‹ Histoire de la constitution civile du clergé (1790-1801) (volume 4)Chapitre 40 sur 55 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

l'église GONSTITUnONXELLE.

I. L'Église constitutionnelle s'organise très-péniblement. — Les auermentés ks plus estimablet veulent rester ce qu'ils sont. — L'épiscopat constitutionnel est tristement composé. — Comme on manque de curés, on veut forcer les moines à entrer dans le schisme. — A Strasbourg Dietrich le» persécute. — La situation désespérée de l'Église constitutionnelle en Alsace, révélée par l'évèque intrus de Colmar. — Pour expulser et remplacer le pins grand nombre possible de curés catholiques , on raccole des prêtres partout, on reçoit des interdits , on ordonne des sujets indignes.

D. Le comité ecclésiastique dirige l'Église constitutionnelle en maître absolu. — 11 prend une décision importante sur la liturgie. -— Il protège les évéques contre les vicaires épiscopaux qui veulent les annuler. — Curieuse protestation des vicaires de Grenoble. — Un prêtre de Paris veut se marier, le comité j met obstacle. — La plupart des révolutionnaires, dès qu'il ne s'agit plus de persécuter les non-conformbtes, traitent très-mal les constitutionnels eux-mêmes par haine du christianisme. — Le sort de ces derniers est eomi^étement entre les mains du pouvoir civil. — • Les évèques constitutionnels ne sont que des personnages politiques. — L'ignorance, la peur ou des motiCi politiques amèueot seuls quelques personnes dans leurs églises. —Fureur des assermentés contre les catholiques. — On les maltraite, on les traîne de force à TÉglise constitutionnelle. — Fustigations des fSnnmes. — On promène les non-conformistes sur des boucs et sur des ânes. — Les autorités encouragent tous ces excès ou les laissent fiiire^ — On arrache les nouveaux -nés i leurs parents pour les faire baptiser par le curé constitutionnel. *- Luttes horribles au sujet des enterrements de» catholiques.

III. Fausses nouvelles sur la prétendue approbation donnée par le pape à la constitution civile. ^- On fait circuler un faux bref dans ce sens. — Le mot d*ordre est donné dans le camp révolutionnaire , de nier audacietisement l'authenticité des brefs des 10 mars et 13 avril. — Les évèques constitutionnels députés soutiennent cette thèse dans un pamphlet qu'ils envoient au pape avec une lettre insolente.

En mai 1791 l'Église constitutionnelle, à force de décrets violents exécutés avec une grande rigueur et un grand luxe de

33i CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.

procédés arbitraires, était enfin constituée dans les villes. On n'avait pu, faute de prêtres, l'établir dans toutes les campagnes, mais du moins elle avait valu des vexations de toute sorte aux curés et aux populations des plus pauvres villages et des hameaux les plus oubliés.

Nous avons déjà raconté comment on avait procédé aux élections des évêques constitutionnels. Les électeurs vraiment catholiques avaient évité toute participation à ce scrutin, et en revanche les protestants et les juifs y étaient accourus. Ces élections étaient les plus faciles à faire, et cependant elles n'eurent point lieu sans difficulté. Beaucoup d'élus n'acceptèrent point l'épiscopat constitutionnel, et dans certains départements les électeurs eurent plus d'un refus à essuyer. Beaucoup de prêtres n'avaient juré que sur le faux bruit de l'acceptation par le pape de la constitution civile , ou par crainte de l'avenir qui leur était réservé. La constitution civile n'était point formellement énoncée dans le serment ; ils l'avaient prêté pour garder leurs fonctions et leur traitement, mais leur adhésion aux innovations de l'Assemblée n'allait pas plus loin. S'ils s'aveuglaient sur leur devoir strict , du moins ils ne se faisaient aucune illusion sur l'épiscopat constitutionnel et ne voulaient pas en l'acceptant devenir fatalement les persécuteurs de leurs confrères et les dociles agents du pouvoir. On vit des curés, estimables si l'on veut, mais faibles, refuser l'épiscopat constitutionnel et cependant trouver des accommodements avec leur conscience pour se soumettre , dans l'intérêt de leur tranquillité, à cet épiscopat qu'ils réprouvaient au fond de leur âme et qu'ils n'auraient jamais voulu exercer. Ils refusaient, d'autres acceptaient, ils n'osaient pas leur rompre en visière, et comme Pilate ils s'en lavaient les mains. Parmi ces prêtres circonspects, c'était à qui ne serait pas évêque, et cependant les suffrages des électeurs se portaient naturellement sur eux, car ilsVomposaient la partie la plus estimable du clergé assermenté. Ils étaient trop prudents pour proclamer en public la véritable cause de leurs refus, aussi eurent-ils soin de donner des motifs dont les révolutionnaires ne pouvaient s'irriter. Néanmoins ils mirent les électeurs dans l'embarras. Les ecclésiastiques les mieux posés refusaient , et on avait fort peu de choix : il était dangereux dans des circonstances aussi difficiles d'élire des inconnus sans talent et sans considération!; les électeurs de beau-

l'egusk constitutionnelle.! 335

ooup de départements furent obligés pourtant d*en passer par là^ et les évoques intrus ne furent pas même choisis dans la meilleure partie du clergé assermenté. Parmi les quatre-vingts évéques constitutionnels qu'il fallut nommer^ on en compte une vingtaine qui durent leur nomination à leur titre de député. Les autres furent pris un peu partout ; on comptait parmi eux des curés de très-petites paroisses, des chanoines qui avaient mendié la popularité , des moines défroqués, beaucoup d'intrigants , de gens inconnus, ou déjà mal connus. On avait fait au sujet des élections de doucereuses tirades sur l'avantage de faire nommer chaque évéque par ceux qui l'ayant vu à l'œuvre ne sauraient se dispenser de rendre hommage à ses vertus ; beaucoup de collèges électoraux nommèrent des évéques qui étaient parfaitement inconnus dans leurs nouveaux diocèses. On avait beaucoup crié contre l'influence de la cour, contre les choix des ministres, afin d'exalter le système des élections ; et pourtant certains prélats de la nouvelle Église durent leurs sièges épiscopaux à leurs intrigues et à de puissantes protections. La manière dont l'élection de Lamourette fut conduite' par les afSdés de Mirabeau causa même un certain scandale (i).

L'évéque intrus de Nîmes, Dumouchel, fut nommé dans une réunion où les électeurs protestants dominaient. Pour diffamer les vrais évéques on prétendait qu*ils avaient obtenu leurs sièges à force d'intrigues; il est certain que les évéchés constitutionnels furent presque tous donnés à des prêtres qui s'étaient distingues par des discours ampoulés contre les prétendus conspirateui's , de plates flatteries à l'adresse des révolutionnaires de toute espèce, et de violentes dénonciations contre leurs confrère.^. Ceux qui, pour flatter les passions du jour, avaient soin d'officier avec une écharpe tricolore par-dessus leurs ornements sacerdotaux , et qui dans un but intéressé mêlaient grossièrement le sacré avec le profane , avaient beaucoup de succès auprès des électeurs. Par de semblables moyens certains ecclésiastiques s'étaient déjà fait élire aux conseils administratifs ;

(1) Des contemporains ont soutenu que personne à Lyon ne s^attendait à rélection de Lan;ourette, lorsque, le soir du ?ote, le président et les scrutateurs affiliés aux meneurs de Paris soutinrent qu'il était trop tard pour dépouiller le scrutin, et qull fallait renvoyer cette opération au jour suivant. Le lendemain Lamourette fut proclamé , mais on prétendit que des bulletins portant son nom avaient été introduits dans l'urne pendant la nuit.

334 CONSTITUTION CIVaB DU CLEBGÉ.

procédés arbitraires, était enfin constituée dans les villes. On n'avait pu, faute de prêtres, l'établir dans toutes les campagnes, mais du moins elle avait valu des vexations de toute sorte aux curés et aux populations des plus pauvres villages et des hameaux les plus oubliés.

Nous avons déjà raconté comment on avait procédé aux élections des évoques constitutionnels. Les électeurs vraiment catholiques avaient évité toute participation à ce scrutin, et en revanche les protestants et les juifs y étaient accourus. Ces élections étaient les plus faciles à faire, et cependant elles n'eurent point lieu sans difficulté. Beaucoup d'élus n'acceptèrent point l'épiscopat constitutionnel, et dans certains départements les électeurs eurent plus d'un refus à essuyer. Beaucoup de prêtres n'avaient juré que sur le faux bruit de l'acceptation par le pape de la constitution civile , ou par crainte de l'avenir qui leur était réservé. La constitution civile n'était point formellement énoncée dans le serment ; ils l'avaient prêté pour garder leurs fonctions et leur traitement, mais leur adhésion aux innovations de l'Assemblée n'allait pas plus loin. S'ils s'aveuglaient sur leur devoir strict , du moins ils ne se faisaient aucune illusion sur l'épiscopat constitutionnel et ne voulaient pas en l'acceptant devenir fatalement les persécuteurs de leurs confrères elles dociles agents du pouvoir. On vit des curés, estimables si l'on veut, mais faibles, refuser l'épiscopat constitutionnel et cependant trouver des accommodements avec leur conscience pour se soumettre , dans l'intérêt de leur tranquillité, à cet épiscopat qu'ils réprouvaient au fond de leur âme et qu'ils n'auraient jamais voulu exercer. Ils refusaient, d'autres acceptaient, ils n'osaient pas leur rompre en visière, et comme Pilate ils s'en lavaient les mains. Parmi ces prêtres circonspect?, c'était à qui ne serait pas évêque , et cependant les suffrages des électeurs se portaient naturellement sur eux, car ilsVomposaient la partie la plus estimable du clergé assermenté. IN étaient trop prudents pour proclamer en public la véritablf cause de leurs refus, aussi eurent-ils soin de donner des moûf> dont les révolutionnaires ne pouvaient s'irriter. Néanmoins ils mirent les électeurs dans l'embarras. Les ecclésiîistiques le> mieux posés refusaient, et on avait fort peu de choix : il était dangereux dans des circonstances aussi difficiles d'élire des inconnus sans talent et sans considération); les électeurs de beau-

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ooup de départements furent obligés pourtant d'en passer par là^ et les évoques intrus ne furent pas même choisis dans la meilleure partie du clergé assermenté. Parmi les quatre-vingts évéques constitutionnels qu'il fallut nommer^ on en compte une vingtaine qui durent leur nomination à leur titre de député. Les autres furent pris un peu partout ; on comptait parmi eux des curés de très-petites paroisses^ des chanoines qui avaient mendie la popularité^ des moines défroqués, beaucoup d'intrigants, de gens inconnus, ou déjà mal connus. On avait fait au sujet des élections de doucereuses tirades sur l'avantage de faire nommer chaque évéque par ceux qui l'ayant vu à l'œuvre ne sauraient se dispenser de rendre hommage à ses vertus ; beaucoup de collèges électoraux nommèrent des évéques qui étaient parfaitement inconnus dans leurs nouveaux diocèses. On avait beaucoup crié contre l'influence de la cour, contre les choix des ministres, afin d'exalter le système des élections ; et pourtant certains prélats de la nouvelle Église durent leurs sièges épiscopaux à leurs intrigues et à de puissantes protections. La manière dont l'élection de Lamourette fut conduite' par les afSdés de Mirabeau causa même un certain scandale (i).

L'évéque intrus de Nîmes, Dumouchel, fut nommé dans une réunion où les électeurs protestants dominaient. Pour diffamer les vrais évoques on prétendait qu*ils avaient obtenu leurs sièges à force d'intrigues; il est certain que les évôchés constitutionnels furent presque tous donnés à des prêtres qui s'étaient distingués par des discours ampoulés contre les prétendus conspirateui's , de plates flatteries à l'adresse des révolutionnaires de toute espèce, et de violentes dénonciations contre leurs confrères. Ceux qui, pour flatter les passions du jour, avaient soin d'oflicier avec une écharpe tricolore par-dessus leurs ornements sacerdotaux, et qui dans un but intéressé mêlaient grossièrement le sacré avec le profane , avaient beaucoup de succès auprès des électeurs. Par de semblables moyens certains ecclésiastiques s'étaient déjà fait élire aux conseils administratifs ;

(1) Des contemporains ont soutenu que personne à Lyon ne s^attendait h Téleclion de Lait.ourette, lorsque, le soir du ?ote, le président et les scruta* tears affiliés aux meneurs de Paris soutinrent qu'il était trop tard pour d('pouitler le scruUn, et qull fallait renvoyer cette opération au jour suivant. Le lendemain Lamourette fut proclamé , mais on prétendit que des bulletins portant son nom avaient été introduits dans l'urne pendant la nuit.

ils se trouvaient naturellement désignés aux suffrages des élec* teurs qui ne les oublièrent pas.

Aucun membre de Tépiscopat constitutionnel ne se signala comme prédicateur ou comme écrivain , et ne parvint seulement à une honorable médiocrité. Grégoire, le plus connu de tous ces intrus, ne doit sa réputation qu'à ses intrigues, et aux événements si divers auxquels il fut mêlé ; on ne peut le regarder ni comme un orateur ni comme un écrivain de mérite, et pourtant il était bien supérieur à la plupart de ses collègues. A défaut de talents, ces enfants chéris de la révolution ne se signalèrent point par l'élévation du caractère : quelquesuns d*entre eux furent bien moins évéques que députés, et ne montrèrent pas plus de courage politique que de vertus épiscopales. Fauchet est le seul d'entre eux qui ait gardé une attitude un peu énergique pendant la révolution, et encore a-t-il commis lors de la fameuse journée du 31 mai une' bassesse inutile (1). Les meilleurs des évéques conventionnels ont siégé parmi les crapauds du Marais , et plusieurs ont été d'odieux terroristes (2). Certains évéques intrus n'ont pas attendu le culte de la Raison pour se marier et pour déshonorer leur caractère ; et lorsque la révolution jugea à propos de jeter le masque et de briser à son tour l'Église bâtarde , qui lui avait servi jusqu'alors d'instrument de persécution, une fraction importante de cet épiscopat d'occasion poussa la lâcheté jusqu'à renier publiquement son caractère et se déprétriser, comme on di.sait alors. Ceux qui ne descendirent point à ce degré d'infamie ne cessèrent pendant le directoire de flatter le pouvoir, de lui redemander les traitements de 1790, et de dénoncer les catholiques à ses rigueurs; et les chefs du parti s'accommodèrent très-bien du concordat, lorsqu'ils virent qu'un certain nombre d'évêchés leur serait réservé.

Être évéque , porter la crosse et la mitre , recevoir certains honneurs dans l'Église et dans l'ordre civil, était, au moment de la révolution, le rêve de quelques ecclésiastiques, et malheureusement rien ne leur coûta pour le réaliser. Sous l'ancien régime les évéques étaient presque toujours pris dans la no-

(1) V. Mortimer Tornaux, tomft VII, où le rôle trop peu connu el très-peu honorable que Grégoire joua le 31 mai est également mis en lumière. (2} Massieu, lluguet , Lindet, etc.

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blesse, et c'était un grand abus;Jorsque la révolution arriva , certains ecclésiastiques qui avaient longtemps convoité la dignité épiscopale furent pris d'une sorte de vertige, envoyant qu'elle allait être accessible aux roturiers , et en vinrent à fouler aux pieds toutes leurs obligations , et même à déshonorer leurs cheveux blancs pour obtenir enfin, n'importe par quel moyen, ce qui avait fait le rôve et le désespoir de toute leur vie (4). Plus d'une fois ces intrus, qui s'étaient attiré la faveur populaire en déclamant contre le faste des prélats de cour, s'attirèrent de la part de ceux qui les avaient élus, de vifs reproches à cause de leur défaut de simplicité et de leur mesquine vanité. Il ne faut pas s'en étonner, ce qui de tout temps les avait séduits le plus dans l'épiscopat, c'était l'appareil extérieur, la dignité , la richesse des évêques de l'ancien régime : une fois par\'enus au terme de leur ambition ils ne se souciaient pas de répudier de pareils avantages, mais désiraient autant que possible jouer un rôle important comme leurs prédécesseurs , et se pavanaient orgueilleusement dans leur dignité usurpée : (2} l'épiscopat avait trouvé en eux ses messieurs Jourdain (3) tout glorieux de posséder une dignité réser\'ée jusqu'alors aux plus beaux noms. On était fier de succéder à M. de Durfort, à M. de Marbœuf, à M. Duplessis d'Argentré , quand on s'appelait Pacareau, Lamourette ou Lefessierl

(f) Pacareau, chanoine de Bordeaux, intrus de la Gironde, avait près dit quatre-vingts ans lorsqoHl Hit élu. Besaucolle, doyen du cliapitre de Carrassonne, était aussi très-âgé lors de son intrusion.

(2) Les évéques constitutionnels aimaient beaucoup à parader avec les insignes de la dignité qu'ils avaient volée. Un des moins mauvais, le doctri. naire Yillar, étalait avec ostentation sa croix pectorale devant un de ses anciens confrères : " Ah, mon père , lui dit ce dernier, que d*a11iage dans cotte croix ! • (Dom Piolin , tome I, p. 200.)

(3) Mais monsieur Jourdain élail riche, on puisait dans sa bourse ; les évoques constitutionnels au contraire voulaient puiser dans celle de l'Étal. Des hommes peu scrupuleux pouvaient trouver fort beau de recevoir des mains des électeurs la crosse, la mitre et l^anncau , mais encore fallait-il les payer au marchand ! Les intrus avaient un bon traitement, néanmoins beaucoup d'entre eu\ demandèrent en plus une allocation pour Tachât de leurs ornements, et leurs frais d'installation. Les administrations départementales, auxquelles ils s'adressèrent naturellement, renvoyèrent leurs demandes au comité ecclésiastique, qui parut assez peu disposé à les écouter, car Targcnt était rare , et l'Église constitutionnelle coAtait déjà beaucoup en dépenses avouées on inavouées. Cepenlant il ne parait pas avoir adopté une jurispru-

Les élections des curés se firent bien plus difficilement que celles des évéques. Dans beaucoup de districts la presque totalité des curés avait refusé le serment et on ne savait comment les remplacer. Dans certains autres les refus avaient été moins nombreux , et les remplacements plus faciles , mais de nombreuses rétractations avaient bouleversé la nouvelle Église constitutionnelle, et on hésitait à déranger constamment les électeurs. Dans certains pays la majorité des électeurs de campagne refusait de participer à ces élections; il y avait dans le midi des districts où l'on savait que les électeurs protestants se présenteraient seuls au scrutin , et l'on hésitait à procéder à ces élections dans des circonstances aussi défavorables. Pendant la première moitié de l'année 1791, TÉglise constitutionnelle et l'Église nonconformiste, sur beaucoup de points de la France, furent pour ainsi dire mêlées et enchevêtrées l'une dans l'autre, parce que tout curé réfractaire devait , aux termes même de la loi rester en fonctions jusqu'à son l'emplacement, et que ce remplacement à' cause des difficultés que nous venons d'énumérer se faisait longtemps attendre. Le curé réfractaire, on le comprend aisément, ne quittait son troupeau qu'au dernier moment, et s'appliquait à le prémunir contre le schisme. L'Église constitutionnelle était installée dans les villes, ses évêques étaient solennellement reconnus par toutes les autorités , et cependant beaucoup de paroisses rurales étaient provisoirement occupées

(lencc bien fixe en cette inilière, et s'est le plus souvent décid<^ par des considérations toutes personnelles.

Ainsi le directoire île Saint-Brieuc (26 juillet 1791} demanda au comité ecclésiastique si la nation devait payer à levèque intrus Jacob sa stalle et soo dais dans la caUiédrale, cl lui envoya une nule de 357 livres. Le comité lui répondit que les habitants devaient supporter celte dépense par additk» ao rôle des contributions direrte<«. Le département de la Loire-Inférienre (kmanda également au comité sMl fallait payer à l'intrus Minée ses omemeoti épiscopaux et ses frais d'installation. Cette fois la note était bien pins fort«.il s''agissait de 2800 livres. Nous ne savons ce que le comité répondit. L*intrcf du Nord Primat réclama aussi une somme de trois mille livres pour le ro^ motif, mais le comité lui réi>ondit (6 août) que ces dépenses resteraient i si charge jus^iu'à ce que l'Assemblée eût tranché cette question par une k^i gOnér;^le. Le directoire de Lot-et-Garonne demanda également des fonds pour rinstallation de l'intrus Constant. Nous avons déjà dit (chapitre II )qne l'Assemblée avait accordé une allocation importante à Ponlanl, Hutnis dr U Dordogne. Le comité ecclésiastique reçut de semblables demandes d'un griod nombre d'évé({ues constitutionnels.

l'jéglise constitutionnelle. 339

par des réfractaires qui étaient censés de par la constitution civile fonctionnaires publics , et à qui il était interdit sous peine de la dégradation civique de publier au prdne les brefs qui la condamnaient. Cette singulière situation amenait 'des conflits continuels; mais l'Assemblée avait jugé' qu'il jvalait mieux permettre aux réfractaires de continuer leurs fonctions, de peur que l'exercice du culte ne fût suspendu dans une foule de paroisses à cause de la difficulté des remplacements, et elle était persuadée qu'il en serait résulté une ii^urrecrion générale dans les campagnes. Il est impossible de se faire une idée «xacte de la passion qui fut mise de part et d'autre dans ces conflits. Tantôt une municipalité révolutionnaire dénonçait le curé orthodoxe et excitait contre lui les mauvais sujets du pays. Tantôt au contraire une municipalité catholique prenait fait et cause pour son curé, et entrait en lutte avec le district. Chaque paroisse se divisait en deux camps; les moins forts appelaient du secours du dehors; tout ce monde s'injuriait , se dénonçait avec fureur, et finissait souvent par en venir aux coups. Alors on envoyait de la ville voisine des détachements de gardes nationaux, de volontaires qui, sous prétexte de remettre la paix , venaient maltraiter les catholiques , et trop souvent piller le paysan.

Dans la plupart des districts on procéda à une élection de curés après l'épreuve du serment. Mais il fallut bientôt en renommer d'autres; plusieurs jureurs s'étaient rétractés; on avait découvert que des municipalités désireuses de garder leurs curés avaient tout simplement supprimé dans leurs procès-verbaux les restrictions qu'ils avaient faites, enfin plusieurs ecclésiastiques, après avoir prêté serment, avaient refusé de reconnaître l'évéque constitutionnel. On savait du reste dans le camp de la révolution que les dispositions de beaucoup de jureurs étaient douteuses. Le refus de lire en chaire le mandement de l'intrus fut interprété comme une rétractation, et c'en était une en réalité , car les curés déclaraient ainsi que leur serment avait été exclusivement politique. L'Église constitutionnelle subit à cette occasion des pertes nombreases, qu'il ne lui fut pas possible de réparer dans beaucoup de districts , caries sujets manquaient, et les autorités ne voulaient pas en dérangeant sans cesse les électeurs, les dégoûter de TËglise constitutionnelle et de ses élections. Aussi beaucoup^ de curés

rétractés conservèrent-ils très-longtemps leurs fonctions. Ces élections de curés présentaient un pitoyable spectacle : soixante ou quatre-vingts électeurs du district étaient réunis pour donner des pasteurs à trente ou quarante paroisses. On en a vu nommer à soixante-dix et même à quatre-vingts cures à la fois. Ces électeurs ne pouvaient connaître ni les besoins de toutes ces paroisses, ni les ecclésiastiques qui méritaient d*y t>tre envoyés. En réalité les choix étaient faits, soit par l'administration du district, soit par les clubistes de Tendroit. Un électeur lançait un nom pour une paroisse, les autres n'avaient à peu près rien à dire et désiraient avant tout en finir le plus tôt possible. Que pouvaient-ils objecter lorsqu'il fallait pourvoira tant de cures? ils ne connaissaient pas les sujets présentés, et ne pouvaient en présenter d'autres à leur place. D'ailleurs il fallait bien se contenter de ce qu'on trouvait ; les sujets étaient rares, et ce n'étaif pas le moment de se montrer difficile; les administrations désiraient placer à tout prix un prêtre constitutionnel quelconque dans chaqu'^ paroisse; tant pis pour les fidèles s'il était incapable ou indigne, mais du moins la révolution était satisfaite, ses décrets étaient exécutés. Les procès- verbaux de ces réunion^ électorales sont curieux à consulter. Naturellement on nommait curés les vicaires qui avaient prêté serment, mais le plus souvent ils n'étaient pas assez nombreux pour remplir les vides, alors on nommait qui Ton pouvait , des prêtres sans fonctions au moment de la constitution civile, dos professeurs, des ex-chanoines ou chapelains , des prêtres désignés seulement comme appartenant à d*autres diocèses , et qui généralement étairni des prêtres interdits, qu*on n\)sait employer dans le diocèse oii i!j étaient connus (l). Du reste tous les prêtres interdits de Franct^ qui daignèrent faire adliésion à l'Église constitutionnelle fiirf^nl parfaitement reçus, comme des victimes de l'ancien régime, H trouvèrent h se placer. Les interdits des pays voisins qui savaient le français vinrent s'abattre sur notre malheureux pays Tout ce que TAUemagne renfermait de prêtres su-^pects vint on Alsace {"!) ; on leur donna des fonctions à remplir, bien qut*

(1) Lo dôpcirleiTiftnl du Piiy-de-DAme fif, h la suite de la liste génôralf «l^* jurcurs et des non jurfiirs, imprimer pour chaque district une liste do fw^ très de toutes sortes, les uns du diocè«!e, les autres étrangers, qu'iloffrait ai ^ électeurs comme can'lidats of(ici«'ls aux places plus vacantes.

(2) Eulogo S( hneider s*est Tante d*avoir amené en Alsace beaucoai» •''

l'église constitutionnelle. 341

beaucoup d'entre eux eussent déshonoré leur caractère. On vit môme des interdits qui s'étaient mariés, ou avaient vécu/ en concubinage à l'étranger, traîner avec eux une femme et des enfants, et cependant devenir curés ou vicaires. Il fallait absolument trouver des sujets, car chaque prêtre constitua tionnel que l'on venait à bout de raccoler, servait à expulser de son église un curé légitime, et valait par conséquent un triomphe à la Ck)nstitution nouvelle, dont la constitution civile était une pièce si importante.

Pour donner une idée de la manière dont on procédait à ces élections vers le mois de juin 1791, c'est-à-dire au moment où elles ne présentaient pas encore le plus de difiicultés , nous donnerons le résumé du procès-verbal de l'Assemblée électorale du district de Tanargue (Ardèche),^correspondant à peu près à l'arrondissement actuel de Largentière. L'Assemblée se réunit le âî juin, uniquement pour procéder aux élections des curés , et le procureur général syndic l'avertit que dans tout le district il n'y avait que quatorze curés et neuf vicaires ayant prêté serment, et sur qui l'Assemblée pût porter ses suffrages; d'ailleurs certaines municipalités n'avaient pas encore envoyé les procès-verbaux des serments ou des refus. L'assemblée électorale nomme d'abord à la cure de Chandelle, vacante par décès; cinquante- cinq électeurs prennent part au scrutin. Aussitôt après elle semble prendre sa tâche en dégoût ; elle décide que certains serments restrictifs, qui pourtant entraînent très-clairement la destitution de leurs auteurs, seroilt envoyés à l'Assemblée, qui statuera sur leur validité , et la majorité, très-contente d'avoir trouvé ce prétexte , se retire. D'après le procèsverbal, il ne reste plus qu'une vingtaine d'électeurs. Le président constate que la majorité s'est retirée, mais engage ceux qui restent à nommer les curés, parce qu'il est dans l'esprit de la Ck)nstitution de pourvoir définitivement aux cures vacantes.

Alors cette vingtaine d'électeurs nomme à vingt-huit cures dont les titulaires avaient refusé purement et simplement. Un cx-cordelier est nommé curé de la ville de Largentière par dix voix : les autres curés sont nommés l'un par dix voix sur

prêtres allemands; ils étaient du reste parfaitement dignes de leur introdacleur.

quatorze votants, un autre par treize voix sur dix-sept , un troisième par douze sur quinze, etc. , Tun d'eux à Tunanimité de quatorze voix ; le plus heureux de tous obtient Tunanimité de vingt-quatre voix. On nomme des professeurs , des prêtres sans fonctions; on nomme même des vicaires qui ont refusé le serment, dans l'espérance de les allécher.

£n dehors de ces vingt-huit curés qui avaient refusé purement et simplement, trente-cinq curés et dix vicaires avaient juré avec des restrictions formelles : cinq ctirés et trois vicaires avaient fait des restrictions un peu ùibles, sans compter les vi-. caires qui avaient refusé purement et simplement, et dont le procès-verbal ne parle pas, parce qu'ils ne devaient pas être remplacés par les électeurs, et qu'il ne pouvait s'élever de difficultés sur leur refus. On voit que la grande majorité de ce clergé a repoussé tout de suite le schisme et que cette contrée n'est guère restée au-dessous de la Bretagne et de l'Alsace^ et pourtant personne ne parle de ses luttes pour la foi.

Les électeurs de district, à cause des rétractations et des refus, étaient constamment obligés de recommencer leurs opérations s'ils voulaient tenir le clergé constitutionnel au complet. Des ecclésiastiques qui avaient juré par faiblesse, pour garder leurs places, ne voulaient pas en accepter de meilleures du pouvoir civil, et refusaient obstinément. Un jeune vicaire d'Apt nommé à deax cures dit en chaire : a La misère m'avait déterminé à prêter serment, mais quoiqu'on m'ait nommé h deux cures, j'aime mieux mendier mon pain que d'en accepter une ; loi*sque j'avais des revenus, je faisais l'aumône, j'espère que vous nie la ferez à mon tour. » Tous ne s'expliquaient pas aussi nettement, mais certains peureux ne voulaient rien accepter de l'Église constitutionnelle, et trouvaient qu'ils lui avaient suffisamment cédé en prêtant serment.

On peut diviser le clergé assermenté en deux catégories; d'abord les ambitieux, les intrigants, les aventuriers défroqués, tous disposés à fouler aux pieds , dans leur intérêt, les lois de l'Église ; ceux-là occupèrent la plupart des évêchés constitutionnels, des places de vicaires cpiscopaux et un grand nombre de cures; mais il y avait derrière eux des peureux qui voyaient les défauts de la constitution civile, et prêtaient serment en disant « La nation donne du pain, le pape n'en donne pas. w 11 y avait aussi des curés peu instruits, ou très-

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effrayés, qui se trouvèrent pris dans le schisme à cause de leur mollesse et de leur irrésolution , et n'eurent pas assez d'énergie pour s'en retirer tout de suite. Ils continuèrent à instruire leurs paroibsiens de leur mieux, en évitant le plus possible les questions du jour, et en refusant toute place nouvelle ; et lorsque la terreur fut passée ils se rétractèrent en grand nombre. Il y en eut parmi eux qui n'attendirent pas aussi longtemps, et se rétractèrent en 1792, quand tout annonçait une proscription générale, et même en pleine terreur.

Au reste, les prêtres constitutionnels se firent tout d'abord de singulières illusions. Les meneurs du parti, ceux qui envahirent les évéchés et les premières places, croyaient que l'Église constitutionnelle participerait à l'immortalité de la Constitution à laquelle on travaillait alors. Ils étaient fermement persuadés que le pape, après avoir fait des difficultés pendant un certain temps, céderait comme Louis XVI, et sanctionnerait tous ce qu'on voudrait, a Le pape fera peut-être beaucoup de bruit, disaient-ils d'un air dégagé , mais il cédera certainement , et personne ne pourra plus contester nos pouvoirs...» Louis XVÏ terrassé, vaincu par la révolution, avait été forcé, de se résigner à devenir bien moins qu'un roi vraiment constitutionnel , le chef dérisoire d'un pouvoir exécutif impuissant devant l'anarchie. Pourquoi le pouvoir spirituel ne serait-il pas, malgré de vaines apparences, annulé comme le pouvoir royal? En tous cas lorsqu'on ferait la paix on respecterait les positions acquises , et ceux qui auraient envahi des évêchés les conserveraient ! Voilà les illusions dont les évêques constitutionnels se bercèrent pour la plupart en prenant possession de leurs sièges : les brefs du 10 mars et du 13 avril leur portèrent un rude coup, sans les dissiper complètement.

Les sujets étaient rares, et il était nécessaire d'expulser les pasteurs catholiques de toutes les cures qu'ils occupaient encore; aussi les autorités révolutionnaires procédèrent-elles à un raccolage véritable de prêtres vagabonds et sans emploi I On voulut forcer les moines, qui se trouvaient dans une situation toute spéciale , à devenir curés constitutionnels. Un trop grand nombre de religieux s'étaient laissé séduire, mais heureusement beaucoup d'autres tenaient ferme ; on voulut les forcer à être curés constitutionnels, et sur leur refus on en vint contre eux aux procédés les plus illégaux. Les religieux d'Al-

sace furent extrêmement tourmentés. Les capucins de Strasbourg avaient refusé énergiquement d'entrer dans l'Église constitutionnelle. Le 19 avrill791 Dielrich leur écrivit en ces termes : « Si vous entendez persister dans votre refus de reconnaître l'cvéque du département , l'on en fera la dénonciation au tribunal , et Ton suspendra à votre égard le payement de votre traitement... » Le 27 il leur déclarait encore que s'ils ne reconnaissaient pas l'intrus ils devraient renoncer à la vie commune.

Dietrich en agissant ainsi n'était plus même l'exécuteur d'une loi inique; il faisait de la persécution en son propre nom, et en violant la loi même qu'il prétendait faire respecter. Ces religieux jouissaient d'une pension qui leur avait été accordée lors de la confiscation des biens du clergé, ils vivaient en commun en vertu d'un droit légal , et ni la loi de confiscation, ni la constitution civile ne les assujettissait à aucune obligation envers l'évéque du lieu, quel qu'il fût. Ils étaient des pensionnés de l'État, et nullement des fonctionnaires. Sur quel article de loi Dietrich aurait-il pu se fonder pour motiver sa dénonciation nu tribunal, ainsi que la susi)ension provisoire de leur traitement? Il aurait été bien embarrassé de le dire ! Au lieu de donner l'exemple du respect de la loi , beaucoup de modérés comme Dietrich, pour faire plaisir aux clubistes, ne songeaient qu'à aggraver les rigueurs de la constitution civile et à inventer des vexations nouvelles à l'usage des non-conformistes. Les capucins ne se laissèrent point séduire. Dietrich fit mettre en vente le couvent qu'on leur avait assigné d'abord, et les fit transporter dans un autre, situé hors de Strasbourg, malgré les supplications et les larmes des bons Strasbourgeois.

Les religieux de Golinar subirent le même traitement , mais leur départ forcé occasionna une véritable émeute (I).

L'évêque constitutionnel de Golmar, Arbogast Martin, ne î:>avait comment composer son clergé, bien qu'il y ( lit dans son département un peu plus de jureurs que dans le Bas- Rhin. Sa correspondance avec les comités de rA!>bemblée contient des aveux fort précieux.

Dans une lettre du 25 mai, il se plaint des insultes que la population lui prodigue ainsi qu'à ses vicaires et à ses domes-

(1) Voir plus haut, chapUre VI.

l'église COîfSTlTUTIORNELLE. 345

tiques. On s'est attroupé tumultueusement pendant qu'il officiait. Partout il est accueilli par des huées et des menaces.

6 juin — Personne ne veut reconnaître son autorité, a de tous nos écoliers théologiens, il n'y en a que deux tout au plus qui me reconnaissent pour leur légitime évéque » . Les professeurs lui sont encore plus hostiles que les élèves, et les population s partagent leurs sentiments.

«... Parmi mes prêtres, les meilleurs patriotes, plusieurs désertent pour aller chercher fortune ailleurs , et plusieurs autres révoquent le serment déjà prêté , et d'autres n*osent plus se déclarer en aucune façon. Il est réellement bien triste de me voir dans une position où, malgré toutes mes peines pour le bien, je suis aussi peu avancé que je l'étais le premier jour;... le remplacement n'a eu lieu que dans le district de Belfort. J'ai eu la meilleure intention de bien faire, mais je commence à me décourager, si Vonne me débarrasse aussitôt de ces eccle'siasti^jues qui se sont ouvertement déclarés contre la constitution. »

11 les accable d'injures, et demande qu'on interdise comme excitant au fanatisme les pèlerinages de Notre-Dame- des>Ermites et de la Pierre en Suisse. Il insiste dans un post-scriptum sur la nécessité d'une persécution violente.

«.... Si vous ne prenez aucune mesure contre les non-conformistes, il en résultera que le nombre des rétractations de serment augmentera au point qu'il ne restera pas à l'évèque constitutionnel un nombre suffisant d'ecclésiastiques pour desservir le diocèse, et que le culte tombera, et que le peuple qui en souffrira se plaindra au point qu'il en résultera des mouvements dangereux pour la constitution politique. »

Certes la constitution civile avait déjà nui grandement à la constitution politique, mais il fallait ,'une singulière impudence à cet intrus pour tenir un pareil langage. Il vient d'avouer que le peuple est hostile à la constitution civile , et il craint qu'il ne s'insurge si elle vient à tomber parce qu'alors il n'y aurait plus de culte! Mais qu'il s'en plaigne à ceux qui ne veulent pas tolérer d'autre culte que celui de la constitution civile! Le beau raisonnement ! Le peuple ne veut pas de la constitution civile ; imposons-la lui , car si elle tombait il réclamerait plus

que jamais le culte catholique I Et pourtant la Constituante a été de cet avis.

Le' 12 juin Àrbogast écrit encore :

«... Le fanatisme s'est accru à un point redoutable : point de jour où je ne reçoive de la part de mes prêtres des avis aussi effrayants qu'alarmants. Parmi le petit nombre de ceux qui ont prêté serment, beaucoup se rétractent ; d'autres qui avaient promis d'accepter des cures les refusent; plusieurs même des curés actuels, qui ne sauraient renoncer aux principes constitutionnels, menacent de quitter pour aller prendre de Vouvrage dans les diocèses de Tintérieur, où il règne plus d'ordre , de tranquillité, d'exécution et de soumission aux lois. »

Il se plaint de la mollesse des autorités, qui ne persécutent pas assez. Le 26 juillet, autre lettre tout à fait désespérée : les remplacements n'ont pas lieu ; tout va de mal en pis; a sur soixantedix ou quatre-vingts curés du district de Colmar, on n*a pu en remplacer'qu'une quarantaine » .

3 août. Il lui faudrait au moins cent trente prêtres de plus pour former son clergé. Il ne sait où donner de la tête , et s'en dédommage en adressant mille injures aux catholiques. Il demande une loi qui l'autorise à recourir aux prêtres allemands; il voudrait raccoler des curés en Souabe. Ce projet n'était pas trop maladroit, car \e clergé de ce pays était alors assez mauvais et très-imbu des idées fébroniennes. Il demande aussi qu'on réduise la maigre pension des insermentés : si Ton ne prend pas ces mesures, « il est inipossible d'y tenir plus longtemps (1) ».

Les évéques constitutionnels étaient tous plus ou moins dans la même situation. Faute de curés, les administrateurs, dans hoaucoup de pays, supprimaient un grand nombre de cures, et sans s'inquiéter des besoins dos fidèles faisaient une seule paroisse de plusieurs villages, poui- avoir moins de postes à remplir ; et cependant on manquait encore de prêtres, et beaucoup de cures restaient vacantes. Dans les districts où le clergé s'était montré moins f(»rme , où les remplacements avaient été moins

(I) Le cîerg« d'Arbogast suivait son exemple; les curés conslilulionnel^ du ilistricl do Belforl adressaient continuelleincnl aux comités des demaiblrt de persécution.

l'église constitutionnelle. 347

nombreux et par conséquent plus faciles à effectuer , les révolutionnaires n'étaient nullement rassurés ; ils s'attendaient à de nombreuses rétractations^ et dénonçaient par avance aux comités ces curés qui n'avaient, disaient- ils, prêté serment que par peur ou par calcul, et qui généralement finissaient par justifier leurs crainles en se rétractant.

La nouvelle Église et l'État avaient fait dès le commencement les plus grands efforts pour se procurer sur-le-champ beaucoup^ de prêtres de bonne volonté, et expulser ainsi les vrais pasteurs sans interrompre l'exercice du culte. Plus tard les difficultés devinrent encore plus graves : certains révolutionnaires désiraient qu'on ne payât plus une Église d'État et au'on jetât le masque tout de suite. Il fallait absolument que l'Eglise constitutionnelle comptât beaucoup de prêtres et fût installée dans presque toutes les communes ; autrement elle cfourait risque d'être abandonnée comme une coûteuse superfluité. Les évéques intrus comprirent .très-bien qu'il y avait là pour leur Église une question de vie ou de mort; ils avaient déjà fait au commencement des ordinations déplorables ; ils se lancèrent plus que jamais dans cette voie, et ordonnèrent une masse de sujets, plus ignorants et plus indignes les uns que les autres , et leur firent donner tout de suite des places importantes. Le sacerdoce fut conféré à des jeunes gens de vingt ans à peine, à des sujets qui avaient passé auparavant quelques mois au séminaire , et qui en avaient été renvoyés àcause de leur incapacité. On admit au séminaire de Strasbourg des jeunes gens qui avaient fait leur quatrième, on les ordonna au bout de quelques mois, et on manqua encore de prêtres. Certains intrus comme Prudhomme, dans la Sarthe , conféraient la[prêtrise aux premiers venus après quinze jours de séminaire : On en arriva bientôt à ordonner des frères lais, des bedeaux, des chantres, des fainéants de toute classe et de toute profession, qui jugeaient excellent d'accepter provisoirement un emploi convenablement rétribué, mais comptaient bien en prendre à leur aise avec leurs nouveaux devoirs. En Ecosse, lorsque Charles II exigea des ministres presbytériens un serment qui blessait leur conscience, il y eut un nombre considérable de refus. Pour remplacer rapidement les réfractaires, l'État donna les places de pasteur à qui en voulut, et l'on citait ce propos d'un vieux gentilhomme campagnard : «... On ne trouve plus ici de garçons pour mener paître les vaches , ils sont tous

3i8 CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.

partis dans l'ouest pour être curés... » Les mêmes causes produisent partout les mêmes effets : les curés imposés par la révolution française valaient absolument ceux que Tintolérance anglicane avait voulu imposer à l'Ecosse; et ils étaient destinés à obtenir le même succès!

Nous avons vu , en analysant la constitution civile , que le clergé créé par elle était tenu dans la plus stricte dépendance à regard des autorités laïques. Le comité ecclésiastique dès le premier jour ne lui permit aucune initiative , môme dans les questions purement religieuses ; il se constitua comité directeur, concile permanent de la nouvelle Église : les difficultés non prévues par la loi lui étaient soumises , il réglait souverainement toutes les questions d*ordre intérieur, les rapports entre les membres divers du nouveau clergé ; de véritables détails de sacristie.

Vers le milieu ou la fin du dix-huitième siècle, la plupart des évéques avaient composé pour leurs diocèses des liturgies particulières. Par suite de la nouvelle circonscription, certains diocèses constitutionnels se trouvèrent partagés entre cinq ou six liturgies différentes. Beaucoup de révolutionnaires, prêtres ou laïques , étaient partisans d'une liturgie uniforme pour toute la Krance. Le comité ecclésiastique s'en occupa sérieusement ; Tidéc d'une liturgie nationale expurgée à son gré lui souriait beaucoup, mais elle n'était pas d'une réalisation facile. Si les jansénistes désiraient profiter de l'occasion pour refondre le bréviaire et le missel selon les idées de leur secte, les philosophes, en attendant la destruction complète du catholicisme, rêvaient une réforme fondamentale dans la liturgie, et voulaient en élaguer autant que possible tout ce qui consacrait l'existence des superstitions romaines, c'est-à-dire des dogmes fondamentaux du catholicisme. Henri VIII avait ordonné qu'on effaçât le nom du pape de tous les livres d'église. Ils auraient peut-êlre'été moins francs, surtout sur un sujet alors si délicat , mais ils auraient amplement pris leur revanche sur d'autres points de doctrine, ou de discipline. Ils avaient bouleversé l'organisation de l'Église en vertu de principes incompatibles avec ses dogmes, ils étaient logiquement amenés, comme tous les hérésiarques antérieurs, à modifier con-

l'église constitutioxnklle. 349

sidérablement le rituel , sauf à marcher quelque temps après plus loin encore dans cette voie. Mais les jansénistes, qui étaient les plus forts au comité ecclésiastique, craignirent sans doute d'être débordés encore une fois. L'Assemblée seule pouvait décréter cette liturgie nouvelle, et ils avaient de bonnes raisons de craindre que les voltairiens ne* lui fissent voler des modifications qui feraient bondir non-seulement les orthodoxes, mais encore une grande partie du clergé constitutionnel. D'ailleurs quand bien même , contre toute vraisemblance , cette litui^ie ne présenterait rien de choquant , il était trop certain qu'elle aggraverait encore les difficultés du moment ; les paysans, trèsroutiniers de leur nature, la verraient avec un grand déplaisir, et il fallait bien se garder de leur fournir une cause nouvelle de mécontentement. D'ailleurs tant que les réfractaires ne seraient pas complètement écrasés, il serait imprudent de tenter une pareille entreprise, car cette liturgie même réformée dans un sens simplement janséniste leur fournirait des armes dans leur polémique contre l'Église nouvelle. Plus les auteurs de la constitution civile avaient défiguré la constitution de l'Église^ plus il leur importait que le côté extérieur de la religion restât le même , jusqu'à ce que les orthodoxes fussent complètement anéantis. Malgré leur passion pour l'uniformité, les membres du comité ecclésiastique décidèrent que chaque paroisse continuerait jusqu'à nouvel ordre à obser\*er la liturgie qu'elle avait suivie jusqu'alors, mais ils jugèrent à propos de motiver leur décision sur Tintérét des marchands et imprimeurs des livres d'église. Le comité envoya donc, en juin 1791, une circulaire aux évêques constitutionnels, pour leur annoncer que sur les représentations des libraires et imprimeurs des différentes liturgies, « pour prévenir les pertes et les malheurs dont les menace le nouvel ordre de choses , il était nécessaire de pourvoir à la conservation des usages actuels , sans égard à la nouvelle circonscription des diocèses, et cependant en temps suffisant pour le débit des marchandises qui sont en magasin... o Néanmoins il les invitait à donner leur avis a sur la mesure en elle-même et sur sa durée.., » et à faire un mandement annonçant au peuple la conservation des anciens usages... «jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné... » Celte circulaire est signée Expilly, président; Despatys, secrétaire. Les évêques constitutionnels répondirent , et beaucoup se montrèrent favorables à

ridée d'une liturgie uniforme. Molinier, des Hautes-Pyrénées, demanda c( même catéchisme , même bréviaire , même missel.. » C'était aggraver encore la difficulté : les esprits n'étaient pas suffisamment préparés à voir l'Assemblée faire un catéchisme, et d'un autre côté rien n'était plus éloigné de l'esprit des Constituants que de permettre à l'Église constitutionnelle de délibérer en commun sur quoi que ce fût.

La nouvelle Église était à peine fondée que les vices de son organisation se révélaient à chaque instant. En instituant les vicaires épiscopaux, et en leur confiant d'importantes prérogatives^ l'Â^emblée avait scandaleusement affaibli l'autorité des évéques. Ces vicaires réclamèrent les droits les plus étendus; le texte de plusieurs articles de la constitution civile paraissait les y autoriser. Le comité, fort inquiet de ces divisions intérieures, envoya le A juillet 1791 à tous les vicaires épiscopaux la circulaire suivante :

«... Le comité ecclésiastique, messieurs, a été informé que les vicaires de plusieurs églises catholiques ont élevé des prétentions outrées sur Tautoritc du conseil épiscopal, et que cherchant à s'appuyer sur la constitution civile du clergé, ils croient pouvoir gouverner le diocèse à la pluralité des suffrages, quel que soit l'avis de Tévéque, et même donner contre ses intentions connues des dimissoires pour les ordres.

« Rien n'est plus alarmant pour ceux qui aiment la religion et sont attachés ù la discipline de l'Église, rien ne pourrait davantage accrcdiler ou morne justifier l'accusation de presbytoranisme que les ennemis de la révolution se plaisent à répandre contre l'Assemblie nationale. C'est révoque qui exerce la juridiction spirituelle, c'e.^t lui qui gouverne le diocèse après en avoir délibéré avec son conseil. Cotte dolihéralion n'est qu'un avis pour lequel il aura nécessairement beaucoup de déférence, mais qu'il peut absolument se dispenser de suivre, hors le cas où il s'agit de la destitution des vicaires. Toi est le sons naturel de l'article 4 du titre I de la constitution civile, et celui ([ui résulte du rapprochement des articles 4! et 44. Telle a été en les proposant l'intention du comité ecclésiastique , tt de l'Assemblée nationale en les adoptant. » Lanjuinais, président: Despatys, secrétaire.

Cotte interprétation était sans doute moins éloignée de la véritable discipline de l'Église que celle des vicaires , mais la constitution civile, sans prendre le moindre souci des ça-

»JC

L£GLIS£ G0.NST1TUT10N5ELLE. 351

nons, avait créé une organisation toute nouvelle, et les prétentions des vicaires épiscopaux n'avaient rien que de conforme à l'esprit de la révolution. Seulement le comité, dominé par une coterie janséniste, était décidé à défendre les innovations dont la secte avait pris l'initiative, et à maintenir fermement les anciennes traditions sur tous les autres points; il se sentait déjà en arrière du mouvement et en grand danger d'être débordé : les termes mêmes de sa circulaire révèlent l'inquiétude trop bien justifiée qu'il éprouvait pour son œuvre. En effet les catholiques la battaient en brèche avec vigueur, et les philosophes, et les révolutionnaires avancés la compromettaient et la transformaient sous prétexte de la défendre.

Dans certains diocèses constitutionnels les vicaires épiscopaux envoyèrent des lettres de soumission au comité. Dans certains autres ils réclamèrent contre une décision qui portait suivant eux atteinte à leurs droits. Ceux de Grenoble envoyèrent une protestation assez véhémente et qui montre combien peu le clergé constitutionnel savait conserver sa dignité dans ses rapports avec le pouvoir civil.

« Les évéques, disaient-ils, sont aussi fonctionnaires publics^ et sous ce rapport ils dépendent complètement de l'État. La puissance temporelle peut faire tels règlements qu'elle jugera à propos relativement à ses fonctionnaires , et ne peut rien relativement au ministère de Dieu; mais lorsque les deux qualités sont réunies, la loi imposée au fonctionnaire de l'État sera un devoir pour le ministre sacré. Par la raison que l'Église, pour jouir des avantages qu'elle tient de l'État, et pour conserver l'harmonie, qui ne peut tourner qu'à l'avantage de ses enfants, doit à Dieu et à ses fidèles de plier son régime spirituel, lorsque cela lui est possible... » (t)

Avec des hommes si complaisants et si fonctionnaires ce devait toujours être possible! il est difficile de faire preuve d'une servilité plus abjecte, et de mendier plus bassement un accroissement de pouvoir. L'esprit sacerdotal a tout à fait disparu chez ces gens-là pour faire place au fonc-

(1) Cette leUre est du 20 juillet 1790, signée de treize vicaires épiscopaux ; le nombre de ces foncUonnaires devait élre de seize à Grenoblp , en 8up|)o. sant même que cette espèce de chapitre fût alors au complet, on voit que la presque totalité de ses membres a signé celte protestation.

352 CONSTITUTION CIVILE DU CLEnGÉ.

tionnarisme le plus plat. Mais les évéques constitutionnels étaient bien mal fondés à se plaindre d'eux. Pour obtenir leurs sièges, ils avaient adulé le pouvoir civil, ils avaient prêché qu'il était maître de bouleverser tout dans TÉglise à sa fantaisie et de a plier son régime spirituel...», et ils avaient réussi. Mais leurs vicaires à leur tour employaient les mêmes moyens pour déterminer l'État, seul arbitre de la discipline ecclésiastique, à leur donner un pouvoir plus étendu, au délrinienl des évoques; et "ces derniers avaient perdu le droit d'invoquer à leur profit ces canons de l'Église qu'ils avaient si bien foulés aux pieds lorsqu'ils gênaient leur ambition !

Le comité ecclésiastique dut reconnaître tout de suite, à des indices bien plus alarmants encore, que son Église bâtarde n'était pas née viable , et que sous la pression des voltairiens elle allait devenir tout simplement une secte protestante, en supposant qu'ils voulussent bien consentir à ne pas l'abolir immédiatement. Ceux qui avaient proposé d'en finir avec le célibat ecclésiastique avaient été fort mal accueillis par l'Assemblée , parce qu'elle espérait faire accepter la constitution civile par les catholiques, en endormant leur attention et leur vigilance ; et rien ne dérangeait davantage cet habile calcul que des motions de ce genre : autant aurait valu proposer tout crûment d'adopter le protestantisme comme religion d'État. L'Assemblée témoigna beaucoup de mauvaise Immeur contre les maladroits qui mettaient ainsi les pieds dans le plat, mais ces doctrines n'en firent pas moins leur cli^min dans le parti révolutionnaire. Des moines qui avaient complètement jeté le froc aux orties, de mauvais prêtres fatigués de leur état et déçus dans leurs ambitions, comprirent l)ient()t en voyant les idées révolutionnaires remporter tous les jours de nouvelles victoires, que le moment était proche où la révolution jetterait toute hypocrisie de côté et ferait ouvertement la guerre au célibat ecclésiastique. Il y en eut un à Paris qui, plus impatient et plus audacieux que les autres, n'attendit même pas la réunion de l'Assemblée législative, et pensa que la Constituante vieillie et dépopularisée n'oserait pas se montrer conséquente avec elle-même, et tolérerait un acte qui devait pourtant justifier les sinistres prédictions des réfraclaires.

Le 10 aoCil 1701 le comité ecclésiastique reçut la lettre suivante de l'abbé Brugiêre, curé constitutionnel de Saint-Paul :

l'église constitutionnelle. 353

« Messieurs^ un prêtre veut se marier, et vient de me porter ses bans à publier : il ne prend point la qualité de prêtre dans ses bans. Le cas est nouveau : la loi n'est pas en vigueur, quel parti prendre ? Dois-ie •jpfablier les bans? après la publication, dois-je procéder à la célébration du mariage? Je sais qu*à la puissance civile seule appartient d'établir des empêchements dirimants, mais la loi qui jusqu'ici a mis au nombre de ces empêchements les vœux de religion et le sacerdoce doit-elle être censée abrogée par la Charte constituante qui n'est pas encore publiée? Je vous prie, messieurs, de vouloir me guider dans le cas présent ; j'ai fait avertir M. l'évêque métropolitain que le prêtre en question doit se présenter à son secrétariat pour y obtenir dispense de deux bans. Il m'a fait dire qu'il était dans la disposition de la refuser. J'ai la confiance que vous voudrez bien m'honorer d'un mot de réponse. Je suis avec respect, etc. »

Cette lettre montre bien ce que valait la meilleure partie du clergé constitutionnel , à laquelle Tabbé Brugière appartenait pourtant. Quelle absence complète de dignité et de courage ! Ce curé, qui au fond est hostile au mariage des prêtres, qui le combattra plus tard dans ses écrits, demande piteusement à des députés laïques pour la plupart s'il doit procéder à la célébration d'un tel mariage, et semble parfaitement résigné à courber la tête et à se rendre complice du sacrilège, s'ils ne paraissent pas disposés à le soutenir. Nous n'insistons pas sur la doctrine qu'il soutient dans cette^ lettre, pour se faire pardonner sa velléité de résistance à force de bassesse et de servilité , dans le cas où le comité se montrerait favorable au mariage du prêtre : un tel sujet nous entraînerait trop loin. C'est la lettre d'un esclave de l'État qui a aliéné sa liberté, sa conscience, la dignité de son sacerdoce pour un traitement. Il soumet sa conduite à un comité, laïque par sa constitution et par la majorité de ses membres, et pourtant, à la honte de l'Église constitutionnelle, l'antique discipline sera encore mieux sauvegardée par ce comité que par le vil complaisant du peuple qui trône à l'archevêché. Gobel parait être, il est vrai, «dans la disposition » d'accomplir un devoir si clairement tracé ; mais le curé n'a aucune confiance ; il sait qu'une recommandation du club des Jacobins fera bien vite capituler son prétendu évéque, qu'il n*y a pas de bassesse dont il ne soit capable, et il regarde le comité ecclésiastique comme pouvant seul ramener ce misérable poltron à l'observation de ses plus simples devoirs I

354 corcsTiTUTiON civile du clebgé.

En effet, le comité ecclésiastique sur certaines questions^ s'inquiétait plus des véritables règles de TÉglise que le clergé constitutionnel. Il s'occupa immédiatement de cette grave affaire. Nous reproduisons la minute de sa délibération, qui est inscrite sur la lettre môme du curé :

« M. le cure de Saint-Paul a le dmt et le devoir de refuser son ministère pour le mariage dont il s'agit :

« \ ^ L'acte constitutionnel dont on argumente n'est pas achevé ni pul>lié ;

« 2° Il n'y a qu'une loi qui puisse déclarer et appliquer le principe décrété pour être constitutionnel. Dans sa généralité, il se peut qu'il autorise le divorce et la polygamie. Il n'est rien moins que certain que le divorce et la polygamie soient jamais autorisés en France. Enfin la loi qui rend indivisibles le sacrement et le contrat de mariage pour le catholique est incompatible avec le mariage des prêtres et n'est pas abolie.

(( Au comité ecclésiastique, le 1^ août 1701. Lanjuinais, président: Despalys, secrétaire. »

Cette décision est sans doute très-incomplétement motivée, mais elle est en réalité cent fois plus sacerdotale que la ietu^ de Tabbé Brugière. Du moins , Lanjuinais , Despatys et C" rappellent ce prêtre à ses devoirs, et défendent la véritable discipline, tandis que le curé de Saint-Paul, à deux genoux, balance l'encensoir devant le pouvoir civil, se déclare prêt, au premier signe, à faire tout ce qu'il voudra, et lui dit à peu près l'équivalent de cette fameuse phrase qu'un révolutionnaire laïque devait prononcer devant l'Assemblée législative : a La loi est mon Dieu, je n'en connais pas d'autre I »

Nous n'avons pu découvrir d'autres documents sur la suit*^ de cette curieuse affaire. Il est probable que ce prêtre attendit l'Assemblée législative pour mettre son projet à exécution. On voit par les termes mêmes de sa décision que le comité ecclésiastique se faisait de singulières illusions. Il mettait Sir le même rang le divorce et la polygamie (1), et doutait que le divorce fCit jamais autorisé on France ; et pourtant ceux qui voulaient en jouir n'avaient plus qu'une année à attendre. La

(1) G*s hommes de 89, s'ils revenaient paim! nr>us , [taraUratent bien arriérés à nos hommes de pro{;rè$ !

L EGUSS CONSTITUTIONNELLE. 355

petite coterie janséniste, qui avait obtenu d'abord une certaine importance au sein de rÂssemblée , allait être complètement engloutie avec ses œuvres par le flot révolutionnaire. Du reste les modérés de la secte philosophique étaient déjà très<fatigués des jansénistes et de leurs prétentions, et quand bien même la révolution politique aurait marché beaucoup moins vite , TÉglise constitutionnelle n'en aurait pas moins subi de graves altérations sous l'influence des idées philosophiques , et le divorce et le mariage des prêtres auraient toujours été décrétés.

Les autorités civiles montraient le plus grand zèle pour l'Église constitutionnelle : elles réduisaient les prêti'cs fidèles à officier dans des lieux écartés, elles violaient le secret des correspondances, procédaient à des arrestations illégales, laissaient les jacobins outrager indignement les non-conformistes et fouetter les femmes en public^ et demandaient instamment à l'Assemblée d*interner et de déporter tous les réfractaires. Des soldats de Gromwell n'auraient pu montrer pour leur Église et contre le papisme un zèle plus ardent et plus brutal. Et pourtant ces fonctionnaires méprisaient cette Église constitutionnelle, pour laquelle ils laissaient sciemment commettre ou commettaient eux-mêmes tant d'illégalités et d'infamies. Ces administrateurs étaient en général, ou des sceptiques, ou des ennemis jurés de toute religion révélée. Les sceptiques laissaient faire l'Assemblée et exécutaient ses décrets sans trop d'enthousiasme ; l'Église constitutionnelle leur était bien indifférente, mais tout le parti révolutionnaire en était entiché, et ils n'avaient garde de se brouiller avec leurs alliés pour un aussi mince sujet que la persécution et les souffrances des croyants. Les philosophes exaltés désiraient ardemment écraser l'infâme ; ils trouvaient qu'on avait conservé dans l'Église constitutionnelle beaucoup trop de catholicisme et de superstitions romaines , mais enfin elle leur fournissait l'occasion de déblatérer avec fureur contre le pape, de persécuter le clergé catholique et les croyants , et de les dénoncer aux violences populaires. Voilà ce qu'ils aimaient et tout ce qu'ils aimaient dans l'Église constitutionnelle; s'ils venaient parfois dans ses temples, c'était pour y faire contre les non-conformistes le métier d'insulteur et de délateur, mais ils avaient le plus profond mépris pour elle et pour ses ministres, dont ils appréciaient bien la servilité intéressée. Cependant c'était encore trop pour eux qu'il y eût

en France des églises où Ton pût encore invoquer Jésus-Christ, où un clergé avili, nnaisse prétendant encore catholique, fût libre d'ofTicier suivant les anciens usages du catholicisme. Aux yeux de ce parti très-nombreux et très-puissant, l'Église constitutionnelle n'était bonne qu'à diviser les catholiques, et à fournir aux philosophes l'occasion d'en ^écraser tout d'abord la partie la plus attachée à sa religion. On viendrait ensuite très-aisément à bout du reste. Ce qu'ils voulaient avant tout c'était abolir complètement le culte comme une honteuse superstition , et contraindre ses ministres à s'incliner bassement devant l'arrêt de mort prononcé par la philosophie contre la religion.

Parce que les apostasies , les déprêtrisatiom eurent lieu en pleine terreur, il ne faut pas croire qu'elles aient été uniquement du goût des terroristes. Il y eut sous l'Assemblée l^islative des mariages publics de prêtres tout aussi scandaleux. Les Terroristes, en exigeant les apostasies, la remise des lettres de prêtrise , en dévastant et profanant les églises , ne firent qu'accomplir les vœux de certains philosophes qui en politique appartenaient au parti girondin, ou même au parti constituant. Sans doute ces derniers ne s'y seraient pas pris tout à fait de la même façon, mais si le pouvoir était resté entre leurs mains, ils auraient tenté comme les jacobins d'anéantir l'Église en la déshonorant ; on le vit bien dans la suite à leur tendresse pour les défroqués et les apostats, et à leur haine pour la liberté religieuse pendant le directoire. Aujourd'hui encore , combien d'hommes, sans professer des opinions politiques extrêmement avancées, partagent complètement les passions antireligieuses des révolutionnaires les plus ardents, et les favorisent de lout leur pouvoir!

Les voltairiens de cette espèce, et les futurs iconoclastes qui siégeaient dans les municipalités et dans les conseils, toutes les fois qu'il ne s'agissait plus de persécuter les catholiques, traitaient les prêtres constitutionnels avec le plus grand mépris. N'ayant pour eux ni respect ni estime , ils les regardaient comme d'infimes agents, dont il serait désirable de se débarrasser le plus tôt possible, et ils le leur faisaient rudement sentir. Les scepti(jues de leur côté n'étaient nullement disposés à se faire contre les philosophes les défenseurs du clergé constitutionnel. De bonne heure l'abbé Grégoire, avec son amertume ordinaire, s'était plaint à l'Assemblée du mépris que

l'église constitutionnelle. 3o7

certains municipaux témoignaient publiquement contre leclergé ; leur insolence ne fit qu'augmenter et, malgré leurs complaisances les prêtres constitutionnels durent subir de la part des autorités les plus vifs désagréments pour un sujet de la plus haute importance. Ce traitement pour lequel ils avaient tout sacrifié leur causait souvent de grandes tribulations; on tardait beaucoup à le leur payer, et ils recevaient souvent des avanies à la place. Bien que la constitution civile eût dit que leur traitement serait payé en argent , dans beaucoup de localités on ne voulait le payer qu'en assignats : ils se plaignaient amèrement au comité ecclésiastique, mais il ne pouvait arrêter le mauvais vouloir des administrateurs; d'ailleurs on manquait d'argent; c'était déjà le cri général en 1790 et 1791.

Pour donner une idée exacte de cette situation, nous citerons quelques fragments d'une lettre de deux prêtres constitutionnels (1) qui se plaignent de n'être pas payés de leurs traitements. Ils dénoncent au comité le désaccord qui existe entre le district et le département, ces deux puissances ; et ajoutent :

« Nous nous sommes servis, messieurs, en parlant du département et du district^ du mot de puissances, nous avons oublié Tépithète de despotiques. En effet dans l'ancien régime le roi lui-môme aurait sans doute traité ses sujets avec plus de douceur et d'honnêteté que ne font les administrateurs à l'égard des ecclésiastiques. Nous allons pour toucher un traitement nécessaire à notre subsistance^ et nous sortons de leur salle toujours payés de mauvaises raisons, souvent traités avec hauteur, mais l'ordonnance de notre payement en autre monnaie n'est jamais arrivée du département. i»

« A Dieu ne plaise, messieurs, que nous accusions de nonchalance les mômes administrateurs lorsqu'il est question d'exécuter des décrets qui peuvent tendre à nous faire de la peine... )»

Cette réclamation fut renvoyée au ministère de l'intérieur ;

il est permis de douter que ce renvoi ait été de quelque utilité

aux plaignants.

L'Assemblée reçut bien d'autres doléances. Ainsi donc les

prêtres constitutionnels, après avoir fait une longue course

par de mauvais chemins , étaient souvent payés par les auto- Ci) Goyard, vicaire de Saint Pierre de Montluçon (AUicr); Yaligny , Tlcaire

deNérit(août 1791).

rites en impertinences et en monnaie de singe, et obligés de revenir du chef-lieu de district , la bourse vide, et très-inquiets de Tavenir. Par crainte de la pauvreté et des rigueurs du pouvoir, ils avaient composé avec leurs consciences ; ils se voyaient réduits à maudire ceux à qui ils s'étaient livrés. Pour beaucoup d'entre eux la parole du livre saint se réalisait déjà ; le bâton sur lequel ils s'étaient appuyés était devenu un javelet pour les percer.

Les évéques et les prêtres constitutionnels avaient cru que leurs complaisances et leurs flagorneries leur permettraient de se substituer purement et simplement à leurs anciens pasteurs. Mais les administrateurs soutenaient qu'une Église créée et dotée par TÉtat devait lui soumettre ses moindres affaires : ils exerçaient sur elle la sun^eillance la plus tracassière, et voulaient régler des questions de sacristie. Nogaret, intrus de la Lozère, se plaignait amèrement au comité ecclésiastique des ennuis que les autorités civiles ne cessaient de lui susciter. Le directoire de Monde voulait payer trop bon marché, et en trop petit nombre les employés de sa cathédrale, et les choisir.

« Je me crois d'autant plus autorisé à faire ces nominations, éciivait-il , que les décrets me permettant de nommer mes vicaires me pcrmetli*ont sans doute aussi de nommer mes bedeaux et autres officiers de chœur. Autrement il me serait impossible que je répondisse de tous les objets de l'église (montant à plus de 80,000 livres) et dont on m'a fait donner un chargement exprès, si je n'étais pas assuré de la fidélité de tous ceux (jui pourraient en avoir quelque maniement. ))

Les autorités civiles voulaient nommer les moindres bedeaux ; et le clergé constitutionnel était bien obligé de leur témoigner la plus grande déférence : car il n'y aurait eu absolument personne dans la plupart de ses temples, sans les vexations qu'eUes infligeaient aux orthodoxes. Une partie des jansénistes soutenait l'Église nouvelle , mais elle n'avait en eux qu'un petit groupe d'adhérents qui existaient seulement dans certaines localités. Dans quelques grandes villes, le peuple, par ignorance et par préjugés politiques, continuait à fréquenter le5 églises devenues constitutionnelles , mais grâce aux efforts persévérants des orthodoxes le nombre des dupes allait toujours en dimi'

l'église COiNSTITUTIOMNELLE. 359

fiuant. Les acquéreurs de biens nationaux soutenaient énergiquement l'Église officielle; les révolutionnaires leur répétaient sans cesse que si la religion n'était pas asservie à l'État , ils perdraient leurs acquisitions; aussi se montraient-ils très-zélés pour la nouvelle Église et très- prompts à insulter les non-conformistesl; il y en avait même qui, désolés de la solitude des églises de l'Étaty faisaient un violent effort sur eux-mêmes, et venaient faire nombre aux offices constitutionnels, dans l'intérêt de leurs acquisitions , et pour y adorer en réalité le dieu Plutus. Ces libres penseurs se disaient qu'après tout les marchés qu'ils avaient faits valaient bien une messe , et même les vêpres en plus!

Dans les villages où un curé estimé de ses paroissiens avait prêté serment par jansénisme ou par peur, la population continuait souvent les premiers jours à fréquenter l'église comme par le passé. Mais en Bretagne, en Flandre, en Alsace, dans certains pays du midi, les jureurs se voyaient presque toujours, immédiatement abandonnés de leurs paroissiens. Dans les provinces où le zèle religieux était moins vif, et où les paysans n'appréciaient pas aussi bien la portée des innovations de l'Assemblée , chaque paroisse suivait tout d'abord l'impulsion que son curé lui avait donnée ; mais bientôt , grâce aux courageuses prédications des non-conformistes, la lumière se faisait dans les esprits. Les nombreux curés qui se rétractaient le faisaient presque toujours en chaire , et développaient leurs motifs aux paroissiens qu'ils avaient d'abord induits en erreur. Au bout de quelques mois la situation devint très-claire. Dans les villes les églises constitutionnelles étaient désertes; les cacatholiques instruits les fuyaient. On y rencontrait seulement un petit nombre de gens du peuple mal éclairés sur les principes du catholicisme, et quelques personnes intimidées par les menaces des jacobins et la vue des odieux traitements infligés aux non-conformistes.

Dans les campagnes le nombre de ceux qui suivaient les prêtres constitutionnels variait beaucoup suivant les localités , mais les neuf dixièmes de ceux qui figuraient à leurs offices y avaient été conduits par la routine, l'ignorance,, ou la peur des bandes de clul)istes que les villes lançaient sur les villageois afin de les maintenir dans le schisme ; expéditions toujours funestes à leurs provisions et à lenrs poulaillers, souvent

360 ' GOKSTITimOIf CIVILE D€ GLEAGE.

môme à leurs bestiaux. Le parti révolutionnaire^ au début, avait excité les paysans à piller les châteaux ; depuis qu'ils n'écoutaient plus ses leçons il se vengeait d'eux en les pillant à leur tour.

La situation des évoques constitutionnels était encore plus étrange que celle des curés. 11 était impossible d'être de fait moins cvéque qu'un évéque constitutionnel. Sans doute le jour de son installation, les autorités, la ligne, la garde nationale, les clubs le recevaient en grande cérémonie , et lui annonçaient dans de longs discours qu'ils étaient fermement décidés à maltraiter quiconque refuserait de reconnaître sa juridiction. Sans doute plusieurs corps de musique jouaient, a Ça ira » en son honneur ; mais dans ces réceptions si pompeuses il n'y avait rien que de politique et d'officiel; on recevait un haut fonctionnaire qui se trouvait porter la mitre, et voilà tout! On n'applaudissait point l'évéque, mais celui qui devait persécuter les catholiques , ou tout au moins fournir à leurs ennemis l'occasion de les persécuter.

On a bien souvent reproché au clergé de l'ancien régime d'avoir été trop intimement associé avec le pouvoir civil, d'avoir plus compté sur son influence politique et sur l'appui du bras séculier que sur la force de la religion. L'épiscopat et le clergé constitutionnels méritent ce reproche bien plus encore, car ils n'existaient absolument que par le pouvoir civil. Cette Église , fondée par la révolution, composée d'admirateurs de la révolution, était aussi servile que l'Église russe ; mais pour la récompenser, le pouvoir civil la soutenait avec une brutalité et une violence tout à fait russes. Le clergé constitutionnel, abandonné et méprisé dans les villes, recourait continuellement à la force pour se maintenir dans les églises et les presbytères qu'il avait usurpes. Partout ses membres les plus estimés se retiraient, et il fallait les remplacer par des moines défroqués, par des aventuriers, et des prêtres improvisés en quelques semaines. Il avait toujours compté mener une vie bien douce et bien tranquille, et il se trouvait pris dans un réseau d'inextricables difticultés. Ses amis avaient beau faire, il sentait bien que le terrain pourrait tout à coup s'effondrer sous ses pieds. S'il devenait de plus en plus évident que le schisme constitutionnel était repoussé par la grande majorité des catholiques , il était à craindre que la révolution ne se fatiguât de subventionner

l'égusb constitutionnelle. 361

une institution qui ne servait qu'à lui créer des ennemis. Si la protection de l'État lui faisait défaut, le clergé constitutionnel, qui ne vivait que par elle , n'avait quelques sectateurs que par elle, était complètement perdu. Cette perspective l'épouvantait ; aussi était-il animé d'une fureur sans pareille contre les non- conformistes, dont l'opposition persévérante déconcertait tous ses plans et devait bientôt entraîner pour lui les plus désastreuses conséquences. Les comités de l'Assemblée rece valent continuellement du clergé constitutionnel les dénonciations les plus odieuses (1) et les plus étranges contre le clergé catholique. Il y en a qui sont vraiment risibles (2).

Mais les prêtres fidèles n'étaient pas seulement dénoncés'aux autorités de toute espèce comme de vils conspirateurs. Dans les chaii*es constitutionnelles on appelait constamment sur leur tête les fureurs populaires : les jureursles traitaient de lâches déserteurs, de prévaricateurs, de ministres criminels, de conspirateurs sanguinaires, etc. , etc. Les orthodoxes, sesenantdu langage traditionnel de TÉglise, déclaraient que les constitutionnels n'étaient point des pasteurs, mais des loups entrés dans la bergerie. Les constitutionnels en jetaient les hauts cris. Nier la validité de leurs pouvoirs était un crime affreux, qui méritait les injures les plus atroces, sans compter les rigueurs de l'autorité; et ils osaient prêcher que les non-conformistes excitaient les populations contre eux et étaient altérés de leur sang. Cette dernière

(1) Des jureurs de Brioude écrivaient à Voidel, préHÎdenl du comité des recherches... « Vous aboyez, tous jappez toujours contre l^Église et vous ne mordez jamais. » Ils lui déclaraient qu'il fallait absolument agir ayec une grande rigueur et qu'en attendant ils étaient traités de schismatiques et d'apostats. « Il faut, disaient-ils, un décret nouveau, ou pour nous décharger de nos serments , ou pour assermenter ceux qui l'ont refusé ou mal porté. » Sans cela , le mépris qu'on leur témoignait partout leur ferait quitter l'Église constitutionnelle.

(2) Le prêtre Gibergue, maire de Saint-Floret(Puy-de-Dûme), depuis convon- Uonnel et régicide, écrivait au comité ecclésiastique qu'au moment du serment il était question d'enlever le roi, et que les ecclésiastiques faisaient faire des habits de kalmouck vert.

Les révolutionnaires laïques inondaient aussi les comités de stupides dé- Doociations. Un homme de loi de Saint-Marceliin (Isère) se plaignait au comité des reclierches en mai 1791 des difficultés que rencontrait l^Êglise constitua tionnelle dans son département, et prétendait que les prêtres réfrartaires donnaient l'absolution pour les péchés à commettre^ cinq, six et même sept ans tJTavanee,

3G2 C0ISSTITCTI3N CIVILE DU CLEBGÉ.

accusation était banale en 1791, et les fouetteurs de fenunes et les gens qui criaient constamment a à la lanterne » contre les réfractaires y aimaient à la répéter avec une pieuse indignation. Les catholiques relevèrent vivement ces dénonciations ; un prêtre de Besançon, dans un écrit qui eut beaucoup de succès, leur répondtl ainsi :

« Si nous disons que vous êtes des intrus, des schismatiqucs, de sacrilèges profanateurs comme uous l'enseigne rÉglise, que peut-il en résulter de fâcheux pour vous ? Que pouvoz-vous craindre ? Vous avez la force en niaiu. Toutes les baïonnettes ne sont-elles pas à vos ordres, puisque tous les jours vous en faites usage pour établir vos ministres, pour forcer de timides chrétiens à assister à vos offices, pour fermer tes églises catholiques, etc. Mais vous, monsieur, à quoi nous exposez-vous en nous représentant comme vous le faites? A être égorgés, massacrés, ou au moins à fuir et à mourir de faim? Quelles armes avons-nous pour nous défendre ? Point d'autres que U prière et les larmes. Nous parlerons, il est vrai \ nous ne cesserons d'exhorter les fidèles, à l'exemple de l'Apôtre, à n'avoir aucun commerce spirituel avec vous , mais en même temps nous leur recommanderons de prier pour vous afin que le Seigneur daigne vous éclairer et vous toucher... » (1)

La chaire constitutionnelle rivalisait avec les clubs de violences contre les catholiques. C'était d'ailleurs pour le clergé schismatique un moyen de se populariser, et d'attirer dans ses églises des auditeurs qui ne se seraient certainement pas dérangés pour une instruction sur le dogme ou sur la morale. Grâce aux excitations combinées desclubistes et des jureurs, les révolutionnaires en vinrent bientôt à Téxécution de leurs menaces. A La Rochelle ils firent une expédition contre les catholiques; après avoir entendu un sermon frénétique à l'Église constitutionnelle, ils se ruèrent sur des non-conformistes, les foulèrent aux pieds, fustigèrent des femmes, puis envahirent les couvents , et firent subir les mêmes traitements aux religieuses. Nous avons déjà raconté les lâches excès qu'ils avaient commis en axril 1791 contre les couvents de Paris et contre les catholiques qui voulaient entendre la messe aux Théatins. Dans beaucoup de villes, les révolutionnaires s'adonnèrent à ce genre de persécution qui leur permettait de satis-

(l)Sauzay, tome I, p. 325.

l'église CONSTITCTIOinnSLLE. 363

faire leurs instincts à la fois brutaux et lubriques. Ils préludaient ainsi à leurs futurs exploits des joui'nées de septembre, où' le meurtre devait être souvent accompagné de viol. Ces fustigations n'ont pas eu lieu seulement dans quelques grandes villes ; elles ont souillé un assez grand nombre de localités pour qu'on ait le droit d'en faire retomber l'ignominie sur tout le parti révolutionnaire avancé. Au Mans et à Lyon notamment , il y eut des femmes qui en moururent de saisissement et de honte (i).

A Bordeaux deux sœurs de charité qui refusaient d'embrasser le schisme furent plongées dans l'ea^u à plusieurs reprises , et retirées à demi mortes. On leur demanda de nommer les auteurs de ces violences. « Monsieur, dit l'une d'elles, je ne serai jamais la délatrice de gens à qui j'ai voué mon existence et mes soins; je ne cesserai, pas même dans cette circonstance, d'être sœur de la charité, comme j'en suis la martyre. »

Dans certaines villes, comme Nimes, Montpellier, Marseille, les verges se changèrent en nerfs de bœuf , il s'établit des com- ' pagnies qui s'intitulaient du pouvoir exécutif, et dont l'occupation était de frapper rudement avec ces nerfs de bœuf et les prêtres et les laïques non-conformistes. On en vint à couper les oreilles aux réfractaires 1

Dans d'autres localités, les révolutionnaires se montrèrent plus modérés, et se contentèrent de couper les cheveux aux non -conformistes des deux sexes.

Ces ignobles traitements étaient infligés à ceux qui ne voulaient pas assister à la messe des intrus. Des hommes qui devaient deux ans plus tard saccager les églises constitutionnelles et y commettre les profanations les plus dégoûtantes, venaient relancer chez elles les personnes qui ne voulaient pas aller à la messe des schismatiques. Ils avaient grand soin de s'adresser à des individus faibles et timides, à des infirmes, à des vieillards. Ils venaient bravement dix , quinze , vingt, le sabre nu à la main, le blasphème à la bouche , se ruer sur un être incapable de résistance, et le soumettaient à toutes sortes d*avanies, s'il refusait de commettre un acte contraire à sa croyance. Ces misérables étaient extrêmement ingénieux à tourmenter leurs victimes : ils les faisaient monter à reculons sur des boucs ou sur des ânes en

(1) Voir Barrud peur le détail des avanies qu'on infligeait alors aux catholiques.

364 CONSTITUTION aVlLE DU CLERGÉ.

leur mettant la queue entre les mains en guise de bride (1), et les accompagnaient en les huant et en excitant partout la canaille à se joindre à eux. Ils avaient grand soin de promener longtemps leurs victimes et de leur faire faire de longs circuits pour prolonger leur supplice. Si l'on refusait de monter sur l'àne on était tout au moins roué de coups et en danger d'être lanterné. A Yerton le curé constitutionnel fut condamné à des dommages-intérêts assez considérables envers une femme que ses adhérents avaient blessée grièvement en voulant la contraindre à monter sur Tàne. A Niort une femme enceinte mourut de la même façon , mais le curé constitutionnel échappa à toute poursuite. Ces violences étaient presque toujours impunies; il fallait être bien déterminé h tout braver et bien certain de riionnéteté et du courage des juges pour porter plainte. Un pays civilisé peut très-bien être opprimé par une faction turbulente sans que les tribunaux cessent de siéger : seulement le parti dominant prend ses précautions pour rendre leur accès à peu près impossible à ses victimes, et les empêche de porter plainte en leur faisant appréhender des violences encore plus graves : les jacobins de 1791 étaient déjà passés maîtres dans cet art-U. Porter plainte en pareille circonstance , c'était s'exposer à être pillé y maltraité, incendié , à se voir tout à coup jeter en prison, pour une prétendue conspiration. Le bruit de tous ces excès pénétrait dans les compagnes les plus reculées ; parfois les paysans en étaient intimidés ; dans la crainte d'être mallraitôs, pillés, et privés ensuite de tout secours religieux quelconque, ils se soumettaient au schisme pour quelque temps; mais parfois aussi ils en étaient exaspérés, perdaitîut toute patience, <*! se promettaient bien de ne pas se laisser ainsi maltraiter par tous ces matamores. De là des rixes nombreuses qui faisaient pousser des cris de rage aux clubistes, car ces hommes si prompts à brandir leurs sabres, à crier : A la lanterne î et à réaliser leurs plus horribles menaces quand ils étaient en nombre , ne crai-

(t) Le célèbre cardinal Consaivi fut condamné parles consuls de la npo* blique romaine , imitateurs serviles des jacobins de Paris, à être traîné sox un âne par les rues de la ville au miliou des sbires , et à recevoir desco:^|»5 de lanière pt^ndant le trajet. On louait des fenêtres pour voir ce spectacle, 1^ jacobins et les femmes des consuls s'en faisaient une fôle ; il fui obligé pour s'y soustraire d'invoquer un arrêté du Directoire français qui lo déportail On Yoitque la révolution avait répandu au loin ce genre d'avanie.

l'église GONSnTUnONNELLE. 365

gnaient rien tant que de lutter contre des hommes résolus , et (riaient à l'assassin pour une bourrade reçue au milieu de leurs méfaits!

Les révolutionnaires ne se contentaient pas d'imposer la messe constitutionnelle et d'infliger d'horribles avanies aux récalcitrants : ils guettaient encore soigneusement les catholiques^ afin de les obliger, dans certaines circonstances solennelles, à faire adhésion au schisme. Ils voulaient les contraindre à faire baptiser leurs enfants nouveaux-nés par le prêtre constitutionnel. On vit des officiers municipaux arracher ces enfants des mains de leurs parents pour les porter à Tintrus. Dans certaines localités toute famille chrétienne en était réduite, pour éviter un pareil malheur, à dissimuler l'accouchement; mais des clubistes déscBUvrés, uniquement occupés à persécuter les honnêtes gens, faisaient sentinelle , épiaient soigneusement le moindre mouvement dans la maison où Ton présumait qu'un accouchement allait avoir lieu , et couraient en prévenir le curé constitutionnel et les officiers municipaux. Il y eut des femmes qui pour déjouer cet espionnage allèrent accoucher loin de leur domicile. Les parents qui refusaient de laisser baptiser leurs enfants par des intrus étaient aussi promenés sur des ânes. On aurait évité ces déplorables scènes si on avait permis aux non-conformistes de faire civilement constater les naissances , les mariages et les décès par des officiers publics, autres que les prêtres constitutionnels. Nous avons déjà vu que rassemblée , dans le seul but de lasser la patience des non-conformistes, n'avait pas voulu les débaiTasser de ces horribles vexations et avait différé l'examen de cette question.

Les enterrements plus encore que les baptêmes étaient pour les catholiques un sujet de persécution. Ils occasionnaient souvent les scènes les plus scandaleuses. Les familles catholiques refusaient de porter leurs morts à l'église constitutionnelle ; les révolutionnaires venaient de force les enlever, et n'y réussissaient souvent qu'après une lutte acharnée. On vit des cercueils ainsi enlevés, puis repris encore jusqu'à ce qu'ils fussent brisés ! Les parents et les amis du mort étaient insultés et maltraités, et le mort lui-môme arraché quelquefois de sa bière mise en morceaux au milieu d'une horrible lutte , recevait les plus indignes outrages 1

Les révolutionnaires ne cessaient de crier que les non-confor-

366 CONSTITUTIOM CIHIE DU CLERGÉ.

mistes divisaient les familles; on retrouve cette accusation dans toutes les demandes que les administrations et les clubs adressèrent à rAssemblée afm d'obtenir l'internement ou la déportation des réfractaires, et l'interdiction absolue du culte catholique. S'ils employaient les moyens les plus odieux pour faire aller les non-conformistes à la messe constitutionnelle , dans leurs propres familles ils exerçaient la plus effroyable tyrannie religieuse^ et faisaient les plus épouvantables menaces à leurs femmes et à leurs enfants, lorsqu'ils hésitaient à régler leurs consciences sur les décrets de l'Assemblée.

Dans une information faite contre l'abbé Jourdan, curé rétracté de Rougiers (Var), qui exerçait toujours le culte quoique remplacé, information qui se trouve aux archives du comité des rapports, un nommé Jean-Honoré Long, ménager, attesta a que comme les enfants de lui déposant et sa femme ne voulaient pas allet" à la messe du nouveau curé, lui déposant prit son fusils et les avait menacés de les tuer, et les avait obligés d'aller à cette messe p. Voilà comment se faisait la propagande constitutionnelle. Et ces hommes, nous ne saurions trop le répéter, devaient dans très-peu de temps profaner les temples du culte officiel 1

Les autorités cherchaient bien rarement à protéger les nonconformistes. Les révolutionnaires modérés croyaient pour la plupart apaiser le Cerbère révolutionnaire en lui laissant dévorer le clergé et le peuple catholique tout à son aise. Souvent même les administrations excitaient les jacobins à commettre toutes ces violences, et en prenaient l'initiative. Elles foulaient aux pieds la liberté de la presse quand les catholiques tentaient de s'en servir; elles les persécutaient pour avoir fait de la polémique sur l'Église constitutionnelle, et dans leurs proclamations affichées elles reproduisaient trop souvent les dénonciations et les invectives que les clubistes et les journalistes jacobins vomissaient contre les non-conformistes. Leurs discours cooune leurs écrits semblaient faits tout exprès pour pousser le peuple aux plus horribles excès (i).

(1) Briof, jeune avocat de Be«aDçon, nommé professenr de rhétorique an collège de cette ville, et Torateur réputé le plus éloquent du parti rérotatk»naireen Fianclie-Comté, déclamait ainsi contre le clergé : « Et vous, trallm. qui voudriez favoriser les triomphes du despoli&mo contre la liberté, tremblez. Les yeux de la défiance et du soupçon sont ouverts sur vous ; le br» de la vengeance et de la fureur est levé sur vos têtes : le premier irouK'

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