CHAPITRE II
I. Les élections du clergé ne se font point en prévision d'une persécution. — - Flatteries intéressées prodiguées slux curés. ~- Les philosophes en xeulent à h rriîgion elle-même. — Leur programme tracé par Voltaire , Montesquieu, Rousseau. — ils se bâtent d'eu poursuivre l'application.
0. Le clergé consent arant la noblesse à la réunion des ordres. -^ Nuit du 4 août. — L*AsM*mblée agit avec une précipitation imprudente. — Excès à Paris. — Sac de la maison de Saint Lazare. — Prise de la Bastille. — Fou- Ion et Berthier assassinés. — Pitoyable attidude de Bailly. — Pour exciter un soulèvemen t général contre l'ancien régime » certains révolutionnaires envoient de faux courriers annoncer dans tou!e la France que des brigands Caocheut les blés. — Panique générale. — On s'arme partout. — Excès de toutes sortes, pillages, extorsions; incendies, meurtres commis par les populations affolées. — Dans une foule d'endroits on fait croire aux paysans que le roi leur ordonne de piller les châteaux. — Attitude déplorable de l'Assemblée devant toutes ces horreurs. — Elle craint surtout des complots royalistes, et institue les comités des rapports et des recherches. — Ces comités empiètent sur le pouvoir exécutif et l'annulent. — Le major deBelzonce assassiné à Caen. — Des individu» s'emparent des lambeaux de son corps pour les manger. ~- Interrogatoire et aveux des coupables. — Horri- Urs excès dans le midi jusqu'en 1790. — Mollesse et imprévoyance des révolutionnaires modérés. — Insolence des tribunes. — Leur odieuse influence.
DL Les ré^-olutionnaires veulent un clergé salarié, parce qu'ils espèrent ainsi poursoivre plus facilement leurs desseins contre la religion. — On propose de revenir sur une décision prise et de déclarer la dîme non rachetable. — Discours insensé de Mirabeau sur le salariat et la propriété. — Discours trèsimportant de Sieyès sur le rachat de la dime. — Nouvelle renonciation du dergé le 1 1 août. — Il renonce encore à Targenterie des églises. — Grégoire exprime des appréhensions sur la sûreté du clergé. — Projet de Tal- If7rand sur la confiscation des biens ecclésiastiques. '— Projet plus radical de Mirabeau. — Discussion. — Aveux précieux de Barnave et de Garât. — Plan remarquable de Malouet. — Il conciliait tout, et prévenait la persécutioD rel^iense. — Mirabeau assimile la religion à la magistature et à Tar- T. I. 5
mée. — Sa proposition est adoptée. — Mesures d'exécution. — Le 20 décembre raliénation d'une partie des biens du clergé est votée. — Proposition de Bouche contre l'archevêque de Paris.
Le clergé députa aux étals généraux quarante quatre évoques, deux cent cinq curés, cinquante-deux abbés et chanoines, et sept religieux. Bien qu'il dût s'attendre à des luttes assez vives, il ne prévoyait nullement que les états généraux dussent bientôt imposer le schisme à toute la France ; s'il eût pu soupçonner seulement une partie des dangers dont la religion était menacée, il se serait montré beaucoup plus circonspect dans ses choix. Les philosophes, et les ministres eux-mêmes, travaillèrent activement à faire nommer des ecclésiastiques favorables aux idées nouvelles. Barruel accuse formellement Necker de manœuvres électorales. Il aurait, d'après lui, fabriqué de prétendues lettres des curés du Daupbiné contre l'épiscopat, et pour influencer les électeurs, il les aurait répandues dans la province et au loin, avant que la protestation des prétendus auteurs de ces lettres pût être connue.
Dès leur arrivée à Versailles les curés furent accablés de caresses par les partisans de la révolution : c'était à qui les louerait, les exalterait; le mot de curé était alors prononcé par les révolutionnaires avec une expression bien différente de celle qu'il a maintenant dans leur bouche. La révolution essaya tout de suite de se créer des partisans en faisant appel k l'envie et à la cupidité. Des hommes qui devaient plus tard traiter le ministère des curés de superstition et de fanatisme, et demander des lois draconiennes contre ceux qui l'exerceraient, accablaient ces mêmes curés de flatteries et de belles promesses. Ils faisaient appel aux sentiments d'envie et de rancune qui pouvaient subsister chez certains d'entre eux, en leur répétant sans cesse qu'ils étaient les maîtres d'abaisser et d'humilier le haut clergé , et de s'attirer une immense popularité. Ils faisaient également appel à leurs sentiments intéressés en leur laissant croire qu'une grande partie des richesses enlevées aux abbayes et aux chapitres serait consacrée à leur donner de beaux traitements. Certains curés, naturellement avides d'argent et d'honneurs, et envahis déjà par les doctrines nouvelles, ne songèrent plus qu'à profiter de la révolution , pour satisfaire à la fois leurs rancîmes particulières et leur ambition. Beaucoup
d'autres, sans se laisser prendre complètement à toutes ces simagrées, eurent la naïveté de croire qu'en faisant de fortes concessions pécuniaires, et en supprimant certains abus, le clergé apaiserait les révolutionnaires, et que la religion deviendrait ainsi plus florissante que jamais. Sans doute le clergé ne devait pas hésiter à faire de grands sacrifices, mais il lui fallait eo même temps se méfier des entraînements généreux que les réroliïtionnaires cherchaient à provoquer par un feint amour de la paix, et par de belles phrases qui semblaient tout promettre et en réalité ne les engageaient à rien.
Deux sentiments dominaient alors chez les chefs du mouvement révolutionnaire, une confiance excessive en eux-mêmes et dans la société française, et une haine acharnée contre le catholicisme. Le premier de ces sentiments leur était commun avec toute la nation : ils ne négligèrent rien pour propager le second, et sans venir à bout de faire partager à toute la France leur haine réfléchie du christianisme en général, et du catholicisme en particulier, ils soulevèrent contre TÉglise les plus violentes passions, et en profitèrent pour organiser un peu plus tard une véritable persécution.
H. de Tocqueville a consacré un des plus éloquents chapitres de son livre sur l'ancien régime et la révolution à soutenir cette thèse que la guerre au catholicisme n'était qu'un incident de la grande révolution, a un produit passager des idées, des passions, des faits particuliers qui l'ont précédée et préparée , et non son génie propre ». 11 a fait deux parts très-distinctes dans la philosophie profondément irréligieuse du dix-huitième siècle : dans l'une se trouvent les opinions qui se rapportent à la condition des sociétés, aux principes des lois civiles et politiques ; elles forment suivant lui la substance de la révolution. D'un antre côté, les philosophes se sont attaqués avec fureur à l'Église, ils ont même voulu détruire les fondements du christianisme; mais le christianisme avait bien plus allumé ces haines furieuses comme institution politique que comme doctrine religieuse; on en voulait beaucoup plus au prêtre, parce qu'il était alors dans la société civile, propriétaire, seigneur décimateur, que parce qu'il était ministre de la religion : o A mesure que Tœuvre politique de la révolution s'est consolidée, dit M. de Tocqueville, son œuvre irréligieuse s'est ruinée. »
11 est certain que bien des gens poursuivaient avant tout dans
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le clergé un ordre de l'État , une partie importante de l'ancien régime; mais il n'en est pas moins vrai que lorsqu'il a été dépouillé de ses biens, de ses privilèges, ils ne se sont pas tenus pour satisfaits, et qu'ils ont en masse très-bien accepté la persécution religieuse et l'oppression, non pas seulement des membres du clergé, mais encore des catholiques laïques qui leur restaient fidèles. On dira sans doute qu'ils ont cédé aux entraînements de la lutte ; qu'en révolution les vainqueurs dépassent généralement le but qu'ils s'étaient assigné. Cette explication ne peut en tous cas avoir de valeur que pour les hommes de 89. Mais maintenant que le clergé a cessé d'être un corps politique, qu'il ne jouit d'aucun privilège, qu'il est pauvre comme Job , la révolution a-t-elle cessé de l'attaquer? Le parti qui a fait la constitution civile et la persécution religieuse s'est perpétué jusqu'à nous avec les mômes passions, et une singulière influence sur les révolutionnaires plus modérés : il reste ce qu'il était au moment de la Constitution civile, et c'est bien de lui qu'on peut dire qu'il n'a rien oublié ni rien appris! Est-ce que la révolution depuis quatre-vingts ans ne montre pas contre le clergé la môme animosité qu'au temps où il était grand propriétaire, décimateur, haut justicier? Est-ce que les curés de campagne à neuf cents francs par an ne sont pas attaqués avec autant de fureur que les abbés commendataires, et les grosbénéficiers en 1789? Sans doute il faut tenir compte de la différence des époques : en 1780 on commençait seulement à insulter le clergé en toute sécurité ; depuis quatre-vingts ans on s'en est donné à cœur joie : cette occupation n'a plus môme l'attrait de la nouveauté, et cependant on voit qu'elle a un charme indicible pour tous les révolutionnaires un peu prononcés. Bien qu'ils ne cessent de lancer contre le clei^é les plus étranges accusations politiques et les plus grossières calomnies, pour exciter contre lui les masses ignorantes, c'est bien la religion ellemôme qu'ils poursuivent, et plus d'une fois dans leurs congrès ils l'ont proclamé avec beaucoup de franchise. Bien qu'on entendit souvent les menaces les plus sanguinaires contre le clergé actuel , beaucoup de gens croyaient de bonne foi que 93 avec ses horreurs contre les prêtres ne pourrait jamais revenir. La révolution a obtenu un triomphe momentané dans la seule ville de Paris, et 93 est revenu. Si on a de nouveau fermé et saccagé les églises, peut -on s'en prendre aux privilèges du
clergé, à son existence comme ordre politique? Lorsqu'on [Nirle de monseigneur Dulau et de monseigneur de la Rochefoucauld, assassinésaux Carmes, on peut^soutenir que la haine politique contre le clergé, si récemment dépouillé de ses pririléges, a pu contribuer à armer le bras des assassins. Mais monseigneur Darboy avait-il été jamais, de par son siège, comte évêque , haut justicier? Et le père Captier. son prieui-é d'Arcueil avait-il rien de commun avec un prieuré d'ancien régime? Ses assassins lui avaient-ils jamais payé la dime?
La secte philosophique poursuivait avant tout l'anéantissement de la religion , et, malgré ^s belles phrases sur la tolérance , elle ne reculait pas devant la persécution : en attendant qu'elle pût réaliser son rêve, elle conseillait aux souverains de mettre la main sur la religion , de lui enlever toute indépendance et de l'exploiter à leur guise. Voltaire écrivait en 1768 au ministre russe SchouvalofT :
c Les princes catholiques commencent un peu à reprimer les entreprises de la superstition, mais au lieu de couper la tète à l'hydre ils se contentent de lui mordre la queue, ils reconnaissent encore deux puissances, ou ils feignent de les reconnaître. Ils ne sont pas assez hardis pour déclarer que TËgUse doit dépendre uniquement du souverain. Il n'y a que votre illustre souveraine qui ait raison ; elle paye les prêtres, elle leur ouvre la bouche et la ferme, ils sont à ses ordres, et tout est tranquille...»
Réduire le catholicisme au niveau de l'Église ignorante et servile de Russie , voilà l'œuvre à laquelle Voltaire conviait ses disciples ! Ils ont profité de ses leçons : les lauriers de Catherine ont empêché la Constituante de dormir ; elle a voulu aussi payer les prêtres, leur ouvrir la bouche et la fermer, et traiter les opposants comme Catherine traitait les Polonais grecs unis!
Montesquieu lui-même, qui s'érigeait en défenseur de la liberté de conscience , lui portait une bien rude atteinte, en refusant de reconnaître une de ses conséquences les plus nécessaires , le droit de propagande.
« Comme il n'y a guère que les religions intolérantes qui aient un {nrand zèle pour s'établir ailleurs, parce qu'une religion qui peut tolérer les autres ne songe guère à sa propagation^ ce sera une des
bonnes lois civiles, lorsque l'État est satisfait de la religion établie, de ne point souffrir rétablissement d'une autre... Lorsque les lois ont cru devoir souffrir plusieurs religions, il fkut aussi qu'elles les obligent à se tolérer entre elles. Il est donc utile que les lois exigent de ces diverses religions non-seulement qu'elles ne troublent pas l'État, mais aussi qu'elles ne se troublent pas ent|re elles. »
J.-J. Rousseau a solennellement proclamé le pouvoir absolu de l'État sur la conscience humaine.
« Il y a une profession de foi purement civile dont il appartient au souverain de fixer les articles, sans pouvoir obliger personne à les croire : il peut bannir de l'État quiconque ne les croit pas; il peut le bannir non comme impie, mais comme insociable, comme incapable d'aimer sincèrement les lois, la justice et d'immoler sa vie à ses devoirs; que si quelqu'un après avoir reconnu publiquement ces dogmes se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort : il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant les lois. » (1)
Les philosophes étaient profondément pénétrés de cette doctrine. Ils professaient pour la religion le plus souverain mépris, mais ils étaient bien forcés de reconnaître qu'elle conservait un grand empire sur une foule de gens , et qu'elle pouvait servir de frein aux classes inférieures. Ils voulaient donc bien la tolérer encore pendant quelque temps pourvu qu'elle ne les génflt en aucune façon et qu'elle fût complètement dans leurs mains. Pour arriver à ce résultat il fallait suivre la théorie de Voltaire, nier hardiment la distinction des deux pouvoirs, faire de l'Église une administration à leur service , qui prêcherait au peuple le respect de leurs propriétés et la soumission au pouvoir, c'est-àdire aux philosophes. Ils ne concevaient pas d'autre système religieux que celui d'une Église officielle très-liée à l'État. Seulement ils ne voulaient pas que cette Église officielle fût l'Église catholique, qu'ils trouvaient beaucoup trop indépendante , mais une Église gardant certaines formes catholiques pour tromper le vulgaire, et complètement organisée d'après leurs idées. Ils suivirent en conséquence un système bien simple, et qui malgré son extrême impudence pouvait réussir avec un peuple aussi léger
(1) M A la lecture de ces lignes, dit M. de Pressensi^, page 19 , il me semble voir dans le lointain , Robespierre célébrant la fftle de l'Être suprême en face de la guillotine... »
CONFISCATION DES BISNS DU GLBRGf. 71
que le nôtre. Était-il question de faire quelque chose en faveur du catholicisme, ils déclamaient avec fureur contre toute Église officielle y contre Tintervention de l'État dans le domaine de la conscience ; s'agissait-il au contraire de déterminer les rapports de l'Église et de l'État sous la nouvelle constitution, ils rentraient en plein dans le système de l'Église ofHcielle, ils proclamaient l'omnipotence de l'État , son droit incontestable d'établir une religion nationale , ou de la changer, et développaient la théorie de Rousseau dans toute sa crudité. Une Église un peu ofHcielle était quelque chose d'abominable si idUe restait catholique I maïs une Église fabriquée par l'Assemblée pouvait être tout à fait officielle ; on était en droit de l'associer complètement à TÉtat , d'assimiler ses chefs à de hauts fonctionnaires, de faire intervenir solennellement les pouvoirs publics dans ses moindres arrangements, de lui donner une subvention qui n'était accordée à aucun autre culte , et de persécuter ceux qui refuseraient de la reconnaître. Et les révolutionnaires suivant les besoins de la cause prenaient l'un ou l'autre de ces systèmes parfaitement oppoeéSj comme dans Molière mattre Jacques, suivant les questions, prend son habit de cuisinier ou sa souquenille de cocher. Mirabeau surtout a excellé dans cet exercice : il a plus d'une ibis dans le même discours soutenu tour à tour les deux systèmes avec cette impudence qui faisait le fond de son caractère, et qui lui a peut-être encore plus servi que son immense talent (i).
Le plan des philosophes était d'avance bien arrêté, lis devaient d'abord :
Détruire le clergé comme ordre politique,
Lui enlever ensuite toutes ses propriétés,
(1) Mlrabeto, comme tons les pliilosophes, n'a jamais considéré la liberté nBgicBse que comme un sujet d*ampUflcatioiis utiles à lui-même et à son ptfU. En 1787 il voyageait en Allemagne, et regrettait que Frédéric n*autorisÂt poinl le mariage des prêtres catholiques , et surtout qu*il refusAt de laisser à ceux qui se marieraient les rerenus de leurs bénéfices ecclésiastiques, • aieiare , disait-il, que nous oserions croire digne de ce grand homme. » AImI ee gpvid homme aurait été encore plus grand s*il avait offert une prine aux prêtres qui se marieraient , forcé les catholiques à accepter mal- ^ leor eoasdeiice des prêtres mariés^ et enrichi des apostats à leurs dépens. La Convention devait agir ainsi ! On voit que si Mirabeau n*a pas imposé le mariage des prêtres au moyen de la constitution civile , ce n'est point par tolérance, mais par prudence, et qu'il aurait adopté le système de la Oaaventloo lorsqu'il aurait cru le moment favorable.
72 CONSTITDTION GITILE DU CLEBCi.
Profiter de l'émotion soulevée par cette première campagne contre le clergé , pour le déconsidérer, faire appel aux passions violentes contre lui , et, ce qui était fort important, habituer le pays à le voir bafouer et traîner sur la claie, et à entendre l'Assemblée résoudre les questions religieuses en souveraine maîtresse. Puis lorsque les passions seraient bien excitées, le clergé bien dépopularisé , on suivrait les conseils de Voltaire, on couperait la tête à l'hydre , on ne garderait que des prêtres auxquels on pourrait ouvrir ou fermer la bouche à volonté ; on fixerait les articles d'une profession de foi purement civile, et on se souviendrait des paroles de Rousseau pour punir les récalcitrants 1
Tels étaient les desseins de ceux qui dirigeaient alors le parti révolutionnaire. Telle fut la politique qu'ils suivirent dès qu'ils se trouvèrent à Versailles en face de Tordre du clergé.
Lorsque le tiers état exigea que les pouvoirs fussent vérifiés en commun, ce qui devait entraîner, comme tout le monde le pressentit alors, le vote par tête, et par voie de conséquence la suppression des trois ordres, l'opposition du clergé à cette transformation des états généraux fut moins vive que celle de la noblesse. Celle-ci vota la vérification séparée , à la majorité de 188 voix sur ii4, et le clergé à la majorité de 133 voix sur 114. Dans la négociation qui suivit , le clergé se montra plus favorable à la conciliation, et fit connaître qu'il était disposé à renoncer à toute exemption pécuniaire. Lorsque Target vint avec une députation l'inviter a au nom du Dieu de paix » à s'unir au tiers, il fut favorablement accueilli , et si la réunion fut seulement effectuée quelques jours plus tard , on peut dire qu'elle était décidée à partir de ce moment. Le clergé n'était pas encore blasé sur les phrases de ce genre ; maintenant, quand on lui fait des objurgations pareilles, il les prend pour ce qu'elles valent. Mais alors on pouvait croire à la sincérité du plus grand nombre des partisans de la révolution. Après une invitation pressante du tiers, quelques ecclésiastiques (i) se joignirent à lui. Le 17 juin
(1) Trois ecclésiastiques d'abord allèrent trouver les membres du tiers, c'étaient trois curés du Poitou, les abbés Jallet, Lecève et Balanl. Les deux
C02inSCATI0N DES BIENS DU CLERGÉ. 73
le tiers se dédarait Assemblée nationale, et le clergé, k la majorité de 149 Toix sur 115, se ralliait à lui. Le 24, la majorité du clergé, conduite par rarchevéque de Vienne, vint prendre séance avec le tiers état. Bientôt après, le vertueux archevêque de Paris, qui faisait partie de la minorité du clergé, céda à de pressantes sollicitations, et vint à l'Assemblée.
Oo peut dire que l'ancien régime fut détruit à la mémorable séance du 4 août. Les populations, frappées d'une singulière panique, avaient commis d'horribles excès , et Ton cherchait les moyens d'apaiser les passions imprudemment soulevées. Cédant à un entraînement généreux , les privilégiés s'élancèrent à l'envi à la tribune pour renoncer à leurs droits et demander l'égale répartition des charges publiques. Les nobles , les ecclésiastiques, les parlementaires firent assaut de générosité, et renoncèrent gratuitement à tous leurs privilèges. L'évéqucde Nancy, M. de la Fare, s'exprima en ces termes :
c Accoutumes à voir de près la misère et la douleur des peuples, les membres du clergé ne forment pas de vœux plus ardents que ceux de la voir cesser. Le rachat des droits féodaux était réservé à la nation qui veut établir la liberté ; les honorables membres qui ont déjà parlé n'ont demandé le rachat que pour les propriétaires ; je viens exprimer au nom des membres du clergé un vœu qui honore à la fois la patrie^ la religion et l'humanité. Je demande que si le rachat est accordé, il ne tourne pas au profit du seigneur ecclésiastique, mais qu'il soit fait des placements utiles pour les bénéfices mêmes, afin que leurs administrateurs puissent répandre d'abondantes aumônes sur l'indigence. »
L'Assemblée, dans cette nuit mémorable, avait décrété l'abolition du servage, des juridictions seigneuriales, des droits exclusifs de chasse, de colombier, de garenne, l'égalité des impôts, le rachat de la dlme, la faculté de rembourser les droits seigneuriaux, l'abolition de la vénalité des offices, la destruction des privilèges de villes et de provinces, etc., etc.
Ce dévouement était admirable ; cependant la froide raison avait le droit de blâmer cette généreuse mais imprudente prépremiers farent nommés évèques conslitutionneU, le lemlemaîn leur exemple M Mm par six curés , ensuite par dix autres, dont l'abbj Grégoire faisait ptftie.
cipitation. Tel est le caractère de la nation française , elle ne calcule la portée ni de ses exigences ni de ses concessions : elle s'imagine parfois qu'elle peut établir d'un seul coup la félicité universelle, et prend avec une promptitude fiévreuse des déterminations qui n'engendrent que la discorde et la guerre! Tel était surtout le caractère des hommes de 89 ! ils croyaient qu'on refait une sociétéen une séance, que la haine, l'envie, la cupidité, ne peuvent tenir devant une belle scène de générosité et d'attendrissement. 11 fallait sans doute abolir ce qui restait de la féodalité , mais ne point tout abattre d'un seul coup. Il était indispensable, au moment où la France ci aignait une immense jacquerie, où la propriété était menacée, de la respecter soigneusement, même dans celles de ses conséquences qui étaient impopulaires. Il ne fallait pas faire avec tant de précipitation de généreux sacrifices, que le peuple oublie bien vite, s'il ne les attribue au calcul et à la peur. Ce n'est point par des scènes dramatiques, quelque belles qu'elles puissent être, qu'un grand peuple peut transformer sans trouble ni guerre civile son organisation politique et sociale. Si l'on avait discuté froidement, et pendant un certain nombre de séances, toutes les importantes questions tranchées si vite en une seule nuit ; si l'on avait fait avec les privilégiés des stipulations nettes et précises ; si l'on avait strie* tement déterminé les droits et les obligations de chacun après l'abolition du système féodal, ainsi que les mesures transitoires qu'il était indispensable d'adopter, on se serait livré à un travail long et fatigant, mais du moins on aurait enlevé tout prétexte spécieux à ceux qui ne cherchaient qu'à soulever les masses; on aurait raffermi dans les esprits le respect de la propriété, et évité à la révolution bien des obstacles et bien des hontes. Malheureusement on ne savait pas se résigner à travailler utilement pour la paix et la liberté ; on aimait mieux s'enthousiasmer et s'embrasser un jour, quitte à se déchirer ensuite à belles dents. Cet accord général était trop beau pour n'être pas factice. Beaucoup d'esprits sages disaient que la révolution était faite en réalité par la nuit du 4 août , mais ils n'étaient pas écoutés. Les partis se dessinèrent dans l'Assemblée plus tranchés que jamais. Ceux qui s'intitulaient constitutionnels, et qui en réalité demandaient une république démocratique avec un roi nominal formèrent le côté gauche, conduit par Mirabeau, Barnave, Duport, Lameth, Lechapelier, Lanjuinais, etc.; ceux qui trouvaient
CONTISCATIOR DES BJElfS DU CLERGÉ. 75
qu'on allait bien vite , avec Maury et Cazalès à leur tête, formérent le côté droit; les modérés, véritables partisans de la monarchie constitutionnelle, se groupèrent au centre ; mais, malgré le talent de leurs chefs, Mounier, Malouet^LaUy, ils (levaient échouer dans leur œuvre de conciliation.
L'Assemblée était encore le 4 août sous l'impression des scènes effroyables qui venaient d'épouvanter Paris et toute la France. On avait commencé par répandre le bruit que l'archevêque de Paris était la seule cause de la désunion des états généraux, et qu'il empêchait une partie du clergé de se joindre à l'Assemblée natKMiale : d'horribles menaces furent proférées contre lui, et bientôt on essaya de les réaliser. Le 13 juillet plusieurs barrières de Paris avaient été forcées et incendiées; des brigands armés de bâtons et de piques avaient pillé les maisons de ceux qui étaient accusés d'hostilité à la révolution. « On vit bien , dit Bailly, que ce prétexte du patriotisme n'était que le manteau du crime et du vol. » « Ces brigands, dit encore Bailly, qui avaient servi dans l'afTaire de Réveillon , et depuis dans tant d'autres, étaient mis en œuvre par ceux qui voulaient précipiter la révolution, et qui hasardaient peut-être cette révolution,, plus assurée par la marche sage et légale de l'Assemblée. » Les boutiques des armuriers furent forcées. La maison de Saint-Lazare fut envahie par une foule furieuse et mise à sac. La grande bibliothèque de la communauté, qui contenait 50,000 volumes et pinceurs bibliothèques à l'usage des clercs et des deux pensions établies dans la maison furent détruites. La caisse, qui ne contenait heureusement que cinq ou six mille livres, fut pillée ainsi que le modeste pécule des prêtres et des clercs de la congrégation. On conservait soigneusement la chambre de saint Vincent de Paul avec son mobilier et les objets qui lui avaient appartenu; tout fut saccagé et brisé. Sa statue, qui était dans le vestibule, fut mise en morceaux , et sa tête portée au bout d'une pique. Heureusement aucune indécence ne fut commise dans l'église. Le couvent des filles de la Charité établi en face fut visité violenmient par les mêmes émeutiers, sous prétexte de blé caché , mais elles ne subirent aucun de ces outrages qui un peu plus tard devinrent inséparables de ces perquisitions. La populace n'avait pas encore été suflisamment excitée par les prétendus réformateurs du catholicisme.
Le ii juillet la Bastille était prise , Delaunay et Flesselles
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égorgés (1), la garde nationale instituée, toute force régulière éloignée de Paris, la désertion encouragée dans l'armée. Une effroyable panique se répandait par toute la France ; ce premier sang versé, loin d'inspirer l'horreur du meurtre, semblait en avoir développé le goût. Quelques jours après (22 juillet). Foulon et Berthier étaient assassinés devant l'hôtel de ville. La populace les égorgea, mais leur perte avait été décidée par des hommes qui étaient au-dessus d'elle, o Foulon et Berthier, dit M. Thiers, furent poursuivis et arrêtés loin de Paris avec une intention évidente. Il n'y eut de spontané à leur égard que la fureur de la multitude qui les égorgea... » Ceux qui s'étaient créés eux-mêmes les magistrats de la ville de Paris montrèrent une mollesse et une inhabileté remarquables; ils ne surent qu'adresser à une populace altérée de sang de timides supplications (2). Malheureusement ce n'est pas sur elle seule qu'il faut faire rc^tomber la responsabilité de cet horrible événement (3). Grâce à la moUesee du comité, à l'imprévoyance de Lafayette, qui n'avait pas fait garder l'hôtel de ville, le malheureux Foulon est accroché à un réverbère, puis on lui coupe la tête pour la mettre au bout d'une pique. Bien peu de temps après , Berthier est conduit à l'hôtel de ville : les autorités n'étaient que trop prévenues et de son arrivée et du sort qui lui était destiné ; eùt-il été le dernier criminel, elles devaient, après ce qui s'était passé, tenir à honneur d'empêcher la populace de commettre un nouveau crime. Elles se montrèrent aussi molles et aussi maladroites que lorsqu'il s'était agi de défendre Foulon. Berthier tomba en se défendant courageuse-
(1) MM. deSalbray, migor, Mirat« aide-imijor, Person, lieutenant d'invalides furent assassinés également, comme complices du gouverneur de la Bastille; deux isimples soldats de la garnison , accusés d*avoir tiré sur le peui»le et conduits à l'hôtel de ville, furent saisis et |>endus par les factieux.
(2) « Le comité el Bailly font |K>ur Berthier ; ce qulls avaient fait pour Foulon, Ils prient, ils raisonnent, ils n'agissent |K)int. >* {Mémoires de Fer^ rières.)
(3) La populace était excitée ouvertement par des hommes qui ne voulaient pas égorger eux-mêmes, mais désiraient voir le meurtre s'accomplir sous leurs yeux. « On a remarqué, dit Bailly, témoin oculaire, et dan.< la place et dans la salle même quelques personnes d^un extérieur dôcent mêlées à la foule , qui Texcitaient à la sévérité. Un particulier bien vêtu s'adressait au bureau , s'écriant avec colère. •« Qu'est- il hcso'm d*uu jugement pour un homme jugé depuis trente ans .' »
COIIFISCATION DBS BIENS DU CLERGÉ. 77
ment contre les assassins. Us déchirèrent son cadavre : Van d'eux lui arracha le cœur ; un autre lui coupa la tète, la prit dans ses mains, et, avec le plus grand sang-froid, monta l'escalier de l'hôtel de ville pour la présenter aux nouvelles autorités. On lui dit avec beaucoup d'égards qu'elles étaient occupées et ne pouvaient le recevoir !
La faiblesse de Bailly a été sévèrement blâmée ; les amis de la révolution ont plaidé pour lui les circonstances atténuantes ; mais lorsqu'un homme dans sa position a vu conrmettre successivement sous ses yeux deux crimes horribles sans être capable de les empêcher, et que, racontant dans ses mémoires, ses impressions du soir de cette fatale journée, il se déclare fort triste, mais commence par dire naïvement : o J'étais libre de l'inquiétude qui me pesait depuis l'arrestation de M. Berthier, n on éprouve un sentiment voisin de l'indignation. Il avait de trop bonnes raisons de craindre que Berthier ne fût assassiné comme Foulon : les brigands ne l'ont pas pris à l'improviste ; n'importe, il n'a pas su prévenir un nouveau malheur ; quelques heures après Foulon, Berthier, sous ses yeux, a été percé de coups, décapité, on lui a ouvert le corps pour lui arracher le cœur! Après une pareille journée Bailly rentre chez lui, chagrin sans doute, mais a libre de l'inquiétude qui lui pesait depuis l'arrestation de M. Berthier» (1). Ce malheureux a été égorgé ; évidemment il n'y a plus lieu d'être inquiet sur son sort! Les mémoires de Bailly renferment plus d'un trait de cette force. L'horrible martyre qu'on lui fit endurer, et l'attitude si digne qu'il sut tenir devant ses bourreaux ont fait du maire de Paris une des plus nobles figures de la révolution ; mais on peut être un très-honnête homme, savoir mourir courageusement et n'être qu'un administrateur incapable et dangereux en temps de révolution. Ce vieillard si faible et si timide devant la populace ne dut sa popularité momentanée qu'à ses défauts, et le jour où il montra quelque fermeté, sa popularité s'envola pour faire place à la haine la plus sauvage.
Les brigands et les assassins avaient beau jeu avec un homme aussi prévoyant et aussi capable I Bailly représentait paifaite-
(1) • Je craignait et je goohaitaig l'arrivi'e (de Berlhier], dit légalement Bailly »prèt avoir raconté le meurtre de Foulon , pour être débarrassé de cette inqûande, et que l'événement qvel quHlpûi élve, fûl passé. »
78 CONSTITUnON CIVILE DU CLERGÉ.
ment la majorité du parti dit alors constitutionnel ; comme elle, il se refusait à croire que le peuple pût commettre des crimes, et lorsqu'il lui avait laissé saisir ses victimes il ne savait qu'adresser de vaines supplications à des misérables altérés de sang. Mais du moins Bailly n'était pas capable de provoquer des troubles qui pouvaient aboutir à des crimes affreux, comme certains de ses amis politiques, qui, sans s'inquiéter des conséquences de leurs actes, excitaient la populace de propos délibéré afin que ses excès produisissent dans toute la France une terreur utile à leur parti. « Peut-être, dit Ferrières, à propos des meurtres de Foulon et de Berthier, n'était-on point fâché de placer comme un grand exemple, sous les yeux du pouvoir, ce hideux et sanglant tableau des justices populaires. » C'était bien le dessein de ces hommes que Bailly avait vus exciter la populace au meurtre de Foulon.
Pour renverser complètement l'ancien régime et faire perdre tout espoir à ses partisans, des hommes qui n'appartenaient pas au parti révolutionnaire le plus accentué, qui devaient même en être les victimes, résolurent d'exciter un soulèvement général, et de faire prendre les armes à toute la population, soit dans les villes, soit dans les campagnes. Ils comptaient ainsi frapper d'effroi tous ceux qui pouvaient être opposés à leurs projets de transformation politique, et les forcer à la fois à accorder tout ce qu'on leur demandait pour sauver leurs propriétés et leur vie , et à s'incliner humblement devant le parti qui pouvait à son gré exciter et retenir les fureurs populaires. La première partie de ce programme réussit, c'était du reste la plus facile : la seconde avorta complètement, et ceux qui avaient déchaîné les passions révolutionnaires se virent bientôt supplantés par d'autres, dans la direction du mouvement.
Le pays était fort inquiet, et s'attendait aux plus grands événements. Il n'était pas difficile avec beaucoup d'audace de susciter une immense émotion : il s'agissait seulement de n'être pas scrupuleux sur le choix des moyens. Immédiatement après le U juillet on vit sur toutes les routes de France des courriers annonçant Tarrivée de bandes de brigands qui fauchaient les blés. Aussitôt les villes, travaillées déjà par l'esprit révolutionnaire, et les campagnes, fort inquiètes d'une détestable récolte, sont prises d'une panique incompréhensible. Tout le monde
C09nSCAT10!l DES BIENS DD CLERGÉ. 79
s'arme, se donne des chefs pour combattre des brigands que l'on ne vient jamais à bout de découvrir. Mais en même temps, et c'était là ce que voulaient les auteurs de la panique, des comités se forment partout qui renversent ou annulent complètement les anciennes municipalités et toutes les autorités existantes; qui s'emparent de l'administration, du commandement de la force armée, procèdent à des enquêtes, des informations, des arrestations. Cette foule de gens de toutes espèces qui avaient pris les armes dans le plus grand désordre pour combattre des brigands imaginaires, pille et dévaste les châteaux, et commet de nombreux assassinats. Les comités qui se sont mis euxmêmes à la place des autorités, sous prétexte de veiller à la sûreté des citoyens, font des perquisitions et des arrestations nombreuses : sous prétexte de complot contre la nation, ils jettent en prison certaines personnes suspectes d'attachement à l'ancien régime ; ils prétendent que c'est pour leur sûreté, mais il leur arrive plus d'une fois de surexciter ainsi les passions de la populace, et de lui laisser immoler ses victimes (i).
La révolution du ii juillet fut ainsi étendue de Paris à toute la France. On ne sait encore à qui attribuer positivement la conception et l'exécution d'un pareil plan. Ses véritables auteurs n'avaient garde de s'en vanter sur le moment, car il fallait absolument pour les besoins de la cause que le mouvement eût été spontané. Plus tard lorsqu'ils se virent débordés, et menacés par leur propre armée, ils furent encore moins disposés à se proclamer les auteurs peu scrupuleux d'un mouvement qui avait déjà tourné contre eux. On a répété souvent que Mirabeau en était l'auteur; il s'en est défendu , ce qui ne prouve rien, vu le caractère du personnage (2). Malouet dans ses mémoires accuse positivement Duport, Menou, Beauhamais, d'Aiguillon d'avoir organisé cette affreuse panique, et payé les faux courriers avec l'argent du duc d'Orléans. Il a entendu Adrien Duport s'écrier peu de temps après ces événements : a La terreur,
(1) U ne faot pas oablieT qae Foulon et Bertliler furent arrêtés par des comités qoi s^étaient créés eux-mêmes , et lancés par eux au mUieu d'une pofttlace qii*0D avait eu grand soin d'exciter au meurtre.
(2) Mirabeau eât élé encore plus gêné dans ses relations avec la oour si on mit eu à loi reprocher de son propre aveu une pareille complicité. Peutêtre n'a-t-il pas été un des principaux organisateurs de cette panique , mais il est difficile de croire qu*U n'y ait point participé.
la terreur, comme il est malheureux qu'on l'ait rendue nécessaire ! n Cette fraction de l'Assemblée croyait venir à bout de la résistance des nobles en leur prouvant qu'ils étaient comme perdus au milieu de populations affolées, et disposées à se servir contre eux des armes qu'elles avaient prises pour résister à des brigands imaginaires.
Si l'on ne peut que soupçonner les noms de ceux qui ont ainsi épouvanté la France entière, tout le monde est d'accord pour reconnaître que {tout a été préparé et combiné à l'avance. On ne peut évidemment attribuer à un simple hasard la présence simultanée sur toutes les routes de ces nombreux courriers qui répétaient tous la même fable.
Partoutelle fut prise ausérieux. Ainsi, par exemple, à Mamers dans le Maine, deux courriers amvent tout à coup, le 23 juillet, et rapportent avec effroi que cinq ou six mille brigands envahissent le pays, que Nogent et La Ferté-Bernard ont été pillés, et que la horde dévastatrice n'est plus qu'à trois quarts de lieue. On répand également le bruit que quinze mille brigands ont pillé la ville du Mans; et la population est tellement affolée de terreur que la journée du â3 juillet est restée longtemps ce* lèbre dans le bas Maine sous le nom du jeudi fou (i). Les populations soulevées par ces beaux contes se livrèrent à des excès de toutes sortes.
Il en fut de môme en Alsace, à l'autre extrémité de la France, SI Gucbwiller, le chapitre et le château du prince abbé de Murbach furent pillés ; plusieurs châteaux dévastés , le greffe du bailliage de Landser détruit. Dans le Sundgau, les juifs furent pillés et horriblement maltraités. La ville de Soultz par son énergie fit reculer une bande de trois mille paysans. Mais les belles forêts de ce pays furent dévastées et les gardes menacés de mort s'ils osaient faire la moindre opposition aux pillards.
Moins d'un mois après cette jacquerie les syndics des municipalités, qui l'avaient laissée faire, rédigeaient un code pratique à l'usage des campagnes. En voici quelques articles :
l"" Les municipalités ont un pouvoir absolu quant à l'administration des communautés ou paroisses.
2"" Il ne faut plus payer les impositions au roi.
3° Tout créancier doit perdre sa dette active.
(i) Dom Piolin, Hisfoire de V Église du Mans pendant la Révolution.
4* Les juifs sont payés par les titres qu'on leur a pris.
5* It faut les chasser tous de la province.
6* On ne doit plus rien aux seigneurs.
7"* On n'a plus besoin de juges, chaque municipalité étant le juge naturel des habitants de son territoire (i).
En Normandie, et dans le nord de la France, on se livrait surtout au pillage des blés ; on maltraitait, on assommait les marchands, et toutes les personnes suspectes sous prétexte d'accaparement. Au bout de trois ou quatre jours d'attente Taine , il fallut bien reconnaître qu'il n'y avait pas de brigands ; mais beaucoup de ceux qui s'étaient armés pour les combattre se conduisirent en vrais brigands. Les pliis honnêtes et les moins déraisonnables crurent partout voir des accapareurs, et les traitèrent en vrais seigneurs féodaux.
Les lettres particulières renferment de curieux détails sur cette crise. Les commissaires des états du Dauphiné écrivaient à des députés :
«... Messieurs, vous êtes dcjà prévenus des désastres affreux qui affligent cette province, le tableau en devient de plus en plus effrayant, on ne saurait en calculer les suites. Un grand nombre de châteaux a déjà été Hvré aux flammes et au pillage, et les incursiotis se portent sur éamainms particulières. Les propriétés de tous genres sont menacées d'u7i kmkrersement proc^tn. Les brigands répandus dans les campagnes supputent des ordres du roi d'après lesquels ils se disetit autorisés à ré' UAlir VégMté dans les fortunes ; en conséquence ils font croire à une grande partie des habitants de ces campagnes qu'en pillant, ravageant, incendiant^ ils opèrent le bien public. Nous voyons arriver à diaque instant des courriers de toutes les parties de la province qui Tiennent réclamer le secours des forces militaires. Mais outre que le Dauphiné ne fut jamais plus dépourvu de troupes qu'il l'est dans ce moment, le peuple se soulève et s'oppose à l'activité de celles qu'on ▼eut mettre en mouvement. Il menace d'assassiner les citoyens braves et honnêtes qui voudraient se joindre aux divers détachements de troupes qu'on se propose d'envoyer dans les lieux où leur présence serait absolument nécessaire. Enfin, messieurs, nous sommes dans ttoe crise terrible, notre position particulière est surtout effroyable.
ii; M. Véron-RcTille, Histoire de la Révolution dans le département da Bnl'Uin.
VOUS sentez combien il est urgent que vous veniez à notre aide pour garantir la province d'une entière dévastation (1).
Aux environs de Lyon d'horribles excès furent commis; Téchevin Imbert Colomès, de l'avis des électeurs de la sénéchaussée de Lyon^ qui s'étaient provisoirement emparés de certaines attributions du pouvoir, comme ceux de Paris, envoya dans les campagnes des détachements de gardes nationales pour essayer de rétablir l'ordre. Un rapport fut envoyé au comité des recherches. Le détachement sauva la chartreuse de Saleth, qui avait été pillée et que les bandits allaient incendier. Il fut obligé de livrer un assez long combat, à la suite duquel il fit vingt et un prisonniers; quelques-uns d'entre eux, dit le rapport, étaient nantis de poison. Ce fait est affirmé plusieurs fois. Les gardes nationaux trouvèrent le château de Yarenas pillé et brûlé : ils attaquèrent pendant la nuit le château de Ferrières, occupé par une bande de soixante brigands, qui fit feu sur eux et se dispersa dans l'obscurité ; ils purent néanmoins en arrêter un certain nombre , et poursuivirent le reste jusqu'à Saint-Chef et Crémieux. Ceci se passait dans les derniers jours du mois de juillet.
C'était partout la même chose : une chanoinesse de Remiremont écrivait le 27 août à une de ses amies de Paris que les environs de Kemiremont étaient saccagés , et de faux placards affichés partout. On disait aux paysans que le roi les autorisait à piller les châteaux. Ce conte odieux avait été répété dans une foule de localités. Nous en retrouvons encore la preuve dans une lettre du vicomte de Carbonnières, également remise au comité des recherches. Pendant dix heures il a été le prisonnier de deux cent cinquante insurgés, qui ont exigé la remise de ses titres et brûlé tous ses meubles.
«... Mais ce ([u'il y a de plus étrange, c'est que ce soient les vassaux des terres, et que ces malheureux a'oient fermement agir au twm du roi; ils montraient beaucoup de douleur vis-à-vis d'un aussi bon seigneur que des ordres impératifs y forçassent, mais qu'ils avaient eu des avis que Sa Majesté le voulait ainsi; sept ou huit autres châteaux du voisinage ont eu des traitements égaux, tous par leurs vassaux et tous croyant agir par ordre du roi... »
(1) Cette lettre du 3 août 1789 est aux archives du cuinité des rapports.
COriFISCATIOlf DES BIENS DU CLERGÉ. 83
Le marquis de Rennepont, seigneur de Roches et Bettaincourt près Joinville en Champagne , vit le 2i juillet son château des Roches envahi par une bande très-nombreuse de paysans qui le sommèrent de leur céder, d'abord une partie , puis la totalité de ses bois, en le menaçant, s'il refusait, de les détruire par la hache et le feu. Un ancien procès avait adjugé ces biens à la famille du marquis, et le domaine lui avait été compté en conséquence. Les paysans pendant toute une nuit le tinrent bloqué dans son château , puis enfin allèrent chercher un notaire pour dresser l'acte de cession auquel le propriétaire fut contraint d'acquiescer. Le lendemain il alla protester à Joinville, mais aucun huissier n'osa signifier sa protestation à ceux qui lui avaient ainsi arraché par violence sa signature. Il se plaignit au comité des rapports, qui le 13 septembre ordonna à la municipalité de Chaumont de prêter main forte au juge criminel pour instruire l'affaire. Les extorsions de ce genre furent très-nombreuses ; au lieu de saccager un chftteau et de briser des meubles, ce qui ne valait aux factieux que le plaisir de détruire , certaines fortes tètes de village persuadaient au paysan qu'il valait bien mieux faire consentir par le propriétaire, le couteau sur la gorge , la cession de certains biens à la commune , ou lui faire souscrire un billet pour une somme assez ronde. La haine pour le système féodal et la joie d'être libre se traduisirent de cette manière bien plus souvent qu'on ne pense , et les comités reçurent à ce sujet de nombreux rapports, qui n'étaient pas de nature à faire envisager sous un aspect poétique l'effervescence révolutionnaire de certains pays.
Les environs de Paris furent naturellement attristés par des âcènes déplorables. A Saint-Germain-en-Laye, le 18 juillet, un malheureux nommé Sauvage fut égorgé sous prétexte d'accaparement, et sa tête promenée au bout d'une pique. La députation envoyée par l'Assemblée pour apaiser les perturbateurs ne put réussir à le sauver, et faillit m(>me être mise à la lanterne. Elle fut plus heureuse à Poissy, où les députés conjurèrent le peuple à genoux de laisser la vie à un malheureux nommé Thomassin, qui avait déjà la corde au cou. Une haran- ;^e de l'évéque de Chartres le sauva (i).
Que faisait l'Assemblée devant toutes ces horreurs? Ses me-
(t) Mémoires de Baillu.
neurs considéraient avec un grand sang-froid cette explosion qu'ils avaient soigneusement préparée et dont ils n'avaient pas prévu tous les odieux résultats , mais qu'ils croyaient devoir assurer leur triomphe à tout jamais; car ils comptaient bien que la noblesse, cruellement châtiée de son opposition, accourrait tout éperdue se mettre à leur discrétion en les priant humblement de la protéger. Us s'imaginaient vainement que les masses populaires rentreraient dans l'ordre dès qu'ils le voudraient. Des députés qui voulaient la révolution pure de tout excès, et poursuivaient l'établissement de la monarchie constitutionnelle, s'étonnèrent et s'indignèrent. Lally-Tollendal proposa le 20 juillet une proclamation destinée à éclairer le peuple. Bien qu'elle fût extrêmement modérée, elle souleva l'indignation de Robespierre etdeBuzot: «On ne pouvait, dit Robespierre^ blâmer ceux qui s'étaient soulevés pour repousser une conspiration horrible dirigée contre la nation. » Le projet de Lally fut rejeté. Lafayette prétendit avoir pris des mesures infaillibles pour rétablir la tranquillité. Lally s'écria : « Je décharge ma conscience des malheurs qui vont résulter de votre refus, et je me lave les mains du sang qui pourra couler. »
Ses appréhensions étaient trop bien fondées, puisque le surlendemain Lafayette, malgré les mesures qu'il avait prises, voyait égorger sous ses yeux Foulon et Berthier. Mais la gauche de l'Assemblée assistait à tous ces meurtres avec une horrible indifférence, et il ne lui entrait pas dans la tôte que les fureurs populaires pussent jamais se tourner contre elle. D'après Mirabeau, il ne fallait pas s'émouvoir autrement de ces assassinats.
a II faut, disait-il, des victimes aux nations, on doit s'endurcir aux malheurs particuliers, et l'on n'est citoyen qu'à ce prix. » Sur l'avis donné par Gouy d'Arcy qu'on dressait une liste de proscription de soixante noms parmi lesquels se trouvaient des députés, l'Assemblée vota une pâle et insignifiante adresse (i).
(1) Bailly, le matin même du 22 juillet, atait fait rendre aux électeurs réunis à Thôlel de rille, un décret d'aprèa lequel on devait conduire à Tabbaye « ... les personnes soupçonnées du crime de lèse-nation arrêtées et 8ai«ies
par la clameur publique » C'était , disait-on, dans le but d*empècher la
[lopulace d'égorger immédiatement les malheureux qu^elle pour^uifalt : on lui donnerait satisfaction en les emprisonnant , et on laisserait se passer ainsi son premier moment de fureur. Bailly, Ionique Berthier lui fut amené, essaya pour le sauver d'user de ce moyen , on sait avec quel succès! Pendant la
Elle confia provisoirement au Ghfttelet le droit de juger les accusés du crime de lèse-nation. Pour rétablir l'ordre et veiller à la sûreté générale^ elle créa un comité des rapports et un comité des recherches, qui se mêlèrent à la fois d'administration^ de justice, et de police, correspondirent avec toutes les autorités, reçurent les rapports, les dénonciations des autorités constituées et des simples particuliers. Le comité des recherches était institué pour recevoir les dénonciations contre les agents civils et militaires et les conseillers du roi entrés dans la prétendue conspiration du 14 juillet. « Le calme ne se rétablira point, disait Rewbell, tant que le peuple verra que l'Assemblée refuse de punir les grands coupables qui ont médité sa ruine ; il croira que nous voulons le livrer à la vengeance de ses ennemis, et, devenu furieux, il se fera lui-même justice. » Ainsi l'on s'occupait bien moins de punir les pillards et les assassins que de persécuter des adversaires politiques menacés déjà dans leur vie et dans leurs biens (i). Par ces comités, l'Assemblée s'empara en réalité du pouvoir exécutif, et àfcôté du gouvernement qui fonctionnait officiellement elle en installa un second , à demi caché, irresponsable, agissant généralement dans l'ombre , détruisant auprès des autorités diverses l'influence morale du premier, et permettant seulement au véritable pouvoir exécutif
r^olation ce fut la mode d'envoyer les gens en prison pot/ r leur sûreté : senleiDeot la populace les égorgeait pendant le trajet !
Après les meurtres de Foulon et de Bertliier, Lafayette voulut donner sa démission de commandant de la garJe nationale. Bailty Ten détourna , et il fut convenu quUl la donnerait pour faire connaître sou méconlenlomont , et la reprendrait sur les instances qu^on ne manquerait pas de lui faire. Cette comédie fut jouée avec peu de succèi, car si le peuple fit de belles promesses à Lafayette pour lui faire reprendre sa démission , la tranquillité publique n'en fut pas plus assurée.
(l)Si la France en 93 a été soumise au plus épouvantable régime par les jacobins, il faut reconnaître que des révolutionnaires plus modérés leur avaient sans le savoir frayé le cliemin. En 89, au lieu de s'indigner des meurtres de Foulon , de Bertbier et de plusieurs autres , ils en tiraient prétexte pour persécuter ceux que la populace menaçait du mente sort. On pérorait contre les conspirateurs du 14 juillet, comme plus tard contre les conspirateurs du 10 août, qui n*étaient autres que Louis XVl et ses défenseurs , et oft continuera à accuser les victimes. Pour justifier le tribunal révolutionnaire Danton dira impudemment que si Ton veut emjiécber le peuple de re-
Booveler les massacres de septembre, il faut juger et exécuter les prétendus
(onsfiirateurs. Dès 89 on voit poindre ce système.
de s'occuper des affaires dont il ne lui plaisait pas de se mêler. Les comités, étant une émanation de l'Assemblée , auraient eu une grande force pour rétablir l'ordre s'ils avaient voulu sincèrement y travailler; mais, comme l'Assemblée elle-même, ils n'osaient ni réprimer ni même blftmer sévèrement les actes coupables commis au nom delà révolution, et évitaient soigneusement toute responsabilité désagréable. Ils annulaient l'autorité du roi et des ministres, et ne savaient point, par compensation, prendre le pouvoir d'une main ferme. Ils ne montrèrent d'énergie que pour persécuter le clergé (i).
Le comité des recherches s'attribua les pouvoirs les plus illimités; le moindre prétexte lui suffisait pour faire des perquisitions, saisir les correspondances. Il ne respectait même pas la liberté individuelle : sur un mandat signé Voidel et Cochon, on faisait des arrestations non-seulement à Paris, mais dans toute la France {¥). La proclamation anodine de l'Assemblée ne calma nullement la populace. Elle continua à s'agiter, à piller et à commettre toutes sortis de violences. Le 3 août elle égorgeait Châtel, lieutenant du maire de Saint-Denis. Le même jour le comité des rapports faisait à l'Assemblée les communications suivantes :
« Les propriétés, de qaelque nature qu'elles soient, sont la proie du plus coupable brigandage : de tous côtés les châteaux sont brûles, les couvents détruits, les fermes abandonnées au pillage : les impôts, les redevances seigneuriales tout est détruit, les lois sont sans force, les magistrats sans autorité, la justice n'est plus qu'un fantôme qu'on cherche inutilement dans les tribunaux. »
(1) Yolncy fit établir le comité des rapports, Duport le comité des recherches. Sur ce dernier comité, voir l'Appendice n° 1.
(2) Sur un ordre du comité des recherches si^né Voidel et Cochon, un nommé Rambouillet, se disant aide- msjor du bataillon Saint-Magloire de la garde nationale de Paris, vint à Limoges , montra son mandat et demanda h la garde nationale de ceUe ville de lui fournir un détachement pour procéder à l'arreslation de madame de Jumilhac, qui demeurait à douze lieues de Limoges. H déclara qu'il saurait pourvoir aux besoins de cette troupe. Le détachement lui fut fourni le IQ juillet. Mais plus tard plusieurs officiers de la garde nationale de Limoges écrivirent à BaOly pour qu^on leur tint compte d'une somme de 123 livres quMls avaient déboursée pour cette expédition. Bailly envoya leur réclamation au comité qui avait des fonds à sadisp«>sition.
Pour le règlement du comité, wa ressources pécuniaires et leur emploi, voir TAppendicen^ 1.
Dans le Màconnaîs et le Beaujolais soixante-douze châteaux avaient été brûlés. Les attroupements se reformaient toujours, même lorsque la force armée était pan^enue une fois à les dissiper. Le désordre était à son comble dans toute la France. Baîlly disait c qu'un moteur invisible semait à propos les fausses nouvelles, les craintes, les défiances pour perpétuer le trouble.» A Paris on venait annoncer qu'on avait vu des bandes de brigands à Montrouge, que huit cents hommes armés montaient les Champs-Elysées pour égorger sans doute les patriotes, etc. y etc.
Il semblait que l'abolition des droits féodaux, votée d'enthoustisme pendant la nuit du 4 août, aurait dû arrêter tous ces désordres, n n'en fut rien. On en avait complètement aboli un trèsgrand nombre, et tous les autres avaient été déclarés rachotables. Les populations ne surent pas ou ne voulurent pas faire cette distinction, et dans une multitude de localités elles refusèrent de payer tous les impôts. L'abolition immédiate du droit de chasse eut aussi des conséquences déplorables. Des esprits prudents les avaient prévues, et dans l'intérêt de la sécurité publique ils auraient voulu qu'on prit certaines dispositions transitoires. On n'en tint aucun compte, on ne prit aucune précaution, et toutes les propriétés furent envahies par des bandes d'hommes armés, qui, sous prétexte de se livrer au plaisir de la chasse, jadis réservé aux seigneurs, dévastèrent les récoltes et commirent très-souvent des actes du plus odieux brigandage.
On continua toujours à s'emparer de force des titres et à les brûler, à saccager les châteaux, et souvent même à assassiner leurs propriétaires. Dans le Languedoc notamment il se passa des scènes épouvantables. M"»* de Barras, près d'accoucher, vit couper son mari en morceaux. Dans le Maine, le comte de Montesson et M. Bureau de Boullée, son beau-père furent égorgés dans la ville de Ballon, sous prétexte d'accaparement , et leurs têtes promenées au bout d'une pique par les assassins. Heureusement cinq de ces misérables furent arrêtés, et trois d'entre eux condamnés à mort. Le comte de Falconnaire, vieillard impotent, vit son château envahi par des factieux, qui allumèrent un bûcher, y jetèrent tous ses titres, le mirent dessus et lui brûlèrent les pieds. Il en mourut peu de temps après. Deux de ses meurtriers furent exécutés à Alençon; mais on ne sau-
rait se faire une idée de la colère que des condamnations aussi justes excitaient non-seulement chez les révolutionnaires violents, mais encore chez les modérés. En Franche-Comté , ftp' de Watteville fut forcée, la hache au-dessus de sa tête, de faire l'abandon de ses titres ; la princesse de Listenais dut faire la même renonciation : on lui avait mis une fourche sur le cou, et ses deux filles étaient évanouies à ses pieds. Le comte de Montessu et sa femme eurent pendant trois heures le pistolet sur la gorge, et furent jetés dans un étang. Le baron de Montjustin resta suspendu pendant une heure.dans un puits, entendant ses tourmenteurs délibérer s'ils devaient le laisser tomber au fond, ou lui faire subir une mort encore plus cruelle. Ces crimes restèrent impunis pour la plupart. Cependant des exemples étaient nécessaires. On s'obstina tout d'abord à soutenir que ces attentats étaient uniquement l'effet d'un premier mouvement d'effervescence, mais l'ordre ne se rétablit point, et des bandes armées continuèrent à piller et à assassiner pendant tout le reste de l'année 1789 et le commencement de 1790.
Le major de Belzunce fut assassiné à Caen , le i2 août, dans une émeute, et l'on vit des scélérats couper des morceaux de son cadavre , les uns pour en faire un horrible trophée , les autres pour s'en repaître. Bien qu'il y ait eu dans l'histoire de la révolution des actes de cannibalisme parfaitement prouvés (1), on est naturellement porté à croire qu'ils ont dû seulement se produire au plus fort de la terreur, lorsque la guerre étrangère et la guerre civile avaient déjà surexcité toutes les passions ; il n'entre point aisément dans l'esprit que de telles abominations aient pu se passer au début de la révolution, quelques jours après la glorieuse nuit du 4 août ! Malheureusement le fait existe , nous en avons trouvé la preuve irrécusable dans la procédure qui fut dirigée contre les coupables, et dont les pièces ont passé sous nos yeux (2).
Nous donnerons simplement la partie la plus importante des interrogatoires. Le principal coupable s'appelait Pierre
(1) Notamment celui dont M. Guilliii de Poloymicux fui Ticlime en 1791. (Voir tome II, chap. i\.]
(2) Cette procédure fut envoyc^c au comité des reclicrcbcs ; elle est restée dans ses archives.
COrfFISCATION DES BIENS DU CLERGÉ. 80
HébéTt, journalier, Agé de soixante ans, habitant la paroisse de Mottot. Le 1â août, jour de l'assassinat de M. de Belzunce, il était au milieu de la foule.
«... A répondu qu'il vint au carrefour de Saint-Pierre, où il vit un cadavre qu'on lui dit être celui de M. le vicomte de Belzunce, qu'il sVn approcha, et qu'il demanda à ceux qui l'environnaient la permission de couper un morceau de la chair du cadavre ; que sur la réponse qui lui fut faite qu'il pouvait en prendre, il coupa à une des cuisses environ un quarteron, dont il donna partie à quelques particuliers qui M en demandaient :
« A lui demande par quel motif il s'est porté à cet acte d'inhumanité. »
« A répondu qu'ayant été informé par le bruit public que M. de Belzunce avait formé des projets destructeurs contre la ville, il regardait comme une fête sa destruction, et qu'en agissant ainsi il ne rrojait pas manquer à qui que ce soit; il ajoute au surplus qu'il avait ba quelques coups et qu'il était gris... »
« A lui demandé ce qu'il fît de la chair qui restait. »
« A répondu qu'il se rendit chez le nommé Pelpellc, boulanger, paroisse Saint-Nicolas, gw'i/ y fit ctiire le morceau de chair, et qu ensuite Use rendit chez la veuve Lafurge, où il le mangea. »
Dans un second interrogatoire, il déclare que des factionnaires étaient placés près du cada>Te; mais ce n'était plus qu'un tronc mutilé, la tête, les bras, les pieds étaient coupés, et le corps ouvert! Il avoua encore en avoir distribué des morceaux k d'autres gens de son espèce (I),
Le boulanger Pelpelle déposa que le morceau de chair était c gros de trois quarterons » ; Hébert était venu lui demander d*un air fort tranquille de faire cuire cette viande à son feu : ne se doutant de rien , il le lui permit , mais un rassemblement se forma autour de sa boutique; il apprit quel était l'homme qu'il avait reçu et le chassa avec indignation. Nous avons vu plus haut que le cannibale n'eut garde d'oublier son morceau, et qu'il alla le manger ailleurs.
Une nommée Joséphine Richer, femme Sasson, Agée de quarante-huit ans, sage-femme de profession, fut également arrêtée
(1) Ces « parUcaliers « ne sont pas tombéâ sous la main de la justice. Qa*on se figure autour de ce cailavre horriblement mutilé tous ces chacals k fsnre humaioe , se partageant ses lambeaux !
90 CONSTlTUTtOM CIVILE DU CLERGÉ.
pour avoir pris des morceaux du corps de M. de Belzunce : la justice trouva chez elle, dans un bocal d'esprit-de-vin , une oreille et un morceau de chair! Elle avait joué un rôle dans l'émeute et excité au meurtre. Pour se défendre , elle soutint qu'elle avait gardé par respect ces lambeaux humains dans de l'esprit-de-vin , qu'elle ne croyait pas commettre un crime, « puisqu'on embaume ainsi les rois ».
Ces misérables furent retenus en prison ; mais on s'intéressait à eux ! on ne voulait pas que le meurtre de M. de Belzunce fût puni. Le comité des recherches fit des démarches auprès du garde des sceaux pour arrêter en leur faveur le cours de la justice. L'archevêque de Bordeaux, alors garde des sceaux , fut réduit à se justifier devant Palasne Champeaux, alors président du comité des recherches, qui voulait faire mettre en liberté ces deux scélérats. «... Vous paraissez désirer, écrivit le ministre , qu'on rende la liberté aux prévenus punis par une longue détention, et vous croyez la mort de Belzunce liée à des circonstances qu'il serait peut-être bon de faire oublier. » II lui déclara nettement que tel n'était pas son avis; que de pareils forfaits ne devaient pas rester impunis. Il envoya au comité les interrogatoires des prévenus en le priant de les lire et de s'édifier ainsi sur leur compte. Nous ne croyons pas que le comité ait insisté. Si la gauche de l'Assemblée contenait Robespierre et quelques futurs terroristes, elle était en grande majorité composée d'hommes qui devaient être dégoûtés et effrayés devant de pareilles abominations. Mais ils avaient vanté sur tous les tons la douceur et la vertu du peuple; leur siège était fait, la leçon fut perdue pour eux. Ils ne songèrent qu'à jeter un voile sur ces crimes, à protéger leurs auteurs, et à traiter de calomniateurs et de conspirateurs ceux qui osaient en rappeler le souvenir. Il ne faut pas oublier que pendant ce temps-là on poursuivait avec beaucoup de rigueur pour des conspirations chimériques des personnes soupçonnées d'être hostiles à la révolution !
Le comité des recherches semblait avoir pour principe d'assurer l'impunité à tous ceux qui avaient pillé ou assassiné depuis le ii juillet. A peu près à la même époque, il intercédait auprès du garde des sceaux en faveur d'un individu qui, pour avoir fait ouvrir de force les portes d'un magasin de blé, avait été condamné à neuf ans de bannissement par jugement
prévôtal. Le ministre répondit qu'il ne pouvait y consentir parce que c ce serait ôter à la justice le peu de force et d'activité qui lui restent o . L'indulgence excessive, on peut presque dire la faveur qu'une partie de l'Assemblée accordait aux pillards et aux assassins fut bientôt connue de tout le monde , et il en résulta les plus tristes conséquences. De toutes parts on demandait comme une chose due, et avec une insolence véritable» la mise en liberté pure et simple des plus grands coupables (i). Tel était le résultat des tirades de certains députés en faveur des pillards. Robespierre surtout se distinguait par son ardeur à trouver des conspirateurs parmi ceux qui avaient été pillés et incendiés, et à demander leur mise en jugement.
D'horribles excès furent commis dans le Sarladois et dans le Périgord, où les paysans avaient été soulevés au moyen des contes ies plus absurdes. On leur avait dit que le roi, en sabots et en habits de paysan, s'était présenté à l'église dans le banc d'un seigneur qui l'avait chassé honteusement, et que pour ce motif le roi ordonnait à tous ses sujets du tiers de brûler les bancs seigneuriaux, ainsi que les titres, et qu'il donnait quittance générale de toutes les rentes seigneuriales (2).
(1) 5oas avons reironvé aux archives du comité des rapports une curieuse pétition do corps électoral de la Guerche , près de Cliftteao-Gontier, en fareor de quatre paysans qui ayaient pillé le chartrier du chAteau d'Haute- TîDe. On pourrait soupçonner ceax qui l'ont rédigée d^avoir été les complices des quatre condamnés.
Les auteurs de cette supplique commencent par adresser les plus grossières i^ores à celui qui a été pillé', le sieur de la Rattrie, et à lancer contre lui les caloamies les plus odieuses et les plus inTraisemblables. C*est lui , le Tdé , llnoendié, qui est le vrai coupable! Une femme alliée de sa famille « a pu se repaître du souhait cannibale de voir exterminer toute la nation citoyenne, et de contempler avec une Joie féroce la trace de ses pas imprimée dans le sang des citoyens cultivateurs m. Les paysans condamnés ont été entraînés par force : le propriétaire volé est Tauteur d*un véritable guetapens : Il a iût préparer des fagots et brûler d'autres papiers à la place de ses titres : U a voulu , disent-ils, « jouer cette dangereuse comédie afin de les incriminer auprès de l'Assemblée nationale , et afin peut-être d'exciter les dloyens à s'égorger,... Parce que le seigneur d'Hauteville aura eu l'adresse, et probaMefoent de bonnes raisons de faire exécuter le simulacre de Vincendie de son chartrier, faudra-t-il que quatre cultivateurs utiles périssent , que leurs familles soient ruinées, dispersées, et meurent de misère? » 11 est dUlidle de poosser l'impudence plus loin.
(7) Comité des rapports.
a 11 est des boute-feux écrivait-on au comité des rapports, qui dans certaines paroisses osent faire croire au paysan que le roi et l'Assemblée ont proscrit les nobles, prêtres, et seigneurs, et qu*il y a GOO livres de pension de récompense pour celvd qui en Utera un ; en d'autres lieux, que la loi martiale consiste de trois seigneurs ou nobles en tuer un, de trois prêtres, un... »
Aussi les paysans brûlaient tous les titres féodaux, et dressaient des potences devant les châteaux, pour y attacher et le censitaire qui payerait sa rente, et le seigneur qui oserait la recevoir! Ils s'autorisaient des décrets du 4 août pour refuser de payer aucun impôt. Le 29 novembre, M. de Bars, propriétaire du chftteau de Faurie, près Sarlat, reçut la visite d'une bande d'insui^és qui saccagea tout chez lui , et le contraignit à faire donation d'un moulin et d'un pré d'environ six mille livres à un meunier qui était à leur tête, et à leur payer au moins quatre mille livres en rentes et quittances d'arrérages. M. de Bars se réfugia à Sarlat, et porta plainte : trois des meneurs furent arrêtés et emprisonnés dans cette ville. Les pillards et les révolutionnaires qui les excitaient en furent exaspérés : poursuivi par des assassins, M. de Bai*s fut obligé de se sauver de Sarlat. A Salagnac il fut saisi par une bande de quarante hommes qui l'enfermèrent dans un cachot, où il passa toute la nuit, s'attendant à être pendu le lendemain matin. Les brigands sonnèrent le tocsin dans quinze paroisses, et réunirent ainsi plus de six cents hommes à Salagnac. Ils traînèrent leur prisonnier dans la boue, et l'accablèrent d'insultes et de coups. La garde nalionale de Sarlat fit une tentative pour le délivrer, mais jugea ensuite plus prudent de parlementer. Les chefs de la bande déclarèrent qu'ils tueraient sans pitié M. de Bars, si on ne relâchait pas les trois prisonniers. La garde nationale ne jugea pas à propos d'employer la force, et consentit à l'échange.
Les officiers municipaux de Milhau, en Rouergue, écrivaient le 6 décembre i789, au comité des rapports.
«... Dans des temps où l'indépendance assure l'impunité, et où les ressentiments particuliers ne daignent pas môme se couvrir d'aucun prétexte, on a pu, abusant des décrets de l'Assemblée, persuader à des gens simples et avides qu'ils pourraient prévenir le terme flxé pour l'abolition des redevances, ou le redressement de leurs griefs ;
de là des renonciations extorquées à main armée des réclamations à force ouverte d'usurpations prétendues; de malheureux propriétaires chassés de leurs héritages... Dans ces petites communautés les juges sont éloignés et Ton n'ose y recourir, les conseils sans autorité ; les propriétaires riches ou accrédités sont devenus odieux ou suspects; il n existe de force que pour nuire, elle est nulle pour réprimer.., 9
Cet état de choses dura jusqu'en 1790 : le 19 janvier le comte de Toucbebœuf-Clermont vit son château de Peyrille envahi par une bande de furieux, ses meubles saccagés, ses titres brûlés. Ils le forcèrent de leur accorder quittance de tous les arrérages qui lui étaient dus, avec restitution des rentes perçues depuis six ans. Us ne se tinrent pas encore pour satisfaits, et exigèrent ensuite le remboursement des rentes perçues depuis vingt-neuf ans! Ils voulaient encore que le remboursement leur fût fait immédiatement. Le comte et son fils se sauvèrent la nuit, et se réfugièrent à Cahors. Quatre jours après le château de Besse, aux environs de Sarlat, qui appartenait également tu comte de Toucheboeuf, était saccagé comme celui de PeyriDe.
De nombreux propriétaires furent victimes de semblables extorsions : très-souvent les pillards exigeaient, le couteau sur la gorge , qu'on leur rendit l'équivalent des rentes qu'ils avaient payées depuis plusieurs années. Des communes qui étaient en procès avec des propriétaires vinrent chez eux leur voler leurs titres à main armée!
En janvier 1790 les populations de plusieurs provinces n'étaient pas encore calmées; le comité des rapports reçut une liste de châteaux dévastés dans le Quercy et le Périgord ; certains chefs de la garde nationale paraissaient s'entendre parfaitement avec les brigands. Le comité ne voulut pas s'occuper lui-même de toutes ces affaires, et répondit à ceux qui l'en pressaient qu'il fallait attendre le résultat des poursuites commencées par le parlement de Bordeaux. Mais les anciens tribunaux n'avaient aucune autorité, et leur action était perpétuellement entravée.
Les forêts de l'État, celles du clergé , et très-souvent même celles des particuliers, étaient dévastées par des bandes armées qu'il était impossible d'arrêter. Les fonctionnaires de la mal-
94 COIfSTITUTIO:? CIYILB tu CLERGÉ.
trise des eaux et forêts de Paris envoyaient aux comités les rapports les plus graves (1). Le dég&t matériel était immense; mais Taudace et le nombre toujours croissant de ces dévastateurs armés étaient faits pour inspirer les plus vives inquiétudes.
Les hommes de lettres et les légistes qui dirigeaient alors le parti révolutionnaire avaient fait appel aux passions haineuses de la populace, pour renverser tous les ol^tacles qu'ils pourraient rencontrer. Pour le moment, ils paraissaient avoir remporté le plus éclatant triomphe : un soulèvement général avait renversé unej'partie des autorités anciennes , et celles qui subsistaient encore n'avaient môme plus assez de force pour remplir leur mission, en attendant que des autorités nouvelles créées par l'Assemblée vinssent les remplacer définitivement. L'impossibilité d'un coup d'État monarchique était devenue manifeste dès le premier moment : l'armée était si bien passée à la révolution que bien loin d'oser la lancer contre l'Assemblée, on redoutait souvent de s'en servir pour réprimer les plus infâmes brigandages. Les ofBciers hostiles à la révolution étaient sans influence sur leurs troupes, -souvent même maltraités et chassés par elles. Néanmoins les chefs du mouvement n'auraient pas même été en droit de s'écrier coinme Pyrrhus,, qu'ils étaient perdus s'ils remportaient encore une pareille victoire, car c'était leur victoire elle-même qui les perdait! Ils avaient déchatné des passions furieuses^ excité des haines et des appétits auxquels ils ne pouvaient donner une pâture sufflsante. Ils avaient cru se faire des instruments dociles de tous ces malheureux exaltés, de tous ces misérables qui cherchent dans les troubles publics l'occasion de satisfaire leurs passions ; et, sans le savoir, ils s'étaient mis eux-mêmes sous leur dépendance, jusqu'au moment où leurs véritables meneurs jugeraient opportun de les renverser.
Il fallait absolument calmer les passions furieuses soulevées au début de la révolution ; et les chefs du mouvement de 80 étaient les hommes les plus impropres à soutenir une politique d'apaisement. Beaucoup d'entre eux en reconnurent la nécessité au bout d'un certain temps ; mais ils n'eurent recours
(1] Les bois de Boulogne et de Vincenncs étaient saccagés par des malfaiteurs armés, ainsi (|ue toutes les chasses royales.
goufiscatioii des biens du clergé. 95
pour rétablir Tordre qu'à des procédés naïfs et maladroits. Ils furent assez imprudents et assez aveugles pour laisser se former à côté d'eux une puissance grossière, brutale, dirigée habilement par les hommes les plus dangereux. Elle sut d'abord se faire accepter par eux , à cause des insultes qu'elle prodiguait à leurs adversaires , et elle finit par exercer sur les décisions de l'Assemblée une influence aussi honteuse pour sa dignité que désastreuse pour le pays. Nous voulons parler du peuple des tribunes. Dès le début de la révolution on le vit prendre part aux débats par ses applaudissements et ses huées» traiiq>orter dans le local même des séances de l'Assemblée les vidences de langage , les vociférations des places publiques et des carrefours. Ces interrupteurs des tribunes, pendant la séance et au sortir de la séance, lançaient aux députés trop peu révolutionnaires des injures que les chefs de la gauche par re^iecl pour eux-mêmes n'auraient pas osé proférer, mais qu'ils étaient fort heureux d'entendre prodiguer par d'autres à leurs adversaires. II leur fallut bien vite compter avec ces tristes auxiliaires, faire des concessions de plus en plus grandes à leurs passions jusqu'au moment où ils durent se résigner à recevoir leurs insultes à leur tour. Mirabeau lui-même eut le temps d'en faire Texpérience (i). Plus tard certains constituants, membies de la Convention, durent payer cher leurs anciennes complaisances pour la populace des tribunes , devenue l'auxiliaire dévouée de leurs proscripteurs.
« La terreur, dont les républicains ne proclament la date qu'en 1793, dit Malouet (Mémoires, tome 1, p. 353), date pour tout homme impartial du 14 juillet, et je serais personnellement en droit de la faire remonter plus haut... La veille de la constitution des commu-
(1) Ko général les ëcriYains libéraux ont essayé de nier ou tout aumoin& de pallier la faiblesse et les complaisances des hommes de 89 pour le parti du désordre. M. de Pressensé a rompu arec cette tradition , et blâmé éloquem- DMBt leur coupable imprévoyance : ■ Pour aTolr touIu en faire leur instni- BMot (le peuple ) et rien de plus , les classes libérales devaient finir par se plier à ses impétueuses volootés, en intronisant le despotisme de la rue, qui est après tout le pire de tous et qui d'ailleurs ramène à l'autre. On applaudit an peuple qui prend et renrerse la Bastille. C^est le même cependant qui eatoorera la guillotine sur la place de la Révolution. Nous verrons que rémeute o^exerça jamais un plus impérieux ascendant que lorsque la questioD Ni^euse fut posée devant la représentation nationale... » (P. 38.)
nés en assemblée nationale^ nous étions^ au moment de la délibération^dans uneagitation extrême; je proposai à l' Assemblée d'examiner froidement et sans tumulte avant de former le décret de quel côté se trouverait la majorité, promettant que le parti de l'opposition; dont j'étais, s'y soumettrait et signerait l'arrêté comme unanime si nous étions dans la minorité. Nous étions sûrs du contraire, et dans un instant tous les Non se rangèrent de mon côté, au nombre de plus de trois cents. Pendant ce mouvement un homme de la taille et de la figure d'un portefaix, mais très-bien vêtu s'élance des galeries dans la salle, fond sur moi, me prend au collet en criant : m Tais-toi, mauvais citoyen ! » Mes collègues vinrent à mon secours, on appela la garde; l'homme disparut, mais la terreur se répandit dans la salle ; les menaces suivirent les députés opposants, et le lendemain nous ne fûmes que quatre-vingt dix. »
On ne fit absolument rien pour conjurer un danger aussi sérieux, a Ce n'est pas tout de découdre , disait Catherine de Médicis à Henri III, après le meurtre du duc de Guise, il faut savoir recoudre. » Les privilèges étaient abolis, l'égalité de tous les citoyens proclamée , de magnifiques résultats obtenus en fort peu de temps; mais il n'en était pas moins nécessaire de maintenir l'ordre dans la rue, comme autour de l'Assemblée. Il ne fallait pas, après avoir aboli les privilèges politiques, donner le privilège du désordre à un certain nombre d'individus, et en venir bientôt à leur donner pour, retraite les tribunes et les alentours de l'Assemblée. Les hommes honnêtes et paisibles qui avaient salué avec bonheur les premières réformes de la révolution ne formèrent bientôt plus, suivant l'expression de Malouet, qu'une foule craintive. Le désordre régnait partout, et l'Assemblée paraissait trouver mauvais qu'on s'en plaignit. Beaucoup de gens, qui ne désiraient nullement le retour des droits féodaux et des anciens abus, commençaient à regretter le temps où leurs propriétés étaient respectées, où le citoyen le plus obscur ne courait pas le risque d'être assassiné comme accapareur par quelques furieux. L'ordre matériel est le besoin le plus pressant, le plus impérieux de toute société policée; il n'y a pas de sacrifice auquel elle ne se résigne , afin d'y pourvoir : notre pays surtout a maintes fois affirmé ce besoin d'ordre matériel d'une manière trop éclatante pour qu'il soit permis de l'oublier. Bien que lés hommes de 89 n'eussent pas notre expérience sur ce point, le bon sens seul, et le spectacle qu'ils avaient
CO!fFlSCATI0N DES BIENS DU CLERGÉ. 97
SOUS les yeux aiu*aient dû les éclairer. Au lieu de satisfaire à cette exigence si légitime, ils traitèrent detrailres, de conspirateurs, d'ennemis de la révolution ceux qui regrettaient de l'ancien régime la tranquillité matérielle qu'il leur avait assurée : ils s'acharnèrent si bien après eux qu'ils rendirent les uns à la cause de la monarchie absolue et dégoûtèrent les autres de la révolution. [Is s'imaginaient naïvement n'avoir pas autre chose à redouter que le retour de l'ancien régime ! Trop souvent l'homme de lettres ou le légiste regardait, avec un sourire ironique sur les lèvres, la populace piller la maison de M. le comte ou de H. le chanoine, et restait tranquille dans son cabinet pour y aligner des phrases sur la douceur, les vertus du peuple, et les conspirations tramées contre lui. L'inquiétude allait tous les jours en croissant : ceux qui comptaient profiter du désordre se réjouissaient ouvertement. Parmi les honnêtes gens, les uns cherchaient à s'illusionner, les autres, bien qu'il leur fût impossible de prévoir tous les désastres futurs, attendaient avec one r^gnation passive, de tristes événements. Les journées des 5 et 6 octobre ne durent pas les rassurer (1)!