‹ Histoire de la constitution civile du clergé (1790-1801) (volume 3)Chapitre 4 sur 20 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

CONnSCATION DES BIENS DU CLERaE.

1. Les élections du clergé ne se font point en prévision d'une persécution. — Flatteries intéressées prodiguées aux curés. — Les philosophes en Tculent à la religion elle«méoie. — Leur programme tracé par Voltaire, Montesquieu, Rousseau. — Ils se hâtent d'en poursuivre l'application.

il. Le clergé const'nt avant la noblesse à la réunion des ordres. — Nuit du \ août. — L'Assemblée agit avec une précipitation imprudente. — Excès à Parij. — Sac de la maison de Saint Lazare. — Prise de la Bastille. — Foulon et Berthier assassinés. — Pitoyable attidude de Bailly. — Pour exciter un soulèvement général contre l'ancien régime» certains révolutionnaires envoient de faux courriers annoncer dans touie la France que des brigands fauchent les blés. — Panique générale. — On s'arme partout. — Excès de toutes sortes, pillages, extorsions; incendies, meurtres commis par les populations affolées. — Dans une foule d'endroits on fait croire aux paysans que le roi leur ordonne de piller les châteaux. — Attitude déplorable de l'Assemblée devant toutes ces horreurs. — Elle craint surtout des complots royalistes, et institue les comités des rapports et des recherches. — Ces comités empiètent sur le pouvoir exécutif et l'annulent. — Le major de Belzunoe assassiné à Caen. — Des individus s'emparent des lambeaux de son corps pour les manger. — Interrogatoire et aveux des coupables. — Horribles excès dans le midi jusqu'en 1790. •— Mollesse et imprévoyance des révolutionnaires modérés. — Insolence des tribunes. — Leur odieuse influence.

Hl. Les révolutionnaires veulent un clergé salarié, parce qu'ils espèrent ainsi poursuivre plus facilement leurs desseins contre la religion. — On propose de revenir sur une décision prise et de déclarer la dime non rachelable. — Discours insensé de Mirabeau sur le salariat et la propriété. — Discours trèsimportant de Sieyès sur le rachat de la dime. — Nouvelle renonciation du clergé le 1 1 août. — Il renonce encore à Targenterie des églises. — Grégoire exprime des appiéhensions sur la sûreté du clergé. — Projet de Talleyrand sur la confiscation des biens ecclésiastiques. ^- Projet plus radical (le Mirabeau. — Discussion. — Aveux précieux de Barnave et de Garât. — Plan remarquable de Malouet. — Il conciliait tout, et prévenait la persécution religiensc. — Miral)eau assimile la religion à la magi.ttrature et à l'ar- T. I. 6

mée. — Sa proposition est adoptée. — > Mesures d'eiécution. — Le 20 décembre TaliénatioD d'une partie des biens du clergé est votée. — Proposition de Bouche contre l'archevêque de Paris.

Le clergé députa aux états généraux quarante quatre évéques, deux cent cinq curés, cinquante-deux abbés et chanoines, et sept religieux. Bien qu'il dût s'attendre à des luttes assez vives, il ne prévoyait nullement que les états généraux dussent bientôt imposer le schisme à toute la France; s'il eût pu soupçonner seulement une partie des dangers dont la religion était menacée, il se serait montré beaucoup plus circonspect dans ses choix. Les philosophes, et les ministres eux-mêmes, travaillèrent activement à faire nommer des ecclésiastiques favorables aux idées nouvelles. Barruel accuse formellement Necker de manœuvres électorales. Il aurait, d'après lui, fabriqué de prétendues lettres des curés du Dauphiné contre l'épiscopat, et pour influencer les électeurs, il les aurait répandues dans la province et au loin, avant que la protestation des prétendus auteurs de ces lettres pût être connue.

Dès leur arrivée à Versailles les curés furent accablés de caresses par les partisans de la révolution : c'était à qui les louerait, les exalterait; le mot de curé était alors prononcé par les révolutionnaires avec une expression bien différente de celle qu'il a maintenant dans leur bouche. La révolution essaya tout de suite de se créer des partisans en faisant appel à l'envie et à la cupidité. Des hommes qui devaient plus tard traiter le ministère des curés de superstition et de fanatisme, et demander des lois draconiennes contre ceux qui l'exerceraient, accablaient ces mêmes curés de flatteries et de belles promesses. Ils faisaient appel aux sentiments d'envie et de rancune qui pouvaient subsister chez certains d'entre eux^ en leur répétant sans cesse qu'ils étaient les maîtres d'abaisser et d'humilier le haut clergé , et de s'attirer une immense popularité. Ils faisaient également appel à leurs sentiments intéressés en leur laissant croire qu'une grande partie des richesses enlevées aux abbayes et aux chapitres serait consacrée à leur donner de beaux traitements. Certains curés, naturellement avides d'argent et d'honneurs, et envahis déjà par les doctrines nouvelles, ne songèrent plus qu'à profiter de la révolution , pour satisfaire à la fois leurs rancunes particulières et leur ambition. Beaucoup

d'autres, sans se laisser prendre complètement à toutes ces simagrées, eurent la naïveté de croire qu'en faisant de fortes concessions pécuniaires , et en supprimant certains abus , le clergé apaiserait les révolutionnaires, et que la religion deviendrait ainsi plus florissante que jamais. Sans doute le clergé ne devait pas hésiter à faire de grands sacrifices, mais il lui fallait en même temps se méfier des entraînements généreux que les révolutionnaires cherchaient à provoquer par un feint amour de la paix, et par de belles phrases qui semblaient tout promettre et en réalité ne les engageaient à rien.

Deux sentiments dominaient alors chez les chefs du mouvement révolutionnaire , une confiance excessive en eux-mêmes et dans la société française, et une haine acharnée contre le catholicisme. Le premier de ces sentiments leur était commun avec toute la nation : ils ne négligèrent rien pour propager le second, et sans venir à bout de faire partager à toute la France leur haine réfléchie du christianisme en général, et du catholicisme en particulier, ils soulevèrent contre TÉglise les plus violentes passions, et en profltèreiit pour organiser un peu plus tard une véritable persécution.

M. de Tocqueville a consacré un des plus éloquents chapitres de son livre sur l'ancien régime et la révolution à soutenir cette thèse que la guerre au catholicisme n'était qu'un incident de la grande révolution, a un produit passager des idées, des passions, des faits particuliers qui l'ont précédée et préparée, et non son génie propre n. Il a fait deux parts très-distinctes dans la philosophie profondément irréligieuse du dix-huitième siècle : dans l'une se trouvent les opinions qui se rapportent à la condition des sociétés, aux principes des lois civiles et politiques ; elles forment suivant lui la substance de la révolution. D'un autre côté, les philosophes se sont attaqués avec fureur à l'Église, ils ont même voulu détruire les fondements du christianisme ; mais le christianisme avait bien plus allumé ces haines furieuses comme institution politique que comme doctrine religieuse; on en voulait beaucoup plus au prêtre, parce qu'il était alors dans la société civile, propriétaire, seigneur décimateur, que parce qu'il était ministre de la religion : o A mesure que l'œuvre politique de la révolution s'est consolidée, dit M. de Tocqueville, son œuvre irréligieuse s'est ruinée. »

Itest certain que bien des gens poui suivaient avant tout dans

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le clergé un ordre de l'État , une partie importante de l'ancien régime ; mais il n'en est pas moins vrai que lorsqu'il a été dépouillé de ses biens, de ses privilèges, ils ne se sont pas tenus pour satisfaits, et qu'ils ont en masse très-bien accepté la persécution religieuse et l'oppression, non pas seulement des membres du clergé, mais encore des catholiques laïques qui leur restaient fidèles. On dira sans doute qu'ils ont cédé aux entraînements de la lutte ; qu'en révolution les vainqueurs dépassent généralement le but qu'ils s'étaient assigné. Cette explication ne peut en tous cas avoir de valeur que pour les hommes de 89. Mais maintenant que le clergé a cessé d'être un corps politique, qu'il ne jouit d'aucun privilège, qu'il est pauvre comme Job , la révolution a-t-elle cessé de l'attaquer? Le parti qui a fait la constitution civile et la persécution religieuse s'est perpétué jusqu'à nous avec les mêmes passions, et une singulière influence sur les révolutionnaires plus modérés : il reste ce qu'il était au moment de la Constitution civile, et c'est bien de lui qu'on peut dire qu'il n'a rien oublié ni rien appris ! Est-ce que la révolution depuis quatre-vingts ans ne montre pas contre le clergé la même animosité qu'au temps où il était grand propriétaire, décima teur, haut justicier? Est-ce que les curés de campagne à neuf cents francs par an ne sont pas attaqués avec autant de fureur que les abbés commendataires, et les grosbénéficiers en 1789? Sans doute il faut tenir compte de la différence des époques : en 1789 on commençait seulement à insulter le clergé en toute sécurité ; depuis quatre-vingts ans on s'en est donné à cœur joie : cette occupation n'a plus même l'attrait de la nouveauté, et cependant on voit qu'elle a un charme indicible pour tous les révolutionnaires un peu prononcés. Bien qu'ils ne cessent de lancer contre le clei^é les plus étranges accusations politiques et les plus grossières calomnies, pour exciter contre lui les masses ignorantes, c'est bien la religion ellemême qu'ils poursuivent, et plus d'une fois dans leurs congrès ils l'ont proclamé avec beaucoup de franchise. Bien qu'on entendit souvent les menaces les plus sanguinaires contre le clergé actuel, beaucoup de gens croyaient de bonne foi que 93 avec ses horreurs contre les prêtres ne pourrait jamais revenir. La révolution a obtenu un triomphe momentané dans la seule ville de Paris, et 93 est revenu . Si on a de nouveau fermé et ^ccagé les églises, peut -on s'en prendre aux privilèges du

clergé, à son existence comme ordre politique? Lorsqu'on parle de monseigneur Dulau et de monseigneur de la Rochefoucauld, assassinésauxCarmes, onpeut'soutenir que la haine politique contre le clergé, si récemment dépouillé de ses privilèges, a pu contribuer à armer le bras des assassins. Mais monseigneur Darboy avait-il été jamais, de par son siège, comte évèque , haut justicier? Et le père Captier. son prieuré d'Arcueil avait-il rien de commun avec un prieuré d'ancien régime? Ses assassins lui avaient-ils jamais payé la dîme?

La secte philosophique poursuivait avant tout l'anéantissement de la religion , et, malgré ses belles phrases sur la tolérance , elle ne reculait pas devant la persécution : en attendant qu'elle pût réaliser son rêve, elle conseillait aux souverains de mettre la main sur la religion , de lui enlever toute indépendance et de l'exploiter à leur guise. Voltaire écrivait en 1768 au ministre russe SchouvalofT :

« Les princes catholiques commencent un peu à réprimer les entreprises de la superstition, mais au lieu de couper la tète à l'hydre ils se contentent de lui mordre la queue, ils reconnaissent encore deux puissances, ou ils feignent de les reconnaître. Ils ne sont pas assez hardis pour déclarer que rÉglise doit dépendre uniquement du souverain. II n'y a que votre illustre souveraine qui ait raison ; elle paye les prêtres, elle leur ouvre la bouche et la ferme, ils sont à ses ordres^ et tout est tranquille...»

Réduire le catholicisme au niveau de l'Église ignorante et servile de Russie , voilà l'œuvre à laquelle Voltaire conviait ses disciples I Ils ont profité de ses leçons : les lauriers de Catherme ont empoché la Constituante de dormir ; elle a voulu aussi payer les prêtres, leur ouvrir la bouche et la fermer, et traiter les opposants comme Catherine traitait les Polonais grecs unis !

Montesquieu lui-même, qui s'érigeait en défenseur de la liberté de conscience , lui portait une bien rude atteinte, en refusant de reconnaître une de ses conséquences les plus nécessaires , le droit de propagande.

« Comme il n'y a guère que les religions intolérantes qui aient un grand zèle pour s'établir ailleurs, parce qu'une religion qui peut tolérer les autres ne songe guère à sa propagation, ce sera une des

bonnes lois civiles, lorsque l'État est satisfait de la religion établie, de ne point souJfTrir rétablissement d'une autre... Lorsque les loi$ ont cru devoir souffrir plusieurs religions, il faut aussi qu'elles les obligent à se tolérer entre elles. Il est donc utile que les lois exigent de ces diverses religions non-seulement qu'elles ne troublent pas l'État, mais aussi qu'elles ne se troublent pas entre elles. »

J.-J. Rousseau a solennellement proclamé le pouvoir absolu de l'État sur la conscience humaine.

« Il y a une profession do foi purement civile dont il appartient au souverain de fixer les articles, sans pouvoir obliger personne à les croire : il peut bannir de l'État quiconque ne les croit pas; il peut le bannir non comme impie, mais comme insociable, comme incapable d'aimer sincèrement les lois, la justice et d'immoler sa vie à ses devoirs; que si quelqu'un après avoir reconnu publiquement ces dogmes se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort : il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant les lois. » (i)

Les philosophes étaient profondément pénétrés de cette doctrine. Ils professaient pour la religion le plus souverain mépris, mais ils étaient bien forcés de recomiattre qu'elle conservait un grand empire sur une foule de gens , et qu'elle pouvait servir de frein aux classes inférieures. Ils voulaient donc bien la tolérer encore pendant quelque temps pourvu qu'elle ne les gônftt en aucune façon et qu'elle fût complètement dans leurs mains. Pour arriver à ce résultat il fallait suivre la théorie de Voltaire, nier hardiment la distinction des deux pouvoirs, faire de l'Église une administration à leur service, qui prêcherait au peuple le respect de leurs propriétés et la soumission au pouvoir, c'est-àdire aux philosophes. Ils ne concevaient pas d'autre système religieux que celui d'une Église officielle très-liée à l'État. Seulement ils ne voulaient pas que cette Église officielle fût l'Église catholique, qu'ils trouvaient beaucoup trop indépendante , mais une Église gardant certaines formes catholiques pour tromper le vulgaire, et complètement organisée d'après leurs idées. Ils suivirent en conséquence un système bien simple, et qui malgré son extrême impudence pouvait réussir avec un peuple aussi léger

(1) N A la lecture de ces lignes, dit M. de Pressensé, page 19 , il me semble voir dans le lointain , Robespierre célébrant la fête de l'Être suprême en fa :e de la guillotine... »

que le nôtre. Était-il question de faire quelque chose en faveur du catholicisme, ils déclamaient avec fureur contre toute Église officielle, contre l'intervention de l'État dans le domaine de la conscience ; s'agissait-il au contraire de déterminer les.rapports de l'Église et de l'État sous la nouvelle constitution, ils rentraient en plein dans le système de l'Église officielle, ils proclamaient l'omnipotence de l'État , son droit incontestable d'établir une religion nationale , ou de la changer, et développaient la théorie de Rousseau dans toute sa crudité. Une Église un peu officielle était quelque chose d'abominable si elle restait catholique? I mais une Éfiflise fabriquée par l'Assemblée pouvait être tout à fait officielle ; on était en droit de l'associer complètement à PÉtat , d'assimiler ses chefs à de hauts fonctionnaires, de faire intervenir solennellement les pouvoirs publics dans ses moindres arrangements, de lui donner une subvention qui n'était accordée 'à aucun autre culte , et de persécuter ceux qui refuseraient de la reconnaître. Et les révolutionnaires suivant les besoins de la cause prenaient l'un ou l'autre de ces systèmes parfaitement opposés, comme dans Molière maître Jacques, suivant les questions, prend son habit de cuisinier ou sa souquenille de cocher. Mirabeau surtout a excellé dans cet exercice : il a plus d'une fois dans le même discours soutenu tour à tour les deux systèmes avec cette impudence qui faisait le fond de son caractère, et qui lui a peut-être encore plus servi que son immense talent (1).

Le plan des philosophes était d'avance bien arrêté. Ils devaient d'abord :

Détruire le clergé comme ordre politique.

Lui enlever ensuite toutes ses propriétés,

(1) Mirabeau, comme tous les ptiilosophes, n'a jamais considéré la liberté religieuse que comme un sujet d^amplifications utiles à lui-même et k son ^rtl. En 1787 il royageait en Allemagne, et regrettait que Frédéric n'autorisât point le mariage des prêtres catholiques , et snrtont qu*il refusât de laisser à ceux qui se marieraient les rcTenus de leurs bénéfices ecclésiastiques, « menire , disait-il, que nous oserions croire digne de ce grand homme. » Ainsi ce grand homme aurait été encore plus grand s'il arait offert nne prime aux prêtres qui se marieraient , forcé les catholiques à accepter malgré leur conscience des prêtres mariés, et enrichi des apostats à leurs dépens. La Conrention derait agir ainsi ! On Toll que si Mirabeau n*a pas imposé le mariage des prêtres au moyen de la constitution cirile , ce n*est point par tolérance, mais par prudence, et qu'il aurait adopté le système de la Conrention lorsqu'il aurait cm le moment rarorable.

72 consTiTirnoif citile du clergé.

Profiter de Témotion soulevée par cette première campagne contre le clergé, pour le déconsidérer, faire appel aux passions violentes contre lui , et, ce qui était fort important, habituer le pays à le voir bafouer et traîner sur la claie, et à entendre l'Assemblée résoudre les questions religieuses en souveraine mattresse. Puis lorsque les passions seraient bien excitées, le clergé bien dépopularisé , on suivrait les conseils de Voltaire, on couperait la tète à l'hydre , on ne garderait que des prêtres auxquels on pourrait ouvrir ou fermer la bouche à volonté ; on fixerait les articles d'une profession de foi purement civile, et on se souviendrait des paroles de Rousseau pour punir les récalcitrants!

Tels étaient les desseins de ceux qui dirigeaient alors le parti révolutionnaire. Telle fut la politique qu'ils suivirent dès qu'ils se trouvèrent à Versailles en face de Tordre du clergé.

Lorsque le tiers état exigea que les pouvoirs fussent vérifiés en commun, ce qui devait entraîner, comme tout le monde le pressentit alors, le vote par tète, et par voie de conséquence la suppression des trois ordres, l'opposition du clergé à cette transformation des états généraux fut moins vive que celle de la noblesse. Celle-ci vota la vérification séparée, à la majorité de 488 voix sur 114, et le clergé à la majorité de 133 voix sur 114. Dans la négociation qui suivit , le clergé se montra plus favorable à la conciliation, et fit connaître qu'il était disposé à renoncer à toute exemption pécuniaire. Lorsque Target vint avec une députation l'inviter « au nom du Dieu de paix » à s'unir au tiers, il fut favorablement accueilli, et si la réunion fut seulement effectuée quelques jours plus tard , on peut dire qu'elle était décidée à partir de ce moment. Le clergé n'était pas encore blasé sur les phrases de ce genre ; maintenant, quand on lui fait des objurgations pareilles , il les prend pour ce qu'elles valent. Mais alors on pouvait croire à la sincérité du plus grand nombre des partisans de la révolution. Après une invitation pressante du tiers, quelques ecclésiastiques (i) se joignirent à lui. Le 17 juin

(I) Trois eccléfliafitiques d^abord allèrent trouver les membres du tiers, c'étaient trois carés du Poitou , les abbés Jallet, Lecère et Balard. Les deui

le tiers se déclarait Assemblée nationale, et le clergé, à la majorité de 449 voix sur 115, se ralliait à lui. Le 24, la majorité du clergé, conduite par l'archevêque de Vienne, vint prendre séance avec le tiers état. Bientôt après, le vertueux archevêque de Paris, qui faisait partie de la minorité du clergé, céda à de pressantes solUcitations, et vint à l'Assemblée.

On peut dire que l'ancien régime fut détruit à la mémorable séance du 4 août. Les populations, frappées d'une singulière panique, avaient commis d'horribles excès, et l'on cherchait les moyens d'apaiser les passions imprudemment soulevées. Cédant à un entraînement généreux , les privilégiés s'élancèrent à l'envi à la tribune pour renoncer à leurs droits et demander l'égale répartition des charges publiques. Les nobles, les ecclésiastiques, les parlementaires firent assaut de générosité, et renoncèrent gratuitement à tous leurs privilèges. L'évêque de Nancy, M. de la Fare, s'exprima en ces termes :

« Accoutumés à voir de près la misère et la douleur des peuples, les membres du clergé ne forment pas de vœux plus ardents que ceux de la voir cesser. Le rachat des droits féodaux était réservé à la nation qui veut établir la liberté ; les honorables membres qui ont déjà parlé n'ont demandé le rachat que pour les propriétaires; je viens exprimer au nom des membres du clergé un vœu qui honore à la fois la patrie, la religion et l'humanité. Je demande que si le rachat est accordé, il ne tourne pas au profit du seigneur ecclésiastique, mais qu'il soit lait des placements utiles pour les bénéfices mêmes, afin que leurs administrateurs puissent répandre d'abondantes aumônes sur l'indigence. »

L'Assemblée, dans cette nuit mémorable, avait décrété l'abolition du servage, des juridictions seigneuriales, des droits exclusifs de chasse, de colombier, de garenne, l'égalité des impôts, le rachat de la dime, la faculté de rembourser les droits seigneuriaux , l'abolition de la vénalité des offices , la destruction des privilèges de villes et de provinces, etc., etc.

Ce dévouement était admirable ; cependant la froide raison avait le droit de blâmer cette généreuse mais imprudente prépremiers furent nommés éTâ<|ues consUtutionnelA , le lendemain leur exemple fut suifi par six curés , ensuite i^ar dix autres, dont Tabb j Grégoire faisait

«k«»IÛk

cipitation. Tel est le caractère de la nation française, elle ne calcule la portée ni de ses exigences ni de ses concessions : elle s'imagine parfois qu'elle peut établir d'un seul coup la félicité universelle, et prend avec une promptitude fiévreuse des déterminations qui n'engendrent que la discorde et la guerre ! Tel était surtout le caractère des hommes de 89 ! ils croyaient qu'on refait une sociétéen une séance, que la haine, l'envie, la cupidité, ne peuvent tenir devant une belle scène de générosité et d'attendrissement. Il fallait sans doute abolir ce qui restait de la féodalité , mais ne point tout abattre d'un seul coup. Il était indispensable, au moment où la France craijnait une immense jacquerie, où la propriété était menacée , de la respecter soigneusement , môme dans celles de ses conséquences qui étaient impopulaires. Il ne fallait pas faire avec Uini de précipitation de généreux sacrifices, que le peuple oublie bien vite, s'il ne les attribue au calcul et à la peur. Ce n'est point par des scènes dramatiques, quelque belles qu'elles puissent être , qu'un grand peuple peut transformer sans trouble ni guerre civile son oi^anisation politique et sociale. Si l'on avait discuté froidement, et pendant un certain nombre de séances, toutes les importantes questions tranchées si vite en une seule nuit ; si l'on avait fait avec les privilégiés des stipulations nettes et précises ; si l'on avait strictement déterminé les droits et les obligations de chacun après l'abolition du système féodal , ainsi que les mesures transitoires qu'il était indispensable d'adopter, on se serait livré à un travail long et fatigant, mais du moins on aurait enlevé tout prétexte spécieux à ceux qui ne cherchaient qu'à soulever les masses; on aurait raffermi dans les esprits le respect de la propriété, et évité à la révolution bien des obstacles et bien des hontes. Malheureusement on ne savait pas se résigner à travailler utilement pour la paix et la liberté ; on aimait mieux s'enthousiasmer et s'embrasser un jour, quitte à se déchirer ensuite à belles dents. Cet accord général était trop beau pour n'être pas factice. Beaucoup d'esprits sages disaient que la révolution était faite en réalité par la nuit du 4 août , mais ils n'étaient pas écoutés. Les partis se dessinèrent dans l'Assemblée plus tranchés que jamais. Ceux qui s'intitulaient constitutionnels, et qui en réalité demandaient une république démocratique avec un roi nominal formèrent le côté gauche, conduit par Mirabeau, Barnave, Duport, Lameth, Lechapelier, Lanjuinais, etc.; ceux qui trouvaient

i]u'on allait bien vile , avec Maury et Cazalès à leur tête, formèrent le côté droit; les modérés, véritables partisans de la molarchie constitutionnelle,^ groupèrent au centre; mais, malgré e talent de leurs chefs, Mounier, Malouet,Lally, ils devaient ichouer dans leur œuvre de conciliation.

L'Assemblée était encore le A août sous l'impression des scènes effroyables qui venaient d'épouvanter Paris et toute la France. )n avait commencé par répandre le bruit que l'archevêque de Paris était la seule cause de la désunion des états généraux, et |u'il empêchait une partie du clergé de se joindre à l'Assemblée lationale : d'horribles menaces furent proférées contre lui, et )ientôt on essaya de les réaliser. Le 13 juillet plusieurs barrières le Paris avaient été forcées et incendiées; des brigands armés le bâtons et de piques avaient pillé les maisons de ceux qui étaient accusés d'hostilité à la révolution, c On vit bien , dit 3ailly, que ce prétexte du patriotisme n'était que le manteau lu crime et du vol. » «Ces brigands, dit encore Bailly, qui ivaient servi dans l'affaire de Réveillon , et depuis dans tant {'autres, étaient mis en œuvre par ceux qui voulaient précipiter a révolution, et qui hasardaient peut-être cette révolution, plus . issurée par la marche sage et légale de l'Assemblée. » Lesbouiques des armuriers furent forcées. La maison de Saint-Lazare ùt envahie par une foule furieuse et mise à sac. La grande bibliothèque de la communauté, qui contenait 50,000 volumes et plusieurs bibliothèques à l'usage des clercs et des deux pensions tablies dans la maison furent détruites. La caisse, qui ne conteait heureusement que cinq ou six mille livres, fut pillée ainsi ue le modeste pécule des prêtres et des clercs de la congrégaion. On conservait soigneusement la chambre de saint Vincent le Paul avec son mobilier et les objets qui lui avaient apparpnu; tout fut saccagé et brisé. Sa statue, qui était dans le vesibule, fut mise en morceaux , et sa tête portée au bout d'une lique. Heureusement aucune indécence ne fut commise dans 'église. Le couvent des filles de la Charité établi en face fut isité violemment par les mêmes émeutiers, sous prétexte de blé :aché , mais elles ne subirent aucun de ces outrages qui un peu >lus tard devinrent inséparables de ces perquisitions. La popuace n'avait pas encore été suffisamment excitée par les prétenlus réformateurs du catholicisme.*

Le 14 juillet la Bastille était prise, Delaunay et Flesselles

égorgés (1), ia garde nationale instituée, toute force régulière éloignée de Paris, la désertion encouragée dans l'armée. Une effroyable panique se répandait par toute la France ; ce premier sang versé, loin d'inspirer Thorreur du meurtre, semblait en avoir développé le goût. Quelques jours après (22 juillet), Foulon et Berthier étaient assassinés devant l'hôtel de ville. La populace les égorgea, mais leur perte avait été décidée par des hommes qui étaient au-dessus d'elle, a Foulon et Berthier, dit M. Thiers, furent poursuivis et arrtHés loin de Paris avec une intention évidente. Il n'y eut de spontané à leur égard que la fureur de la multitude qui les égorgea... » Ceux qui s'étaient créés eux-mêmes les magistrats de la ville de Paris montrèrent une mollesse et une inhabileté remarquables; ils ne surent qu'adresser à une populace altérée de sang de timides supplications (2). Malheureusement ce n'est pas sur elle seule qu'il faut faire retomber la responsabilité de cet horrible événement (3). GrÂce à la mollesse du comité, à l'imprévoyance de Lafayette, qui n'avait pas fait garder l'hôtel de ville, le malheureux Foulon est accroché à un réverbère, puis on lui coupe la tète pour la mettre au bout d'une pique. Bien peu de temps après , Berthier est conduit à l'hôtel de ville : les autorités n'étaient que trop prévenues et de son arrivée et du sort qui lui était destiné ; eût-il été le dernier criminel, elles devaient, après ce qui s'était passé, tenir à honneur d'empêcher la populace de commettre un nouveau crime. Elles se montrèrent aussi molles et aussi maladroites que lorsqu'il s'était agi de défendre Foulon. Berthier tomba en se défendant courageuse-

(1) MM. deSalbray, nugor, Mirai, aide-major, Pergon, lieutenant dMnyalides furent aasaKsinés également, comme complices du gou? erneur de la BastiUe ; deux ^simples soldats de la garnison , accusés d'avoir tiré sur le |)eu|4e et conduits à Thétel de ville, furent saisis et pendus par les factieux.

(2} « Le comité et Bailly font ]x)ur Berthier ; ce qulls avaient fait pour Foulon, ils prient , ils raisonnent, ils n'agissent point. » ( Mémoires de Fer^ rières.)

(3) La populace était excitée ouvertement par des hommes qui ne youI aient pas égorger eux-mêmes, mais désiraient voir le meurtre s'accomplir sous leurs yeux. « On a remarqué, dit Bailly, icmom oculaire , et dans la place et dans la salle même quelques personnes d'un extérieur décent mêlées à la foule , qui l'excitaient à la sévérité. Un particulier bien vêtu s'adressait au bureau, s'écriant avec colère. « Qu'est* il besoin d'un jugement pour un homme jugé depuis trente ans .' »

ment contre les assassins. Ils déchirèrent son cadavre : l'un d'eux lui arracha le cœur ; un autre lui coupa la tête, la prit dans ses mains, et, avec le plus grand sang-froid, monta l'escalier de l'hôtel de ville pour la présenter aux nouvelles autorités. On lui dit avec beaucoup d'égards qu'elles étaient occupées et ne pouvaient le recevoir !

La faiblesse de Bailly a été sévèrement blâmée ; les amis de la révolution ont plaidé pour lui les circonstances atténuantes ; mais lorsqu'un homme dans sa position a vu commettre successivement sous ses yeux deux crimes horribles sans être capable de les empêcher, et que, racontant dans ses mémoires, ses impressions du soir de cette fatale journée, il se déclare fort triste, mais commencepar dire naïvement: o J'étais libre de l'inquiétude qui me pesait depuis l'arrestation de M. Berthier, » on éprouve un sentiment voisin de l'indignation. Il avait de trop bonnes raisons de craindre que Berthier ne fût assassiné comme Foulon : les brigands ne l'ont pas pris à l'improviste ; n'importe, il n'a pas su prévenir un nouveau malheur ; quelques heures après Foulon, Berthier, sous ses yeux, a été percé de coups, décapité, on lui a ouvert le corps pour lui arracher le cœuri Après une pareille journée Bailly rentre chez lui, chagrin sans doute, mais a libre de l'inquiétude qui lui pesait depuis l'arrestation de M. Berthier» (i). Ce malheureux a été égorgé ; évidemment il n'y a plus lieu d'être inquiet sur son sort! Les mémoires de Bailly renferment plus d'un trait de cette force. L'horrible martyre qu'on lui fit endurer, et l'attitude si digne qu'il sut tenir devant ses bourreaux ont fait du maire de Paris une des plus nobles figures de la révolution ; mais on peut être un très- honnête homme, savoir mourir courageusement et n'être qu'un administrateur incapable et dangereux en temps de révolution. Ce vieillard si faible et si timide devant la populace ne dut sa popularité momentanée qu'à ses défauts, et le jour où il montra quelque fermeté, sa popularité s'envola pour faire place à la haine la plus sauvage.

Les brigands et les assassins avaient beau jeu avec un homme aussi prévoyant et aussi capable I Bailly représentait parfaite-

(1) n Je craignais et je souhaitais l'arri?(''e (de Berlbier), dit également Bailly après avoir raconté le meurtre de Foulon , pour être débarrassé de cette inquiétude, et que révénemcnt qvel quUljrùt être, fût passé. »

ment la majorité du parti dit alors constitutionnel ; comme elle, il se refusait à croire que le peuple pût commettre des crimes, et lorsqu'il lui avait laissé saisir ses victimes il ne savait qu'adresser de vaines supplications à des misérables altérés de sang. Mais du moins Bailly n'était pas capable de provoquer des troubles qui pouvaient aboutir à des crimes affreux, comme certains de ses amis politiques, qui, sans s'inquiéter des conséquences de leurs actes, excitaient la populace de propos délibéré ufin que ses excès produisissent dans toute la France une terreur utile à leur parti. « Peut-être, dit Ferrières, à propos des meurtres de Foulon et de Berthier, n'était-on point fâché de placer comme un grand exemple, sous les yeux du pouvoir, ce hideux et sanglant tableau des justices populaires. » Quêtait bien le dessein de ces hommes que Bailly avait vus exciter la populace au meurtre de Foulon.

Pour renverser complètement l'ancien régime et faire perdre tout espoir à ses partisans, des hommes qui n'appartenaient pas au parti révolutionnaire le plus accentué, qui devaient même en être les victimes, résolurent d'exciter un soulèvement général, et de faire prendre les armes à toute la population, soit dans les villes, soit dans les campagnes. Ils comptaient ainsi frapper d'eflroi tous ceux qui pouvaient être opposés à leurs projets de transformation politique, et les forcer à la fois à accorder tout ce qu'on leur demandait pour sauver leurs propriétés et leur vie , et à s'incliner humblement devant le parti qui pouvait à son gré exciter et retenir les fureurs populaires. La première partie de ce programme réussit, c'était du reste la plus facile : la seconde avorta complètement, et ceux qui avaient déchaîné les passions révolutionnaires se virent bientôt supplantés par d'autres, dans la direction du mouvement.

Le pays était fort inquiet, et s'attendait aux plus grands événements. Il n'était pas difficile avec beaucoup d'audace de susciter une immense émotion : il s'agissait seulement de n'être pas scrupuleux sur le choix des moyens. Immédiatement après le li juillet on vit sur toutes les routes de France des courriers annonçant l'arrivée de bandes de brigands qui fauchaient les blés. Aussitôt les villes, travaillées déjà par l'esprit révolutionnaire, et les campagnes, fort inquiètes d'une détestable récolte, sont prises d'une panique incompréhensible. Tout le monde

s'arme, se donne des chefs pour combattre des brigands que Ton ne vient jamais à bout de découvrir. Mais en même temps, et c'était là ce que voulaient les auteurs de la panique, des comités se forment partout qui renversent ou annulent complètement les anciennes municipalités et toutes les autorités existantes; qui s'emparent de l'administration, du commandement de la force armée, procèdent à des enquêtes, des informations, des arrestations. Cette foule de gens de toutes espèces qui avaient pris les armes dans le plus grand désordre pour combattre des brigands imaginaires, pille et dévaste les châteaux, et commet de nombreux assassinats. Les comités qui se sont mis euxmêmes à la place des autorités, sous prétexte de veiller à la sûreté des citoyens, font des perquisitions et des arrestations nombreuses : sous prétexte de complot contre la nation, ils jettent en prison certaines personnes suspectes d'attachement à l'ancien régime ; ils prétendent que c'est pour leur sûreté, mais il leur arrive plus d'une fois de surexciter ainsi les passions de la populace, et de lui laisser immoler ses victimes (1).

La révolution du 14 juillet fut ainsi étendue de Paris à toute la France. On ne sait encore à qui attribuer positivement la conception et l'exécution d'un pareil plan. Ses véritables auteurs n'avaient garde de s'en vanter sur le moment, car il fallait absolument pour les besoins de la cause que le mouvement eût été spontané. Plus tard lorsqu'ils se virent débordés, et menacés par leur propre armée, ils furent encore moins disposés à se proclamer les auteurs peu scrupuleux d'un mouvement qui avait déjà tourné contre eux. On a répété souvent que Mirabeau en était l'auteur; il s'en est défendu , ce qui ne prouve rien, vu le caractère du personnage (2). Malouet dans ses mémoires accuse positivement Duport, Menou,Beauharnais, d'Aiguillon d'avoir organisé cette affreuse panique, et payé les faux courriers avec l'argent du duc d'Orléans. Il a entendu Adrien Duport s'écrier peu de temps après ces événements : o La terreur,

(1) 11 ne Taut pas oublier que Foulon et Berthier furent arrélés par des comités qui s*étaient crét^ft eux-mémen , et lancés par eux au milieu d^une populace qu*on avait eu grand soin d'exciter au meurtre.

(2; Mirabeau eût été encore plus gêné dans ses relations avec la cour si on «▼ait eu à lui reprocher de son propre aveu une pareille complicité. Peutêtre n'a-(-il pas été un des principaui organisateurs de cette panique , muis il est difficile de croire qull n'y ait |:oint participé.

80 CONSTITUnOlC CIYILB DU CLERGÉ.

la terreur, comme il est malheureux qu'on Tait rendue nécessaire t » Cette fraction de l'Assemblée croyait venir à bout de la résistance des nobles en leur prouvant qu'ils étaient conmtie perdus au milieu de populations affolées, et disposées à se servir contre eux des armes qu'elles avaient prises pour résister à des brigands imaginaires.

Si l'on ne peut que soupçonner les noms de ceux qui ont ainsi épouvanté la France entière, tout le monde est d'accord pour reconnaître que [tout a été préparé et combiné à l'avance. On ne peut évidemment attribuer à un simple hasard la présence simultanée sur toutes les routes de ces nombreux courriers qui répétaient tous la même fable.

Partoutelle fut prise ausérieux. Ainsi, par exemple, à Mamers dans le Maine , deux courriers arrivent tout à coup, le 23 juillet , et rapportent avec effroi que cinq ou six mille brigands envahissent le pays, que Nogent et La Ferté-Bernard ont été pillés, et que la horde dévastatrice n'est plus qu'à trois quarts de lieue. On répand également le bruit que quinze mille brigands ont pillé la ville du Mans; et la population est tellement affolée de terreur que la journée du â3 juillet est restée longtemps célèbre dans le bas Maine sous le nom du jeudi fou (i). Les populations soulevées par ces beaux contes se livrèrent à des excès de toutes sortes.

Il en fut de môme en Alsace, à l'autre extrémité de la France, à Guebwiller, le chapitre et le château du prince abbé de Murbach furent pillés ; plusieurs châteaux dévastés , le greffe du bailliage de Landser détruit. Dans le Sundgau , les juifs furent pillés et horriblement maltraités. La ville de Soultz par son énergie fit reculer une bande de trois mille paysans. Mais les belles forêts de ce pays furent dévastées et les gardes menacés de mort s'ils osaient faire la moindre opposition aux pillards.

Moins d'un mois après cette jacquerie les syndics des municipalités, qui l'avaient laissée faire, rédigeaient un code pratique à l'usage des campagnes. En voici quelques articles :

i*" Les municipalités ont un pouvoir absolu quant à l'administration des communautés ou paroisses.

S"" Il ne faut plus payer les impositions au roi.

3** Tout créancier doit perdre sa dette active.

(1) Dom Piolin, Histoire de V Église du Mans pendant la Révolution.

4® Les juifs sont payés parles titres qu'on leur a pris.

5® Il faut les chasser tous de la province.

6^ On ne doit plus rien aux seigneurs.

7" On n'a plus besoin de juges, chaque municipalité étant le juge naturel des habitants de son territoire (l).

En Normandie, et dans le nord de la France, on se livrait surtout au pillage des blés; on maltraitait, on assommait les marchands, et toutes les personnes suspectes sous prétexte d'accaparement. Au bout de trois ou quatre jours d'attente vaine , il fallut bien reconnaître qu'il n'y avait pas de brigands ; mais beaucoup de ceux qui s'étaient armés pour les combattre se conduisirent en vrais brigands. Les plus honnêtes et les moins déraisonnables crurent partout voir des accapareurs, et les traitèrent en vrais seigneurs féodaux.

Les lettres particulières renferment de curieux détails sur cette crise. Les commissaires des états du Dauphiné écrivaient à des députés :

<t... Messieurs, vous êtes déjà prévenus des désastres affreux qui affligent cette province, le tableau en devient de plus en plus effrayant, on ne saurait en calculer les suites. Un grand nombre de ehâtecmx a déjà été livré aux flammes et au pillage, et les incttrsions se portent sur des maisons particulières. Les propriétés de tous genres sont meikocées dun bouleversement prochain. Les brigands répandus dans les campagnes supposent des ordres du roi d'après lesquels ils se disent autorisés à rétahlvr V égalité dans les fortunes ; en conséquence ils font croire à une grande partie des habitants de ces campagnes qu'en pillant, ravageant^ incendiant^ ils opèrent le bien public. Nous voyons arriver à chaque instant des courriers de toutes les parties de la province qui viennent réclamer le secours des forces militaires. Mais outre que le Dauphiné ne fut jamais plus dépourvu de troupes qu'il l'est dans ce moment, le peuple se soulève et s'oppose à l'activité de celles qu'on veut mettre en mouvement. Il menace d'assassiner les citoyens braves et honnêtes qui voudraient se joindre aux divers détachements de troupes qu'on se propose d'envoyer dans les lieux où leur présence serait absolument nécessaire. Enfin, messieurs, nous sommes dans une crise terrible, notre position particulière est surtout effroyable,

(I) M. Véron-Réville, Hhtoire de la Révolution dans le département du Uaut'Rhin.

VOUS sentez combien il est urgent que vous veniez à notre aide pour garantir la province d'une entière dévastation (1).

Aux environs de Lyon d'horribles excès furent commis; Téchevin Imbert Colomès, de l'avis des électeurs de la sénéchaussée de Lyon^ qui s'étaient provisoirement emparés de certaines attributions du pouvoir, comme ceux de Paris, envoya dans les campagnes des détachements de gardes nationales pour essayer de rétablir l'ordre. Un rapport fut envoyé au comité des recherches. Le détachement sauva la chartreuse de Saleth, qui avait été pillée et que les bandits allaient incendier. Il fut obligé de livrer un assez long combat, à la suite duquel il fit vingt et un prisonniers; quelques-uns d'entre eux, dit le rapport, étaient nantis de poison. Ce fait est affirmé plusieurs fois. Les gardes nationaux trouvèrent le château de Yarenas pillé et brûlé : ib attaquèrent pendant la nuit le château de Ferrières, occupé par une bande de soixante brigands, qui fit feu sur eux et se dispersa dans l'obscurité ; ils purent néanmoins en arrêter un certain nombre , et poursuivirent le reste jusqu'à Saint-Chef et Crémieux. Ceci se passait dans les derniers jours du mois de juillet.

C'était partout la même chose : une chanoinesse de Remiremont écrivait le 27 août à une de ses amies de Paris que les environs de Remiremont étaient saccagés , et de faux placards affichés partout. On disait aux paysans que le roi les autorisait h piller les châteaux. Ce conte odieux avait été répété dans une foule de localités. Nous en retrouvons encore la preuve dans une lettre du vicomte de Carbonnières, également remise au comité des recherches. Pendant dix heures il a été le prisonnier de deux cent cinquante insurgés, qui ont exigé la remise de ses titres et brûlé tous ses meubles.

«... Mais ce qu'il y a de plus étrange, c'est que ce soient les vassaux des terres, et qtte ces malheureux croient fermement agir au nom du roi; ils montraient beaucoup de douleur vis-à-vis d'un aussi bon seigneur que des ordres impératifs y forçassent, mais qu'ils avaient eu des avis que Sa Majesté le voulait aitisi; sept ou huit autres château.v du voisinage ont eu des traitements égaux, tous par leurs vassaux cl tous croyant agir par ordre du roi..* »

(1) Cette lettre du 3 août 1789 est aux archives du comité des rapports.

Le marquis de Rennepont, seigneur de Roches et Bettaincourt près Joinville en Champagne y vit le 21 juillet son château des Hoches envahi par une bande très-nombreuse de paysans qui le sommèrent de leur céder, d'abord une partie , puis la totalité de ses bois, en le menaçant, s'il refusait, de les détruire par la hache et le feu. Un ancien procès avait adjugé ces biens à la famille du marquis , et le domaine lui avait été compté en conséquence. Les paysans pendant toute une nuit le tinrent bloqué dans son château , puis enfin allèrent chercher un notaire pour dresser l'acte de cession auquel le propriétaire fut contraint d'acquiescer. Le lendemain il alla protester à Joinville, mais aucun huissier n'osa signifier sa protestation à ceux qui lui avaient ainsi arraché par violence sa signature. Il se plaignit au comité des rapports, qui le 13 septembre ordonna à la municipalité de Chautnont de prêter main forte au juge criminel pour instruire l'affaire. Les extorsions de ce genre furent très-nombreuses; au lieu de saccager un château et de briser des meubles, ce qui ne valait aux factieux que le plaisir de détruire , certaines fortes têtes de village persuadaient au paysan qu'il valait bien mieux faire consentir par le propriétaire^ le couteau sur la gorge , la cession de certains biens à la commune , ou lui faire souscrire un billet pour une somme assez ronde. La haine pour le système féodal et la joie d'être libre se traduisirent de cette manière bien plus souvent qu'on ne pense , et les comités vécurent à ce sujet de nombreux rapports, qui n'étaient pas de nature à faire envisager sous un aspect poétique l'effervescence révolutionnaire de certains pays.

Les environs de Paris furent naturellement attristés par des scènes déplorables. A Saint-Germain-en-Laye, le 18 juillet, un malheureux nommé Sauvage fut égorgé sous prétexte d'accaparement, et sa tête promenée au bout d'une pique. La députation envoyée par l'Assemblée pour apaiser les perturbateurs ne put réussir à le sauver, et faillit même être mise à la lanterne. Elle fut plus heureuse à Poissy, où les députés conjurèrent le peuple à genoux de laisser la vie à un malheureux nommé Thomassin, qui. avait déjà la corde au cou. Une harangue de l'évêque de Chartres le sauva (1).

Que faisait l'Assemblée devant toutes ces horreurs? Ses me-

(1) Mémoires de liailly.

neurs considéraient avec un grand sang-froid cette explosion qu'ils avaient soigneusement préparée et dont ils n'avaient pas prévu tous les odieux résultats , mais qu'ils croyaient devoir assurer leur triomphe à tout jamais; car ils comptaient bien que la noblesse, cruellement châtiée de son opposition, accourrait tout éperdue se mettre à leur discrétion en les priant humblement de la protéger. Ils s'imaginaient vainement que les masses populaires rentreraient dans l'ordre dès qu'ils le voudraient. Des députés qui voulaient la révolution pure de tout excès, et poursuivaient l'établissement de la monarchie constitutionnelle, s'étonnèrent et s'indignèrent. Lally-Tollendal proposa le 20 juillet une proclamation destinée à éclairer le peuple. Bien qu'elle fût extrêmement modérée, elle souleva l'indignation de Robespierre etdeBuzot: «On ne pouvait, dit Robespierre, blâmer ceux qui s'étaient soulevés pour repousser une conspiration horrible dirigée contre la nation. » Le projet de Lally fut rejeté. Lafayette prétendit avoir pris des mesures infaillibles pour rétablir la tranquillité. Lally s'écria : « Je décharge ma conscience des malheurs qui vont résulter de votre refus, et je me lave les mains du saitg qui pourra couler, o

Sesappréhensionsétaienttropbien fondées, puisque le surlendemain Lafayette, malgré les mesures qu'il avait prises, voyait égorger sous ses yeux Foulon et Berthier. Mais la gauche de l'Assemblée assistait à tous ces meurtres avec une horrible indifférence, et il ne lui entrait pas dans la tête que les fureurs populaires pussent jamais se tourner contre elle. D'après Mirabeau, il ne fallait pas s'émouvoir autrement de ces assassinats.

a II faut, disait-il, des victimes aux nations, on doit s'endurcir aux malheurs particuliers, et l'on n'est citoyen qu'à ce prix. » Sur l'avis donné par Gouy d'Arcy qu'on dressait une liste de proscription de soixante noms parmi lesquels se trouvaient des députés, l'Assemblée vota une pâle et insignifiante adresse (1).

(1) BaiUy, le malin roéme du 22 Juillet, avait fait rendre aux électeurs réunis à rhôtel de ville , un décret d'après lequel on devait conduire à Tabbaye « ... les personnes soupçonnées du crime de lèse-nation arrêtées et saisies

par la clameur publique » C'était , disait^n, dans le but d*emp6cher la

populace d'égorger immédiatement les malheureux qu^elle poursuivait : on lui donnerait satisfaction en les emprisonnant , et on laisserait se passer ainsi son premier moment de fureur. Bailly, lorsque Berthier lui fut amené, essaya pour le sauver d'user de ce moyen , on sait avec quel succès! Pendant la

Elle confia provisoirement au Ch&telet le droit de juger les accusés du crime de lèse-nation. Pour rétablir Tordre et veiller à la sûreté générale, elle créa un comité des rapports et un comité des recherches, qui se mêlèrent à la fois d'administration^ de justice, et de police, correspondirent avec toutes les autorités, reçurent les rapports, les dénonciations des autorités constituées et des simples particuliers. Le comité des recherches était institué pour recevoir les dénonciations contre les agents civils et militaires et les conseillers du roi entrés dans la prétendue conspiration du 14 juillet, a Le calme ne se rétablira point» disait Rewbell, tant que le peuple verra que l'Assemblée refuse de punir les grands coupables qui ont médité sa ruine ; il croira que nous voulons le livrer à la vengeance de ses ennemis, et, devenu furieux, il se fera lui-même justice. » Ainsi Ton s'occupait bien moins de punir les pillards et les assassins que de persécuter des adversaires politiques menacés déjà dans leur vie et dans leurs biens (1). Par ces comités, l'Assemblée s'empara en réalité du pouvoir exécutif, et à côté du gouvernement qui fonctionnait officiellement elle en installa un second , à demi caché, irresponsable, agissant généralement dans,^ l'ombre, détruisant auprès des autorités diverses l'influence morale du premier, et permettant seulement au véritable pouvoir exécutif

réTolution ce fut la mode d'envoyer les gens en prison pour leur sûreté : seulement la populace les égorgeait pendant le trajet !

Après les roeurfre<« de Foulon et de Berthier, Lafayclte voulut donner sa démission de commandant de la ganle naUonale. Bailly Ten détourna , et il fut convenu qu^il la donnerait pour faire connaître sou mécontentement , et la reprendrait sur les instances qu^on ne manquerait pas de lui faire. Cette comédie fut jouée avec peu de succès, car «i le peuple fit de belles promesses à Lafayetle pour lui faire reprendre sa démission , la tranquillité publique n'en fut pas plus assurée.

(l}Si la France en 93 a été soumise au plus épouvantable régime par les jacobins, il faut reconnaître que des révolutionnaires plus modérés leur avaient sans le savoir frayé le chemin. En 89, au lieu de sUndigner des meurtres de Foulon , de Bertbier et de plusieurs autres , ils en tiraient prétexte pour persécuter ceux que la populace menaçait du même sort. On pérorait contre les conspirateurs du 14 juillet, comme plus tard contre les conspirateurs du 10 août , qui n*étaient autres que Louis XVI et ses défenseurs , et on continuera à accuser les victimes. Pour justifier le tribunal révolutionnaire Danton dira impudemment que si Ton veut empêcher le peuple de renouveler les massacres de septembre, il faut juger et exécuter les prétendus conspirateurs. Dès 89 on voit poindre ce système.

de s'occuper des affaires dont il ne lui plaisait pas de se mêler. Les comités, étant une émanation de rAssemblée , auraient eu une grande force pour rétablir l'ordre s'ils avaient voulu sincèrement y travailler; mais, comme l'Assemblée elle-même, ils n'osaient ni réprimer ni même blâmer sévèrement les actes coupables commis au nom delà révolution, et évitaient soigneusement toute responsabilité désagréable. Ils annulaient l'autorité du roi et des ministres, et ne savaient point, par compensation, prendre le pouvoir d'une main ferme. Ils ne montrèrent d'énergie que pour persécuter le clergé (1).

Le comité des recherches s'attribua les pouvoirs les plus illimités ; le moindre prétexte lui suffisait pour faire des perquisitions, saisir les correspondances. Il ne respectait même pas la liberté individuelle : sur un mandat signé Voidel et Cochon, on faisait des arrestations non-seulement à Paris, mais dans toute la France (2) La proclamation anodine de l'Assemblée ne calma nullement la populace. Elle continua à s'agiter, à piller et à commettre toutes sortes de violences. Le 3 août elle égorgeait Châtel, lieutenant du maire de Saint-Denis. Le même jour le comité des rapports faisait à l'Assemblée les communications suivantes :

« Les propriétés, de quelque nature qu'elles soient, sont la proie du plus coupable brigandage : de tous côtés les châteaux sont brûlés, les couvents détruits, les fermes abandonnées au pillage : les impôts, les redevances seigneuriales tout est détruit, les lois sont sans force, les magistrats sans autorité, la justice n'est plus qu'un fantôme qu'on cherche inutilement dans les tribunaux. »

(1) Volney fit établir le comité des rapports, Duport le comité des recherches. Sur ce dernier comité, voir l'Appendice n** 1.

(2) Sur un ordre du comité des recherches si'^né Voidel et Cochon, un nommé Rambouillet, se disant aide* major du bataillon Saint-Magloire de la garde nationale de Paris , vint à Limoges , montra son mandat et demanda à la garde nationale de cette ville de lui fournir un détachement pour procéder à l'arrestaUon de madame de Jumilhac, qui demeurait à douze lieues de Limoges. Il déclara qu'U saurait pourvoir aux besoins de cette troupe. Le détachement lui fut fourni le IG juillet. Mais plus tard plusieurs officiers de la garde nationale de Limoges écrivirent à Bailly pour qu^on leur tint compte (Vune somme de 123 livres quUls avaient déboursée pour cette expédition. Bailly envoya leur réclamation au comité qui avait des fonds A sadhsposition.

Pour le règlement du comité, ses ressources pécuniaires et leur emploi, voir TAppendice n" I .

Dans le Maçonnais et le Beaujolais soixante-douze chAteaux avaient été brûlés. Les attroupements se reformaient toujours, môme lorsque la force armée était panenue une fois à les dissiper. Le désordre était à son comble dans toute la France. Bailly disait c qu'un moteur invisible semait à propos les fausses nouvelles, les craintes, les défiances pour perpétuer le trouble.» A Paris on venait annoncer qu'on avait vu des bandes de brigands à Montrouge, que huit cents hommes armés montaient les Champs-Elysées pour égorger sans doute les patriotes, etc., etc.

Il semblait que l'abolition des droits féodaux, votée d'enthousiasme pendant la nuit du 4 août, aurait dû arrêter tous ces désordres. Il n'en fut rien. On en avait complètement aboli un trèsgrand nombre, et tous les autres avaient été déclarés rachotables. Les populations ne surent pas ou ne voulurent pas faire cette distinction, et dans une multitude de localités elles refusèrent de payer tous les impôts. L'abolition immédiate du droit de chasse eut aussi des conséquences déplorables. Des esprits prudents les avaient prévues, et dans l'intérêt de la sécurité publique ils auraient voulu qu'on prît certaines* dispositions transitoires. On n'en tint aucun compte, on ne prit aucune précaution , et toutes les propriétés furent envahies par des bandes d'hommes armés, qui, sous prétexte de se livrer au plaisir de la chasse, jadis réservé aux seigneurs, dévastèrent les récoltes et commirent très-souvent des actes du plus odieux brigandage.

On continua toujours à s'emparer de force des titres et à les brûler, à saccager les châteaux, et souvent même à assassiner leurs propriétaires. Dans le Languedoc notamment il se passa des scènes épouvantables. M"* de Barras, près d'accoucher, vit couper son mari en morceaux. Dans le Maine, le comte de Montesson et M. Bureau de Boullée, son beau-père furent égorgés dans la ville de Ballon, sous prétexte d'accaparement, et leurs têtes promenées au bout d'une pique par les assassins. Heureusement cinq de ces misérables furent arrêtés, et trois d'entre eux condamnés à mort. Le comte de Falconnairc, vieillard impotent, vit son château envahi par des factieux, qui allumèrent un bûcher, y jetèrent tous ses titres, le mirent dessus et lui brûlèrent les pieds. Il en mourut peu de temps après. Deux de ses meurtriers furent exécutés à Alençon ; mais on ne sau-

88 CONSTlTLTiON CIVILE DU CLEBGÉ.

rait se faire une idée de la colère que des condamuations atlssi justes excitaient non-seulement chez les révolutionDwes violents, mais encore chez les modérés. En Franche-Comté , M"*^ de Watteville fut forcée, la hache au-dessus de sa tête, de faire l'abandon de ses titres; la princesse de Listenais dut faire la même renonciation : on lui avait mis une fourche sur le cou, et ses deux filles étaient évanouies à ses pieds. Le comte de Montessu et sa femme eurent pendant trois heures le pistolet sur la gorge, et furent jetés dans un étang. Le baron de Montjustin resta suspendu pendant une heure dans un puits, entendant ses tourmenteurs délibérer s'ils devaient le laisser tomber au fond, ou lui faire subir une mort encore plus cruelle. Ces crimes restèrent impunis pour la plupart. Cependant des exemples étaient nécessaires. On s'obstina tout d'abord à soutenir que ces attentats étaient uniquement l'effet d'un premier mouvement d'effervescence, mais l'ordre ne se rétablit point, et des bandes armées continuèrent à piller et à assassiner pendant tout le reste de l'année 1789 et le commencement de 1790.

Le major âe Beizunce fut assassiné à Caen , le 12 août, dans une émeute, et l'on vit des scélérats couper des morceaux de son cadavre , les uns pour en faire un horrible trophée , les autres pour s'en repaître. Bien qu'il y ait eu dans l'histoire de la révolution des actes de cannibalisme parfaitement prouvés (1), on est naturellement porté à croire qu'ils ont dû seulement se produire au plus fort de la terreur, lorsque la guerre étrangère et la guerre civile avaient déjà surexcité toutes les passions; il n'entre point aisément dans l'esprit que de telles abominations aient pu se passer au début de la révolution, quelques jours après la glorieuse nuit du 4 août ! Malheureusement le fait existe , nous en avons trouvé la preuve irrécusable dans la procédure qui fut dirigée contre les coupables^ et dont les pièces ont passé sous nos yeux (2).

Nous donnerons simplement la partie la plus importante des interrogatoires. Le principal coupable s'appelait Pierre

(1) Notamment celui dont M. Guillia de Polcymieux fui TicUmo en 1791. (Voir tome II, chap. ix.)

(2) Cette procédure fut envoyée au comité des reclierchcs ; elle est restée dans ses archives.

GONFISCATIOU DES BI£>*S DU CLEKGK. 89

Hébert, journalier, âgé de soixante ans, habitant la paroisse de Mottot. Le 12 août, jour de l'assassinat de M. de Belzunce, il était au milieu de la foule.

•t... A répondu qu'il vint au carrefour de Saint-Pierre, où il vit un cadavre qu'on lui dit être celui de M. le vicomte de Belzunce, qu'il s'en approcha, et qu'il demanda à ceux qui l'environnaient la permission de couper un morceau de la chair du cadavre ; que sur la réponse qui lui fut faite qu'il pouvait en prendre, il coviya à une des cuisses efiviron un quarteron, dont il donna partie à rjxwlques particidiers qui lui en demandaient :

« A lui demande par quel motif il s'est porté à cet acte d'inhumanité. »

« A répondu qu'ayant été informé par le bruit public que M. de Belzunce avait formé des projets destructeurs, contre la ville, il regardait comme une fùte sa destrtiction, et qu'en agissant ainsi il ne croyait pas manquer à qui que ce soit; il ajoute au sur])lus qu'il avait bu quelques coups et qu'il était gris... )>

« A lui demandé ce qu'il fit de la chair qui restait. »

a A répondu qu'il se rendit chez le nommé Pelpelle, boulanger, paroisse Saint-Nicolas, qu*U y fit cuire le morceau de chair, et qu ensuite Use rendit chez la veuve Lafarge, où il le mangea. »

Dans un second interrogatoire , il déclare que des factionnaires étaient placés près du cadavre; mais ce n'était plus qu'un tronc mutilé, la tête, les bras, les pieds étaient coupés, et le corps ouvert! Il avoua encore en avoir distribué des morceaux à d'autres gens de son espèce (I).

Le boulanger Pelpelle déposa que le morceau de chair était « gros de trois quarterons d ; Hébert était venu lui demander d'un air fort tranquille de faire cuire cette viande à son feu : ne se doutant de rien , il le lui permit , mais un rassemblement se forma autour de sa boutique; il apprit quel était l'homme qu'il avait reçu et le chassa avec indignation. Nous avons vu plus haut que le cannibale n'eut garde d'oublier son morceau, et qu'il alla le manger ailleurs.

Une nommée Joséphine Richer, femme Sasson, âgée de quarante-huit ans, sage-femme de profession, fut également arrêtée

(1) Ces « particuliers » ne sont pas tombés sous la main de la justice. Qa*on se ri};ure autour de ce caflavre horriblement maillé tons ces chacals à figure humaine , se partageant ses lambeaux !

pour avoir pris des morceaux du corps de M. de Belzunce : la justice trouva chez elle, dans un bùcal d'esprit-dc-vin , une oreille et un morceau de chair! Elle avait joué un rôle dans l'émeute et excité au meurtre. Pour se défendre , elle soutint qu'elle avait gardé par respect ces lambeaux humains dans de l'esprit-de-vin , qu'elle ne croyait pas commettre un crime, a puisqu'on embaume ainsi les rois >.

Ces misérables furent retenus en prison ; mais on s'intéressait à eux ! on ne voulait pas que le meurtre de M. de Belzunce fût puni. Le comité des recherches fit des démarches auprès du garde des sceaux pour arrêter en leur faveur le cours de la justice. L'archevêque de Bordeaux, alors garde des sceaux , fut réduit à se justifier devant Palasne Ghampeaux, alors président du comité des recherches, qui voulait faire mettre en liberté ces deux scélérats. «... Vous paraissez désirer, écrivit le ministre , qu'on rende la liberté aux prévenus punis par une longue détention, et vous croyez la mort de Belzunce liée à des circonstances qu'il serait peut-être bon de faire oublier, b II lui déclara nettement que tel n'était pas son avis; que de pareils forfaits ne devaient pas rester impunis. Il envoya au comité les interrogatoires des prévenus en le priant de les lire et de s'édifier ainsi sur leur compte. Nous ne croyons pas que le comité ait insisté. Si la gauche de l'Assemblée contenait Robespierre et quelques futurs terroristes, elle était en grande majorité composée d'hommes qui devaient être dégoûtés et effrayés devant de pareilles abominations. Mais ils avaient vanté sur tous les tons la douceur et la vertu du peuple ; leur siège était fait, la leçon fut perdue pour eux. fis ne songèrent qu'à jeter un voile sur ces crimes, à protéger leurs auteurs, et à traiter de calomniateurs et de conspirateurs ceux qui osaient en rappeler le souvenir. Il ne faut pas oublier que pendant ce temps-là on poursuivait avec beaucoup de rigueur pour des conspirations chimériques des personnes soupçonnées d'être hostiles à la révolution I

Le comité des recherches semblait avoir pour principe d'assurer l'impunité à tous ceux qui avaient pillé ou assassiné depuis le 14 juillet. A peu près à la même époque, il intercédait auprès du garde des sceaux en faveur d'un individu qui, pour avoir fait ouvrir de force les portes d'un magasin de blé, avait été condamné à neuf ans de bannissement par jugement

prévôtal. Le ministre répondit qu'il ne pouvait y consentir parce que c ce serait ôter à la justice le peu de force et d'activité qui lui restent o . L'indulgence excessive, on peut presque dire la faveur qu'une partie de l'Assemblée accordait aux pillards et aux assassins fut bientôt connue de tout le monde , et il en résulta les plus tristes conséquences. De toutes parts on demandait comme une chose due, et avec une insolence véritable, la mise en liberté pure et simple des plus grands coupables (1). Tel était le résultat des tirades de certains députés en faveur des pillards. Robespierre surtout se distinguait par son ardeur à trouver des conspirateurs parmi ceux qui avaient été pillés et incendiés, et à demander leur mise en jugement.

D'horribles excès furent commis dans le Sarladois et dans le Périgord, où les paysans avaient été soulevés au moyen des contes les plus absurdes. On leur avait dit que le roi, en sabots et en habits de paysan, s'était présenté à l'église dans le banc d'un seigneur qui l'avait chassé honteusement, et que pour ce motif le roi ordonnait à tous ses sujets du tiers de brûler les bancs seigneuriaux , ainsi que les titres, et qu'il donnait quittance générale de toutes les rentes seigneuriales (2).

(1) Nous avons rctronvé aux arcliives du comité des rapports une curieuse pétition du corps électoral de la Guerche , près de Clièteau-Gonller, en fa- Teor de quatre paysans qui avaient pillé le chartrier du château d'Haute- Tille. On pourrait soupçonner ceux qui l'ont rédigée d'avoir été les complices des quatre eondamnés.

Les auteurs de celte supplique commencent par adresser les plus grossières injures à celui qui a été pillé, le sieur de la Rattrie, et à lancer contre lui les calomnies les plus odieuses et les plus invraisemblables. C*est lui , le volé , l'incendié, qui est le vrai coupable ! Une femme alliée de sa famille « a pu se repaître du souhait cannibale de voir exterminer toute la nation citoyenne , et de contempler avec une joie féroce la trace de ses pas imprimée dans le sang des citoyens cultivateurs n. Les paysans condamnés ont été entraînés par force : le propriétaire volé est Fauteur d'un véritable guetapens : fl a fait préparer des fagots et brûler d'autres papiers à la place de ses titres : il a voulu , disent-ils, « jouer cette dangereuse comédie afin de les incriminer auprès de TAssemblée nationale , et afin peut-être d'exciter les citoyens à sVgorger,... Parce que le seigneur d'Hautevtlle aura eu l'adresse, et probablement de bonnes raisons de faire exécuter le simulacre de, l'incendie de son chartrier, faudra-t-il que quatre cultivateurs utiles périssent , que leurs familles soient ruinées, dispersées, et meurent de misère? » Il est difficile de pousser l'impudence plus loin.

(2) Comité des rapports.

« II est des boute-feux écrivait-on au comité des rapports, qui dans certaines paroisses osent faire croire au paysan que le roi et l'Assemblée ont proscrit les nobles, prêtres, et seigneurs, et qu'il y a 600 livres de pension de récompense pour celui qui en tuera un ; en d'autres lieux, que la loi marti île consiste de trois seigneurs ou nobles en tuer un, de trois prêtres, un... »

Aussi les paysans brûlaient tous les titres féodaux , et dressaient des potences devant les châteaux, pour y attacher et le censitaire qui payerait sa rente, et le seigneur qui oserait la recevoir! Ils s'autorisaient des décrets du 4 août pour refuser de payer aucun impôt. Le 20 novembre, M. de Bars, propriétaire du chûteau de Faurie, près Sarlat, reçut la visite d'une bande d'insurgés quisaccagf.i tout chez lui, et le contraignit à faire donation d'un mouli : et d'un pré d'environ six mille livres à un meunier qui était à leur tête, et à leur payer au moins quatre mille livres en rentes et quittances d'arrérages. M. de Bars se réfugia à Sarlat, et porta plainte : trois des meneurs furent arrêtés et emprisonnés dans cette ville. Les pillards et les révolutionnaires qui les excitaient en furent exaspérés : poursuivi par des assassins, M. de Bars fut obligé de se sauver de Sarlat. A Salagnac il fut saisi par une bande de quarante hommes qui l'enfermèrent dans un cachot, oii il passa toute la nuit, s'attendant à être pendu le lendemain matin. Les brigands sonnèrent le tocsin dans quinze paroisses, et réunirent ainsi plus de six cents hommes à Salagnac. Ils traînèrent leur prisonnier dans la boue, et l'accablèrent d'insultes et de coups. La garde nationale de Sarlat fit une tentative pour le délivrer, mais jugea ensuite plus prudent de parlementer. Les chefs de la bande déclarèrent qu'ils tueraient sans pitié M. de Bars, si on ne relâchait pas les trois prisonniers. La garde nationale ne jugea pas à propos d'employer la force, et consentit à l'échange.

Les officiers municipaux de Milhau, en Rouergue, écrivaient le 6 décembre 1789, au comité des rapports.

«... Dans des temps où l'indépendance assure l'impunité, et où les ressentiments particuliers ne daignent pas même se couvrir d'aucun prétexte, on a pu, abusant des décrets de l'Assemblée, persuader à des gens simples et avides qu'ils pourraient prévenir le terme fixé pour l'abolition des redevances, ou le redressement de leurs griefs ;

de là des renonciations extorquées à main armée des réclamations à force ouverte d'usurpations prétendues; de malheureux propriétaires chassés de leurs héritages... Dans ces petites communautés les juges sont éloignés et Ton n'ose y recourir, les conseils sans autorité ; les propriétaires riches ou accrédités sont devenus odieux ou suspects; il n* existe de force que pour nuire, elle est nulle pour réprim€r»,, V

Cet état de choses dura jusqu'en 1790 : le 19 janvier le comte de Touchebœuf-CIermont vit son château de Peyrille envahi par une bande de furieux, ses meubles saccagés, ses titres brûlés. Ils le forcèrent de leur accorder quittance de tous les arrérages qui lui étaient dus, avec restitution des rentes perçues depuis six ans. Ils ne se tinrent pas encore pour satisfaits, et exigèrent ensuite le remboursement des rentes perçues depuis vingt-neuf ans! Ils voulaient encore que le remboursement leur fût fait immédiatement. Le comte et son fils se sauvèrent la nuit, et se réfugièrent à Cahors. Quatre jours après le château de Besse, aux environs de Sarlat, qui appartenait également au comte de Touchebœuf, était saccagé comme celui de Peyrille.

De nombreux propriétaires furent victimes de semblables extorsions : très-souvent les pillards exigeaient, le couteau sur la gorge , qu'on leur rendit l'équivalent des rentes qu'ils avaient payées depuis plusieurs années. Des communes qui étaient en procès avec des propriétaires vinrent chez eux leur voler leurs titres à main armée !

En janvier 1790 les populations de plusieurs provinces n'étaient pas encore calmées; le comité des rapports reçut une liste de châteaux dévastés dans le Quercy et le Périgord ; certains chefs de la garde nationale paraissaient s'entendre parfaitement avec les brigands. Le comité ne voulut pas s'occuper lui-même de toutes ces affaires , et répondit à ceux qui l'en pressaient qu'il fallait attendre le résultat des poursuites commencées par le parlement de Bordeaux. Mais les anciens tribunaux n'avaient aucune autorité, et leur action était perpétuellement entravée.

Les forêts de l'État, celles du clergé , et très-souvent même celles des particuliers, étaient dévastées par des bandes armées qu'il était impossible d'arrêter. Les fonctionnaires de la mai-

trise des eaux et forêts de Paris envoyaient nux comités les rapports les plus graves (1). Le dégât matériel était immense; mais l'audace et le nombre toujours croissant de ces dévastateurs armés étaient faits pour inspirer les plus vives inquiétudes.

Les hommes de lettres et les légistes qui dirigeaient alors le parti révolutionnaire avaient fait appel aux passions haineuses de la populace, pour renverser tous les obstacles qu'ils pourraient rencontrer. Pour le moment, ils paraissaient avoir remporté le plus éclatant triomphe : un soulèvement général avait renversé une^'partie des autorités anciennes , et celles qui subsistaient encore n'avaient même plus assez de force pour remplir leur mission, en attendant que des autorités nouvelles créées par l'Assemblée vinssent les remplacer définitivement. L'impossibilité d'un coup d'État monarchique était devenue manifeste dès le premier moment : l'armée était si bien passée à la révolution que bien loin d'oser la lancer contre l'Assemblée, on redoutait souvent de s'en servir pour réprimer les plus infâmes brigandages. Les officiers hostiles k la révolution étaient sans influence sur leurs troupes, souvent même maltraités et chassés par elles. Néanmoins les chefs du mouvement n'auraient pas même été en droit de s'écrier comme Pyrrhus, qu'ils étaient perdus s'ils remportaient encore une pareille victoire, car c'était leur victoire elle-même qui les perdait! Ils avaient déchaîné des passions furieuses^ excité des haines et des appétits auxquels ils ne pouvaient donner une pâture suffisante. Ils avaient cru se faire des instruments dociles de tous ces malheureux exaltés, de tous ces misérables qui cherchent dans les troubles publics l'occasion de satisfaire leurs passions ; et, sans le savoir, ils s'étaient mis eux-mêmes sous leur dépendance, jusqu'au moment où leurs véritables meneurs jugeraient opportun de les renverser.

Il fallait absolument calmer les passions furieuses soulevées au début de la révolution; et les chefs du mouvement dé 89 étaient les hommes les plus impropres à soutenir une politique d'apaisement. Beaucoup d'entre eux en reconnurent la nécessité au bout d'un certain temps; mais ils n'eurent recours

(1] Les bois de Boulogne et de Vincenncs étaient saccagés par des malfai* leurs armés, ainsi que toutes les chasses royales.

pour rétablir l'ordre qu'à des procédés naïfs et maladroits. Us furent assez imprudents et assez aveugles pour laisser se former à côté d'eux une puissance grossière, brutale, dirigée habilement par les hommes les plus dangereux. Elle sut d'abord se faire accepter par eux , à cause des insultes qu'elle prodiguait à leurs adversaires , et elle finit par exercer sur les décisions de l'Assemblée une influence aussi honteuse pour sa dignité que désastreuse pour le pays. Nous voulons parler du peuple des tribunes. Dès le début de la révolution on le vit prendre part aux débats par ses applaudissements et ses huées, transporter dans le local même des séances de TAssemblée les violences de langage , les vociférations des places publiques et des carrefours. Ces interrupteurs des tribunes, pendant la séance et au sortir de la séance, lançaient aux députés trop peu révolutionnaires des injures que les chefs de la gauche par respect pour eux-mêmes n'auraient pas osé proférer, mais qu'ils étaient fort heureux d'entendre prodiguer par d'autres à leurs adversaires. Il leur fallut bien vite compter avec ces tristes auxiliaires, faire des concessions de plus en plus grandes à leurs passions jusqu'au moment où ils durent se résigner à recevoir leurs insultes à leur tour. Mirabeau lui-même eut le temps d'en faire l'expérience (1). Plus tard certains constituants, membres de la Convention, durent payer cher leurs anciennes complaisances pour la populace des tribunes, devenue l'auxiliaire dévouée de leurs proscripteurs.

« I^ terreur, dont les républicains ne proclament la date qu'en 1793, dit Malouet (Mémoires, tome i, p. 353), date pour tout homme impartial du 14 juillet, et je serais personnellement en droit de la faire remonter plus haut... La veille de la constitution des commu-

(1) £o général les écrivains libéraux ont essayé de nier ou tout au moins de pallier la faiblesse et les complaisances des hommes de. 89 pour le parti du désordre. H. de Pressensé a rompu avec cette tradiUon , et blâmé éloquemment leur coupable imprévoyance : • Pour avoir voulu en faire leur instrument (le peuple ) et rien de pins , les dasses libérales devaient finir par se plier à ses impétueuses volontés, en intronisant le despotisme de la rue, qui est après tont le pire de tous et qui d'ailleurs ramène à Tautre. On applaudit au peuple qui prend et renverse la Bastille. (Test le même cependant qui entourera la guillotine sur la place de la Révolution. Nous verrons que l'émeute n^exerça jamais un plus impérieux ascendant que lorsque la question religieuse fut posée devant la représentation nationale... » (P. 38.)

nés en assemblée nationale, nous étions, au moment de la délibération, dans une agitation extrême; je proposai à l'Assemblée d'examiner froidement et sans tumulte avant de former le décret de quel côté se trouverait la majorité, promettant que le parti de Topposition; dont j'étais, s'y soumettrait et signerait l'arrêté comme unanime si nous étions dans la minorité. Nous étions sûrs du contraire, et dans un instant tous les Non se rangèrent de mon côté, au nombre de plus de trois cents. Pendant ce mouvement un homme de la taille et de la figure d'un portefaix, mais très-bien vêtu s'élance des galeries dans la salle, fond sur moi, me prend au collet en criant : a Tais-toi, mauvais citoyen ! » Mes collègues vinrent à mon secours, on appela la garde ; l'homme disparut, mais la terreur se répandit dans la salle ; les menaces suivirent les députés opposants, et le lendemain nous ne fûmes que quatre-vingt dix. »

On ne fit absolument rien pour conjurer un danger aussi sérieux. « Ce n'est pas tout de découdre , disait Catherine de Médicis à Henri III, après le meurtre du duc de Guise, il faut savoir recoudre. » Les privilèges étaient abolis, l'égalité de tous les citoyens proclamée , de magnifiques résultats obtenus en fort peu de temps; mais il n'en était pas moins nécessaire de maintenir l'ordre dans la rue, comme autour de l'Assemblée. 11 ne fallait pas, après avoir aboli les privilèges politiques, donner le privilège du désordre à un certain nombre d'individus, et en venir bientôt à leur donner pour retraite les tribunes et les alentours de l'Assemblée. Les hommes honnêtes et paisibles qui avaient salué avec bonheur les premières réformes de la révolution ne formèrent bientôt plus, suivant l'expression de Malouet, qu'une foule craintive. Le désordre régnait partout, et l'Assemblée paraissait trouver mauvais qu'on s'en plaignit. Beaucoup de gens, qui ne désiraient nullement le retour des droits féodaux et des anciens abus, commençaient à regretter le temps où leurs propriétés étaient respectées, où le citoyen le plus obscur ne courait pas le risque d'être assassiné comme accapareur par quelques furieux. L'ordre matériel est le besoin le plus pressant, le plus hnpérieux de toute société policée; il n'y a pas de sacrifice auquel elle ne se résigne , afin d'y pourvoir : notre pays surtout a maintes fois affirmé ce besoin d'ordre matériel d'une manière trop éclatante pour qu'il soit permis de l'oublier. Bien que lés hommes de 89 n'eussent pas notre expérience sur ce point, le bon sens seul, et le spectacle qu'ils avaient

SOUS les yeux auraient dû les éclairer. Au lieu de satisfaire à cette exigence si légitime , ils traitèrent de traîtres, de conspirateurs, d'ennemis de la révolution ceux qui regrettaient de l'ancien régime la tranquillité matérielle qu'il leur avait assurée : ils s'acharnèrent si bien après eux qu'ils rendirent les uns à la cause de la monarchie absolue et dégoûtèrent les autres de la révolution. Ils s'imaginaient naïvement n'avoir pas autre chose à redouter que le retour de l'ancien régime! Trop souvent l'homme de lettres ou le légiste regardait, avec un sourire ironique sur les lèvres, la populace piller la maison de M. le comte ou de M. le chanoine, et restait tranquille dans son cabinet pour y aligner des phrases sur la douceur, les vertus du peuple , et les conspirations tramées contre lui. L'inquiétude allait tous les jours en croissant : ceux qui comptaient profiter du désordre se réjouissaient ouvertement. Parmi les honnêtes gens, les uns cherchaient à s'illusionner, les autres, bien qu'il leur fût impossible de prévoir tous les désastres futurs, attendaient avec une résignation passive, de tristes événements. Les journées des 5 et 6 octobre ne durent pas les rassurer (1)!

Le clergé n'existait plus conune ordre politique : c'était un grand succès pour les idées nouvelles^ mais les philosophes trouvaient que ce n'était rien encore. A l'inverse de la foule , ils en voulaient beaucoup moins au clergé considéré comme corps politique qu'à la religion elle-même : c'était cette dernière qu'ils voulaient asservir en attendant qu'il leur fût possible de la détruire complètement. Ils étaient décidés à dé-

(1) « La France, dit Malouet, ne fut plus alors qu*ane foule craintive. » Le 21 oclobre, à propos de Tassassinat du boulanger François, Robespierre s*einporta encore contre ceux qui demandaient des décrels sévères, et réclama la puniUon des prétendus conspirateurs royalistes. Le 23 rAssemblée rendit un décret pour proléger un sieur Couet, de Gien, qui avait été accusé par la populace de faire germer les blés pour les perdre, parce qu'il y avait chez lui une douzaine de gerbes germécs après une inondation. Pour éviter le sort de François, il avait abandonné toute sa récolte et on Ta vait forcé de déposer à riiOtel de ville una somme de 37,261 livres pour acbeter des uniformes à la garde nationale.

pouiller le clergé de ses propriétés, et à lui donner à la place un salaire qui le mettrait sous la dépendance la plus étroite du pouvoir civil. Le salaire du clergé par l'État fut, à la suite de nombreuses discussions, élevé par la Constituante à la hauteur d'un dogme politique. Des révolutionnaires modérés, qui n'appartenaient pas au clergé, avaient beau prouver qu'il valait beaucoup mieux lui laisser une fraction de ses biens après en avoir judicieusement déterminél'emploi; que lesfinancesn'yjperdraient rien; que la tranquillité publique y gagnerait beaucoup, ainsi que la dignité de la religion, dont l'Assemblée feignait aussi de se préoccuper; c'était peine perdue. L'Assemblée répondait toujours aux meilleurs arguments : le salaire, le salaire, comme Harpagon répète son fameux a sans dot » . Pourquoi donc la Constituante tenait-elle si fort au salaire? Avait-elle étudié soigneusement cette question, soit au point de vue des principes , soit au point de vue pratique ? Nullement, elle voulait un clergé salarié , parce qu'elle espérait le tenir ainsi à sa discrétion, et paralyser toutes ses résistances en lui faisant craindre de perdre son pain ; et elle ne voulait pas d'un clergé un peu indépendant, parce qu'il n'aurait pas manqué de s'opposer énei^iquement aux innovations religieuses qu'elle méditait , et qu'elle comptait au besoin imposer par la force aux consciences catholiques.

Telle était la pensée de la plupart des philosophes lorsqu'ils discutaient la question de la propriété ecclésiastique et exaltaient le salaire du clergé. Depuis trente ans au moins le parti philosophique répétait sur tous les tons que les prêtres devaient être les dociles agents du pouvoir ; que le catholicisme, s'il voulait se laisser tolérer dans ce siècle de lumières, devait se résigner à subir de profondes modifications. Le salaire lui fournissait un excellent prétexte pour dépouiller complètement le clergé, et préparer ainsi, sans en avoir l'air, l'exécution de son plan contre la religion catholique. Comme le système du salaire annuel n'avait après tout rien d'impie ni d'antireligieux en luimôme, les philosophes pouvaient le prôner à leur aise sans découvrir complètement leur jeu : sans doute le clergé devinerait leurs desseins et les dévoilerait , mais ils se réservaient de crier bien haut qu'on les calomniait, et que le jour n'était pas plus pur que le fond de leurs cœurs.

Nous ne prétendons nullement que tous les membres de la

Constituante qui ont volé la confiscation des biens du cîergé aient fait ce calcul. Les chefs de la gauche l'ont fiiit certainement, et beaucoup de gens, soit dans l'Assemblée, soit en dehors d'elle, les voyant se prononcer pour le salaire avec tant de persistance, se sont rangés de leur côté. Sans doute leurs partisans n'étaient pas tous animés d'une ardeur aussi fanatique contre la religion, mais il leur était bien indifférent qu'elle fût maltraitée , et ils ne se souciaient pas assez de sa liberté et ne voyaient pas assez loin pour se séparer de leur parti sur la question de la propriété ecclésiastique. Les meneurs de la gauche avaient l'intention bien arrêtée de modifier le catholicisme : sur quels points? ils ne le savaient pas encore précisément. Des sectaires portent toujours leurs efforts sur certains dogmes de la religion ; mais les philosophes de 1789 se trouvaient dans un état d'esprit tout différent. Ils voulaient asservir le catholicisme et en faire un instrument docile du pouvoir civil , leur réforme devait être dirigée dans ce sens; quant à la manière de l'exécuter, quant aux innovations à introduire sur tel ou tel point, ils étaient prêts à faire de larges concessions aux passions et aux fantaisies de ceux qui les aideraient dans leur tâche. Il ne faut donc point s'étonner de voir des jansénistes ou des philosophico-jansénistes rédiger la constitution civile pour les disciples de Voltaire et de Rousseau. Les philosophes connaissaient leur haine pour le saintsiége, etne craignaient pas qu'ils laissassent subsister quelques liens entre l'Église de France et la Papauté, et pour les rompre habilement, tout en gardant certaines apparences, ils les savaient bien plus habiles qu'eux-mêmes. Ces jansénistes déblayaient le terrain; leur phraséologie religieuse rassurait les gens qui n'y regardaient pas de près, et les philosophes, pour récompenser leurs senices, faisaient des concessions importantes à leurs passions de secte sur des questions qui laissaient les voltairiens tout h fait indifférents. Cette coalition se fit pendant la campagne dirigée par les philosophes contre la propriété ecclésiastique. Les jansénistes voulaient une Église séparée en fait du centre de la catholicité'; pour y arriver, ils se faisaient les auxiliaires des philosophes, mais cependant ils ne désiraient pas que cette Église nouvelle, dontils comptaient bien être les maîtres, fût absolument à la discrétion de l'État , et préféraient d'abord au salaire une dotation territoriale. Ils virent bientôt qu'ils n'étaient pas assez forts pour se passer des philosophes. Mais au

début quelques-uns d'entre eux monlrèrcnt une jcerfaîne indépendance,, lorsqu'on discuta la dotation du clergé.

Pendant la fameuse nuit du A août il avait été décidé que les dîmes seraient rachetées. La stipulation était expresse, et c'est à tort que certains historiens ont supposé que la question n'était pas tranchée (i). Buzot^ dans la séance du 6 août, déchira hautement, au milieu des applaudissements de la gauche, que les biens ecclésiastiques appartenaient à la nation, et prétendit ' que les cahiers du clergé en lui demandant l'augmentation des portions congrues avaient reconnu son droit. Il était difficile de raisonner plus à côté de la question, car ces cahiers supposaient le maintien de l'Église dans ses droits politiques et le vote par ordre, o Le clergé, dil-il encore, n'a rien de mieux à faire que de sauver lui-mt^me les apparences, et de paraître faire de lui-môme tous les sacrifices que des circonstances impérieuses le forceront à faire. » On a beaucoup reproché au clergé d'avoir manqué d'esprit de conciliation; pourtant il en avait fait preuve le A août, et c'était par de pareilles insolences qu'on prétendait l'attacher à la révolution. Le 10 août, à l'occasion d'un projet d'emprunt, un député proposa de grever les biens ecclésiastiques d'une somme annuelle de 1,500,000 livres pour les intérêts, et de 500,000 pour l'amortissement, et d'un droit semblable aux annates sur les bénéfices vacants.

L'archevêque d'Aix et plusieurs évéques déclarèrent que le c lergé était prêt aux plus grands sacrifices. La discussion s'engagea vivement sur la question du rachat. On voulait que les dîmes ecclésiastiques fussent déclarées supprimées sans rachat, et qu'au contraire les dîmes passées à des laïques fussent rachetables. L'état se chargerait de subvenir aux besoins des ecclésiastiques. Plusieurs orateurs qui devaient plus tard soutenir énergiquement la constitution civile résistèrent aux philosophes. Lanjuinais déclara hautement que la dîme était sacrée, que son prix devait être racheté, et placé pour l'entretien du clergé et le soulagement des pauvres. Le curé Jallet,

(1) M. Thiers, qui dans son Histoire de la Révolution ne peut être suspect de parlialité pour la propriété ecclésiastique, dit très-netteraent que proposer ainsi de supprimer la dtmc sans indemnité , c'était « revenir sur une résolution prise ».

CONFISCATION DES BIENS DU CLEBGÉ. iOl

futur constitutionnel , se montra peu favorable au rachat ; les campagnards, selon lui, préféreraient dans beaucoup de pays continuer à payer la dîme en nature. L'évoque de Dijon demanda que le rachat fût fait en biens fonds, et Tabbé Grégoire soutint cette proposition. Quand on voit la même théorie soutenue par des gens qui plus tard prirent des partis si opposés, on est en droit de croire qu'un accord aurait pu s'établir sur ce terrain ; mais les fanatiques antireligieux craignaient que Texécution de certains de leurs projets n'en fût entravée, et Mirabeau fit un discours extrêmement violent contre le rachat de la dîme. Il nia qu'elle fût une propriété ni même une possession, elle n'était, selon lui,

a... Qu'une contribution destinée à cette partie du service public qui concerne le ministère des autels : c'est le subside avec lequel la nation salarie les officiers de morale et d'instruction ! J'entends à ce mot de salaire beaucoup de murmures, et l'on dirait qu'il blesse la dignité du sacerdoce ! Mais, messieurs, il serait temps dans cette révolution, qui a fait éclore tant de sentiments justes et généreux, que l'on abjurât les préjugés d'ignorance orgueilleuse qui font dédaigner les mots salaire et salarier. Je ne connais que trois manières d'exister dans la société : il faut y ôtre mendiant, voleur, ou salarié. Le propriétaire n'est lui-même que le premier des salariés, ce que nous appelons vulgairement la propriété n'est pas autre chose que le prix que lui paye la société pour les distributions qu'il est chargé de faille aux autres individus par ses consommations et ses dépenses : les propriétaires sont les agents^ les économes du corps social. »

Il est difficile de professer sur la propriété et le salariat une théorie plus ridicule et plus dangereuse à la fois. C'est proclamer hautement que toute propriété quelle qu'elle soit est à la discrétion de l'État, c'est-à-dire qu'il n'y a point de propriété. Pour détruire la propriété ecclésiastique, Mirabeau prêchait le communisme. En 89 bien des modérés ne cherchaient point à arrêter les excès de la populace, parce qu'ils ne croyaient point qu'après avoir pillé les châteaux elle dût un jour s'attaquer à eux ; ils furent bien détrompés au bout de deux ou trois ans ! De même aussi, bien des gens attaquaient avec fureur la propriété ecclésiastique par des arguments qui s'en prenaient à toute espèce de propriété, et ils croyaient fermement que la propriété ecclésiastique serait seule ébranlée. Leurs descen-

i02 CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.

dants peuvent voir maintenant quel chemin ont fait ces doctrines que le grand orateur de la révolution a prônées avec tant d'insolence.

Mirabeau n'avait pas cessé de faire appel aux passions, et de lancer des affirmations audacieuses, sans toucher le fond de la question. Sieyès lui répondit par un des discours les plus sérieux qui aient été prononcés à l'Assemblée constituante.

a J'aurais désiré, dit-il, qu'on eût avisé aux moyens de subvenir aux besoins du clergé avant d'abolir; on ne détruit pas une ville, sauf à aviser aux moyens de la rebâtir. L'Assemblée a arrêté le 4 août que la dîme était rachetable, et aujourd'hui il s'agit de la rédaction de cet article, et l'on vous propose de prononcer que la dîme ne doit point être rachetée. Soutiendra-t-on qu'il n'y a dans ce changement aucune différence de rédaction? Certe la plaisanterie est trop léonine... )»

Il ne faut pas supprimer la dîme, continue Sieyès, il faut simplement la remplacer comme il a été décrété le 4 août. Il répondit avec beaucoup de force et de logique aux afGrmations de Mirabeau. On discute la propriété ecclésiastique, mais où trouve- t-on des titres originaires parfaitement évidents? Par haine pour une espèce de propriété, on arrive ainsi à les ébranler toutes. Il établit très- nettement que Mirabeau avait eu tort de comparer la dîme à un impôt, qu'on est libre de conserver ou d'abolir, car jamais la nation n'a établi cette taxe, a Toutes nos coutumes sont dans ce cas ; elles n'ont pas dit : la dîme sera payée, elles ont dit : c'est à tort que quelques-uns refusent de payer la dîme. » C'est une redevance que les propriétaires se sont jadis imposée volontairement , et ils étaient libres de donner leurs biens sous certaines conditions. La dîme est une propriété qu'il ne faut pas éteindre^ mais transformer par le rachat. Pourquoi la supprimer au profit des propriétaires et leur faire un cadeau de 70 millions de rentes? Lorsqu'ils ont acheté leurs terres, ne leur a-t-on pas tenu compte, pour le prix d'acquisition, des dîmes dont elles étaient grevées. C'est un pur cadeau, car les terres sont achetées constamment moins la dîme qui les grève. On parle de l'intérêt des fermiers, mais la charge de la dîme est comptée aussi bien pour les fermages que pour les ventes. La dîme supprimée, le propriétaire élèvera

CONFISCATION DES BIENS DU CLERGÉ. i03

son fermage d'autant : on^ne peut donc parler de l'avantage du peuple, le profit est pour les riches, tandisque la somme provenant du rachat serait à la fois utile à TEglise et à l'Ëtat sans manquer au but primitif des dîmes. Il déclara nettement à l'Assemblée qu'après une pareille décision l'État ne devait plus s'attendre à percevoir les dîmes, et qu'en attendant le clergé serait exposé à mourir de faim.

« J'ai beaucoup entendu dire qu'il (allait bien aussi que le clergé fit son offrande ; j'avoue que les plaisanteries qui portent sur le faible dépouillé me paraissent cruelles... Ne faisons pas dire à la France^ à l'Europe que le bien même nous le faisons mal. Je vous demande^ non pas s'il vous est commode, s'il vous est utile de vous emparer de la dîme, mais si c'est une injustice. Ils veulent être libres, ils ne savent pas être justes... »

Ces paroles mémorables peuvent s'appliquer à beaucoup d'actes des révolutionnaires même modérés. Ils ne savaient pas, ou plutôt ils ne voulaient pas être justes, et ils voulaient surtout ^tre libres de satisfaire pleinement leurs rancunes, qu'elles fussent ou non fondées. La question du rachat des dîmes avait été traitée de haut et avec beaucoup de sens pratique par Sieyès : personne ne lui répondit sérieusement. Les membres de la gauche ne pouvaient pas dire publiquement : a Nous gaspillons volontairement d'inomenses ressources, parce que nous sommes dominés dans cette discussion par une arrière-pensée antireligieuse. Nous voulons être libres de fabriquer une nouvelle Église, et nous serions désolés d'être justes envers l'ancienne. » A la séance du 11 Garât cria bien fort que les corps moraux existaient seulement par la société, et qu'elle pouvait à son gré les détruire et s'emparer de leurs biens. Goupil de Préfeln et Ricard parlèrent pour l'abolition complète des dîmes. Alors plusieurs curés se lèvent, déclarent qu'ils les abandonnent complètement, et viennent signer leur déclaration au bureau. L'archevêque d'Aix, plusieurs évêques et gros bénéficiers plus intéressés qu'eux à la conservation des dîmes déclarent y renoncer... « Pendant une demi-heure, dit le Moniteur , le bureau est plein de membres qui vont signer leur déclaration au milieu des applaudissements et des mouvements tumultueux de l'Assemblée et de l'auditoire, o L'archevêque de Paris fit sa renonciation en ces termes.

«... Que rÉvan^le soit annoncé^ que le culte divin soit célébré avec décence et dignité» que les églises soient pourvues de pasteurs vertueux et zélés» que les pauvres du peuple soient secourus» voilà la destination des dîmes» voilà la fin de notre ministère et de nos vœux; nous nous confions dans l'Assemblée nationale» et nous ne doutons pas qu'elle ne nous procure les moyens de remplir des objets aussi respectables et aussi sacrés, o

Le cardinal de La Rochefoucauld» archevêque de Rouen » et révêque de Perpignan s'associèrent solennellement à cette déclaration. Il était convenable de témoigner cette confiance ; mais quand bien même ils l'auraient éprouvée un moment » il leur aurait été impossible de la conserver longtemps.

n fut donc décidé» le il août» que les dîmes de toutes natures possédées par les corps séculiers ou réguliers» les bénéficiers» les fabriques étaient abolies, sauf à aviser aux moyens de subvenir d'une autre manière aux besoins du culte divin; mais jusqu'au moment où les anciens possesseurs entreraient en jouissance de leur remplacement, les dimes devaient êtres perçues. Les dîmes laïques étaient déclarées rachetables» et jusqu'à ce que l'Assemblée eût réglé les conditions de ce rachat, la perception devait être continuée (article 5). Mais, comme Sieyès et tous les hommes pratiques l'avaient annoncé, les dimes ecclésiastiques ne furent plus payées; les populations ne comprenaient pas qu'il fallût encore payer un impôt contre lequel on avait tant crié. Leur recouvrement devint impraticable. Le comité ecclésiastique se donna un mal énorme pour éclairer les autorités et stimuler leur zèle, mais ce fut inutile. L'État perdit ainsi des sommes importantes, mais les philosophes avaient bien d'autres soucis I

Il fut décidé également (article 5) que le casuel des curés serait supprimé dès que leurs traitements auraient été réglés ; qu'à l'avenir on n'enverrait en cour de Rome aucuns deniers pour annate (1) ou pour quelque autre cause; et que les diocésains

(1) L^annate était primitivement une somme égale à'une année de revena d*un bénéfice; le titulaire nouveau la payait en recevant l'investiture. En France avant 1789 c*é\M un droit très-inférieur au revenu d^une année que les pourvus de bénéfices consistoriaux nommés par le pape acquittaient en retirant leurs bulles. L*Église est une vaste société , chacune de ses fractions a des besoins particuliers; mais TÊglise a aussi des besoins généraux, auxquels il est juste que chacun contribue. Telle est forigine du droit

s'adresseraient aux évéques pour toutes les provisions de bénéfices et dispenses. En édictant cette dernière disposition T Assemblée cessait de s'occuper des biens du clergé pour s'aventurer sur un terrain bien plus délicat. Par l'article 17 elle a proclame solennellement le roi Louis XYI restaurateur de la liberté Française. »

Cette discussion prouva très-clairement que la gauche avait son parti pris sur la manière de régler les rapports de l'Église et de l'État. Mirabeau dévoila audacieusement le plan de l'Assemblée, son dessein arrêté d'avoir un clergé fonctionnaire, officier de morate et d'instruction. Ainsi , dans le système de Mirabeau , lorsque le prêtre parlerait en chaire ce ne serait plus au nom d'une Églisefondée avant tous les États de l'Europe et qui s'étend sur toute la terre, mais au nom du gouvernement, pour l'utilité de ce gouvernement» qui a besoin qu'on enseigne au peuple à ne pas voler et à respecter son autorité ; ce ne serait plus un pasteur véritable, mais un agent de l'État, tenant de lui son autorité sur les consciences; et cet officier de morale devrait naturellement se tourner vers le pouvoir pour savoir de lui sur quels points de morale il lui fallait appuyer, et s'il n'y en avait pas sur lesquels la politique exigeait qu'il glissât légèrement ! Quand bien même les philosophes n'auraient pas déjà annoncé depuis longtemps leur intention formelle de modifier le catholicisme, la déclaration de Mirabeau, applaudie par la majorité, aurait amplement suffi pour donner l'éveil aux consciences. L'Assemblée voulait bien autre chose que la réforme des abus, elle méditait un grand coup, non pas conlre les gros bénéficiers, mais contre le catholicisme lui-même. Dans la question des dîmes elle s'était dit , a le salaire du clergé facilitera l'exécution de mes projets , o et elle n'avait même pas voulu examiner quel parti présentait le plus d'avantages au point de vue de la pacification des esprits et des finances de l'État. L'impulsion était donnée : dans toutes les discussions sur les biens du clergé on

d^annate. En Tertu du môme principe, dans beaucoup de diocèses les bénéficiers payaient à l*évéque un droit identique sous le nom de déport. L'annate ne pouvait plus exister si TÉtat confisquait les biens du clergé; mais tant qne cette confiscation n'était pas prononcée , on avait le droit de blâmer TAssemblée d'abolir ainsi un usage parfaitement licite en soi, et qui datait de plusieurs siècles , sans entamer la moindre négociation avec le saintsiège.

106 GOiNSTITOTION CIVILE DU CLERGl^:.

retrouvera la môme détermination, de plus en plus arrêtée, de se faire un clergé servile^ et de ne lui accorder dans ce but aucune propriété territoriale.

A la séance du 26 septembre un député proposa de demander h rÉglise le sacrifice de son argenterie, qui devait, disait-il, s'élever à cent quarante millions ; le clergé, par l'organe de l'archevêque de Paris, accéda à cette demande, et déclara abandonner tout ce qui n'était pas nécessaire à la bienséance du culte. Lorsqu'il faisait des renonciations de ce genre, on ne lui en savait aucun gré; les révolutionnaires disaient avec un air impertinent qu'elles étaient bien inutiles, car ils auraient pu prendre de force ce qu'on leur abandonnait, et qu'elles n'étaient faites que dans le but de sauver les autres biens. Si le clergé n'avait pas fait ses renonciations pécuniaires du 4 août , du 1 1 août et du 26 septembre, nous entendrions aujourd'hui des partisans modérés de la révolution se plaindre de son avarice et de son indifférence pour les maux du peuple, et proclamer hautement que s'il avait fait seulement certains sacrifices, la généreuse Assemblée n'aurait jamais pris le parti radical de lui enlever tous ses biens et d'instituer le salaire des cultes , qui est maintenant en défaveur auprès d'une fraction du libéralisme I

Après les affreuses journées des 5 et 6 octobre la famille royale avait dû s'installer au Tuileries. L'Assemblée allait aussi quitter Versailles pour Paris. Les passions étaient horriblement soulevées, et les ennemis du clergé l'avaient désigné aux outrages et aux coups des brigands. Les prédications furibondes des philosophes avaient rapidement porté leurs fruits; déjà la populace ne s'attaquait plus aux ecclésiastiques à cause de leurs opinions politiques^ mais à cause de leur ministère. Les ecclésiastiques delà gauche de l'Assemblée craignaient pour eux-mômes, et l'abbé Grégoire, qui avait déjà fait assez de sacrifices à la popu-

(1) Si rAssemblée avait tenu compte du discours de Si>'yès, de grands maux auraient été cvitCs. M. de Prcssensc^, qui ne peut é(re suspect d*amour \H)UT la dtme, s'est exprimé très-nettement sur ce sujet. «... Sans prétendre qu^on dût se conformer à ses tucs , nous croyons que c^cst dans cette voie qu'il fallait chercher la conciliation des droits anciens et des intérêts nou veaux. On ne courait pas le danger d*exaspérer la résistance cléricale, et on attachait TÉglise de France à la liberté , en la lui concédant largement. C'est ce qui ressortira avec plus d'évidence des orageuses discussions sur les biens ecclésiastiques... »

larité pour être sûr de ne courir aucun risque tant que la seule qualité de prêtre ne serait pas un motif de proscription, exprimait à la séance du 8 octobre les craintes que la translation prochaine de l'Assemblée à Paris lui faisait éprouver pour la sûreté de tous les ecclésiastiques. « Pense-t-on que les députés du clergé puissent se rendre à Paris , et braver en sûreté les outrages et les persécutions dont ils sont menacés?.... Quel est le délit des ecclésiastiques de cette Assemblée?... » Et sans faire aucune distinction il louait la conduite du clergé depuis la révolution, exaltait les écrits révolutionnaires de certains ecclésiastiques ses amis (1) , et faisait ressortir l'empressement avec lequel tous ses confrères avaient renoncé aux dimes. a Quel est le prix qu'ils en reçoivent? Le peuple de Paris les outrage. Il n'y a pas de jour que les ecclésiastiques ne soient insultés à Paris. » Et il demandait que l'Assemblée fît au peuple une proclamation pour l'inviter à ne plus insulter les membres du clergé. Il n'avait rien exagéré. Lorsque l'Assemblée dut traiter à Paris les questions religieuses, l'insolence des tribunes dépassa toute mesure, et la foule hurlante qui se pressait à ses portes fit courir les plus grands dangers aux ecclésiastiques députés et à leurs défenseurs laïques.

Le 11 octobre, Talleyrand, au nom d'un comité institué le 28 août pour examiner un projet d'emprunt, réclama la confiscation des biens du clergé. Un évéque venait ainsi demander la spoliation de son ordre, et prêter son concours aux ennemis du catholicisme , dont il connaissait parfaitement les mauvais desseins. Mais il était entré uniquement dans l'Église à cause des avantages qu'elle lui offrait; il prévoyait sa ruine : en habile homme il tournait le dos à une corporation qui allait cesser de l'enrichir, et spéculait sur sa spoliation au profit de son ambition personnelle.

(1) Il ne fut pas heureux dans ces apologies, car il exalta un pamplilct Tioleot sur la mainmorte d'un abbé Clerget, curé de Franche-Comté. Dans ce pamphlel on trouvait cette fable odieuse , que les comtes de Malche, seigneurs de Montjoie, avaient droit lorK|u'il8 étaient en chasse l'hiver d'ouvrir le ventre à un paysan pour s'y chaufTer les pieds. En copiant une ancienne charte on avait écrit ierf au lieu d'un cerfk quatre pattes dont il s'agissait, et dont la chair et la peau, en vertu de cette charte, appartenaient au seigneur. Ce conte odieux et burlesque à la fois obtint sur le moment un certain succès, et nous ne serions pas surpris de le voir reparaître encore dans les journaux d*un certam parti. (V. M. Jules Sauzay, tome I.)

108 COrfSTITUTIOR CIVILE BU CLERGÉ.

L'évéque d'Autun avait complètement adopté sur ce point les idées des philosophes. Il proposa donc à l'Assemblée de s'emparer de tous les biens du clergé, et de lui assurer seulement un traitement convenable (1). Revenant ^r le décret du i i août, il estimait le produit des dîmes à 80 millions, celui des biens fonds ecclésiastiques à 70. La nation confisquerait les biens fonds. Sur le prix de vente on rembourserait la rente que le clergé payait à l'État. Avec le reliquat et le produit des dîmes, l'État assurerait au clergé à peu près cent millions de revenus^ variables suivant le prix du blé^ qu'on estimerait tous les dix ans. Plus tard cette charge serait réduite à 85, peut-être à 80 millions, par l'extinction d'un grand nombre de titulaires de bénéfices que Ton pourrait supprimer. Cette dotation du clergé serait solennellement reconnue comme dette de l'État.

Les dîmes seraient payées avec les autres impositions; la seconde année elles seraient diminuées au profit des plus pauvres. Une commission de 36 membres, où les ecclésiastiques seraient en majorité, surveillerait cette immense opération, à moins qu'on ne préférât une assemblée spéciale. Les titulaires de bénéfices subiraient une réduction dans leurs revenus. Les curés ne pourraient pas avoir moins de douze cents livres par an, et dans les villes leur casuel ne serait pas entièrement supprimé. Il serait interdit de faire des vœux dans aucune communauté jusqu'à ce que l'Assemblée eût pris une décision sur celles qui devaient être conservées.

Deux jours après, le 13 octobre, Mirabeau, qui voulait à toute force présenter dans les questions religieuses les motions les plus radicales, demanda à l'Assemblée de décréter :

1° Que la propriété des biens du clergé appartient à la nation, à la charge pour elle de pourvoir à l'existence des membres de cet ordre;

2"" Que la disposition de ces biens sera telle qu'aucun curé ne pourra avoir moins de douze cents livres, avec le logement.

La gauche tenait beaucoup aux douze cents livres des curés,

(1) Dans le système proposé par Talleyrand , on devait toucher encore la dlme pendant quelque temps, puis on la converUrait en une prestation en argent au profil de PÉtat. Comme Malouet le fit observer plus tard, ce plan reposait sur la conservation de la dtme détruite le 1 1 août ; on se souciait beaucoup d'enlever la dime au clergé, mais non d'en alléger les contribuables, sur lesquels on aimait à s'apitoyer oniciellemcnt.

et en parlait oonstamment y dans l'espoir d'acheter ainsi leur complicité , ou tout au moins leur neutralité dans la guerre qu'elle allait faire au catholicisme.

Depuis le décret du 11 août sur les dîmes, la question de la propriété ecclésiastique était vivement débattue en dehoi^s de l'Assemblée^ dans les journaux et dans les pamphlets. Les diverses fractions du parti révolutionnaire , dociles à Timpulsion donnée par les chefs de la gauche lors de la discussion des dimes, s'étaient réunies pour réclamer l'abolition de la propriété ecclésiastique et le salaire du clergé. L'opinion contraire était cependant défendue, en dehors du haut clergé et de la droite, par des esprits vraiment libéraux , mais indépendants des passions du moment. Sieyès publia un écrit dans lequel il combattit énergiquement les adversaires de la propriété ecclésiastique, et dévoila avec beaucoup de verve les mesquines passions qui faisaient agir la plupart d'entre eux. Il répond aux philosophes, qui ne veulent voir dans le clergé qu'un corps moral....

«... La nation est-elle donc autre chose ? Vous aurez beau faire déclarer à la nation que les biens dits ecclésiastiques appartiennent à la nation, je ne sais ce que c'est que déclarer un fait qui n'est pas vrai. Lors môme que saisissant le moment favorable vous feriez déclarer que les biens du Languedoc appartiennent à la Guyenne, je ne conçois pas comment une simple déclaration pourrait changer la nature des droits... »

«... Souffrirez-vous que de petites passions haineuses viennent assiéger votre àme, et réussissent à souiller d'immoralité et d'injustice la plus belle des révolutions ? Quitterez-vous le rôle de législateur pour vous montrer ; quoi : des anti prêtres? Ne pouvez-vous oublier un instant cette animosité contre le clergé dont je ne conteste point l'existence... Mais est-ce à vous de recueillir les opinions qui régnent à cet égard dans les rues, dans les cafés et dans les salons de Paris? Devons-nous servir cette jalousie bourgeoise qui tourmente l'habitant des petites villes contre M. le chanoine ou M. le bénéficier? Toutes ces misères de l'homme privé ne sont point faites pour nous guider dans notre carrière. Le clergé comme tous les corps de l'État doit être' pris en masse. 11 faut dire, il faut savoir au moins ce qu'if doit être avant de l'attaquer dans ce qu'il est... »

On engagea une discussion très-vive sur la propriété ecclésiastique. Camus, le futur rédacteur de la constitution civile,

no CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.

fit cette fois acte d'indépendance à Tégard des philosophes. Il soutint le droit du clergé à être propriétaire. Il a fait des acquisitions sous l'autorité des lois : on envahit ses biens sous Charles Martel , et Charleniagne donna la dîme comme indenr.nité. a Si les corps se sont éloignés de leur destination, il faut les y rappeler, mais non les détruire... » Si l'administration de leurs biens appartient à la nation, comme on le prétend, elle ne peut en disposer sans acquitter la créance privilégiée qui les grève, c'est-à-dire sans s'occuper des pauvres, sans assurer la subsistance des pasteurs. Il ne suffit pas de ^'occuper des curés , il faut penser aussi aux évéques, aux chapitres, aux communautés savantes; il faut donc rejeter la proposition , ou attendre, pour décider en connaissance de cause, que le comité ecclésiastique ait remis les états de l'avoir et des dettes du clergé.

L'abbé d'Eymar défendit la propriété ecclésiastique en principe, et offrit l'abandon de la moitié ou des trois quarts de son revenu net. Maury fit un discours très-incisif, qui excita les colères de la gauche.

«... La ruine absolue du clergé séculier et régulier semble être décidée dans cette Assemblée ; mais si c'est la force du raisonnement qu'il faut combattre, nous pouvons ne pas désespérer de notre cause... Le clergé possède, puisqu'il a acquis et qu'il a reçu. Les biens du clergé appartiennent à la nation comme la province de Bourgogne appartient à la nation, et la province de Bourgogne a des propriétés : de même les biens du clergé appartiennent à la nation et le clergé a des propriétés : le clergé possède parce qu'il a acquis et reçu : qu'on prouve qu'il a usurpé... Que diriez-vous d'un seigneur de paroisse ruiné qui après avoir assemblé ses créanciers leur abandonnerait les fonds dont il a doté la cure ? Cet exemple vous révolterait sans doute : eh bien , messieurs, vous allez donner cet exemple sur quarante-cinq mille paroisses... »

Barnave, qui représentait alors tout autant que Robespierre le parti prétrophobe,fit, en attaquant la propriété ecclésiastiques, des déclarations de principes extrêmement graves.

«... Le clergé, dit-il, existe par la nation : la nation pourrait le détruire : il résulte évidemment de ce principe que la nation peut retirer des mains du clergé des biens qui n'ont été affectés et donnés que pour elle... »

CONFISCATION DES BIEIfS DU CLERGE. lli

Ainsi le sacerdoce n'existe que par TËtat, il n*y a pas d'Église distincte de l'État ! c'est seulement une fonction administrative. Un autre enfant terrible du parti , Garât jeune, dit avec une franchise dont les chefs de la gauche ne durent pas être fort satisfaits pourquoi la révolution tenait tant à un clergé salarié!

« n importe à la nature d'une constitution publique et d'une nation que les fonctionnaires ne soient payés que par lanation. S'ils sont propriétaires, ils peuvent être indépendants : ils attacheront cette indépendance à l'exercice de leurs fonctions,,. »

Pourquoi donc cette peur effroyable de l'indépendance du clergé dans l'exercice de ses fonctions? C'était déjà un vrai secret de comédie? on pouvait s'écrier comme dans Beaumarchais, a qui trompe -t-on ici?... »

Un député peu connu, Pellerin, parla avec beaucoup de science et d'habileté en faveur de la propriété ecclésiastique, mais le discours capital de cette discussion qui dura près de trois semaines est celui de Malouet. Sans doute il n'obtint pas le succès qu'il méritait mille fois de remporter, mais il n'en est pas moins vrai que si l'Assemblée l'avait écouté , elle nous aurait légué une situation religieuse beaucoup moins troublée. Celui-là mérite tous les éloges de la postérité qui dans une discussion aussi grave n'épouse les passions d'aucun parti, pèse soigneusement les intérêts engagés, et sait ofTrir à un pays obéré et troublé des combinaisons capables de rétablir les finances de l'État et de maintenir la tranquillité. Combler le déficit et relever le crédit, assurer la paix religieuse pour le présent en résolvant pacifiquement les questions les plus irritantes, et l'assurer aussi pour l'avenir, en déterminant sagement la position de l'Église dans l'État, tel était le triple but que Malouet s'était assigné, et que l'Assemblée aurait pu atteindre si elle était entrée dans la voie qu'il lui montrait. Mais ce qu'elle voulait ce n'était point la pacification religieuse , mais le conflit, mais la guerre violente, afin de profiter du trouble et de l'agitation des esprits pour en finir avec la religion. Mirabeau se fit l'interprète de ces sentiments , et n'eut pas de peine à remporter la victoire.

Avant d'exposer en détail les mesures qu'il comptait proposer, Malouet réfuta certaines doctrines à la mode dans le

parti philosophique, en spécifiant la nature même de la possession du clergé , et en prouvant qu'on ne pouvait retourner contre lui Tédit de 1749^ qui au contraire consacrait son droit. Le grand argument des philosophes était celui-ci : l'ordre du clergé a disparu , donc il ne peut plus être propriétaire. Malouet établit que les biens n'avaient pas été donnés à ce corps politique qu'on appelait l'ordre du clergé , mais à tel évêché, telle communauté , telle paroisse. 11 n'y a pas un grand propriétaire des biens de l'Église de France qui s'appelle le clergé ; les propriétés de l'Église sont subdivisées en autant de dotations distinctes qu'il y a de services religieux représentés par les évôchés, les chapitres , les cures, etc. Il n'y a plus d'assemblées du clergé , mais les paroisses et autres corps moraux subsistent toujours : ce sont les véritables propriétaires (1).

Malouet fit à la gauche des concessions assez importantes; de vrais libéraux ont même trouvé qu'il était allé un peu loin (2). On ne peut du moins l'accuser d'avoir par la roideur de ses doctrines effarouché ses adversaires : il soutint énergiquement que les représentants de la nation « ne pouvaient sans un mandat spécial anéantir le culte public et les dotations qui lui sont assignées, mais seulement en régler mieux l'emploi, en réformer les abus et disposer pour les besoins publics de ce qui se trouverait excédant au ser>'ice des autels et au soulagement des pauvres ».

Il combattit avec .beaucoup d'habileté le projet de Tévêque d'Autun, et demanda si c'était bien là ce qu'on promettait Hu

(1) Si on eût dit : « Les états de Bretagne sont supprimés, ce pays rentre dans le dioit commun; la province de Bretagne n^existe plus, donc tous les biens communaux et hospitaliers qui existent dans cette ancienne province , et dont les étals, maintenant supprimés, surveillaient radministra^ion et réglaient la situation au point de vue des impôts, sont sans maître et appartiennent à l'État » , tout le monde se serait récrié, et aurait démontré que ce raisonnement était à la fois ridicule et odieux. On ne disait pourtant pas autre chose pour juslitier la spoliation de TËglise : l'ordre du clergé représenté par scé assemblées n'était pas plus propriétaire des biens des paroisses que les états de Bretagne ne l'étaient des biens communaux de la province. Comme ces états , il exerçait simplement, en vertu des lois politiques de Taocien régime , une haute administration sur ces biens ; mais les [tassions ne tiennent jamais compte de la logique ni même de la simple évidence !

(2} A'otammcnl M. de Presseusé.

CONFISCATION DES BIENS DU CLERGÉ. iiS

clergé le jour où le tiers état l'adjurait au nom d'un Dieu de paix de se réunir à lui.

« C'est précisément parce qu'on entend dire d'un ton menaçant : il faut prendre les biens du clergé, que nous devons être plus disposés à les défendre, plus circonspects dans nos décisions. Ne souffrons pas qu'on impute quelque jour à la terreur, à la violence, des opérations qu'une justice exacte peut légitimer... »

Cet éloquent appel à la loyauté, à l'esprit de concorde, à un patriotisme éclairé et prévoyant, ne devait* pas être entendu. Après s'être ainsi adressé aux sentiments généreux , Malouet , qui connaissait parfaitement le fond de la pensée de beaucoup de membres de la gauche , mais espérait ramener à une politique prudente et réfléchie un certain nombre de députés encore indécis, exposa un plan complet de réforme de la propriété ecclésiastique.

Il nia formellement que la volonté générale de la nation se fût manifestée contre elle, mais se fût-elle manifestée, la nation n'en serait pas moins obligée d'exécuter les conditions sous lesquelles les biens dont il s'agit ont été donnés à l'Église. En réalité toutes ces propriétés ont été par indivis et par substitution léguées aux pauvres en même temps qu'à l'Église : la nation doit agir en conséquence. Tel est le point de départ de son système de réforme.

Il faut donc prendre avant tout sur ces biens de quoi subvenir aux besoins de la religion et des pauvres , l'excédant seul sera attribué à l'État. Les reverAis du clergé, selon l'estimation de Malouet, s'élèvent à 160 millions. Les réformes, suppressions, réductions à opérer sur divers établissements permettent de prélever une somme annuelle de trente millions pour les pauvres : avec une aliénation successive d'immeubles pour la va* leur de quatre cents millions, on pourrait mener à bien cette opération (1).

Ainsi donc les biens de l'Église seraient surtout employés à assurer la subsistance des pauvres, tout en respectant la dignité du clergé, qui pourrait faire ce grand sacrifice sans s'avilir luimême ni blesser les droits sacrés de la religion. La dignité du

(I) Moniteur f séance du 13 octobre.

clergé, rindépendance du catholicisme étant ainsi sauvegardés on procéderait à une réforme très-complète; on réduirait 1< nombre des évéchés, des abbayes^ des canonicats ; une commis sion ecclésiastique serait chargée de proposer toutes ces sup pressions et de ne conserver que les bénéfices réellement utiles Provisoirement il serait sursis à toute nomination de bénéfice et à toute admission de novices dans les ordres religieux.

Le plan de Malouet était extrêmement sage, et il devait étn rejeté par l'Assemblée à cause de sa sagesse. Il donnait satisfaction à ceux qui voulaient des réformes , et en même temp maintenait la paix religieuse du pays , en ne dépouillant pa brutalement le ^clergé comme un coupable ou un malfaiteur et en l'associant au contraire à cette grande œuvre de transfoi matiotl. Il sauvegardait toutes les convenances et tous les droit en faisant choisir par le clergé lui-même les établissement religieux qui seraient supprimés. Si l'Assemblée adoptait cett manière de procéder, une grande opération financière était heu reusement consommée, la révolution modérée obtenait un suc ces éclatant ; de terribles dissensions religieuses étaient écartée pour le présent et l'avenir. Malouet avait parfaitement devim les projets de certains philosophes et combiné son plan de ma nière à les déjouer. Si l'État faisait vendre, une partie considé rable des biens du clergé par l'Église elle-même, la paix pu blique ne pouvait pas être troublée par les querelles religieuse qu'une vente faite par l'État seul devait nécessairement amener La question des acquéreurs de biens nationaux qui devait agiter si tristement le pays ne pouvait même pas s'élever, et l'opé ration se faisait dans de bien meilleures conditions. Mais ce n'é tait encore là que le moindre avantage du plan de Malouet ai point de vue de la tranquillité publique qui aurait dii pourtan tenir une grande place dans les préoccupations de l'Assemblée

Une commission ecclésiastique serait chargée de réduire 1< nombre des évêchés, des chapitres, des bénéfices de toute es pèces. Elle devait être évidemment bien plus apte à un travai aussi difficile qu'un comité composé de laïques, et unique ment préoccupé de mettre à la charge de TÉtat le moins d< traitements possible. Mais s'il était important que cette réforme fût judicieusement faite, et les biens vendus canoniquement il l'était bien plus encore que toutes ces réductions fussent opérées conformément aux règles de l'Église. C'était l'unique moyer

d'éviter le schisme et la persécution religieuse. En se concertant avec répiscopat français, cette commission aurait régularisé toutes les suppressions qui avaient besoin de son concours. Elle se serait également entendue avec le pape, pour la réduction des évéchés, qui ne pouvait se faire sans son aveu. Malouet avait eu soin de n'en pas parler expressément, pour ne pas^faire pousser à la gauche des cris de fureur ; mais la commission proposée par lui aurait certainement recouru au saint-siége ; aucun principe schismatique posé à l'avance dans la loi n'aurait pu entraver cette négociation ; les suppressions et réductions ainsi faites auraient été parfaitement légitimes, et les préjugés de la gauche auraient été ménagés puisque l'Assemblée n'aurait pas traité directement avec le saint-siége. La suppression violente d'un grand nombre d'évêchés par le pouvoir civil seul, à la suite de déclamations anticatholiques , a été la cause d'un schisme, d'une horrible guerre civile , et d'une persécution religieuse de dix ans : en coupant court à toute occasion de conflit sur ce terrain, en résolvant à la fois la question des biens du clergé et des modifications à apporter dans les circonscriptions épiscopales, on évitait la persécution religieuse, ainsi que les maux incalculables dont elle a été la cause.

Sans doute il était alors permis de croire que les luttes religieuses n'amèneraient ni un dix août, ni des journées de septembre, avec leurs épouvantables conséquences; mais la situation était déjà assez grave, les passions assez surexcitées pour qu'il fût très-coupable de repousser un plan aussi sérieux de conciliation, tout justement parce qu'il résolvait très-bien la difficulté, et ne permettait pas à certains fanatiques antireligieux d'asservir et d'exploiter la religion à leur profit en attendant qu'ils pussent la détruire. Rien n'était moins louable en soi-même que leur projet, et jsans pessimisme aucun on avait déjà le droit de croire qu'il entraînerait les plus déplorables conséquences.

Le plan de Malouet fut combattu vivement par les principaux orateurs de la gauche, par Garât, Pétion, Duport, Thouret. Chapelier, qui tous montrèrent qu'ils voyaient surtout dans le salaire un excellent moyen d'asservir le clergé. Chapelier s'éleva avec colère contre la proposition de Malouet : si on laissait des propriétés foncières au clergé il faudrait lui laisser le droit de s'assembler pour s'en occuper, et ce serait le rendre trop in-

116 CORSTITUTIOn CIVOE DU CLERGÉ.

dépendant, et peut-être reconstituer l'ordre du clergé. Toute réunion ecclésiastique lui était odieuse, comme elle Tétait du reste au parti tout entier, et il n'avait garde de faire une exception en faveur des conciles, que la constitution civile aura soin de ne pas permettre. La gauche voulait à tout prix un clergé fonctionnaire, préchant une religion arrangée par l'État ; telle est la doctrine dont Mirabeau assura le triomphe définitif. Les deux discours qu'il prononça contre la propriété ecclésiastique ne renferment rien d'original ; il réunit et développa avec un talent bien supérieur tous les arguments mis en avant par ses collègues de la gauche. Ils ne s'accordaient pas toujours, aussi peut-on relever bien des contradictions dans ces deux discours ! Mais avec son aplomb habituel il ne s'en inquiétait pas. Personne ne savait mieux que lui combien il est facile en France de faire admettre par des hommes qui se piquent de libéralisme et de tolérance les conclusions les plus illibérales et les plus intolérantes, pourvu qu'on les ait fait précéder de quelques phrases hypocrites. Il reproduisit l'argumentation à la mode dans le parti philosophique, n'accorda aux personnes morales qu'un droit de propriété résoluble au caprice de l'État, et soutint constamment cette théorie, absolument fausse en droit , comme en fait, que c'était le clergé, ordre politique, qui était propriétaire, comme si un être moral ne pouvait être propriétaire sans posséder des droits politiques. En même temps Mirabeau lançait beaucoup de sophismes faits pour ébranler la propriété laïque. Ceux qui demandent maintenant la séparation de l'Église et de l'État, et déclarent le salaire des ministres des cultes une institution illibérale et presque immorale, doivent, pour être conséquents avec eux-mêmes, en vouloir bien "profondément à Mirabeau, car personne plus que lui n'a défendu le salaire du clergé, et personne non plus ne l'a présenté plus crûment comme un instrument de domination et d'exploitation I

«... Le service des autels^ disait-il, est une fonction publique; la religion appartenant à tous, il faut par cela seul que ses ministres soient à la solde de la nation, comme le magistrat qui juge au nom de la loi, comme le soldat qui défend au nom de tous les propriétés communes... »

Ainsi négation formelle de TËglisel la religion dépend de TÉtaty comme la magistrature et l'armée : bientôt Mirabeau en déduira très-logiquement qu'il n'y a pas de juridiction spirituelle^ que l'Étal a le droit de bouleverser toute l'Église, de détruire des diocèses, et d'en créer de nouveaux, par la raison bien simple qu'il peut détruire des tribunaux et en créer d'autres; licencier des régiments et en former de nouveaux. Avec de pareils principes, on pouvait, on devait s'attendre à toutes les usurpations sur le domaine religieux. La discussion pour la forme roulait sur la propriété ecclésiastique , mais en réalité elle allait bien plus loin. Tout le monde comprenait déjà que des débats bien autrement passionnés allaient s'élever sur la liberté religieuse de la majorité des Français.

On s'est quelquefois étonné de l'attitude du clergé pendant cette longue discussion. Sauf l'abbé de Montesquiou, qui, dans un discours habile et modéré, établit que la nation pouvait bien supprimer certains établissements ecclésiastiques mais à la charge de leur assigner un meilleur emploi, et releva avec beaucoup ;de précision des erreurs assez graves qui avaient été faites dans la supputation des revenus de l'Église, le haut clergé ne fit guère que protester. On a prétendu que s'il avait lui-même présenté un plan de réforme dans lequel il aurait fait l'abandon d'une grande partie de ses richesses, il aurait pu sauver sa situation. Nous n'en croyons rien. En renonçant volontairement aux dîmes , le clergé avait déjà fait l'abandon de la moitié de ses revenus; on ne lui avait su aucun gré de ce sacrifice. Depuis il en avait offert d'autres, et les philosophes affichaient de plus en plus des principes qui étaient la négation de la liberté religieuse elle-même : tout sacrifice nouveau était inutile, car on ne lui reconnaissait même pas le droit d'en faire, et la question en octobre 4789 n'était déjà plus posée entre la propriété et le salaire annuel, mais entre la liberté des consciences et le schisme forcé. Sans doute ce schisme n'était pas encore formulé dans son application, mais il était décidé en principe dans l'esprit des philosophes, et pour eux c'était l'important; et en attendant ils se livraient à de continuelles bravades contre la religion et donnaient parfaitement à entendre qu'ils se préparaient à lui porter un coup mortel. Le haut clergé n'avait pas autre chose à faire que protester en principe, et laisser Malouet proposer son plan de conciliation ,

118 CONSTITUTIO^r CIVILE DU CLERGÉ.

qui aurait eu encore moins de succès s'il avait été mis en avant par un évéque.

L'abbé Grégoire avait dès le 8 octobre signalé les dangers sérieux que le clergé courait à Paris. Pendant la longue discussion des biens ecclésiastiques , la populace^ excitée tous les jours par de nouvelles calomnies, devint de plus en plus menaçante (1). Le 30 et le 31 des attroupements tumultueux, et prêts à se porter à tous les excès, s'étaient formés à la porte de l'Assemblée. Le 2 novembre, jour de la clôture de la discussion, dès six heures du matin une troupe nombreuse armée de piques et de bâtons entourait l'Assemblée, et adressait les plus odieuses menaces aux membres du clergé. M. Martin, curé de Béziers, reçut à la porte un coup de bâton sur la tête, et fut obligé de se retirer. Des députés laïques favorables au clergé n'osèrent pas entrer dans la salle. La proposition de Mirabeau fut votée par 568 voix contre 346, avec deux modifications. On déclara simplement que les biens du clergé étaient à la disposition de la nation, et qu'on n'en disposerait que sous la sur\'eillance et les instructions des provinces. Il importe de constater que dans cette discussion, comme dans celle des dîmes, des jansénistes bien connus , qui plus tard embrassèrent le schisme , comme Camus, Grégoire, Gouttes, Jallet, etc., se prononcèrent en principe contre la théorie de Mirabeau et des philosophes sur les biens du clergé, et réclamèrent pour l'Église une dotation territoriale : quoique très- hostiles à l'ancien régime, ils entrevoyaient quelques-unes des conséquences du système tant prôné par les philosophes, et professaient des doctrines assez anglaises sur le rôle d'une église officielle.

Le 7 novembre le décret fut rédigé, et le même jour l'Assemblée fit une faute colossale en politique : elle décréta qu'aucun ministre ne pourrait être député! Tout le monde sait que de mesquines considérations de personnes lui firent prendre cette déplorable décision.

Le 28 octobre , sur la proposition du comité des rapports , l'Assemblée, ajournant le débat sur la question des vœux religieux , avait défendu leur émission dans tous les monastères de

(1) Sur le Ibéâlre le cicrgô était couvert d'injures dans des pièces ignobles, n en fui ainsi pendant toute la révolution.

l'un et l'autre sexe. Ce n'était que le prélude d'une mesure bien plus grave. Le 9 novembre Treilhard demanda qu'il fût sursis à la nomination de tous les bénéfices n'ayant pas charge d'Ames; mais, sur la proposition de Dupont, l'Assemblée déclara qu'il serait également sursis à la nomination des évéchés et des archevêchés qui viendraient à vaquer : il serait permis seulement de nommer aux cuffes. Tout le monde savait, el Dupont l'avait déclaré, que cette décision était prise en vue des suppressions et des remaniements de diocèses que l'Assemblée voulait évidemment faire seule, sans le concours d'aucune autorité ecclésiastique. .Tout annonçait donc que le schisme allait être bientôt décrété. Le 8 Talleyrand avait demandé que rÉtat prît bien vite possession des biens ecclésiastiques. Il en donna cette raison , qui caractérise parfaitement l'époque :

«... Quand vous avez reconnu à tout citoyen le droit de chasser sur son terrain, les moissons d'autrui ont été ravagées... Quand vous avez supprimé les droits féodaux en ordonnant le remboursement, les archives ont été brûlées... Dans ce désordre les biens ecclésiastiques peuvent être considérés comme ouverts à tout le monde... »

Le 19 novembre, sur la proposition de Treilhard, il fut décidé que les scellés seraient mis sur tous les chartriers pii étaient les titres des propriétés ecclésiastiques, et que l'on ferait l'inventaire des meubles qui en dépendaient. Les curés en furent exempts. On prétendit avec beaucoup d'emphase que ce décret avait pour but d'arrêter les déprédations des titulaires, et on prodigua au clergé beaucoup d'insultes à son occasion. Les municipalités, les gardes nationales, les clubs en profitèrent pour envahir les abbayes et les couvents , pour insulter les ecclésiastiques, et commettre audacieusement une foule de déprédations sous prétexte de les empêcher. Sur la motion de l'abbé d'Abbecourt, il fut décidé que dans le délai de deux mois tous les titulaires de bénéfices seraient tonus de faire devant les juges royaux ou municipaux une déclaration détaillée^des biens meubles et immeubles appartenant à leurs bénéfices.

Le 4 décembre, au milieu d'une discussion sur la caisse d'escompte, Talleyrand proposa d'appliquer au besoin à la dette nationale le domaine de l'État et quelques portions des biens du clergé. L'abbé d'Abbecourt proposa d'employer au service

de rÉtat le tiers revenant aux abbés dans les revenus des abbayes et de le consacrer à un emprunt de 800 millions. Le 18, la discussion roulait encore sur les finances. Treilhard demanda à l'Assemblée de s'emparer complètement de l'administration des biens du clergé a pour ne pas le détourner de ses fonctions saintes et le faire revenir aux temps de la primitive église » : il mit encore en avant le sempiternel argument de la gauche : si on laissait la moindre propriété territoriale à l'Église , l'ancien ordre du clergé renaîtrait de ses cendres , comme le phénix de la fable. Il proposa l'aliénation immédiate d'une partie des biens de l'Église jusqu'à concurrence de quatre cents millions. On vendrait de préférence les biens qui ne produisaient pas de revenus, comme les maisons et les établissements des villes. Le 20 décembre , après un vif débat , et malgré les efforts de Montesquiou et de Maury, cette aliénation fut votée. L'Assemblée commençait déjà à ne plus s'en prendre aux biens mais aux personnes. Le 5 janvier 1790 Bouche voulut faire décréter que les revenus des bénéficiers absents sans mission seraient confisqués. On voulait atteindre ainsi le vénérable archevêque de Paris, dont la vie avait été menacée dansles journées des 5 et 6 octobre, et qui avait dû se retirer à Chambéry, parce que l'Assemblée n'était pas capable de le protéger. L'abbé Grégoire soutint la proposition de Bouche par un petit discours qui est un chef-d'œuvre d'hypocrisie et de mauvaise foi.

«... Les bénéficiers français expatriés sont absents, ou par pusillanimité, et notre décret provoquera leur retour en les mettant sous la protection de la loi, ou par la crainte de partager les dangers de la patrie dans ce moment d'orage, et alors ils ne doivent pas en partager les avantages ; ou par antipatriotisme et alors nous ne devons aucun égard à ceux qui seraient allés dans les terre s étrangères cacher leur honte et fargent de la France... »

On savait trop ce que valait la protection de la loi pour certaines personrres! Grégoire avait donc oublié les paroles si émues qu'il avait pi'ononcées le 8 octobre à l'Assemblée au sujet des dangers si sérieux qui menaçaient le clergé : c'était pourtant cette fureur populaire justement stigmatisée par lui qui avait contraint l'archevêque de Paris à prendre la fuite. Mais depuis ce temps-là Grégoire n'avait cessé de se rapprocher du parti avancé, et dans a ce moment d'orage » il se mena-

geait sa faveur pour obtenir bientôt un évèché. Maury rétablit la vérité sur les événements qui avaient déterminé Tarchevôque à s'exiler. Camus cita de vieilles ordonnances d'Orléans et de Blois qui défendaient aux ecclésiastiques de sortir du royaume ; d'Espréménil lui répondit qu'elles ne privaient pas les absents de leurs revenus, que d'ailleurs Bailly et Lafayette avaient dit au prélat guc sa vie n'était pas en sûreté ; Chapelier défendit la motion de Bouche. Foucault s'écria : « On a cité les ordonnances de Blois et d'Orléans, mais au temps où elles ont été rendues il n'y avait ni lanternes ni baïonnettes... i> L'Assemblée décida que les revenus des bénéficiers absents seraient séquestrés.

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