CHAPITRE VIII
I. État des esprits à la Gn de Tannée 1790. — Grande confiance de la plupart des révolutionnaires dans le succès de la constitution civile. — On veut dans certaines localités que les curés soient nommés i^ar les habitants et non par les électeurs de district.
II. Audace des municipalités; leiir insubordination envers les autorités supérieures. — Excès commis par la garde nationale. — Les verts et les bltnis de Saint-Chinian. —- Les Jacobins de Cambrai. — Excès commis le jour de la Fédération. — Les municipalités et le secret des lettres. — La municipalité de Saint-Aubin s'empare des papiers de deux ambassadeurs. — Ar^ i-estations arbitraires. — Le sieur Richard et la municipalité d'Exoudun.
— Le directoire du Calvados et le comité des rapports. — Troubles et pillages dans les campagnes. — Lettre curieuse sur Tétat de la province adressée de Niort au député Alquier. — Meurtra a Saint-Étienne. — Inertie de la garde nationale. — Incendies de châteaux.
m. Discours de Tavocat Pascalis à Aix, lors de la suppression du parlement.
— Fureur des révolutionnaires. — De concert avec les autorités, ils l'accusent de conspiration. — Fondation à Aix d*un cercle modéré. — Irritation des Jacobins. — Les autorités agissent comme si elles croyaient à une conspiration. — Le cercle attaqué par les clubistes. — Résistance des officiers de Lyonnais. — M. de Guiraman blessé. — Pascalis est arrêté sans ordre légal. — On fait venir des gardes nationaux de Marseille. — Une foule de brigands armés vient à leur suite. — Les autorités les accueillent. — Les brigands ainsi que la populace demandent la tête de Pascalis. — Trois municipaux signent Tordre de le livrer aux assassins. — Il est mis k mort avec M. de la Roquette. — M. de Guiraman et égorgé ensuite. — Les massacres d'Aix excitent une horreur universelle. — Les autorités cherchent à atténuer Todieux de leur conduite, et à faire croire que leurs victimes ont provoqué la populace. — Persécutions éprouvées par Lieutaud à Marseille, Granet à Toulon comme complices de la prétendue conspiration de Pascalis. — Longues souffrances des accusés. — Impunité des assassins. — Sur le rapport du comité des recherches TAssemblée met en liberté tous ceux qui sont accusés d^ètre complices de Pascalis. — Ce décret est e\éculé avec beaucoup de peine.
Le pays venait de suivre avec une grande attention les discussions de l'Assemblée sur la constitution civile. Les croyants en avaient été navrés, les philosophes ravis. Quelques esprits vraiment politiques voyaient avec inquiétude la révolution enircprendre une tâche aussi difficile et n'en auguraient rien de bon ; mais leur très-petit nombre, et la peur d'être accusés d'aristocratie , les portaient à renfermer soigneusement en eux-mêmes leur désapprobation. Les discussions de l'Assemblée leur avaient prouvé jusqu'à la dernière évidence que le raisonnement était impuissant contre les passions qui enflammaient les auteurs et les défenseurs de la constitution civile, et que la vue seule des désastres qu'elle devait causer pourrait les déterminer à revenir en arrière. Ils attendaient donc les événements, en s'abste^ant également de louer et de blâmer.
Quant auxrévolutionnaires, qu'ils fussent modérés ou violents, Constituants ou Jacobins, sauf ce très-petit groupe qui n'osait pas élever la voix, tous vivaient dans une parfaite confiance et se crovaientassurésdu succès. Pendant l'année 1790 ilss'étaient imaginé que la constitution civile serait appliquée sans résistance. L'attitude de l'épiscopat et du clergé les avait un peu détrompés ; alors ils avaient édicté la loi du serment , et s'étaient persuadé à eux-mêmes que le clergé non convaincu, mais intimidé, céderait partout : que l'amour des places, des commodités de la vie, et la crainte de la persécution feraient taire les scrupules de la conscience. Il était officiellement convenu parmi eux que la constitution civile était une œuvre admirable. Si un prêtre ou un laïque disait que l'Assemblée ne pouvait pas modifier les diocèses à sa guise , on lui répondait qu'il regrettait évidemment les droits féodaux. Se plaignait-on du nouveau système délections aux dignités ecclésiastiques , on était violemment accusé de regretter les lettres de cachet, la dîme , la corvée, et qui sait, le droit du seigneur peut-être !
Déjà pourtant vers la fin de 1790, cette constitution civile que la grande majorité du clergé et des fidèles repoussait comme attentatoire à la liberté de l'Église , ne paraissait plus assezradicale à certains révolutionnaires. Puisqu'il fallait renoncer à endormir les consciences, et en venir aux moyens de rigueur, il aurait bien mieux valu, disaient-ils entre eux, que la constitution civile fût plus radicale. Ils regrettaient qu'on n'eût pas officiellement proclamé, comme l'avait fait Henri VIII, la rup-
ture avec Rome , et de plus décrété le divorce et le mariage des prêtres, taillé, rogné dans le dogme et la discipline. Mais la faute était commise, il fallait attendre un peu pour la réparer, et dans toutes les occasions solennelles les futurs iconoclastes de 93 et de 94 protestaient de leur amour pour la religion de leurs pères , et affectaient une noble indignation lorsqu'on les accusait de vouloir lui porter la moindre atteinte.
Cependant la constitution civile dans quelques localités éprouva une résistance très-imprévue de la part de certains ultra-constitutionnels.
Nous avons plus haut fait remarquer Timpudence avec laquelle les novateurs avaient assuré qu'ils 'rétablissaient l'ancien mode d'élections de la primitive Église. Ils n'avaient cessé de jouer audacieusement sur ce mot a élections » afin de faire des dupes. Il fallait sans doute beaucoup d'aplomb pour assimiler aux élections de la primitive Église celles qui seraient faites par le collège électoral , et surtout pour trouver le peuple chrétien dans les quatre-vingts ou cent électeurs du district chargés de nommer à toutes les cures du ressort; mais beaucoup de personnes ignoraient complètement ce qu'étaient les élections dans la primitive Église, et croyaient l'Assemblée sur parole. Les révolutionnaires exécutèrent strictement tous ceux de ses décrets qui flattaient leur fanatisme antireligieux, sans se demander s'ils étaient conformes à ce qu'elle avait annoncé; ils comprirent très-bien que pour faire passer des décrets injustifiables le mensonge était nécessaire. Mais quelques révolutionnaires naïfs prirent au sérieux leurs tirades sur la primitive Église, et sur le droit imprescriptible d'élire leurs pasteurs , qui allait être rendu aux populations. Puisque les fidèles devaient élire les curés, ils trouvaient singulier qu'après avoir proclamé ce principe avec tant de fracas on l'appliquât d'une façon dérisoire. Une réunion d'électeurs où le village ne comptait qu'un ou deux représentants, peut-être aucun, allait leur envoyer un curé [qu'ils* seraient forcés d'accepter, qui se prétendrait choisi par les fidèles, et en réalité ne serait pas^plus élu par eux que son prédécesseur nommé directement par Tévêque ou par un chapitre. L'Assemblée, disaient ces révolutionnaires candides, a toujours soutenu que le peuple devait nommer ses pasteurs ; mais le peuple c'est la population du village , c'est nous ! Que chaque
paroisse nomme son curé aussi bien que son maire et ses officiers municipaux ! Ces braves gens n'entendaient rien aux roueries des philosophes et des jansénistes qui dirigeaient le mouvement.
Ils ne furent pas médiocrement surpris lorsqu'ils connurent le bizarre système d'élections adopté par l'Assemblée. Ils se soumirent généralement; s'ils avaient fait la moindre observation on les aurait accusés d'aristocratie. Mais dans certaines localités des révolutionnaires têtus, préoccupés avant tout de leurs passions de clocher^ maintinrent leur droit à nommer leurs curés. Grâce à leur obstination, le comité ecclésiastique fut obligé de s'occuper de quelques affaires désagréables , et de maintenir les droits des électeurs de district.
Ainsi , les habitants d'Augny, diocèse d'Auxerre , prirent sur eux, en mai 1790, de se nommer directement un curé, et jugèrent à 'propos d'envoyer à l'Assemblée une adresse emphatique au sujet de cette élection. Le comité dut s'entendre avec l'administration départementale pour réprimer cet empiétement.
Aux environs de Bordeaux , le peuple avait cru tout bonnement que l'Assemblée, conséquente avec elle môme^ lui laisserait nommer ses pasteurs. Duranthon, procureur-syndic du district de Bordeaux, écrivait en ces termes au comité ecclésiastique fort peu de temps après le vote de la constitution civile.
«... Depuis que le directoire est en activité plusieurs cures ont vaqué dans son territoire. Le peuple qui a lu quelques-uns de vos décrets, qui sait que les curés comme tous les fonctionnaires publics doivent être élus, sans connaître cependant le mode de leur élection, s'était attendu dans chaque paroisse dont la cure était vacante à nommer lui-même son pasteur; il s'était lui-même préparé pour la nomination; il avait appelé, il avait exclu; il a fallu agir, persuader, quelquefois même employer la menace, et notre situation a été d'autant plus pénible, que forcés de faire respecter les nominations arbitraires de l'ancien régime, nous ne pouvions nous empêcher d'applaudir secrètement au vœu du peuple, et de regretter que la loi de l'élection ne fût pas encore consacrée par la pratique... »
Cette erreur, qui était après tout fort excusable, créa de sérieuses difficultés à certaines administrations. Le 26 mai 1790, les habitants de Moucby-la- Gâche, district de Péronne, diocèse
de Noyon , se choisirent un curé. La constitution civile n*étant pas encore exécutoire, le chapitre de Noyon, qui était collateur de ce bénéfice, nomma un ecclésiastique qui ne put prendre tout de suite possession de sa cure à cause d'une émeute suscitée par certains révolutionnaires. La municipalité envoya une requête à l'Assemblée, pour la prier de confirmer son choix. Le comité ecclésiastique lui répondit que cette nomination était illégale, et que la prétention des habitants de ce village était a... d'autant moins fondée que d'après le projet présenté à l'Assemblée nationale par le comité ecclésiastique et non encore décrété, le droit d'élection pour les cures devra être exercé par le district et non par chaque paroisse en particulier... o
D'autres communes affichèrent les mômes prétentions et voulurent les soutenir. Le comité ecclésiastique dut s'occuper de plus d'une affaire de ce genre.
Des municipalités voulurent aussi appliquer la constitution civile dès qu'elle leur fut connue, sans même vouloir attendre qu'elle fût légalement exécutoire. Le comité dut réprimer ces excès de zèle. Des administrateurs de district, ce qui est plus étonnant, commirent la môme faute; le district de Cusset notamment s'attira une réprimande du comité pour avoir voulu faire nommer par les électeurs à une cure vacante , avant que la constitution civile fût exécutoire dans le déparlement. Ces corps étaient très- pressés de l'appliquer et de la rendre plus odieuse encore par leurs procédés arbitraires.
Dès le début de la révolution , les municipalités et les gardes nationales avaientcommis des abus, des excès de toutessortes (i). On devait espérer qu'avec le temps elles se feraient une idée plus exacte de leurs attributions et de leurs devoirs, et qu'instituées pour faire régner l'ordre et la tranquillité, elles n'abuseraient pas de leur pouvoir pour assouvir des haines particulières et faire peser une lourde oppression sur de nombreux citoyens, tandis que les pillards et les malfaiteurs jouiraient d'une impunité complète. Il n'en fut rien malheureusement.
(Ij V. cl.apitreh JI et III.
Les municipalités continuèrent à braver les conseils de district et de département, et à empiéter sur le pouvoir judiciaire. Les archives des comités de l'Assemblée sont pleines de lettres acrimonieuses, envoyées par ces administrations qui étaient toujours fort mécontentes, les unes des autres. En général les municipalités des villes étaient très-froissées d'avoir au-dessus d'elles des conseils de district et de département, et elles affichaient déjà dans leurs rapports avec eux une indépendance excessive, qui allait souvent jusqu'à la révolte. Elles se conduisaient presque avec les conseils supérieurs comme plus tard la Commune de Paris se conduisit avec la Convention. Composées généralement d'hommes qui auraient bien voulu faire partie de ces conseils^ ou de démagogues appartenant à la petite bourgeoisie, ces municipalités voyaient avec dépit dans leur ville une administration plus élevée en dignité. Elles lui en voulaient à cause de sa supériorité d'attributions, et souvent aussi à cause de la supériorité sociale de ses membres. Le 22 juillet 4790, le comité de constitution voulant rétablir le respect dû à la hiérarchie administrative, prit une décision pour recommander aux municipalités de garder aux administrations supérieures le respect qui leur était dû, et de leur laisser toujours la première place dans les occasions solennelles. Des municipalités de villes voulaient en effet prendre le pas sur les conseils du département et du district^ et le comité de constitution était assailli d'une multitude de plaintes et de réclamations suscitées par les questions de préséance. En général les conseils de département et de district soutinrent leurs droits avec modération, et les municipalités affichèrent leurs injustes prétentions avec beaucoup d'arrogance.
Les municipalités rurales étaient moins systématiquement insubordonnées que celles des villes, mais trop souvent la grossière ignorance de leurs membres, et quelquefois aussi les passions brutales qui les animaient , leur faisaient commettre d'étranges abus, et même d'horribles violences*, dont il était extrêmement difficile d'obtenir réparation.
Dans les villes, l'arbitraire des municipalités, les violences des gardes nationaux et des clubs des Jacobins étaient à la fin de 1790 autant à redouter qu'au commencement de la révolution ; et cet arbitraire et ces violences étaient passés chez les révolutionnaires à Tétat d'habitude. Enhardis par l'impunité, ils en
étaient venus à se persuader que la révolution n'avait été faite que pour leur permettre de prendre toutes ces licences. Ces gens- là furent naturellement ravis quand la loi du serment fut décrétée ; elle devait en effet leur fournir d'innombrables occasions de faire des adresses, de parler des dangers de la patrie, de s'en proclamer les sauveurs, de faire des perquisitions, de brandir leurs sabres, de faire des avanies à une foule de personnes qu'ils détestaient, soit pour leurs opinions, soit pour leur supériorité d'éducation et de position.
Dans les campagnes la vie était extrêmement dure , à cause des subsistances et de l'impunité dont jouissaient les pillards. Les cultivateurs , grands ou petits , ne pouvaient ni vendre leur blé à leur guise , ni le transporter où ils voulaient ; ils étaient constamment exposés à voir leurs grains pillés ou taxés à un prix beaucoup trop faible. Les municipalités des villes et des campagnes, qui avaient toujours devant les yeux et le spectre de la famine et le spectre de la contre-révolution, prenaient à l'envi les arrêtés les plus malencontreux et les plus vexatoires, dans l'intention d'assurer les subsistances. Elles étaient toutes obsédées par la crainte des accaparements , et les mesures qu'elles prenaient contre les accapareurs produisaient souvent les résultats qu'elles voulaient empêcher. Bien qu'il y eût en France assez de grains pour l'alimentation du pays tout entier, on souffrait de la famine dans beaucoup d'endroits, parce qu'il était fort dangereux de faire des transports de blé et qu'on risquait à la fois sa marchandise et sa vie. Les gros et les petits fermiers étaient fort malheureux; les manouvriers, aigris par la misère, excités par les démagogues, se livraient à la fainéantise et au braconnage, et continuaient sur certains points de la France la guerre que les campagnards avaient faite aux châteaux lors de la fameuse panique de 1789; mais ils avaient soin d'étendre cette guerre à tous les propriétaires ruraux, nobles ou roturiers,, grands ou petits.
Les comités des recherches et des rapports étaient inondés de plaintes de toutes espèces contre les abus d'autorité et les excès dont on était victime, soit à la ville, soit à la campagne. La garde nationale, instituée pour assurer la liberté des citoyens, les accablait trop souvent de vexations. Dans les plus petits endroits son organisation et ses dissensions intérieures donnaient lieu à des débats extrêmement vifs, qui, grâce à Tanimosité des parties.
SITUATION INTÉRIEURE DE LA FRANCE EN i790. 355
étaient portés devant toutes les autorités administratives , et occasionnaient entreellesdesconflits très-acerbes, qui donnaient beaucoup de peine aux comités de l'Assemblée (1). Certaines municipalités se croyaient souveraines maîtresses , et ne voulaient pas qu'on pût appeler de leurs décisions au district ou au département. Nous en donnerons un exemple. Le département de l'Hérault , voyant la petite ville de Saint-Chinian scandaleusement troublée par la présence de deux gardes nationales séparées et hostiles, Tune verte, l'autre bleue, voulut mettre fin à cette guerre des verts et des bleus de Saint-Ghinian , et ordonna à la légion verte de se fondre avec la bleue. Les verts, qui étaient soutenus par la municipalité et par le parti révolutionnaire, entrèrent dans une fureur épouvantable. Les officiers municipaux déclarèrent qu'ils en appelaient du département à l'Assemblée, et osèrent décider que l'exécution de l'arrêté du département serait provisoirement suspendue. Ils firent en outre publier à son de trompe et afficher partout cette insolente délibération. La garde nationale verte s'assembla, et décida que deux de ses officiers, qui avaient donné leur démission malgré elle, seraient tenus de faire les excuses publiques devant toute la légion. Le département intervint, et décida qu'elle n'avait le droit de prononcer aucune peine; alors elle déclara en termes méprisants qu'elle en appelait à l'Assemblée et fit afficher sa protestation. Le directoire maintint son droit , cassa la délibération de la municipalité et envoya à l'Assemblée des déclarations très-énergiques contre l'attitude de la municipalité de Saint-Chinian (2),
(1) La garde nationale devait être composée seulement des citoyens actifs et de leurs fils, d'après les lois du 26 juillet et du 29 septembre 1791. Mais si les citoyens actifs furent dès le début obligés d*en faire partie, des individus de toutes espèces s'introduisirent en grand nombre dans ses rangs : les lois que nous Tenons de citer voulaient la composer d*hommes intéressés au maintien de Tordre, et pourtant elles autorisèrent ces individus, qui ne présentaient aucune garantie, k rester tnùés k côté des citoyens actifs. Les résultats de cette disposiUon furent déplorables; car les gardes nationales, qui avaient grand besoin d'une épuration, gardèrent a'msi tous leurs éléments de désordre.
(2) Le procureur général en envoyant à TAssemblée un long mémoire sur cette affaire, lui écrivit: «... Il est du plus dangereux exemple que les municipalités se permettent de tels écarts vis-à-vis des corps administratif, en ce que sous prétexte d'un appel au Corps législatif Pautorilé d*un directoire serait noo-seulement méconnue, mais encore avilie par le refus précis ou par la suspension qu^elles apporteraient à TexécuUon des arrêtés qui émaneraient des corps administratifs.
et le mépris de la hiérarchie administrative professé généralement par les autres municipalités. Mais les révolutionnaires de Saint-Chinian trouvèrent des protecteurs dans le comité des rapports, et l'Assemblée, sans approuver la conduite de la municipalité et de la garde nationale, décida qu'il aurait fallu, à l'inverse de ce qu'avait fait le département, incorporer la légion bleue dans la verte.
Les plaintes du directoire de l'Hérault n'étaient que trop fondées. L'intervention continuelle de l'Assemblée dans le domaine du pouvoir exécutif affaiblissait ce dernier sans rétablir l'ordre et la subordination entre les autorités diverses. On en appelait à elle pour gagner du temps, pour susciter des ennuis à ses adversaires , pour désobéir provisoirement , et prendre des dispositions irréparables pour le cas où l'on ne serait pas content de son décret.
Lorsque dans une petite ville la garde nationale et la municipalité ne s'entendaient pas, il se passait des scènes déplorables, et trop souvent les autorités légales étaient opprimées par la milice citoyenne. Lorsque la municipalité et la garde nationale étaient d'accord, il ne fallait pas souffler le plus petit mot contre cette dernière , si l'on ne voulait pas s'exposer à d'incroyables, avanies, et même à une arrestation, à une captivité arbitraires (1).
« Cet exemple donné par la municipalité de Saint- Gbinian n^a malheareusement été que trop imité dans le ressort du déparlement par d*autfes mamcipalités telles qu'à Béziers, Saint-Pargoire , Villevoirac qui toutes comme U première ont cru pouvoir éluder l'exécution des arrêtés du Directoire par des appels à l'Assemblée nationale. »
(1) Le 26 août 1790 la garde nationale de Bemay (Eure) défilait solennelle* ment . le bruit courut panni les spectateurs qu'un sieur Gattier, avocat» avait Tait des « moût ements dédaigneux », et avait dit « régiment de.pitié > . La municipalité n'osa point affirmer au comité des rapports la vérité de ce fait, et cependant elle en fit un grand crime. Un officier arrêta aussitât ce grand coupable, et le conduisit en prison. Il vint ensuite en rendre compte an corps municipal, qui applaudit à sa conduite , fit comparaître le criminel , assigna plus de trente témoins, et s'érigea en vrai tribunal. Gattier était avocat, il s'obstina à le récuser ; alors il n*nvoya cette grave afCsire devant TAsaemblée. Mais Tlnculpé était toujours sous les verroux. 11 parvint à se faire élargir le surlendemain, mais seulement avec un certificat du médecin attestant qu'il ne pouvait rester en prison. La municipalité eut bien soin de déclarer que s'il n*avait pas été malade, elle ne l'aurait pas élargi. EUe easaya ainsi de justifier sa conduite. «... Le désir de prévenir tout désordre lui lai*
Dans les villes où la garde nationale ne prétendait pas s'ériger en autorité, les citoyens paisibles étaient souvent tyrannisés par la société des Jacobins. Quelquefois aussi cette société s'unissait à la garde nationale pour dicter des lois aux autorités. Presque toujours certains membres de la municipalité , parfois même la plupart faisaient partie de la société , et alors c'était au club que se préparaient ses décisions. Si les membres de la société étaient en minorité dans le sein du conseil de la commune, ils suscitaient mille obstacles à la majorité récalcitrante, ameutaient contre elle leur troupe bien disciplinée , excitaient du tumulte dans la ville , et parvenaient ainsi trop souvent à dégoûter leurs collègues de leurs fonctions et à intimider les électeurs lorsqu'il fallait élire de nouveaux membres de la commune. Ces sociétés, si improprement nommées des amis de la constitution, prenaient aussi de véritables arrêtés, qui empiétaient et sur l'autorité municipale, et sur l'autorité judiciaire, et même sur l'autorité militaire. C'est ainsi qu'en août 1790 la société patriotique de Cambrai prit une délibération qui décidait, entre autres choses, qu'on ferait une visite des magasins d'armes et de munitions de la ville, que la citadelle serait évacuée par les troupes et occupée par la garde nationale ; qu'on feiait de nouvelles clefs des portes de la ville : et que ces clefs seraient remises à la garde nationale. La municipalité heureusement n'écouta point les injonctions du club , et le dénonça à l'Assemblée. Si elle n'avait point déclaré ouvertement qu'elle en référait au Corps législatif, elle se serait peut-être vu forcer la main par une émeute. Le comité des rapports sentit la nécessité d'empêcher cette société turbulente de s'emparer de la citadelle et des magasins d'armes de Cambrai , et par l'organe de Victor Broglie ( 28 août 1790 ) il donna l'ordre à la municipalité de s'opposer formellement aux exigences de ces prétendus
sait souhaiter que M. Gatticr se jastifiât ou qu'U Ht publiquement une profession de sentiments qui eussent rassuré le public sur les opinions qu'il a soutenues... i* En vérité les habitants de Bemay avaient donc bien besoin d'être rassurés sur Tbabileté à manoRuvrer de leur milice citoyenne ! Probablement le comité invita la commune de Bernay à ne pas recommencer ; nous n'avons pu trouver trace de sa décision, mais une municipalité qui avait agi de cette manière, alors même qu'elle s'attirait un blâme du comité, n'en avait pas moins atteint son but, qui était d'intimider les citoyens.
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patriotes. Ceux-ci, voyant que TAssemblée était avertie et assez mai disposée pour eux, n'osèrent pas aller plus loin.
La fête de la fédération du 14 juillet fournit aux municipalités, aux gardes nationaux et aux clubistes l'occasion de faire des avanies à ceux qui étaient soupçonnés d'hostilité ou simplement de tiédeur pour la révolution. Le comité des rapports reçut des plaintes nombreuses de personnes qui avaient été ce jour-là victimes de l'insolence et de la brutalité de certains révolutionnaires, dont les autorités toléraient les excès quand elles n'y participaient point. Le directoire du département de la Vienne, dans une lettre au comité desrapportsdu 20 juillet 1790, raconte les faits suivants. Un ancien notaire, nommé Laglaive, âgé de soixante-quatone ans, demeurant àBlandière, district de Civray, n'avait pu assister à la fétede lafédération, à cause de son Age et de sesinfirmités. Lt municipalité de Hinefay , suivie de la garde nationale, vient se présenter chez lui. Cette troupe fait une décharge devant la porte de sa maison et l'envahit ensuite; un nommé Morisset, membre de la municipalité , tout en brandissant un sabre nu , reproche avec beaucoup de jurements à l'ancien notaire d'être resté chez lui, le traite de f... aristocrate , le menace de lui couper le cou avec son sabre, et lui déclare finalement qu'on le conduira mort ou vif à la fête. Le malheureux vieillard s'excuse sur sa faiblesse. Morisset demande du pain et du vin pour sa troupe , prend tout le pain de la maison, descend dans la cave, y fait prendre une provision de porc salé, qui s'y trouvait, ainsi qu'une barrique, puis, après avoir fait maison nette, il déclare au propriétaire qu'il va le conduire à la prison de Civray. Celui-ci répond qu'il lui est impossible de marcher; alors son obstiné persécuteur lui offre un âne , et demande des cordes pour le lier sur cette monture. On voit cependant qu'il est impossible de le conduire à Civray; alors Morisset lui demande de l'argent pour faire boire ses gens, et Laglaive s'en débarrasse enfin en lui donnant encore vingtquatre livres. La municipalité avait commis toutes ces indignités au nom d'une prétendue mission de l'Assemblée ; elle avait agi comme municipalité, et le directoire, qui en était fort irrité, se demandait s'il était possible de citer directement ses membres devant les tribunaux (1).
(i) On trouvera pent-étre que de tels fUts n*ont pas asaec d'imporiance pour être dignes de l*hU1oire ; mais c'est en relevant avec précision les excès
SITUATION lirrÉRIEURE DE LA FRANCE EN 1790. 359
La fête de la fédération fut l'occasion de scènes honteuses dans une foule de localités. Dans la commune d'Asson en Béarn, MM. de Navailles et de Bailleux^ retenus dans leurs lits par la maladie , n'étaient pas venus prêter le serment civique. Des furieux voulaient les faire venir a morts ou vifs. .. » Ils coururent à l'église , et brûlèrent leurs bancs ainsi que celui des officiers municipaux qu'ils trouvaient trop modérés. Si ces derniers n'avaient pas fait leur devoir, ils auraient brûlé les maisons de MM. de Navailles et Bailleux. On ne put cependant les empêcher de saccager et de démolir une maison isolée appartenant à ce •dernier. Le comité des rapports écrivit une lettre de félicitation à cette municipalité; il en envoyait rarement d'aussi méritées 1
Certaines municipalités ne rêvaient que complots, et voulaient il toute force en découvrir un. Personne ne pouvait travei-ser leur village sans exciter leurs soupçons, et si une idée saugrenue leur traversait l'esprit, elles ne recïdaient devant aucune illégalité. •Cette manie de voir partout des conspirations et des conspirateurs a existé en France dès le début de la révolution et bien «avant la Terreur. Les municipalités de village et de petite ville ^désiraient avec une ardeur sans égale découvrir quelque complot bien noir et arriver ainsi à la célébrité.
L'ambassadeur de France à Vienne ayant besoin de faire parvenir à M. de Mcotmorin, son ministre, une nouvelle trèspressée, dépêcha une estafette à Strasbourg, et recommanda'au directeur de la poste d'expédier le plus vite possible le paquet qui lui serait remis, en écrivant sur l'enveloppe : c service national, très-pressé, n La garde nationale de Saint- Aubin, irillage sur la route de Paris, arrêta le postillon qui portait le paquet. La municipalité voyant ce qui était écrit dessus, flaira *un complot abominablie, et procéda aussitôt à l'ouverture du l>aquet. Elle lut tout ce qui était écrit en français, mais fut bien attrapée en voyant des lettres en chiffres et dans une
•de ce genre qu*on peut seulement arriver à constater queOe était la sécurité des •citoyens dans ces années 1790 et 1791, qu*on se platt souvent à représenter 4»inDie lieurcuses et tranquilles ! Sans doute ces avanies, ces extorsions, bien que très-cruelles pour les victimes, ne sont rien si on les compare aux cruauté des terroristes, mais c^est ainsi que les révoluUonnaires ont commencé à répandre la crainte autour d'eux, à courber sous leur joug une foule timide, •et se sont préparés à exercer sur la France enlière un abominable despo-
«tiSDM.
langue étrangère , et elle en conclut avec plus de certitude encore qu'elle avait en main les preuves d'une conspiration. Elle dressa procès-verbal, constata que le postillon était sans passe-port (il ne manquait plus que d'exiger des passe-ports des agents du service des postes) , signala ce fait comme inquiétant, déclara que ses appréhensions étaient confirmées par la vue de ces dépêches en chiffres et en langue étrangère, et qu'il y avait lieu de croire qu'il s'agissait d'un complot ourdi entre l'ambassadeur et le ministre contre la constitution, et fit enfin conduire le courrier et son paquet à Bar-le-Duc par la garde nationale.
La municipalité] et la garde nationale de Bar-le-Duc, qui voulaient jouer un rôle dans la découverte de cette nouvelle conspiration de Cellamare , expédièrent au plus vite à l'Assemblée le fameux paquet , avec le procès-verbal de la municipalité, et décrétèrent que le postillon serait tenu provisoirement «... de ne désemparer de cette ville et de se présenter soir et matin devant M. le inaire.. » Un tel prisonnier devait être soigneusement surveillé !
Le paquet intercepté, outre les dépêches de l'ambassadeur de France à Vienne, contenait une lettre adressée à l'ambassadeur d'Espagne à Paris, une autre au ministre des affaires étrangères d'Espagne, une troisième à un commis du ministère. Deux membres du comité des recherches, après avoir pris connaissance de toutes ces lettres, les apportèrent à M. de Montmorin. Le ministre, comme on le pense bien, se plaignit très- vivement d'un pareil procédé. Le comte de Fernan Nunez, ambassadeur d'Espagne à Paris, dont la correspondance avait été indignement violée, réclama une réparation. M. de Montmorin envoya sa lettre à l'Assemblée, en la priant de statuer bien vite sur cette plainte, a ... Il est de mon devoir comme ministre des affaires étrangères de l'avertir qu'elle peut avoir des suites désagréables et fâcheuses, et qu'une justice prompte et éclatante peut seule les prévenir (i). »
(1) Sa lettre à la Constituanie (9 août) se termine ainsi : «... Je croirais superflu d'arréler les yeux de T Assemblée sur le danger et Tindécence de la conduite de celte municipalité... L* Assemblée sentira sûrement les conséquences que peut avoir pour le service de l'État une pareille conduite de la partd*une municipalité, el la nécessité de la prévenir... »
L'Assemblée rendit le 10 août un décret qui infligeait un blâme à la municipalité de Saint- Aubin, et chargeait son président de se retirer devers le roi pour le prier de faire mettre le courrier en liberté a et pour que le ministre du roi soit chargé de témoigner à Monsieur l'ambassadeur d'Espagne les regrets de l'Assemblée de l'ouverture de ses papiers. »
La Constituante eut beau faire, elle ne put imposer aux nouvelles autorités le respect des correspondances. On les vit toujours, malgré les belles paroles des législateurs, s'armer des plus futiles prétextes pour violer le secret des lettres. Le principe révolutionnaire que chaque commune a le droit d'exercer sur son territoire une autorité absolue commençait déjà à être mis en pratique par certains municipaux, qui voulaient commettre des illégalités tout à leur aise. Un ministre responsable pouvait voir des dépêches importantes interceptées sous un ridicule prétexte, et communiquées à une foule de personnes; les lettres d'un anibassadeur étranger indignement violées pour satisfaire à la curiosité ou aux sottes appréhensions de quelques lourdauds! Et l'Assemblée, qui recevait à chaque instant des plaintes sur les excès des municipalités , qui avait suspendu des autorités diverses pour des causes moins graves , se contentait d'infliger aux municipaux de Saint- Aubin un simple blâme!
Aussi les municipalités n'en furent-elles aucunement intimidées. Malgré le décret de Saint-Aubin, elles se permirent encore des violations de correspondance administrative presque aussi scandaleuses. En voici un exemple : Un piéton venant de Gap portait le 31 décembre 1790 à l'archevêque d'Embrun une lettre du] directoire du département; elle était cachetée et scellée de son sceau. La garde nationale du village des Grottes crut être sur la trace d'un complot. Bien que le sceau du département fût très- visible , elle prétendit que c'était une correspondance anti-révolutionnaire entre l'évëque de Gap et l'archevêque d'Embrun; car on était alors sur le point d'exécuter la constitution civile , et plus que jamais on rêvait de complots. Le piéton est arrêté et conduit à Embrun par un sergent et trois fusiliers, qui ont bien soin de publier sur la route et dans la ville qu'ils ont saisi une correspondance très-dangereuse pour la constitution. La foule, effarée, se presse autour de l'hôtel de ville. La municipalité invite le district à s'occuper avec elle de cette grave affaire. On reconnaît tout de
suite le sceau du département ; néanmoins on décide que U lettre sera ouverte par deux commissaires, et qu'on invitera l'archevêque à venir entendre sa lecture , ou à se faire représenter par un mandataire, liais la population s'alarme de plus en plus, et réclame tumultueusement la lecture publique de la lettre. Sous prétexte d'éviter une émeute, on s'empresse de la lire, et on voit qu'elle traite seulement d'affaires particulières, sans aucun intérêt pour le public. La municipalité des Crottes n'avait nullement sauvé la patrie 1
Le département fut très-irrité de l'ouverture de sa lettre et de la scène ridicule qui avait eu lieu à Embrun. Il envoya son président et son procureur général au village des Crottes et à Embrun réprimander les autorités qui s'étaient si singulièrement conduites. On leur fit bien entendu de pitoyables excuses.
La liberté individuelle n'était pas plus respectée que le secret des lettres. Beaucoup de municipalités avaient la prétention d'emprisonner des citoyens suivant leur bon plaisir, et quand on avait un démêlé avec de semblables administrateurs , il fallait s'attendre à toutes les vexations , à toutes les violences possibles, ou s'exiler de la commune. Le comité des rapports fut saisi de nombreuses réclamations à ce sujet. Nous en citerons quelques exemples :
Un nommé Richard , habitant Exoudun en Poitou , se prit de querelle avec un officier de la garde nationale, et ce dernier l'accusa d'avoir injurié la milice citoyenne. La municipalité le condamna à payer deux cents livres de pain aux pauvres comme amende. Quelques jours après , dans une réunion assez orageuse de citoyens actifs, il eut une altercation avec un officier municipal, qui, de concert avec ses collègues, le fit arrêter comme un criminel et enfermer dans un cachot infect. On le priva de toute communication avec les siens; ils firent alors constater sa ' détention par un notaire. Le procès-verbal dressé par cet officier public constate qu'on avait enfermé Richard dans une étable k pourceaux, et qu'il n'avait pour respirer qu'une ouverture de six pouces carrés à la porte d'entrée. On refusa de laisser le notaire communiquer avec le détenu. Il interpella les municipaux pour savoir d'eux s'ils consentiraient à l'élargir, et les conditions
qu'ils mettraient à sa mise en liberté. lis lui répondirent qu'ils n'avaient rien à dire là dessus. Il leur demanda pourquoi ils avaient mis Richard au secret : même réponse. Le notaire et un parent du prisonnier demandèrent alors communication de la délibération du corps municipal : malgré la loi ( article 59 du décret du 14 décembre 1789), on la leur refusa. Le procureur de la commune, interpellé particulièrement, déclara être étranger à tout cela ; les autres s'obstinèrent dans leurs refus, et dans leurs réponses dérisoires.
On s'adressa au département, qui ordonna l'élargissement provisoire. Alors les municipaux, au lieu d'exécuter l'ordre de l'autorité supérieure, comme c'était leur devoir, eurent l'audace de déclarer qu'ils ne mettraient pas le prisonnier en liberté , et qu'ils le garderaient dans leur Bastille, en attendant que l'Assemblée rendit un décret sur cette afTaire. On revint deux et trois fois à la charge ; ils refusèrent toujours d'élargir leur victime et d'expliquer leurs motifs.
Le procureur-syndic et le district de Saint-Maixent commirent un huissier pour faire exécuter l'ordonnance du département. Le commandant de la garde nationale d'Exoudun refusa de lui prêter main forte sans ordre de la municipalité ; l'huissier lui répondit qu'il agissait en vertu d'un ordre supérieur; il persista à demander les ordres de la municipalité, pub prétendit ne pas savoir où était la clef du cachot, puis finalement refusa. L'huissier se rendit à la prison et fut repoussé par les gardes nationaux qui faisaient sentinelle*
Le district fit une nouvelle sommation ; les officiers municipaux commencèrent à s'inquiéter des suites possibles de leur rébellion , et lorsque l'huissier vint une seconde fob à Exoudun avec des ordres nouveaux, le prisonnier venait d'être enfin élargi.
Nous avons raconté cette affaire dans tous ses détails , afin de montrer ce qu'il en coûtait d'être mal avec certaines municipalités ; lors même que les autorités supérieures voulaient réprimer leurs excès , ce qui n'arrivait pas toujours , on était sûr d'être opprimé tout d'abord, et en mettant les choses au mieux, on ne pouvait espérer qu'une réparation très-insuffisante. Quand les chances de la lutte étaient aussi inégales, les hommes paisibles et craintifs se résignaient à courber la tête devant les petits tyrans de leur localité.
Du reste, certains directoires du département se faisaient un jeu d'attenter à la liberté des citoyens. Le directoire du Calvados fut plusieurs fois dénoncé au comité des rapports pour des actes de ce genre. L'un d'eux lui attira de la part du comité une mercuriale aussi sévère que méritée. Il s'agissait d'un pauvre diable nommé Laporte, père de cinq enfants, qui avait eu une dispute avec les municipaux de Trouville au sujet de la distribution de blé et de la taxe. Le directoire du Calvados osa le condamner, sans même lui permettre de se défendre, à un mois de prison et à faire des excuses à la municipalité de Trouville. Laporte fit son mois de prison, mais refusa de faire des excuses. Alors on voulut le remettre sous les verroux, et il fut obligé de se cacher. Heureusement il trouva moyen d'intéresser le comité des rapports à son affaire, et Vieillard fut chargé de faire connaître au directoire le mécontentement du comité, ce qu'il fit en fort bons termes (1). Malheureusement les comités
(1) Cette lettre commence ainsi: «Le comité des rapports, autorisé par l'Assemblée nationale, a pris lecture d*une dénonciation qui lui a été faite par Pliilip|)e Laporte, de Trouville, sur une ordonnance que vous avez rendue contre lui le 26 juillet dernier. 11 a joint à cette dénonciation un exemplaire imprimé de cette ordonnance, par laquelle vous l'avez condanuié à un mois de prison pour avoir manqué à la municipalité de Trouville, à donner acte d'excuse à celle-ci dans les huit jours de sa relaxation, faute de quoi il sera réintégré en prison... » 11 déclare que le comité n*a pas à s'occuper de l'affaire en elle-même. «... Le seul objet de son examen est de savoirs!, même en supposant que cet homme fût coupable des délits dont il a été accusé, la connaissance de ces mêmes délits pouvait vous appartenir. U est certain que sous aucun rapport celte affaire n^était de votre compétence... » 11 leur montre qu'ils ont complètement excédé leurs pouvoirs, et bl&me énergiquement leur conduite..; «... Le comité n'a pas aperçu que, même en supposant ce qui ne peut pas être, que vous dussiez connaître de celte affaire, vous ayez rempli les formalités imposées aux tribunaux. Ce particulier parait avoir été emprisonné sans avoir prêté interrogatoire, sans avoir été entendu, sans s'être défendu, sans avoir pu se défendre. Tout tribunal qui se serait conduit de la sorte aurait manqué aux lois sacrées de la liberté, et aux décrets de l'Assemblée nationale. En abrogeant le système oppresseur des intendants, des gouverneurs de province, le corps législatif n*a jamais entendu le faire revivre en conférant aux départements la funeste faculté d'attenter arbitrairement à la liberté et aux droits des citoyens... » Il invite le directoire à dire clairement s'il croit avoir des droits aussi étendus, ou si sa conduite envers Laporte n'est que le résultat d'une erreur. Il finit sa lettre en lui rappelant qu'il s'est déjà permis d^autres détentions arbitraires, et que sMl persiste il s'expose au mécontentement de l'Assemblée (9 septembre 1790). Laporte n'était ni prêtre.ni noble ; le comité crut devoir le protéger énergiquement.
de rAsseniblée ne montraient cette fermeté que par exception.
Le directoire du Calvados n'était pas le seul qui voulût empiéter sur le pouvoir judiciaire. Le 24 novembre 1790 le directoire des Basses-Alpes déclara deux habitants suspendus de leurs droits civiques pendant six mois^ comme ayant fait des mémoires diffamatoires pour leur municipalité. Six autres signataires de ces mémoires furent condamnés à les désavouer publiquement^ sinon à être privés de leurs droits pendant trois mois.
La seconde^ moitié de l'année 1790 fut aussi attristée par des pillages, des émeutes, des assassinats commis dans les circonstances les plus déplorables. Partout, sous prétexte d'accaparements, la circulation des grains était arrêtée ; il se formait des attroupements tumultueux qui très-souvent se portaient à d'horribles excès. Le directoire du département de l'Aude écrivait, le 30 août 1790, au comité des rapports, que les têtes des ouvriers étaient fort exaltées ; qu'il n'était pas possible de percevoir les impôts dans les campagnes ; qu'on s'insurgeait pour ne pas payer du tout les droits féodaux déclarés rachetables; qu'enfin il fallait envoyer des troupes dans le département. Partout, au nord comme au midi, dans la Flandre et l'Artois comme dans le Languedoc, à Test comme à l'ouest, dans la Bourgogne comme dans le Poitou^ on avait de graves désordres à réprimer. Les comités des rapports et des recherches recevaient tous les jours des administrations diverses les rapports les moins rassurants.
Dans le département des Deux-Sèvres les prétendus accaparements et le prix du blé avaient causé une grande perturbation. Une lettre adressée de Niort au député Alquier par un de ses amis et coreligionnaires politiques contient des renseignements intéressants sur la crise à la fois politique et économique •que la France traversait alors.
« Il semble, mon cher ami, que dans la ci-devant province de Poitou, et surtout dans le département des Deux-Scvres, l'esprit d'insurrection soit une épidémie. Déjà quatre villes viennent d'éprouver des secousses violentes. Dans Tune (Saint-Maixent) le peuple arracha
(1) Cette lettre, da 3 septembre 1790, fut déposée par Alquier au comité -des recherches.
366 CONSTITUTION CIVILE DU CLEIlGé.
samedi dernier l'ccharpe au maire ^ et le frappa. Dans l'autre (Parthenay ), on a été obligé de sortir le drapeau rouge ; à Celle on a couru les plus grands risques^ à Marans de même; à Niort le peuple a taxé le blé malgré la garde nationale...
« Quelques ennemis sans doute de la tranquillité publique sou^ fient le désordre , en insinuant aux peuples des conseils perGdes. U cherté du blé est la raison banale, on ne Teut plus souffrir de marchands de cette denrée, prétendant que ce sont eux qui la font enchérir... Le peuple se laisse abuser dès qu'on lui parle d'accapareurs. Aussi s'est-il déclaré l'ennemi mortel des marchands de blé ; partout il a juré leur perte, partout il parle de les lanterner (car ce mot est à la mode), et désormais si l'Assemblée nationale ne se hâte d'organiser les milices nationales et les tribunaux de justice, ou qu'elle n'auto> rise provisoirement ceux existants à faire le procès aux auteurs de ces révoltes, les villes, pays et provinces qui ont fait de mauvaises récoltes sont dans le cas de manquer de pain. Hier le peuple a impunément, parce que la force publique n'existe plus, forcé la main à ceux qui approvisionnaient le marché. Des marchands qui avaient acheté le blé sur le prix de cent dix sous le boisseau furent obligés de le donner, sous peine de la vie, à quatre francs. Voilà une perte réelle du cinquième et demi, et ce n'est pas où cela en demeurera... v
« En vain la garde nationale (sur laquelle on ne peut plus compter parce qu'elle est composée de gens du peuple dans la plus gnmde partie, et favorisant plutôt que s'opposant au désordre) en vain les troupes de ligne se transportèrent-elles au marché, le blé n'en fut pas moins livré au mot du peuple, qui injuria les municipaux, les propriétaires aisés, à qui il fait un crime d'avoir quelque chose et de vendre sa denrée le prix courant. Le calme se rétablit enfin, mais le peuple en se retirant jura que jeudi prochain il pendrait un des marchands de blé ou des riches. Voilà notre position, mon cher, prêts à être assaillis par la populace ; sans force publique, puisqu'elle ne veut reconnaître ni l'autorité légitime, ni vos décrets malgré tous ses serments... »
L'habitant de Niort insiste de nouveau sur la nécessité de réorganiser l'ordre judiciaire, et d'assurer la répression des délits. Les notables des conseils municipaux ne songent qu'à flatter le peuple et à parader dans les fêtes publiques. Ces notables, pour acquérir de la popularité, ont demandé la suppression des marchands de blé et l'interruption du commerce libre des grains. On vient^de nommer un maire qui n'a pas le sou, et qui s'est attiré les suffrages du peuple en lui promettant effrontément le pain à six liards la livre. Après avoir fait le plus triste
tableau de la situation des propriétaires ruraux, il finit en se plaignant de la lenteur de l'Assemblée.
«... Craignez qu'à la fin le mal ne soit incurable. Vous ne savez rien à Paris. Il faut être instruit de ce qui se passe en province et du peu de patriotisme qui y règne pour sentir le danger. L'esprit public est encore au berceau ; cependant Niort est encore une des villes où il y en ait le plus de toutes celles qui l'environnent... »
C'est ainsi qu'un partisan de la révolution apprécie en 1790 rétat du pays et les autorités issues du mouvement. Il aurait fallu que les révolutionnaires modérés s'unissent étroitement pour chercher un remède à tous ces maux , au lieu de fermer les yeux à l'évidence, de passer leur colère sur les aristocrates, et d'exciter encore plus la populace.
Des lettres adressées par le département des Deux-Sèvres confirment les assertions du correspondant d'Alquier. Le 5 septembre le maire et les officiers municipaux de Niort furent forcés par la populace de taxer le blé. Le lendemain le département annula cette délibération, et demanda à l'Assemblée les moyens de faire exécuter ses propres décisions,
a ... Attendu que la garde nationale, divisée par des factions, s'était en partie concertée avec le reste du peuple pour contraindre les officiers municipaux à ordonner et faire publier cette taxe, et qu'il est dans ce moment-ci sans force publique nécessaire. »
Dans toute la France les mêmes causes produisaient les mômes effets. Les cultivateurs et les marchands de blé étaient opprimés et pillés, la garde nationale restait généralement impassible, et souvent môme elle participait au pillage. On vit dans certaines localités des gardes nationaux appelés pour maintenir l'ordre, se saisir du blé, et le vendre à leur profit.
La populace, enhardie par la mollesse de la garde nationale, ne se bornait pas toujours à piller, et à menacer de la lanterne ceux qu'elle pillait. Le 4 août 1790 la ville de Saint-Étienne est souillée par une scène épouvantable. Une bande de mutins veut saccager la maison d'un nommé Berthéas, qu'elle accuse d'accaparement, et pousse contre lui des cris de mort. La garde nationale faiblit aussitôt. Le maire pour apaiser les furieux leur offre d'entrer avec quelques-uns d'entre eux et deux boulan-
gers dans la maison du prétendu accapareur, pour voir si elle contient réellement du blé. On accepte son offre, on fait une perquisition minutieuse, et on ne trouve rien. Les émeutien n'en persistent pas moins à réclamer son jugement à grands cris. Le maire, pour obtenir un peu de répit, leur promet que le lendemain on commencera l'instruction de l'affaire devant six d'entre eux. Berthéas est conduit en prison. Mais quelques heures après quatre ou cinq cents individus accourent à la mairie,et réclament son jugement, c'est-à-dire sa tête. Le maire assemble le conseil de la commune. On fait appel au courage et au dévouement de la garde nationale , mais le procès-verbal rédigé par le maire et les municipaux porte que les officiers ont répondu «.... que la garde nationale, qu'ils avaient voulu rassembler le matin, ayant éprouvé des désagréments^ et la multititude étant encore plus nombreuse, elle se refuserait au service, ainsi que la très- majeure partie en avait fait lo refus le matin... B Pendant ce temps-là, la porte delà prison était forcée, et le malheureux Berthéas était traîné dans la ville et égorgé. Bien des châteaux furent pillés pendant l'année 1790. Les campagnes avaient bien plus souffert que les villes des abus de l'ancien régime, et cependant elles s'étaient beaucoup apaisées depuis l'été de 1789 ; mais les clubs ne cessaient de les exciter contre les propriétaires, et comme il n'y avait plus de police ni de force armée, les châtelains qui n'avaient pas voulu émigrcr voyaient souvent leurs propriétés ravagées et leurs vies sérieusement menacées (1). 11 ne fallait jamais compter sur la protection de la garde nationale des villes ; mais quelquefois c'était la fameuse milice citoyenne qui pillait, brûlait les châteaux, et assassinait leurs habitants. Alors le malheureux qui avait vu sa demeure saccagée et incendiée, et qui n'avait sauvé sa vie qu'à grand'peine, courait encore des dangers d'une autre espèce. Plus l'infamie de ses oppresseurs était grande, plus ils étaient impudents à le calomnier; des accusations de conspiration et même d'assassinat étaient lancées contre
(1) L^Assembiée rendit le 2 juin un décret contre « les troupes de brigands et de Yolears », qui déTastaient les départemeuts du Clier, de la Nièvre, de l'Allier, de la Corrèze, et le 8 août contre ceux du Loiret. Elle a constaté qnlb entraînaient les populations par de faux décrets. Malheureusement ses ordres étaient bien mal exécutés.
la victime si elle avait essayé de se défendre, et elles étaient facilement accueillies par des autorités qui avaient mille raisons de ménager les brigands. Après avoir échappé par miracle à la fureur des voleurs et des incendiaires, il fallait quelquefois passer des mois entiers en prison, et se défendre devant la justice contre leurs absurdes accusations (1).
La ville d'Aix fut à la fin de 1790 le théâtre d'un drame épouvantable qui excita dans toute la France Thorreur et Tindignation des honnêtes gens. On avait eu à déplorer bien des excès, bien des crimes , depuis le commencement de la révolution ; mais les atrocités commises à Aix firent frémir les plus optimistes. On savait trop bien déjà combien la population était prompte à tomber dans d'incroyables paniques, et à commettre des actes abominables; mais les crimes d'Aix révélaient une telle désorganisation dans la seule force armée qu'on voulût employer, une telle ineptie et une telle lâcheté chez les administrateurs, que le pays en fut profondément ému. Aussi les admirateurs quand même de la révolution se donnèrent- ils beaucoup de mal pour atténuer les faits , et dissimuler à la masse de la population les affreuses vérités que les assassinats d'Aix lui avaient fait entrevoir un moment.
Il y avait en Provence, comme en Bretagne, comme en Alsace , un certain nombre de citoyens attachés aux coutumes locales, et qui , sans être aucunement hostiles à la révolution , auraient voulu qu'elle ne fît point table rase de toutes les institutions qui existaient avant 1789, et que chaque province pût conserver au moins une partie de ses anciennes coutumes, et une existence propre au sein de la grande famille française (2). La suppression des parlements et des corporations qui s'y rattachaient les avait naturellement mécontentés. Pascalis, avocat au parlement d'Aix, et l'un des hommes les plus connus du
(1) Voyez, Appendice n"* 4, le récit da pillage de plusieurs châteaux et Taffaire de M. de Clarac.
(2) Ils tenaient à ce que leur paya conseryAl son nom, et aimaient à dire que le roi de France avait droit à leur obéissance, en sa qualité de comte de ProTenc^.
pays, voulut faire une protestation éclatante contre l'anéantissement politique et administratif de sa chère Provence. Le S7 septembre 1790, avec cinq de ses confrères, il se présenta à II barre de la chambre des vacations du parlement qui tenait sa dernière séance , et prononça le discours suivant :
« Les édits de 1788 me'forcèrent, comme administrateur du pays, de consigner dans vos registres les réclamations d'un peuple jaloux de sa constitution , esclave de sa liberté, idolâtre des vertus de son roi. Dans des circonstances plus désastreuses, je viens remplir un devoir moins imposant, et, au nom d'un ordre qui s'honorera toujours de seconder vos efforts pour le maintien des droits du pays, déposer dans votre sein les alarmes des vrais citoyens, le désespoir de la nation. Si le peuple, la tôte exaltée par des prérogatives dont il ne connait plus les dangers, et dont le cœur est corrompu par le poison des opiniou républicaines, souscrit au renversement de la monarchie^ à l'anéantissement de notre constitution, à la destruction de toutes nos institutions politiques; s'il applaudit à la proscription de votre chef, qa'il surnomma son ami ; à la dispersion de la magistrature, qui veilla sans cesse sur son bonheur, et à l'anarchie, qui exercé déjà ses ravages ; si, dans l'excès de son aveuglement, il se refuse au vœu de cette foule de communautés supportant la moitié des charges du pays qui ont inutilement sollicité la convocation de nos états; enfin si, pour comble d'infortune, il provoque les calamités de toutes espèces qui l'affiigenty plaignons ses erreurs, gémissons sur le délire qui l'agite, et craignons qu'il ne se charge un jour de sa vengeance. ! d
« Le temps viendra, et nous osons prédire qu'il n'est pas éloigné, où le prestige dissipé par l'excès même des maux qu'il aura produits, vos citoyens rendus à leurs sentiments naturels de fidélité, de franchise et de loyauté, béniront la sagesse d'une constitution proclamée par les publicistes l'égide de la liberté sociale, le garant de' la félicité publique. Puisse le ciel hâter ce moment où, nous gratifiant de ce nouveau bienfait, nos concitoyens détrompés se réuniront à l'envi pour assurer la proscription des abus de l'ancien régime, l'exécution de nos traités avec la France, et avec le retour de nos magistrats celui de la tranquillité publique ! tels sont les vœux d'un ordre non moins célèbre par ses talents que par ses vertus, qui sut mériter l'estime des différents barreaux du royaume et conserver la vôtre ; qui mit toujours sa gloire à partager vos travaux et vos disgrâces, qui n'eut d'autre récompense que celle de veiller plus spécialement au maintien de la constitution et au soulagement du peuple, et qui, décidé à s'ensevelir avec la magistrature, veut vivre et mourir citoyen provençal, bon et fidèle sujet du comte de Provence, roi de France. »
Le président de Cabres lui fit une réponse sympathique, et déclara que son discours serait inscrit sur les registres du parlement. Les procureurs, par l'organe de M* Bernard, déclarèrent aussitôt adhérer à la protestation des avocats.
Le discours de Pascalis était inspiré par un désir très-ardent de voir son pays conserver une autonomie provinciale, c'était presque ce qu'on appelle dans l'Autriche contemporaine du particularisme. Rien n'était plus odieux aux révolutionnaires , même modérés, que des doctrines pareilles. S'élever contre le nivellement absolu auquel ils soumettaient la France, c'était commettre un crime aussi grand à leurs yeux que de déplorer l'égarement du peuple, l'absence d'ordre matériel, et le renversement prochain de la monarchie constitutionnelle. On avait déjà assassiné des gens qui n'avaient commis qu'un seul de ces crimes, et le malheureux Pascalis osait les commettre tous à la fois. Ce discours courageux, mais imprudent, remplit de rage les révolutionnaires de Provence, qui résolurent d'en tirer une vengeance éclatante.
Leur plan était tout trouvé. En 1790, quand on voulait perdre un homme , on excitait contre lui la fureur populaire en l'accusant de complot contre-révolutionnaire. Si on critiquait un décret de l'Assemblée, les procédés arbitraires d'une administration quelconque, vite on vous dénonçait comme un affreux conspirateur. C'est ce qu'on fit immédiatement contre Pascalis, et beaucoup de révolutionnaires crurent naïvement que s'il les avait ainsi bravés, c'était uniquement parce qu'il se sentait soutenu par un grand nombre de conspirateurs , et, comme ils le publièrent a... on ne trouva pas croyable que le sieur Pascalis eût prophétisé aussi publiquement la contre-révolution , sans des connaissances certaines sur quelque complot caché , et sans une assurance positive sur sa propre sûreté. » Qui a écrit ces lignes? Les officiers municipaux d'Aix, dans un mémoire où ils cherchent à expliquer comment, après avoir entassé ineptie sur ineptie, plusieurs d'entre eux, pour assurer leur propre sûreté, ont consenti à laisser égorger deux personnes, et les ont livrées eux-mêmes à leurs assassins. On conçoit aisément que des gens aussi prudents , aussi désireux d'éviter tout danger, n'importe à quel prix, n'aient pu croire à l'aventureux courage de Pascalis , et^ qu'au premier moment ils se soient imaginé qu'il était sûr d'être soutenu ; mais ils eurent
le temps de reconnaître leur erreur^ et malgré tous leurs efforts leur conduite restera sans excuse.
A peine Pascalis a-t-il prononcé son discours à la barre da parlement , que deux membres du directoire du département viennent s'entendre avec la municipalité sur les mesures à prendre pour punir un pareil attentat et en prévenir les conséquences.
De leur côté, les amis de la constitution s'empressent de dénoncer Pascalis à la municipalité et de lui offrir leurs ser\'ices. On prend des mesures extraordinaires, capables de faire croire à une population beaucoup moins impressionnable qu'une insurrection va éclater dans la ville ou qu'une armée ennemie est à ses portes. On envoie la garde nationale dans toutes les imprimeries avec ordre de saisir les exemplaires du discours déjà imprimés, et de briser les planches, mais elle ne trouve rien. Sommation est faite au parlement de produire ses registres sur lesquels le discours doit être transcrit avec mention des noms des avocats qui accompagnaient Pascalis.
Le lendemain, 28 septembre, le directoire du département, qui était composé de révolutionnaires assez ardents, dénonçait en termes très-violents à l'Assemblée et le discours de Pascalis, et la réponse du président de Cabres, et l'adhésion des procureurs. Les lettres du département et de la municipalité, d'après lesquelles nous faisons le récit de tous ces faits, ne disent point qu'il y ait eu à Aix aucun mouvement populaire contre Pascalis, comme la municipalité le soutint plus tard, lorsqu'elle avait tout intérêt , afin de se disculper elle-même, à exagérer l'émotion produite par le discours du courageux avocat.
Le club des Jacobins envoya naturellement à l'Assemblée sa dénonciation contre ce discours a séditieux et incendiaire ». Le comité des recherches fut aussitôt saisi de cette affaire. Pascalis se retira dans une maison de campagne à une lieue d'Aix, et y attendit tranquillement les événements. S'il s'était retiré dans une ville de Provence, les autorités et le club d'Aix Tau* raient dénoncé comme un conspirateur qui cherchait à émigrer et l'auraient fait sans doute arrêter sous ce prétexte, comme tant d'autres. S'il avait été reconduit à Aix dans de semblables cir* constances, sa perte aurait été assurée.
Malgré le dangereux voisinage d'Aix, rien de sérieux ne fat d'abord tenté contre lui ; il avait beaucoup d'amis, et les autori-
tés hésitaient à employer la violence contre lui, dans la crainte d'exaspérer la partie la plus recommandable de la population. D'ailleurs son affaire était portée devant l'Assemblée, et son ami d'André , député de la Provence , lui écrivait de Paris qu'il devait s'estimer heureux d'être ainsi dispensé de se défendre devant la justice locale, a ces corps nouveau-nés, disait- il, font claquer leur fouet tant qu'ils peuvent, et ils ne demanderaient pas mieux que de vexer un honnête homme, t> et il l'invitait à venir à Paris, où il serait plus en sûreté.
Pascalis eut tort de ne pas suivre ce conseil. Il avait à Aix un ennemi terrible, l'abbé Rives, espèce de Marat provençal, qui exerçait une grande influence sur les Jacobins du lieu et ne cessait de les pousser au crime (i). Pendant les mois d'octobre et de novembre il exalta les esprits, en annonçant continuellement des complots royalistes. Il flt faire à des avocats, membres du club des Jacobins, une protestation violente contre Pascalis. Le 31 octobre il créa un club des antipolitiques, composé surtout des révolutionnaires des environs, et devint le maître absolu de cette bande d'énergumènes. Dans les premiers jours de décembre, lorsque déjà les esprits étaient bien exaltés, un incident se produisit, dont ils profitèrent pour mettre toute la ville en émoi. Il y avait à Aix deux sociétés révolutionnaires ; les modérés résolurent d'en former une qui s'appellerait « Société des amis de l'ordre et de la paix ». La constitution leur donnait ce droit; mais les révolutionnaires voulaient les empêcher d'en user, car ils ne craignaient rien tant que la formation de sociétés modérées, où les doctrines deMounier et deMalouet auraient chance de prévaloir (2). Nous verrons plus loin quelles indignes vio-
(1) M. Oh. de Ribbe, dans son savant ouvrage intitalé « Pascalis, étude sur la fin de la constitution provençale », fait un portrait fort curieux de cet énergumène, qui ne cessait de déclamer dans des T>ainphlcls frénétiques contre les nobles, les prêtres et tout ce qui n'était pas jacobin. Il appelait l'archevêque d'Aix « un mitrophore scélérat »,
(2) Lorsque Taffaire vint à l'Assemblée, le rapporteur du comité, Cochon Lapparent pour diminuer l'odieux de la conduite des révolutionnaires d'Aix, fit une tirade contre les sociétés modérées, qui, étabUes déjà à Lyon et à Perpignan, étaient devenues selon lui des sujets de discorde, critiquaient librement l'Assemblée et s'occupaient à n agacer la sensibilité du pmple et irriter sa fureur par d'insolentes bravades et d'indécentes provocations. » User de poa droit de citoyen, se redresser quand un drOle criait derrière vous à la lanterne, c'était d'après Cochon et la plupart des révolutionnaires du temps commettre une provocation véritable, qui excusait bien des violences.
374 COnSTITDTlON CIVILE DU CLERGÉ.
lences la société monarchique de Paris eut à subir, et comment elle fut obligée de cesser ses réunions.
Les révolutionnaires d'Aix se déclarèrent provoqués, et résolurent d'empôcher par tout les moyens possibles la formation de cette société modérée. Bien qu'elle renfermât dans son sein des boutiquiers, des artisans, et que deux de ses organisateurs fussent des menuisiers, elle fut dénoncée à l'avance conmie l'œuvre exclusive des ex-nobles et des parlementaires. On annonça partout que l'un de ses organisateurs, M. de Guiraman, chevalier de Saint-Louis, vieillard de près de quatre-vingts ans, faisait des enrôlements à prix d'argent, et que des cocardes blanches étaient commandées. Les autorités locales accueillirent tous ces bruits, et les propagèrent en agissant comme si elles croyaient sérieusement à l'existence d'un immense complot. Elles firent des perquisitions pour trouver les amas de cocardes blanches qu'on avait annoncés, et ne trouvèrent absolument rien. Les révolutionnaires ne se tinrent pas encore pour battus, et se rejetèrent sur les déclarations suspectes de deux ou trois ouvriers à qui on aurait commandé des cocardes, mais qui auraient refusé de les faire. Ces bruits, ces perquisitions, ces interrogatoires causèrent bien vite une grande effervescence.
Une troupe de conjurés royalistes devait, disait-on, mettre tout-à-coup la ville à feu et à sang, mais la crédulité de bien des gens n'allait pas encore jusque-là. On imagina, pour semer l'épouvante, un conte moins maladroit.
Le régiment de Lyonnais était depuis longtemps en garnison à Aix. Il avait toujours vécu en bonne intelligence avec les ha« bitants ; mais, depuis quelque temps seulement la populace l'avait pris en aversion. Elle avait voulu empêcher l'exécution d'un assassin, et ce régiment avait fait bravement son devoir et protégé l'œuvre de la justice (i). Depuis cette malheureuse journée.
(1) Le jour de la fédération, M. d'AIbertas, aDcien président de la chambre des comptes, avait ouvert le parc de son château de Gucmenos à la garde nationale pour y célébrer un banquet patriotique. Un garde national de Toqlon se précipita sur lui, et le poignarda devant toute sa famille, n se nommait Anicet Martel ; il alléguait seulement contre M. d'AIbertas un motif très-futile de colère : un arrêt du parlement le condamna au supplice de la roue qui notait pas encore aboli. La populace d'Alx voulut Vj soustraire au moment de l'exécution, et sans Ténergie des soldats et surtout des officiers du régiment d« Lyonnais, elle y serait parvenue.
le parti révolutionnaire accusait les officiers de Lyonnais d'exciter leurs soldats contre les habitants d'Aix et de méditer une contre-révolution; quelques-uns d'entre-eux étaient allés voir Pascalis dans sa maison de campagne ; on les représenta comme ses complices, comme ses agents. A un moment donné, les conspirateurs, cachés aux alentours, devaient se joindre au régiment de Lyonnais, mettre la ville d'Aix au pillage et proscrire impitoyablement tous les bons patriotes ; la société modérée n'avait pas d'autre but que de réunir les chefs de la contre-révolution, et de leur fournir les moyens de se concerter, d'assembler leurs hommes, et de tenter un coup à l'improviste.
Cette société si attaquée même avant sa naissance devait ouvrir ses séances le iâ décembre. La fermentation était grande, grâce aux bruits de complots répandus partout, et aux perquisitions faites par l'autorité. Les révolutionnaires étaient furieux, et, de l'aveu môme de la municipalité, beaucoup de gardes nationaux se promenèrent ce jour-là dans la ville avec leurs sabres. Ils insultèrent M. de Guiraman, qui se tenait devant le café Guyon, où la société nouvelle devait se réunir. Les officiers du Lyonnais ont toujours soutenu qu'on lui avait adressé des menaces de mort, ce qui est malheureusement vraisemblable, et tout à fait dans les habitudes du temps (1).
Après avoir bien traîné leurs sabres toute la journée, les membres des deux clubs révolutionnaires songèrent à faire le soir une démonstration. Le club des Antipolitiques vint en corps rendre visite au club des Amis de la Constitution réuni au Collège. Après avoir fraternisé, les membres des deux clubs réunis sortirent ensemble en chantant Ça ira! Lorsqu'ils passèrent devant le café Guyon, ils crièrent encore plus fort, a les aristocrates à la lanterne (2) » . Ici nous suivons surtout le récit que l'accusateur public d'Aix, adversaire passionné des modérés, envoya au comité des recherches. Un bourgeois, qui était M. de Guiraman et trois officiers, entendant tout ce tapage, viennent à la porte du café et regardent le défilé des deux clubs.
(1) La municipalité a prétendu qu*il avait Taîr de braver le peuple : qu*un citoyen le supplia les mains jointes de se retirer, et quMl n^en fil rien. Ne pas se cacher, lorsqu'on était insulté par une troupe d'aboyeurs, et les regarder en face, cela s'appelait dans le langage du temps, braver le peuple.
(2) Cela résulte des dépositions des témoins. L'accusateur public lui-même «D est convenu.
376 GONSTlTUTlOlf CIVILE DU CLERGÉ.
Un révolutionnaire interpelle un officier, et lui reproche de les toiser : TofRcier répond qu'il n'entend toiser personne. Mais le clubiste se jette sur lui, saisit son épée , et lui met le sabre sur la gorge ; deux autres patriotes se jettent également sur l'officier et l'entraînent à la mairie. Un autre officier tire son épée, et lutte avec l'homme au sabre, qui bat en retraite et appelle du renfort. D'autres officiers arrivent du café. Plusieurs clubistes dégainent et se jettent sur M. de Guiraman, à qui ils en voulaient particulièrement. C'est alors, parait-il, que M. de Guiraman tira un coup de pistolet, qui seulement effleura la main d'un de ses nombreux adversaires. Mais ce malheureux vieillard fut blessé à la cuisse, et il aurait été égorgé à l'instant même si les officiers ne l'avaient dégagé. Au bruit de cette lutte les clubistes accoururent, et commencèrent par échanger des injures avec les officiers (1); des injures on en vint tout de suite aux voies de fait. La foule des clubistes lança des pierres contre le cercle ; les portes et fenêtres' furent brisées. Beaucoup de révolutionnaires , comme l'instruction l'a prouvé , malgré les mensonges qui furent mis tout d'abord en circulation, étaient munis d'armes à feu : ils commencèrent une fusillade contre les fenêtres du club. L'un d'eux, garçon menuisier de son état, et membre du club des Jacobins, pénétra un moment dans le local de la société, déchargea ses deux pistolets sur les officiers, et blessa l'un d'eux grièvement (2). La position des membres du cercle n'était plus tenable, les clubistes allaient les fusiller par les portes et les fenêtres brisées. Quelques bourgeois s'évadèrent par une porte de derrière. Les officiers, avec M. de Guiramaa au milieu d'eux, sortirent en peloton, l'épée à la main, par la porte principale ; ils firent reculer leurs adversaires et battirent
(1) Ceux-ci, dit l'accusateur public, qui oublie de rapporter les cris des clubistes, les traitaient àe canailles eiàepoU$so7is ; on peut être certain qu^ils ne crièrent pas : à 2a lanterne ! comme les révolutionnaires l'avaient fait quelques minutes auparavant.
(2) Cet individu, nommé Laurent, l'a déclaré dans Pinstruction. Un autre clubiste a également reconnu qu'il avait frappé un* officier avec la crosse de son fusil. Pour soutenir que la provocation venait des officiers, on a osé prétendre ,que les clubistes n'avaient pas d'armes à feu , mais la procédure qui a pourtant été faite avec une grande partialité en leur faveur prouve le contraire. Deux des ofRcierSi MM. de Peybert et d^Esparbès, reçurent des blessures provenant d^armes À feu chargées de grenailles. Les certificats des chirurgiens furent envoyés au comité des recherches.
en retraite vers leur quartier en repoussant résolument ceux qui venaient les attaquer.
Arrivés au quartier, les officiers veulent mettre leurs soldats en armes j)our arracher aux clubistes plusieurs de leurs camarades, sur le sort desquels ils éprouvent les plus vives appréhensions. Mais le major qui les commande, s'effraye de la responsabilité qu'on va faire peser sur lui ; un officier, nommé Ferriol, qui désire avant tout les louanges des jacobins, harangue les soldats pour les empêcher de marcher, et les grenadiers, qui avaient sans doute été travaillés par les révolutionnaires de la ville, refusent de quitter la caserne sans ordre de la municipalité : le major parvient à arrêter les officiers, et avec quelquesuns d'entre eux se rend à l'Hôtel-de-Ville.
Les officiers municipaux, dans un procès- verbal dressé à l'instant même, rapportent qu'il fut décidé avec le major que le régiment de Lyonnais quitterait la ville de grand matin. On leur avait amené plusieurs officiers du régiment en les accusant d'avoir tiré sur les révolutionnaires, mais à un premier essai de confrontation personne n'avait pu les reconnaître pour ceux que l'on accusait d'avoir tiré. L'accusateur public s'imagine que Catilina est aux portes et en dedans des portes d'Aix, et lance des décrets contre Guiraman et six officiers de Lyonnais. Ses notes sont fort curieuses à cause de la partialité qu'elles décèlent, et de l'emphase grotesque de leur style, a Ces officiers, fermés au remords et au repentir des assassinats commis le 12 au soir D voulurent, d'après ce magistrat retarder leur départ, et laisser à la ville. . a des témoignages plus nombreux d'atrocités plus cruelles.. » Ces témoignages d'atrocité, l'instruction l'a prouvé, se réduisaient à deux blessures légères et à un chapeau percé d'une balle, tandis que trois officiers, Guiraman, et un bourgeois du cercle, avaient été blessés. Vient ensuite une tirade du même goût sur les horreurs que les royalistes préparaient contre la ville d'Aix «...Cette conjuration menaçait la vie de tout ce que la Constitution a de défenseurs plus zélés... » ; et il concluait emphatiquement à la continuation de l'information. Les scellés furent apposés aussitôt sur les papiers de Pascalis, retiré depuis longtemps à la campagne, et sur ceux de plusieurs personnes appartenant au barreau et à l'ancien parlement.
Les révolutionnaires mirent bien vite les circonstances à pro-
fit. Ils avaient fait déjà décréter par la municipalité le renvoi du régiment de Lyonnais. Le soir du même jour, 12 décembre, vingt députés des deux clubs vinrent trouver leur chef, l'abbé Rive, qui leur conseilla de se saisir de Pascalis (i). Une bande alla donc sans aucun ordre l'arrêter pendant la nuit dans sa maison de campagne, et l'amena à l'hôtel de ville à quatre heures du matin (2). On vit aussitôt paraître un libelle hideux, dans lequel l'abbé Rive se vantait d'avoir fait arrêter Pascalis et excitait le peuple à l'assassiner. Il n'était pour rien dans l'affaire du café Guyon, mais le parti révolutionnaire profitait de l'occasion pour proscrire tout ce qui lui déplaisait. A cinq heures, une autre bande amena aussi un M. Morelet de la Roquette, qui passait pour favorable au nouveau club, et contre qui l'on avait récemment excité les fureurs de la populace en lui rappelant que quelques années auparavant sa voiture avait écrasé un enfant. Le parlement l'avait, à cause de cet accident, condamné à payer six mille livres au père de l'enfant. Pascalis et la Roquette furent retenus provisoirement à la maison commune avec un jeune homme que les clubistes y avaient conduit après l'avoir blessé d'un coup de sabre.
La municipalité avait envoyé un courrier demander aux autorités de Marseille de lui envoyer quatre cents hommes du régiment étranger d'Ernest, et quatre cents gardes nationaux. Ces troupes arrivèrent à deux heures de l'après-midi. Les captifs furent conduits à la prison, qui touchait alors à la caserne. La municipalité, dans son récit, ne laisse pas soupçonner qu'ils aient couru quelque danger pendant ce trajet.
Des renforts importants venaient d'arriver, et les conspirateurs ne donnaient pas le mpindre signe de vie ; les autorités d'Aix devaient se rassurer un peu. Soit qu'elles aient cédé elles-mêmes à une véritable panique , soit qu'elles aient jugé à propos de continuer encore cette comédie de la peur que le parti révolutionnaire avait si bien jouée pour empêcher l'établissement du nouveau cercle et éloigner le régiment de Lyonnais, elles agirent comme si une armée invisible menaçait la ville. Les administrations du département, du district et de la commune se réunirent
(1) L'abbë Rive s'en est Tante dans un pamphlet. «... Mon excitation fut suivie (lu plus grand succès, à onze heures du soir, c*est-à-dire environ quatre heures après, ce scélérat fut enlevé... » V. M. deRihbe, p. 269 et suiv.
(2) Procès-verbal de la municipalité.
pour veiller en commun au maintien de la tranquillité publique ; on va voir avec quel succès I Le rapport de ces trois administrations réunies servira de base à notre récit des assassinats du 14 décembre.
Les soldats du régiment d'Ernest furent logés dans les casernes; les gardes nationaux de Marseille soit chez les particuliers, soit dans les auberges a ... L'administration, dit le rapport, a été prévenue, qu'il arrivait successivement nombre de gens armés de la même ville disant venir au secours de celle-ci, ils ont été pareillement logés... » Et tout de suite après on lit cette phrase significative et qui se lie évidemment avec la précédente a..« L'assemblée délibère sur les moyens de pourvoir à la sûreté des prisonniers pendant la nuit, d Quelque inepte qu'elle fût, cette administration ne pouvait pas ne pas soupçonner les véritables intentions de ces prétendus défenseurs, que cependant elle accueillait et logeait comme une troupe régulière.
La nuit se passe sans aucun désordre sérieux. Le 14 au matin, la garde nationale de Marseille, voyant que cette fameuse armée contre-révolutionnaire dont les patriotes sont si épouvantés, ressemble singulièrement à un mythe , se prépare à partir. A huit heures elle est en grande partie réunie sur le cours, et la garde d'Aix lui fait ses adieux. Tout-à-coup, disent les administrateurs, 4t on est averti qu'il commence à se former des pelotons dans la ville et que le peuple demande la tête de M. Pascalis.
Ces hommes armés, si justement suspects et si sottement accueillis par les autorités, avec les clubistes d'Aix et probablement aussi certains soldats de la garde nationale de Marseille, qu'on venait de réorganiser ou plutôt de désorganiser dans un sens révolutionnaire, courent en foule à la prison, en criant que Pascalis a voulu les faire égorger tous, et qu'ils veulent sa tète. Trois officiers municipaux en écharpes se dirigent vers la prison. Chemin faisant ils rencontrent le colonel de la garde nationale, qui déclare n'avoir aucune force à opposer à ces furieux. Le procureur général syndic et plusieurs autres administrateurs se joignent aux municipaux , et veulent haranguer la foule.
Mais tous ces énergumènes, altérés de sang, ne se soucient guère d'écouter ces administrateurs qui ont fait tant de bruit du prétendu complot dont les officiers de Lyonnais, Pascalis et
Guiraman, sont les chefs. Cette populace trouve très-singulier qu'après avoir pris tant de mesures extraordinaires contre les conspirateurs et les assassins du peuple, ils désirent maintenant les soustraire à sa fureur. Les casernes sont envahies, les gartles nationales d'Aix et de Marseille en ont laissé la garde au seul régiment d'Ernest, et ces soldats, étrangers pour la plupart, restent immobiles. On vient d'arrêter une partie des officiers de Lyonnais comme conspirateurs et assassinsdu peuple, et de chasser honteusement ce régiment parce que ses officiers ont eu une rixe avec les habitants, et que les soldats ont été sur le point de marcher sans réquisition : les officiei-s d'Ernest ne se soucient pas de s'exposer à de semblables affronts; les soldats, presque tous Allemands ou Suisses, ne comprennent pas grand'chose à ce qui se passe, mais, instruits de ce qui vient d'arriver au régiment de Lyonnais, ils laissent ces fous de Français faire des émeutes, et attendent une réquisition formelle et spéciale de la municipalité. Elle a prétendu depuis qu'il y avait eu entre elle et les officiers d'Ernest un véritable chassé-croisé ; ceux-ci auraient été lui demander une réquisition spéciale pour repousser la foule; et pendant ce temps-là les administrateurs auraient couru aux casernes (1). La populace, voyant tous ces soldats immobiles, réclame avec plus de fureur encore la tête de Pascalis, en criant toujours qu'il a voulu égorger le peuple. Les administrateurs font, à ce qu'ils prétendent, de grands efforts pour la détourner de son horrible entreprise. Bien loin de les écouter, ces furieux veulent les obliger à leur faire ouvrir la prison. Un d'entre eux, disent les municipaux, porte au procureur-syndic Jaubert un coup de sabre, qui est heureusement paré ; ils saisissent ce fonctionnaire et le tiennent prisonnier dans une boutique. On somme les trois officiers municipaux de livrer Pascalis; on leur fait d'horribles menaces, on les frappe, on leur met le couteau sur la gorge, s'il faut les en croire ; enfin ils signent l'ordre aux geôliers de remettre Pascalis à ceux qui demandent sa tête (â). Les assassins s'emparent de leur victime, ainsi que de
(1) La municipalité a reproché au régiment de n'avoir pas agi : sa première réquisition, disait-elle, était suffisante. Mais elle a déclaré ensuite qu'il était impossible de repousser Témeute !
(2) Deux d'entre eux , disent leurs collègues, écrivirent à la suite « contraints et forcés... » S'ils n'él aient pas très-braves, ils étaient du mcnns prévoyants!
M. de la Roquette, les pendent à des poteaux du cours (1), puis coupent leurs tôtes, et se livrent à toutes sortes d'atrocités sur leurs corps.
Le vice-maire, le procureur de la commune, d'autres officiers municipaux, se rendaient pendant ce temps-là aux casernes, dit la seconde relation de ces autorités ; mais l'encombrement des rues ralentissait leur marche. On les arrêta en leur disant que tout était fini ; ils continuèrent cependant, et arrivèrent pour voir les victimes suspendues aux poteaux du cours I
(( ... Nous apprenons, dit leur seconde relation, que les deux tètes avaient été coupées par un valet de l'exécuteur, que celle de Morelct avait été placée sur un arbre devant le cercle de Guyon, et que Ton portait l'autre ( celle de Pascalis) à la suite de la garde nationale de Marseille (2)... »
Cette horrible scène avait eu lieu dans la matinée. Mais il fallait encore du sang aux révolutionnaires. Vers midi, des gens venant de Meyreuil ramènent Guiraman qui avait été décrété la veille. Le procès-verbal des administrations réunies, rédigé le lendemain, assure que les administrateurs ont envoyé à sa rencontre des hommes chargés de le protéger. Peine perdue I on vient tout de suite leur apprendre qu'il a été égorgé (3).
Dans ces rapports qui furent faits à l'instant même, avant que les autorités eussent pu combiner un système de mensonges pour se justifier, il n'est pas question de Guiraman avant le
(1) Od refusa un prêtre à Pascalis.
(2) On lit après : « Nous sûmes le lendemain que cette garde nationale, voyant Tenir après elle cet indigne trophée porté par une foule d'hommes armés, les a?ait forcés les fusils en joue à s'arrêter et à l'inhumer... • Il parait que celte scène eut lieu à mi-chemin de MarseiUe ; les brigands toulaient rentrer en triomphe dans cette ville avec la tête de Pascalis, et exciter un mouvement qui leur aurait permis d'assassiner aussi certaines personnes de Marseille. 11 parait que ce n^est pas la garde naUonale, mais la gendarmerie qui a forcé les assassins à enterrer la tête de Pascalis.
(3) Ce malheureux fut pendu à un arbre du cours auquel avait été attaché, en mars 1789, un garçon boucher condamné par le parlement pour avoir participé au pillage du grenier d'abondance et mis le feu à la maison d'un marchand de blé. La populace d'Aix, qui avait été complice de tous ces méfaits, conservait encore un vif ressenUment du supplice de ce misérable , et s'il faut en croire les autorités elle cria au milieu du tumulte qu'il fallait tuer Guiraman là où on avait fait périr un hmocent.
passage où Ton raconte son horrible fin. Dans le récit de la scène qui eut lieu au café Guyon, les autorités ne parlent que des officiers de Lyonnais.
Quand la populace eut à son aise égorgé ces trois victimes, le colonel de la garde nationale vint annoncer qu'il avait rénm une partie de sa troupe. Les émeutiers avaient réalisé leurs affreux projets, ils avaient quitté la ville en promenant avec eux la tête de Pascalis; la garde nationale jugeait à propos de se montrer!...
... Les administrations réunies ayant alors « une lueur d'espérance que l'ordre pourrait être rétabli » , se hâtent de faire proclamer que chaque citoyen ait à rentrer chez lui, pour n'en sortir que lorsque la tranquillité publique serait rétablie.
Vraiment, les administrations réunies, on se demande pour quoi faire I sont d'une naïveté qui déborde jusque dans leurs rapports. On demandait la tête de Pascalis, elles l'ont laissé prendre avec deux autres encore ; elles ont maintenant une lueur d'espérance qu'on n'en redemandera plus pour cette journée! Une partie des brigands a quitté Aix, les autres rentrent dans leurs tanières; maintenant qu'il n'y a plus personne à protéger, citoyens restez chez vous, les administrations réunies, dont vous avez pu apprécier la prévoyance, la promptitude et le courage , songent à vous défendre?
Après avoir raconté toutes ces horreurs, les administrations réunies essayent de se justifier en accusant les victimes. Elles prétendent qu'un officier de la garde nationale^ qui a fait pour sauver Guiraman des [efforts naturellement infructueux, l'a entendu avouer en mourant qu'il y avait un complot. Plus tard l'instruction réduira à néant ce dramatique aveu (1), qui vient si à propos pour les autorités. Du reste , elles ne nomment pas cet officier qui était peut-être un des assassins. Elles assurent aussi qu'on a trouvé dans les poches de Pascalis une
(1) Des témoins ont déclaré depuis que Guiraman a?ait toujours soutenu qu'il s'agissait simplement d*un cercle et non d*une conspiration.
A trois heures de raprès-midi Angles père et fils, tous deux menuisiers et fondateurs du cercle, furent arrêtés et conduits en prison, mais ils ne fuirent pas égorgés. Les assassins étaient pour la plupart sur la route de MarsciUe t les autres s*étaient dispersés. Les administrateurs crurent pourtant mériter des éloges pour ce simple fait.
lettre qui prouve l'existence d'un vaste complot. Nous sommes là-dessus de l'avis de la Constituante, qui refusa plus tard de reconnaître qu'il y eût là un complot quelconque.
Déjà dans ce rapport (i) on voit poindre le système que les administrateurs d'Âix suivirent plus tard avec une remarquable impudence, déjà ces fonctionnaires accusent les victimes pour se sauver eux-mêmes du ridicule d'avoir cru à un complot chimérique, et de l'odieux d'avoir laissé commettre de pareilles atrocités grâce à leur commune impéritie et à la lâcheté de quelques-uns d'entre eux.
Il fallait absolument qu'il y eût eu un effroyable complot. Les administrations réunies ne reculèrent devant aucune extrémité pour essayer de se procurer quelque document qui rendît vraisemblable cette fameuse conspiration. Elles enjoignirent bien vite au directeur du bureau des postes d'Âix de livrer à trois commissaires toutes les lettres qui étaient à l'adresse de Pascalis , Morelet , Guiraman , et de plusieurs autres personnes décrétées. En revanche elles ne s'inquiétèrent nullement de j[)Oursuivre les assassins. Le directeur répondit que les décrets de l'Assemblée le mettaient sous les ordres du directoire des postes et de son président nommé par le roi. On le menaça d'employer la force, et il fut obligé de céder (2).
Les administrateurs firent d'innombrables perquisitions chez les personnes soupçonnées d'entretenir des relations d'amitié avec les victimes du 14 décembre. On fit les recherches les plus inquisitoriales , non-seulement à Aix, mais dans les campagnes environnantes, dans les endroits les plus reculés et même, c'est la municipalité qui le reconnaît, a dans les aqueducs et
(1) Il est signé par un membre de chaque administration. Les signataires sont Martin fils d* André président du département, Bernard fils, ' président en absence du district, Émeric David officier municipal.
(2) « Ces messieurs, écrivait le directeur au préaiident du directoire des postes, m'ont répondu quHl était des circonstances où les règles devaient céder, qull s'agissait id du salut de la pairie, qu'on n'ouvrirait les lettres qu'avec les formalités qu'exigent la prudence et la jusUce, et que les corps administratifs ne laisseraient point leur délibération inexécutée. On a mis à mon bureau une garde de trois gardes nationales, et il y a apparence qu'on exigera par toutes sortes de moyens l'exécution de la délibération. » Le président du directoire des postes envoya cette plainte au comité des rapports, qui la renvoya au comité des recberches, et il n'apparaît pas que le directoire d'Aix ait été réprimandé pour sa conduite.
dans les tombeaux, fait que plusieurs narrateurs ont relevé avec méchanceté. »
Ce dernier trait est fort jolî. Rappeler fidèlement les actes des autorités d*Aix , c'était réellement leur faire une terrible méchanceté I
La ville d*Aix était tellement troublée par ce prétendu complot, même après le massacre de ses prétendus auteurs, qu'à Marseille, à Toulon, dans toute la Provence, les autorités locales s'émurent ou feignirent de s'émouvoir. Nombre de personnes soupçonnées d'avoir eu des relations avec le malheureux Pascalis, ou simplement de partager ses opinions, furent sérieusement inquiétées.
Les massacres d'Aix causèrent une vive émotion dans toute la France. La conduite des autorités fut énergiquement stigmatisée par tous les hommes honnêtes et clairvoyants. Pour dissoudre un cercle qui ne leur plaisait pas, et empêcher des citoyens d'exercer un droit garanti par la constitution, elles avaient accueilli et propagé des bruits absurdes, suscité des troubles, et pour combattre une prétendue armée contre-révolutionnaire, elles avaient attiré à Aix une foule de brigands. On trouva monstrueux que des bandes d'assassins en armes pussent ainsi traverser un pays à la suite d'une troupe régulière, être accueillies par les autorités, égorger tranquillement et sans obstacle sérieux ceux qui étaient désignés à leur rage, et promener des têtes sur les grands chemins. Mais ce n'était pas tout; beaucoup de personnes étaient encore détenues à l'occasion du complot qui avait servi de prétexte à ces atrocités ; on agissait avec la plus grande rigueur contre une foule de gens sous prétexte d'une conspiration chimérique, et l'on ne faisait rien pour rechercher les auteurs d'assassinats horribles conunis en plein soleil. Quelle responsabilité redoutable les autorités d'Aix n'avaient-elles pas assumée? Si leur conduite était le résultat d'un plan prémédité, aucun terme ne pouvait être assez fort pour en caractériser l'infamie! autrement, tout le monde était en droit de s'extasier sur leur ineptie et leur stupidité. La conduite des trois administrateurs qui avaient signé l'ordre de livrer Pascalis fut universellement flétrie. Sans doute on n'était pas habitué depuis la révolution à voir les autorités montrer beaucoup d'habileté ni de courage contre l'émeute, mais on n'avait encore rien vu de pareil. Les autorités d'Aix le sentirent très-bien; pour atténuer l'odieux
de leur conduite, elles répandirent la calomnie sur les victimes; pour excuser la lâcheté de leurs collègues, elles s'appliquèrent à dénaturer les faits et à exagérer les dangers qu'ils avaient pu courir.
Trois mois après les massacres, le 17 mars 1791, le maire et les officiers municipaux d'Aix envoyèrent au comité des recherches un mémoire apologétique, pour repousser, disaienl-ib, les calomnies qu'on avait jetées sur leurs concitoyens. Par leurs concitoyens, il faut sans doute entendre seulement leurs collègues, qu'ils essayaient de disculper, car leur mémoire est fait pour donner l'idée la plus horrible de la population d'Aix.
Ils tiennent, bien entendu, pour la conspiration; et en indiquant les raisons de croire à son existence, ils rappellent involontairement à la mémoire du lecteur l'interrogatoire auquel Gil-Blas déguisé en inquisiteur procède au sujet d'un certain Samuel Simon, et les belles raisons par lesquelles il prouve qu'il exerce le culte juif en secret. Pascalis a parlé très-ouvertement; c'est qu'il avait connaissance d'un complot : il est resté dans une maison de campagne voisine d'Aix ; d'autres en concluraient qu'il se sentait innocent, mais que faire en un tel gîte, à moins qu'on n'y complote ? S'il ne s'est pas sauvé, c'est qu'il y avait évidemment un complot et des conspirateurs prêts à le défendre. Pascalis complotait évidemment, puisque des ofSciers sont venus le voir ; et ces officiers complotaient évidemment, puisqu'ils allaient voir Pascalis. Dans cette longue apologie les municipaux d'Aix présentent solennellement une foule d'arguments de cette force, et ne cessent de regarder comme prouvé ce qui est en question. Toutefois ils paraissent craindre un peu que l'Assemblée ne refuse de croire à la grande conspiration, et s'empressent d'amasser par avance des excuses pour ceux qui ont cru tout bonnement à son existence. Aussi veulent-ils absolument établir que les troubles ont été causés par les provocations des fondateurs du nouveau cercle et surtout par celles du malheureux Guiraman.
Des trois victimes de la journée du 14 décembre une seule avait joué un rôle dans la scène du café Guyon, c'était Guiraman. Les deux autresétaient simplement accusées d'avoir participé à un complot qui pourrait bien être déclaré imaginaire, et alors leurs meurtriers et ceux qui les avaient favorisés n'auraient plus aucune excuse. Mais Guiraman, accusé également de
conspiration, s'était courageusement défendu contre lesdatH»tes avec les officiers de Lyonnais. Le système de caloniniesétal tout trouvé ; il fallait le représenter comme un provocateur, un meurtrier, et traiter d'assassin un homme qui avait essayé de se défendre. On avait eu l'audace, aussitôt après la scène (h café Guyon, de traiter les officiers d'assassins, afin de faire futir leur régiment et d'empêcher l'établissement du cercle. Akw il n'était pas question de Guiraman; dans les rapports rédigés surl'heure, on ne parlait de lui que pour constater son arrestatioo et sa mort. Trois mois après on entreprit de faire retomber sor lui la responsabilité de ces événements, on osa prétendre, lorsque l'instruction prouvait le contraire, que Guiraman s'était amusé à tirer sans pi^ovocation aucune un coup de pistolet sor les clubistes qui passaient. La populace, lorsqu'elle égorgeait QB homme, ne pouvait avoir complètement tort; tel était l'eqmt du temps : on voulut diminuer l'odieux du crime en accusant une des victimes d'avoir commis une provocation et une violence insensées (i).
Déjà dans ce mémoire la scène du café Guyon n'est pas racontée tout à fait comme dans les premiers procès-verbaux (i). La municipalité essaye de se disculper du grave reproche de n'avoir ni prévu ni entravé l'arrivée et les entreprises de ces hommes armés qui suivirent la garde nationale de Marseille ; elle prétend avoir invité, mais trop tard, les chefs de cette garde à repousser les hommes armés qui pouvaient se joindre à eux avec des desseins sinistres, et entre là-dessus dans des explications longues et peu satisfaisantes. Il n'en est pas question dans les premiers rapports, qui contiennent pourtant des choses moins importantes. Mais même en admettant que tout ceci n'ait
(1) Lorsqu'une Tictime des fureurs r(^Yo1utionnaires a fait la plus légère tentative pour se défendre contre de I&ches assassins , le parU Paccuse de meurtre et glorifie son assassinat. Lyon a tu en décembre 1870 une scèoe semblable à celle du meurtre de Guiraman. Comme ce malheureux, le commandant Arnaud était coupable d^avoir essayé de se défendre avec no pistolet contre une foule d*ennemls, et comme lui il a été ô^rgé et traité d'assassin. En mars 1871 le pn'fet de Saint-Étienne, M. de l'Espée a été lâchement assassiné; les révolutionnaires ont prétendu également pour justifier ce crime, quMl avait tiré des coups de revolver sur ses agresseurs.
(2) On parle de l'arrivée de deux personnes blessées à l'hôtel de ville, ce qui aug^ientc les rumeurs, tandis que le premier rapport mentionne seulement l'arrivée d'un jeune homme blessé par les révolutionnaires.
pas été inventé après coup et pour les besoins de la cause, comment ces administrateurs^ qui s'attendaient à voir arriver ure troupe d'assassins dont ils avaient deviné le projet, n'ont-ils pris aucune précaution pour les empêcher d'entrer dans la ville? Pourquoi leur ont-ils donné des billets de logement? On les avait accusés de négligence et d'impéritie pour n'avoir pas prévu ce danger ; en prétendant avoir tout deviné ils s'exposent à des reproches encore plus amers et à des soupçons bien plus humiliants !
D'après ce dernier rapport, la vie des prisonniers aurait couru tout de suite les plus grands dangers. Le premier procès- verbal de la municipalité, rédigé le jour môme, rapporte qu'aussitôt après l'arrivée des troupes de Marseille , Pascalis et la Roquette furent conduits de Thôtel de ville à la prison pour leur sûreté, et ne parle d'aucune scène violente pendant ce trajet. Dans l'apologie rédigée trois mois après, les autorités prétendirent que la vie des prisonniers avait été menacée plusieurs fois ; que le colonel de la garde nationale et les officiers municipaux en tête du cortège fendaient la foule et avaient fort à faire pour empêcher une catastrophe. Mais le besoin s'était fait sentir d'exagérer la haine que la populace portait aux prisonniers, et de prêter en revanche des traits de courage à ceux qui en avaient manqué d'une manière si éclatante au moment décisif. Ces municipaux qui prétendent disculper les habitants d*Aix des calomnies qu'on avait répandues contre|eux ne cessent, pour se justifier eux-mêmes, de les représenter comme des tigres altérés de sang. Les trois municipaux (dont on ne donne jamais les noms ) ont déployé un courage surhumain avant de signer l'ordre de livrer Pascalis. On ne conçoit pas que des gens qui avaient si bien débuté aient pu montrer une telle faiblesse. On assure qu'ils ont cédé le couteau sur la gorge quand ils étaient sûrs d'être assassinés : des citoyens honnêtes, effrayés des suites de leur refus les auraient suppliés de livrer Pascalis (i).
Ils insistent beaucoup sur la prétendue provocation attribuée à Guiraman. Son coup de pistolet aurait mis la populace en
( 1 ) Ce dernier trait n^est que trop vraisemblable ; certains révolutionnaires modérés trouvaient alors que ce n'était pas la peine de s'exposer à*un danger pour sauver la vie d'un liomme suspecté d'aristocratie.
fureur, et lui aurait donné cette soif de vengeance qui n*aélé assouvie que par trois meurtres accomplis dans des circoostances hon*ibles. Et pourtant leur récit renverse ce système. Li populace d'Aix et les bandits de Marseille ne réclamaient pool le supplice de Guiraman, qui avait été acteur dans la soèie de la veille, et qu'on avait laissé s'évader de la ville ; ils demandaient avec fureur la tète de Pascalis, qui n'avait tiré aucm coup de pistolet et qui était resté toujours à la campagne (1). L'émeute du 14 décembre, d'après lesapologies des municiptox eux-mêmes, était dirigée contre les modérés d'Aix, dontPascab était réputé l'orateur principal ; aussi en a-t-il été la premiëR
victime.
Les trois municipaux éprouvèrent aussi le besoin de se justifier eux-mêmes, et envoyèrent au comité des recherches m curieux mémoire. Leur système est le même que celui du coq» municipal ; mais ils renchérissent encore sur hi férocité des habitants d'Aix. Ainsi, immédiatement après la scène du ca8 Guyon , le major de Lyonnais , qui s'était rendu à l'hôtel de viBe pour s'expliquer, aurait couru les plus grands dangers s'il n'avait été préservé de la fureur du peuple par l'un d'eux nommé Simon. 11 est fâcheux qu'aucun rapport officiel n'ait mentionné ce fait, si honorable pour un officier municipal qui avait si grand besoin de relever sa réputation compromise. Ils auraient sauvé Pascalis de la fureur de la populace lorsqu'on le conduisait en prison, a Le peuple, disent-ils, arrêtait tous les réverbères poor le suspendre... » Eux seuls donnent ce détail. Du reste ce Simon aurait déjà, quelques semaines auparavant, arrêté les révolutionnaires qui voulaient aller saisir Pascalis dans sa maisûo de campagne. Ceci est encore du nouveau. Us insistent longuement sur les menaces horribles qu'on leur a faites pour obtenir l'ordre de livrer Pascalis; ils parlent de Bailly et de Lafayette, devant qui Foulon et Berthier ont été égorgés, et qu'on n'a pas incriminés comme eux. Il est vrai que Bailly et Lafayette n'avaient pas signé l'ordre de remettre les prisonniers aux assassins ; mais un argument de ce genre devait produire un certain
(1) Guiramaa a été ramené à Aix par ses gardes au moment où les sinats venaient d'être coromiA; il a été égorgé comme H. de la Roquette, à qui on n'attribuait ni discours ni coup de pistolet : ces brigands aanW alors tué de irôme tout autre prisonnier.
effet sur le comité des recherches. Les trois municipaux font aussi appel à la pitié , en parlant de leurs dangers , des angoisses de leurs familles; les femmes de deux d'entre eux étaient alors enceintes. Enfin ils se débattent contre la réprobation universelle qui pèse sur eux (l)."^
L'Assemblée fut prévenue des massacres d'Aix par une lettre du président du département, qui lui annonçait que les quinze ou vingt membres du cercle qui se trouvaient alors au café Guyon, s*étaient jetés sans provocation sur sept ou huit cents clubistes et avaient voulu les assassiner. Le 20 décembre une discussion très-vive s'engagea sur les troubles d'Aix : l'abbé Maury flétrit énergiquement la conduite des autorités. Mirabeau et Charles Lameth, s'appuyant sur les rapports inexacts du département, plaidèrent les circonstances atténuantes. Charles Lameth osa s'apitoyer sur le peuple a qu'on égarait pour lui donner des torts ». Tout cela était arrivé par la faute des aristocrates; encore un peu et Lameth les accusait de faire pendre leurs amis pour calomnier le peuple. Ne prétendait-on pas qu'ils faisaient brûler leurs châteaux dans ce but ! Lameth ne voulait même pas qu'on envoyât des commissaires en Provence , et déclarait «que si l'on regardait les événements qui se sont passés sous leur véritable point de vue, on verrait que ce sont des affaires de poste dans lesquelles les ennemis de la chose publique avaient toujours le dessous ; » mais l'Assemblée, sur la demande de Mirabeau, décréta le contraire (2). Les trois commissaires, Debourges, Gay et Lafisse, partirent immédiatement; ils essayèrent d'apaiser les esprits, et firent dans ce but une proclamation très-sage, pour inviter les patriotes à croire moins facilement aux complots et aux conspirations. Le nouvel ordre de choses, disaient-ils, avait fait éprouver à beaucoup
(1) Aucun rapport émanant des autorités d'Aix ne mentionne leurs noms; on ne les trouve même pas ao bas de ce mémoire. Mais 'deux d'entre -eux y sont nommés. Nous avons déjà vu qu'il y en avait un qui s'appelait Simon, un autre se nommait Miollis. Ils étaient élus depuis peu.
(2) Mirabeau en savait plus qu'il ne voulait le faire paraître. La veille de cette séance, le 19 décembre, il écrivait au comte de la Marck. n L'affaire d'Aix est plus borrible encore qu'on ne le sait, et l'état des deux tiers du royaume est presque au même point. » A la même séance Foucaud annonça que dans les départements du Lot et de la Dordogne quinze châteaux et plusieurs maisons bourgeoises venaient d'être pillés et incendiés
de personnes des pertes très-sensibles; il était impossibk d'exiger qu'elles en parussent très-satisfaites, et il ne fallait pas pour ce seul motif les soupçonner légèrement d'affreux complots contre l'État. Des conseils aussi raisonnables devaient être fort mal reçus par les patriotes , qui accusèrent tout de .suite les commissaires d'être des suppôts de l'aristocratie, et leur rendirent leur tâche tiiès-diflîcile.
Les événements d'Aix eurent leur contre-coup dans toute la Provence. La révolution s'était aisément établie à Marseille, où il n'y avait presque pas d'aristocratie, mais la démagogie y avait bien vite levé la tète. Déjà, à la fin de 1790, tout homme coupable de modération, fût-il noble ou négociant, était un odieux aristocrate. Un club, soi-disant patriotique, dont la plupart des officiers municipaux faisaient partie, exerçait à Marseille un despotisme véritable : il faisait complètement la loi aux autorités et avait décidé, entre autres choses, que tout juge de paii serait tenu d'avoir pour greffier un associé du club. Un membre de la bonne bourgeoisie , Lieutaud , avait dès le début rendu dans cette ville de grands services à la révolution modérée comme commandant général de la garde nationale. Il résigna son commandement ; mais après l'assassinat de M. deBeaussct, major du fort Saint-Jean (1), le vœu des habitants rappela Lieutaud à la tète de la garde nationale. Il avait eu déjà le bonheur de sauver M. de la Roque, major de Saint-Nicolas, du sort de M. de Beausset ; il mérita bien vite la haine du club. Il représentait le parti de la révolution modérée, et ce parti était déjà fortement battu en brèche à Marseille. La municipalité lui suscita toutes espèces de désagréments, et par une suite de manœuvres qui avaient pour but d'éluder la loi , elle le destitua de son commandement, et reconstitua la garde nationide de Marseille sur de nouvelles bases, en y admettant les hommes les plus dangereux pour l'ordre public (2). Le détachement qui fut
(1) Le fort Saint-Jean avait été occupé par surprise le 1''' mai 1790; Marseille s^était donné la satisfaction de prendre une B;istille, mais il lui fallait aussi tuer son Delaunay ! Le major de Beausset, commandant du fort, fut immédiatement accusé d'avoir caché des armes, et lâchement assassiné. Les ré?olutionnaires commirent sur son cadavre les mutilations les plus abominables. Sa tête et ses parties sexuelles furent coupées et promenées en triomphe au bout d'une pique par toute la ville.
(2; La municipaUté et le club en Toulaient beaucoup à Lieutaud parce
envoyé à Aix appartenait à cette nouvelle garde nationale. Aussitôt que les événements d'Aix furent connus, les démagogues de Marseille résolurent d'englober dans la prétendue conspiration tous ceux dont ils voulaient se débarrasser. Lieutaud était un des chefs du parti modéré , un membre du département, Blanc Gilly, Tavait publiquement traité de vil conspirateur ; les jacobins étaient bien capables de lui faire subir le sort de Pascalis. Prévenu qu'on allait envahir sa maison, pendant la nuit, sous prétexte de saisir ses papiers, il comprit tout de suite que s'il restait à Marseille il serait assassiné chez lui ou égorgé par les jacobins pendant qu'on le conduirait à l'hôtel de ville ou à la prison. Il loua une barque, et s'enfuit avec sa femme, le 17 décembre pendant la nuit. Un membre de son ancien état-major, nommé Lembarine, qui était également poursuivi parla haine des démagogues, s'enfuit avec eux ; mais le mauvais temps les força de débarquer à Bandol. La garde nationale du lieu les arrêta, parce qu'ils n'avaient point de passe-port, et les conduisit à Toulon, où les autorités les mirent en arrestation provisoire jusqu'à ce qu'elles eussent reçu de Marseille des renseignements sur les causes de leur départ. Voilà où en étaient réduits les hommes qui avaient fait la révolution, mais qui la voulaient pure de tout excès. Ils fuyaient leur ville natale pour sauver leurs vies, et la persécution les attendait partout (1). A Toulon, on faisait aussi la chasse aux prétendus complices des conspirateurs d'Aix ; un avocat, nommé Gyprien Granet, qui avait écrit une lettre à Pascalis pour le féliciter de son discours au parlement , venait d'être jeté en prison. Dès qu'elles furent prévenues de l'arrestation des fugitifs, les autorités de Marseille n'eurent rien de plus pressé que de violer encore le secret des lettres, sous prétexte de découvrir des preuves du fameux complot (2). Elles réclamèrent les fugitifs comme leur proie ; mais le tribunal engagea un conflit avec elles. Il prétendit, à bon droit,
qu'il avait demandé que la garde nationale de Marseille eût un uniforme, afin d'empêcher des brigands armés de se mêler à elle dans certaines circonstances.
(1) La Provence était troublée à ce point que Mirabeau écriTait au comte de la Marck, le 22 décembre : « Marseille est sur le moment d'être perdu pour la France, et de se déclarer en r^^publiiiue. >*
(?.) En une seule journée, dit le directeur de la poste, elles saisirent de iorce 85 lettres.
qu'il lui appartenait exclusivement de lancer des décrets de prise decorps , et la nuit du 27 au 28 décembre il déclara nuls les décrets de la municipalité , en lança lui-même contre Lieutaud et Lembarine et les envoya à Toulon. Le directoire du Var avait refusé de les livrer à la municipalité de Marseille ; sur un décret régulier^ il les mit à la disposition du tribunal ; Lieutaud fut conduit enchaîné à Marseille, où Ton commença à instruire son procès de la manière la plus inique. Les jacobins avaient soin d'exciter la populace en le lui dépeignant comme un horrible conspirateur. Les prisonniers d'Aix, de Marseille et de Toulon, impliqués dans le prétendu complot de Pascalis, étaient traités si inhumainement que l'Assemblée dut rendre, le 21 janvier, un décret en leur faveur. Leur perte semblait presque aussi assurée que celle de Pascalis.
Heureusement le comité des recherches se fit envoyer la procédure de Marseille, et celle qui avait été faite à Aix contre les assassinés et leurs amis. On n'en avait fait aucune contre les assassins. Les officiers du régiment de Lyonnais mirent leurs adversaires au défi de rien prouver contre eux malgré les recherches inquisitoriales qu'ils avaient faites. Les autorités et les sociétés jacobines de Provence expédièrent] au comité une masse de délibérations , de procès- verbaux , de lettres saisies chez les victimes et leurs amis, afin de prouver que Pascalis, Guiraman , Lieutaud, Lembarine, les officiers du régiment de Lyonnais , étaient à la tête d'une vaste conspiration qui devait introduire en France une armée étrangère et faire une Saint- Barthélémy de patriotes. Le comité vit tout cela, et malgré les objurgations des révolutionnaires il acquit la conviction qu'il n'y avait jamais eu de conspiration, et que la conduite de toutes ces autorités était une honte pour la révolution. Mais comment accueillerait-on une pareille déclaration? Il crut faire assez pour la justice en proclamant l'innocence de ceux qui étaieni injustement poursuivis; mais, en revanche, il prit le parti de jeter de l'odieux sur la mémoire des victimes, et d'atténuer considérablement, pour le public, les torts des autorités, afin de ménager les passions révolutionnaires et l'orgueil de municipalités puissantes, qui se sentiraient assez humiliées et déçues » en voyant acquitter ceux qu'elles dénonçaient depuis plusieurs mois comme des conspirateurs sanguinaires.
Cochon de Lapparent fut chargé de rédiger un rapport dans
ce sens. A l'en croire, Guiraman, a furieux des huées qu'il avait ou non excitées », aurait été le provocateur. Il osa raconter sa mort en ces termes.
a Guiraman, décrété de prise de corps par le tribunal pour la scène du i% est aussi arrêté par le peuple furieux, et paye de sa tète les crimes qu'il a provoqués, o
Il suivit en général la version des administrateurs d'Aix, mais pour arriver à des conclusions tout à fait opposées, et il eut le courage de faire une protestation contre la faiblesse des autorités.
a Tous CCS crimes sont restés impunis : la terreur avait enchaîné tous les organes de la loi. Elle fut muette, et celui qui a provoqué ces sanglantes exécutions, celui qui tous les jours égare le peuple, en prêchant le partage des terres et le refus des impôts, cet homme n'est pas poursuivi ! »
Cet homme sanguinaire, que Lapparent n'a pas nommé et dont les administrateurs d'Aix, dans leurs lettres et leurs rapports, n'ont jamais rappelé l'existence, c'est l'abbé Rive. Les autorités d'Aix ont envoyé au comité des recherches une hiterminable procédure contre les assassinés et leurs prétendus complices, mais elles n*ont pas fait la plus légère recherche contre les assassins et surtout contre leur chef. On le comprend aisément, une enquête sérieuse n'aurait pas seulement prouvé que la prétendue conspiration n'avait jamais existé , elle aurait été accablante , et pour les révolutionnaires, et pour les autorités qui avait si bien joué leur jeu. Elle aurait établi jusqu'à quel point certains municipaux avaient été les dupes ou les complices des clubistes et des égorgeurs. On aurait pu, grâce à elle , apprécier les risques courus par ceux qui avaient livré Pascalis et voir s'ils pouvaient être excusés, ou bien, au ox)ntraire, s'ils avaient joint le mensonge à la lâcheté. Une telle information eût été compromettante pour tant de personnes, que les commissaires eux-mêmes ne la réclamèrent pas. On crut, à cause des circonstances, ne pas payer trop cher la liberté des vivants, en laissant calomnier les victimes du massacre.
Le rapporteur insista sur les illégalités qui avaient été accumulées dans le procès de Lieutaud. On le conduisit enchaîné
à Marseille ; il demanda qu'on l'interrogefti , et quarante-huit jours se passèrent avant qu'on fit droit à sa juste requête. D'après le rapporteur, qui n'est pas suspect, « on prolonge la procédure avec affectation. — Trente-six témoins sont entendus; il n'existe ni traces ni indices du complot... » Il relève en outre de monstrueuses irrégularités; mais le comité cherche à arranger l'affaire, et il se contente de dire que la conduite de la municipalité et du tribunal de Marseille n'a pas été régulière. « Ces corps n'ont pas été exempts de prévention, » prévarication eût été le mot propre 1 Mais déjà en 1791 on se croyut un héros quand on rendait une demi-justice à ceux qui étaient injustement persécutés. Enfin, vu les circonstances, le civisme (les villes d'Aix et de Marseille , a l'époque des faits assez reculée, » il proposa à l'Assemblée de vouer à l'oubli toutes ces procédures, et de faire poursuivre les assassins du 14 décembre. L'Assemblée vota donc, le 21 mai 1791, la mise en liberté de Lieutaud , Lembarine , des officiers du régiment de Lyonnais et de leurs coaccusés, en tout quarante-quatre personnes, dont plusieurs étaient détenues depuis cinq mois.
Il en était du complot Pascalis, du complot Lieutaud, comme du complot du comte de Toulouse Lautrec, du complot Mignot de Bussy, et de plusieurs autres, tous plus affreux les uns que les autres, tous admirablement prouvés au dire des révolutionnaires, et auxquels pourtant l'Assemblée a refusé d'ajouter foi. Sans doute elle y mettait beaucoup d'égards; elle faisait délicatement ressortir le civisme et le zèle des autorités qui lui avaient adressé ces effrayantes et chimériques dénonciations ; la France municipale était certainement pavée de bonnes intentions révolutionnaires ; mais il n'en était pas moins évident que tous ces braves administrateurs et officiers de la garde nationale avaient la vue singulièrement trouble , et des paniques fort désagréables , d'abord pour ceux qui en étaient victimes, ensuite pour leur propre parti, qu'ils rendaient ridicule. Les plus honnêtes d'entre tous ces reventes de conspirations brûlaient de se signaler par la découverte de quelque trame bien noire pour faire parler d'eux à l'Assemblée et dans les journaux, monter au capitole de leur bicoque natale, et y proclamer devant la garde nationale qu'ils avaient sauvé la patrie. Et les arrestations se succédaient les unes aux autres, et les procédures s'amoncelaient, procédures de comédie d'ancien répertoire, pleines
de procès-verbaux, informations, enquêtes, contre-enquêtes, dires, déclarations, protestations, proclamations, etc., etc., capables en un mot de remplir non des sacs à procès, mais des sacs à blé. Les semaines, les mois s'écoulaient bien lentement pour les prisonniers et leurs familles , et les dénonciateurs du complot se pavanaient pendant ce temps-là.
Enfin arrive un décret qui déclare, après un grand luxe de précautions oratoires^ que le fameux complot n'a jamais existé, qu'à X. il n'y a pas eu de Catilina, partant point de Cicéron sauveur ef père de la patrie. L'Assemblée a beau rouler délicatement dans le miel cette amère pilule , elle n'en proclame pas moins implicitement que ces braves gens, dont elle vante le civisme, ont pris des livrées pour des uniformes, un dîner de trois amis pour un grand conciliabule , un dîner de six pour la formation d'un corps d'armée contre-révolutionnaire , quelques fusils de chasse dans un château pour un grand dépôt d'armes de guerre , en un mot des vessies pour des lanternes. Les oies du Capitole ont crié à tort et à travers, aucun Gaulois n'escaladait le rocher ; elles ont eu seulement le cauchemar !
Malheureusement ces désaveux arrivaient trop tard. Les faux bruits, qu'il était toujours dangereux de contredire, s'étaient si bien accrédités à la fin que l'Assemblée elle-même ne pouvait plus les infirmer complètement. On disait qu'elle avait été trompée , ou qu'elle avait faibli , que d'ailleurs elle vieillissait, et devait céder la place à une nouvelle législature. L'amnistie, quelle proclama à la fin de son existence, pour se débarrasser honnêtement de toutes ces procédures, arriva trop tard pour apaiser les esprits. On avait de fort loin, quelquefois à travers toute la France , conduit avec un imposant appareil de prétendus conspirateurs à Paris ou à Orléans. A chaque étape on avait requis la garde nationale du lieu pour leur faire escorte jusqu'à la première ville ; les populations des plus petites localités avaient été dérangées, effrayées ; les accusations chimériques qui avaient amené ces arrestations leur avaient été racontées avec de nombreux embellissements par les hommes de l'escorte , et la crainte et la terreur se répandaient de plus en plus parmi des populations qui s'étaient déjà montrées si accessibles aux plus incroyables paniques. L'Assemblée relâchait ensuite les accusés par un décret ; bien des gens n'y faisaient pas attention, et d'ailleurs l'effet était pro-
duit, un décret ne pouvait le défaire , d'autant mieux qu'il restait toujours à statuer sur d'autres conspirations du même genre auxquelles la crédulité populaire ajoutait foi.
Nous n'avons pas besoin de dire que, malgré le décret du 21 mai, les assassins d'Aix ne furent pas poursuivis. L'abbé Rive, qui le lendemain du meurtre de Pascalis avait admiré et le beau support qui venait d'être mis à une lanterne (1) >, fut un peu inquiété pour la forme , mais il est très-probable qu'il aurait fourni à la Terreur un monstre de plus si une attaque d'apoplexie n'en avait débarrassé sa patrie dans le courant de 1791. Lorsque le décret de l'Assemblée qui rendait la liberté à Lieutaud et à ses coaccusés dut recevoir son exécution, bien que le régiment d'Ernest eût été mis sous les armes pour maintenir l'ordre, la populace, excitée par leurs ennemis , montra une telle fureur, que, pour éviter une coUbion sanglante, les autorités de Marseille crurent devoir retarder leur élargissement. On a le droit de croire que leurs craintes étaient exagérées. Les commissaires royaux pour ne pas les laisser indéfiniment en prison, ce qui était à la fois illégal et dangereux, firent évader Lieutaud et ses amis pendant la nuit, en les mêlant aux soldats dont ils avaient pris l'uniforme. Pour plus de sûreté, le régiment les escorta jusqu'à Aix. Lieutaud jugea prudent de quitter la Provence et de s'établir à Paris.
Dès qu'il fut connu à Toulon que l'avocat Granet, dont nous avons déjà pai'lé, allait être élargi, la populace s'ameuta, et la municipalité prit sur elle de ne pas le mettre en liberté. Le département en rendit compte au comité des recherches, et laissa entendre très-clairement qu'il croyait la municipalité de connivence avec les émeutiers. Le comité des recherches écrivit aux municipaux une lettre d'une faiblesse désespérante. Il ne leur adressa que de doux et timides reproches après beaucoup de louanges, et se contenta de dire modestement : a II faut espérer que le peuple n'aura plus mis d'obstacle à un élargissement ordonné par l'Assemblée nationale... » Il se sentait déjà débordé et impuissant.
Un ami de Lieutaud, procureur-syndic du district de Marseille, Brémond Julien, qui avait pris chaudement sa défense et s'était compromis avec les révolutionnaires, se retira dans une
(1)M. deRibbe.
maison de campagne près d'Aix. Les assassins vinrent Ty chercher, et regorgèrent avec deux de ses amis. La gai*de nationale arriva naturellement quand tout était fini.
Nous avons beaucoup insisté sur les troubles d'Aix et de Marseille, parce qu'ils jettent une sombre clarté sur la situation de la France à la fin de l'année 1790. La force armée, lorsqu'il s'agissait de maintenir l'ordre, était complètement désorganisée ; les ferments de discorde et de haine étaient assez nombreux pour que l'on dût déjà s'attendre aux plus grands maux. Il ne manquait plus que d'infliger au pays le fléau d'une persécution religieuse , que de confier à ces clubistes dont on connaissait trop bien les instincts sanguinaires , et à ces administrateurs si passionnés et si intolérants , le soin d'imposer violemment à la France une Église nouvelle ! L'Assemblée ne sut pas résister à cette tentation.