L EGLISE CONSTITUTIONNELLE
La municipalité de Cahors, dans une proclamation, traitait les prêtres réfractaires de scélérats, qui devaient sortir de la ville dans les vingt-quatre heures : le corps électoral, dans une adresse^ les représentait comme :
«... Des bètes féroces qui excitent les maris à arracher les entrailles de leurs épouses, et les pères à égorger leurs enfants (1)... Nos oppresseurs sont terrassés, mais ils vivent encore; ils vivent et leur tète ne rôve que discorde et division ; soldats, épiez leurs démarches, soyez Français^ soyez libres. »
A travers nos dissensions politiques, il nous est parvenu souvent, même en dehors du règne de la Commune, des échos peu affaiblis de ces affreuses paroles, et nous avons entendu et nous entendons encore souvent préconiser cette manière de comprendre la liberté.
in
Les champions de l'Église constitutionnelle ne se contentèrent pas d'employer la calomnie, l'outrage, la violence brutale pour l'établir : ils ne cessèrent de répandre effrontément de fausses nouvelles, dans le même but; ils osèrent même commettre les imposluresles plus audacieuses, les falsifications les plus impudentes.
On commença par faire courir partout le bruit que le pape était décidé à ne pas condamner la constitution civile. Dans beaucoup de localités on osa soutenir qu'il l'approuvait. Des hommes haut placés ne craignirent point, pour obtenir des serments, d'affirmer ce qu'ils savaient parfaitement être faux.
Quand les brefs du pape parurent, les constitutionnels hésitèrent un peu sur le parti qu'ils devraient prendre. Dans la discussion du 9 juin Démeunier laissa clairement entendre à l'Assemblée que le pape venait de condamner la constitution civile.
ment de perfidie sera le signal de votre mort. Nous enverrons vos têtes à nos ennemis; ce sera sur vos cadavres sanglants que nous saurons les combattre : U est beau de marcher à la liberté sur les squelettes deVaristoeratiê; » et ees infamies ne se débitaient pas en pleine terreur, mais le 7 jaUlet 1791 1 (M. Saozay, tome I. p. 5^%.)
(1) La déposition que noos venons de citer, prouve combien ce reproche éUil mal placé daas leur bouche. -,
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Les administrateurs des départements faisaient part aux comités de leur ferme intention d'empêcher ces brefs de circuler, mais ne doutaient nullement de leur authenticité. Pour paralyser leur effet sur le clergé et les fidèles, on prit le parti de soutenir impudemment, envers et contre tous, qu'ils étaient supposés, et le clergé constitutionnel se chargea principalement de propager ce mensonge si avantageux pour lui. Ceux qui reconnaissaient l'authenticité des brefs devaient conformer leur conduite à leur croyance, c'est-à-dire regarder l'Église constitutionnelle comme schismatique , et endurer toutes sortes d'outrages et d'avanies plutôt que de s'y rallier. C'est ce qui explique comment certains treinbleurs, pour ne pas s'exposer à de pareils dangers, ne demandèrent pas mieux que de se pei*suadcr à eux-mômes que les brefs étaient supposés. C'était en effet bien plus commode et bien plus sûr. Les meilleurs arguments en faveur de l'authenticité des condamnations n'avaient aucune prise sur eux. Que peut en effet le raisonnement contre la peur !
Mais ce n'était pas assez! les gens que la peur portait à accueillir certains faux bruits pouvaient croire que si le pape n'avait pas encore condamné la constitution civile, iU'improuvait au fond, et pouvait un jour ou Tautre Timprouver officiellement. Ojfi fit donc paraître de prétendus brefs qui faisaient un pompeux éloge de la constitution civile. Les maladroits conseillers de Louis XVI avaient commis la faute de dire partout qu'ils allaient obtenir du pape son approbation. Ce bruit était tellement répandu que des personnes bien intentionnées se laissèrent prendre aux faux brefs. Dans la Brie notamment il y eut des prêtres qui tombèrent dans ce piège. Le pape se crut obligé de démentir ce bruit absurde dans une de ses allocutions. On n'a pu savoir au juste quels furent les fabricateurs de ces faux brefs. Il est très-probable qu'ils ont été composés par les évéques constitutionnels d'accord avec le comité ecclésiastique (1).
(1) Avant le bref du 10 mars, on avait vu circuler des pièces qualifiées à tort de brefs condamnant la constitution civile. Déjà le pa|>e avait écrit ao ni et à plusieurs évéques des lettres dans lesquelles U la réprouvait très- vire, ment : mais il n*y avait pas encore là une condamnation ofTicielle. Des oopiM plus ou moins complètes de ces lettres, et des copies de copies circulaient partool, tl quelques-unes furent publiées sous un litre inexact. Mais les prétendus brefe du pape approuvant la coiistilulion civUe avaient été fabriqués avec rintcotk» préméditée de tromper les lidèles, car dans aucune pièce le sainl-si^ n'a
L*£GLISE GONSTITUTIONIIELLE. 369
Ainsi la révolution, pendant cette malheureuse année 1701, ne recourait pas seulement à l'intolérance légale et aux violences de la rue pour étouffer le catholicisme, elle cherchait encore, à force de mensonges et de pièces fausses, à semer Terreur doctrinale , à détourner les esprits de ce qui devait les éclairer. U n'y avait plus entre Rome et la France de communications ofTicielles, et les fauteurs du schisme s'en servirent assez adroitement, au point de vue des coutumes gallicanes, pour soutenir que les brefs n'étant point comme d'habitude adressés aux autorités, devaient être supposés. Mais en France les autorités étaient ouvertement schismatiques ; le schisme était la religion officielle de notre malheureux pays; le simple bon sens indiquait que la cour de Rome avait dû adopter une autre manière de procéder. Tous ceux qui voulurent élucider sérieusement la question purent se convaincre de l'authenticité des brefs du iO mars et du 13 avril. 11 y avait déjà beaucoup de Français en Italie : ils attestèrent à leurs amis restés en France que les brefs avaient réellement paru à Rome. Us durent le faire savoir par des moyens détournés , car il était impossible alors de se fier à la poste.
Dans les moments de crise, il y a toujours des gens qui refu* sent obstinément de croire à ce qui les afflige. U semblait à cer> taines personnes trop dur de reconnaître que la constitution civile était condamnée, qu'il fallait oublier les beaux rêves dont elles s'étaient bercées depuis le début de la révolution , et voir les choses telles j qu'elles étaient en réalité, c'est-à-dire le schisme religion d'État et le catholicisme persécuté. Elles aimaient mieux se cramponner à leurs illusions, et s'imaginer que le pape n'avait point parlé, qu'il n'y avait pas encore de condamnation, que les choses pouvaient encore s'arranger.
Le 30 juillet 1791 l'évêque de Marseille écrivait à Pie VI la lettre suivante :
«... Les partisans du mensonge^., ne cessent de répatidre et de pu-blier que ces deux brefs sont faux, et que l'on a emprunté le nom de Votre Sainteté pour éloigner les fidèles de Tobéissance due aux lois de l'État, et ils n'ont point rougi de faire courir dans le public un écrit intitulé « Vrai bref du Pape^ » dans lequel écrit ils font adhérer
laissé seulement soupçonner quHl approuvait la consUtution civile, et dans tous les documents émanés de lui elle est vivement blâmée.
T. li. 24
Voire Sainteté à cette môme constitution civile du clergé de France décrétée par l'Assemblée nationale > écrit qui se démasque lui-même par toutes les particularités indécentes qu'il contient tant contre le pape que contre les divers ordres du clergé. Cependant bien des gens de bonne foi ayant vécu jusqu'à ce jour avec beaucoup de ferveur dans les voies droites du salut se sont laissé séduire par les philosophes du siècle qui les entourent , et ne veulent point ouvrir leur entendement à la vérité. Plusieurs personnes qui me sont chères sont de ce nombre... L'ombre de la mort dans laquelle elles reposent m'afflige et m'affecte beaucoup... Dans l'idée où elles sont que les deux susdits brefs sont faux^ elles m'ont promis cependant qu'elles abjureront leur erreur^ si je leur procure l'authenticité de la décision du saint-siége. Je me jette à vos pieds, Très-Saint-Père, pour supplier Votre Sainteté de m'en donner les moyens (<). »
On vit des prt^lres, simples d'esprit et peu éclairés, perdre véritablement la tête en entendant toutes ces fausses nouvelles, toutes ces rumeurs contradictoires, en voyant tous ces documents si divers, soutenus par les uns , contredits par les autres. Quelques-uns se rétractèrent, puis sur un faux bruit revinrent à l'Église constitutionnelle, puis se rétractèrent de nouveau. On vit des ecclésiastiques, trop facilement impressionnés par des bruits contradictoires, changer d'avis cinq ou six fois dans l'espace de six mois, et courir éperdus d'une Eglise à l'autre. La perspective d'une vie de pauvreté et de persécution épouvantait aussi certains prêtres qui auraient rempli parfaitement leurs devoirs dans un temps calme, et les rendait à leur insu beaucoup trop prompts à accueillir tous les bruits relatifs à un arrangement et à la fausseté des brefs.
Le clergé schismatique jugea qu'il n'y avait pas pour lui d'autre parti à prendre que de nier effrontément l'authenticité des brefs qui lui étaient contraires; c'est ce qu'il fit avec beaucoup de fracas dans un manifeste destiné à faire la contre-partie de la célèbre exposition des principes, et publié seulement quelques jours avant la fin du règne de la Constituante. Dix-sept évequcs constitutionnels membres de l'Assemblée, et leur collègue Lecoz, déjà élu à la seconde législature et Tune des colonnes du temple, publièrent une apologie de leur conduite , qu'ils intitulèrent : a Accord des vrais principes de la morale et de la re-
(l)Thcincr, tome I, p. 330.
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lîgion ». On croit généralement que le rédacteur de ce pamphlet fut un religieux de leur parti, Joachim Lebreton, qui se maria ensuite pour donner plus de poids à ses pompeuses professions de foi ; il ne fit du reste que suivre l'exemple de plusieurs des évoques signataires de ce factum (1).
Les erreurs de Camus et du comité ecclésiastique sont repro* duites dans ce long pamphlet. On y retrouve la même mauvaise foi, les mêmes citations incomplètes ou falsifiées. L'histoire de saint Augustin et des donatistes y est racontée comme si elle avait quelque rapport avec la constitution civile. Les constitutionnels osent soutenir que saint Athanase, privé de son siège épiscopal, s'est toujours soumis à cette dépossession, lorsque personne n'ignore qu'il a toujours protesté contre les usurpations de Piste et de Grégoire de Cappadoce , et qu'il a interjeté appel au saint-siége. Ils ont aussi l'aplomb d'invoquer l'exemple de saint Jean Chrysostome, qui, chassé de son siège par l'autorité laïque, comme les évoques auteurs de l'exposition des principes, bien loin de se soumettre, ne cessa de protester contre sa dépossession et de traiter de loup et de ravisseur celui que le pouvoir civil avait mis à sa place. Us tirent comme Camus des con* séquences absurdes du concile de Chalcédoine. Après avoir fait cette impudente apologie de leur usurpation , ils soutiennent qu'ils n'ont pu être condamnés, que les brefs du pape sont faux. D'ailleurs ils poussent à l'absurde les doctrines gallicanes, et soutiennent que les rescrits de Rome ne peuvent jamais être exécutés que sur lettres patentes du roi enregistrées par les tribunaux. Ainsi, pour qu'une doctrine hérétique ou schismatique soit regardée comme telle , pour qu'un chrétien soit tenu en conscience de ne pas la suivre, il faut que le pouvoir civil veuille bien publier sa condamnation. Et si c'est lui-même qui soutient l'hérésie, qui la défend, qui l'impose même, peu importe ! il faut qu'il ait la bonté de publier li i -môme la censure' qui le frappe, autrement elle n'oblige nullement les fidèles, qui doivent même la tenir pour fausse. Avec ce beau système, les catholiques d'Angleterre auraient été forcés de proclamer qu'Henri VIII n'avait jamais été condamné et devait être tenu pour un bon ca-
(I) Cinq de ces dix-huit pères de la nouvelle Église, Massieu, Lindet, Laurent , Joubert , Dumoucliel, se marièrent. Trois autres, Gobel, Marolles, Tliihaut, se déshonorèrent en abdiquant lâchement leurs fonctions!
tholique jusqu'à ce qu'il voulût bien lui-même enregistrer sa condamnation. Tous ces petits Cranmcr, à 'genoux devant les petits réformateurs de la révolution, véritable monnaie d'Henri VIII, déclaraient bien haut que le pape ne pouvait jamais se permettre de rien décider, s'il n'avait pas l'approbation du pouvoir civil, même hérétique ou schismatique.
« D'après cela, disaient-ils, peut-on se laisser persuader que le successeur de; saint Pierre donnera le scandaleux exemple de l'infraction d'une loi positive , pour faire circuler frauduleusement des rescrits qui, n'ayant aucun caractère d'authenticité, peuvent être altérés et même convertis en libelles par les ennemis de sa gloire et de sa religion... »
Les pontifes des chrétiens sous Néron et les empereurs donnaient pourtant a le scandaleux exemple de l'infraction à une loi positive » qui ordonnait de sacrifier aux idoles et interdisait le moindre acte de religion et de juridiction; et pour fortifier la foi des fidèles si cruellement éprouvés, ils faisaient circuler des rescrits sans demander aux proconsuls de vouloir bien leur donner un caractère d'authenticité. En Angleterre, dans certains pays de l'Allemagne, les catholiques auraient été forcés par leur religion elle-même, si ce principe avait été vrai , de passer à la réforme !
Les intrus employaient aussi le persiflage! \]n pape comme Pic VI était incapable de publier des brefs semblables.
« 11 n'emploierait pas des termes injurieux à la nation française, qui ne peuvent que l'aigrir, et qui ne conviennent ni à son caractère, ni à la reconnaissance que le saint-siége doit à sa bienfaitrice. »
On se demande de quels bienfaits particuliers le pape était redevable à la France, et particulièrement ii l'Assemblée nationale et [au parti révolutionnaire, à moins que les intrus ne comptassent l'annexion certaine alors d'Avignon et du Comtat comme un bienfait d'une nouvelle espèce I Si on ajoute à ces considérations les devoirs de la charité évangélique,
« Il n'est plus permis de regarder les deux brefs qu'ont si profusc* mont répandu l'esprit de discorde et l'avidité de ceux qui les M circuler par spéculation comme l'ouvrage du chef de l'Église.»
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Viennent ensuite d'insolentes menaces. La lettre d'envoi de ce factum à Pie VI contient cette déclaration :
« On a cherché à nous persuader, Très-Saint-Père, que la constitution civile du clergé et tous les ecclésiastiques qui s'y sont soumis ont encouru votre censure; comme on se servait de ce motif pour soulever le peuple contre les lois, notre profond respect pour Votre Sainteté nous a recommandé de rejeter les bruits qui lui étaient injurieux, et qui n'ont d'ailleurs aucune authenticité... )»
Ces misérables intrus , qui espèrent encore triompher, renouvellent ici les génuflexions dérisoires et les outrages des Juifs au Christ couronné d'épines. Ces plats valets du parti révolutionnaire bafouent le successeur de Jésus-Christ et lui crient : « Ave, rex Judffîorum I », comme les valets de Pilate l'ont fait à l'égard du Fils de Dieu 0).
La mauvaise foi de ces intrus n'est pas contestable. Elle devait durer pendant dix ans, en répétant toujours les mômes mensonges qui devenaient pourtant de plus en plus insoutenables. Ellejse trahit dans ce livre lui-même, par le soin avec lequel ils tentent d'établir que les actes du saint-siége , n'étant pas visés et publiés par le pouvoir civil , premier intéressé à les laisser dans l'ombre, ne peuvent être tenus pour vrais par les consciences catholiques. Ils avaient encore l'espoir que Pie VI capitulerait comme Louis XVI devant la constitution civile. En niant effrontément l'existence des brefs, ils faisaient un mensonge très-utile à leur cause, et pour le moment présent , et pour le cas où le pape viendrait à faiblir; car dans cette hypothèse il n'aurait pas besoin de retirer officiellement des condamnations qui n'auraient jamais passé pour authentiques, et les non-conformistes se réuniraient à eux plus facilement. Ils devaient être bien déçus dans toutes leurs espérîinces. - Enivrés de leur grandeur nouvelle , et des hommages civils et militaires dont ils avaient été accablés tout récemment , les évéques constitutionnels espéraient qu'à force de menacer le pape et de persécuter les catholiques, ils feraient peur à leurs
(1) 11 y a de tout dans ce long pamphlet : les constitutionnels y ressassent les diverses accusations que les hérétiques ont lancées contre le saint-siége, cl lui reprochent la division des Grecs » les erreurs des proleslanls, dans le style de tous les hérétiques etschismatiqucs réprouvés par l'Église et par les jansénistes eux-mêmes.
374 coNSTmmoN ciyiub dd clergé.
adversaires, qu'on se lasserait à Rome et en France de leur résister, et qu'ils deviendraient les évêques incontestés de la révolution et de la religion. Ils avaient pourtant de nombreux sujets de crainte. Mais il leur importait de n'en rien laisser paraître dans leur lettre au pape , et de se poser à son égard en vainqueurs magnanimes, prêts à recevoir la soumission du vaincu, et remplis d'une dédaigneuse pitié pour son aveuglement. Au fond ils étaient bien moins rassurés qu'ils ne voulaient le paraître, et fondaient toute leur espérance sur une persécution cruelle qui briserait complètement les forces du clergé catholique et de ses adhérents. Nous raconterons dans les chapitres suivants l'oppression que l'Assemblée constituante, dans l'intérêt de l'Église constitutionnelle, exerça jusqu'à la fin de son règne sur les consciences catholiques.