paroles mémorables: a Prenez garde, il n'est pas bon de faire des martyrs... » Cet adversaire de la révolution lui donnait un excellent avis. Mais rAssemblée était décidée à ne pas apporter la moindre modification à la constitution civile ; elle préférait risquer tout.

Camus vint soutenir d*un ton hautain et dogmatique que la demande d'ajournement n'était appuyée sur aucun motif sérieux, et qu'il serait fort dangereux de l'accepter. Les décrets sur les réformes religieuses ont été rendus et promulgués, le comité propose un moyen de les exécuter, on ne doit délibérer que sur cette proposition. On a dit qu'il fallait attendre la réponse du pape , maison n'en a pas besoin pour l'exécution des décrets.

^ «... Dans quel siècle sommes-nous donc? croira-t-on que ce soit dans le dix-huitième siècle que les évoques nous disent qu'ils ont les mains liées, qu'ils ne peuvent rien faire par eux-mêmes? Il est bien surprenant qu'à la fin du dix-huitième siècle des évoques de France prétendent ne pouvoir rien faire sans l'autorité du pape ! le pape est le centre de notre foi, le chef suprême de l'Église, mais quel droit auraitil dans le royaume? Comme évoque, il est évêque de Rome ; il n'a pas plus de pouvoir qu'un autre évêque n'en a dans son diocèse. On sait au reste comment le Pape est arrivé au degré de puissance contre lequel nos pères n'ont cessé de réclamer, qu'ils ont toujours regardé comme une usurpation... »

Et là-dessus, Camus se lança dans une longue discussion qui avait pour but de prouver que le pape n'avait aucune primauté de juridiction. La doctrine de Camus n'était pas gallicane, n'était pas janséniste, puisque les jansénistes d'Utrecht eux-mêmes n'osaient pas dénier ouvertement au pape la primauté de juridiction, elle était protestante I II disait, pour rassurer les niais, que le pape est le centre de la foi et le chef de l'Église, mais il anéantissait complètement sa protestation, en disant que le pape n'est rien en France, que c'est un évêque comme un autre. Or

qu'est-ce qu'un chef qui ne peut absolument rien commander? Qu'est-ce que ce centre de notre foi vers lequel nous n'avons pas le droit de nous tourner lorsque notre conscience est alarmée? Le pape, dans le système de Camus , n'a qu'une primauté d'honneur, sans la moindre autorité : au lieu d'une mitre , il porte une tiare, et jouit d'un simple droit de préséance sur l'épiscopat. Camus avait du reste dans ses écrits en faveur de la constitution civile professé ouvertement la doctrine réprouvée de tout temps par l'Église de l'égalité des apôtres, et celle de l'égalité des évoques , et c'était en invoquant cette dernière doctrine qu'il avait obtenu de l'Assemblée la suppression des archevêques. Tel était le théologien que la Constituante prenait pour guide. Après avoir ressassé toutes les erreurs qu'il avait avancées dans les précédentes discussions, il s'écria :

a L'Assemblée nationale de France a la faculté ^ la malheureuse faculté de recevoir, ou de ne pas recevoir la religion catholique ; mais elle s'en est servie de cette faculté pour l'adopter; et la religion sera respectée; vous aurez des évoques, vous aurez des métropoles, et je mets en fait que jamais elle n'a été autant respectée qu'elle le sera désormais... »

Le prophète chez Camus était à la hauteur du théologien. 11 refusa cependant d'adopter le projet de Mirabeau. L'article sur la confession lui parut présenter de grands inconvénients. L'Assemblée lui donna gain de cause en votant le projet des comités.

Le décret du 27 novembre ne fit qu'augmenter l'état de trouble et de malaise dans lequel notre nîalheureuse patrie vivait depuis longtemps. Les révolutionnaires, violents ou modérés, poussèrent des cris de triomphe et redoublèrent d'insolence à regard des catholiques que ce décret soumettait à leur despotisme et à leurs vexations. Ceux-ci ne se laissèrent point abattre par un vote qui n'était que trop prévu , et les mandements , les brochures, les protestations se multiplièrent en attendant la sanction royale. Avant de se séparer complètement de la révolution, plusieurs évoques eurent soin de lui rappeler que c'était elle qui les y contraignait. L'évoque d'Avranches invita les autorités locales à ne pas oublier que le jour de la fédération il avait prêté le serment civique, et remis sa restriction sur le

spirituel au procureur de la commune. L*cvôque de Digne ( 19 décembre) écrivait aux administrateurs qu'il avait d'abord prêté le serment civique , mais que sa conscience ne lui permettait pas de prêter le serment prescrit par le décret du 27 novembre. L'évéque de Langres, M^' de la Luzerne, qui ne fut jamais suspect d'ultramontanisme , était le 8 décembre privé de son traitement, ainsi que ses chanoines, pour ne s'être pas conformé aux décrets. L'évéque de Tulle offrit de prêter son serment avec restriction, et le département envoya contre lui une adresse furibonde à l'Assemblée.

«... Tonnez, législateurs français, lancez vos foudres sur tous les rebelles, vous êtes à temps de prévenir de grands maux ; mais si vous tardez plus longtemps, la torche de la guerre civile est allumée dans nos malheureuses contrées. »

Sous prétexte d'établir la paix et la tolérance , on réclamait la persécution, et sous prétexte d'éviter la guerre civile, on réclamait à grand cris des mesures qui devaient l'amener infailliblement. Ainsi le conseil général du département de l'Aisne félicitait l'Assemblée de son décret du 27 novembre,

« Enfin, disait-il, le jour de notre triomphe, et celui de la chose publique est arrivé. Les corps administratifs n'auront plus à redouter une résistance funeste, et les mécontents ont perdu pour jamais l'espoir de ramener de nouveaux troubles et de nouveaux malheurs. »

L'évéque de Rennes avait déclaré qu'il fallait attendre la décision du pape. Le conseil général du département prit un arrêté ainsi conçu :

«... Considérant que l'autorité du pape ne peut s'étendre que sur des choses purement spirituelles, et non sur les lois civiles du royaume ; que son approbation ou son improbation à la constitution civile du clergé étant absolument indifTérente, rien ne peut arrêter la promulgation du décret du 27 novembre qui indique les mesures éprendre pour l'exécution des décrets des i2 et i 4 juillet : arrête que l'Assemblée nationale sera suppliée de demander au roi la sanction et l'envoi dans les départements du décret du 27 novembre, afm de détromper les peuples sur la prétendue nécessité du concours de l'évoque de Rome à l'exécution d'une partie des lois civiles de l'État : charge son président d'adresser par le courrier de demain la présente dclibé-

ration à M . hî président de rAssemblée pour en assurer le succès le plus tôt possible... »

Presque tous lesévêques furent ainsi dénoncés à rAssemblée, à cause de leur résistance à la constitution civile. Les révolutionnaires couraient à la persécution du catholicisme avec la plus entière confiance. [Ils étaient 'sûrs de la populace des villes et espéraient ainsi venir à bout de toute résistance. Les campagnes auraient dû cependant leur inspirer quelques inquiétudes; elles avaient vivement protesté contre la réduction des cures , et quelquefois elles avaient été plus audacieuses encore. Les comités de l'Assemblée ne l'ignoraient pas. Nous citerons seulement une protestation très-caractéristique qui fut envoyée au comité des rapports en décembre 1790.

Le département de la Somme avait demandé aux municipalités des renseignements sur la vente des biens nationaux. La municipalité de Montigny-lcs- Jongleurs, district de Doullens, lui écrivit en ces termes :

«... Nous n'avons qu'un curé qui nous est utile pour le salut de nos dmcs. Nous n'avons point cru en nommant les états généraux , ni le département ni le district, de leur donner l'autorité de primer sur nos trcs-digncs prêtres, ni sur leurs biens, qui leur sont aussi antiques et même plus antiques que les nôtres. Nous avons cru nommer des gens de justice, et ils se disposent à vendre des biens qui ne leur ont jamais appartenu, non plus qu'à nous ; ils ont donc la même autorité de vendre les nôtres. Si Ton vend ces sortes de biens, on va diminuer un grand revenu à l'État, et le subsiste du pauvre, et tout va tomber sur le citoyen à payer et à soutenir. Souvenez-vous que vous n'êtes que nos organes. Signé : Lefébure, maire; Leblond, BiUon, Le Boy, Goguct, Cordier, Vasseur... »

L'incorrection du style prouve que cette lettre est bien l'œuvre de ces paysans et que personne ne l'a rédigée en leur nom. Le département l'envoya à l'Assemblée (20 décembre;), et l'invita à prendre des mesures sévères contre a cette espèce d'insurrection » . Cette municipalité avait refusé également de donner aucun renseignement sur ses biens communaux , el aucun habitant ne s'était fait inscrire sur les registres de la garde nationale (1).

(1) La lettre da département porte celte mention : « Renvo>é au comité des

Après le vote du décret du 27 novembre , le roi se trouva dans le môme embarras et le pays dans la môme attente qu'après le vote définitif de la constitution civile. La situation s'était encore aggravée; l'infortuné Louis XVI s'était mal tiré d'un mauvais pas, pour retomber dans un pire. Au mois de juillet i 790 il fallait être bien peu perspicace pour espérer que les passions antireligieuses pourraient se calmer bientôt , mais au mois de décembre il devenait parfaitement clair que la persécution était votée et que le parti révolutionnaire voulait à tout prix l'exercer. Un refus de sanction à cette époque était encore plus dangereux que cinq mois auparavant , et cependant on ne pouvait plus se. faire la moindre illusion : sanctionner le décret du 27 novembre , c'était commencer une persécution dont personne ne pouvait prévoir la durée. Le roi était dans une horrible anxiété; quelque parti qu'il prit, les conséquences devaient en être déplorables (1). Comme tous les caractères faibles et indécis, il refusa encore de se rendre à l'évidence, et essaya de tourner la difficulté. Il avait demandé à l'archevêque d'Aix, M^^ de Boisgelin, de lui indiquer dans un mémoire confidentiel les dernières concessions auxquelles l'Église pouvait se résigner pour éviter le schisme et la persécution. L'archevêque d'Aix lui apporta le l*'' décembre un mémoire qui porte l'empreinte d'un découragement profond. La situation était déplorable sans doute , mais ce respectable prélat se trouvait encore sous l'influence du coup que le décret du 27 novembre lui avait porté.

rapports, avec prière de s'en occuper et d^en rendre compte promptement à rAssembiée. Paris, le 30 décembre 1790 ; » signé Voidel. La réponstt du comité du département devait être intéressante, malheureusement le modèle n*en a pas été conservé.

(1) « L'Assemblée, dit M. de Pressente qui ne peut être suspect en pareille matière, Pavait réduit à Textrémité tout en ébranlant de la manière la plus grave l^édifice constitutionnel qu'elle élevait à ce moment même. Le veto royal fut, comme on le sait , le ferment des terribles émeutes qui éclatèrent Tannée suivante et abouUrent au 10 août et au jugement du prince. Ainsi ce fut la dictature assumée par TAssemblée dans les questions religieuses qui inaugura la crise sanglante où la grande victime sacrifiée, fut après tout la liberté avilie et supprimée par tant d'attentats. • P. 146.

LA PERSÉCUTIOîf DÉCRÉTÉE. 337

«... 11 est peut-être à craindre, dit ce mémoire, que les bruits de Turin n'influent sur la cour de Rome, on se fait des illusions, on espère dans Topposition unanime du clergé de France; il y a 44,000 curés, quelle sera la faible proportion de ceux* qui ne seront pas retenus par la crainte ?... »

L'archevêque d'Aix calomniait involontairement le clergé du second ordre; sans doute certains curés avaient trahi scandaleusement la cause de la religion pour acquérir de la popularité et des honneurs ; sans doute beaucoup de prêtres du clergé paroissial s'étaient montrés trop envieux du haut clergé, avaient applaudi d'une manière inconsidérée aux attaques dont il était l'objet, et avaient paru jusqu'alors faire bon marché des confiscations et des empiétements de l'Assemblée, pourvu qu'ils y gagnassent un bon traitement ; mais ce n'était pas une raison suffisante de craindre qu'un petit nombre de curés seulement eût assez de courage pour lutter contre un schisme déclaré.

L'archevêque dans son mémoire montrait un louable désir devoir la paix régner toujours en France, a On pense, disait-il, que le peuple serait en mouvement pour la relicrion : ce serait un grand mal , il n'y a rien que les évêques doivent faire pour rempêcher... » Il allait en effet, de son propre aveu, jusqu'à la dernière limite des concessions, et bien des évêques, malgré les dangers qui les environnaient , n'auraient pas cru en conscience pouvoir aller si loin. Le projet qu'il présentait ressemblait singulièrement à celui qui avait été envoyé au cardinal de Bernis, et on devait l'offrir à l'acceptation du pape, a en attendant qu'il soit fait un arrangement définitif, et se réservant de faire une réponse ultérieure sur les articles non répondus, ou répondus provisoirement. » Ces restrictions et ces réserves ne signifiaient absolument rien , et reposaient sur des espérances chimériques. La persécution était inévitable, il fallait lui tenir tête dignement et résolument.

Le retard apporté à la sanction du décret irritait les Constituants; c'était un blâme timide, et de plus il donnait un peu de temps aux catholiques pour se préparer k la persécution. On répétait partout que lar éponsedu pape allait arriver; mais, loin de souhaiter une réponse favorable, l'Assemblée désirait vivement voir son décret exécuté avant que la cour de Homo eiil rien décidé. Elle s'était proclamée la législatrice de TÉgliàe,

elle avait une fois de plus, en applaudissant le discours de CamuS) déclaré que le pape ne pouvait exercer sur les catholiques de France aucun pouvoir efTectif : il fallait que les croyants s'inclinassent devantses réformes religieuses, uniquement parcequ'elles venaient d'elle et d'elle seule. Elle s'illusionnait assez pour croire que l'indifférence et la crainte détermineraient Timmense majorité des catholiques à se soumettre. Si le pape donnait son consentement avant la sanction du décret, on dirait que ce consentement avait été la cause unique de la soumission de tous les Français à la loi nouvelle, et TAssemblée tenait à montrer à l'univers qu'elle seule avait autorité sur leurs consciences, et que l'acceptation de la cour de Rome ne pouvait exercer d'influence que sur une très-petite minorité ; car elle craignait encore, malgré toute vraisemblance, que le pape n'accueillît les propositions de Louis XVI, et elle ne pouvait pas concevoir que personne fût capable de s'exposer aux plus grands périls pour l'intégrité de la foi.

Le décret du 27 novembre eut tout de suite les conséquences les plus regrettables , non-seulement en religion, mais en politique. Louis XVI dès ce moment perdit tout espoir de se réconcilier avec la révolution et ne vit plus dans les membres de la majorité que des fanatiques, soucieux avant tout d'opprimer la conscience de ses sujets et la sienne propre. Ce fut alors seulement qu'il adopta avec l'Assemblée une politique tortueuse , caressa des projets de fuite , et écrivit aux souverains étrangers pour s'assurer leur appui. Le 3 décembre , quelques jours après le vote de la loi du serment , il demandait du secours au roi de Prusse. L'Assemblée dans sa frénésie anticatholique jetait sans y penser la France dans une crise où la Constitution élaborée en 1790 et 1791 allait périr misérablement.

Il fallait que le malheureux monarque sanctionnât bien vite la loi du serment sans qu'il fût question du pape. L'Assemblée ne cessait de réclamer impérieusement la sanction. Le 23 décembre, sur la proposition de Camus, elle vota que son président serait chargé de demander au roi pourquoi le décret du 27 novembre n'était pas encore sanctionné. Le même jour, à la séance du soir, le président (d'André) lut à l'Assemblée la'réponse que le roi lui avait faite, o Le décret du 27 novembre , avait dit Louis XVI, n'étant qu'une suite du décret du mois de juillet, il ne peut rester aucun doute sur mes intentions , mais il m'a

paru mériter la plus grande attention dans son exécution... » Il exprimait ensuite son désir de voir la constitution civile s'établir sans troubles, et invitait l'Assemblée à avoir pleine confiance en lui. Cette lettre annonçait seulement que la sanction serait donnée plus tard. Camus la réclama immédiatement avec beaucoup d'âpreté. Le roi espérait encore la ratification du pape sous certaines conditions , et Camus n*en voulait à aucun prix. Cette fois il fut encore plus explicite que le 28 novembre, et tonna contre l'archevêque de Reims et tous les prélats qui déclaraient ne pouvoir prêter serment sans l'autorisation du pape.

tt Les évoques, dit-il, déclarent qu'ils attendent la sanction de celui qu'ils appellent le souverain pontife dans TËglise , comme s'il y en avait un autre que Jésus-Christ^ son fondateur... »

C'était bien cette fois du protestantisme tout pur. Un membre de la droite lui demanda ironiquement de quelle religion il était. Dans son discours du 27 novembre, Camus avait daigné appeler le pape le chef de l'Église , tout en déclarant que ce chef ne pouvait diriger que son propre diocèse. Il paraît qu'en lui accordant ce vain titre il avait, pour faire des dupes, dissimulé sa véritable opinion, qu'il laissa échapper ce jour-là. On voit que ces prétendus jansénistes en étaient arrivés à un protestantisme épiscopal dirigé par l'État, comme en Angleterre et en Suède. Camus insista encore sur la nécessité d'appliquer la constitution civile , et prétendit que les biens nationaux ne se vendraient pas ou se vendraient mal si le décret du 27 novembre n'était pas appliqué. Cet argument avait une grande valeur aux yeux de beaucoup de gens qui n'étaient point tourmentés par le fanatisme antireligieux. La vente des biens du clergé devait sauver l'État, disaient les révolutionnaires, et ils prêchaient partout avec une impudence admirable que la constitution civile était indispensable pour assurer le succès de cette merveilleuse opération , que les finances de l'État seraient ruinées si la constitution civile était modifiée dans un sens catholique. Ils parvinrent ainsi en alarmant certains intérêts à grossir le nombre des partisans de la persécution.

Camus finit en demandant à l'Assemblée d'envoyer au roi une

nouvelle députation. Toulongeon demanda un court délai tout en protestant de son mépris pour l'autorité pontificale.

« Aucun de nous, dit-il, n'a connaissance officiellement de Tenvyi d'un courrier à Home, cette nouvelle ne doit donc pas guider noire délibération, et j'ajoute que si nous étions instruits de cette déuiarche, 71011S devnons précipiter 2)Iutijt qu'arrêter notre décision. En effet, messieurs, nous n'avons rien de commun avec elle , la cour de Rome ne peut avoir aucune influence sur la législation française... »

Après s'être encore vivement défendu de reconnaître au pape aucun droit à être consulté, il soutint qu'il fallait malgré tout avoir égard aux scrupules de certains fidèles , et qu'on pouvait bien altendre quelques jours.

«... La chose publique n'est point en danger (on crie à gauche : Elle y est ! ). Si elle avait été réellement exposée vous n'auriez pas accordé de délai. Dans les circonstances actuelles, cinq à six jours ne peuvent la comi)roraetlre, surtout en consultant les expressions de la lettre du roi. »

Duquesnoy déclama contre ces factieux , ces fanatiques qui s'opposaient aux décrets de l'Assemblée, et déclara bien haut qu'ils devaient être exécutés sans le concoui's d'aucune puissance étrangère. Mais puisque le roi annonçait qu'il allait faire exécuter le dernier décret (quelle année? lui cria-t-on à gauche), on pouvait attendre. Camus et Chasset firent beaucoup de bruit parce que la lettre du roi n'était pas signée, et demandèrent que l'Assemblée exigeât de lui une réponse écrite et signée. Une vive discussion s'engagea là-dessus, et l'Assemblée vota cette proposition. La lettre fut renvoyée au roi, qui la signa docilement et se vit dans la nécessité de se prononcer. Il consulta encore plusieurs personnes, notamment M*' de Boisgelin, qui tout éperdu lui donna les plus timides conseils. L'éloquent rédacteur de l'Exposition des principes dut plus tard se féliciter de n'avoir pu exercer alors une influence quelconque sur la marche des événements. Cependant l'agitation était vive et des rassemblements tumultueux se formaient dans Paris; on craignait une nouvelle journée du 6 octobre. On annonça au roi que les faubourgs allaient peut-être s'insurger. « Peu m'importe, réponditil, si on en veut à ma vie, j'en suis bien las. — Vos jours, lui

disait-on, ne sont pas en danger, mais ceux de tout le clergé que votre hésitation va livrer à la fureur populaire... » Ainsi il fallait organiser la persécution pour empocher le clergé d'être victime ! Louis XVI s'entendit plus tard inviter à le déporter en masse, en vertu de ce beau raisonnement, et il dut bien regretter à tous les points de vue d'en avoir tenu compte une fois. Il avait assez de courage pour résister, mais trop peu de décision pour résister à temps. Il espérait d'ailleurs recouvrer un jour une partie de son autorité , et pour mettre sa conscience en repos il se regardait comme ne jouissant pas d'une liberté suffisante , et ne se croyait pas responsable de son acceptation. Il envoya donc sa sanction à l'Assemblée dans une lettre empreinte d'une grande humilité :

«...J'ai fait plusieurs fois connaître à l'Assemblée nationale , disait-il , la disposition invariable où je suis d'appuyer par tous les moyens qui sont en moi la constitution que j'ai acceptée, et juré de maintenir... Si j'ai tarde à prononcer l'acceptation sur ce décret, c'est qu'il était dans mon cœur de désirer que les moyens de la sévérité pussent être prévenus par ceux de la douceur, c'est qu'en donnant aux esprits le temps de se calmer, j'ai dû croire que l'exécution de ce décret s'effectuerait avec un accord qui ne serait pas moins agréable à l'Assemblée qu'à moi; j'espérais que ces motifs de prudence seraient généralement sentis, mais puisqu'il s'élève sur mes intentions des doutes que la droiture connue de mon caractère devrait éloigner, ma confiance en l'Assemblée nationale m'engage à accepter... »

Cette lettre par laquelle Louis XVI semblait se réduire au rôle d'une machine destinée à sanctionner bien vite les décrets de l'Assemblée fut naturellement interrompue par de Tifs applaudissements. Le malheureux monarque , qui méditait déjà une évasion, avait dit le même jour: a J'aimerais mieux être roi de Metz que de demeurer roi de France dans une telle position, mais cela finira bientôt... n II eût été bien plus digne de refuser la sanction. En acceptant la constitution civile, il avait commis une première faute , mais la discussion du décret du 27 novembre lui avait certainement enlevé toute illusion, et il fallait refuser énergiquement. Sans doute Louis XVI ne pouvait pas prévoir l'avenir, mais il était déjà évident que les choses n'en resteraient pas là, que l'établissement de TÉglise constitution-

nellc provoquerait de vives résistances, et par suite des décrets encore plus intolérants et auxquels il serait encore plus pénible d'accorder la sanction et plus dangereux de la refuser.

De tous les discours que Mirabeau a prononcés sur les questions religieuses, celui du 27 novembre est le plus célèbre et a le mieux frayé la voie aux proscripteurs. Mais pour avoir été ce jour-là plus violent encore que d'habitude, il n'en est pas moins resté conséquent avec lui-même et avec les doctrines qu'il a toujours soutenues devant la Constituante. Nous ne prétendons point qu'on ait tort de l'appeler un homme de génie, mais nous croyons avoir le droit de soutenir que ce grand orateur n'a fait preuve dans les discussions religieuses ni de génie ni de sens politique, mais seulement du plus grossier fanatisme anticatholique. Lorsqu'on lit ses déclamations sur la constitution civile, on éprouve une pénible impression mêlée de surprise. Que de tels discours aient produit un grand effet sur la Constituante, qu'ils aient été souvent interrompus par des applaudissements frénétiques, nous n'avons pas besoin du Moniteur pour le savoir. Ils reflétaient trop bien les passions de la majorité pour ne pas valoir à l'orateur les triomphes les plus éclatants. Mais on y chercherait inutilement une connaissance même superficielle de la matière en discussion, et une théorie raisonnable sur les rapports de l'Église et de l'État. Ceux auxquels Mirabeau s'adresse n'écoutent que leurs passions contre le catholicisme et ses ministres : ils veulent abaisser la religion, lui ôter toute influence sur les âmes en ''asservissant le clergé ; tout moyen leur est bon pour y parvenir, et le reste leur importe peu , car ils ne font pas une loi, à proprement parler; ils veulent frapper, flétrir, enchaîner l'Église. Mirabeau était bien l'homme d'une telle Assemblée : son éloquence la transportait, parce qu'elle faisait appel dans un magnifique langage aux passions qu'elle sentait gronder dans son sein. Son rôle était bien simple; il consistait à soutenir constamment ces deux thèses : l'omnipotence de l'Assemblée en toute matière , et la nécessité pour la France d'avoir un clergé servile , qui dans ses prônes , ses mandements, et même dans ses confessionaux, travaillerait surtout à faire de la politique révolutionnaire ; et son triomphe était assuré auprès de l'Assemblée et des tribunes I La contradiction à ces deux idées, ou à une seule d'entre elles, faisait sortir de sa bouche un flot d'invectives. On était alors bien reçu

LA FERSÉCDTION DÉCBÉTÉE. 343

à parler des droits de la conscience , du danger de détourner de la révolution tant d'esprits honnêtes, et d'engager le pays dans une impasse dont il ne pourrait sortir qu'à force d'arbitraire et de proscriptions I Gomme la majorité dont il était l'organe , il n'a voulu rien écouter, rien prévoir : sans doute l'Assemblée n'avait pas besoin de Mirabeau pour commettre de lourdes bévues dans les questions religieuses ; mais sans lui elle aurait beaucoup hésité à voter le fatal décret du 27 novembre. L'éloquence passionnée du tribun l'a entraînée, et la persécution a été décrétée. Après tout , la révolution en a peut-être encore plus souffert que la religion I

Il n'y a en réalité dans les discours de Mirabeau sur la constitution civile que de furieuses invectives contre le clergé. Lorsqu'il essaye de discuter sur la religion, lorsqu'il reproduit quelques-uns des arguments de ses compères les jansénistes , il est mal à son aise, la théologie de Grégoire et de Camus en passant par sa bouche perd toutes ses habiletés. L'admirable netteté de son esprit ne lui permet pas d'embrouiller savamment les questions, il débite mal sa leçon, et compromet sa cause. Aussi rr vient-il bien vite à l'invective. S'en est- il toujours adroitement servi? Nous ne le croyons pas. Mirabeau tonnant contre les vices du clergé, et célébrant avec emphase la pureté de la primitive Église, que la constitution civile va ramener en France, produit le plus singulier effet. Il ne faut sans doute pas pénétrer trop avant dans la vie privée des hommes politiques, ni leur refuser le droit d'être meilleurs à la tribune que dans leur existence de tous les jours; mais cependant il faut bien reconnaître qu'un homme d'État, d'une irréligion et d'une immoralité bien connues, et qui s'est fait une célébrité par ses aventures scandaleuses, doit, sous peine de se rendre ridicule, ne pas trop insister sur les accusations d'immoralité qu'il platt à son parti de lancer contre ses adversaires, et laisser ce soin à des alliés moins compromis. C'était la mode alors de célébrer emphatiquement certaines vertus et de se livrer, à la connaissance de tout le monde, aux vices les plus opposés ; Mirabeau la suivait fidèlement , mais il a dépassé de beaucoup l'effronterie de ses contemporains. Eh quoi, pouvail-on s'écrier, a SaQl est-il parmi les prophètes, estce que pour le ravisseur de madame de Monnier le chemin de l'Assemblée a été le chemin de Damas? » Nullement : cet amour sul)it de la morale et de la primitive Église a surgi tout à coup

3i4 CONSTITUTIO:^ CIVILE DU CLERGÉ.

pour les b(*soins de la cause. Ce vieux pécheur, usé par la débauche, a moins que jamais envie de se faire ermite! il a beau aspirer, en séance publique, après le retour de la pureté des temps primitifs, comme le cerf altéré du psalmiste soupire après les eaux limpides des fontaines; avec cet amour subit de la pureté et de l'austérité , il ne rappelle point Alcestç tonnant contre les bassesses humaines, mais bien plutôt Tartufe offrant d'un air béat son mouchoir à Dorine.

Mais s'il est impudent quand il parle morale, il est aussi bien maladroit. D'où vient donc sa colère puritaine contre les évéques? De ce qu'ils n'acceptent pas la constitution civile; s'ils s'y rallient Mirabeau les tien l quittes de toutes ses tirades, et va célébrer aussitôt leur patriotisme et leurs vertus. Il a cependant pour alliés un Talleyrand, un Jarente, un Loménie, en un mot les pires de leur ordre , des hommes qui méritent pleinement les accusations d'esprit mondain et d'immoralité qu'il jette à la face de tout l'épispopat, et il ne comprend pas que toutes ces invectives retombent lourdement sur ses meilleurs alliés, sur les soutiens de son Église. L'Assemblée subissait le joug des tribunes, et ses orateurs en étaient venus à parler pour elles; aussi ce singulier réformateur a-t-il péroré sur la morale et la primitive Église avec une effronterie qui n'aurait jamais été tolérée autre part. Dans une assemblée trèshostile à la religion, mais indépendante de son auditoire, Mirabeau, tonnant avec fureur contre le relâchement des mœurs du clergé , et se posant en restaurateur des vertus des premiers siècles du christianisme, aurait vu tout de suite le sourire sur les lèvres de ses auditeurs, et se serait bien vite arrêté, car il aurait compris qu'il se rendait ridicule fort inutilement. Mais devant la Constituante et ses tribunes, eùt-il été l'auteur de Faublas^ il pouvait, sans faire rire, parler vertus et pureté avec autant et plus d'autorité qu'un saint Louis de Gonzague ; car un saint Louis de Gonzague aurait bien excité la risée des philosophes !

Quand on lit attentivement ces discours de Mirabeau, et qu'on n'y trouve ni érudition, ni sens politique, ni la moindre prévision des dangers d'une persécution , on est porté naturellement à croire que le fanatisme antireligieux l'entraînait complètement. £h bien, tout en déclamant comme un énergumène à l'Assemblée, il jouait en secret avec la cour et certains évéques la comédie de la modération dans un but

LA PERSÉCUTION DÉCRÉTâE. 345

intéressé. Il était depuis quelque temps en relation avec Louis XVI et recevait son argent. Il ne pouvait rien faire de plus désagréable au roi que de pousser à la persécution religieuse. Il le fit pourtant; nous avons vu avec quelle violence et avec quel succès. Mais comment Louis XVI prendrait- il la chose? n'allait-il pas rompre des rapports si' avantageux pour un prodigue comme Mirabeau ! Le 26 novembre au matin, avant de présenter à l'Assemblée son projet de décret , il écrivait au comte de la Marck la lettre suivante :

« Avertissez Tarchevôque , mon cher comte , que le décret des comités réunis contre le clergé est en 34 articles (1), bien superlatives, bien âpres, bien violents, et dont pas un seul ne va réellement au fait. Je ne connais point le rapport; avertissez que le mien est en cinq purement de précaution, purement comminatoire, sans terme fatal, tandis que le plus long répit du comité est de huit jours, et tout autrement décisif et muselant le clergé. Ma mesure est infiniment plus douce, et tellement , que le plus réfractaire d'entre eux a son échappatoire. Les deux seuls à qui j'ai pu insinuer un peu de français, l'abbé de Pradt et l'évêque de Perpignan, m'ont bien entendu. Il importerait que les autres fussent avertis qu'un discours plus ou moins vigoureux ne doit pas détourner la vue du décret, parce qu'en dernière analyse il n'y a que cela qui reste, et que cela qui agisse. Ce n'est qu'en se tenant dans une certaine gamme qu'on peut au milieu de cette tumultueuse Assemblée se donner le droit d'être raisonnable. Ils n'en seront pas à l'a, b, c de la conduite, tant qu'ils ne sauront pas cela. Au reste l'occasion est trop grande, et le fait trop important pour que l'on puisse hésiter. Les deux armées sont en présence. Si l'on veut nous pousser à une guerre religieuse, je dois m'y opposer. Si l'on ne le veut pas, entre eux tous, ils ne trouveront pas une mesure aussi pacifique, négociatrice et conciliante que la mienne. Voulez-vous que j'aille ce matin vous montrer mon décret... » (2).

Il fallait toute l'effronterie de Mirabeau pour soutenir que son projet était plus doux que celui du comité, et laissait aux plus réfractaires une échappatoire. Nous avons déjà établi qu'il renversait au contraire tous les plans de négociation de Louis XVI et que son application eût été aussi désastreuse

(1) Depuis réduits à dix.

(2) Correspondance de Mirabeau avec le comte de la Marck^ par M. de Bacourt, tome II, p. 360 et suir.

que celle du projet des comités. Lorsque Mirabeau met au défi de trouver une mesure a aussi pacifique , négociatrice, et conciliante que la sienne, » on ne peut que hausser les épaules.

L'archevêque de Toulouse répondit au comte de la Marck qu'il ne pouvait aller au rendez-vous demandé, et qu'il désirait fort que Mirabeau pût inoculer la modération à l'Assemblée. Au lieu d'un modérateur elle entendit un énergumène. Aussi l'archevêque écrivait-il le lendemain : a Le discours de Mirabeau m'a paru encore plus détestable que lorsque je l'ai entendu. » Il avait réfléchi sur l'odieuse duplicité du personnage.

Mirabeau n'agissait de la sorte que parce qu'il voulait à la fois satisfaire ses passions antireligieuses et conserver ses rapports avec la cour. C'est dans ce but intéressé qu'il a essayé de donner le change à Louis XVI sur ses intentions. S'il avait soutenu franchement le projet des comités, il se serait peut-être brouillé avec lui. Il a donc présenté un projet tout aussi perfide , tout aussi persécuteur, et en a profité pour accabler d'outrages le clergé français; après avoir ainsi donné libre carrière à son fiel, et flatté les passions révolutionnaires, il est venu dire hardiment à la cour : o Si j'ai présenté un projet de loi qui vous a déplu, du moins je n'ai pas soutenu celui des comités, et je n'ai du reste agi ainsi que pour tendre un piège adroit à l'Assemblée. » Après *avoir vilipendé les évéques devant la Constituante il la critiquait en secret auprès du roi et des évêques, et toujours soucieux de son double rôle il les priait de ne pas s'effaroucher d'un discours vigoureux » , et pour toucher toujours son argent il s'efforçait de persuader aux prélats que si, à la tribune il les traînait dans la boue , c'était pour jouer l'Assemblée (1).

(1) Mirabeau, pour se justifier auprès de la cour de son discours sur le pillage de la maison du duc de Castries, avait déjà fait preuve de la plus insigne mauvaise foi. 11 avait obtenu la parole en disant quUl allait parler contre les pillards , et avait pris leur défense de U manière la plus scandaleuse. Cet odieux discours était fait pourie brouiller complètement avec la cour, mais il résolut de payer d'effh>nterie. Rien de plus curieux que ses prétendues explications. Tout son discours n'était fait, selon lui, que pour déconsidérer les Lameth et pousser systématiquement au pire. On s^ndigne qn^il ait fait Téloge des pillards, mais si le peuple, flatté par ces éloges, fait de nouvelles insurrections, le blâme en retombera sur La Fayette , « ce héros, ce profond politique et militaire consommé, qui avec trente ou quarante mille hommes, ne peut contenir trente brigands. Puisqu'on fonde quelque espoir, non pas de contre-révolution^ mais de contre-constitution sur le mëcooten-

En effet depuis ce jour il entreprit de persuader à la cour que s'il poussait l'Assemblée à des mesures de violence contre le clergé, c'était uniquement pour la déconsidérer (1). De deux choses l'une; ou bien il était sincère; on a le droit de dire alors qu'il avait adopté une politique insensée : ou bien il mentait, et jouait par conséquent le rôle le plus odieux. On le mépriserait moins si on pouvait le regarder comme un homme absolument dominé par le fanatisme ; mais quand on le voit se livrer à ces honteux manèges afin de ménager d'un côté une popularité malsaine, de l'autre les largesses royales, qui lui étaient nécessaires pour la satisfaction de ses goûts désordonnés , quel que soit le génie de cet homme, on ne peut s'empêcher de sentir pour lui le plus profond dégoût, car sa conduite fut celle d'un Tartufe, peut être d'un Judas I

tement des bons citoyens, croit-on que les excès continuels, non de rAsscrablée, qui peut donner un autre résultat» mais du peuple y soient un obstacle ? Enfin, si Ton était un jour forcé de faire un manifeste contre les causes de l'anarchie, regarderait-on les insurrections de Paris comme d'inutiles matériaux ? »

«t Moi, Tami des Lameth , on m'entend si peu que j'ai cru les perdre!.. « 11 soutient qu'il n'en a parlé que pour faire connaître les excès de leurs partisans. « Est-ce que je ne dis pas : Voyez leurs amis, des incendiaires; et à ceux qu'ils (égarent : Ils sont assez forts pour devenir vos tyrans. » ( Correspondance de Mirabeau avec le comte de la Marck, tome II, p. 337.)

Cette lettre est tout simplement admirable d'impudence. Mirabeau pour l'affaire de l'hdtel de Castries prétend, comme pour la constitution civile, qu'il a voulu pousser au pire. Son explicaUon, si elle était vraie, nuirait à sa réputation de profond poliUque.

(1) Mirabeau allant en secret de la cour à l'Assemblée, disant à l'une pis que pt'ndre de l'autre, et recevant de chacune d'elles ce qu'elle peut lui donner, fait penser non pas à don Juan entre les deux paysannes ( il n'en voulait pas à leur argent), mais à Pun des personnages les plus célèbres du Uiéàtre du dix-huilième siècle, au Chevalier à la mode de Dancourt, qui courtise à la fois la vieille baronne et madame Patin, les berne toutes deux, et se fait donner des pistoles par l'une et par l'autre.

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