‹ Histoire de la constitution civile du clergé (1790-1801) (volume 4)Chapitre 33 sur 55 · LE SERMENT EM PE0YI5GB (SOITE · texte numérisé non relu

LE SERMENT EM PE0YI5GB (SOITE

d'électeurs n'étaient pas venus à ce scrutin , il fallut recommencer l'élection, et Marolles fut nommé I Talleyrand le sacra en même temps qu'Expilly : ces deux premiers évéques de TÉglise constitutionnelle étaient destinés à une fin misérable.

Ms' de Bourdeilles, l'évêque légitime de Soissons, avait été contraint de quitter son palais épiscopal. Il se retira au séminaire, d'où l'administration voulut encore le chasser. Le 25 février il fit paraître un mandement énergique contre Marolles; on ne garda plus alors aucune mesure. Nous avons trouvé dans une lettre d'un ancien maire de Soissons, nommé GouUiard, au comité des rapports, des détails curieux sur la situation religieuse de cette ville. Il se plaint beaucoup du parti de l'ancien évéque,

« Qui est formé, dit-il, de tous les chanoines de la ci-devant cathédrale, sauf un; tous les prêtres, hors deux ou trois curés (les frères des écoles chrétiennes sont aussi rebelles, et détournent leurs élèves de Tobéissance à la loi), plusieurs dévotes séduites, plusieurs maisons de Soissons et des premières, et encore de nouveaux convertis parmi les laïques, mais seulement en apparence, plus dangereux que ^es adversaires déclarés,» (en note) : Gens de loi et de pratique ; par- ^e de l'ancien bailliage est au tribunal de district... »

Viennent ensuite des injures contre les non- conformistes :

«.... Ce genre de dissensions ne serait que méprisable si M. de Bourdeilles s'était tenu éloigné de Soissons ; il y est revenu avant hier, il liabite la maison d'un chanoine. C'est là que se rallient les mécontents, c'est là que se préparent les actes schismatiques. C'est dans cette humble demeure que se forgent les foudres prêtes à être lancées contre l'évêque de ce département, contre le petit nombre d'ecclésiastiques qui ont fait le serment^ contre les coopérateurs de M. Marolles, contre les patriotes. »

M. de Bourdeiiles a mis la cathédrale en interdit, on ne va plus qu'aux chapelles a... On pense que le district devrait fermer ces chapelles au public. . . » Le district est ferme, mais le tribunal est faible ; plusieurs de ses membres , entre autres le commissaire du roi , ne sont point venus à l'installation de Marolles. La municipalité est à peu près de même «... La société des amis de la Constitution, de Soissons (c'est l'auteur de la lettre qui la pré-

104 CONSTITUTION CmiiB BU CLEKGÉ.

side), sera attentive à vous dénoncer tout ce qui méritera votre attention : elle est nécessaire pour suppléer le tribunal de dis* trict et la municipalité». L'Assemblée n'acceptait que trop fa* cilement de pareilles offres de service ; elle ne se doutait guère que dans quelques mois ces sociétés opprimeraient les corps administratifs et les tribunaux, et qu'elle serait même réduite à dénoncer leurs excès au pays sans être en état de les réprimer efficacement.

Bientôt M'' de Bourdeilles fut forcé de quitter Soissons , et la populace le poursuivit en faisant pleuvoir les pierres sur sa voiture. On avait fait courir mille bruits absurdes, mille calomnies sur son compte; on avait répandu dans le peuple qu'il avait donné cent écus pour faire assassiner Marolles.

Ce dernier avait été installé en triomphe et nommé tout de suite président des Jacobins de Soissons. Il laissa les autorités civiles persécuter les orthodoxes comme il leur plaisait, et s'occupa surtout à parader dans les fêtes et dans les banquets civiques, qu'il affectionnait particulièrement.

A peine Marolles fut-il installé qu'il y eut une masse de rétractations, et l'apparition des brefs pontificaux qui condamnaient la constitution civile et Marolles nommément ne fit qu'accélérer le mouvement. Les révolutionnaires avaient beau faire les me-

naces les plus terribles, et se livrer même dans les églises à des violences coupables contre les rétractés, les prêtres quittaient en foule TÉglise constitutionnelle , ou pour mieux dire refusaient d'y entrer définitivement. En avril 1791 le seul district de Vervins comptait quarante-deux curés rétractés, et quatre mois après quatorze autres étaient revenus à l'orthodoxie. Le district de Soissons en un seul jour recevait treize (1) rétractations, et peu de temps après il en recevait encore douze

autres.

Il en était de même dans tout le département. Le mouvement gagnait les populations. Les prêtres constitutionnels étaient détestés , et même dans les localités où ils étaient le moins mal vus les paysans se moquaient de leur zèle affecté et de leurs protestations de dévouement à la nation^ en disant qu'ils baptisaient au nom du Père, du Fils, et de la Nation, et les appelaient

(1) E. Fleury, Le clergé de PAisne pendant la Révolution, tome I, p. U9 et 8uiy.

le&juraciers. A Pontavert, il fallut appeler des troupes pour installer l'intrus.

Les rétractations devenaient de plus en plus nombreuses , et elles émanaient des hommes les plus considérés; aussi l'administration jugea-t-elle prudent de faire les remplacements sans bruit, pour ne pas trop attirer l'attention sur le naufrage de l'Église constitutionnelle. Là comme partout les autorités civiles s'immiscèrent d'une manière scandaleuse dans l'administration spirituelle des paroisses. Ainsi, la municipalité de Vadencourt défendit au curé réfractaire non remplacé de faire faire leur première communion aux enfants de la paroisse, « de peur que ces enfants ne devinssent imbus des sentiments inconstitutionnels de ce réfractaire (1) » .

A Saint-Quentin, à Soissons, à Laon, les catholiques se pressaient' en foule dans les églises des religieuses. A Laon l'esprit cuitholique était très- vif ; Corsas s'en plaignait vivement dans son journal de Paris.

n ne restait plus à MaroUes au bout de quatre mois qu'un

nombre assez restreint d'adhérents , et beaucoup d'entre eux

paraissaient disposés à l'abandonner. Menacé de n'avoir plus

bientôt de clergé constitutionnel , il entreprit de s'en composer

un. Généralement les sujets ordonnés prêtres par les intrus

étaient fort mal choisis : Marolles sur ce point dépassa ses con-

firères, et peupla le diocèse de prêtres ignorants et vicieux, qui

furent partout un sujet de scandale.

Dans le département des Ardennes le clergé montra dès le pT^ier jour une vive répugnance pour la constitution civile , et >^ se laissa point abuser. Le territoire compris dans ce départe- ^i^entfaisait partie comme aujourd'hui de l'archevêché de Reims, ^Hîcapé alors par un respectable prélat, M«' de Talleyrand-Pé- Hgord, oncle de l'évéque d'Autun. Les autorités du départe- ^i^t de la Marne , dans leur correspondance avec le comité ^lésiastique , rendaient hommage à ses vertus, tout en travaillant à l'expulser.

La constitution civile avait créé pour le département des Ardennes un évêché nouveau, dont le siège était fixé à Sedan. L'archevêque de Reims, dès qu'il fut question de nommer un évéque, fit une lettre pastorale destinée à éclairer les électeurs

(1) Ed. Fleurj.

sur le caractère schismatique des élections qu'on voulait leur faire faire. II publia aussi son adhésion à la célèbre instruction de révéque de Boulogne sur l'autorité spirituelle. Le clergé des Ardennes se montra docile à la voix de son pasteur ; le directoire du département, irrité de l'opposition qu'il rencontrait , se réunit pour travailler au salut de l'Église constitutionnelle.

Le procureur général syndic At un long discours rempli de curieuses révélations. Il constata que tout d'abord, au début de la révolution, avant qu'il fût question de la constitution civile , h ecclésiastiques avaient prêté très-volontiers le serment patrio* tique , — a avec quel empressement ils se sont présentés au ser — ment civique quand ils l'ont cru nécessaire à leur élévations dans le nouvel ordre social établi par la constitution même !.. » -^ Mais Tor pur s'est changé en un plomb vil, mais cet enthou — siasme patriotique , qu'il est bien forcé de constater, a fait placer à d'autres sentiments :

« Quelle conduite a remplacé celle qui d'abord les avait si essen-— tiellement honorés? Quels principes, quelles vertus farouches oii9' succédé aux sentiments de patriotisme dont les peuples s'étaient pli à recevoir d'eux les premiers exemples. Pourquoi cette résistance la répétition d'un engagement, qu'on ne leur demande pas dans d'au — très termes que ceux auxquels ils ont précédemment souscrit. »

C'est la constitution civile qui est cause de ce changement, « mais le procureur général syndic ne veut pas le reconnaître malgré l'évidence ; il aime mieux faire un impudent mensonge sur la portée du serment. Le reste du discours est rempli de cette théologie falsifiée en l'honneur de la constitution civile, qui était alors à la mode chez tous les procureurs syndics de France. Sur ses réquisitions, le conseil (26 janvier) arrêta : 1*» Qu'il dénonçait au comité des recherches l'instruction de l'évêque de Boulogne adoptée par l'archevêque de Reims , comme inconstitutionnelle ;

2" Que sans retard on s'occuperait des élections des curés ;

3® Qu'en attendant, les vides opérés par les retraites eflectuées seraient comblés provisoirement par les administrateurs du district qui choisiraient des prêtres du diocèse ;

4^ et S'* Que cet arrêté serait envoyé aux comités ecclésiastique et des recherches.

Le directoire rendit compte au comité ecclésiastique de sa

manière d'agir à l'égard des réfractaires. II lui expliqua qu'il avait pris sur lui d'envoyer des curés provisoires uniquement pour éviter les troubles qu'aurait occasionnés la privation des secours spirituels, sans avoir l'air de se douter que l'Assemblée venait de trancher la question par son instruction du 21 janvier. Le comité lui répondit en ces termes le 3 février : -

« Le comité ecclésiastique, messieurs, a reçu, avec votre lettre du 25 janvier, un exemplaire imprimé de votre délibération du 96 du même mois. Le comité ne peut qu'approuver le zèle avec lequel vous sur\'eillez l'exécution de ses décrets', et vous invite à vous conformer exactement à l'instruction décrétée par l' Assemblée nationale le 21 janvier... » Cette dernière phrase contient une désapprobation implicite de la conduite du directoire; une infraction aussi grave méritait pourtant un blâme bien plus accentué. Haiste directoire paraissait admirablement disposé à chasser les pasteurs légitimes, et le comité trouva sans doute qu'on pouvait bien passer quelques illégalités à une administration si bien disposée.

n y avait eu tant de restrictions que le comité invita les autorités à admettre facilement les serments pour valides.

Le curé de Rocroi avait fait précéder le sien d'un préambule restrictif. La municipalité, qui voulait le conserver, jugea plus coomaode de supprimer ce préambule dans son procès- verbal ; mab le curé protesta et déclara que pour la tranquillité de sa conscience il fallait que le préambule fût publié. La municipalité, très-inquiète, consulta le comité ecclésiastique, qui lui Y^ndit que ce serment n'était pas très-régulier, mais qu'il Allait attendre pour voir comment le curé se comporterait avec le nouvel évéque , qu'on garderait ainsi l'espoir de conserver m homme bien posé et influent (9 avril ). Le manque de sujets obligeait le comité à composer avec ses principes.

Le directoire de la Marne, pour décider l'archevêque de Beimsà se soumettre, entreprit de lui prouver que les innovatbns de l'Assemblée étaient parfaitement légitimes, parce que Jésus-Christ n'avait pas fixé lui-même les circonscriptions diocésaines. Ainsi donc, parce que l'archevêché de Reims n'était jNis délimité dans les quatre évangiles, avec l'énumération des villes et villages qu'il devait contenir, il en résultait que le pouvoir civil avait seul le droit de faire ce que Jésus-Christ n'avait pas fait , et de conférer ou de retirer à l'archevêque suivant sa

fantaisie, la juridiction spirituelle sur tel ou tel pays I Cette ineptie que Camus et TAssemblée avaient mise en circulation se retrouve dans beaucoup de documents administratifs de cette époque. Le directoire essaya aussi d'effrayer le vénérable prélat en lui disant qu'il fallait se soumettre à la constitution civile pour a empêcher la ruine de la foi » . C'était encore une expression à la mode : on traitait de calomniateurs les catholiques qui paraissaient craindre pour la religion; on prétendait au contraire que les partisans de la révolution brûlaient pour la foi de de nos pères du zèle le plus pur; et cependant les gens qui soutenaient tout cela disaient en même temps aux prêtres fidèles que s'ils ne se hâtaient de prêter serment la religion périrait peut-être en France par leur faute. Ils disaient successivement blanc et noir avec la même mauvaise foi.

On nomma évêque constitutionnel Diot, curé de Vanderesse, dans les Ardennes. Comme son voisin MaroUes, il devait se déshonorer pendant la révolution. Parmi le nombreux clergé de Reims un très-petit nombre seulement prêta serment. Dans une lettre du U mars, le directoire du département annonça au comité ecclésiastique que la constitution civile n'avait réussi ni à Reims ni àChâlons, ni dans le reste du département. Il avait déjà connaissance de plus de cent soixante refus purs et simples, et savait qu'il en recevrait encore d'autres. Il fallait ajouter aux refusants beaucoup de curés de campagne qui avaient fait des restrictions ,

«... Que nous eussions désiré pouvoir admettre. Nous espérons trouver dans les religieux supprimés assez de sujets pour remplacer les prêtres de campagne. La réduction des cures dans les villes on diminuera le nombre, mais nous craignons que le district de Reims ne puisse remplacer ceux qui lui sont nécessaires dans les circons* tances actuelles, et pour l'exercice du culte, et pour Téducation de la jeunesse, et pour former le conseil du nouvel évèque... »

Le directoire ne paraissait pas avoir de meilleures nouvelles des autres districts. Cette lettre ne laisse aucun doute sur Tinsuccès complet de la constitution civile dans cette contrée.

Le diocèse de Langi*es (Haute-Marne) était alors dirigé par un prélat éminent, M«' de la Luzerne, qui exerça une grande influence sur l'épiscopat et le clergé français pendant la révolution. Le directoire se montra très-facile pour les serments

LB SEBHSNT EN PROYINCB ( SUITE}. 109

restrictifisy en compta comme bons qu'il aw*ait dû rejeter, mais ne put venir à bout, malgré sa bonne volonté, de faire les affaires de rÉgUse constitutionnelle. Il dut constater son échec dans une lettre adressée le 30 mai au comité ecclésiastique :

c n est bien vrai, messieurs, qu'un très^and nombre de fonctionnaires publics ecclésiastiques ont prêté leur serment avec des restrictions que la loi défend, mais ceux qui sont dans ce cas sont tous des gens de mœurs douces et tranquilles, incapables de prêcher aux fidèles confiés à leurs soins d'autre morale que celle de la paix et de l'union. Cette paix si désirable ne serait peut-être réellement compromise que dans le cas où par une rigueur déplacée on enlèverait aux habitants des campagnes des pasteurs auxquels ils sont aussi sincèrement attachés... »

Quelle sanglante satire de la constitution civile le directoire faisait là sans y penser 1 II demandait l'autorisation d'attendre l'installation de l'évéque constitutionnel pour prendre un parti à l'égard de tous ces prêtres. S'ils se soumettaient à l'intrus, il croyait très-opportun de regarder leurs serments coimne valides, car beaucoup de villages du département demandaient vivement à conserver leurs curés. Son espoir devait 4étre trompé, les prêtres qui avaient fait des restrictions ne pondéraient rconnaître un intrus , puisqu'en réservant les droits de M 'Église ils avaient d'avance protesté contre lui. Le comité ec- ^^lésiastique, qui sentait la nécessité de n'être pas trop exigeant, Emjà répondit le 3 juin qu'on pouvait ne pas tenir compte des ■^restrictions si l'on croyait leurs auteurs disposés à reconnaître I*!ôrêque constitutionnel.

Dans l'Aube le nombre des refus avait été fort considérable :

«n outre beaucoup de curés, qui avaient prêté serment tout d'a-

^Mird, se rétractèrent bien vite. Le directoire du département ne

^ montra pas plus intelligent que tant d'autres, et écrivit au

^iornité ecclésiastique pour lui demander si ces curés pouvaient

^tinuer leurs fonctions jusqu'à leur remplacement.

La défection de Loménie de Brienne eut tout de suite les plus

funestes effets : on ne pouvait croire qu'un homme qui devait

tant à Louis XVI, qui avait été son premier ministre, fût passé

aux révolutionnaires. Il était aussi difficile de s'imaginer qu'un

archevêque , qu'un cardinal pût sciemment déserter la défense

des droits les plus essentiels de l'Église et du saint-siége. En

voyant ce cardinal adhérera la constitution civile, et en entendant ses explications ambiguës, bien des ecclésiastiques durent croire qu'il y avait quelque chose de vrai dans les bruits annonçant la prochaine approbation du pape, et un arrangement qui allait tout concilier. Tous les prêtres fonctionnaires publics du district de Sens, à l'exception de l'abbé Costel, curé de Froissy et membre de la Constituante, prêtèrent serment à riraitation de leur archevêque. Beaucoup de prêtres des départements de Seine-et-Marne et Seine-et-Oise, dont les paroisses faisaient alors partie du diocèse de Sens, se laissèrent également entraîner.

L'évêché d'Auxerre avait été réuni par la constitution civile à celui de Sens ; mais Loménie n'en était pas l'évêque légitime, et là son exemple avait bien moins de force qu'à Sens. Les curés d'Auxerre envoyèrent le 13 janvier au comité ecclésiastique une pétition contre la constitution civile. Cette pièce est remarquable par sa fermeté dans la doctrine et sa modération dans la forme. Le district de Tonnerre, écrivit aussi au comité , mais pour se plaindre des réfractaires qui lui donnaient de Ticquiétude.

En Lorraine les innovations religieuses de l'Assemblée furent vivement combattues. On avait eu soin de répandre des apologies de la constitution civile dans le département de la Moselle. Ce fut bien inutile ; la correspondance de la municipalité de Metz avec le comité des recherches prouve que la constitution civile éprouva dans cette ville un échec complet. Les municipaux, sans rien préciser, se plaignirent qu'on menaçât les ecclésiastiques patriotes, et déclarèrent que tous ceux qui leur adresseraient ces prétendues menaces seraient livres aux tribunaux. Pour laisser le temps de réfléchir davantage sur les avantages matériels de l'Église constitutionnelle et les dangers d'un refus, ils décidèrent que les refus de serment ne seraient dénoncés que huit jours après le délai légal. Malgré toutes ces précautions, sur onze curés de Metz deux seulement prêtèrent serment et la majorité du clergé des campagnes montra beaucoup de fermeté. Le directoire du département était obligé d'avouer dès le mois d'avril qu'il manquait de prêtres constitutionnels, et qu'il était forcé de surseoir aux remplacements.

L'évêque de Verdun fit contre la constitution civile un mandement qui remplit de fureur les autorités locales. Des pour-

suites furent dirigées contre les auteurs , imprimeurs^ et colporeixTS de ce mandement. Le réquisitoire de l'accusateur public yrès le tribunal d'Étain est réellement curieux.

«... L'auteur de cet ouvrage, y est-il dit, avance des assertions et les maximes contraires aux livres saints, aux décisions des conciles ït à ce qu'il y a de plus connu dans l'histoire ecclésiastique; pour es établir il abuse par des sophismes subtils et dangereux des autoités les plus respectables. ...Cet ouvrage de ténèbres vomi dans le déses* wir des anti-constitutionnaires est capable de porter le trouble et 'alarme dans les conscience timorées... »

La majorité du clergé de la ville épiscopale refusa tout de mite le serment, mais il n'en fut pas de m^me dans le reste lu département; on attendit généralement les brefs du pape.

A Nancy le serment fut refusé par la presque totalité du clergé. Les électeurs convoqués pour nommer Tévéque constitutionnel montrèrent fort peu de zèle; mais en revanche ils réclamèrent vivement le payement de leurs frais de voyage et de séjour. Le procureur général syndic en fit part au comité des recherches. Châtelain, chanoine de Toul, fut nommé, et refusa ; on oratorien nommé Lalande fut élu à sa place. Le 22 mars le département prit un arrêté contre les ecclésiastiques fonctionoairespublics qui attaquaient en chaire la constitution civile, et leur ordonna de s'abstenir de toute censure de ce genre en atendant leur remplacement. Il aurait donc fallu, lorsqu'on dierchait à tromper les populations sur le compte de la religion ït sur leur propre compte, qu'ils renonçassent à les éclairer, et

se défendre contre les calomnies dont on les accablait. Le directoire était du reste fort zélé pour le schisme. Les paroisses 'Amenée,' de Laitre, des Aunes, et de Dammartin lui ayant Lemandé de conserver leurs curés, il rejeta leur demande en léclarant a que c'est une espèce d'attentat de proposer à l'adoninistration, à qui le maintien en est confié, de conserver dans leurs fonctions des ecclésiastiques qui résistent ouvertement à Aaloi. »

Dans les Vosges la constitution civile obtint le premier jour

beaucoup de serments, mais ce n'était qu'un succès passager, et

bientôt les autorités crurent nécessaire de recourir à la persécution. L'évéque de Sainl-Dié mit les révolutionnaires en fureur, en adoptant la formule si digne et si modérée de l'évéque

de Clermont, Le corps municipal de Saint-Dié prit une délibération violente « contre un prélat qui jusqu'ici ne s'est fait connaître que par ses vertus ». Les autorités firent aussi les menaces les plus sérieuses aux distributeurs de son mandement, et ordonnèrent d'en arrêter l'impression. Le procureur général syndic PouUain-Grandpré, qui plus tard joua un rôle politique, se signala par la violence de ses réquisitoires contre les catholiques. Le U mars le directoire du département écrivait au comité des recherches pour lui demander de faire décréter une loi qui obligeât les confesseurs à prêter serment. Le 15 avril il se plaignait encore au même comité de l'attachement des fidèles aux anciennes doctrines. Les réfractaires restaient tous dans leurs paroisses, et disaient bien haut qu'en dépit des décrets révolutionnaires ils étaient les véritables pasteurs.

« Cette doctrine répandue avec profusion, disait le directoire, produit les effets les plus dangereux. Dans plusieurs paroisses, et surtout dans les paroisses des villes, un grand nombre de citoyens fuient les paroisses, et regardent les nouveaux curés et tous les ecclésiastiques assermentés comme des schismatiques. Cette portion d'âmes égarées n'acquitte plus les devoirs de paroissien que dans des temples dessers vis par les détracteurs de la loi. »

Ces dissidents, il est vrai, invoquent la liberté; a mais les hommes qui se révoltent contre la Constitution (ce n'est plus de la constitution civile que parle le directoire) méritent-ils qu'on leur en applique les bienfaits?... d Ainsi donc, selon ces administrateurs, on méritait d'être soumis à des peines arbitraires quand on ne voulait pas s'incliner devant la théologie de l'Assemblée. Sans se prononcer nettement, ils invitaient le comité à porter son attention sur la situation présente , et à prendre des mesures rigoureuses. Six jours après, avant même que sa réponse pût arriver, ils prenaient un véritable arrêté de persécution dont nous rapporterons plus loin les dispositions.

Il n'est pas possible de contester que la constitution civile blessât profondément le sentiment catholique, quand on voit les populations les plus différentes de mœurs, de traditions , et

us SERMENT EN PROVINCE (SUITE). 113

dliabitudes^ la repousser avec mépris et indignation. Qu'y avait- il de commun en 1791 entre la Bretagne et l'Alsace? Ni les souvenirs 9 ni la langue, ni les mœurs. L'unité catholique depuis les guerres de religion était restée intacte en Bretagne. L'Alsace au contraire était profondément divisée au point de vue religieux. Entre ces deux provinces si différentes , il n'y avait qu'un lien, la foi catholique, et cependant sans avoir pu s'entendre, séparées qu'elles étaient par de vastes provinces où l'indifférence religieuse avait déjà exercé des ravages, elles se sont tout de suite signalées entre toutes par leur énergique réâstance à la constitution civile; et dans les deux pays les populations se sont levées contre elle avec leurs prêtres qu'elles ont encouragés et soutenus. Nous osons inviter ceux qui ne veulent voir dans le mouvement religieux de 1791 qu'une intrigue nobiliaire et sacerdotale à réfléchir sur cette coïncidence.

Quelquefois aussi on a prétendu qu'il fallait avant tout attribuer l'avortement de l'Église constitutionnelle à la guerre acharnée qui lui fut tout de suite déclarée par les évéques. Le clergé inférieur dominé, entraîné par des prélats qui obéissaient avant tout à leurs rancunes politiques , aurait suivi aveuglément dans cette voie ceux qu'il avait l'habitude d'écouter et de respecter, comme il les aurait suivis dans toute autre.

n est certain que la conduite de l'épiscopat français pendant la persécution révolutionnaire ne saurait être trop admirée. Mais il serait souverainement injuste de représenter le clergé inférieur et les fidèles, comme lui ayant simplement obéi par habitude et machinalement. Que les révolutionnaires aient avancé vme pareille assertion, on le comprend! Leurs efforts ont touj<Hirs tendu à rapetisser l'importance du mouvement religieux ^meut lieu en 1791, et à le représenter comme inspiré et dirigé ^^niquement par une politique rétrograde. En examinant de près ^^omment les choses se sont passées on reconnaît bien vite la *^us8eté de cette assertion pour toute la France : pour l'Alsace ^ti particulier il est clair comme le jour que la résistance op- Vosée à la constitution civile , par le clergé et les populations , ^oit être uniquement attribuée à une ferme conviction de son ^hétérodoxie. La haute Alsace dépendait de l'évêque de Bâle ; ce prélat était inconnu des populations et se faisait remplacer par un suffragant qui en fait était le véritable évéque ; et cet éréque, c'était Gobel! Bien loin d'encourager son troupeau

à la résistance , ce pasteur infidèle avait donné l'exemple de la faiblesse ; et pourtant il y eut dans son diocèse moins de défécations que dans beaucoup d'autres dont les évêques s'étaient admirablement conduits.

Le diocèse de Strasbourg n'avait sans doute point pour évéqoe un lâche déserteur de la foi : mais de tous les prélats du royaume, le cardinal Louis de Rohan était bien celui dont les moti& pouvaient être le plus légitimement suspectés lorsqu'il exhortait ses diocésains à repousser la constitution civile. Il avait par ses nombreux scandales beaucoup contribué à discréditer l'épiscopat ; on s'en était même autorisé pour attribuer à tous les évêques de grande famille une conduite semblable à la sienne. Personne ne pouvait avoir moins d'autorité pour répondre à ces révolutionnaires qui cherchaient à donner le change sur leurs mauvaises intentions, en tonnant contre la vie scandaleuse des bénéficiers nobles et opulents, et en pérorant hypocritement sur la nécessité de réformer le clergé et de le ramener aux ha* bitudes de la primitive Église. L'ex-grand aumônier de la cour, qui perdait par la faute de la révolution des bénéfices dont le revenu s'élevait à plusieurs centaines de mille livres, aurait toujours été suspect en la combattant, quand bien même la sincérité de son zèle religieux n'aurait pu faire l'objet d'aucun doute.

Le parti révolutionnaire ne manqua point d'exploiter contre la religion le caractère trop connu de l'évéque de Strasbourg dès qu'il fut sûr de l'avoir contre lui. Il espérait qu'un tel prélat serait aisément abandonné pour un intrus. Mais toutes les manœuvres des ennemis de l'Église furent sans résultat ; ces populations pieuses et réfléchies virent les choses de plus haut. Elles comprirent très-bien qu'il ne s'agissait nullement du prince Louis de Rohan , mais des droits les plus sacrés de l'Église universelle, et elles défendirent leur foi avec énergie et persévérance. On pouvait tout craindre du cardinal de Rohan. Gomme lui, Loménie était cardinal, possesseur d'un grand nombre de bénéfices opulents, il devait beaucoup à Louis XVI, tout paraissait devoir l'attacher à l'ancien régime ; et pourtant il avait jugé plus sûr de courtiser la révolution. L'évéque d'Autun, grand seigneur et prélat très-mondain, comme Loménie et Rohan, avait suivi l'exemple du premier. L'évéque de Strasbourg n'avait qu'à les imiter I il était sûr d'être accueilli par les révolutionnai-

LE SERMEIVT EN PEOVINGB (sUITE). 11&

res avec le même empressement. Quand Tépiscopat rapportait des honneurs et des richesses, il en avait profité et mal profité, comme Loménie et Talleyrand ; mais du moins il eut le mérite de ne pas suivre leur exemple jusqu'au bout , et resta fidèle à la cause de l'Église quand au lieu d'honneurs et de richesses elle ne valut plus à ses évéques que l'exil et la persécution.

Les protestants d'Alsace, qu'ils appartinssent à la confession d'Augsbourg ou à la confession helvétique, avaient toujours été dans une situation bien différente de celle des calvinistes du reste de la France. Leur liberté de conscience avait été garantie par des traités, ainsi que la conservation des biensde leurs églises. Os n'étaient point animés de cet esprit de vengeance dont beaucoup de protestants du midi étaient possédés alors. Quoique la conservation des biens de l'Église catholique comme de ceux des églises protestantes eût été stipulée dans les traités de Westphalie et de Ryswick, le clergé catholique avait été spolié par l'Assemblée, et le clergé protestant avait tout intérêt à ne pas trop abonder dans le sens de la révolution de peur d'être spolié à son tour au nom de la logique. Pour toutes ces causes réunies il n'y eut pas de lutte sérieuse entre les catholiques et les protestants d'Alsace comme dans le midi ; et s'il y eut des protestants qui montrèrent beaucoup d'acharnement contre les catholiques hostiles à la constitution civile, ce fut moins peut-être par esprit de secte que par passion révolutionnaire.

Néanmoins l'existence d'un grand nombre de dissidents dans cette province faisait ressortir un vice très-grave de la constitution civile. Elle les appelait aux élections des évêques et des curés, et partout ils étaient nombreux ; dans certaines localités même ils formaient la majorité. Aussi des révolutionnaires modérés qui ne voyaient presque rien à redire à la constitution civile pensèrent que pour l'Alsace il fallait modifier ce système d'élections, et en exclure les non-catholiques. Le directoire du département du Bas-Rhin demanda à l'Assemblée de décréter cette modification à la constitution civile, et fit valoir à l'appui de sa demande ce fait fort grave^ que dans le district de Strasbourg les deux tiers des électeurs étaient luthériens. On lui répondit qu'ils seraient obligés de voter pour un prêtre et qu'ainsi leur présence aux élections offrirait peu de danger.

Le chapitre de Strasbourg protesta contre la spoliation dont

il était victime, et invoqua les traités qu'on respectait encore

116 CONSTITUTION aVlLB DU CLERG£.

pour les seuls protestants. Le cardinal de Rohan adressa aux autorités locales des observations nettes et mesurées sur la po* sition particulièrement désavantageuse que la révolution faisait au clergé catholique d'Alsace.

«... Toutes les paroisses, disait-il, sont boulcyersées..., un seul chapitre existera en Alsace, c'est un chapitre protestant ! Le clergé de la confession d'Augsbourg sera habile à posséder et à rendre stable le salaire de ses ministres puisque ses propriétés anciennes sont conservées ; propriétés originairement ecclésiastiques , dont les traités ont légitimé la possession, mais dont ils n'ont changé ni la nature ni l'origine... que nos frères de la confession d'Augsbourg jouissent en paix et sans trouble de tout ce qui leur est justement attribué et conservé ! mais quelle réponse à faire, quel motif à alléguer au peuple catholique, lorsqu'il viendra nous tracer avec indignation, el dans l'amertume de son cœur cet étonnant parallèle.?. »

Cette situation était en effet fort bizarre et contraire aux principes que l'Assemblée venait de poser; et Tégalité cette foi était rompue en faveur des dissidents. Malgré les réclamations du corps municipal de Strasbourg , les paroisses de cette ville furent réduites à quatre de sept qu'elles étaient. Lorsque des commissaires vinrent mettre les scellés sur les portes des églises déclarées inutiles, la population manifesta le plus vif mécontentement. La fermeture du pèlerinage de Sainte-Odile faillit bouleverser un district entier. Les commissaires, dans leur rapport qui est très-étendu et rempli d'aveux très-curieux (i), racontèrent qu'ils avaient été entourés par une foule immense qui n'avait que des chapelets pour toute arme : il y avait au moins huit à dix mille personnes, et si le pays avait été prévenu plus tôt de la mission des commissaires, la foule, d'après leur propre rapport, aurait été trois fois plus considérable. Néanmoins ces milliers de personnes ne se livrèrent à aucune violence , et ne protestèrent contre celte profanation que par leurs pleurs et leurs sanglots. Devant la réclamation de vingtcinq communes , appuyée de deux mille deux cent cinquantecinq signatures, le district de Haguenau crut pouvoir réclamer la conservation du pèlerinage. Le directoire du département déclara qu'il était o très urgent » de prendre ce parti.

(1) Archives du comité ecclésiastique.

LB SE&MEirr EN PaOYlNGE ( SUITE). 117

Le cardinal de Rohan fit paraître un mandement sur la constitution civile, vers les premiers jours de décembre. Cette lettre pastorale était réellement remarquable par sa précbion et sa sobriété ; elle exposait avec une grande clarté les erreurs théologiques de la constitution civile; une semblable réfutation devait produire une impression profonde sur les esprits calmes et réfléchis des habitants de l'Alsace. Les autorités locales étaient aux aguets. Levrault, procureur de la commune de Strasbourg, ayant appris par ses espions qu'on imprimait une lettre de l'évéque, voulut la saisir avant qu'elle pût être livrée à la publicité, et écrivit aussitôt à l'imprimeur une lettre menaçante dans laquelle il lui enjoignait d'envoyer à la commune trois exemplaires du mandement en Allemand et trois autres en Français. L'imprimeur lui fait une réponse évasive; mandé devant le maire Dietrich il déclare qu'il a déjà livré tous les exemplaires. Alors Dietrich (1) charge l'administrateur de la police d'aller saisir les exemplaires du mandement à l'officialité : il la trouve fermée, n court chez le relieur et saisit enfin trente exemplaires. Dietrich avait évidemment excédé ses pouvoirs en faisant de son propre chef des actes aussi graves , mais il en référa ensuite à la municipalité comptant bien qu'elle le soutiendrait. Le corps municipal s'assembla aussitôt, dénonça par arrêté le mandement du cardinal au département et à l'Assemblée , et fit défense aux curés de Strasbourg de le lire en chaire. Un membre de la municipalité, cédant à un scrupule honorable, refusa d'adhérer à cet arrêté. Nous extrayons de la délibération le passage qui constate cette protestation.

c... EtM.deTurckeim officier municipal ayant déclaré qu'il se recon n^ôssait incompétent pour prononcer sur l'exécution ou modification dtsdogmes de l'Église catholique, et rompre le lien entre l'évêque et les ^^vrés dans les fonctions pastorales, tant que l'Église gallicane convo- ^Iiiée n'aura pas donné son assentiment aux nouveaux principes, et ^'elle n'aura pas suspendu l'évêque; que c'était le suffrage qu'il dé- ^i^rtit comme citoyen de la religion protestante, ami de la paix , respectant les principes de la religion romaine auxquels ses concitoyens adhèrent, et auxquels sans y adhérer lui-même, il ne doit pas faire

(1) [Ctsi lui qui a raconté cette chasse au mandement dans une lettre à r Assemblée datée du 4 décembre 1790 et envoyée au comité des rapports.

violence^ et ayant demandé que sa déclaration qu'il a mise sur le bureau fût consignée dans les registres.... »

Si les philosophes de rAssemblée avaient été aussi sincèrement partisans de la liberté de conscience^ que cet honorable protestant^ bien des maux auraient été épargnés à la France. Le comité des rapports écrivit au district, au département, à la municipalité, des lettres signées BouUé, dans lesquellesjl les félicita vivement d'avoir ainsi poursuivi le mandement du cardinal. Il ne voyait dans leur conduite qu'une seule chose à blâmer^ c'était la transcription sur les registres, de l'opposition de Jif . de Turckeim. Là-dessus le comité écrivit une tirade en l'honeur de la constitution civile dont les décrets, bien entendu, étaient irréprochables. Si l'on avait agi autrement, il aurait fallu, suivant lui, s'entendre avec une puissance étrangère, et « ce serait attribuer sur le territoire même une sorte de souveraineté à cette puissance, ce qui répugne à tous les principes » . Impossible de mieux méconnaître l'indépendance du pouvoir spirituel, et même la distinction des deux pouvoirs I Cette lumineuse théorie était appuyée par de violentes déclamations contre les réfractaires. Le comité avait été plus ému qu'il ne voulait le paraître, de l'opposition si digne et si noble de M. de Turckeim, et il aurait voulu la voir ensevelie dans le plus profond secret, de peur qu'elle ne donnât un fâcheux exemple aux protestants d'Alsace, sur lesquels il comptait, pour l'aider à persécuter les réfractaires.

Le district entra parfaitement dans les vues de la municipalité et écrivit de suite au département une lettre violente contre le mandement nouveau et son auteur : a II joint, disait-il, l'abus non moins criminel d'une éloquence insidieuse, pour émouvoir les esprits, et la pourpre dont il est revêtu lut fournit des imagei sanglantes dont il veut frapper l'imagination des simples, s Malheureusement , lorsqu'il annonçait de rudes épreuves aux catholiques, et fournissait ainsi au district l'occasion de faire du pathos, le cardinal était encore bien au-dessous de la vérité. Le district envoya une lettre circulaire aux maires des communes de son ressort , pour les charger de prévenir les curés qu'ils seraient poursuivis s'ils lisaient en chaire la lettre du cardinal, et procèsverbal devait être dressé par le maire qui verrait un curé ne j)as tenir compte de cette défense. Déjà la municipalité de Stras-

IB SEBIOIIT EN PROYINGB ( SUITE). 119

boarg avait envoyé le maire et deux officiers municipaux chez M. Lautz suffragant de Tévéque afin d'obtenir de lui par intimidation que la lettre ne reçftt aucune publicité. Mais ce prélat avait déclaré qu'il était Tinférieur du cardinal de Roban et devait exécuter ses ordres.

On se préparait donc à appliquer la loi du S7 novembre avec beaucoup de rigueur. Le baron Dietrich, qui devait être bientôt persécuté par les Jacobins, était alors leur ami dévoué, et montrait beaucoup de zèle contre les catholiques. Il écrivait le 8 décembre au comité des recherches que le peuple, «journellement éclairé par les lectures de la Société des amis de la constituûoa , ne se laissera pas induire en erreur ». Mais il avait déjà pu voir qu'il ne serait pas facile de lui arracher sa vieille foi.

Dans les deux départements de l'Alsace l'épreuve du serment fat décisive. Dans le district de Colmar il fut prêté par trente prêtres et refusé par quatre-vingt-treize. La proportion fut la même dans le reste du département (1). A Strasbourg le serment fut prêté par trois ecclésiastiques sur soixante, et refusé dans les campagnes par la presque totalité. Dans le Bas-Rhin foat entier, d'après les listes officielles, il n'y eut que trente-quatre jureurs contre trois cent soixante-dix refusants c'est-à-dire •moins du dixième. Les laïques soutinrent énergiquement leurs pasteurs. A Strasbourg deux mille citoyens se réunirent pour demander l'exécution du traité de Westphalie qui garantissait leur liberté religieuse, et la rétractation des décrets schismatiques de TAssemblée.

Victor Brogiie, au nom du comité des rapports, lut à la Constituante dans la séance du 20 janvier une lettre de Dietricb. L'exécution de la constitution civile , disait le maire de Strasbourg, avait jeté le trouble dans la population; le service ^vin était interrompu dans plusieurs églises a ... On faisait aussi circuler de maison en maison des livres répandus par le fanatisme pour exciter le peuple à s'opposer à la prestation de serment des ecclésiastiques... » S'il fallait en croire les autorités la guerre civile pouvait éclater d'un moment à l'autre. Ji'Assemblée ordonna l'envoi de trois commissaires à Stras- :2x)urg : Mathieu Dumas, Hérault, et Foisset, furent chargés de tte mission.'

<1} M. TéroD RéTiUe.

120 CONSTITUTION dYILB DU CLERGÉ.

Le rapport de Victor Broglie et les fragments de la lettre de Dietrich rapportés par le Moniteur du 26 janvier, ne donnent point une idée exacte des communications que le comité des rapports avait reçues.

La nouvelle de l'exécution immédiate des décrets antireligieux avait consterné la population catholique de Strasbourg ; elle avait tout de suite compris la portée des prétendues réformes de l'Assemblée, et elle voyait avec douleur que ses temples allaient être spoliés et livrés à un culte qu'elle ne pouvait pas adopter. Les autorités locales cherchaient à calmer le s esprits; elles assuraient que le service divin ne serait pas suspendu, ce qui n'était exact que pour les sectateurs de l'Église constitutionnelle. Une foule de citoyens vint trouver la municipalité afin de réclamer contre les entraves qui allaient être apportées à l'exercice de leur culte. Une lettre du directoire dit. département au comité des rapports, datée du 5 janvier, con* tient des détails curieux sur cette scène.

«... Nous avons toutefois, dit le département, observé à ces sieurs du district, qu'ils s'étaient entretenus avec douleur à notre séance d'une prétendue dévastation qui doit s'être commise dans la salle de Saint-Pierre le jeune , lorsque le commissaire du district y est venu enlever les titres; ces habitants prétendent qu'on s'est permis de mauvais propos contre la religion, et que l'on a enlevé de la salle différents objets et notamment un tableau qui présente un des mystères de la religion ; que cet enlèvement, fait suivant ces habitants avec mépris et dureté par des ouvriers protestants leur tenait fortement à cœur. M. le président du district nous a promis de faire véri- Oer ce fait qu'il assure être controuvé ! Quant à M. le maire nous lui avons fait connaître qu'il importait à la police et à la municipalité de contenir la licence effrénée des gazctiers de la ville qui révoltent les catholiques par leurs insolentes réflexions sur cette religion et ses ministres... »

Le maire Dietrich qui était luthérien et très-hostile au clei^é n'avait point parléde cesprovocationsdansses lettres aux comités de l'Assemblée, et le Moniteur n'en a pas parlé davantage. Elles étaient pourtant très-capables de troubler la paix publique, car le directoire dans sa lettre insiste beaucoup sur la nécessité de les arrêter; il déplore que l'aigreur se répande dans les esprits et entre les deux cultes. «... Et cette aigreur, ajoute-t-il, est

msUiettreiisement entretenue et augmentée de jour en jour par les propos et les réflexions indécentes que les gazetiers protestants de Strasbourg se permettent tant contre la religion que contre ses ministres... » Et il déclare qu'il faudrait y mettre un terme.

Les administrateurs ne se piquaient point pourtant d'orthodoxie f ils dépeignaient les opposants à la constitution civile comme des esprits étroits et de peu de lumières, et on voit qu'ils admettaient très-bien les réformes religieuses de l'Assemblée. Mais ils n'étaient point dominés par les passions anticatholiques; quand un dixième à peine du clergé avait prêté serment, et quand la majorité de la population se déclarait blessée dans ses sentiments religieux, ils comprenaient le danger de provoquer leurs concitoyens par des injures, et de les exaspérer en voulant leur imposer un intrus. Le 10 janvier le directoire du Bas-Rhin écrivit à l'Assemblée une lettre très-sensée dans laquelle il annonçait qu'il allait procéder à l'exécution de la constitution civile parce qu'il lui était impossible de la différer davantage ; mais en môme temps il lui exposait en détail les difficultés que l'exécution de semblables décrets devait rencontrer, et l'invitait indirectement à ne point trop se presser d'appliquer la constitution civile dans son département. Sa modération fut bientôt jugée excessive.

Les commissaires purent se convaincre par eux-mêmes qu'il serait très-difficile d'imposer la constitution civile à l'Alice. Il y eut des administrations qui leur dirent crûment la vérité. Le directoire du district d'Haguenau , dans une lettre du 4 février envoyée au comité des rapports, leur annonça que les curés de leur district refusaient le serment, ou ne le prêtaient qu'avec restriction «... Laisser les ecclésiastiques en fonctions (jusqu'au remplacement), disaient- ils , et leur refuser tout traitement, ce sont deux extrémités qu'on ne peut concilier. » Ce n'était pourtant que le moindre défaut des prétendues réformes religieuses.

« Au reste, messieurs, ajoutaient-ils, nous ne devons pas vous cacher, que si un pareil remplacement était poursuivi avec la rigueur jprescrite par les décrets, il pourrait en résulter beaucoup plus de qu'on ne se le persuade. Si le peuple persiste dans son opinion acelle, jamais un évêque, jamais un fonctionnaire public élu et condans les formes prescrites par la constitution civile du clergé

122 GONSnTUTION CIYILE DU GLEBGÉ.

ne sera regardé comme un pasteur légitime, et nous prévoyons dès à présent que la plupart des électeurs catholiques refuseront de conconcourir à une pareille élection... »

Il se plaignait aussi de la précipitation qu'on mettait à la vente des biens nationaux; lorsque les contributions n'étaient pas payées, lorsque beaucoup de particuliers privés de leurs places par la révolution vendaient leurs biens ; lorsque les forêts étaient dévastées par des délinquants armés ; en agissant ainsi, on n'arrivait qu'à vendre ces biens au tiers de leur valeur (1). La circulation des assignats était une grande cause de gène pour l'Alsace, parce que ses habitants ne pouvaient s'en servir dans leurs transactions avec les Allemands.

Le 18 février le même directoire écrivait encore aux commissaires que sur deux cents curés un ou deux seulement avaient juré. Les communes, les autorités municipales soutenaient leurs curés, et malgré la loi admettaient toutes les restrictions au serment, a Rien ne peut, disait le directoire, les détacher de leur opinion que s'il ne leur restait que des doutes, il n'appartiendrait qu'à l'Église de les trancher... »

Malheureusement les commissaires n'étaient pas envoyés pour éclairer l'Assemblée , mais uniquement pour imposer de force la constitution civile à l'Alsace. Ils furent bientôt en lutte avec le directoire du Bas-Rhin. Ils l'accusèrent d'abord de manquer d'égards envers leurs personnes , et trouvèrent fort déplacé qu'il leur eût remis la pétition des catholiques de Strasbourg contre la constitution civile. On faisait alors circuler un bref apocryphe condamnant la constitution civile ; ils invitèrent le directoire à faire publier partout qu'il était faux...

«... Si Sa Sainteté, disaient-ils dans leurs instructions, avait cru devoir s'expliquer sur le serment exigé par la Constitution Française, dans laquelle son siïenct prouve assez qu'elle n'a rien trouvé qui porte atteinte à la pureté de la foi et de la communion romaine , le roi ferait connaître par nous ce qui pourrait intéresser à cet égard les habitants des départements du Haut et Bas-Rhin... i» (2)

(1) Ainsi tout récemment le district de Strasbourg avait Tendu des bieoB i raison de 187 livres Tarpent, tandis que depuis vingt ans le prix de Tarpent atteignait toujours 600 livres; et c^était la même chose dans toute la contrée.

(2) Archives nationales, comité de constitution.

LB SEBHEUT E5 provincb (svitb}. iiZ

n était très-imprudent , on peut même dire impudent à eux de soutenir que le silence gardé jusqu'alors par le pape équivalait à une approbation. On ne peut non plus s'empêcher de sourire en les entendant annoncer que le roi ferait part aux Alsaciens de la réponse du pape , s'il jugeait à propos d'en faire une ; comme si la législation nouvelle ne le forçait pas à mettre sous le boisseau toute bulle contraire aux décrets de l'Assemblée. Le directoire ne prit là-dessus aucun arrêté, et fut bientôt accusé de n'avoir pas déployé assez de zèle. Il répondit qu'il n'avait pas la preuve de la fausseté du bref en question , et que si les commissaires l'avaient , ils auraient dû la lui donner. Mais ce pauvre directoire montrait par là qu'il n'était pas à la hauteur des circonstances. Il avait en eîtei la naïve prétention de ne défendre la constitution civile qu'en afSrmant seulement ce dont il était bien sûr. Que le bref fût vrai ou faux, on exigeait de lui qu'il soutint toujours envers et contre tous qu'il était faux, parce que cela faisait mieux l'affaire de l'Assemblée.

Le désaccord entre les commissaires et le directoire alla toujours en s'aggravant. Celui-ci se plaignit à Duportail, ministre de la guerre, de la conduite des commissaires qui ne le consultaient dans aucune de leurs opérations et semblaient vouloir détruire la hiérarchie administrative.

Les commissaii*es de leur côte dénoncèrent le directoire avec beaucoup de passion, et l'emportèrent auprès des comités. A la séance du 11 février Muguet présenta à l'Assemblée, au nom des comités réunis, un rapport très-défavorable au directoire du Bas-Rhin. Il lui reprocha vivement entre autres choses de n'avoir pas suffisamment pressé l'aliénation des biens nationaux. Sur la demande des comités , l'Assemblée rendit un décret portant que les administrateurs du Bas-Rhin, excepté le sieur Kûhn, commissaire à Schélestad, seraient, ainsi que le procureur général syndic suspendus de leurs fonctions, et que les commissaires choisiraient leurs remplaçants parmi les membres des corps administratifs et des districts. L'article 3 portait qu'il serait procédé immédiatement à l'élection des évêques des deux départements de l'Alsace.

Le directoire subit cette destitution imméritée avec la modération et la dignité dont il avait fait toujours preuve dans sa Jotte avec les commissaires. Il n'était nullement orthodoxe mais Si avait cru qu'on pouvait sans crime hésiter un moment, avant

IS^i CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.

de recourir à la force pour imposer à rimmense majorité de leurs concitoyens une Église nouvelle qui leur était odieuse. Il s'était naïvement imaginé qu'il ne fallait pas vendre si vite les biens du clergé, mais chercher à en tirer le meilleur prix ; il n'avait pas compris qu'il fallait vendre sur le champ, n'importe à quelles conditions, pourvu que ces biens fussent irrévocablement enlevés à l'élise, et qu'il y eût des gens intéressés à défendre les décrets religieux de l'Assemblée. Il avait voulu voir seulement un expédient financier dans un décret qui était avant tout une mesure de persécution. De. pareils torts ne pouvaient être pardonnes par l'Assemblée ; eUe n'avait prononcé aucune peine contre le directoire d'Aix qui avait lui-même attiré des brigands dans sa ville , et leur avait laissé commettre les crimes les plus abominables. Le directoire du Bas-Rhin n'avait qu'à laisser égorger par les jacobins quelques notables de Strasbourg, son imprudence et sa lâcheté lui auraient été moins imputées à crime que sa nonchalance supposée dans l'exécution de la constitution civile I

La municipalité de Strasbourg reçut l'approbation de l'Assemblée : elle la méritait bien par son zèle contre les catholiques. Les jacobins de Strasbourg demandèrent le 22 février que l'obligation du serment fût étendue aux ministres luthériens parce que dans certains cantons qui appartenaient à des princes étrangers, ils conservaient dans les prières publiques <k des formules absurdes où des hommes libres sont transformés en vassaux, et implorent le ciel pour la prospérité de ceux dont ils ont secoué le joug... » On fit droit à leur réclamation. A la fin du mois d'avril la municipalité , qui comptait beaucoup de protestants, alla en corps dans les temples faire prêter serinent à tous les ministres (1).

La commission directoriale travailla tout de suite à imposer le schisme aux habitants de l'Alsace, comme si le salut de la France en dépendait. Un professeur nommé Arbogast Martin fut nommé évéque constitutionnel du Haut-Rhin : un autre

(1} Comité de coDStitutioD. Dans certaines localités de l'Alsace où les ministres étaient nommés par des seigneurs qui exerçaient le drdt de patronage , ks liabitants refusèrent de les laisser exercer ce droit. Bien que rAssemblèe n*eût rien décrété sur Torganisation de l'Église luthérienne , on voulut loi imposer Gcrtaines modifications.

professeur nommé Brendel fut nommé dans le Bas-Rhin, et le Manieur du 15 mars eut Timpudence de parler de la joie étourdissante manifestée à Strasbourg lors de son élection.

Si Brendel vit tous les croyants se lever contre lui, ce ne fut pas la faute du bras séculier qui lui prêta constamment son appui. Pour le prouver nous n'aurons qu'à citer la correspondance des nouveaux administrateurs du département.

La presque totalité du clergé de Strasbourg refusa de reconnaître Brendel; le curé de la cathédrale, M. Joeglé, lui dénia ouvertement son titre. « Il se refusa', dirent les officiers municipaux de Strasbourg, à tout ce qui pouvait faire soupçonner sa soumission à l'évéque que l'Assemblée venait de créer.. » Il défendit au sacristain de lui fournir des ornements. L'abbé Jœglé etrabbé Zeiguelin, curé de Saint-Pierre le Vieux, étaient les chefs de la résistance ; les ofBciers municipaux les dénoncèrent comme dirigeant une coalition formidable.

«... Séminaires^ collège royal, monastères d'hommes et de femmes et jusqu'aux sœurs grises, sont ligués pour ne pas reconnaître l'évéque constitutionnel. Les curés, les capucins, les récollets auxquels Je département et la municipalité avaient enjoint de se rendre au Te Deum célébré par M. Brendel à l'occasion de la convalescence du roi, en leur envoyant le mandement du nouvel évêque à ce sujets se sont tous refusés à se rendre à la cathédrale , et l'ont célébré chacun dans leurs églises respectives... »

Partout dans les prônes, les sermons, les conversations par* ticulières', les ecclésiastiques séculiers ou réguliers prémunissaient le peuple contre le schisme; et les constitutionnels étaient dans une fureur épouvantable.

Le cardinal de Rohan fit paraître des monitions par lesquelles il ordonnait de traiter Brendel comme un schismatique. Dans la. huitième, il déclara que les temps devenant de plus en plus mauvais, le temps pascal était ouvert, et qu'on pouvait recevoir la communion de tout prêtre non assermenté.

« Attendu en outre que les circonstances de persécution notoire ^ans lesquelles nous nous trouvons, ne permettent pas d'employer pour ^^ signification et la publication de notre présente monition et ordonnance les formes usitées, nous déclarons que nous regardons icel- Ws pour suffisamment intimées dès qu'elles seront notoirement con-

126 CONSTITUTION CHTILE DU CLBBGÉ.

nues dans notre diocèse. Et à cet effet seront les présentes publiées au prône , affichées aux portes des églises dans toute l'étendue de notre diocèse et partout où besoin sera, c Donné à Ettenheim le 21 mars 1791. »

Le clergé et les populations d'Alsace ne demandaient pas mieux que d'éviter les schismatiques. Les professeurs et les élèves du séminaire l'abandonnèrent aussitôt. Le cardinal avait dans sa monition interdit la cathédrale à l'exception de la chapelle de Saint-Laurent et de l'autel destiné au service de la paroisse, tant qu'ils seraient desservis par l'abbé Jœglé. Les prêtres qui avaient adhéré à Brendel envahirent l'église et déclarèrent au curé qu'il ne devait plus y reparaître, mais il s'y rendit en surplis pour célébrer le salut. Il eut alors dans la sacristie une altercation très- violente avec Brendel, et les paroissiens irrités se jetèrent sur l'intrus, l'insultèrent et le frappèrent.

Les officiers municipaux virent dans tous ces événements c une coalition infernale x», justiciable seulement du tribunal destiné à juger les crimes de lèse-nation. .. « Quoiqu'on ne soit pas parvenu à arrêter M. Jœglé, disaient-ils, il nous paraît indispensable que l'Assemblée rende un décret pour sa translation. B

Plusieurs autres personnes ecclésiastiques ou laïques furent arrêtées pour avoir colporté, ou simplement possédé chez elles des paquets d'exemplaires du mandement. Sur le rapport de Victor Broglie, l'Assemblée le 4 avril renvoya le cardinal de Rohan, l'abbé Jœglé et leurs coaccusés devant la haute cour.

Il était bien prouvé qu'en Alsace le clergé constitutionnel était fort peu nombreux, et qu'il était difficile de faire venir du dehors des prêtres assermentés qui sussent l'allemand. On proposa donc un décret qui permettait seulement pour l'année 1791, dans les départements où l'on parlait plus d'un idiome, de nommer au besoin tout prêtre séculier ou régulier aux cures et aux vicariats sans exiger plusieurs années de prêtrise. Montlosier présenta cette observation, a II me semble qu'on devrait donner plus d'extension au décret qui vous est proposé, car la moitié du royaume s'obstinera à regarder ces nouveaux évêques comme des intrus... » Des cris violents, à l'ordre, à Tordre, l'interrompirent. Il déclara qu'il voulait expliquer ses paroles sans les atténuer, qu'une partie du royaume ne voulait

LE SEBMSIIT EN PROYINCS (SUITB). 1Î7

évidemment pas reconnaître les nouveaux évéques. Les cris à l'ordre redoublèrent bien qu'il constatât simplement un fait qui n'était que tropévident. Quelques voix crièrent même : c A Tabbaye. i Monllosier fut rappelé à Tordre et le décret fut voté. L'article S chargea les autorités de poursuivre diligemment et les prêtres et les laïques qui feraient à la constitution civile l'opposition prévue par les articles 6, 7 et 8 de la loi du 27 novembre , et ordonna de leur appliquer toutes les peines portées dans ces articles. Les tribunaux, quand l'information serait faite, devaient l'envoyer à l'Assemblée qui déciderait si les accusés devaient être renvoyés à la haute cour d'Orléans.

n résulte de la correspondance des nouveaux administrateurs que les autorités prenaient toutes sortes de mesures inquisitoriales pour découvrir tous messagers porteurs de lettres suspectes, s'emparer de leurs papiers, les mettre même en état d'arrestation. La municipalité de Strasbourg établit un comité de surveillance , qui devait correspondre avec le comité des recherches de l'Assemblée et exécuter ses ordres. Ce comité s'investit lui-même des droits les plus étendus, et sous prétexte de rechercher les correspondances des émigrés , et surtout de maintenir la constitution civile, les autorités se mirent à exercer le despotisme le plus absolu.

hs 8 mai 1791 les électeurs du district de Strasbourg rassemblés pour élire des curés (1) écrivent une lettre furibonde au comité des rapports : ils prétendent qu'un des électeurs, craignant la fureur des réfractaires, n'a pas osé paraître au scrutin. Ils demandent l'expulsion des ecclésiastiques fidèles. Le 16 mai le président du corps électoral écrit que dans ce seul district , la majeure partie des nouveaux curés a pu être installée, quoique les anciens curés aient soulevé leurs paroissiens contre eux. Il fonde son espoir sur l'énergie des amis de la constitution.

Écoutons maintenant les administrateurs provisoires. Dans une lettre du 25 mai ils constatent une fois de plus l'inutilité de leurs efforts, et la fermeté des catholiques.

«... Ils évitent^ disent-ils, toute communication avec les prêtres assermentés et constitutionnels, les églises sont vides, lorsque ceux-ci

(t]n ne faat pas oublier que radministration elle-même a reconnu que les pftotéftantt étaient en majorité dans ce corps électoral.

célèbrent Toffice divin^ tandis qu'elles présentent un concours prodigieux d'assistants à une simple messe basse dite par un moine réfiractaire à la loi. Plusieurs curés qui ont prêté serment à leur anÎTéf dans leurs paroisses pour en prendre possession ont risqué d'être massacrés par le peuple^ et peu s'en est fallu qu'ils ne scellassent de leur sang cet acte public d'obéissance à tos décrets. Quelques-uns ont été forcés de quitter leurs cures, où les curés rebelles continuent leurs fonctions comme s'ils n'étaient pas remplacés. Les paroisses ne sont organisées et les curés ne sont nommés encore que dans le seul district de Strasbourg. Ceux de Haguenau, Benfeld^ Wissembourg présentent des obstacles bien plus difficiles pour le remplacement des curés^ soit par la rareté des sujets, soit par la mauvaise disposition des habitants des campagnes. Pour prévenir des malheurs, et pour assurer l'exécution des lois, il a fallu détacher des troupes de ligne dans les communautés, et les distribuer dans les parties de ce département où les habitants paraissaient opposer le plus de résistance à l'acceptation du nouveau régime. Ces détachements divers forment un total d'environ 2,400 hommes... i>

Cependant ce déploiement de forces présente des incoiBrénients, et les administrateurs trouvent dangereux de les éparpiller dans des villages a où le soldat quelquefois entraîné à la licence oublie facilement la discipline ». Les malheureux paysans ne le savaient que trop, et les excès des soldats qu*oi^ envoyait installer les intrus, leur faisaient haïr encore davantagi la constitution civile. Cependant les administrateurs soutiennen qu'il est indispensable que les communes aient a un nombr suffisant d'hommes armés pour protéger la nomination de nouveaux curés et réprimer les entreprises perfides, etc.. » Enfin ils finissent comme la plupart de ceux qui font des rapports sur l'Église constitutionnelle, en demandant des troupes, et encore des troupes.

Ils n'ont pas assez de deux mille quatre cents hommes , il leur en faut encore cinq mille choisis parmi les gardes nationaux des autres départements, et chargés non-seulement de maintenir la constitution civile, mais encore de donner l'exemple du patriotisme aux Alsaciens. Seulement ces cinq mille hommes coûteront beaucoup d'argent, et l'état des finances du département ne lui permet pas de supporter cette dépense.

Ces administrateurs provisoires voulaient agir en maîtres absolus. Ils avaient interdit aux religieux de porter l'habit de leur

ordre passé la quinzaine , sous peine d'être dénoncés comme perturbateurs du repos public. La violation de la loi était évidente. Le ministre de Lessart les invita en ces termes à retirer sans bruit leur arrêté. <k Le roi aurait pu l'annuler avec éclat par une proclamation ; mais Sa Majesté a préféré vous laisser le soin de réparer votre erreur. » Ils n'en firent pas moins beaucoup de difficultés , et se plaignirent amèrement à de Lessart d'être obligés de retirer leur arrêté. Ils prétendirent qu'on avait a gratuitement compromis la confiance dont ils avaient besoin ».

« Nous avons youlu faire le bien, et vous nous faites faire un grand mal. Ces ennemis du bien publie, qui sont toujours éveillés et qui sont si enclins à abuser de tout, ne verront dans notre démarche qu'un pas en arrière, et ils ne manqueront pas d'en tirer le pronostic par eux si désiré d'une reculade universelle... »

Ils se vantèrent aussi d'avoir délibéré entre eux s'ils exécuteraient les ordres du ministre ou s'ils attendraient qu'ils en fussent sommés par lui publiquement (i). Institué avant tout pour établir la constitution civile, ce nouveau directoire allait bientôt dépasser rAssemblée et se montrer encore moins scrupuleux qu'elle sur le choix des moyens.

Le 30 mai ces administrateurs écrivent encore :

« Les prêtres rcfractaircs depuis quelque temps recommencent leurs manœuvres avec plus d'audace que jamais. En vain les dénonce-ton aux tribunaux du département, qui pour la plupart, disposés à traiter l'ancien clergé avec douceur, trouvent toujours qu'il n'y a pas lieu à punir, tandis qu'à coup sûr le plus grand délit qui puisse être commis au sein d'un peuple libre, c'est de ruiner les bases et la constitution sur laquelle sa liberté repose... »

Ainsi la constitution civile était la base de la nouvelle constitution politique. Ainsi, les lettres de cachet , les servitudes féod^es , tous les abus de l'ancien régime allaient sans doute •^paraître, si les diocèses n'étaient pas modifiés dans leurs cir- ^nscriptions, si les évéques et les curés n'étaient pas nommés

(0 Après c^tte incartade le comité ecclésiastique, voyant que les administra- ^^'^ refusaient de l'éconter, (il interpréter la loi par TAssemblée, qui déclara *^^^^iuiellenient le 11 mars que les religieux pouvaient garder leur habit.

par le corps électoral ! Et pourtant ces sottises se retrouvent constamment dans la bouche des orateurs, et sous la plume des écrivains de cette époque. La constitution civile n'était qu'un appendice inutile et nuisible de la nouvelle constitution politique/mais les passions antireligieuses espéraient, grâce à elle, s'assouvir librement; voilà pourquoi la constitution civile était représentée par tant de gens comme indispensable au maintien de cette constitution politique à laquelle elle créait d'innombrables ennemis.

Ce déploiement de forces, ces perquisitions continuelles et l'immense espionnage qui en était la conséquence nécessaire coûtaient beaucoup d'argent. Nous avons vu que les fonds manquaient au département; on vint à son secours: dans les états du comité des recherches, l'envoi à Strasbourg d'une somme de 3,845 livres est mentionné à la date du 27 mai. Une autre somme de 2,400 livres a été envoyée également à la municipalité de Strasbourg pour recherches ; dans le reçu signé par le maire Dietricli, le 2 juin, il est déclaré que cette somme est destinée au comité de surveillance de la ville. 11 existe encore une autre quittance à la date du 22 juillet dans laquelle Dietrich reconnaît avoir reçu, par l'intermédiaire de Victor Broglie, la somme de 2,400 livres en assignats pour frais d'espionnage sur la rive droite du Rhin, et diffîision d'écrits utiles à la constitution (lisez constitution civile). Il semble assez probable, d'après les dates de ces quittances, que le comité de Strasbourg recevait tous les mois de Paris une allocation de 2,400 livres, principalement employée à payer les frais d'établissement de la constitution civile. Dans un temps où l'argent était si rare on en faisait vraiment un bien utile emploi I

La Ck)rse s'était montrée très-hostile aux innovations, et lorsqu'on procéda à l'élection d'un intrus, il fallut déployer un grand attirail militaire pour contenir la population indignée! Il ne s'agissait point d'une émotion passagère : quelque temps après les habitants de Bastia donnèrent des preuves éclatantes de leur aversion pour la constitution civile. Le jour des rogations ils firent une procession solennelle à laquelle toute la ville se joignit, a I>es moines, la corde au cou, dit le rapport, les hommes et les femmes généralement allant nu-pieds, quelques-uns traînant des chaînes de fer, d'autres se donnant des coups sur le dos avec des lames de fer et criant tous « Vive notre religion ».

LE SERMENT EN PROVINCE (SUITE ). 13i

Un peuple aussi violent que le peuple corse ne pouvait se contenter d'une pareille démonstration, c'était bon pour les débonnaires Alsaciens I Le lendemain 2 juin des femmes se portaient devant la cathédrale , et voulaient y replacer, malgré les révolutionnaires, les armoiries de M^ de Verclos, évéque de Mariana et Accia, leur véritable pasteur; on les avait enlevées lors de l'installation de l'évéque constitutionnel. Elles se rendirent ensuite chez l'intrus, enfoncèrent les portes, mais se retirèrent devant les révolutionnaires armés qu'il avait appelés à son secours. Dans leur colère elles se saisirent du mai qui avait été planté à sa porte le jour de son élection, le traînèrent à la marine et l'y brûlèrent. Ce fut le signal d'une insurrection générale. Les autorités se laissèrent surprendre, et le peuple se rendit maître de la citadelle. Des coups de fusil furent tirés sur les fenêtres du procureur syndic Arena, qui fut saisi, et embarqué de force avec ses deux fils, ainsi que Panotieri, secrétaire général et le commis Buonarotti.

Ces violences étaient regrettables, mais la révolution en avait donné l'exemple; dans ses rapports avec les catholiques, elle ne connaissait que la force brutale et foulait aux pieds tous les droits de l'homme ; il n'était donc pas étonnant que des populations d'un caractère naturellement violent se laissassent entraîner parfois à se servir aussi de la force contre elle. Pour bien saisir le véritable caractère de l'émeute de Bastia, il faut lire le procès-verbal de l'Assemblée tenue le 2 juin dans l'église paroissiale de Saint-Jean-Baptiste de TeiTa Vecchia.

Dans le préambule , les citoyens réunis anonncent leur intention de conserver intacte la foi catholique, et l'obéissance au saint-siége. Viennent ensuite les résolutions prises par l'Assemblée.

« i<* L'Assemblée, protestant de son plus profond respect et de son aveugle déférence pour les décrets de l'Assemblée nationale pour tout ce qui concerne la constitution civile et temporelle, excepté ce qui regarde la constitution du clergé, laquelle devait rester dans l'état où tUe était lors de la première convocation générale des états du royaume^ par conséquent l'Assemblée demande la conservation du diocèse dans son antique détermination, au siège duquel avait été nommé par le souverain pontife M. de Verclos, personnage bien méritant, et digne de toute la vénération et de tout l'attachement de ses diocésains. L'Assemblée demande également que toutes les commu-

nautés ecclésiastiques^ de l'un et de l'autre sexe soient conservées.

« 2<* L'assemblée a arrêté de députer sur-le-champ M... ^ curé deSaint- Jean , pour aller en Toscane prier M. de Verclos, évoque de Mariana et Accia, de se rendre promptement au désir ardent qu'ont ses diocésains de le voir rentrer dans ses fonctions et dans la possession de son diocèse.

« 3<» (jue M. Buonarotti, Toscan établi dans cette ville, y exerçant la profession de gazetier et ayant répandu des maximes contraires à la religion et tendant à inspirer du mépris pour les ministres des autels, sera sur-le-champ chassé de la cité.

<f Le peuple de Bastia, après avoir le premier secoué dans l'île le joug du despotisme, regarde comme le plus grand de ses avantages d'être français et français libre , et proteste de vivre et mourir tel ; mais son attachement pour la religion de ses pères et pour le saintsiége apostolique et romain l'oblige à déclarer, comme il déclare formellement, qu'il sera toujours constant dans les sentiments qu'il vient de manifester; persuadé que les pères de la patrie, les augustes législateurs de l'empire après les grands bienfaits dont ils ont comblé la Corse et spécialement la ville de Bastia, daigneront y ajouter celui de se rendre à l'humble et instante prière de tout un peuple au sujet

d'une chose aussi intéressante pour sa tranquillité... »

Suivent six pages de signatures. Il n'y a rien évidemment dans cette pétition qui sente l'ancien régime.

Les habitants de Bastia demandaient la liberté de conscience à l'Assemblée, et pas autre chose : elle leur aurait pardonna plus aisément de renier la nationalité française I D'ailleurs la- Constituante ne pouvait pas faire d'exception en leur faveur ; ell s'était imposé à elle-même la nécessité d'établir le schism par force sur tous les points du territoire à la fois. Elle leur r pondit en envoyant des commissaires et des baïonnettes rein taller leur intrus!

Le clergé français sortit donc victorieux de cette redoutabl épreuve. Il a été souvent dit et répété qu'il avait obéi à un m d'ordre donné par Rome et Tépiscopat. Bien au contraire , o doit regretter qu'il n'ait eu ni mot d'ordre ni plan régulier, ca^^ s'il en avait été ainsi, la leçon donnée à la révolution, aurait été bien plus complète, et le pays en aurait été encore plus impressionné.

La résistance fut admirablement spontanée : la grande majorité

du clergé refusa d'obéir à la constitution civile, comme schismatique et hérétique : l'entente fut parfaite sur le fonds même de la question ; mais il n'y eut pas unité suffisante daos la manière d'exprimer cette répulsion. Les uns refusèrent; les autres prêtèrent serment avec restriction , ou préambule ; beaucoup d'ecclésiastiques (1) profitèrent de ce que la constitution civile n'était pas mentionnée en termes exprès dans le serment, et crurent pouvoir attendre l'installation des intrus et la publication des brefs pour protester ouvertement contre le schisme ; et ils ne furent pas ses moins dangereux adversaires (2). Tous ont résisté à la constitution civile , mais la manifestation de leur orthodoxie aurait produit un effet bien plus grand encore sur la masse de la nation si elle s'était présentée partout, et en même temps, sous la même forme.

Pour arriver à un résultat aussi désirable , il fallait que les

^vèques, se plaçant à un point de vue tout à fait pratique, fis-

mt en commun, aussitôt après le vote de la loi du serment, un

..ravail semblable à celui qu'ils avaient déjà fait sur les théories

shismatiques delà constitution civile. Il fallait sur la loi du

»^rment une nouvelle exposition des principes qui réfutât tous

L^» faux bruits, tous les sophismes mis en avant pour déterminer

1^^ prêtres à adhérer au schisme, ou tout au moins à différer

l^vrs protestations. L'épiscopat devait rappeler au clergé qu'il

fallait renoncer absolument à détourner la persécution religieuse

ou tout au moins à l'adoucir, s'il ne faisait pas , à propos du

arment, la manifestation d'orthodoxie la plus prompte, la plus

^niposante , la plus capable en un mot de déconcerter les naïves

illusions des uns et les impostures effrontées des autres (3). Il

^ùl été nécessaire pour enlever tout prétexte de retard aux peu-

^ux et aux irrésolus de donner à toute l'Église communication

^es documents connus de l'épiscopat dans lesquels le pape ,

(l)Ils ont même formé la majorité dans plusieurs départemenls. (3) Une certaine entente semble avoir existé dans quelques provinces pour accepter Tun de ces systèmes, mais dans les autres chaque groupe subit l'inspintion du moment. Dans un département les refus remportent, tout à côté les ftitrictioDS ; dani un autre les préambules ; dans le même département le mode àt protestation varie quelquefois suivant les districts. (3) On peut juger de TefTet qu'aurait produit une pareille exposition par le meeès qu'obtint la formule de révé(]ue de Clcrmont publiée pourtant au dor- ■ier moment.

COfiSTITCTION CIVILE DU CLERGE.

sans condamner* encore officiellement la constitution civile , ne laissait pas espérer qu'il en vînt jamais à Taccepter.

Une pareille manifestation n'aurait sans doute pas empêché la persécution, mais elle n'aurait en rien aggravé la situation, et il en serait certainement résulté beaucoup de bien. Il n'y avait rien à espérer de l'Assemblée , il fallait agir sur le pays, faire appel à ce qui lui restait de bon sens et de prévoyance : l'épiscopat qu'on a tant accusé d'hostilité systématique contre l'Assemblée n'eut qu'un tort dans cette affaire, c'est de croire qu'il pourrait peut-être obtenir d'elle quelques adoucissements à ses décrets, et de la juger encore moins défavorablement qu'elle ne le méritait !

Page 1