CHAPITRE I
LE glebg£ français en 1789.
i. La grande lutte entre l*Ëgli8e et la révolution commence réellement avec la constitution civile. — La confiscation des biens du clergé n'aurait pu par elle-même entraîner un pareil résultat si les révolutionnaires après l'avoir exécutée avaient laissé l'Église de côté. — Le fanatisme antireligieux les entraine.
II. La révolution est intéressée pour plusieurs causes à calomnier Tancien clergé. — Sa division en haut et bas clergé. — Elle est plus politique (pi*ecdésiastique. — Comment les richesses du clergé étaient réparties. — Le clergé ordre politique avait ses assemblées. — Leur caractère. — Diverses sortes d*assemblées. ^- Modes d'élection. — - Les assemblées levaient des décimes sur le clergé pour payer k l'État le don gratuit et subvenir aux besoins de l'ordre. — Elles s'occupaient de sa situation financière et politique. •^ Le clergé levait sur lui-même ses décimes , les répartissait et jugeait les différends qui s*élevaient dans son sein à leur sujet. — Il se trou^-ait ainsi plus mêlé à la société laïque cpie le clergé actuel. — Ordres religieux. — Leur décadence. — Elle doit être en grande partie attribuée à la commendc.
— Cet abus a été soigneusement entretenu par l'ancien régime dans son intérêt propre. -— Triste rôle des abbés commendataires.
III. Situation fâcheuse de TÉglise en 1789. — Langueur générale. — Les philosophes prétendent juger tout le clergé sur quelques abbés ,de cour. — L'épiscopat en 1789. — Sa dignité. — La jalousie des curés contre le haut clergé se fait jour lors des élections aux états géjiéraux. — Ils se laissent abuser un moment par les philosophes. — Ceux-ci trouvent dans le gallicanisme et le jansénisme deux auxiliaires puissants. — Importante distinction à faire entre le gallicanisme parlementaire et le gallicanisme éplscopal.
— Pourquoi le gallicanisme a subsisté avec l'ancien régime et n'a pu lui
survivre. — L'existence des abln's de cour lui a élé favorable. — Formation d'un parti philosophico^janséniste, qui 8*allic aux philosophes contre l'Église. — Caractère libéral des cahiers de Tordre du clergé.
Pour bien saisir les véritables causes et le véritable esprit de la persécution révolutionnaire il faut se reporter à 1790, a répoque de la confection de cette fatale constitution civile du clergé qui fut la p:rande machine de guerre du fanatisme antireligieux contre TÉglise catholique de France. On parle toujours de 1792 et de 1793, parce qu'alors les jacobins ont pu donner libre cours à la rage qui les animait contre le catholicisme et ont immolé d'innombrables victimes. Pendant cette horrible période de la Terreur, le système de persécution révolutionnaire a produit ses plus abominables effets; mais il était déjà mis en pratique depuis plusieurs années; il s'était développé vite , mais progressivement , logiquement. Pour bien l'apprécier, il ne faut pas le prendre au moment où il a donné ses plus hideux résultats, mais à son origine. Il f.mt voir quels sont ceux qui l'ont créé, quel était leur programme, quel caractère avait leur œuvre, et quelles conséquences immédiates son application devait entraîner.
La grande lutte du catholicisme et de la révolution n'a commencé en réahté que'du jour où l'Assemblée constituante a entrepris de créer une Église nouvelle, où elle a méconnu l'indépendance du pouvoir spirituel en décidant qu'elle pouvait seule remanier et refondre le catholicisme, comme une administration quelconque. Personne ne l'a mieux caractérisée que Tilluslre auteur de V Ancien régime et la révolution.
« Une des premières démarches de la révolution française, dit M. de Tocqucville, a été de s'attaquer à rÊglise, et parmi les passions qui sont nées de cette révolution, la première allumée et la dernière éteinte a été la passion irréligieuse. Alors môme que l'enlhousiasroe de la liberté s'était évanoui, après qu'on s'était réduit à acheter la tranquillité au prix de la servitude, on restait révolté contre l'autorité religieuse. Napoléon, qui avait pu vaincre le génie libéral de la révolution française, fit d'inutiles efforts pour dompter son génie antichrétien, et de notre temps même nous avons vu des hommes qui croyaient racheter leur servilité envers les moindres agents du pouvoir politique par leur insolence envers Dieu, et qui tandis qu'ils abandonnaient tout ce qu'il y avait de plus libre, de plus noble el
de plus fier, dans les doctrines de la révolution se flattaient encore de rester fidèles à son esprit en restant indcvots. » (1)
On croit généralement que la guerre entre l'Église et la révolution a commencé en 1789, dès que les états généraux ont été convoqués; que les hésitations du clergé lorsqu'il s'agit de la réunion des trois ordres et son attitude à l'égard du tiers au début de la révolution ont exercé une immense influence sur nos luttes religieuses. Beaucoup d'historiens attribuent aux décrets de confiscation des biens du clergé autant d'importance qu'à la constitution civile elle-même.
Nous n'avons garde de méconnaître l'immense gravité de ces événements, mais nous ne croyons pas qu'ils aient exercé une influence décisive sur la lutte terrible qui devait avoir lieu fort peu de temps après. L'histoire est pleine de démêlés trèsgraves, qui sous les constitutions anciennes eurent lieu dans plus d'un royaume entre l'ordre du clergé et les autres ordres de la nation sans qu'il en soit résulté ni schisme ni persécution, et le fait seul de la confiscation n'était pas capable de produire des résultats aussi désastreux. Bien après la Constituante , plusieurs États de l'Europe ont sous nos yeux copié la conduite des honmies de 89 à l'égard de l'Église , mais se sont arrêtés à la constitution civile. Ils ont enlevé au clergé tous les honneurs , toutes les prérogatives, ainsi que les biens considérables dont il jouissait depuis un temps immémorial , et lui ont accordé à la place, comme par grâce , un salaire généralement inférieur à
(1) Ici M. de TocqucTillc, en paraissant croire que la passion irréligieuse de la réTolution était déjà éteinte , a contre son habitude montré trop d'optimisme. S^il lui avait été donné de vivre quelques années de plus, il aurait vu que les descendants des persécuteurs de la révolution étaient parfaitement dignes de leurs grands-pères. Les événements l'ont trop bien montré : le signe par excellence du révolutionnaire , qu'il soit jacobin ou socialiste , c^est la prélropbobic : c'est là le trait caractéristique et immuable qu'on est sûr de retrouver dans les nombreuses variétés de l'espèce. Depuis 03 les vrais révolutionnaires n'ont été au pouvoir qu'un seul instant ils se sont montrés divisés sur les questions politiques, mais en revanche ils ont avec un touchant accord profité de leur triomphe éphémère iK)ur renouveler les massacres de septembre- et pour faire le sac des églises comme au temps delà Convention. Après quatre-vingts ans ce parti a voulu tout uniment reprendre la persécution révolutionnaire au point où la Montagne l'avait laissée.
celui que TAssemblée crut devoir allouer au clergé de France.
Et il n'y a pas eu de schisme , d'évéques intrus imposés par l'autorité civile, de proscriptions, ni d'échafaudsl et pourtant le clergé n'a été ni complice ni indifférent , bien loin de là I Jl a proclamé bien haut que cette spoliation était injuste et dictée par un esprit de méchanceté et de haine : une polémique trèsvive s'est engagée , les rapports de l'Église et de l'État ont été encore plus tendus qu'auparavant ; la paix religieuse est fort troublée dans les pays où cette spoliation a été exécutée , et cependant les événements les plus regrettables produits par cet antagonisme sont loin d'avoir la gravité de ceux qui se sont accomplis pendant la période la moins violente de la lutte à laquelle la Constitution civile a donné lieu. Entre les deux situations il y a un abîme !
L'Assemblée constituante, après avoir détruit le clergé comme ordre politique, après l'avoir spolié de ses propriétés, pouvait trèsbien s'arrêter là , comme l'Espagne , l'Italie l'ont fait plus récemment. Le clergé aurait été mécontent; les rapports de l'Église et de l'État auraient été extrêmement tendus, soit ! Des gouvernements qui se sont faits les serviles imitateurs de la révolution française, jusque dans ses ridicules et ses iniquités, ont eu du moins le bon sens de ne pas lui emprunter la constitution civile. Ils ont jugé inutile et dangereux de forcer au schisme ceux qu'ils avaient dépouillés, et ont mieux aimé supporter les embarras de cette situation que courir les risques d'une pareille entreprise. Le respect de la religion n'a pas influé sur leurs déterminations ; toutes les fois qu'ils l'ont pu faire sans s'exposer à un danger sérieux, ils ont méconnu la liberté de conscience des catholiques; mais le souvenir de la défaite éprouvée par la révolution française, dans sa tentative de transformer le catholicisme, les a empêchés de courir une aussi périlleuse aventure; et il a bien fallu reconnaître que rien ne les forçait à refondre le catholicisme après l'avoir dépouillé , et que les choses n'en allaient pas plus mal parce qu'ils n'avaient pas ajouté le schisme à la spoliation! Et pourtant, on ne saurait trop le répéter, s'ils ont gardé cette attitude relativement modérée, c'est uniquement par prudence ; mais ils ont su du moins profiter de l'exemple de leurs devanciers 1
A la diftérence de beaucoup d'historiens, nous ne saurions donc voir une liaison nécessaire entre les lois qui ont enlevé au clergé
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sa situation politique, ainsi que ses propriétés, et la constitution civile. L'Assemblée pouvait et devait, à notre avis, résoudre au* trement la question des biens du clergé ; mais les décrets de confiscation une fois rendus, et rédigés comme il lui plaisait, elle pouvait très-bien en rester là. Quelque mauvais que fussent ces décrets, la Constitution civile n'en découlait pas logiquement; rien ne Tobligeait à la faire , mais elle y était poussée violemment par son fanatisme antireligieux, par son désir d'avilir la religion et de l'exploiter à son profit en attendant qu'elle pût l'anéantir complètement.
L'Assemblée n'en est pas venue à décréter l'asservissement et la persécution de l'Église parce qu'elle l'avait spoliée ; elle l'a spoliée au contraire avec la ferme intention de l'asservir ensuite et de la persécuter si elle lui résistait.
Nous devons sans doute exposer et apprécier les faits révolutionnaires antérieurs à la Constitution civile , pour l'intelligence des événements que nous aurons à raconter ; mais nous nous appliquerons principalement à faire ressortir tout ce qui, dans ce prologue de la grande lutte religieuse , est caractéristique des dispositions du clergé et des révolutionnaires. Les faits accomplis alors, bien que très-graves, ne devaient pas nécessairement entraîner la persécution religieuse, et cependant elle est venue à leur suite; il est donc très-utile de rechercher quels étaient les hommes qui les ont exécutés, de quels préjuge et de quelles passions ils étaient animés. Ainsi dirigée, l'étude de cette période, si courte et si remplie, est fort instructive pour qui veut étudier la persécution révolutionnaire , car dès le début le fanatisme antireligieux des philosophes a fait présager le sort qu'ils réservaient aux catholiques. La masse du parti révolutionnaire, excitée par les odieuses calomnies qu'on ne cessait de répandre contre la religion et le clergé, a fini par réclamer violemment la persécution religieuse ; mais si les chefs du mouvement n'avaient pas eu dès le début de la révolution l'idée préconçue de renverser le catholicisme, elle se serait parfaitement contentée des premières lois contre le clergé. La haine contre la religion s'est parée du prétexte de restaurer les finances de l'État et de réformer les abus. Avec ces grandes phrases on a fait appel aux passions et aux convoitises populaires ; mais en réalité dans l'exécution de ces lois qu'on disait inspirées par le patriotisme le plus pur et la nécessité de sauver la patrie , on s'est inquiété fort
peu, et des finances de l'État et de l'intérêt général ; on a fait avec rapidité et avec passion ce qui, même en se plaçant exclusivement au point de vue politique, devait être exécuté avec calme et réflexion. On pouvait à la fois restaurer les fmances, détruire les abus, établir les rapports de TÉglise et de TÉtat sur une base solide et acceptée des deux parts : c'était une œuvre magnifique à entreprendre ; les révolutionnaires n'en ont même pas soupçonné la grandeur ; ils n'ont songé qu'à une seule chose, vexer le clergé le plus possible, et se sont beaucoup plus soucié de lui enlever son argent que d'en faire profiter l'État. Si les importantes questions de la propriété ecclésiastique, de l'indemnité du clergé, de la liberté d'association au point de vue religieux ont été si vite, et si mal résolues pour la tranquillité du pays et la stabilité de nos institutions, il faut s'en prendre à ces esprits imbus de l'intolérance philosophique , qui n'avaient cherché en soulevant ces grandes discussions qu'à exciter les passions populaires, afin de réaliser leur dessein d'asservir et d'avilir le catholicisme. Si les premières lois contre le clergé , premier ordre de l'État et grand propriétaire, ne conduisaient pas fatalement à la persécution révolutionnaire, elle était du moins décidée dans l'esprit de leurs auteurs, qui comptaient sur elles, et sur l'immense émotion produite par leur discussion, pour préparer les esprits à une entreprise d'une bien autre gravité.
Le clergé français d'avant 1789 a été extrêmement attaqué par les révolutionnaires de toute nuance, par les exaltés comme c'est naturel, et aussi par bien des modérés, qui, au fond, ne peuvent lui pardonner d'avoir fait subir un grand échec à la révolution. Il y a eu aussi des catholiques zélés qui l'ont assez maltraité : tout en admirant son héroïque résistance, ils lui ont reproché trop sévèrement peut-être, mais non sans raison, d'avoir été imbu de doctrines beaucoup trop favorables à la domination de l'autorité laïque sur l'Église, et d'avoir ainsi facilité involontairement les entreprises des auteurs de la constitution civile. A peine les états généraux étaient-ils réunis, que de nombreux pamphlétaires lançaient contre le clergé une foule de calomnies intéressi'ei, dans l'espoir de rendre
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populaire d'abord l'idée de spoliation, puis celle de persé« catioD. La révolution s'est rendue coupable de telles atrocités à l'égard du clergé, que ses défenseurs à outrance, pour atténuer l'odieux de sa conduite, ont jugé indispensable de crier partout que ses victimes étaient peu dignes d'intérêt, que le clergé comme corps avait conunis d énormes fautes politiques, et que les individus dont il se composait n'avaient pas été animés du véritable esprit de leur état, et par leur conduite avaient excité dans la nation un juste dédain et une irritation profonde qui expliquent les excès dont ils furent victimes. En outre on ne manque pas de déblatérer contre les moines et leurs richesses, contre le luxe des évéques, la licence des abbés de cour, l'orgueil du haut clergé , son zèle ardent pour tous les abus de l'ancien régime , etc., etc.
On a beaucoup écrit et péroré sur l'ancien clergé. Depuis quatre-vingts ans il circule sur son compte dans le parti ^ libéral une collection de phrases toutes bien connues d'avance que chacun répète avec une admirable fidélité; et malgré tout cela, ou pour mieux dire, à cause de tout cela, fort peu de personnes se font une idée un peu nette de ce qu'était le clergé de France avant 1789.
Tout en répétant les mots de haut et de bas clergé, quelquefois en les appliquant très-ridiculement au clergé actuel, beaucoup de personnes parlent de cet ancien ordre comme s'il formait, ainsi que le clergé contemporain, un tout compacte et homogène. C'est une grave erreur. Ce qui explique la diversité, l'inexactitude, et souvent l'injustice des jugements portés sur le clergé de l'ancien régime ,' c'est qu'en réalité , conune la société laïque , il se subdivisait en ordres très-séparés par l'origine de leurs membres, leurs habitudes, leurs fonctions, leur» relations avec la société civile, et qu'il était à peu près impossible de porter un jugement d'ensemble sur un clergé composé d'éléments aussi divers.
L'Église avait son haut et son bas clergé, à peu près comme la société laïque était divisée en noblesse et tiers état. Ainsi que les deux ordres laïques, celui du clergé admettait en fait sinon en droit de nombreuses subdivisions. Le haut clergé renfermait des éléments fort divers. Beaucoup d'évôques et même d'abbés vivaient absolument comme les évéques et les prêtres du clergé actuel ; ils étaient seulement plus à leur aise , mais
leur genre de vie et leur manière d'être n'avaient rien de commun avec l'existence de certains gros bénéficiers et abbés de cour. Il existait entre ces deux fractions du haut clergé à peu près la même différence qu'entre la noblesse de cour et celle de certaines provinces. Le haut clergé, qui jouissait de la plus grande partie des biens de l'Église, avait aussi entre ses mains tout son pouvoir politique; c'était lui qui composait presque exclusivement les assemblées du clergé chargées de régler la situation financière et politique de TÉglise de France, ainsi que la représentation de l'ordre du clergé dans les pays d'États.
Les évéques, les membres de beaucoup de chapitres, les abbés commendataires et réguliers formaient le haut clergé; le clergé paroissial était qualifié de bas clergé. Ces dénominations , qui maintenant nous paraissent si étranges, n'avaient rien dans l'origine qui évoquât une idée d'orgueil ou de mépris : on disait le haut et le bas clergé, comme dans un pays voisin on dit la chambre haute et la chambre basse ; malheureusement le bas clergé était tout à fait annulé dans l'organisation politique du clergé de France. La raison de cette inégalité se trouve dans notre ancien droit public : le clergé paroissial jouissait de fort peu de propriétés en comparaison du haut clergé ; par conséquent tout le pouvoir politique de l'ordre se trouvait depuis des siècles appartenir aux ecclésiastiques usufruitiers de propriétés territoriales qui dans des temps plus anciens participaient aux avantages et aux charges de la féodalité, et dans des temps plus modernes valaient encore des avantages tout particuliers à leurs possesseurs.
Il y avait en France cent trente-quatre évéchés trè&'inégaux en territoire comme en revenus, et comme leurs richesses provenaient de fondations, il n'y avait aucun rapport entre 1 étendue d'un évéché et sa dotation. Les évéchés les plus riches étaient ceux de Strasbourg (300,000 livres de revenu )> Paris (200,000), Metz (200,000), Cambrai (150,000), Rouen, Toulouse (100,000), Bayeux (90,000), Reims (80,000), Venaient ensuite quatre évéchés valant soixante mille livres, et deux de cinquante mille, mais les revenus du plus grand nombre variaient de vingt à quarante mille. Les évéchés les moins rentes étaient ceux de Saint-Paul-Trois-Chàteaux, Tulle, Saint Flour, Digne (12,000 livres), Glandève, Orange, Senez (10,000), Bel-
ley (8,000), Vence (7,000). L'épiscopat anglican, malgré le protestantisme, était encore plus riche que Fépiscopat français.
11 y avait un chapitre cathédral pour chaque diocèse et en outre plus de trois cents chapitres attachés à des églises collégiales. Quelques-unes de ces corporations possédaient des biens très-considérables. Il y avait aussi en France près de huit cenfs abbayes d'hommes, dont les quatre cinquièmes étaient en commende. Les plus riches étaient celles de Saint-Germain-des- Prés(l50,000 livres de revenu), Saint-Étienne, Anchin (70,000), Corbie, le Bec (60,000) et cinq ou six autres qui atteignaient cinquante mille livres. H y en avait aussi dont le revenu ne valait que neuf cents livres , et la moitié des abbayes rapportait moins de six mille livres.
Le clergé de France, comme grand propriétaire jouissant d'un grand nombre de droits fëodaux , avait une foule d'affaires à régler. De plus il contribuait aux charges de l'État d'une manière toute particulière , en lui accordant régulièrerement une somme sous l'ancien titre de don gratuit. On en a beaucoup profité pour crier au privilège : ce n'était pas exact à proprement parler. Plus habile que les autres ordres, ou mieux servi par les circonstances, le clergé avait simplement conservé à son profit les anciens usages : on ne peut traiter de privilégiés, dans la stricte acception du niot, les corps moraux qui sont 'parvenus à se soustraire aux envahissements du pouvoir central. Le clergé pour régler ses affaires temporelles, et payer sa dette à l'État, tenait régulièrement des assemblées. Uniquement instituées pour régler les intérêts politiques et matériels du clergé agissant comme corporation, comme ordre de l'État, ces réunions n'avaient rien de commun avec les conciles, et alors même que le gallicanisme parlementaire paraissait avoir aboli en fait les conciles nationaux ou provinciaux, elles se tenaient avec une parfaite régularité. Quelquefois les députés du clergé y traitaient des questions religieuses, sur l'invitation ou avec la permission du roi ; mais comme elles n'étaient m convoquées dans cette intention , ni composées suivant les règles prescrites pour les conciles, leurs décisions n'avaient point d'autre valeur que celle d'une consultation rédigée en commun par les ecclésiastique présents à l'assemblée.
Les grandes assemblées ordinaires du clergé se tenaient régu-
lièrement de dix ans en dix ans depuis i606. Les petites assemblées ordmains se tenaient régulièrement de cinq ans en cinq ans depuis 4625; on les nommait aussi assemblées des comptes, parce qu'elle» devaient s'occuper exclusivement de l'examen des comptes concernant les frais des assemblées et les recouvrements des décimes et du don gratuit. Il se tenait aussi des assemblées extraordinaires pour les affaires graves et imprévues.
Les grandes assemblées ordinaires étaient convoquées par le roi , en vertu d'une lettre de cachet envoyée aux deux agents généraux du clergé. Ceux-ci en donnaient avis aux seize métropolitains qui députaient aux assemblées ordinaires. Il est bon de remarquer que douze diocèses, appartenant à des provinces conquises \\)y n'étaient pas réputés appartenir au clergé de France, pour ce qui concernait les affaires économiques; ils faisaient leur don gratuit séparément ou avec les États de leur province.
Les métropolitains des seize provinces dites du clergé de France convoquaient une assemblée provinciale, composée des délégués de chaque diocèse pour nommer des députés à l'assemblée ordinaire. Chaque province devait envoyer deux évoques et deux ecclésiastiques du second ordre.
L'assemblée réunie à Paris nommait un premier et un second président , deux promoteurs et deux secrétaires. Le premier président nommait des commissaires chargés d'examiner les pièces justificatives du rapport présenté par les agents généraux. L'assemblée, divisée en bureaux comme nos chambres actuelles, nommait aussi des commissaires pour examiner les affaires importantes.
Elle accordait le don gratuit que des commissaires royaux venaient solennellement lui demander; elle réglait aussi les affaires particulières de l'ordre du clergé ; ce que chaque diocèse devait payer pour sa part contributive , et à chaque assemblée le clergé présentait au roi un cahier contenant ses demandes et ses doléances sur la situation de l'Église au point de vue spirituel et au point de vue temporel (2).
(1) Arrasy Belley, Besançon, Cambrai, Metz, Orange, Perpignan, Saint- Claude, Saint-Oraer, Strasbourg, Toul, Verdun.
(1) Il eAt bien mieux valu que le clergé fiU libre de tenir des conciles ; mais du moins les assemblées lui fournissaient quelquefois Toccanon de traiter en commun des besoins spirituels de toute la France et d'exposer ses
Les petites assemblées ordinaires se tenaient tous les cinq ans, se composaient seulement d'un député de chaque ordre par province, devaient durer moins longtemps et s'occuper seulement de comptes ; mais en fait on y traitait de toutes les affaires relatives au clergé comme dans les grandes assemblées.
Tous les ans le clergé de France levait ainsi sur lui-même deux millions de décimes. Ils étaient employés d'abord à payer les douze cent quatre-vingt-douze mille livres du contrat accordées pour aider au payement des rentes constituées sur l'hôtel de ville : le reste servait à payer les dépenses générales, les frais de recouvrement et les nombreux agents du clergé.
Les évéchés, participant au gouvernement temporel du clergé, étaient au point de vue de la perception des décimes divisés en dix-sept généralités {i)^ comprenant chacune un certain nombre de diocèses : chaque généralité avait un receveur provincial , et chaque diocèse un receveur particulier, et un bureau diocésain, appelé aussi chambre diocésaine, établi pour faire sur chaque bénéfice la répartition de la portion des décimes h laquelle le diocèse avait été taxé par la grande assemblée ordinaire. Les receveurs particuliers remettaient les fonds aux receveurs provinciaux, qui les transmettaient au receveur général du clergé établi à Paris.
Les bureaux diocésains établis sous Louis XIII étaient présidés par l'évéque et composés généralement de députés des diHérents corps ecclésiastiques : les curés y étaient représentés. Ces bureaux connaissaient en première instance des contestations qui s'élevaient au sujet des décimes. Les appels étaient portés devant les chambres souveraines ecclésiastiques y qui renfermaient chacune dans leur ressort un certain nombre de bureaux diocésains. Ces chambres siégeaient à Paris, Lyon, Rouen, Bordeaux, Tours, Toulouse, Bourges et Aix.
Ainsi le clergé payait ses taxes sous les anciennes dénominations, et avec les anciennes formes autrefois communes à tous
griefs au pouvoir. Les gouverneinents issus de 1789 ont imité l'ancien régime en empêchant la tenue des conciles, mais se sont montrés encore plus illibcraux que lui en n^accordant pas même à Tépiscopat cette faible compensation des assemblées I
(I) Parin, Rouen, Caen, Nantes, Bourges, Poitiers, Bordeaux, Tour.«, Toulouse, Montpellier, AU, Grenoble, Lyon, Riom, Chàlons, Amiens, Dijon.
38 GOliSTITUTlON CIVILE DU CLEGÉ.
les ordres dans un grand nombre d*États; il faisait lui-même la répartition et le recouvrement des subsides qu'il avait consentis et jugeait les contestations qui s'élevaient à leur occasion. On voit qu'il administrait ses biens avec une liberté qui étonne les Français du dix-neuvième siècle. Dans un pays qui se prétend libéral par excellence y nous sommes habitués à voir les personnes morales soumises , pour ce qui concerne leurs biens et leur régime intérieur, à une tutelle très-étroite et très-minutieuse. Mais dans l'ancienne France si la liberté politique manquait complètement , les ôtres moraux , et souvent môme 1^ individus 9 jouissaient pour certaines choses d'une indépendance que nous ne comprenons plus maintenant.
L'ordre du clergé avait donc un grand nombre d'affaires à régler avec une foule de personnes appartenant à toutes les classes : il était en rapports constants avec ta société laïque, se trouvait fréquemment avec elle en communauté d'intérêts , et même la connaissait beaucoup mieux sous certains aspects que le clergé actuel. L'ancien clergé , grflce à son organisation, était beaucoup mieux préparé que la noblesse à la vie parlementaire. C'est M. de 'Tocqueville qui en a fait la remarque.
Les personnages les plus marquants du clergé de France, comme richesses, comme crédit, étaient certainement les évêques, les gros bénéficiers et les membres des chapitres. Les évêques, étant les premiers pasteurs de l'Église, occupaient naturellement le premier rang dans le clergé considéré comme corps politique : cependant ils ne composaient pas à eux seuls le haut clergé. On a vu que les ecclésiastiques du second ordre étaient représentés aux assemblées. Les évêques jouissaient de grandes prérogatives, honorifiques et politiques : beaucoup d'entre eux étaient comtes et seigneurs de leur ville épiscopale avec droit de haute et basse justice : ils étaient au niveau des membres les plus importants de la noblesse. Mais il ne faut pas croire que dans leur diocèse, sur leur clergé, leur puissance fût sans limites. Depuis le concordat de 1801 le pouvoir des évêques est en France bien plus étendu qu'il ne l'était sous l'ancien régime. Maintenant les évêques nomment tous les^curés], et les révoquent presque tous : les curés inamovibles sont en petit nombre. Au contraire, avant 1789 les curés étaient inamovibles pour la plupart , et l'évêque avait peu d'influence sur la nomination du plus grand nombre d'entre eux. Dans certains diocèses, sur cinq ou
six cents cures, l'évéque n'en avait pas cent à donner directement. Beaucoup de canonicats étaient à la nomination soit du chapitre lui-même , soit du souverain , soit de certains patrons : quelques-uns étaient directement conférés par le pape. Il n'y avait guère de chapitre cathédral qui ne nommât à un certain nombre de cures ; quelques-uns en avaient soixante , quatrevingts même à leur collation ; beaucoup de collégiales et d'abt>ayes jouissaient des mêmes droits; certains abbés nommaient à quarante cures dans le même diocèse. U y avait aussi des cures k la nomination du roi , à celle des seigneurs, de telle sorte que l'évéque dans beaucoup de diocèses n'en avait qu'un nombre assez restreint à sa disposition. Il poiivait refuser l'institution canonique aux sujets présentés par ces divers patrons ; mais il devait le faire par un acte écrit, motivé, et susceptible de tous les recours prévus par le droit canon. Les curés titulaires, qui pour la plupart n'étaient pas nommés par lui , jouissaient de l'inamovibilité , et s'ils manquaient à leurs devoirs l'officialité procédait canoniquement contre eux ; mats ils étaient solidement garantis contre toute révocation arbitraire et contre tout abus de pouvoir.
Les chapitres formaient des corporations religieuses trèsriches et très-indépendantes. Beaucoup d'entre eux étaient composés d'une quarantaine de chanoines, appartenant tous à des familles influentes, et jouissant de prébendes de quatre ou cinq mille livres , ayant à leur suite trente ou quarante prébendes ou chapelains , et investis en outre du droit de nommer à une partie des prébendes et des chapelles, ainsi qu'à un grand nombre de cures du diocèse. Ces corporations réclamaient rigoureusement tous leurs droits et jouissaient d'une tout autre importance que les chapitres rétablis par le concordat. Certains abbés par leur naissance, par le revenu de leurs bénéfices et les droits qu'ils leur conféraient, étaient des personnages presque aussi importants que les évêques.
Les ordres religieux possédaient une partie considérable des biens du clergé. Les écrivains ecclésiastiques contemporains , les plus hostiles à la révolution , ont constaté avec beaucoup de franchise la décadence affligeante de presque tous les instituts monastiques. Pendant les vingt années qui avaient précédé la révolution, le nombre des religieux avait diminué sensiblement. En 1770 il était de 26,774, et en 1790 il était descendu
à 17,000. Quelques années auparavant, Tarchevéque Loménie de Brienne avait été chargé d'opérer de foundes réformes dans les couvents ; mais ce prélat de cour, désireux avant tout de jouer un rôle politique, était l'homme le moins apte à remplir une mission aussi difficile. Loin de relever les ordres religieux, il rendit leur décadence encore plus rapide (I).
Il ne faudrait pas s'imaginer, d'après certains pamphlets, rédigés souvent par ces mêmes folliculaires qui, à la suite de Marat et d'Hébert, excitaient au pillage et au meurtre, que cette décadence des ordres religieux se manifestât par de nombreux scandales. Les esprits droits et sans passion voyaient avec tristesse des abbayes jadis célèbres, et toujours assez riches pour entretenir au moins cent religieux , gardées tristement par cinq ou six sujets, quelquefois moins encore, tandis qu'un abl)é commendataire , qui n'avait d'autre titre à sa dignité que la noblesse de sa famille et la faveur d'un ministre, jouissait des gros revenus et les dépensait quelquefois d'une manière fort peu ecclésiastique. Les moines qui menaient une conduite réellement scandaleuse étaient très-peu nombreux, mais cette ferveur qui est la base delà vie monastique avait complètement disparu chez la plupart d'entre e ux. Le monde a le droit d'être exigeant envers ceux qui font profession de vivre dans une sainteté plus qu'ordinaire et de prendre à la lettre les préceptes les plus mgoureux de l'Évangile. On est, avec raison , plus sévère pour un prêtre que pour un laïque , pour un moine que pour un prêtre séculier. Parmi ces moines tant décriés par des gens qui devaient plus tard montrer quelles passions les avaient toujours animés, il s'en trouvait un grand nombre qui valaient certainement des prêtres séculiers honorés de l'estime publique ; mais ce n'était pas encore suffisant. Beaucoup d'entre eux , sans donner aux gens du monde un légitime sujet de scandale , ne leur procuraient cependant aucune édification : ils menaient dans leur monastère une
(1) L'archevêque d'Arles k TAMemblée da clergé de 17S0 appréciait ainsi les résultats de cette mission. « On répand Topprobre sur une profession sainte ; l'insubordination exerce au dedans ses ravages; la cognée est à la racine de rinstilulion monastique, et va renverser cet arbre antique, di-jk frappé de stérilité dans quelques-unes de ses branches... » {Afémoires de Picot, tomeV, p. 137. )
vie douce, tranquille et inoccupée : on n'avait rien de grave à leur reprocher, mais on se demandait pourquoi ils étaient moines. Tout le monde ne croyait pas aux calomnies que certaines gens débitaient contre eux, mais devant leur tiédeur et leur petit nombre Tesprit public s'habituait à croire que l'état religieux était devenu impossible au dix-huitième siècle, et à désirer qu'on employât à d'autres usages des biens immenses qui ne paraissaient plus affectés à leur destination primitive.
Les ordres savants n'avaient pas discontinué leurs travaux, mais la ferveur, chez eux comme chez les autres, s'était bien refroidie; les meilleurs d'entre leurs membres étaient plutôt des archivistes et des bibliothécaires que des religieux. La règle sur une foule de points était mise en oubli : certains religieux, qu'elle soumettait à un régime austère, l'avaient complètement abandonnée pour vivre très-confortablement . Les pamphlétaires de la révolution en ont profité pour tonner contre leurs prétendus excès de table et leurs festins pantagruéliques. Les ordres mendiants étaient beaucoup moins relâchés : les capucins étaient restés populaires , et lorsque l'Assemblée supprima les ordres religieux , beaucoup de villes et de communes lui demandèrent de les conserver. Les ordres très-sévères comme les trappistes s'étaient fort peu ressentis du relâchement de la discipline et de la ferveur.
Il serait trop long de rechercher toutes les causes de la profonde décadence de ces ordres religieux, qui avaient jadis donné à la France tant de saints et de savants. Il est certain que la commende (1) en France a beaucoup contribué à la ruine de l'état monastique et jeté en même temps un grand discrédit sur le reste du clergé.
De tout temps les biens des abbayes ont excité de fortes convoitises : Charles Martel disposa d'un grand nombre d'entre elles en faveur de ses officiers et de ses courtisans. On vit donc des abbés laïques , qui n'étaient abbés du couvent que pour s'emparer de ses revenus. Malgré les réclamations énergiques des conciles , ce monstrueux abus dura fort longtemps. Mais plus tard il fut rétabli au profit d'ecclésiastiques , et on
(I) Les canoDisfes définUsent ainsi la commende « une proTîsion d'un hé* ni-fice régulier accordée à un séculier avec dispense de régularité n.
vit dans beaucoup d'abbayes un ecclésiastique séculier jouir des revenus, des droits et des prérogatves d'un abbé sous le titre de commendataire, tandis qu'un religieux portant celui de prieur exerçait le gouvernement spirituel sur les moines. Les commendes ecclésiastiques paraissent avoir commencé vers le quatorzième siècle : d'abord le commendataire n'avait que l'administration des biens de l'abbaye entre le décès de l'abbé et l'installation de son successeur, et cette administration était pour l'ordinaire limitée à six mois. Mais les commendatàires en arrivèrent bientôt à garder toute leur vie la jouissance des fruits du bénéfice. Au dix-huitième siècle ils recevaient les mêmes honneurs que les abbés titulaires, et exerçaient toutes les prérogatives dont jouissait l'abbaye , comme le droit de justice, le droit de nomination à certaines places, et venaient immédiatement après les évéques. Us n'avaient point de juridiction sur les religieux, qui obéissaient à un prieur claustral : le monastère était donc complètement spolié en leur faveur. On disait jadb pour justifier la commende qu'elle avait été établie pour obliger les moines à partager leurs richesses avec le clergé séculier; mais au lieu de lui venir en aide , la commende servait beaucoup trop souvent à enrichir des hommes tout à fait déplacés dans l'état ecclésiastique. Le commendataire devait diviser le revenu en trois lots : un pour lui, un pour les religieux, le troisième pour les frais et réparations; mais il prenait ordinairement le dernier lot pour lui , en se chargeant des réparations, qu'il faisait à sa guise ou qu'il oubliait de faire.
Ainsi tous les revenus de la communauté avec tout ce qui faisait sa splendeur extérieure étaient confisqués au profit d'un ecclésiastique étranger. Les donations anciennement faites au profit d'un ordre religieux ne lui profitaient plus : elles enrichissaient une suite d'abbés commendataires, qui se trouvaient jouir des richesses de Tordre sans participer à la moindre de ses obligations. Les abbayes soumises à un pareil régime devaient par la force même des choses tomber rapidement en décadence. Le prieur claustral , véritable supérieur, était placé dans un état d'infériorité humiliant; l'abbé commendataire n'avait et ne pouvait avoir d'autre souci que de tirer le plus de revenu possible de son abbaye : sa prospérité comme maison religieuse lui importait peu ; au contraire, moins il y avait de
noines plus il était tranquille dans son exploitation, car la ^mmende ainsi pratiquée ne mérite pas un autre noni.
Aussi les nombreux couvents de France renfermaient-ils ort peu de sujets cbacun ; des abbayes illustres qui avaient enfermé jadis des centaines de moines n'en avaient plus que inq ou six : beaucoup de couvents étaient seulement gardés tar deux ou trois religieux (1). Tous les monastères ne présenaient pas un spectacle aussi affligeant, mais on a le droit de [ire qu'en 1789 la situation générale des ordres religieux était iéplorable. La commende avait été en France doublement loisible, car elle ^vait à peu près tué la vie religieuse et jeté e discrédit le plus complet sur tout ce qui se rattachait de près ^u de loin aux ordres religieux; aussi tous les amis de l'Ëglise loivent-ils maudire cette fatale institution, stigmatisée avec ant d'éloquence par l'illustre auteur des Moines d'Occident.
« ... Aux désordres partiels que Télection avait entraînés, surtout ians les maisons trop directement soumises à l'influence des granles races féodales, la nomination directe par les rois, conférée par e concordai de 1516, substitue un désordre universel radical et incurable. Le titre d'abbé, porté et honoré par tant de saints, tant de iocteurs, tant d'illustres pontifes, tomba dans la boue. 11 n'obligeait [>lus ni à la résidence ni à aucun des devoirs de la vie religieuse ; 1 ne fut plus qu'une sinécure lucrative, dont la couronne disposait à ^on gré ou au gré de ses ministres, et trop souvent au profit des passions ou des intérêts les plus indignes. En vain le scandale permanent de ces monastères privés de leurs chefs naturels et exploités [)ar des étrangers qui n'y apparaissaient que pour en pressurer les habitants, excita-t-il d'unanimes et fréquentes réclamations :en vain les états de Blois et de Paris, comme la plupart des assemblées politiques et religieuses du seizième siècle demandèrent-ils le retour de l'ancienne discipline, tout fut inutile : le mal alla toujours en s'aggravant; la notion même de la disposition pieuse et charitable de ces glorieuses créations de la foi de nos pères fut bientôt oblitérée dans l'esprit de ceux qui disposaient ainsi des trésors du passé comme de
(1) M. Jules Saozay, danssoD livre si remarquable sur la P^i^cu /ion révo" hnUonnaire dans le département du Doubs , dte parmi les abbayes ainsi ibtndoonées celle de la Grèce-Dieu , doat le personnel se composait miiquement d^un abbé mitre franc*maçon et d*an autre religieux , qui se partageaient les sept mille livres de rente de l*abl>aye. Tout le monde trouvera comme lai qu'ils ne devaient pas pouvoir se regarder sans rire (tome 1, page 36}.
ceux qui s'en repaissaient. Ce magnifique patrimoine de la foi et de la charité , créé et grossi par les siècles, expressément consacré par ses créateurs au maintien de la vie régulière et commune et au soulagement des pauvres, se trouva ainsi transformé en caisse fiscale, en dépendance du trésor royal, où la main des souverains puisait à volonté pour essayer d'en rassasier la rapacité de leurs courtisans, et, comme on Ta dit, pour assouvir et asservir leur noblesse... > (Introduction, p. 163.)
Aux termes du concordat de François I'"', le roi de France, pour les abbayes, devait nommer ai^ pape un religieux du même ordre, ftgé d'au moins vingt-trois ans f et si le roi s'obstinait à ne pas exécuter cette clause du traité dans les trois mois du jour du refus fait en plein consistoire, le pape pouvait y pourvoir directement. Les rois n'en tinrent aucun compte, et présentèrent des ecclésiastiques séculiers et même des laïques non mariés (i). Le concile de Trente (session 25, chapitre III , De regularibm ) déclara solennellement que les réguliers devaient être seuls élus aux abbayes ; mais cette sage prescription, comme tant d'autres de ce grand concile, fut complètement éludée, et les papes, pour faire admettre par l'autorité civile des réformes de la plus haute importance, se résignèrent à ne pas insister sur celle-là. Les rois tenaient essentiellement à conserver un moyen aussi commode d'enrichir des favoris, de récompenser certains services, et de se faire des créatures dans le clergé séculier. Ils travaillèrent même trèsactivement à étendre la commende et à substituer partout des abbés de leur choix aux abbés élus par les réguliers. Louis XIV pour arriver à ce résultat ne recula point devant les plus odieux abus de pouvoir (â).
(1) Les conciles et les papes ont pendant des siècles protesté contre les commendes : Innocent VI a dit dans une constitution du 18 mai 1353 : « L'expérience fait Toirque le plus souvent , à l'occasion des commendes, le serrire dîYin et le soin des Ames est diminué, Tiiospitaltté mal observée, les bAtiments tombent en ruine , et les droits des bénéfices se perdent tant au spirituel qu*au temporel; c'est pourquoi, à Texemple de quelques-uns de nos prédécesseurs , et après en aroir délibéré avec nos Hrères les cardinaux , nous
révoquons absolument toutes les commendes et les concessions semblables >
11 y eut encore bien d'autres plaintes, mais le pouvoir civil était trop intéressé à cet abus.
(2) M. Gérin, dans son important ouvrage sur V Assemblée de 1682 (page 90
LE clebg£ français en 1789. 45
La commende a duré jusqu'en 1789 : la cour de France Ta exploitée à son profit pendant plusieurs siècles. Le mal qu'elle faisait à la religion était visible pour tous, et cependant il faut reconnaître que l'Église ne Ta pas énergiquement combattue. M. de Montalembert s'est demandé avec un douloureux étonnement pourquoi le saint-siége et le clergé de France sont restés dans une telle inertie devant un abus aussi monstrueux. L'éloquent historien semble persuadé que l'Église aurait pu , par un vigoureux effort, opérer une réforme que la résistance du pouvoir civil et la complicité intéressée d'une partie du clergé rendaient si difficile. Malheureusement cet abus était intimement lié à l'ancienne constitution de la monarchie française : il assurait au roi une réserve illimitée, où il puisait à son gré pour récompenser ses courtisans; il fournissait à la noblesse une magnifique occasion de placer ses cadets, et au clei^é séculier d'immenses ressources. 11 avait fini par ne plus trop déplaire aux parlements , parce qu'il contribuait à mettre l'Église sous la dépendance de l'État, empêchait les ordres religieux de vivre dans leur liberté primitive, avec des chefs indépendants, et mettait leurs richesses et leur influence féodale à la disposition de créatures du roi. . . Et puis c'était un usage si commode ! les fils des parlementaires en profitaient quelquefois comme ceux de la noblesse. Le roi étant à la fois le protecteur de l'Église, selon les usages gallicans, et le chef d'une noblesse mal constituée, et en somme assez besogneuse , il était presque impossible qu'il en fût autrement. Pour opérer cette réforme, il aurait fallu empêcher l'invasion de l'aristocratie dans Tordre
et suiT.), donne les plus carieox détaBs sur Tabos qae Louis XIV faisait des biens ecclésiastiqaes. Lorsqu'il vonlait réduire en commende une abbaye qui «fait droit à un abbé régulier, mais dont il avait besoin pour récompenser une de ses créatures, il envoyait, aussitôt après le décès du titulaire, simplifier aux religieux quils eussent à recevoir un abbé de son cboix. Très-souvent ils protestaient; alors ses agents avaient recours de son aveu aux moyens les plus odieux : on cbassait certains religieux , on en épouvantait d'autres , on en achetait qndques-uns, et on faisait rendre par le conseil un arrêt favorable à la prétention du roL M. Gérin donne les plus curieux détails sur la manière dont l'abbaye de Cluny fut remise en commende, et rappelle que la querelle de Louis XIV et d'Innocent XI fut très-envenimée par le refus du pape de donner en commende les abbayes de Saint-Germain -des-Prés et de Saint-Denis au comte de Vexin, fils adultérin du roi et de madame de Montespan.
ecclésiastique, et faire une révolution complète dans les rapports de rÈglise et de TÉtat. Cet abus constamment caressé et étendu par l'ancien régime ne pouvait finir qu'avec lui (1).
Comme les abbayes, les canonicats étaient souvent accordés à des ecclésiastiques nobles soutenus par de hautes influences. Il y avait en France plusieurs chapitres nobles très-bien' rentes dont on se disputait avidement chaque prébende vacante (2). Les bénéfices de chanoine ou de chapelain dans les collégiales moins importantes étaient ordinairement conférés à des ecclésiastiques appartenant à la bourgeoisie. Les fonctionnaires du temps ne mettaient pas moins de persistance à les demander pour leurs fils, que les grandes familles à solliciter pour les leurs une bonne abbaye ou une prébende dans un grand chapitre ; et pour porter un nom
(1) Si les papes ayaient beaucoup insisté sur l'abus des commendcs, et trop pressé les rois d^ renoncer, des réfornies plus importantes auraient été entraTées, et d^a vides conseiUers auraient certainement poussé les rois à s'emparer de la plus grande partie des biens des couvents et des évéchés. L^Église parait avoir appréhendé ce danger ; aussi ses efforts ont-ils eu généralement pour but de maintenir la commende dans de Ju$tes limites : malheureusement le pouvoir civil en a usé sans vergogne. Le clergé séculier, qui en profilait largement, n'était nullement disposé à poursuivre sa suppression et à aider le saint-siége dans une entreprise aussi hardie. L'Ê-* glise avait fini par être tellement garrottée par le gallicanisme parlementaire, que ri au dix-huitième siècle un pape eût exigé la suppression de la commende» il eût excité contre lui un déchaînement universel en France. Les parlements auraient crié à l^empiétement sur les droits de la couronne, à l'attentat aux libertés de l'Église gallicane; ils tenaient surtout à lui conserver la iiberté d*étre plumée par le pouvoir civil ! Il est certain que beaucoup d'évéques et d^ecclésiastiques influents et remuants auraient combattu cette réforme : les meilleurs auraient trouvé que le pape agissait avec un zèle indiscret. 11 e»t curieux de constater que sous l'ancien régime , tout rempli de parlementaires et d'abbés fascinés par la splendeur royale , une réforme générale aurait été plus difficile à opérer que dans des temps barbares , et que les obstacles, quoique moins brutaux en apparence, auraient été beaucoup plus sérieux. Sous l'ancien régime , ceux qui voulaient introduire une innovation désagréable aux légistes étaient sûrs de se voir arrêtés à tout jamais par des procédures interminables, et comme enserrés dans leurs replis. D*ail* leurs les gallicans ecclésiastiques n'étaient pas trop défavorables à là corn* mende : Fleury lui trouve de l'utilité lorsqu'elle augmente les revenus des dignitaires véritables du clergé séculier.
(2} C'étaient les chapitres cathédranx de Strasbourg, de Lyon, de Saîut- Claude , les collégiales de Sahit-Julien de Brioude , Sahit-Victor de Marseille, Saint-Pieriede Maçon, Saint- Pierre de Vienne , Saint-Chef deLure, d'Ainay, et de Gigny.
LE GLERGf FRANÇAIS EN 1789. 47
roturier, certains ecclésiastiques qui obtenaient, à force de sollicitations et d'intrigues, les canonicats de mille, douze cents, quinze cents livres, ne faisaient pas plus honneur à leur profession que les cadets de grande famille qui se faisaient donner les plus gros bénéfices. Il faut dire pourtant qu'un grand nombre de chapitres cathédraux très-bien rentes étaient recommandables par la dignité et la régularité de leurs membres ; que beaucoup de collégiales renfermaient des prêtres pleins de science et de vertus, des théologiens de mérite, des érudits distingués. Grâce à ces chapitres, des ecclésiastiques très-respectables, mais qui ne pouvaient plus, à cause de leur âge ou de leur santé, exercer utilement le ministère paroissial, trouvaient une retraite honorable et le moyen de se livrer à l'étude. Les érudits, les historiens, les théologiens de mérite, que l'ancien clergé de France a produits en si grand nombre, n'appartenaient pas pour la plupart au clergé paroissial, trop occupé par les soins continuels du ministère pour se livrer à l'étude avec une très-grande assiduité. Ils faisaient généralement partie de ces chapitres, lorsqu'ils n'appartenaient pas à un ordre religieux. A ce point de vue l'institution des collégiales était d'une très-grande utilité. Il y avait sans doute des réformes à opérer, mais il était insensé de les supprimer toutes (1).
Le clergé paroissial était de beaucoup le plus nombreux et aussi de beaucoup le moins riche. Dans un grand nombre de localités il ne profitait pas lui-même de la dlme, qui était perçue par de gros bénéficiers, et se trouvait réduit à la portion congrue. Certaines paroisses possédaient des biens-fonds, mais il n'y avait aucune comparaison à établir entre leurs propriétés et celles du
(1] Certains chapitres avaient un personnel très-nombreux. Il y avait une multitude de titres de chanoines prébendiers, semi-prébendiers, et de chapellenies. Mais beaucoup de prébendes et de chapelles rapportaient quatre ou cinq cents livres ; il y en avait même qui n*en rapportaient que cent : aussi le m6me titulaire possédait-il souvent deux ou trois de ces maigres bénéfices, et par suite tel chapitre qui comptait officiellement trente chapelains n^en avait en réalité que sept ou huit résidents.
Le besoin d*une faistitutioB semblable aux anciennes collégiales pour les prêtres obligés de se retirer se fait sentir en France depuis longtemps. De concert avec le gouvernement lui-même, l'archevêché de Paris a établi depuis quelques années à la suite du chapitre des chanoines dits prébendes : c^est un retour, très-justifié du reste, aux collégiales et aux chapellenics.
Iiaut clergé et des ordres religieux. Aussi les ecclésiastiques des paroisses étaient -ils à peu près comptés pour rien dans le clergé considéré comme ordre de l'État.
Telle était en résumé la situation politique et financière du clergé de France en 1789. Son influence morale avait été depuis un demi-siècle bien ébranlée dans toutes les classes de la société, surtout dans les classes élevées. La philosophie du dix-huitième siècle avait créé une sect« animée contre l'Église catholique du fanatisme le plus violent et le moins scrupuleux dans le choix des moyens ; et le clergé français vivait dans un état de marasme et de langueur qui favorisait singulièrement les attaques continuelles de ses adversaires (1). Aucun talent de premier ordre ne s'était depuis longtemps produit parmi ses membres. Les ravages de la philosophie l'inquiétaient vivement; il sentait instinctivement que de grands maux pouvaient tout à coup fondre sur lui , et cependant il faisait très-peu de chose pour les prévenir. Comme l'ancien régime, auquel il était si étroitement lié, il paraissait tomber de vétusté: les esprits passionnés et superficiels le croyaient fermement ; et les philosophes, qui s'obstinaient à ne voir dans l'Église qu'une institution humaine et à nier non-seulement la force , mais l'existence même du sentiment religieux, triomphaient déjà de sa chute prochaine.
Les hommes qui ne jugeaient du clergé que d*après certains abbés mondains devaient croire en effet qu'il n'y avait chez ses membres ni foi sincère ni vocation , et qu'il suffirait de dé-
(1) U en était à peu près de même dans toute l'Europe catholique et dans les États prolestants. Écoutons M. de Pressensé, ministre protestant luimême : « Rien n*est triste comme Thistoire religieuse du di«-huiti^me siècle : la piété languit, la science est nulle, au moins du c6té des défenseurs du christianisme. En Angleterre et en AUcmagne un yent desséchant souffle sur les cœurs et les esprits; on prêche dans les chaires proteslanles , dans celles qui sont debout, une religion sans grandeur, sans mystères, qui n'a ni les hardiesses de la philosophie ni celles de la foi. La place esl démantelée , on
traite avec les opinions du jour, et les lâches compromis sont fréquents '
VÉgliteet la Révolution française^ p. 13.}
pouiller l'Église de ses richesses et de ses privilèges pour les en . détacher complètement et voir tout l'édifice du catholicisme s'écrouler comme par enchantement. La conduite de certains abbés de cour excitait justement leur mépris; le philosophisme prétentieux de certains autres, qui montraient plus de dignité extérieure, les rassurait complètement sur le succès do leur entreprise. Des abbés qui, vivant de l'Église , professaient hautement les erreurs du temps, et se trouvaient doctrinalement plus éloignés du catholicisme que bien des ministres protestants, ne pouvaient inspirer la moindre inquiétude à ceux qui les retrouvaient dans les salons les plus profanes comme dans leurs loges de francs-maçons.
Mais ces philosophes, qui se croyaient si éclairiâs et si habiles , faisaient preuve de la plus étrange légèreté en jugeant un corps aussi nombreux que le clergé d'après une poignée d'individus qui n'eu étaient que des membres gâtés, ou de simples parasites. Pour eux, toute la France était i*eprésentée par les salons, encyclopédistes et les soixante mille ministres de l'Église par quelques honunes à qui des abus invétérés*, soigneusement entretenus par le pouvoir civil , avaient permis de jouir d'une partie des biens du clergé, sous la seule condition de porter à peu près son habit. S'ils avaient regardé un instant autour d'eux, ils auraient vu que le clergé ne prenait pas au sérieux ces abbés, qui le compromettaient en s'engraissant à ses dépens.
«... Le clergé, dit Tabbé Barruel, témoin de la persécution révolutionnaire, résistait au torrent : ses membres n'étaient pas euxmêmes tous exempts des vices du siècle. Il faut le dire à la gloire de Dieu, d'où vient toute sa force, le clergé ne semblait pas annoncer toute la constance dont il a donné l'exemple. On pouvait le diviser en deux parties : l'une, trop étrangère au vrai sacerdoce, n'avait que le nom et la moitié de l'hahit ecclésiastique; elle fuyait les travaux de l'autel en recherchant ses bénéfices par la faveur des courtisans ; elle était le scandale et l'eftroi de l'Église bien plus que son appui. 9
« L^autre partie, bien plus nombreuse, était celle des prêtres occupés du salut des âmes et des fonctions ecclésiastiques. C'était là vraiment le corps du clergé : en général il était instruit de ses devoirs; s'il était des pasteiurs qui n'eussent vu dans l'Église que ses richesses, il en était encore plus à qui la foi était précieuse, et bien peu paraissaient disposés à la trahir : il fallait abattre tout ce corps des pasteurs pour compléter le triomphe des impies.... » (Histoire du clergé, tome I, p. 23.)
50 CONSTITUTiO!f CIVILE DU CLKRGÉ.
«}ette première catégorie d'ecclésiastiques si bien caractérisée par Barruel comptait seulement quelques centaines d'individus ; mais ils étaient les plus riches du clergé, les plus privilégiés et les moins dignes de l'être. Quand bien même ils eussent été exemplaires, l'envie et la calomnie, dans ce siècle de philosophisme, se seraient déchaînés centre eux, à cause de leur caractère et des avantages dont ils jouissaient. Mais par malheur ils donnaient fortement prise à la critique, et on comprend aisément combien leur impopularité devait être grande. La tactique des ennemis du catholicisme consistait à les représenter comme la personnification de tout le clergé : elle eut malheureusement un grand succès : et beaucoup de gens en vinrent naïvement à juger de la^vocation des curés et vicaires congruistes, presque aussi pauvres que nos desservants actuels, d'après celle de certains commendataires et chanoines grands seigneurs, qui avaient quelquefois quitté l'uniforme pour prendre le petit collet et avec lui un gros bénéfice, rendu vacant par la mort subite d'un parent, et qu'on ne voulait pas voir sortir de la famille!
A la fin du dix-huitième siècle il existait entre ces deux catégories du clergé un antagonisme assez marqué , et qui donnait les plus vives espérances aux ennemis de la religion. Jusqu'au dernier moment ils comptèrent sur la jalousie des curés bourgeois à l'égard des évêques et des abbés gentilshommes, et ne cessèrent de l'attiser. En ceci comme en bien d'autres choses, les philosophes jugeaient le clergé superficiellement. Lorsque la religion n'était pas menacée, ces dissentiments pouvaient se produire , quelquefois même avec un certain scandale ; le meilleur moyen de les faire cesser, c'était d'étendre sur l'autel une main sacrilège.
Les évêques étaient presque tous nobles; la cour dans ses^ choix donnait la pr^érence à ceux qui appartenaient à la haute n(ri)lesse. Il est absurde de soutenir, comme l'ont fait certaine» gens , qu'un bourgeois ou un enfant du peuple peut seul fair^ un bon prêtre : la noblesse dans tous ses degrés a fourni à l'Église des hommes éminents par leur zèle, leur science et Taustérité de leurs mœurs. Saint Charles Borromée, saint François de Sales et tant d'autres en sont la preuve. Que diraient ces esprits étroits et passionnés si un défenseur du haut clergé nO' biliaire proclamait la bourgeoisie incapable de fournir de boas
prêtres y parce qu'elle a produit le cardinal Dubois? La vérité est que toutes les classes sont représentées parmi ceux qui ont honoré l'Église comme parmi ceux ^ui l'ont affligée. Mais on a le droit de regretter que l'ancien régime ait obligé l'Église à fournir une position et des revenus aux cadets de l'aristocratie, il eût bien mieux valu qu'elle fût grevée d'un lourd impôt au profit de la royauté et de la noblesse, et qu'elle ne fût pas obligée de recevoir parmi ses membres certains fils de cette dernière. Alors même qu'ils savaient garder les convenances de leur état , la dignité du clergé en souffrait , on attribuait les mêmes motifs intéressés aux nobles qu'une vraie vocation avait fait entrer dans l'Église. La présence de ces ecclésiastiques tièdes et indifférents à une foule de choses qui émeuvent le cœur d'un prêtre dévoué 9 ralentissait singulièrement l'ardeur et le zèle du corps tout entier. A ce point de vue les philosophes avaient bien tort de crier contre cette catégorie d'ecclésiastiques. Pour eux elle était précieuse; et si elle n'avait pas existé, ils auraient été obligés de l'inventer.
Trop souvent ces abbés, lorsqu'ils appartenaient à d'illustres familles, arrivaient àl'épiscopat : sous Louis pC VI de pareils choix étaient devenus très-rares; cependant les habitudes étaient si fortes que ce vertueux monarque, malgré sa répugnance, avait consenti à la nomination de Talleyrand. £n 1789 la grande majorité de Tépiscopat se composait de pasteurs respectables, qui avaient certains préjugés de la noblesse , mais aussi une admirable dignité clans toute leur manière d'être. Si l'ancien clergé comptait des hommes légers et mondains, en revanche beaucoup de ses membres savaient allier à la gravité, à la sainteté du prêtre , un grand air, une politesse exquise, qui, loin de contraster avec leurs vertus sacerdotales, les faisaient encore plus apprécier par la société laïque. Beaucoup de prélats, d'archidiacres, de chanoines, apportaient dans l'exercice de leurs fonctions la grâce, la distinction natives de leur caste, tempérées et ennoblies par les vertus de leur état , et soigneusement entretenues par un contact continuel avec l'élite delà société. Il n'en était pas moins fftcheux que l'épiscopat parût systématiquement fermé^au clergé paroissial, sauf de très-rares exceptions : c'était à la fois très-injuste et très-dangereux dans un pays où l'amour propre exerce un si grand empjre. En 1789 les idées d'égalité avaient pénétré dans le clergé, les phtloso-
phes avaient habilement exploité tout ce qui pouvait jeter la discorde parmi ses membres , e\ il existait chez beaucoup d'ecclésiastiques du clergé inférieur une irritation sourde contre le haut clergé. Lorsqu'il s'agit de procéder aux élections des états généraux , cette irritation se traduisit par des manifestations assez inconvenantes. M. Beugnot, dans ses Mémoires ( tome I , p. i09}, donne des détails curieux suf l'attitude des curés du bailliage de Chaumont, au moment des élections.
«... L'ordre du clergé nomma pour président Tabbé de Clairvaux et deux curés pour secrétaires. Les curés étaient de beaucoup les plus nombreux dans cette chambre, où il apportaient une envie déchainée contre les moines et contre le clergé. Sans nul doute, il faut faire la part d'honorables exceptions, mais en général ces prêtres imprudents et fort ignorants avaient perdu le respect de la chaîne sacrée qui unit entre eux les divers degrés de la hiérarchie ecclésiastique. Ils marchaient en aveugles à la conquête des dîmes, à l'abaissement du haut clergé, à la dispersion des ordres religieux ; si on leur en eût laissé le temps et les moyens, ils auraient établi le presbytéranisme sans le vouloir et le savoir. Les curés avaient nommé pour leur président l'abbé de Clairvaux ; ils avouaient tout haut qu'ils n'avaient décerné cet honneur qu'à la fortune de l'abbé, et parce qu'il était sans nulle comparaison le membre de la chambre qui pouvait le plus magnifiquement représenter, c'est-à-dire leur donner les meilleurs dîners. Quelque excellents que fussent ceux qu'il donnait, ils n'empêchèrent pas qu'on ne l'abreuvât d'amertumes durant sa présidence : il lui Ikllait subir de la part des ecclésiastiques ces reproches, ces quolibets contre les moines, que les séculiers bien élevés ne se permettaient plus... »
Le respectable évéque du Mans fut aussi traité avec irrévérence aux élections de 1789 par un clergé qui devait pourtant opposer une magnifique résistance à la constitution civile (i). Si les révolutionnaires n'avaient pas coUru après la persécution , il leur aurait été facile de régler la situation de l'Église dans l'État, car les curés se résignaient parfaitement a l'abaissement du haut clergé, et la confiscation passait par-dessus la tète du plus grand nombre. Ils en vinrent au contraire, par la constitution civile, à effacer toutes les divisions.
(1) Dom PloUo, Histoire du diocèse du Mans depuis la révoMion, tome I, p. 17.
Le clergé paroissial, plus recruté dans la bourgeoisie qu'il ne l'est maintenant, avait quelques-uns des préjugés de cette classe. Il avait des sentiments d'envie contre le haut clergé, et réclamait hautement la suppression des abus. Souvent, il est vrai , ceux qui criaient le plus fort agissaient simplement comme le renard de la fable devant des raisins trop élevés pour lui. Mais, en somme, il y avait chez ce clergé beaucoup de régularité et un sincère désir de voir réformer les abus de l'Église et de TËtat. Sa conGance était très-grande; il crut un moment que les philosophes si acharnés depuis longtemps contre les dogmes de la religion se réconcilieraient avec elle, ou du moins ne la persécuteraient jamais dès que certains abus auraient été réformés. Les flatteries intéressées que ces philosophes prodiguèrent aux curés leur tournèrent un peu la tête, mais dès qu'ils virent la religion menacée, ils luttèrent courageusement pour elle. Malheureusement ils avaient donné lieu à leurs adversaires de trop compter sur leur crédulité et sur leur ressentiment contre le haut clergé, et la religion en souffrit.
La révolution rencontra dans sa guerre' contre l'Église deux auxiliaires importants, le gallicanisme et le. jansénisme. Pendant plusieurs siècles deux gallicanismes bien distincts ont coexisté en France sans se mêler, et en se regardant-l'un l'autre avec une méfiance réciproque; Pithou, Dupuy, Denis Talon et d'autres laïques sont les oracles du gallicanisme des parlements ; Bossuet et l'abbé Fleury sont les représentants les plus illustres du gallicanisme épiscopal. Il n'entre pas dans notre sujet de signaler les difTérences qui existent entre ces deux gallicanismes, nous nous contenterons de rappeler qu'avant 1789 la France pouvait être considérée comme gallicanisée , moins par une conviction bien ferme et bien raisonnée que parce que le système contraire ne pouvait pas être librement professé. Depuis que Louis XIY avait fait rendre la déclaration de 1682 par une assemblée honteusement travaillée, et dont il avait d'avance, par les manœuvres les moins loyales, écarté tout esprit indépendant (1), le gallicanisme régnait en despote sur l'Église de
(1) M. Gério, dans son oarrage sur l'assemUée de 1682, donne les renseignements les plus curieux et les plus circonstanciés sur la manière dont Louis XIV s*7 prit pour garrotter cette assemblée par arance , la composer à son gré et séduire ses membres par des^^^tributions de bénéfices. Il imposa aux assemblées provinciales un modèle de procuration pour leurs dé-
54 G024STITUTION CIVILE DU CLEIlGÉ.
France. Heureusement il avait ses degrés ; et si l'on était contraint d*étre gallican, on pouvait l'être plus ou moins. Les membres du clergé n'acceptaient point dans son entier le gallicanisme des parlements, dont les théories sérieusement appliquées auraient certainement réduit l'Église de France à la situation de l'Église anglicane et de l'Église russe. Fénelon, bien longtemps avant la révolution , avait signalé avec une admirable éloquence les dangers que les théories des parlements et des gens du roi faisaient courir à la religion. Bossuet lui-même avait dû lutter avec le gallicanisme parlementaire, et s'était vu réduit à combattre un Ponchartrain. Personne n'a mieux critiqué le gallicanisme parlementaire que l'oracle des gallicans ecclésiastiques, l'abbé Fleury, dans ses opuscules. Les écrivains de l'école parlementaire ont professé sur les rapports de l'Église et de l'État une doctrine qui consacrait brutalement l'asservissement de la religion à tous les caprices du pouvoir civil. 11 serait impossible de s'expliquer la faveur dont ces théories, illibérales et despotiques au possible, ont joui auprès de l'école dite libérale, si elles n'avaient pas conduit directement à l'exploitation de la religion par l'État : le libéralisme a absous la ' théorie en faveur de ses conclusions pratiques.
il a été plus d'une fois établi , et par des catholiques et par des libéraux, que la constitution civile n'était pas autre chose que du gallicanisme à outrance (i). Nous en sommes profondé-
pntés qui préjugeait le insultât des délibérations de la future assemblée. 11 leur intima Tordre de choisir les députés qui lui oonTenaient, et jamais la candidature officielle ne fut pratiquée avec plus d'audace. On s'abfttint de convoquer à ces assemblées ceux qui auraient pu voter pour des députés indépendants, et certains députés furent cbobis par des lettres de cacliet. M. Gérin, dans deui chapitres extrêmement curieui, a fait le dénombrement des membres de rassemblée de 11682 avec la trè«-longue éoumération des évèchés et des riches abbayes qui leur furent distribuées pour récompenser leurs votes complaisants.
(1) On a dit quelquefois, afin d*excuser la révolution, qu^il ne fallait pas trop lui en vouloir de la constitution civile , parce qu^elle n'était pas autre chose que le gallicanisme exagéré. Certains écrivains ont poussé ce raison, nement si loin , qu'à les entendre il faudrait presque décharger le révolution de cette énorme faute , et la mettre sur le compte de l'ancien régime. Sî on appliquait cette manière de raisonner au tribunal et aux commissions révolutionnaires , on pourrait dire aussi qu'ils sont un legs de Tancien régime, sous lequel on a vu des tribunaux extraordinaires et des jugements trèsiniques. Mais, d*un autre côté, on pourrait soutenir que Tancien régime n*a
ment convaincu. Mais si la révolution a mal fait d'adopter certaines théories de l'ancien régime, elle a eu encore plus grand tort de ne pas imiter dans la pratique sa modération relative. Si le gallicanisme a duré si longtemps sous l'ancien régime, c'est uniquement parce qu'il s'est montré inconséquent avec luimême. Sans doute, le gallicanisme parlementaire strictement appliqué aurait réduit l'Église de France à la servitude la plus étroite et la plus abjecte; mais l'état politique et social, l'esprit, les habitudes de l'ancienne France ne permettaient pas au pouvoir de pousser ces principes gallicans jusqu'à leurs conséquences extrêmes. Des écrivains, comme le Voyer de Boutigny, pouvaient les exposer dans toute leur crudité, en tirer sur le papier les conséquences les plus logiques et en même temps les plus schismatiques, mais les plus hardis ne songeaient pas aies mettre rigoureusement et régulièrement en pratique. La constitution civile devait nécessairement amener une lutte terrible^ car elle prétendait faire passer dans le domaine des faits ce qui n'avait été jusqu'alors que de la pure théorie, et d'autre part l'ancien régime avait entraîné dans sa chute tout ce qui empêchait le gallicanisme de devenir franchement hétérodoxe , et donné le pouvoir à des hommes qui avaient voué au catholicisme une guerre à outrance. La révolution s'est empressée de détruire tout ce qui pouvait servir de prétexte au gallicanisme, et elle a voulu ensuite faire en son nom ce que l'ancien régime n'avait jamais osé : elle a ainsi dévoilé tous ses vices, dissipé les illusions qu'on pouvait se faire sur son compte, et montré qu'il n'avait plus de raison d'être dans la société nouvelle. L'Église constitutionnelle, qui paraissait destinée à faire régner
fait que Ruivre de plus anciennes traditions, et ainsi de suite! En fait de tyrannie et de persécution , il n^esl guère possible dlnvenler. On a volé, emprisonné, assassiné, condamné injustement dans tous les temps; ce qu'on reproclie à la réTolution, ce n*est pas d*aToir commis des crimes inconnus Jusqu^alors , c^est d^en aToir accumulé dans un bien court espace de temps plus qull n'en avait été commis en plusieurs siècles, et de les avoir exécutés au nom de la libefté et de Tbumaçité. Pour ce qui regarde l*Êglise, on peut relater dans 1*bistoire du gallicanisme parlementaire, qui a duré plusieurs siècles, bien des actes attentatoires à sa liberté , bien des indignités qui ne sont pas sufGsamroent connues , mais qu'est-ce que tout cela auprès d'une seule loi de l' Assemblée constituante , auprès des souffrances et des at anies endurées sous son règne?
56 CONSTITUTION CIVILE DU GLEKGé.
(lespotiquement le gallicanisme en France, lui a porté au contraire un coup mortel.
Beaucoup de pratiques gallicanes trouvaient leur explication dans les richesses du clergé, sa participation comme ordre au pouvoir politique, ses tribunaux particuliers, les droits féodaux exercés par un grand nombre de ses dignitaires : la révolution ayant changé tout cela, le gallicanisme n'était plus que l'asservissement de l'Église au pouvoir civil ; et la question étant posée aussi nettement , tel qui avait été gallican sous l'ancien régime devînt très-logiquement ultramontain sous le concordat de
Les gallicans anciens avaient grand tort, à notre avis, mais nous n'entendons nullement les comparer à ceux qui maintenant, soit par haine de la religion, soit par servilité envers le pouvoir, quel qu'il puisse être, soit pour ces deux motifs réunis, ressassent maladroitement, sans même les bien comprendre, les théories des anciens parlementaires (1). Il y a en effet une telle différence entre la situation du clergé de France avant la révolution et celle qui depuis lui a été faite^ que la plupart des gallicans les plus célèbres, s'ils revenaient au monde, seraient trè»certainement traités d'ultramontains, car le gallicanisme de la plupart d'entre eux n'avait pour base ni l'hostilité religieuse, ni la servilité, mais le fait de leur existence au milieu d'un ensemble d'institutions dont il ne subsiste absolument rien !
Si le clergé, sauf quelques esprits à la fois éminents et clairvoyants comme Fénelon , s'inquiétait trop peu des dangers du gallicanisme, il faut l'attribuer à sa situation particulière, aux garanties de sécurité que le pouvoir lui présentait. L'Église supportait souvent des tracasseries de la part des autorités ; mais il était bien rare que le débat dépassât les proportions d'une querelle de famille. Le respect pour l'autorité royale était encore en 1789, pour une grande partie des Français, comme une seconde religion , et le clergé n'échappait point à son empire. Le pouvoir du roi, intimement uni à la religion depuis des siècles, et son protecteur officiel, semblait presque participer à
(1) 11 M curieux de comparer les écrits des anciens gallicans avec ceux des publicistes modernes qui se disent pompeusement leurs successeurs : comme les premiers remportent par la science, le sérieux , et rindé|>endancc du caractère! quelle triste impressloa oo éprouTC en passant de Févret k M. Dupint
sa sainteté, et exerçait sur le clergé du dix-huitième siècle une influence bien différente de celle que le plus solide gouvernement de notre temps peut exercer sur des prêtres qui ont déjà vu plusieurs révolutions. D'ailleurs, la royauté était très-souvent moins gallicane que les parlements : à la fin du dix-huitième siècle, lorsque les querelles entre le clergé et les magistrats prirent un caractère d'acrimonie et môme -de haine qui leur avait été généralement étranger jusqu'alors, la cour se montra souvent favorable au clergé. Le gallicanisme parlementaire régnait en théorie, mais dans la pratique il était singulièrement adouci ; le véritable gallicanisme qui a régné en France n'était ni parlementaire ni épiscopal , mais une sorte de compromis entre les deux. Certaines théories gallicanes étaient évidemment détestables, mais on n'aurait pu les appliquer sans en venir à une persécution véritable; et qui pouvait croire alors à une persécution? Maintenant tout est changé ! Le clergé se souvient de la persécution révolutionnaire, et de l'oppression du premier empire ; selon les temps, des appels à la persécution par le pouvoir, au pillage et au massacre par la populace, ont été constamment lancés depuis un demi-siècle par le parti révolutionnaire , et tout récemment Paris a vu se renouveler les massacres de Septembre I Avant 1789 on n'avait au sein du clergé aucune de ces craintes, de ces préoccupations qui, on peut le dire, font partie intégrante de l'existence du prêtre au dix-neuvième siècle; on ne sentait pas la nécessité de se garer tantôt des attaques du pouvoir, tantôt de celles d'en bas, tantôt encore de la coalition de la démagogie et du gouvernement. Le pouvoir civil n'apparaissait pas au clergé comme un ennemi plus ou moins violent, ou dans d'autres circonstances comme un ami douteux , désireux de ses services, et en même temps tout prêt à le compromettre et à l'abandonner à ses ennemis. L'ensemble des institutions et le caractère des hommes atténuaient sensiblement les mauvais effets des doctrines gallicanes, et rassuraient les esprits sur leurs conséquences. Maintenant c'est bien différent!
Du reste la prédominance de l'élément aristocratique dans le clei^é a beaucoup favorisé le gallicanisme. Les membres de la noblesse qui étaient entrés dans l'Église avec une vocation médiocre, et que le zèlede la maison du Seigneur dévorait beaucoup moins que celui de la maison royale, dont ils tenaient leurs bénéfices, ne se préoccupaient pas beaucoup de la dignité et de
58 CONSTITUTION CIVILE DU GLIEGé.
l'indépendance de l'Église lorsqu'elles n'étaient pas très-ouvertement menacées. Grâce à la constitution politique de l'ordre du clergé, ils jouissaient d'une influence tout à fait disproportionnée avec leur petit nombre, et pesaient d'un grand poids sur les décisions de leur ordre. Naturellement ^portés vers le pouvoir civil, ces ecclésiastiques étaient gallicans parce qu'ils étaient tièdes et attachés surtout aux avantages matériels de leur position. Les philosophes et les libéraux en criant si fort contre les abbés de cour se sont vraiment montrés bien ingrats!
Il faut constater toutefois qu'à partir de la seconde moitié du dix-huitième siècle la situation était un peu modifiée. Les parlementaires de cette époque ne ressemblaient déjà plus à ceux du'siècle précédent : jamais le gallicanisme n'avait été plus mesquinement tracassier ni plus brutal dans ses procédés. Ce changement tenait à l'influence très-grande^ des jansénistes dans la magistrature et à l'invasion de l'esprit philosophique parmi les membres des parlements. Cette grande institution de l'ancien régime était profondément altérée dans son esprit.
Le jansénisme avait aussi un certain nombre d'adeptes dans le clergé : certains ecclésiastiques étaient en rapports constants avec la petite Église ouvertement schismatique d'Utrecht. Les jansénistes de France s'étaient bien gardés d'imiter leurs frères de Hollande : il ne leur aurait sans doute pas été permis de constituer comme eux une Église à part, mais quand bien même cette faculté leur aurait été accordée par l'État , ils n'en auraient certainement pas usé. En établissant un schisme franc avec des évéques à eux , ils auraient formé une église singulièrement restreinte, et éloigné une foule de personnes sur lesquelles ils gardaient une grande influence en ne se séparant pas officiellement de l'Église. Bien que peu nombreux, ils étaient très-remuants, et surtout trè^forts dans les parlements, qu'ils firent souvent marcher d'après leurs rancunes et leurs passions. Tous ne devaient pas adhérer à la constitution civile ; quelques-uns même l'ont combattue avec habileté et courage : mais les plus remuants formaient une coterie admirablement organisée, et leur ambition allait jusqu'à prétendre dominer toute l'Église de France, et ils se flattèrent un moment d'y parvenir grâce à la constitution civile dont ils
LE clerg£ français en 1789. 59
furent les principaux rédacteurs (i). Comme le vieux type parlementaire, le type janséniste avait subi vers la fin du dixhuitième siècle d'assez graves altérations. La philosophie du jour avait envahi certains jansénistes sans les conquérir complètement; il y avait des esprits étrangement partagés entre Rousseau et l'abbé de Saint-Cyran ! Généralement ces jansénistes, très-ardents contre l'Église, conservaient dans la forme les traditions de leur parti; mais on était souvent étonné de les entendre soutenir des théories qui eussent bien scandalisé l'abbé de Saint-Cyran et le père Quesnel. Beaucoup d'hommes issus de familles jansénistes de la magistrature et du barreau avaient conservé la gravité traditionnelle de leurs parents, leurs formes de langage, quelques-unes de leurs habitudes; mais en réalité ils n'étaient plus jansénistes qu'à la surface ; les idées philosophiques dominaient chez eux, et cependant on les jugeait encore jansénistes et chrétiens sur certaines apparences, certaines habitudes héréditaires. Ces pseudojansénistes se montrèrent en général très^zélés pour la constitution civile, et comme ils inspiraient aux personnes simples et de bonne foi moins de défiance que les philosophes, ils furent pour le catholicisme de très-dangereux adversaires.
11 faut dire aussi que certains membres du clergé tenaient des discours et affichaient des doctrines tout à fait inconciliables avec leur profession. T^ut le monde connaît la satire sanglante de Gilbert sur l'abbé sophiste et bel esprit. Elle n'a rien d'exagéré; certains abbés faisaient parade de la philosophie la moins chrétienne , d'autres, moins avancés, croyaient de bon goût de faire aux erreurs du jour des concessions déplo-
(1) M. dePressensé, qui est Irès-favorable aux jansénistes, apprécie en ces (ennes leur situation en 1789. « Il y a quelque chose de plus triste que la destruction de Port-Royal des Champs, c'est la décadence morale du jansébisme : cette grande école, qui a donné à la^France Saint-Cyran et Pascal, est Traiment tombée en enfance. On ne s'y entretient plus que de miracles apocryplies..., les persécuteurs excitent l'indignation et les persécutés prélent à rire » (p. 13.) Ces persécutés surent maintes et maUites fois faire persécuter leurs adf ersaires par le parlement. Tout le monde connatt l'histoire des oonTulsionnaîres. Un miracle d'une autre espèce avait Edt aussi le plus grand bruit parmi les jansénistes : le diacre Paris aurait fait pleuvoir une grêle de pierres sur les \itres d'un Titrier qui aurait mal parlé de lui eu travaillant dans réglise Saint-Médard ( Mémoires de Picot ), et ce miracle se serait renouvelé plusieurs fois.
rables; et la franc-maçonnerie comptait dans le clergé un certain nombre d'adeptes.
L'esprit philosophique avait complètement envahi la noblesse sauf dans certaines provinces reculées. Une partie importante de la bourgeoisie était violemment irréligieuse; elle lançait alors contre l'Église ces mêmes injures, ces mêmes cris de rage qui de nos jours ne sortent plus guère que des bas-fonds de la société. Quand on étudie de près les actes officiels, les protestations, les adresses émanées de la bourgeoisie révolutionnaire, on est obligé de reconnaître qu'elle était de toutes les classes la plus animée contre la religion. Les classes inférieures étaient alors beaucoup plus religieuses qu'elles ne le sont aujourd'hui, mais le révolutionnaire bourgeois et homme de lettres à partir de 1789 ne cessa de les exciter contre la religion, et s'adressa surtout à la populace des villes, et ses efforts furent couronnés de succès. L'incrédulité et l'indifférence qui étaient descendues de la noblesse eldb-la bourgeoisie sont depuis 1789 descendues lentement de la bourgeoisie au peuple des villes, puis en dernier lieu à celui des campagnes; les dispositions antireligieuses des classes supérieures se modifièrent profondément dans la suite, mais l'exemple qu'elles avaient primitivement donné ne cessa point d'exercer sur le peuple une déplorable influence.
Nous n'avons point dissimulé les défauts du cleif^é de l'ancien régime; mais nous croyons avoir le droit de soutenir que ce clergé a été indignement calomnié par certains écrivains, et que beaucoup d'autres l'ont jugé trop légèrement. Les abus qui existaient dans l'Église de France sous l'ancieik régime étaient pour la plupart imputables au pouvoir civil, et soigneusement entretenus par lui dans son intérêt propre : il serait souverainement injuste de les lui imputer à crime. Quant aux autres abus , elle manquait complètement de liberté pour les réprimer. Il ne faut pas oublier que le gallicanisme n'a jamais eu d'autre but que de garrotter l'Église, et de luidter toute initiative, même dans ses affaires les plus intimes. Les années , les siècles s'écoulent , des abus surgissent qui n'ont pas été prévus, des dangers inconnus jusqu'alors menacent le catholicisme, et l'Église a la bouche close et les mains liées par les arrêts des parlements. Elle ne peut pas songer à demander l'intervention du Pape , ce serait susciter un tumulte
LE CLERGÉ FRANÇAIS EM 1789. 6i
épouvantable. Il n'y a plus de conciles provinciaux grâce aux progrès du gallicanisme. Les évéques sous des rois barbares pouvaient s'assembler librement pour réformer les abus; mais les intendants, les gens du roi et les parlements ne veulent pas entendre parler de conciles : leur routine en serait peut-être dérangée, et l'opinion publique pourrait s'en émouvoir. Si on s'engageait dans cette voie, il faudrait peut-être s'écarter de quelque maxime de Pithou ou de Dupuy ; et pour eux c'est un des plus grands malheurs qu'on puisse imaginer. Ils préfèrent prononcer de loin en loin des condamnations contre quelques-uns des écrivains qui insultent le clergé, et en tirer parti pour se poser en sauveurs de la religion et exiger que l'Église se contente d'être un instrument entre leurs mains. Somme toute ils ne font que la compromettre, et faire retomber sur elle tout l'odieux de leurs condamnations, qui n'arrêtent en rien les progrès de l'irréligion.'Comme l'a si bien dit M. de Tocqueville : « Cette demicontrainte qu'on imposait alors aux ennemis de l'Église loin de diminuer leur pouvoir l'augmentait;.... une complète liberté de la presse aurait été moins dommageable à l'Église ». Si les évêques font des efforts individuels pour opérer certaines réformes nécessaires , ils sont criblés d'appels comme d'abus, de vexations de toutes sortes, et finalement obligés d'y renoncer. L'Église de France , malgré ses privilèges et les honneurs dont elle est entourée, n'a pas la moindre liberté d'allures. Le gallicanisme, tant célébré, et pour cause , par tous les ennemis de la religion, l'enveloppe tout entière, comme un immense filet dont les mailles très- serrées, et que l'on resserre tous les jours davantage, ne laissent absolument rien passer. L'ancien régime avait fait ce tour de force de rendre l'Église catholique de France assez semblable au point de vue de l'asservissement à l'Église anglicane , sans tomber cependant dans le schisme. Depuis 1682 il s'en était approché le plus possible , il le côtoyait constamment ; on peut même direque par moments iU'eflleurait, pour se retirer brusquement, puis l'effleurer encore ; en pilotes habiles, les parlementaires savaient diriger leur barque à travers une foule d'écueils plus dangereux les uns que les autres, et sans jamais toucher : dès que le gouvernail n'a plus été dans leurs mains, il y a eu un choc affreux, et la constitution de 1791 est ve-
62 CONSTITUTlOIf CITILK DO GLXBGÉ.
nue se briser sur Técueil du schisme et de b persécution. Plus on étudie l'histoire de la révolution, plus on apprécie rétendue de la faute qu'elle a commise en déclaraul tout de suite la guerre à la religion. En s'y prenant adroitement elle aurait pu associer le clergé à son œuvre de rénovation politique y OU tout au moins s'assurer sa neutralité. M. de Tocquevitle, qu'on ne peut accuser de souhaiter le retour de la dtme et des droits féodaux , a vengé éloquemment l'ancien clergé des calomnies lancées contre lui, et présenté sous son véritable jour l'esprit politique dont il était animé en 1789.
« Je ne sais si à tout prendre, et malgré les vices éclatants de quelques-uns de ses nombres, il y eut jamais dans le monde un clergé plus remarquable que le clergé catholique de France au moment où la révolution l'a surpris, plus éclairé, plus national, moins retranché dans les seules vertus privées, mieux pourvu de vertus publiques et en même temps de plus de foi. La persécution l'a bien montré. J'ai commencé Tétude de l'ancienne société plein de préjugés contre lui, je l'ai finie plein de respect. H n'avait à vrai dire que les défauts qui sont inhérents à toutes les corporations, les politiques aussi bien que les religieuses, quand elles sont fortement liées et bien constituées, à savoir la tendance à envdiiir, l'humeur peu tolérante, et l'attachement instinctif et parfois aveugle aux droits particuliers du corps. » (L'Ancien régime et la RéwÀui\(m, p. 469.)
Sans doute, diront certaines personnes , l'ancien clergé français était recommandable à beaucoup de points de vue, et on a porté contre lui des accusations injustes, mais ses vues politiques étaient déplorablement arriérées ; il s'était fait le plus énergique défenseur des abus de l'ancien régime, et il était impossible que sur le terrain des réformes il y eût la moindre entente entre le tiers état et lui : il faut donc imputer à son obstination et à son défaut de sens politique une partie considérable des maux dont il a été victime.
Pour savoir réellement ce que pensait l'ordre du clergé sur la constitution politique du royaume , sur les abus à corriger, il faut prendre ses cahiers, qui ne demandent nullement le maintien des abus de l'ancien régime. Les voici résumés par M. de Tocqueville :
« Si l'on veut se faire une idée juste des révolutions que peut subir l'esprit des hommes par suite des changements survenus dans
LE CLERGÉ FflAMÇAlS EN i78U. 63
leur condition il faut relire les cahiers de Tordre du clergé en i789. » « Le clergé s'y montre souvent intolérant et parfois opiniâtrement attaché à plusieurs de ses anciens privilèges, mais du reste aussi ennemi dudespotisme, aussi favorable à la liberté civile, et aussi amoureux de la liberté politique que le tiers état ou la noblesse. 11 proclame que la liberté individuelle doit être garantie non point par des promesses mais par des procédures analogues à celle de Vhabeas corpus. 11 demande la destruction des prisons d'État, l'abolition des tribunaux exceptionnels et des évocations, la publicité de tous les débats, l'inamovibilité de tous les juges, l'admissibilité de tous les citoyens aux emplois, lesquels ne doivent être ouverts qu'au seul mérite ; un recrutement militaire moins oppressif et moins humiliant pour le peuple, et dont personne ne sera exempt ; le rachat des droits seigneuriaux- qui, sortis du régime féodal, dit-il, sont contraires à la liberté : la liberté illimitée du travail, la destruction des douanes intérieures; la multiplication des écoles privées. Il en faut une suivant lui dans chaque paroisse, et qu'elle soit gratuite. »
« Dans la politique proprement dite, il proclame plus haut que personne que la nation a le droit imprescriptible et inaliénable de s'assembler pour faire des lois et voter librement l'impôt. Nul Français, assure-t-il, ne peut être forcé à payer une taxe qu'il n'a pas votée lui-même ou par représentant. Le clergé demande encore que les états généraux librement élus soient réunis tous les ans ; qu'ils discutent en présence de la nation toutes les grandes affaires, qu'ils fassent des lois générales auxquelles on ne puisse opposer aucun usage ou privilège particulier; qu'ils dressent le budget et contrôlent jusqu'à la maison du roi, que leurs députés soient inviolables et quç les ministres leur demeurent toujours responsables. Il veut aussi que des assemblées d'états soient créées dans toutes les provinces et des municipalités dans toutes les villes. Du droit divin pas le moindre mot... » (L'Ancien régime et la Révolution, p. 169.)
Combien de gens autour de nous exaltent les conquêtes de 89, déclament contre l'esprit illibéral du clergé, et pourtant soutiennent des gouvernements et des gouvernants qui ne promettent pas plus en fait de libertés, mais savent très-bien les escamoter presque toutes !