CHAPITRE VI
I. Les révolutionnaires attendent atec impatience la sanction de la constitution civile. — Leur éloignement pour tout moyen de conciliation. — Toute négociation était impossible. — Louis XVI cependant veut en entamer une. — Le pape lui écrit qu*il ne peut|accepter la constitution civile. — Louis XYI tient sa lettre secrète. — Il cherche à effrayer le pape sur les conséquencesde son refus. — Cette négociation a pour unique résultat de retarder 1» condamnation de la constitution civile et de donner naissance i de firai bruits très-préjudiciables à TËglise. — Louis XVI se détermine à donner sa sanction, et pourtant demande an pape son approbation provisoire. — Pro» positions présentées en son nom par le cardinal de Bemis. — Illusions du roi. — Le pape nomme une commission de cardinaux pour examiner lespropositions , mais laisse peu d'espérance à Louis XVI, qui donne sa sanc-^ tion. — Grande modération de Pie VI dans cette négociation.
II. Mandements des évéques fran^is contre la constitution civile. — L*évèqne de Tréguier acquitté par le Chàtelet.
III. Les lois contre les ordres religieux des deux seies sont exécutées. — Situation faite aux religieux et aux religieuses. — Noble conduite de ces dernières. — - Le costume religieux.
La constitution civile était enfin terminée et les passions anticatholiques avaient un' commencement de satisfaction. Nous disons un commencement, car elles voulaient voir la religion avilie, les évéques et les prêtres fidèles chassés violemment de leurs églises et supplantés par des complaisants résignés d'avance à prêcher im catholicisme nominal, en attendant qu'il plût à la révolution de déclarer que cette comédie était désormais inutile. Le vote du 26 novembre fut pour l'Église catholique de France ce que deux ans plus tard le vote du 18 janvier 179$ devait être pour Louis XYI, et à peine fut-il rendu qu'on en ré* clama avec la même fureur l'exécution immédiate.
Non-seulement les révolutionnaires ardents , mais encore la plupart des hommes du parti constitutionnel , attendaient avec impatience le moment où chaque évéque conservé se verrait dans l'alternative y ou de déchirer de ses propres mains l'Église dont il était le chef, afin de conserver sa dignité et son traitement, ou bien de céder la place à un intrus élu par les clubs bien plus encore que par le collège électoral. Aucune inquiétude sérieuse ne venait troubler la joie des auteurs et des partisans delà constitution civile. Us avaient décidé d'avance que les fidèles ne saisiraient nullement la portée de leurs innovations , et qu'il leur suffirait de voir célébrer la messe et les vêpres comme d'habitude. Quant aux évéques et aux prêtres, ils s'attendaient bien à rencontrer une résistance assez énergique chez quelques-uns d'entre eux; mais des pensions avaient été adroitement accor* dées aux évêques dont les sièges étaient supprimés, et on comptait bien qu'ils passeraient leur mauvaise humeur en mangeant leur retraite, et que la grande majorité des évêques conservés, tout en murmurant à part soi contre les décrets de l'Assemblée, prêterait serment pour éviter tout ennui et garder ses traitements, et ils se demandaient même, non sans une certaine inquiétude ce que deviendrait la constitution civile avec un clergé dirigé par des prélats qui lui étaient au fond si défavorables. On aurait peine à le croire maintenant, mais il est trèsvrai que c'était là leur principale appréhension au moment d'appliquer la constitution civile, et que l'idée d'une résistance ouverte et sérieuse de la part d'un grand nombre de prêtres ne se présentait pas à leur esprit. D'ailleurs leurs craintes ne pouvaient être bien vives, car le pouvoir des évêques était tellement limité par les nouveaux décrets , et les administrations locales les surveillaient si étroitement , que dans le cas d'une feinte soumission leur mauvaise volonté n'aurait jamais pu être bien dangereuse.
Les partisans de la constitution civile, à part cette naïve inquiétude, trouvaient donc que tout marchait pour le mieux : le clergé, croyaient-ils, allait être obligé de passer sous les fourches caudines de leurs décrets, de s'incliner devant une constitution qui l'humiliait et de n'en parler qu'avec respect et soumission I Quelques-uns de ses membres feraient peut-être des coups de tête, mais on comptait trouver un égal plaisir à savourer l'humiliation mal déguisée de la majorité, et à sévir rudement
contre le petit nombre des récalcitrants. Quel triomphe pour les philosophes ! La constitution civile donnait à leurs passions haineuses une satisfaction' complète et raffinée ; il ne faut donc pas s'étonner qu'elle leur ait fait oublier et leurs belles maximes de tolérance, et les dangers auxquels ils s'exposaient eux-mêmes ainsi que leur œuvre politique en poursuivant, de concert avec les alliés les moins sûrs l'asservissement et l'humiliation des consciences catholiques.
La constitution civile était votée, mais il fallait obtenir la sanction royale. On connaissait l'attachement du roi à la foi de ses pères, on savait que chez lui le chrétien pourrait être bien plus ferme que le monarque. On ne craignait point cependant que sa répugnance non dissimulée pour la constitution civile l'entrainât à refuser nettement sa sanction* Il n'était point dans le caractère de Louis XVI de prendre tme décision prompte et énergique ; quant à ses ministres, les uns étaient trop peu chrétiens , les autres trop mous pour lui conseiller d'agir ainsi. Il était donc presque certain, qu'après avoir longtemps hésité, tergiversé, pris des conseils à droite et à gauche, et bien témoigné son aversion pour la constitution civile, le malheureux monarque finirait par la [sanctionner, mais s'y résignerait trop tard pour que les passions révolutionnaires voulussent bien lui tenir quelque compte de sa complaisance. Cependant la sanction pouvait se faire attendre longtemps, et les philosophes voulaient appliquer la constitution civile tout de suite et impitoyablement. Ils étaient pressés comme le sont toujours ceux qui [croient le moment arrivé d'écraser leurs ennemis ; et les plus avisés craignaient que si la sanction tardait beaucoup, le clergé ne tirât parti de ce délai pour exciter encore plus les croyants contre leurs innovations religieuses, et inspirer aux indifférents des doutes sur leur opportunité. Les Ckmstituants redoutaient aussi, sans vouloir l'avouer, le résultat des négociations du roi avec le pape. Il y avait dans la constitution civile plusieurs dispositions trèschères à la'coterie janséniste qui l'avait élaborée , mais de fort peu d'intérêt pour la masse des partisans de la révolution ; aussi les jansénistes étaient-ils aussi pressés que les prêtrophobes. Si les passions avaient un peu le temps de se refroidir, si le roi savait faire ressortir les dangers d'un schisme, si d'autres événements venaient faire diversion aux querelles religieuses , il se formerait peut-être un courant d'opinion qui obligerait les
auteurs de la constitution civile à faire quelques modiGcations à leur œuvre dans un sens catholique, et l'impulsion une fois donnée dans cette direction, qui pouvait savoir où Ton s'arrêterait? Les ennemis du catholicisme ne voulaient pas laisser à la France le temps de la réflexion. Si l'opinion publique surexcitée par leurs manœuvres venait à se calmer, il n'était plus possible d'appliquer la constitution civile avec les mêmes chances de succès.
Les admirateurs quand même de la Constituante ont tout intérêt à faire paraître sa conduite sous l'aspect le moins défavorable et à rejeter sur ses adversaires , ou plutôt ses victimes, un blâme tout à fait immérité. Ils se sont plaints doucereusement du peu de zèle du cardinal de Bemis, alors ambassadeur à Rome, pour une transaction , et ont insinué que l'Assemblée constituante , si la cour de Rome avait été mieux disposée , aurait pu accueillir un plan raisonnable de conciliation.
Les catholiques ont le plus grand intérêt à ne pas laisser obscurcir la vérité sur un point aussi important de leur histoire religieuse, et la vérité pure est que la Constituante ne voulait d'aucune transaction, et que la cour de Rome lui eût fait en vain les plus grandes concessions.
Il ne peut y avoir de conciliation qu'entre deux personnes disposées chacune à céder quelque chose, et elle devient impossible si l'une d'elles déclare avec arrogance qu'elle attend de l'autre son humble soumission à toutes ses exigences. Telle était la situation en juillet 1790. Il n'y avait pas possibilité d'arrangement, parce que l'Assemblée n'en voulait pas, et que d'ailleurs elle déniait au pape toute qualité pour traiter avec elle.
Quand on n'a pas étudié avec soin les discussions religieuses de 1790, on a peine à concevoir comment une telle assemblée a pu montrer un pareil entêtement. Depuis 1803 les esprits en France se sont singulièrement habitués au régime concoi'dataire, et les admirateurs de 1789 les moins sympathiques à l'Église conçoivent très-bien qu'on recoure au pape pour conclure un concordat, pourvu que le pouvoir civil trouve moyen de s'y faire la part du lion. Biais il ne faut pas oublier que le premier consul en traitant avec le pape a réagi contre l'opinion existante et a imprimé aux esprits une direction tout opposée à celle qui leur avait été donnée par la Constituante. Il suffit de se reporter un seul moment aux principes que cette assemblée
266 consTiTunoN civile m clergé.
a proclamés bien haut pour comprendre qu'il n'y avait pas moyen pour le pape d'entrer en arrangement avec elle.
Pouvait-il en être autrement? N'était-il pas impossibleque l'Assemblée négociât avec un pontife auquel elle ne reconnaissait pas le droit de défendre les intérêts de l'Église? Elle avait trouvé la France régie par un concordat, et elle avait déclaré de suite que ce traité ne pouvait être respecté parce que ni le pape , ni le roi n'avait eu le droit de conclure. Elle avait hautement proclamé que le pape n'avait le droit de statuer dans l'Église que sur des questions purement dogmatiques , et intéressant uniquement le for intérieur ; qu'un État dès qu'il salariait le clergé devenait maître absolu de régler à sa guise son organisation et sa discipline , et que le pape empiétait sur son droit lorsqu'il voulait se mêler de ces questions, car tout ce qui dans la religion se traduit par un acte extérieur et matériel est du domaine exclusif du pouvoir civil. Tels sont les principes proclamés avec fracas par les rédacteurs de la constitution civile, et consacrés par les votes de l'Assemblée. Il lui était impossible de les contredire formellement, et de renier l'œuvre qu'elle venait de terminer, en engageant une négociation quelconque avec le pape. Quand on traite avec quelqu'un, on reconnaît par là même qu'il a pour lui ou la force ou un droit quelconque. Le pape n'avait évidemment pas la force pour lui; il n'avait aucun moyen matériel d'entraver l'exécution de la constitution civile. Négocier avec lui , c'était reconnaître que pour apporter à la discipline et à l'organisation de l'Église des modifications légitimes son concours était indispensable ; c'était renier le principe fondamental de la constitution civile, qui reposait sur le droit absolu de l'État à régler seul toutes ces questions.
Les Constituants s'en tinrent strictement aux principes qu'ils avaient posés; ils ne se montrèrent illogiques dans les questions religieuses que lorsque leurs principes contrarièrent leurs passions anticatholiques. Malgré leur culte pour la tolérance , ils se contredirent parfaitement en persécutant les catholiques ; mais lorsqu'il s'agit d'appliquer la constitution civile, et avec elle tous les principes anticatholiques qu'ils avaient tant prêches, ils furent très-conséquents avec eux-mêmes , et n'admirent aucun tempérament dans la pratique. Ils avaient fait la constitution civile sans plus consulter le pape que l'épiscopat français , ils agirent de même quand ils s'occupèrent de l'im-
LOUIS XVI ST LA SANCnON. 167
poser au pays. Avaient-ils demandé au pape son assentiment lorsqu'ils avaient supprimé les parlements^ et réorganisé l'ordre judiciaire sur de nouvelles bases? Non évidemment. Puisque dans leurs principes il n'y avait aucune • différence entre le siège d'un évéque et celui d'un magistral, et que tous deux pouvaient être également supprimés par l'autorité dvile, seule compétente, pourquoi s'adresser à Rome? Le pape n'avait rien à permettre; son rôle était d'attendre les décisions de l'Assemblée et de s'incliner devant elles.
Nous mettons au défi ceux qui cherchent à jeter quelque blâme sur la cour de Rome , d'établir que les zélateurs de la constitution civile, ses champions attitrés, aient seulement laissé entrevoir la plus légère disposition à entrer dans une voie de conciliation. Que pouvait donc faire Pie VI? Répondre au clergé français de se confonner à la constitution civile? C'était impossible. Proposer une transaction quelconque? On n'en voulait pas, et d'ailleurs à qui aurait-il pu l'offrir?
L'Assemblée, après avoir voté la constitution civile, avait laissé Louis XVI aux prises avec les scrupules de sa conscience. Le malheureux monarque ne savait quel parti prendre. S'il refusait sa sanction, il s'exposait aux plus grands dangers , et on ne cherchait pas à lui dissimuler les conséquences probables d'un pareil refus. S'il acceptait la constitution civile , il introduisait en France le schisme et la persécution, et son âme si profondément catholique envisageait avec horreur cette conséquence fatale de la sanction. Abandonné à lui-même, il ne se serait fait sans doute aucune illusion sur l'impossibilité de concilier la constitution civile avec l'orthodoxie la moins étroite ; mais parmi ses conseillers les uns n'avaient' pas la conscience aussi délicate ni aussi éclairée que la sienne, et les autres étaient des trembleurs. Tous répétaient constamment autour de lui qu'il fallait absolument trouver un moyen terme pour sortir de là, et l'empêchaient d'envisager la situation sous son aspect véritable.
Le roi suivit donc l'avis de ses conseillers, et essaya de se persuader que le souverain pontife pourrait peut-être s'abstenir, au moins provisoirement, de condamner la constitution civile. Il lui dépeignit vivement les dangers de toutes sortes dont il était environné, et ne négligea rien pour lui faire partager ses angoisses et lui faire croire que s'il condamnait les erreurs
de l'Assemblée , les malheurs les plus effroyables allaient fondre sur la famille royale et sur toute la catholicité.
Cette négociation avait lieu uniquement entre le roi et le pape , TAssemblée n'y était pour rien; elle voyait au contraire du plus mauvais œil que Louis XVI consultât le pape sur la constitution civile, et méconnût ainsi les principes sur lesquels elle reposait. Une pareille négociation devait fatalement ne pas aboutir, puisque la constitution civile ne pouvait être acceptée sans modiGcation par le pape, et que le roi n'était pas le maître d'en changer un seul mot, et ne devait pas songer à faire à l'Assemblée aucune proposition de ce genre. Bouleversé par les supplications de son entourage, Louis XVI cherchait à se tromper lui-même sur le véritable caractère de la constitution civile , et désirait faire partager au souverain pontife ses erreurs et ses illusions.
C'est le propre des caractères faibles, et des hommes politiques de troisième ordre, comme l'étaient les conseillers de Louis XVI , de chercher constamment une conciliation entre des principes ou des doctrines inconciliables, et de temporiser, ors même qu'on ne peut rien gagner à attendre. Le pape ne leur avait pourtant pas permis de s'abuser, car le 10 juillet , deux jours avant la fin de la discussion de la constitution civile, il écrivait au roi une lettre très-catégorique :
« A notre très-cher fils en Jésus-Christ, salut et bénédiction apostolique. Quoique nous soyons bien loin de douter de la ferme et profonde résolution où vous êtes de rester attaché à la religion catholique, apostolique et romaine, au saint-siégc centre de l'unité, à notre personne, à la foi de vos glorieux ancêtres, nous n'en devons pas moins appréhender 'que des artifices adroits et un captieux langage surprenant votre amour pour vos peuples, on ne vienne à abuser du désir ardent que vous avez de mettre l'ordre dans votre royaume et d'y ramener la paix et la tranquillité.
« Nous, qui représentons Jésus-Christ sur la terre, nous à qui il a confié le dépôt de la foi, nous sommes spécialement chargé du devoir non plus de vous rappeler vos obligations envers Dieu et envers vos peuples, car nous ne croyons pas que vous soyez jamais infidèle à
otre conscience, ni que vous adoptiez les fausses vues d'une vaine politique ; mais cédant à notre amour paternel, de vous déclarer et de
ous dénoncer de la manière la plus expresse que si vous approuvez les décrets relatifs au clergé, vous entraînez par cela même votre na-
tien entière dans rerreur, le royaume dans le schisme, et peut-être serez-vous la cause d'une cruelle guerre de religion. Nous avons bien employé jusqu'ici toutes les précautions pour éviter qu'on ne nous accusât d'avoir excité aucun mouvement de cette nature, n'opposant que les armes innocentes de la prière auprès de Dieu ; mais si les dangers de la religion continuent, le chef de l'Église fera entendre sa voix, elle éclatera^ mais sans compromettre jamais les devoirs de la charité... (i).
« Votre Majesté a dans son conseil deux archevêques, dont l'un pendant tout le cours de son épiscopat a défendu la religion contre toutes les attaques de l'incrédulité; l'autre possède une connaissance approfondie des matières de dogme et de discipline. Consultezles ; prenez avis des nombreux évêques et des docteurs de votre royaume qui se sont distingués tant par leur piété que par leur savoir. Vous avez fait de grands sacrifices au bien de votre peuple; mais s'il était en votre disposition de renoncer même à des droits inhérents à la prérogative royale , vous n'avez pas le droit d'aliéner en rien ni d'abandonner ce qui est dû à Dieu et à l'Église, dont vous êtes le fils aîné.
a Prenons confiance dans la Providence divine, et par un attachement invicible à la foi de nos pères méritons d*en obtenir le secours dont nous avons besoin. Quant à nos dispositions particulières, nous ne pouvons désormais être sans inquiétude et sans douleur, à moins de savoir la tranquillité et le bonheur de Votre Majesté assurés. C'est dans ce sentiment d'une affection toute paternelle , que nous donnons du fond du cœur à .Votre Majesté ainsi qu'à votre auguste famille notre bénédiction apostolique. »
Les deux archevêques dont le pape parlait dans sa lettre n'étaient malheureusement pas à la hauteur de la situation : c'étaient l'ancien archevêque de Vienne, Lefranc de Pompignan, et l'archevêque de Bordeaux, Champion de Cicé , deux prélats respectables , mais qui devant les dangers qui menaçaient à la fois l'Église et l'État perdaient presque la tête de frayeur, et enmême temps se berçaientdes espérances lesmoins fondées. De
(1). .. Ad nostrom îddrco nranns spectat te non jam de explendis erga Deum populosque offidis admonere (non enim existimamos te a coosdeotia tua de. •dscere, ac ad vauae pditices adduci commenta) sed ex paterne animi nostri erga te amore, majestati ta» palam facere, certiadroeque denunciare, si décréta ad clenun pertinentia approbes, eo ipso in errorem te univeraam inductarum nationem tnam, regnumqne in achisma, et in cnidele fortasse etiam religionis beUum eaae impubumm
â70 CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.
pareils conseillers ne convenaient nullement à un monarque faible et irrésolu comme Louis XVI.
Les révolutionnaires, pour séduire les esprits timides et superficiels, disaient partout que le pape n'était nullement hostile à la constitution civile , et, à force de l'entendre répéter, beaucoup de personnes finissaient par se demander si après tout le silence du saint-père ne devait; pas être regardé comme une adhésion tacite aux décrets de TAssemblée. Si Louis XVI désirait préparer un revirement en faveur de la liberté religieuse, il devait avant tout ne dissimuler aucun des obstacles que la constitution civile allait rencontrer. La question de justice n'était rien pour l'Assemblée , mais la certitude d'exciter un mécontentement extraordinaire chez un très-grand nombre de citoyens pouvait seule lui donner à réfléchir. Le malheureux monarque allait donc droit contre son but en laissant les personnes que la constitution civile avait choquées tout d'abord, espérer son acceptation, et en vue de cette éventualité s'abstenir de manifester franchement leurs sentiments. Si la lettre de Pie VI avait été publiée partout , bien des prêtres et des laïques auraient été aussitôt tir^ d'incertitude ; il se serait échappé à travers toute la France comme un flot de protestations Contenues jusqu'alors par une politique timide , et peut-être certains Constituants s'en seraient-ils émus; peut-être la scission qui devait avoir lieu inutilement dans ce parti lorsque tout le mal était fait se serait-elle manifestée quand rien n'était encore compromis. Au contraire, Louis XVI et ses conseillers, pour ne pas nuire à une négociation impossible , invitaient les mécontents à mettre une sourdine à leurs plaintes, et cachaient la vérité à tous ceux qui n'attendaient qu'un mot du pape pour protester.
Les deux archevêques, loin de se laisser décourager par la lettre de Pie VI, ne songèrent qu'à enfouir un document qui paraissait ruiner leurs espérances, et recommencèrent de • plus belle à proposer au pape de malheureuses combinaisons. Pendant ce temps-là on restait dans une cruelle incertitude , les révolutionnaires continuaient à crier bien haut que le pape ne condamnerait jamais la constitution civile, et beaucoup de prêtres et de fidèles ne savaient qu'en penser. L'entourage de Louis XVI suppliait le pape de ne pas la réprouver publiquement, parce que les plus grands maux devaient en résulter, et
jouait ainsi le jeu des constitutionnels en donnant à leurs mensonges une apparence de vérité , sans que la situation du roi en fût améliorée. Plus tard le clergé en voulut profondément à ces deux archevêques, qui en ne servant point des lettres du pape, avaient mis la lumière sous le boisseau et secondé involontairement les artiGces des constitutionnels.
Si le pape ne se prononçait pas ouvertement, c'était bien par pure condescendance pour Louis XVI et ses conseillers, qui s'étaient mis dans la tête que tout pourrait être sauvé si l'on gagnait du temps et laissaient les consciences dans l'incertitude. Pie VI était fort inquiet. Dans une lettre à l'archevêque de Bourges, datée du même jour que sa lettre au roi , il déclarait à ce prélat que s'il avait gardé le silence jusqu'alors c'était pour ne pas exaspérer les révolutionnaires (1), mais qu'il n'était plus possible de se taire puisqu'on voulait décidément implanter le schisme en France , et il invitait l'archevêque à user de tout son crédit auprès du roi pour le déterminer à ne pas accepter la constitution civile. Il écrivait aussi à l'archevêque de Vienne qu'elle devait être repoussée à un double point de vue (2), car elle contenait des erreurs et émanait d'une autorité incompétente, et il l'invitait à encourager Louis XVI à la résistance, parce qu'on ne pouvait jamais dissimuler la vraie doctrine, quand bien même on aurait le secret dessein de la proclamer dans un moment plus favorable (3). C'était indiquer assez clairement qu'il désapprouvait le système suivi par le roi. Mais ces lettres n'étaient connues que des prélats et de leur entourage ; pour ménager la cour, on ne leur donnait pas de publicité, et le silence du saint-père inquiétait toujours les consciences.
Après avoir beaucoup hésité, Louis XVI se décida à donner sa sanction, sans renoncer pourtant à obtenir l'acceptation du pape. Il lui écrivit de Saint-Cloud, le 28 juillet, une lettre dans
(1) «... Nosque talia audienfes, ne magU incitaretor furor auctorum, potins tacendum nobis tanc exUtiroayimus, ac intérim publicis priyatisqne precibns ad Dominnm, oonfogere... » Tbeiner, tome I, p. to.
(2) Recentia décréta Istius conventûs nationalis circa ret ecdesiasticas, parem prae se feront cnm errons tom nuIUtatis characterem... erroris scilicet quia blsam continent doclrinam, nullitatb yero quia pronuntiata sunt ab incompetenti anctoritate... V. Tbeiner.
(3)... Com catholica verilas neqoaquàm ollo tempore dissimulari possit, vel eo animo ad eamdeni, mutatis rerum cirumstantiis, re? ertendi... » V. Tbeiner.
S72 CONSTITUTIOII CnriLE DU CLERGÉ.
laquelle il protestait de son attachement pour la foi catholique et le saint-siége (i). ,
« Je regarde, disait-il, comme un de mes plus beaux titres celui de iils aine de l'Église, de protecteur des canons, de gardien des lois, coutumes et libertés de l'église gallicane... v
Puis il annonçait au pape qu'il acceptait la constitution civile , ce qui ne semblait guère s'accorder avec ses protestations, et cependant il lui demandait de lui envoyer ses observations sur cette loi , et ne paraissait pas comprendre qu'elles étaient complètement inutiles par son fait. Il l'invitait toujours à attendre avant de se prononcer :
« Sa sainteté, disait-il, sent mieux que personne combien il importe de conserver les nœuds qui unissent la France au saint-siége. Elle ne mettra pas en doute que l'intérêt le plus puissant de la religion, dans la situation présente des affaires, ne soit de prévenir une division funeste, qui ne pourrait affliger l'Église de France sans déchirer le sein de l'Église universelle. »
£n acceptant la constitution civile le pauvre Louis XVI rompait au contraire les liens qui unissaient la France au saintsiége, et légalement, après la sanction, le pape n'était plus rien pour le gouvernement français : le premier évèque qui viendrait à mourir serait remplacé par un intrus, et le roi lui-même avait abdiqué toute influence dans les affaires ecclésiastiques et s'était réduit à l'égard de la constitution civile au rôle d'un simple agent d'exécution. C'est ce que Louis XVI, malgré l'évidence, ne pouvait se mettre dans la tête, et il prétendait négocier avec la cour de Rome comme s'il était toujours le roi très-chrétien disposant d'une immense influence dans les affaires religieuses ! Si le schisme n'était pas encore établi dans l'Église de France , c'était seulement parce que le clergé n'avait pas imité la conduite du roi , qui pour éviter un schisme avait jugé à propos d'agir extérieurement en schismatique.
Louis XVI se fût sans doute exposé à certains dangers en refusant d'accepter la constitution civile, mais ces dangers auraient été bien moindres que ceux qu'il affronta plus tard en
(OTheioer, 1. 1, p. 264.
apposant son veto aux épouvantables décrets de l'Assemblée législative. Lorsqu'il prit courageusement le parti de tenir tête à la persécution, il dut regretter d'avoir tant cédé au commencement. Un refus obstiné en 1790 lui eût peut-être valu un ^ juin prématuré, mais il n'est pas sûr du tout que ce 20 juin eût été suivi d'un 10 août. S'il avait eu la fermeté de refuser sa sanction en adressant à l'Assemblée des observations à la fois énergiques et habiles sur ses décrets; si dans œ manifeste il lui avait tenu tête vigoureusement sur tout ce qui blessait la liberté religieuse, et cédé' sur le reste; s'il lui avait déclaré qu'il se faisait fort d'obtenir du pape une modification des circonscriptions diocésaines pourvu qu'elle renonçât à appliquer certaines dispositions schismatiques de la constitution civile, il est fort probable qu'il aurait prêché d'abord dans le désert, et soulevé une violente tempête; nul ne peut dire ce qui en serait résulté; mais on peut afRrmer hautement qu'un refus ainsi motivé eût été moins dangereux et plus utile que son fameux veto. Certes nous sommes bien éloigné de désapprouver Louis XVI d'avoir tenu tête à la Législative; le seul sentiment de la justice lui a fait alors affronter résolument et sans illusion aucune un effroyable danger. Le courage ne lui faisait pas défaut , il en a donné bien des preuves ; mais il ne savait prendre un parti décisif qu'à la dernière extrémité. Dans certaines circonstances, il est beaucoup plus sûr d'aller droit son chemin que de biaiser. Une opposition franche et officiellement avouée à la constitution civile n'aurait certainement pas attiré sur Louis XVI plus [de haine et de colère que ses tergiversations et son apparente duplicité; et il aurait eu du moins la consolation de n'avoir jamais faibli un seul instant.
Gomment Louis XVI pouvait-il espérer que la cour de Rome accepterait les singuliers arrangements qu'il s'obstinait à lui proposer? Il s'en voulait à lui-même de son acceptation, et cherchait par tous les moyens possibles à faire partager au pape ses propres illusions et à lui faire adopter sa ligne de conduite. Le cardinal de Bernis fut donc chargé de présenter à Pie VI une série de propositions (1).
Il lui déclara d'abord que si le roi avait sanctionné la constitution civile, c'était uniquement parce qu'il se trouvait dans
(1} Theiner, 1. 1, 266.
une situation telle qu'il n'était pas libre de refuser sa sanction à aucun décret de rÂssemblée, Néanmoins le roi désirait que le souverain pontife lui adressât une réponse provisoire sur la constitution civile sans attendre l'avis d'une commission de cardinaux, car il importait qu'il fût fixé promptement. Cette réponse ne pourrait être regardée comme complète que dans le cas où le saint-père approuverait provisoirement.
1** La nouvelle distribution des métropoles et la création de la métropole de Rennes ;
^ Les circonscriptions nouvelles, en invitant les évoques lésés par elles à montrer la même condescendance que le saint-père ;
3^ Les vicaires épiscopaux substitués par la constitution civile aux chapitres;
A"* Les évêcbés établis par l'Assemblée dans les villes qui n'en avaient jamais eu, et l'élection des évêques suivant le mode fixé par la constitution civile, sans que le saint-siégejeur expédiât leurs bulles, mais avec le seul consentement du métropolitain ou du plus ancien évêque. Les évêques donneraient provisoirement les dispenses réservées au saint-siége.
C'était tout simplement demander au pape d'approuver toute la constitution civile. Il restait seulement à expliquer ce que la cour de France entendait par une approbation provisoire. C'est ce que fit le cardinal de Bernis dans des observations confidentielles.
Les uns , dit-il au pape , s'étonnent que le roi , dont on connatt la foi profonde et le zèle pour la religion, se résigne à accepter les décrets ; les autres ne sont pas moins surpris qu'après son acceptation il soumette encore la constitution civile au jugement du saint-père. Mais ceux qui connaissent l'état de la France savent que le roi ne jouit point de sa liberté , et que sa vie et celle de sa famille sont en danger. Les décrets de l'Assemblée contre la religion ont été en réalité rendus par upe minorité, car la majorité n'est pas libre à Paris. La sanction du roi n'a été donnée qu'en raison de ces violences qui ont entraîné la majorité de l'Assemblée, et du reste Sa Majesté, d'après l'avis de ses plus fidèles conseillers, est décidée à donner sa sanction abx décrets les plus détestables sans demander qu'on les modifie en rien , afin de pouvoir dans la suite prouver plus facilement qu'elle n'a pas été libre.
Tout en France est au plus mal : le roi et sa famille sont très-
exposés; le négociateur insiste beaucoup sur les dangers qu'ils courent. Si le pape entre en lutte ouverte avec l'Assemblée, on attentera peut-être à la vie de ce monarque, si zélé, si dévoué au saiiit-siége^ et après cet attentat le schisme sera établi et la France perdue pour la religion catholique. Il faut donc que sa sainteté fasse un bref qui devrait être ainsi rédigé.
^'^ Le pape rendrait d'abord hommage à la bonne foi du roi, et déclarerait que son recours au saint-siége prouve formellement qu'il n'a jamais voulu attenter à la liberté de l'Église ;
2"" Les erreurs doctrinales contenues dans la constitution civile seraient ensuite exposées;
3^ Après cette exposition , le pape déclarerait qu'il ne condamne pas encore formellement la constitution c{vile , parce que le recours du roi et l'aversion que l'épiscopat et le^ clergé professent pour ses erreurs lui font espérer un meilleur avenir;
A^ Le pape déclarerait^ en raison des circonstances^ que pour calmer les consciences et ôter tout prétexte de discorde, il fait certaines concessions jusqu'à ce que la constitution civile soit soumise, conformément aux canons et à la discipline, à un examen sérieux;
5^ En conséquence il approuverait provisoirement les métropoles, pro bono pacis et vitando scandalo;
6° De même pour les circonscriptions nouvelles , les évêques se feraient des délégations réciproques;
7^ 11 approuverait provisoirement l'institution des vicaires épiscopaux;
8*" Tout en reconnaissant la nullité de l'érection faite par l'autorité laïque, le pape, pour éviter toute difficulté, ratifierait l'établissement des évêchés nouveaux, et sans accepter les décrets sur les élections ecclésiastiques, il approuverait par simple bref les nouveaux évêques , soit en le leur adressant directement^ soit par l'intermédiaire du métropolitain. On aimerait mieux qu'il déléguât au métropolitain, et à son défaut à Tévêque le plus ancien l'institution canonique de ces évêques nouveaux ;
9^ Le pape accorderait aux évoques toutes les dispenses nécessaires;
10^ n exhorterait les fidèles à bien se mettre en garde contre les erreurs, à resserrer les relations de l'Église de France avec le saint-siége et à le consulter ;
11^ Ce bref serait adressé au roi : il en ferait l'usage qui lui
paraîtrait convenable (!!!) sans compromettre l'autorité pontifi* cale et la paix de l'Église.
Enfin on demandait au saint-père avec beaucoup d'instance d'accéder bien vite à ce plan. — L'ancien archevêque de Vienne, en priant le cardinal de Bernis de transmettre ses propositions au pape (4), reconnaissait au nom du roi lui-même qu'elles donnaient forte prise à la critique; mais la situation , disait-il , était si grave , qu'on désirait à Paris les voir accepter par le pape. D'ailleurs il ne s'agissait que d'une acceptation provisoire; c'était l'éternel refrain des conseillers de Louis XVI.
Le pape ne pouvait accéder à de semblables propositions : autant aurait valu accepter nettement la constitution civile, tant les palliatifs et les réserves conseillés par le cabinet des Tuileries étaient insuffisants et ridicules.
Il y avait dans la constitution civile des dispositions très-regrettables, mais sur lesquelles on pouvait passer plutôt que d'attirer sur l'Église de France une persécution. Mais il y en avait d'autres qui étaient inacceptables et que l'Église devait repousser sans s'inquiéter des conséquences, parce qu'elles établissaient l'hérésie et le schisme. Le roi proposait au pape de tout sanctionner indistinctement!
Louis XVI, en répétant constamment que<;ette approbation ne serait que provisoire, montrait seulement qu'il cherchait à se faire illusion à lui-même, mais ne résolvait nullement la difficulté.
En effet, il n'est pas permis d'approuver même provisoirement le schisme ni l'hérésie, pour éviter de grands maux, des persécutions. S'il était permis sous ce prétexte de consentir extérieurement à ce que demandent les persécuteurs, les premiers chrétiens auraient été en droit de sacrifier aux faux dieux quand les empereurs le leur ordonnaient, sauf à revenir au christianisme quand il n'y aurait plus eu à craindre de persécution immédiate. Si de simples fidèles doivent partout et toujours confesser hautement la saine doctrine , à plus forte
(1) 29 juillet 1790. — « Non eaqaidem et optabam ego, et rex ipse voluisset quœ slriclœsacrarum regularum obsenraUoni ecdesiœque dignitati magis coogniuDt, sed quœ lidetur eiigere, lactuosi temporis nécessitas, oonscientiarum Iranquillitas, imminens schismttis periculoni. Et ista non ut leges perpetuœ, sed tanquam provisoriœ dispensationes proponuntar... » Theiner, f ,
LOUIS XVI ET LA SANCTION. 27l
raison le chef de TÉgUse doit-il éviter de laisser le schisme et l'hérésie prévaloir dans une partie de la catholicité , de sanctionner même provisoirement leurs doctrines et leurs actes, et de tromper ainsi sur la foi les fidèles qu'il doit éclairer. Si le pape avait consenti à ce que Louis XYI lui demandait, les conséquences en auraient été déplorables de toute manière. Les fidèles, prévenus que l'acceptation du pape était simplement provisoire, auraient été en droit de lui dire : • Si la loi que vous acceptez est telle que nos évéques l'ont dépeinte , telle que vous la dépeignez vous-même ; si elle blesse la divine constitution de l'Église, alors pourquoi l'acceptez-vous, même provisoirement? Puisqu'en définitive vous la tolérez, nous sommes autorisés à croire que vous l'avez calomniée à dessein. Persistezvous à soutenir qu'elle .est hérétique , alors vous manquez à tous vos devoirs, vous faites preuve d'une faiblesse et d'une Iftcheté détestables chez le plus humble ministre de l'Église, à plus forte raison chez le pontife suprême, d Tout porte à croire que la première interprétation aurait prévalu, qu'on aurait attribué les censures doctrinales du pape au dépit de n'avoir pas été consulté par l'Assemblée, et qu'on n'aurait vu dans son approbation provisoire qu'un aveu impUcite de la parfaite orthodoxie de la constitution civile.
Mais il était fort probable que le bref du pape ne recevrait aucune publicité, que le roi le tiendrait secret, et qu'on saurait seulement que le pape tolérait la constitution civile. Alors toute la France, sauf quelques personnes initiées aux secrets de la cour, aurait cru sincèrement que la constitution civile était orthodoxe, et n'aurait pas entravé son exécution. Les conséquences en auraient été désastreuses pour la religion, les fausses doctrines sur la constitution et sur la liberté de l'Église se seraient accréditées dans les esprits, et si plus tard on avait annoncé que l'approbation du pape n'avait été que provisoire y on aurait excité beaucoup d'étonnement et de scandale.
Au reste, quand bien même le chef de l'Église eût été libre devant Dieu de donner une approbation provisoire à de tels décrets, il eût commis une grave imprudence en accédant aux propositions de Louis XYL
Le roi cherchait évidemment à se tromper lui-même^ et sur les conséquences de son acceptation , et sur les moyens qu'il pourrait avoir dans la suite de réparer le mal qu'il venait de
278 CORSTITOTION CITILE DU CLERGÉ.
faire à TÉglise. Il savait que la constitution civile blessait la religion, et pourtant il s'était laissé abuser par de faux raisonnements, par des calculs non moins faux, et il l'avait acceptée; il en était venu à désirer que le pape s'abusât comme lui, et couvrit sa responsabilité de monarque chrétien en engageant la sienne propre. Mais il n*en pouvait être ainsi. Le pape plaignait sincèrement Louis XVI, mais il lui était impossible de compromettre les plus graves intérêts de l'Église et d'oublier ses devoirs les plus sacrés, pour faciliter les projets si chanceux que des conseillers timides et malhabiles avaient suggérés au roi de France.
En supposant que l'approbation provisoire fût possible, on se trouvait encore devant une question de la plus haute gravité. Combien de temps à peu près ce provisoire devait- il durer? Trois mois, six mois, un an, dix ans? Louis XVI et ses conseillers ne pouvaient donner là-dessus aucun éclaircisse* ment, car ils n'en savaient pas plus que le pape lui-même, et pourtant un tel provisoire ne pouvait être que très-court. Les évêques, disait le projet, suppléeraient par des délégations réciproques à la nullité des nouvelles circonscriptions diocésaines ; mais cet expédient ne pouvait être que de très-courte durée. Qu'un des cent trente évêques de France vint à mourir et ce plan de conciliation était annulé quant à son diocèse, car la délégation finit forcément avec le délégant , et tout était remis en, question, et chaque décès d'évêque aurait aggravé la situation. Que ce provisoire durât seulement un an, et dans certains départements ce qu'on voulait éviter à tout prix arrivait fatalement; les évêques délégués se trouvaient sans pouvoirs; l'autorité civile voulait imposer des intrus ,les fidèles se verraient obligés de choisir entre le schisme et la persécution, et l'échafaudage construit avec tant de peine par les ministres de Louis XVI s'écroulerait misérablement. Il était impossible que le pape fît le moindre accueil à une pareille demande, si le roi n'essayait pas au moins de lui prouver qu'il ne se berçait pas de vaines illusions et de projets en l'air, mais qu'il pouvait raisonnablement croire à un meilleur avenir. Il était tout à fait invraisemblable qu'un monarque qui déclarait sa vie et celle de sa famille en danger s'il refusait de sanctionner les décrets les plus odieux, et malgré son zèle pour la religion, se disait forcé d'introduire lui-même le schisme en France, pût si vite rentrer
dans la jouissance de sa pleine liberté, et devenir tout à coup ■assez fort pour défaire toutes les mauvaises lois qu'il s'était cru obligé de sanctionner. On se demandait au Vatican sur quoi Louis XYI pouvait compter pour parler avec autant d'assurance d'un avenir peu éloigné; on avait beau chercher, on ne découvrait rien qui pût justifier de telles espérances, et on craignait avec raison que ce provisoire ne devînt définitif à la grande confusion de ceux quise seraient ainsi leurrés eux -mêmes. •Que Louis XYI eût une confiance déraisonnable dans le résultat final de certaines intrigues, ce n'était que trop vrai, mais il n'était pas possible qu'il la fit partager à la cour de Rome, car elle n'avait pas les mêmes motifs de s'illusionner. Le pape vit tout de suite <|ue le roi lui demandait un acte à la fois impolitique et contraire à ses devoirs ; quand bien même il aurait donné cette approbation provisoire , elle n'aurait servi probablement qu'à tranquilliser la conscience du roi : la cour aurait dit que le pape approuvait tout, afin de ménager les Constituants et d'empêcher toute Tésistance; les fidèles auraient ignoré que l'approbation était purement provisoire, et Louis XVI lui-même au bout de quelques mois, après avoir vu successivement échouer tous ses plans^ aurait •été réduit à écrire au saint-père qu'il fallait absolument que ce provisoire eût une durée indéfinie, àcause des dangers qui le menaçaient plus que jamais. Pour une foule de raisons. Pie VI ne pouvait pas faire ce que le roi lui demandait ; il se contenta de ne point condamner de suite la constitution civile, et il fallut que les circonstances devinssent encore plus graves , pour qu'il se décidât à prononcer sur elle. Ce fut uniquement à cause des appréhensions et des supplications de Louis XVI que le pape s'abstint si longtemps de condamner solennellement les erreurs de l'Assemblée, et ce long retard, sans préserver le malheureux monarque! d'aucun danger ni même d'aucun affront, eut pour la religion des conséquences déplorables.
Pendant ce temps-là l'Église! de France tout entière était dans la plus profonde anxiété. Les évêques, pour la plupart, n'étaient pas bien instruits des négociations que le roi avait •essayé d'entamer avec le saint-siége , et d'ailleurs s'ils respectaient profondément la personne et les intentions de Louis XVI, ils n'avaient aucune confiance dans la sûreté de ses vues ni dans son habileté à manœuvrer au milieu de pareilles difficultés. Ils appréhendaient avec raison que ses conseillers ne lui
fissent sacrifier les intérêts véritables de la religion à de fausses considérations politiques. Et ils écrivaient au pape pour lui demander ce qu'il fallait faire, ce qu'il fallait éviter, quelle ligne de conduite ils devaient adopter. Bien que justement irrités contre la constitution civile, ils ne demandaient pas mieux que de faire toutes les concessions possibles, mais malheureusement ils ne pouvaient en faire sur les dispositions les plus importantes, et quelques concessions sur des points de détail n'auraient nullement désanné les révolutionnaires, ni éloigné la persécution. On en trouve la preuve dans un curieux mémoire présenté au saint-siége par l'archevêque d'Auch en son nom et au nom des évêques de sa province en août 1790 (1). Ce prélat lui adressait une foule de questions indispensables sur la conduite que les évêques devaient tenir à l'égard des autorités civiles et de leurs innovations, et montrait un désir véritable de conciliation, qui venait malheureusement se briser contre les décrets schismatiques de la constitution civile. Le système d'élections adopté par la Constituante paralysait toute bonne volonté et rendait toute transaction impossible. L'archevêque d'Auch ne demandait pas mieux que de trouver quelque moyen de tout concilier, mais ses efforts même ne ser\'aient qu'à lui démontrer encore mieux les vices de la constitution civile. Il avait cru d'abord trouver un moyen de tourner la difficulté en ce qui concernait les vicaires épiscopaux ; mais il avait reconnu qu'avec la meilleure volonté du monde on ne pouvait les admettre sans violer les règles de l'Église. Un examen attentif faisait encore mieux ressortir à ses yeux le caractère presbytérien de certaines dispositions de la constitution civile, et il demandait au pape quelle conduite l'épiscopat devait tenir. (( Plus on étudie la nouvelle constitution ecclésiastique , dit le Mémoire , plus on voit s'accroître les embarras et les difficultés de la condition que doivent tenir les évêques. » Les prélats de la province d'Auch , après avoir fait ce tableau affligeant des erreurs de la constitution civile et des difficultés inextricables qu'elle avait suscitées, n'avaient que trop raison d'ajouter qu'ils craignaient des maux encore plus grands pour l'avenir, et qu'on en viendrait bientôt à décréter le divorce et le mariage des prêtres. Le pape recevait bien des lettres de ce
(1) Theiner, tome I, p. 285.
genre, il était consulté sur une foule de points délicats, et il hésitait à répondre catégoriquement afin de ménager Louis XYI. Ainsi le 4 août il répondait à l'évéque de Saint-Pol-de-Léon qu'il ne pouvait encore inviter Tépiscopat français à suivre une marche déterminée parce que dans des circonstances pareilles, quelque parti que Ton prit, on s'exposait à de grands dangers. Bien que les propositions du roi fussent peu sérieuses, le pape ne crut pas devoir les rejeter immédiatement, et nomma une commission de cardinaux pour les examiner. Il annonça le 17 août cette nouvelle à Louis XVI dans une lettre écrite en français , mais il eut soin de ne pas lui donner de fausses espérances sur le résultat probable de la négociation. C'était seulement, disait-il, pour ne pas aigrir les esprits qu'il avait gardé le silence sur la constitution civile. Peut-être les évêques en ont-ils été surpris, mais Louis XVI peut attester qu'il ne lui a pas dissimulé sa pensée.
«... Que si nous n'avons pas prêché sur le toit, nous n'avons pourtant dissimulé la vérité, quand nous avons pu la faire entendre à des souverains tels que vous, et lorsque nous n'avons pas eu à craindre de compromettre les ministres de Tautel sans aucun avantage pour la religion dont ils sont les organes. »
Le pape dans cette lettre traçait admirablement leur devoir aux membres du clergé français.
«. • . Ils devront principalement réclamer lesdroits spirituels que TËglise de France est menacée de perdre, plus que le dépouillement de leurs biens et de leurs prérogatives, v
Cette recommandation faite dans une lettre confidentielle démontre la fausseté des accusations portées par les révolutionnaires contre Pie VI, qui suivant eux, dans son opposition à la constitution civile , n'aurait écouté que des rancunes politiques.
Cette lettre n'était pas faite pour confirmer le pauvre Louis XVI dans ses illusions : elle lui enlevait déjà l'espoir d'une prompte réponse. Ses propositions seraient examinées en détail et à loisir ; un refus dans de pareilles conditions était certain , car des propositions de ce genre ne pouvaient être prises au sérieux
que dans un moment de panique ou d'imprudente compassion pour les alarmes du roi de France. On avait compté aux Tuileries sur les sympathies personnelles de Pie VI pour Louis XVI, sur un moment d'entratnement de la part du souverain pontife : c'était bien dans cette espérance qu'on l'avait prié de se décider sur l'heure, et sans consulter ses conseillers. Cette tactique n'avait pas réussi. Louis XVI désappointé accomplit ce qu'il avait déjà décidé depuis quelque temps, et en acceptant solennellement la constitution civile affligea les croyants sans se concilier les révolutionnaires, qui ne le crurent nullement converti à leurs innovations religieuses. Il écrivit au pape pour lui annoncer cette fftcheuse nouvelle, et se plaignit en même temps de ne pas recevoir de réponse. Le pape lui répondit le 22 septembre qu'il avait gémi du plus profond de son cœur en apprenant qu'il avait été forcé de sanctionner un pareil acte, et en témoigna une vive douleur. Louis XVI semblait se plaindre de n'avoir pas reçu de réponse par le retour du courrier extraordinaire envoyé par le cardinal de Bemis, mais le souverain pontife lui annonçait que la commission de vingt cardinaux nommée précédemment s'était réunie sans retard , et qu'elle examinait ses propositions. D'ailleurs, s'il était nécessaire que le pape prononçât sur la doctrine de l'Église après un mftr examen , il fallait aussi qu'il fût certain qu'on écouterait ses paroles, et il redoutait qu'elles ne fussent méprisées. « Certe ut nunc m Gallia comparati sunt^ animi, multo plus malt nobis est timendum quam sperandum boni. » Cependant il ne prononcerait aucune condamnation tant que la commission n'aurait pas achevé son travail , et il n'oublierait jamais que Louis XVI est le fils atné de l'Église.
Le pape était donc décidé à ne pas agir précipitamment, à éviter tout ce qui pourrait exaspérer inutilement les révolutionnaires , mais il n'entendait nullement céder sur les principes , et compromettre même provisoirement les véritables intérêts de la religion pour favoriser les combinaisons prétendues politiques de Louis XVI et de ses conseillers. On Ta souvent accusé d'avoir, en résistant à la révolution, compté sur une réaction. Est-ce que le roi de France lui proposait autre chose? Est-ce que toutes ses combinaisons ne reposaient pas uniquement sur l'espoir d'une réaction prochaine? S'agissait-il dans l'esprit de Louis XVI d'un retour à l'ancien régime, ou simplement du
triomphe de ces idées vraiment libérales, mais trop timides aux yeux de beaucoup de gens, que Malouet, Mounier, et d'autres esprits distingués avaient soutenues dès le début de la révolution? On ne peut le savoir, et Louis XVI lui-même ne le savait peut-être pas! Il recevait les plaintes^ les offres de service de ces deux partis fort différents, et espérait que l'un des deux viendrait à bout de le soustraire au joug qui pesait sur lui. Si le pape s'était fait illusion sur la faiblesse du véritable parti de la réaction en France , il n'en aurait pas moins répondu qu'il ne pouvait donner à la constitution civile une approbation provisoire, mais ses lettres à Louis XVI et aux évêques auraient été écrites dans un tout autre esprit.
Cette correspondance du pape porte en effet l'empreinte d'une profonde tristesse. Le souverain pontife ne parait plus guère compter sur aucun secours humain ; il recommande au roi et aux évêques de défendre exclusivement les droits spirituels de l'Église ; il leur rappelle les principes pour lesquels ils doivent souffrir et mourir au besoin, mais leur laisse beaucoup de latitude sur la manière de les défendre. On s'est plu quelquefois à représenter le clergé de France comme obéissant uniquement à l'impulsion de la cour de Rome dans sa résistance à la constitution civile : il n'en est rien. Il a toujours , et ce sera là son éternel honneur, lutté énergiquement contre les tendances, puis contre les décrets schismatiques de l'Assemblée. Il n'était pas nécessaire de consulter le saint-siégè pour reconnaître que la constitution civile était hétérodoxe; il suffisait pour s'en apercevoir d'avoir une connaissance élémentaire de la religion, et de n'être pas, pour des motifs intéressés, un admirateur quand même de la révolution. Le clergé de France a surtout consulté le saint-siége pour être éclairé par lui sur la nature et l'étendue des concessions qu'il pouvait raisonnablement faire, et le chef de l'Église n'a pas eu besoin de lui rappeler ses devoirs méconnus, ni de relever son courage : il l'a même invité plutôt à patienter et à temporiser, et l'on peut regretter que par égard pour Louis XVI le pape ne se soit pas solennellement expliqué sur la constitution civile immédiate-' ment après le vote de l'Assemblée. S'il avait agi de la sorte , les révolutionnaires du temps auraient poussé des cris de fureur, et les apologistes de la révolution se récrieraient aujourd'hui contre la précipitation et la violence d'une pareille conduite.
On soutiendrait certainement qu'en agissant ainsi le pape avait paralysé toutes les bonnes dispositions de la Constituante, et que s'il avait tardé quelques mois, avec une Assemblée aussi sage, aussi libérale, aussi tolérante, toutes les difficultés auraient été résolues de la manière la plus équitable et la liberté de conscience soigneusement respectée. Le pape a tardé quelques mois, et l'Assemblée a pu dévoiler tout à son aise son intolérance et son fanatisme anticatbolique. Les admirateurs de la Constituante devraient regretter les lenteurs de la papauté, car elles ont permis aux Constituants et aux révolutionnaires de se montrer tels qu'ils étaient I
Les auteurs de la constitution civile et leur parti désiraient que le pape se soumit humblement à leur volonté. L'Assemblée se regardait comme souveraine dans toutes les questions religieuses sur lesquelles il lui plaisait d'affirmer sa compétence ; le pape n'avait donc qu'à plier comme Louis XVL C'eût été un triomphe pour elle, et un moyen efficace de faire cesser toute opposition à ses innovations religieuses. On avait grand soin d'exalter la sanction de Louis XVI lorsqu'on discutait avec les royalistes; et cette autorité royale, si abaissée, si méprisée , on affectait de l'opposer respectueusement à ses véritables défenseurs quand ils critiquaient les plus mauvais décrets de l'Assemblée. Il semblait, à entendre les révolutionnaires , que blâmer les décrets revêtus de cette sanction c'était commettre un acte de trahison. De même on aurait aimé à jeter avec le même respect et la même sincérité l'approbation du pape à la face de tous ceux qui osaient critiquer la cons* titution civile. Beaucoup de philosophes et de jansénistes désiraient pourtant que l'on se passftt absolument du consentement du pape s'il fallait l'acheter de la plus insignifiante concession, s'il ne contenait pas un aveu formel du pouvoir de l'Assemblée sur les consciences. Le triomphe de la constitution civile était certain, suivant eux, quelque parti que le pape adoptât : il serait encore plus beau s'il n'était dû qu'au seul ascendant de l'Assemblée , qu'à la seule force de ces décrets , et s'il était impossible de soutenir qu'il avait été facilité par l'adhésion d'un pontife étranger et incompétent.
Les évéques français , pendant que Louis XVI perdait son temps en vaines négociations» s'empressaient d'éclairer par des lettres pastorales le clei^é et les fidèles sur les dangers qui menaçaient la religion. Plusieurs d'entre elles contiennent des réfutations très-complètes et très-remarquables de la constitution civile. Naturellement ces lettres écrites dans l'attente d'une odieuse persécution, souvent sous l'impression de récents excès, ne dépeignent point sous de brillantes couleurs la situation de TËglise et de la France. Les évéques étaient parfaitement instruits soit par eux-mêmes , soit par les rapports de leur clergé, des excès qui avaient été commis. Il leur était impossible de parler avec calme d'un régime qui prétendait imposer le schisme au pays ; du reste, devant les violences du peuple de Paris, la gêne et l'anxiété universelles, les troubles et les pillages qui se renouvelaient sans cesse, ils se sentaient en droit de demander aux philosophes si c'était là le bonheur et la prospérité qu'ils avaient tant promis à la France. L'impunité scandaleuse que le parti dominant accordait le plus souvent aux auteurs de tous ces excès, et ses procédés injurieux envers les victimes n'étaient pas faits pour réconcilier l'épiscopat avec le régime nouveau. Déjà la révolution avait porté des fruits détestables, déjà elle apparaissait sous un aspect effrayant et avec un long cortège de violences et d'iniquités, et ses plus zélés défenseurs avaient assez peu de bon sens et de sens moral, pour entasser sophismes sur sophismes dans le but de prouver que tout allait pour le mieux. Déjà l'odieuse maxime « il n'y a pas de crime en temps de révolution b commençait à être préchée ouvertement. Quand un évéque avait entendu excuser les assassins, insulter les victimes, et demander dédaigneusement si le sang qui venait de couler était si pur après tout, il devait ressentir une légitime indignation contre de pareils hommes d'État , quand bien même ils n'auraient pas en outre réclamé bruyamment la persécution immédiate du catholicisme. L'épiscopat ne pouvait pas être dans une situation d'esprit qui lui permit de faire dans ses mandements de subtiles distinctions entre la révolution telle qu'elle se montrait alors
et la révolution telle qu'elle aurait dû être si elle avait voulu tenir ses promesses. Ces distinctions ne nous sont pas encore très- faciles à faire en 1872 ; en 4790^ au lendemain de nombreux excès, et dans l'attente de crimes plus grands encore , il n'y fallait pas songer. Sans doute on peut regretter que quelques évéquesy comme du reste un grand nombre de laïques, effrayés du présent, très-inquiets de l'avenir, et désireux surtout de voir rétablir l'ordre matériel aient paru souhaiter trop vivement le retour de l'ancien régime comme unique remède à de si grands maux, mais on aurait tort de croire que l'expression de ces regrets ait beaucoup nui à la religion. Ils auraient fait les distinctions les plus rafBnées et les plus libérales entre les principes raisonnables et les injustices de la révolulioa» qu'on les eût accusés d'hypocrisie et de fausseté. Il fallait alors tomber à genoux devant tous les décrets de l'Assemblée, adorer l'œuvre de la révolution dans ses moindres détails , si l'on ne voulait être accusé de regretter l'ancien régime ; l'éloge de la constitution civile surtout était devenu la pierre ^de touche du vrai patriotisme. Si Ton regrettait de ne pas voir figurer dans la constitution générale, soit les deux chambres, soit des attributions plus larges au pouvoir exécutif, soit une meilleure organisation administrative, une de ces choses enfin dont les libéraux ont toujours déploré l'absence dans cette constitution, on excitait de violentes clameurs , et on était accusé de poursuivre le rétablissement des privilèges de caste, de la dlme et de la corvée I On oublie trop que pendant les années 1790 et 1791 les aristocrates incorrigibles et les libéraux dignes de ce nom qui voulaient une constitution mieux faite , étaient également hués, vilipendés, et accusés de vouloir rétablir les anciens abus. Il eût sans doute beaucoup mieux valu, au point de vue de l'art de la polémique, que tous les évéques condamnassent à la fois, et l'ancien régime, et les excès de la révolution y comme certains membres de l'Assemblée, Malouet par exemple. Mais ils auraient obtenu auprès des révolutionnaires le même succès que Malouet, et recueilli pour eux-mêmes et pour le catholicisme la même moisson d'injures et la même impopularité.
On avait au commencement de la révolution fait grand bruit d'un mandement de l'évêque de Tréguier. £n flétrissant énergiquement les assassinats qui avaient souillé la capitale, ce pré-
lat avait excité la fureur de ceux qui voulaient jeter sur tous ces excès un voile complaisant. Il avait protesté un des premiers contre les atteintes portées au principe de la propriété, et contre la vente des biens ecclésiastiques. Il avait dénoncé les dangers du moment avec une netteté et une exactitude bien capables d'exaspérer les optimistes, et fait de sombres prédictions qui ne devaient pas tarder à se réaliser. Aussi avait-il excité contre lui un déchaînement effroyable. Les naïfs qui ne voulaient pas être dérangés dans leur béate quiétude, les violents qui voulaient une révolution oppressive et sanguinaire, les constitutionnels surtout qui se sentaient particulièrement frappés lorsqu'on flétrissait des crimes que trop souvent ils auraient pu prévenir ; tous ces partis divers s'étaient réunis pour crier haro sur l'évêque de Tréguier et l'accabler d'injures (1). A les entendre, il avait calomnié la révolution à plaisir et excité à la guerre civile. Le 7 août 1790, plusieurs mois après la publication de son mandement, il comparut devant le tribunal du Châtelet chargé alors de juger provisoirement les crimes de lèse-nation. Il se défendit énergiquement, et sans rien rétracter de ce qu'il avait avancé, il rétablit le véritable sens de ses paroles. Il protesta qu'en attaquant la vent« des biens ecclésiastiques, il n'avait entendu réprouver que la confiscation, et non pas les sacrifices que le clei^é pourrait faire volontairement. Il n'eut pas de peine à prouver que dans ce passage, si violemment attaqué... « si l'on ravit les antiques propriétés de vos seigneurs et de vos pasteurs, qui vous garantira les v6tres? » Il avait fait simplement usage du droit de discussion, et que ces paroles ne pouvaient servir de base sérieuse à l'accusation d'avoir voulu susciter contre l'Assemblée une coalition violente entre les nobles et les paysans. It produisit plus de trente certificats de municipalités et de districts, qui attestaient que la publication de son mandement n'avait pas produit les effets déplorables qu'on lui attribuait. Le 14 septembre, près d'un an après l'apparition de ce mandement, il fut déchargé de l'accusation. Le tribunal qui a condamné Favras ne peut être suspecté de partialité envers ceux qui étaient , comme l'évêque de Tréguier, accusés de préparer une contre-révolution. Mais si les révolutionnaires n'entendaient
(1) L'Assemblée rendit aussi on décret contre un mandement de Téréque de Toulon, et ordonna que son traitement serait aéiiuestré (19 août).
pas supporter la liberté de discussion , un tribunal régulier ne pouvait prendre sur lui de déclarer coupable de lèse-nation un prélat qui avait usé de son droit , lorsque tant de libellistes qui excitaient au pillage et à l'assassinat jouissaient de l'impunité la plus complète. Du reste, les événements qui s'étaient passés depuis la publication du mandement avaient déjà donné raison en partie à l'évéque de Tréguier, et certains partisans de la révolution commençaient à avouer qu'elle pouvait aussi avoir ses ombres (1).
On préludait à l'exécution de la'.constitution civile par celle du décret de mort porté contre les ordres monastiques. Depuis que l'Assemblée avait prononcé leur abolition en principe ainsi que la confiscation de leurs biens^ les religieux se trouvaient dans la plus triste situation. Regardés par les autorités comme des intrus dans leurs couvents et comme une charge pour l'État, ils étaient soumis aux plus cruelles vexations. Les autorités civiles craignaient constamment qu'ils ne vinssent à détourner l'argent ou le mobilier de leurs couvents, et les administrateurs et les gardes nationaux , d'autant plus prompts à les soupçonner qu'à leur place ils ne s'en seraient pas fait le moindre scrupule , venaient à chaque instant faire chez eux des perquisitions, et entraînaient à leur suite une foule désordonnée qui venait s'assurer si, comme on le prétendait, des dilapidations avaient été com-
(1) L'Assemblée eut alors qpelqaes velléités de réprimer la licence des tribunes, et rinsoleoce de certains révolutionnaires. £Ue écouta favorablement Dupont de Nemours , qui vint lui dénoncer la manière dont les dubistes préparaient les émeutes. Ils offraient 12 francs à qui voulait crier avec eux, et quand c'était fait, Us disaient qu'on recommencerait, qu'il fallait revenir, «c que tel jour il y aurait un grand désordre, des assassinats, un pillage important précédé d'une distribution nouvelle pour les chefs subalternes, pour les gens sûrs. » Ces annonces se répandaient au loin et attiraient à Paris des gens sûrs. {Moniteur, 7 septembre). L'Assemblée décréta, le 7 septembre, que les tribunaux Informeraient contre ceux qui, le jeudi 1 septembre, avaient fait des motions d'assas^at sous ses fenêtres, et contre ceux qui avaient excité à ces motions, ou distribué de l'argent à celte fin. Ce décret ne changea rien à la situation, car U ne^ftit pris au sérieux ni par ceux contre qui il était dirigé, ni par ceux qui étaient chargés de l'appliquer. Beaucoup de députés ne l'avaient voté que par convenance et par respect humain , et auraient été bien fâchés de le voir strictement appliqué.
mises. Mais sous ce prétexte les inquisiteurs, et leur suite , se peimettaient toutes sortes de brutalités envers les religieux , et souvent aussi des dilapidations très-réelles au détriment du trésor public. Les comités de l'Assemblée reçurent (1) à ce sujet une foule de plaintes.
Tous les membres des communautés des deux sexes durent déclarer s'ils entendaient quitter leui* couvent ou conserver la vie commune. Les religieux qui préféreraient la vie commune devaient être réunis, au moins au nombre de vingt, dans certaines maisons désignées par les administrations, et des religieux de différents ordres pouvaient , en vertu du décret du 8 octobre, être obligés de vivre ensemble. Les habitants de chacune de ces maisons de retraite devaient tous les deux ans, sous la présidence d'un officier municipal, nommer un supérieur et un économe , et se faire un règlement que la municipalité était chargée de faire exécuter. L'Assemblée n'enleva point aux religieuses l'avantage qu'elle leur avait déjà concédé de rester dans leurs maisons, mais leur ordonna , comme aux religieux réunis, de se donner une supérieure et* un règlement sous la surveillance de la municipalité, et de fouler aux pieds les règles de leur ordre. Ainsi la Ck>nstituante, tout en ayant l'air de respecter leur volonté de rester dans la vie religieuse, exigeait d'elles insidieusement une grave infraction à leurs vœux, et les plaçait entre une apostasie complète et une demi-apostasie. Elle les invitait à rompre leurs vœux, et lorsque leur volonté d'y persévérer s'était nettement manifestée, il leur fallait, pour la peine, payer une rançon à l'impiété de leurs persécuteurs. Si la philosophie tolérait encore des religieuses en France , ce n'étaient plus du moins des religieuses de tel ou tel ordre , c'étaient des religieuses innomées, des religieuses de par la constitution, que régissait un décret de l'Assemblée, et qui avaient pour chapitre messieurs les municipaux de l'endroit.
Les religieux et religieuses qui préféreraient quitter le cloître pouvaient emporter le très-modeste mobilier de leur cellule. Le traitement des religieux était fixé par la loi du 20 février, il ne subit point de modificatioik Le traitement des religieuses fut fixé par la loi du 8 octobre à sept cents livres pour les re-
(1) Les religieux de la Chartreuse de Moit-Dieu enroyèrent au comité ecclésiastique le récit complet d*nne de ces invasions. V. Appendice n* 3.
ligieuses de chœur et à trois cent cinquante livres pour les converses. On alloua la même somme à celles qui restaient dans leurs couvents. Dans les maisons dont les revenus excédaient la somme de sept cents livres à raison de chaque professe y et de trois cent cinquante à raison de chaque converse, on leur donnait sur ce revenu une somme suffisante pour parfaire tous ces traitements. Si au contraire le revenu n'était pas suffisant , on le leur abandonnait sans supplément et elles vivaient comme elles pouvaient; c'était encore un moyen détourné de les pousser à quitter la vie commune.
Treilhard, au nom du comité ecclésiastique, proposa à Y Assemblée de faire courir le traitement des religieux du 1*' janvier 1791 dans un but d'économie , et de les jeter ainsi hors du cloître sans argent. L'Assemblée, plus humaine, décida que le traitement courrait du i^** avril i790; mais comme on manquait de fonds le payement en fut renvoyé au 1^ janvier 1791. Les religieux étrangers furent renvoyés dans leur pays sans indemnité, sans moyens de retour.
On trouve dans cette loi (article 23) la disposition suivante : <K Les costumes particuliers de tous les ordres religieux demeurent abolis, et en conséquence chaque religieux sera libre de se vêtir comme bon lui semblera. • Beaucoup d'administrations en conclurent qu'elles avaient le droit d'empêcher les religieux de porter leur costume^ et le leur défendirent expressément. Elles invoquaient la première partie de l'article en négligeant systématiquement la seconde , et soutenaient que les costumes religieux étant abolis, elles ne devaient pas permettre qu'on les portât désormais. Mais leur aversion pour l'habit monastique leur faisait donner à cet article une interprétation forcée. Sous Tancien régime la loi civile intervenait pour contraindre à l'observation des vœux ; elle obligeait chaque religieux à porter le costume de son ordre. Les vœux avaient été abolis, mais rien n'avait été décidé d'abord quant aux costumes. L'Assemblée avait tranché la question en décidant que les costumes religieux étaient abolis au point de vue de l'obligation civile de les porter, et autorisé les religieux à se vêtir comme bon leur semblerait ; ce qui impliquait nécessairement le droit de garder leur costume, autrement la seconde partie de l'artide^S n'aurait été qu'une superfétation ridicule, car un citoyen n'a pas besoin de permission pour s'habiller à sa guise. Si l'Assemblée avait voulu défendre aux moines
de porter leurs costumes, l'article 23 aurait été ainsi rédigé... a En conséquence il est interdit à tout religieux de porter désormais le costume de son ordre.» Avec l'article 23 au contraire les religieux avaient le droit ou de garder leurs costumes , ou de s'habiller en prêtres séculiers ou même en laïques, ou même de porter la robe d'un autre ordre, s'ils n'avaient pas d'argent pour s'acheter des vêtements, ce qui leur auraitété interdit auparavant, n ne faut pas oublier que l'Assemblée les renvoyait au l^*" jan^ vier 1791 pour toucher le premier sou de leur pension, qu'Us n'avaient pour tout bien que leur costume religieux , et se trouvaient pour la plupart dans l'impossibilité de taire les frais du costume séculier le plus modeste. Agir ainsi, c'eût été littéralement les jeter dans le monde sans argent et tout nus. Le comité ecclésiastique maintint par de nombreuses décisions le droit qu'avaient les religieux de garder leurs costumes, et nous n'avons fait que reproduire son interprétation de la loi. Malheureusement beaucoup de municipalités commencèrent par interdire d'abord aux religieux de porter leur habit, et ne tinrent aucun compte des avis du comité.
On avait proposé à l'Assemblée de supprimer complètement le costume ecclésiastique. L'évêque de Clermont protesta éloquemment. Cette proposition était prématurée. Treilhard et Chasset, au nom du comité ecclésiastique, déclarèrent qu'on ne voulait violenter personne, et l'Assemblée se contenta de voter simplement l'article 23.
Les autorités civiles s'empressèrent d'appliquer la loi du 8 octobre et de se transporter dans les couvents pour interroger les religieux et les religieases sur le parti qu'ils comptaient prendre. On put constater alors la décadence affligeante dans laquelle la plupart des couvents d'hommes étaient tombés; mais les communautés de femmes présentèrent un heureux contraste, et grâce à cette solennelle épreuve les fables ridicules qu'on avait mises à la mode sur les victimes cloîtrées furent réduites à néant (1).
(1) Les archires da comité ecclésiastique contiennent un certain nombre de leUres de religieux et de religieuses qui désiraient quitter leurs couvent;. On Toit par ces lettres que les religieuses mécontentes étaient à peu près toutes aigries par des démêlés avec d'autres religieuses, quelquefois par Pespoir déçu de devenir abbesse ou supérieure. Les lettres des religieux n*ex«
On vit une foule de moines oublier leurs vœux, qui, pour être dépourvus de sanction civile, n'en obligeaient pas moins la conscience , et renoncer à la vie commune. Il serait intéressant de savoir au juste, et le nombre des religieux qui abandonnèrent leurs couvents, et le nombre de ceux qui restèrent fidèles à leurs vœux. L'Assemblée avait ordonné aux départements d'en faire 1^ statistique et de la lui envoyer, mais tous n'ont pas exécuté ses ordres, et ces statistiques n'ont pas été conservées pour la plupart ; néanmoins les archives du comité ecclésiastique en contiennent encore quelques-unes. Il y eut des départements où la grande majorité des religieux déserta honteusement la vie monastique. Ainsi dans le Jura cent quatre-vingt-six religieux rentrèrent dans le monde etsoixante-neuf seulementoptèrent pour la vie commune. Dans le département voisin du Doubs sur deux cent soixante-quatorze religieux, soixante-dix- neuf seulement restèrent dans leurs couvents (1). Dans le département de l'Aude, quatre-vingt-quatre moines s'en allèrent, quarante optèrent pour la vie commune , et dix-sept autres offrirent de la garder sous certaines conditions. Dans le Gard cent quarante-quatre religieux voulurent vivre en commun et cent seize se retirèrent. Même dans les départements où la plus grande partie des religieux opta pour la vie commune, une minorité assez importante quitta le couvent. Ainsi dans les Côtes-du-Nord cinquante-trois religieux restèrent et vingt se retirèrent dans leurs familles : dans les Landes soixante et un choisirent la vie commune et^ quarante-neuf partirent. Dans le Morbihan quarante-cinq persistèrent dans la vie religieuse , vingt et un la quittèrent et dixhuit ne firent aucune déclaration. Dans la Manche la majorité opta pour la vie commune , mais les déserteurs du cloître furent cependant assez nombreux.
Au contraire les religieuses refusèrent presque toutes de entrer dans le monde. Le comité ecclésiastique devait s'y attendre, car il avait reçu de presque tous les couvents de femmes de touchantes protestations contre les décrets qui abolissaient les vœux religieux et contre le désir qu'on leur attribuait de quitter le voile. Quand la loi du 8 octobre fut appliquée, on vit bien
priment que leur désir de profiler de la loi nouvelle , et sont extrêmement ternes.
(1) V. Sauzay, tome I.
que ces protestations étaient sincères. Dans le département de l'Aude sur deux cent cinquante- huit religieuses quatre seulement se retirèrent; dans les Côtes-du-Nord, dans les Landes, il n'y eut pas un seul départ sur plus de deux cents religieuses; dans le Âforbihan une seule se retira sur plus de deux cent cinquante. Dans le diocèse de Besançon trois cent cinquante-huit restèrent fidèles à leurs vœux, et dix-neuf se retirèrent. Partout les religieuses restèrent dans leurs couvents, sauf de très-rares exceptions.
Il est certain que la tiédeur était grande dans les communautés d'hommes , leur conduite lorsque la loi du 8 octobre fut exécutée ne le prouve que trop. Cependant on peut invoquer en faveur de ces moines quelques circonstances atténuantes. Les religieuses du moins restaient toutes dans leurs couvents avec la possibilité de suivre leur règle ; les moines , au contraire , devaient être internés par l'autorité dans une maison où des religieux de trois ou quatre règles différentes pouvaient être réunis. Dans ces conditions, il leur était impossible d'exécuter ponctuellement leurs vœux, de suivre exactement la règle qu'ils avaient embrassée , et sauf l'existence en commun , ils ne pouvaient plus rien conserver de la vie monastique. La loi imposait aux religieux des deux sexes de méconnaître leurs vœux en se choisissant un supérieur ou une supérieure à certaines époques. Mais les religieuses restaient dans leur couvent, et elles pouvaient tourner la difficulté en élisant leur supérieure légitime : lorsqu'au contraire dix capucins, huit bénédictins, six dominicains, six carmes étaient réunis dans une même maison , ils n'avaient pas cette ressource , il leur fallait entrer en lutte avec les autorités ou se donner un supérieur contre les règles de leur ordre. De plus les religieux avaient lieu de craindre que la malveillance des autorités civiles ne convertît leur maison en une sorte de prison ; qu'elle ne leur imposât des conditions capables de leur faire regretter plus tard d'avoir opté pour la vie commune. Il est certain que dans beaucoup d'endroits , des officiers municipaux qui voyaient avec dépit subsister un dernier reste de la vie monastique firent tous leurs efforts pour déterminer les moines à rentrer dans le monde. Les autorités devaient d'ailleurs désirer qu'un petit nombre de religieux choisît la vie commune , afin de leur abandonner seulement un couvent de peu d'importance, et de garderies grands monastères, qui pouvaient
être vendus ou consacrés à des services civils. On chercha aussi à détourner les religieuses de leur vocation, mais ces odieuses manœuvres eurent le succès qu'elles méritaient.
On vit donc beaucoup de moines sortir de leurs couvents, et se rendre, les uns auprès de leurs familles, les autres, dans les localités où ils espéraient vivre le plus facilement. Les uns gardèrent leur habit, les autres s'habillèrent en prêtres séculiers. Les plus mauvais jetèrent bien vite le froc aux orties, se lancèrent dans le parti révolutionnaire , et cherchèrent à se créer une position nouvelle à force d'intrigues. On vit alors de singulières transformations; un génovefain de Péronne, Poulticr, à force de déclamer dans les clubs, devint conmiandant des volontaires; il était destiné à être conventionnel, r^cide, et plus tard sous l'empire officier supérieur dans la gendarmerie. Certains moines affectèrent un zèle patriotique trèsprononcé, et sans toutefois se défroquer complètement vinrent chercher fortune dans les villes, et se firent nommer aumôniers des bataillons de la garde nationale. Ils désiraient pour la plupart s'attacher à des paroisses, et devenir ensuite vicaires ou curés ; mais ils oubliaient que l'autorité religieuse ne leur avait pas permis de quitter leurs couvents. Sans doute, quelque parti qu'ils prissent, il leur était matériellement impossible de suivre exactement leur règle; mais tant que l'autorité n'avait pas prononcé, ils ne devaient pas rentrer dans le monde, ils devaient opter pour la vie commune, et leurs évêques, et leurs supérieurs leur avaient rappelé ce devoir. Les moines sortis ainsi de leurs couvents étaient frappés par les censures ecclésiastiques, et les curés, fidèles aux règles canoniques, leur interdisaient de célébrer ila messe dans leurs paroisses. Nous avons raconté plus haut que l'Assemblée et les révolutionnaires de toutes nuances en furent exaspérés. La révolution prétendit que ses décrets n'avaient pas seulement enlevé aux vœux leurs effets civils^ mais les avaient détruits complètement. Les autorités dans beaucoup de localités déclarèrent que ces moines avaient de par l'Assemblée le droit de dire la messe, et entreprirent de contraindre les curés à les laisser célébrer : ce fut pour elles une précieuse occasion de s'exercer à la persécution religieuse.