‹ Histoire de la constitution civile du clergé (1790-1801) (volume 5)Chapitre 1 sur 27 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

L£ SERIIENT A l'aSSEMBLÉE ET A PARIS.

I. La gauche réclame l'eiécution immédiate de la loi du serment. — Discours de Grégoire. — Protestations de Tévéque de Glermont et de Caialès. — La loi est falsifiée dans un placard affiché partout. — Séance du 4 janvier. — in* terTention des tribunes. — Discours de Mirabeau. — Le serment n'est prêté que par la minorité des ecclésiastiques de l'Assemblée. — Rétractations.

IL Quels évéques prêtèrent serment.

m. Le serment à Paris. — Procédés de Bailly et de la mimicipalité. — Troubles à Saint-Sulpice, à Saint-Roch, etc. — Attitude énergique de la Sor« bonne. — Gobel nommé évéque de Paris, son premier mandement.

A peine le fatal décret du 27 novembre était-il sanctionné que la majorité de la Constituante en réclama l'exécution immédiate. Les ecclésiastiques députés furent sommés aussitôt de prêter le nouveau serment à la tribune de TAssemblée. Les Constituants étaient dans la joie la plus grande. Uniquement préoccupés d'humilier et d'écraser leurs adversaires, ils ne soupçonnaient guère qu'ils allaient leur préparer un triomphe éclatant , et donner lieu bientôt à une scène de tumulte et de persécution dont leurs propres admirateurs rougiraient pour eux(1).

(1) « L'Assemblée, dit Tun d'eux, M. de Pressensé, élevait elle-même le pt6-

2 CONSTITUTION CIVILE DU CLEEGé.

L'audace des tribunes pendant ces fameuses séances fut portée à son comble. £Iles s'étaient toujours scandaleusement mêlées aux discussions de l'Assemblée. Les interruptions odieuses qu'elles adressaient aux membres de la minorité pendant les délibérations, les injures grossières, les menaces terribles que ce ramassis d'énergumènes leur lançait à la sortie n'étaient guère considérées par la majorité que comme les effusions d'un patriotisme légitimement exaspéré par la conduite de la droite. Une longue impunité avait débarrassé ces insulteurs de toute crainte d'une répression quelconque. Lorsqu'ils ' apprirent que les députés du clergé allaient être tenus de défiler successivement à la tribune pour prêter ou refuser le serment, ils accoururent plus nombreux, et plus impudents que jamais. La fête n'était-elle pas complète? N'y avait-il pas une harmonie parfaite entre leurs sentiments et ceux de la gauche? Ils étaient bien sûrs cette fois que l'Assemblée n'aurait pas la moinde velléité de réprimer leur insolence, et qu'en s'y livrant à leur aise ils se feraient les exécuteurs de ses rancunes et de ses vengeances. L'insulte était l'arme favorite de beaucoup de députés partisans de la constitution civile ; néanmoins, par un reste de respect humain, ils n'osaient pas en venir aux plus vils outrages, mais ils entendaient avec une satisfaction mal déguisée la populace des tribunes lancer contre leurs adversaires ces insultes, ces menaces qu'ils n'osaient pas proférer euxmêmes. Les moins passionnés d'entre eux n'avaient garde de réprimer de pareils excès : ne pouvant persuader, ils voulaient intimider. Il leur importait beaucoup que la constitution civile fût adoptée par la majorité des ecclésiastiques de l'Assemblée : si l'aff^aire était bien menée, ceux qui avaient haussé les épaules devant la théologie de Camus et de Mirabeau pourraient bien avoir peur d'être écharpés ou lanternes en sortant de la séance, et prêter un serment dont on aurait bien soin de se prévaloir auprès du clergé de province. Ces ecclésiastiques pouvaient bien redouter le sort de Foulon, de Borlhier , et des gardes du corps de Versailles, lorsque des énergumènes semblables à ceux qui les avaient égorgés, peut-être les mêmes, hurlaient dans les tribunes, et aux abords de la salle. Les députés de la

destal de la contre-révolution, car elle provoquait une scène pathétique où Thonncur serait tout entier pour le parti du haut clergé. » (P. 147.)

LE SERMENT A l'aSSEMBLÉE ET À PARIS. 3

majorité, les uns par fanatisme antireligieux, les autres par suite d'un odieux calcul , étaient donc décidés à laisser cette fois toute licence aux tribunes; elles le comprirent parfaitement, el la séance du serment des ecclésiastiques ne le céda en rien aux plus scandaleuses journées de la Convention. Mais certains apologistes de la constitution civile devaient deux ans plus tard, au tribunal révolutionnaire et sur la fatale charrette, reconnaître parmi leurs insulteurs, leurs anciensalliés des tribunes contre les réfractaires de l'Assemblée !

Le malheureux Louis XVI avait sanctionné la loi du serment le 26 décembre. Le 27 Tabbé Grégoire monte à la tribune :

« Ce serait, dit-il, injurier et calomnier l'Assemblée que de lui supposer le projet de mettre la main à Tencensoir. A la (ace de la France et de l'univers, elle a manifesté solennellement son profond respect pour la religion catholique, apostolique et romaine. Jamais elle n'a voulu priver les fidèles d'aucun moyen de salut; jamais elle n'a voulu porter la moindre atteinte au dogme, à la hiérarchie, à Vautorité spirituelle du chef de l'Église. Elle reconnaît que ces objets sont hors de son domaine. Dans la nouvelle circonscription des diocèses, elle a voulu seulement déterminer les formes politiques plus avantageuses aux fidèles et à l'État. Le titre seul de constitution civile du clergé énonce suffisamment l'intention de l'Assemblée nationale. Nulle considération ne peut donc suspendre l'émission de notre serment. Nous formons les vœux les plus ardents pour que, dans toute l'étendue de l'empire, nos confrères, calmant leurs inquiétudes, s'empressent de remplir un devoir de patriotisme si propre à porter la paix dans tout le royaume et à cimenter l'union entre les pasteurs et les ouailles. »

Et il prêta serment. Sur trois cents membres ecclésiastiques de TAssemblée, soixante-cinq seulement, tous curés ou simples prêtres, l'imitèrent. On comptait parmi eux le chartreux don Gerle et plusieurs moines et prêtres qui n'étaient pas tenus au serment ; quinze futurs évêques constitutionnels faisaient partie de ce premier groupe de zélés.

Le 28, Talleyrand prêta serment. Massieu, curé de Sergy, qui devait être évêque constitutionnel, terroriste , régicide et apostat, le prêta également. Quelques ecclésiastiques les imitèrent dans les dernières séances du mois de décembre.

La huitaine de rigueur allait expirer, et moins d'un tiers des

députés du clergé avaient prêté serment. Talleyrand, seul parmi

les trente évéques présents à l'Assemblée, avait fait adhésion aux décrets. Les autres députés, prélats et simples prêtres, paraissaient décidés à persévérer dans leur opposition. Les partisans de la révolution qui n'étaient pas aveuglés par le fanatisme antireligieux comprenaient qu'elle venait d'éprouver un grave échec, et en redoutaient pour elle de bien plus graves encore si elle persévérait dans une voie qui devait fatalement conduire à la persécution religieuse et à la guerre civile.

Le 2 janvier, Gobel, évoque de Lydda in partibiis, qui avait dans le cours de la discussion adressé à la constitution civile quelques critiques très-justes, vint prêter serment à la tribune en se déclarant « persuadé que l'Assemblée nationale ne voulait pas astreindre par ses décrets, les citoyens à faire des choses contraires à la juridiction spirituelle et à ce qui regarde le salut des chrétiens » . Il n'entraîna à sa suite que quatre ecclésiastiques.

Mais les orthodoxes allaient sortir de leur silence : l'évêque de Glermont monta à la tribune, et prononça ces nobles paroles :

« Nous n'avons jamais cessé de rendre hommage à la puissance civile^ dans tout ce qui est de sa compétence^ mais il est des pouvoirs que nous n'avons pas reçus de vous ; nous avons dans la hiérarchie ecclésiastique des supérieurs dont nous ne pouvons méconnaître l'autorité sans méconnaître celle de l'Église; nous avons une doctrine que les Pères et les conciles nous ont transmise, et dont nous devons être les inviolables gardiens; nous avons juré de la transmettre dans toute sa pureté. Cette doctrine ne nous permet pas de douter que nos fonctions ne sont relatives qu'à la portion de territoire qui nous est confiée^ pour laquelle nous avons reçu nos pouvoirs... «

Ici de violents murmures (1) interrompent l'orateur. Treilhard demande avec colère que l'évêque de Glermont soit interpellé de dire s'il entend prêter un serment pur et simple. « Sommes-nous condamnés, s'écrie-t-il, à entendre dans cette tribune de nouvelles protestations qui vont répandre le trouble et le désordre dans toutes les parties du royaume? L'Assemblée n'a-t-elle pa.s prononcé? Se flatté- t-on de pouvoir éluder ses décrets, d Un long tumulte s'élève dans l'Assemblée; l'évêque de Glermont réclame

{\} Journal des Débats et Décrets , n"568.

LE SERMFNT A L'aSSEHBLÉE ET A PARIS. 5

le droit de développer sa pensée, et se plaint que la Constituante, contrairement à la déclaration des droits de l'homme, veuille exercer son empire sur les consciences. Plusieurs membres le soutiennent. Foucault déplore la perte de la religion et de la liberté. « Il n'y a plus d'Assemblée », s'écrie-t-il, devant les violences de la gauche. On lui crie que c'est un crime de lèse-nation de discuter les lois constituantes.

La motion de Treilhard est mise aux voix et adoptée ; la parole est enlevée à l'évêque de Glemiont, qui déclare qu'on ne peut en conscience prêter le serment pur et simple. Plusieurs députés demandent qu'il lise son serment tel qu'il voudrait le prêter; la parole lui est coupée par un ordre du jour : il veut déposer son discours sur le bureau des secrétaires, mais on refuse de le recevoir.

Le soir même l'évêque de Clermont publia le serment restrictif que l'Assemblée avait refusé d'entendre. Beaucoup d'ecclésiastiques l'adoptèrent, et cette formule de serment se répandit bien vite au loin. Elle est ainsi rédigée :

« Je jure de veiller avec soin sur les fidèles dont la conduite m'a été ou me sera confiée par l'Église, d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi , et de maintenir de tout mon pouvoir en ce qui est de V ordre politique la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi, exceptant formellement les objets qui dépendent essentiellement de l'autorité spirituelle, »

Le 3 janvier Treilhard ayant cru découvrir une restrictioii dans le serment de l'évêque de Lydda, le somma de s'expliquer. Le faible Gobel donna d'abord une explication , et finit par déclarer qu'il avait entendu prêter le serment pur et simplç. Vingt ecclésiastiques prêtèrent serment à cette séance , ce qui porta à peu près le nombre des jureurs à une centaine.

Charles Lameth exhorta l'Assemblée à ne plus accorder de délai aux ecclésiastiques députés et à déclarer vacants les emplois des non-jureurs. a Toutes ces escobarderies, toutes ces subtilités, dit- il, ne tendent qu'à jeter du trouble dans les provinces. » Et il fit un discours très-violent pour inviter l'Assemblée, qui n'y était que trop disposée, à employer la force contre les orthodoxes. L'évêque de Clermont répondit : a II n'est jamais permis, et l'Assemblée se reprochera toujours d'avoir imposé

6 GORSTITUTIOlf CIVILE DU CLSRG£.

une peine à un homme qui n'aura pas prêté son serment. Agir ainsi c'est lui dire : « Quoique dise votre conscience, prêtez votre serment, d Et il déclara encore une fois que sa conscience s'y refusait. Des murmures l'interrompirent : a Vous pouvez me destituer, mais je ne me regarderai jamais comme légitimement destitué, b

Barnave vint alors demander d'un air méprisant qu'on en finît avec toutes ces lenteurs, et que l'Assemblée chargeât son président d'annoncer que le terme prescrit pour la prestation du serment expirerait le lendemain, et que passé ce délai les refusants seraient déclarés démissionnaires. Cazalës représenta fort éloquemment à l'Assemblée qu'un seul motif de conscience faisait résister un si grand nombre de députés à certaines lois.

« Les évêques, dit-il^ s'en sont rapporté à la décision du pape; ils n'ont cherché qu'i concilier leur conscience avec le décret proposé^ il serait donc injuste de leur refuser un délai, dans lequel ils trouvent un moyen de concilier la religion et l'honneur avec ce que vous leur proposez (il s'élève de grands murmures). Ce ne sera point au milieu des représentants de la nation que la voix de la religion et de l'honneur sera méconnue. C'est en son nom que je réclame... »

Alors les prêtrophobes l'interrompent avec fureur, et demandent son rappel à l'ordre. Laréveillière ajoute : a Pour avoir parlé avec indécence d'une loi et de quelques membres de l'Assemblée. » Cazalès déclare n'avoir voulu offenser personne : Charles Lameth s'emporte contre le président, et lui demande de mettre plus d'exactitude et plus de solennité à exiger le respect dû à l'Assemblée et à ses décrets. Le président lui répond que s'il fallait rappeler à Tordre un orateur sur la demande de trente ou quarante membres seulement, on établirait ainsi un véritable despotisme. Cazalès après s'être victorieusement justifié réclame pour les ecclésiastiques de l'Assemblée un plus long délai. Il fait observer que si l'Assemblée agit avec rigueur elle destituera soixante ou quatre-vingts de ses membres; mais la fureur de la gauche est telle que plusieurs voix crient : a Tant mieux ! » Et cette violente interruption est suivie d'applaudissements. La motion de Barnave est adoptée.

Le soir même une affiche placardée sur les murs de Paris au

LE sERMEirr A l'assemblée et a paris. 7

nom de la municipalité déclarait que les ecclésiastiques étaient astreints au serment sous peine d'être déclarés perturbateurs publics. C'était un faux véritable, fait dans le but d'exalter le peuple à un tel point que les ecclésiastiques dussent craindre d'être massacrés s'ils persévéraient dans leur opposition. On n'avait pu obtenir par ruse le serment de la majorité du clergé; l'intimidation et la violence étaient désormais les seules ressources des partisans de la constitution civile.

Le4 janvierl791, jour à jamais mémorable dans les annales de l'Église, les ecclésiatiques de l'Assemblée furent définitivement mis en demeure de prêter le fameux serment. On put se croire revenu au temps où l'empereur Constance disait aux évêques qui refusaient; de souscrire une formule arienne, a Que ma volonté vous tienne lieu de canons » : et les arrachait à leurs sièges épiscopaux. L'Assemblée n'était-elle pas animée de ce même esprit qui rendit si souvent persécuteurs les tyrans bysantins? Une multitude, excitée jusqu'à la frénésie par les libel« les odieux qu'on lui distribuait depuis longtemps et par les placards mensongers de la veille, remplissait les tribunes et les abords de l'Asseniblée : tout faisait craindre qu'elle ne s'en tint pas aux vociférations, et qu'elle ne commit des attentats dont elle pouvait trop aisément prévoir l'impunité.

Au début de la séance , l'abbé de Malartic, qui avait prêté serment la veille, vint faire des restrictions : un décret fut rendu qui interdisait tout préambule. L'adhésion au schisme pouvait être motivée publiquement, mais on ne voulait pas permettre de motiver un refus ou des restrictions. L'abbé Tirial ayant voulu faire quelques observations se vit retirer la parole pai^ ce décret , et quitta la tribune sans avoir prêté serment. Trois autres ecclésiastiques le prêtèrent. On reprit une discussion sur le jury; mais l'heure fatale arriva enfin. Tout l'auditoire frémissait d'impatience. L'abbé Grégoire vint faire un dernier effort en faveur de la constitution civile. On ne refusait le serment, croyait-il, que par suite d'une fausse interprétation. L'Assemblée a plusieurs fois déclaré qu'elle n'avait jamais entendu toucher au spirituel, mais elle n'exige même pas un assentiment intérieur, on peut jurer d'obéir à la loi et garder son opinion : des murmures l'interrompirent ; il protesta qu'il ne voulait rien dire qui tendit à approuver la doctrine des restrictions mentales; mais selon lui l'Assemblée

8 CONSTlTUTIOn CIVILE DU CLERGÉ.

ne demandait aux fonctionnaires que de jurer d'obéir à la loi et de l'exécuter. Tout en la maintenant on pouvait garder son opinion (4).

Le discours de Grégoire avait eu peu de succès; Mirabeau vint à la rescousse.

« L'Assemblée^ dit-il, n'a jamais pu penser qu'elle avait le droit d'obliger à faire serment de telle chose. Elle a pu déclarer le refus d'un serment incompatible avec telles fonctions. Nul ne remplira telles fonctions qu'il n'ait prêté serment : vous êtes maîtres de le dire pourvu que vous regardiez comme démissionnaire celui qui refuse de prêter ce serment; à l'instant même de ce refus, il n'est plus fonctionnaire public. Je ne serais pas monté à la tribune pour donner cette explication, si on ne lisait pas sur les murs une affiche inconstitutionnelle, inique : on y déclare perturbateurs du repos public les ecclésiastiques qui ne prêteront pas serment. L'AssemJ^lée n'a jamais permis, n'a jamais pu permettre une pareille affiche. Celui qui, après avoir prêté serment d'obéir à la loi, n'obéirait pas à la loi, serait criminel et perturbateur du repos public. Celui qui s'obstinerait à ne pas prêter serment et à conserver l'exercice de ses fonctions serait également criminel et perturbateur du repos public. Mais celui qui se résigne, et se dit : a Je ne peux pas prêter serment, je donne ma démission, n'est certainement pas coupable. »

Ce discours est très- clair : Mirabeau a déclaré le 4 janvier qu'il était impossible de punir sévèrement le simple fait de refuser le serment, et réprouvé énergiquement ce système prôné déjà par beaucoup de gens, et qui devait être adopté quelques mois plus tard par TAssemblée législative. Le fougueux tribun proclamait avec raison que l'Assemblée n'avait rien décrété de semblable. Celui qui refuse le serment est déclaré démissionnaire par la constitution civile, et il n*est pas perturbateur pu-

(i) On s'est généralement mépris sur le sens de ce discours de Grégoire. 11 s'est placé au point de vue théologiqne, et a dit qu'on n'était pas tenu en conscience de professer de cœur les doctrines contenues dann la constitution civUe comme on est tenu de croire à ce qu'enseigne TÉgUse. Seulement il fallait s'y soumettre extérieurement, comme on se soumet aux lois civiles sans être le moins du monde forcé en conscience de leur apporter un assentiment intérieur. 11 espérait ainsi obtenir plus de serments, et déterminer lés hommes timides à se conformer en fait à la constitution civile, en faisant taire leur conscience;, sous ce foux prétexte qu'ils blâmaient intérieurement les décrets schlimaUques tout en leur obéissant publiquement.

blic s'il vit en fonctionnaire retiré, et sans contester la légitimité de la mission du successeur que l'Assemblée lui donne. S'il se prétend toujours évéque ou curé, il est perturbateur. Nous insistons sur ce discours parce qu'un historien fort sérieux (i), mais qui l'a lu* trop vite et avec une idée préconçue, s'est complètement mépris sur le sens de ces paroles de Mirabeau et s'est appuyé sur elles pour prétendre que le prêtre non-conformiste avait le droit de former une Église libre en face de l'Église constitutionnelle. On n'a pas besoin de réfléchir longtemps pour voir qu'il n'est nullement question dans ce discours des non-conformistes comme secte dissidente, ni de leur liberté. Mirabeau a rappelé ce jour-là que le refus de serment ne constituait pas un. crime, mais que les refusants ne devaient plus exercer leurs fonctions ni contester le droit de leurs successeurs. L'éminent historien que nous combattons a pris tout simplement pour le droit de former avec pleine liberté une Église particulière celui de n'être pas mis en prison ni exilé pour simple refus de serment. Nous ne saurions trop protester contre une aussi étrange méprise.

Lorsque Mirabeau s'élevait contre ce faux placard, il ne se doutait guère qu'il deviendrait si tôt une vérité ; et pourtant il n'était pas difficile de prévoir que les choses en viendraient là. La plus grande partie des révolutionnaires ne voyait déjà dans le serment qu'un moyen de forcer les prêtres qui voulaient l'indépendance de l'Église à se dénoncer eux-mêmes à leurs fureurs. C'était le désir de la persécution qui avait rallié tant de furieux adhérents à la constitution civile : cette persécution ils l'exigeaient tout de suite sans vouloir même attendre le résultat certain des décrets perfides de l'Assemblée. Bailly expliqua l'affiche du faux placard par une erreur de copiste, commise dans les bureaux de renvoi. Il fallait être Bailly pour attribuer de bonne foi à une erreur de copiste une falsification qui arrivait si juste à point, et qui reproduisait si bien les doctrines des révolutionnaires exaltés. Malouet déclara que d'après l'exposé même du maire il y avait là une prévarication manifeste dont il fallait rechercher et punir l'auteur. Barnave répondit qu'il ne s'opposait pas à ce qu'on punit le coupable,

(1) M. DoYergier de Hauranne, Histoire du gouvernement parlementaire, tome I, page loi et soi?.

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mais que Terreur avait été promptement réparée , qu'elle n'avait pu avoir de suites fâcheuses, ce qui était inexact (1), et demanda que les ecclésiastiques députés fussent sommés de venir prêter serment à la tribune sous peine de destitution. Cet appel aux passions de l'Assemblée eut le résultat qu'il en attendait; il ne fut plus question de rechercher l'auteur du faux placard qui avait si bien traduit les opinions secrètes de tant de députés. Mais un seul ecclésiastique, l'abbé Thirial, qui avait déjà hésité, déclara prêter serment en conséquence des éclaircissements donnés par Grégoire. Les applaudissements de la gauche n'en entraînèrent aucun autre : ils étaient du reste donnes mal à propos car l'abbé Thirial déclara le lendemain qu'on l'avait mal compris et qu'il n'avait prêté serment qu'avec restriction.

L'abbé Maury se présenta à la tribune. A sa seule vue il s'éleva une tumulte épouvantable dans l'Assemblée et parmi les specfateurs. a Frappez, mais écoutez, » dit-il, avec un admirable à propos. Camus représenta qu'il s'agissait de l'exécution d'un décret et que Maury ne pouvait être entendu. La discussion fut fermée, et Maury fut obligé de quitter la tribune. Barnave répéta sa motion. Duval d'Espréménil s'écria que le discours de Grégoire, développé par Mirabeau, était un monument de mauvaise foi, un piège tendu à la simplicité de certains membres du clergé ; mais l'abbé Gouttes et Thouret l'interrompirent. Mirabeau vint encore proclamer que l'Assemblée n'exigeait qu'une soumission extérieure. La majorité était tellement impatiente de procéder au serment, qu'elle refusa de laisser insérer au procès-verbal les explications si peu conciliantes pourtant de Grégoire et de Mirabeau. Dès qu'elle avait parlé, il fallait faire taire sa conscience et jurer tout ce qu'elle voulait.

Le tumulte était effrayant dans les tribunes et dans l'Assemblée, lorsque le président Emmery annonça que la motibn de Barnave était adoptée et qu'on allait procéder à l'appel nominal des fonctionnaires publics ecclésiastiques. Ferrières raconte qu'on entendait partout, jusque sur les bancs de l'Assemblée : c A la lanterne ceux qui refuseront (2) I »

(1) La municipalité fit afficher un placard dans lequd la loi n*était plus falsifiée ; mais ces nouvelles afficlies Airent posées à cdU des anciennes, qu'on laissa subsister.

(2) Ferrières, Mémoires, tome II, p. 205.

LE SERMENT A l'aSSEMBLÉE ET A PARIS. U

Le premier appelé est Tévéque d'Agen : a Je -ne donne, dit-il, aucun regret à ma place, aucun à ma fortune, mais j'en aurais infiniment de perdre votre estime, que je veux mériter en vous témoignant mes regrets de ne pouvoir prêter le serment qui vous avez décrété. » L'abbé Fournès, curé du même diocèse, lui succède : a C'est avec la simplicité des premiers chrétiens que je me fais gloire et honneur de suivre mon évêque comme Laurent... o Les huées, d'une part, les applaudissements de l'autre, dit le Journal des Débats et Décrets, nous ont empêchés d'entendre la fin de cett^ .comparaison.

L'abbé Leclerc déclare qu'il est un enfant de l'Église catholique, apostolique et romaine... De violents murmures couvrent sa voix. L'appel nominal tournait contre les intentions de l'Assemblée, et les réponses si dignes et si courageuses des ecclésiastiques interpellés individuellement produisaient un effet désastreux pour la constitution civile. Aussi ceux là-même qui ont d'abord réclamé l'appel nominal se hàtent-ils de l'interrompre. Rœderer soutient que le décret ne permet qu'un oui ou un non sur l'interpellation. Alors Foucault s'écrie : a C'est une tyrannie ; les empereurs qui persécutaient les martyrs leur laissaient prononcer le nom de Dieu, et proférer les témoignages de leur fidélité à la religion, o Bonnay fait sentir l'inconvénient de l'appel nominal pour les refusants : a L'afSche, dont le mal n'a pas été bien réparé , a excité dans l'esprit des malintentionnés une animadversion très- forte contre les ecclésiastiques, car leur nom, prononcé à la tribune , passe au peuple du dehors et les expose h sa colère, o II propose de sommer collectivement les ecclésiastiques de prêter serment. Cette motion est adoptée , mais un seul ecclésiastique nommé Landrin prête serment. Cazalès, comme dernier moyen de conciliation, propose de déclarer que l'Assemblée ne veut point toucher au spirituel.

«t Je demande que dans le cas où les principes de l'Assemblée seraient déterminés^ et qu'elle n'aurait pas voulu toucher au spirituel, elle le déclare. Si tels sont ses principes, il est facile de démontrer jusqu'à l'évidence qu'il n'y a aucun inconvénient à adopter la restriction proposée par l'évêque de Clermont. J'invite donc l'Assemblée, et j'en fais la motion expresse, à accepter cette formule de serment. »

Mais l'Assemblée ne voulait pas de conciliation, et elle aurait été bien fâchée de n'avoir pas touché au spirituel. Mirabeau

répond avec hauteur : « Elle n'y a pas touché et cela suffit. » Et il affirme encore le prétendu droit de TAssemblée à délimiter les circonscriptions diocésaines et se fait l'apologiste de ceux qui débitaient partout : a Jésus-Christ n'a pas tracé les circonscriptions, donc l'Assemblée en est la maîtresse, o Mirabeau était cette foisencorelevéritableinterprètedessentimentsde la Constituante. Cazalës^ allant très-loin dans la voie de la conciliation, proposait une motion qui aurait permis aux catholiquesdese rallier provisoirement aux précédents décrets de l'Assemblée à cause de sa bonne foi. L'assemblée au contraire exigeait qu'on lui obéit parce qu'elle n'avait pas pu confondre le spirituel avec le temporel , et qu'en prononçant sur ces questions elle ne pouvait se tromper. Adopter la motion de Cazalès c'était admettre implicitement qu'il était possible de réviser la constitution civile dans un but de conciliation ; au contraire l'Assemblée voulait poser au clergé français cette alternative, ou la soumission absolue à ses fantaisies théologiques, ou la misère et la persécution. Cazalès insista vainement pour qu'on admît la formule de l'évéque de Qermont. On resta dans le plus profond silence pendant un quart d'heure; aucun ecclésiastique ne se présentait.

L'évéque de Poitiers essaye de se faire entendre : a J'ai soixantedix ans, j'ai passé trente-cinq ans dans l'épiscopat, où j'ai fait tout le bien que je pouvais faire. Accablé d'années et d'études, je ne veux pas déshonorer ma vieillesse , je ne veux pas prêter un serment qui... » D'horribles vociférations empêchent de l'entendre. Cazalès essaye encore de ramener l'Assemblée à la modération : aXe fut encore Barnave, dit M. de Pressensé, qui eut le triste honneur de presser le dénoûment. x> On vota sur sa demande que le président de l'Assemblée se retirerait vers le roi pour le prier de faire exécuter le plus promptement possible le décret du 27 novembre sur les membres de l'Assemblée , ecclésiastiques fonctionnaires publics.

Mirabeau écrivait le lendemain au comte de La Marck :

« Aussi TAssemblée s'est-cUe enferrée, mon cher comte, mais moi je n'ai pas dû laisser la municipalité et M. le garde des sceaux placarder dans Paris et dans tout le royaume que quiconque ne prêtait pas serment était perturbateur du repos public. C'était un faux qui devait être puni. Mais il n'y a pas eu un serment hier, et si l'Assem^ blée croit que la démission de vingt mille curés ne fera aucun effet dons le royaume, elle a d'étranges lunettes. Au reste^ mon cher comte, la reine

a remis encore à demain la conférence remise d'hier à aujourd'hui. Que Yeut dire tout cela? Croit-on pouvoir même bien enferrer l'Assemblée sans plan (i)*tit

II jouait donc toujours la même comédie avec la cour ! Et pourtant cet homme était si merveilleusement doué que ses j[>assions irréligieuses, tout en le dominant, ne venaient pas à bout de l'aveugler complètement, et qu'il ne pouvait pas ne pas voir combien la constitution civile était compromise. Il règne dans cette lettre un véritable accent de sincérité, auquel on se laisserait prendre si deux jours après, dans la séance du 7, on ne voyait pas Mirabeau presser l'exécution de la constitution civile.

A la séance du lendemain, 5 janvier, deux ecclésiastiques qui avaient déjà prêté serment déclarèrent qu'ils adoptaient la restriction de l'évêque de Glermont. L'un d'eux voulut déposer son serment sur le bureau , un des secrétaires le rejeta avec violence. Un membre, que le Moniteur ne nomme pas, en fut indigné et s'écria : a Je demande si un secrétaire a le droit de jeter des papiers au nez d'un membre de cette Assemblée. Je demande la punition de cette voie de fait.... ou il sera permis de se faire justice soi-même. » Plusieurs membres du côté droit appuyèrent sa plainte. Un député constitutionnel, par un sarcasme d'excellent goût, demanda qu'on renvoyât la demande du curé au comité d'aliénation. La fureur des députés de la gauche contre les prêtres fidèles était telle que ceux-là même dont l'éducation et le savoir-vivre retenaient encore le fanatisme antireligieux dans de certaines limites ne voyaient pas sans plaisir certains de leurs collègues user des procédés les plus grossiers envere les réfracta ires', et en venir presque aux voies de fait. D'autres ecclésiastiques se présentèrent encore à la tribune pour modifier leur serment, on refusa de les entendre. Les Constituants étaient exaspérés. Ils avaient obtenu avec beaucoup de peine le serment du tiers des ecclésiastiques de l'Assemblée, et, loin de s'accroître, le nombre des jureurs s'affaiblissait dès le lendemain par des rétractations. Un abbé constitutionnel demanda qu'on décrétât des mesures de rigueur contre les réfractaires et qu'on les soumit à une sorte d'inquisition. A

(1) Correspondance de Mirabeau avec le comte de La Marché tome II, p. 365.

la fin de la séance du 6 le président Emmery annonça qu'il avait reçu des rétractations. Dans ces deux journées plus de vingt ecclésiastiques avaient déjà désavoué leur serment. Bamave, plus furieux que jamais, demanda que l'Assemblée ne reçût plus de lettres de ce genre , et qu'elle les renvoyât aux municipalités. Il craignait qu'il n'y eût encore d'autres rétractations^ et voulait leur enlever une publicité fâcheuse pour la constitution civile. L'Assemblée adopta sa proposition.

La grande majorité des ecclésiastiques députés avait donc refusé le serment. Sur trente évéques présents à l'Assemblée deux seulement avaient juré ; l'un d'eux n'était qu'un simple suffragant fort obscur jusqu'alors; l'autre était un des prélats les plus compromis de l'ancien régime. Les ecclésiastiques du second ordre n'avaient pas montré autant de fermeté que les évoques; il était évident que le désir d'obtenir des évéchés avait déterminé un certain nombre d'adhésions parmi eux. Les évéques étant; pour la plupart décidés à refuser, beaucoup d'évéchés allaient être vacants. Les prêtres députés le savaient bien en prêtant serment, et leur espérance ne fut pas trompée, car dix-neuf d'entre eux furent promus à l'épiscopat constitutionnel (i).

La constitution civile avait éprouvé tout de suite au sein même de l'Assemblée, un grave échec; il devait être dans la suite plus complet et plus humiliant encore. Mais avant de raconter comment elle fut accueillie par le clergé et les populations de France nous croyons nécessaire de donner quelques détails sur les évéques qui firent adhésion au schisme. Ils ont

(1) Ce furent Charrier de la Roche dans la Seine-Inférieure^ Expilly dans le Finistère, Saurioe dans les Landes, Lindet dans l'Eure, Laurent dans l'Allier, Massieu dans VOise, Grégoire dans Loir-et-Cher, Aubry dans la Meuse, Bécherel dans la Manche, Royer dans l'Ain, Thibault dans le Cantal, Dumoucbel dans le Gard, Rigouard dans le Yar, Joubert dans la Charente -Inférieure, Périer dans le Puy-de-Dôme, Lecève dans la Vienne , Gouttes dans Saône-ct- Loire, MaroUe dans l'Aisne ; Gobel devint évéque métropolitain de Paris.

Aucun des quatre évéques du comtat Venaissin, où la constitution civile fut introduite quelques mois après, ne prêta serment. Tous les évéques de la Savoie montrèrent la même fermeté quand leur pays fut envahi.

LE SERMENT A. l'aSSEMBLÉE ET A PARIS. 15

été sévèrement jugés non-seulement par le catholicisme, mais par l'histoire , et les plus zélés partisans de la révolution sont obligés de reconnaître qu'elle a fait dans l'épiscopat de bien médiocres conquêtes.

Sur cent trente-cinq évêques, quatre seulement prêtèrent serment ; ce furent le cardinal Loniénie de Brienne, archevêque de Sens, ancien premier ministre de Louis XVI (1); le célèbre Talleyrand Périgord, évêque d'Autun ; de Jarente, évêque d'Orléans, et Lafont de Savines, évêque de Viviers. Il y avait aussi en France un certain nombre d'évêques in partibus, ou démis précédemment de leurs sièges. Trois d'entre eux firent défection, c'étaient Gobel, évêque de Lydda mpartibus, suffragant de l'évêque de Bâle pour la partie française de son diocèse ; Miroudot, évêque de Babylone, et Loménie de Brienne, archevêque de Trajanople in partibm, neveu et coadjuteur du cardinal.

Quels étaient ces hommes qui se séparèrent avec tant de scandale de l'épiscopat français. Auraient-ils été par hasard des esprits généreux, indignés de l'opulence et du luxe du haut clergé; des mystiques qui avaient rêvé une Église pauvre , et dont la pensée se reportait toujours avec bonheur vers ces mœurs chrétiennes des premiers âges , dont Fleury avait fait un tableau si séduisant? Leur erreur du moins a-t-elle été celle d'âmes nobles et élevées? Hélas non, mille fois non 1 L'évêque de Viviers n'était guère responsable de ses actes. Loménie , Talleyrand , Jarente étaient tous les trois des prélats de cour, dans le plus mauvais sens du mot. Ils n'avaient dû leur élévation à l'épiscopat qu'à leur naissance , et à l'intrigue ; et par leur luxe et leurs mœurs ils avaient beaucoup contribué à discréditer leur ordre.

Loménie de Brienne avait été sous Tancien régime comblé d'honneurs et de richesses. Il était depuis longtemps déjà un personnage important. Très-lié avec les philosophes, il avait beaucoup trop adopté leurs maximes. Chargé de la réforme des couvents, il s'en était acquitté de telle sorte que les ordres religieux, loin de se relever, étaient tombés dans une décadence encore plus profonde. Partout dans le clergé on répéta qu'il avait rempli cette importante mission bien plus en philosophe

(1) Loménie, dit M. Thien, en 8e retirant laissa le trésor dans la détresse,

qu'en pontife. On lui fit encore bien d'autres reproches I II s'était réservé pour lui-même des abbayes supprimées , et celle de Basse-Fontaine contiguë à son parc avait servi à augmenter les dépendances de son château. Devenu ministre de Louis XVI en 1787 il prouva bien vite que sa réputation d'habile administrateur était complètement imméritée, et fut obligé de se retirer honteusement, mais pourvu d'énormes bénéfices. Bien qu'il perdît beaucoup à la révolution, il jugea que le parti le plus sûr pour ses intérêts était de s'y rallier. La défection d'un archevêque , d'un membre du sacré collège , d'un homme qui par sa naissance, ses dignités, les fonctions qu'il avait précédemment exercées, occupait une si haute position, et dans la société religieuse, et dans la société civile, fut accueillie avec transport par les révolutionnaires. Heureusement ses résultats ne furent pas aussi graves qu'on aurait pu le redouter.

Talleyrand-Périgord était entré dans l'état ecclésiastique uniquement en vue des avantages matériels qu'il lui offrait. Un homme de son rang, sous l'ancien régime, était sûr d'arriver aux plus hautes dignités de l'Église et à ses plus opulents bénéfices ; des vues intéressées lui avaient donc fait embrasser une profession qu'il déshonorait par sa conduite. La révolution arrive, et les bénéfices sont confisqués. Plus de richesses, plus d'évêque I II avait trop de sagacité pour croire à la durée de l'Église constitutionnelle, et voulait rentrer dans le monde pour tirer parti de ses talents, qui n'avaient rien d'ecclésiastique, et arriver ainsi à jouer un grand rôle politique. Pour parvenir à un telbut il fallait donner bien vite des gages à la révolution. C'est ce qu'il s'empressa de faire. Il avait compris tout de suite que les biens du clergé seraient confisqués, et il avait eu l'habileté de s'associer à cette œuvre de la révolution, et même d'y attacher son nom. Plus tard il s'empressa de prêter serment et de faire du zèle pour l'Église constitutionnelle, qu'il tira ainsi que les Constituants, ses auteurs, d'un grand embarras, en osant prendre sur lui de sacrer ses premiers évêques, lorsque ceux de ses collè-

le payement des rentes de l'Hôtel-de- Ville suspendu, toutes les autorités [en lutte, toutes les provinces en armes. Quant à lui, pourvu de 800,000 francs de bénéfices, de l'archevêché de Sens, du chapeau de cardinal , s'il ne fit la fortune publique, il fit du moins la sienne. Cet indigne prélat, après avoir déchaîné les tempêtes sur son pays, couronna sa vie en se taisant jacobin et apostat. » Histoire de la révolution^ tome I, p. 35.

LE SERMENT A L'àSSEMBLÉE ET A PARIS. 17

gues qui avaient prêté serment s'y refusaient. Après s'être ainsi mis au mieux avec la révolution ^ il n'eut rien de plus pressé que de donner sa démission et de quitter sans bruit l'Église constitutionnelle. Il ne se souciait pas de faire, comme ses collègues, la chasse aux non-conformistes prêtres et laïques, et bien plus clairvoyant qu'eux il ne voulait pas courir le risque d'être écrasé par la chute inévitable d'une Église qui reposait sur d'aussi faibles fondements. D'ailleurs son ambition allait bien au delà d'un évêché. Il se retira donc prudemment, et mena tout à fait l'existence d'un laïque, en attendant le moment qu'il jugeait du reste assez proche, où il pourrait se déprêtriser complètement. Son passage dans l'Église constitutionnelle n'avait été pour lui qu'un moyen d'acquérir de l'influence dans le parti constituant. Rendons-lui justice! Si dans des vues intéressées il a poussé la révolution à spolier l'Église, si, plus audacieux que les autres évêques jureurs, il s'est fait le consécrateur des intrus, du moins lorsque son but a été atteint, il s'est abstenu de dénoncer et de persécuter les catholiques comme l'ont fait presque tous les constitutionnels. Il n'a pas été animé contre l'Église, qu'il avait trahie et délaissée, de la haine ordinaire aux déserteurs et aux apostats. Il a même eu l'honneur de jouer un rôle important dans ce petit groupe de révolutionnaires modérés qui a essayé d'arrêter les funestes conséquences de la constitution civile , et de tenir tête au fanatisme antireligieux de l'Assemblée législative.

Quant à l'évêque d'Orléans , s'il avait les vices de Talleyrand, il était en revanche dépourvu de[tout mérite. « Le coadjuteur d'Orléans, de Jarente, dit le comte Beugnot dans ses intéressants mémoires, ne comptait qu'entre les hommes de débauche et d'infamie. »

La faveur et l'intrigue avaient fait de lui le coadjuteur de son oncle; après la mort de ce prélat il était devenu naturellement évéque d'Orléans. Fastueux et prodigue, il était criblé de dettes au moment de la révolution , et son unique préoccupation fut de conserver une position qui lui valait encore un beau traitement. Nous ne l'accusons pas à la légère. Le 30 août 1791 le directoire du Loiret écrivait au comité ecclésiastique que l'évoque d'Orléans avait reçu des anciens fermiers de l'évêché une somme de 17,500 livres en sus de son traitement de 1790 et qu'il ne pouvait pas la rendre. Le directoire était fort embarrassé,

f8 COiNSTITUTION CIVILE DU CLERGE.

et consultait le comité sur les moyens à prendre pour recouvrer cet argent. Il croyait que cette somme (levait être regardée comme un à-ccmpte surle traitement de 1791 , et que cet àcompte portait sur la partie légalement insaisissable. Ce dernier point le préoccupait beaucoup pour une raison bien simple : a Nous vous observonSy disait-il, que tout ce qui est saisissable dans le traitement de M. l'évêque est arrêté par ses créanciers. D En conséquence il déclarait au comité qu'il avait l'intention d'arranger tout pour le mieux , afin que l'évêque « ne soit pas obligé de renoncer à sa place, dont il ne pourrait plus soutenir la dignité, ce qui produirait le plus mauvais effet. » Que voilà bien un évêque capable de ramener l'Église aux beaux jours de sa première feneur, comme le disait hypocritement Mirabeau, dont il était bien digne, par ses dettes et ses désordres, d'être l'allié et le complice I

Quant à l'évêque de Viviers, il était destiné à devenir complètement fou , et déjà, de l'avis de contemporains impartiaux et dignes de foi, comme M. Beugnot, sa tête était dérangée. C'était un prélat d'une vie régulière, d'un esprit médiocre, et dont personne ne s'était occupé avant la révolution.

Gobel et Miroudot étaient deux intrigants sans valeur. L'ambition et la cupidité avaient déterminé Gobel à prêter serment à la constitution civile après l'avoir combattue. Esprit faible et pusillanime, il n'eut jamais la conscience en repos ; il devait par lâcheté tomber du schisme dans l'apostasie la plus honteuse.

Quant à Louis Loménie de Briennc, digne coadjuteur de son oncle, il était entré dans l'Église, comme Talleyrand et Jarente, pour obtenir des richesses et des honneurs. Comme eux il ne songea qu'à ses intérêts et à sa sûreté. Il devait être trompé dans ses calculs; il eut beau s'effacer pendant la révolution, et essayer comme Gobel de l'apaiser à force de lâchetés, il n'en fut pas moins la victime.

Le serment devait être prêté dans les paroisses de Paris le dimanche 9 janvier. La troupe d'énergumènes, qui remplissait les tribunes de l'Assemblée à la séance du 4 se disposait à courir d'église en église pour insulter et maltraiter les ecclé-

LE SERMENT À l'ASSEMBLEE ET A PARIS. l9

siastiques fidèles à leurs devoirs. Un reste de respect pour la qualité de député avait le A janvier préservé les ecclésiastiques réfractaires de leurs violences immédiates. Le 9 janvier, le curé et les vicaires de chaque paroisse y obligés de prêter ou de refuser le serment en public , étaient exposés sans défense aux mauvais traitements des furieux qui ^'étaient venus à l'église que pour les huer et les maltraiter en cas de refus. Les esprits étaient excités plus que jamais par les libelles, les discours des orateurs populaires, les caricatures, et l'on pouvait tout craindre d'un peuple ainsi travaillé, et que l'indigne attitude de l'Assemblée devait encourager à commettre des excès. Les députés de la majorité étaient furieux de l'échec éprouvé déjà par la constitution civile ; il leur fallait à Paris une revanche éclatante , et les malheureux ecclésiastiques pouvaient être certains que l'autorité, si faible déjà quand il s'agissait de réprimer des désordres auxquels le fanatisme antireligieux était étranger, resterait complètement inerte lorsqu'il faudrait les protéger.

Bailly montra un grand zèle pour la constitution civile. 11 usa de tous les moyens pour déterminer les curés de Paris à prêter serment. L'archevêque avait été forcé de s'absenter pour préserver sa vie. Un arrêté municipal appela à Notre-Dame les vicaires généraux , les supérieurs, directeurs, et professeurs des séminaires, les principaux et les professeurs du collège royal, les aumôniers des bataillons , les aumôniers des hôpitaux. Les vicaires généraux refusèrent tous, au nombre de six. Le seul séminaire de Saint-Magloire fournit deux jureurs; le collège royal un seul, Goumand, qui devait se marier plus tard. Bailly ne réussit qu'auprès des aumôniers. L'arrêté municipal qui convoquait les prêtres des paroisses à prêter serment le dimanche 9 janvier à l'issue de la messe paroissiale s'adressait aux « ecclésiastiques attachés ou domiciliés dans la paroisse ». C'était méconnaître la loi qui ne s'appliquait qu'aux prêtres qualifiés de fonctionnaires. Les prêtres habitués et les prêtres précepteurs étaient domiciliés dans les paroisses sans en être fonctionnaires. Mais la municipalité voulait poser une terrible alternative au plus grand nombre de prêtres possible, afin d'obtenir plus de serments.

Les aumôniers des bataillons de la garde nationale n'étaient pas compris dans la loi, maison était sûr d'obtenir ainsi quarante et un serments, ce qui ferait de l'effet sur ceux qui ne con-

20 CONSTITUTION CIVILE DU CLEBOi.

naissaient pas ces aumôniers. Ce trop commode emploi était en effet occupé par des prêtres intrigants et clubistes, par des moines défroqués qui malgré les censures avaient regaixié leurs vœux comme dissous par la seule loi civile, et étaient venus chercher fortune à Paris.

A Saint-Sulpice il se passa une scène épouvantable. Une troupe d'énergumènes se tenait dans les bas côtés et au fond de l'église, et attendait avec impatience le moment du serment. On distribuait à la porte une feuille intitulée, a Instruction pressante sur la constitution civile du clergé », dans laquelle on disait que cette constitution était orthodoxe puisqu'elle n'avait supprimé aucun sacrement, ni la messe, ni vêpres, ni aucune procession, ni même un pain bénit. Les révolutionnaires lorsqu'ils s'adressaient au peuple cherchaient à lui faire confondre l'orthodoxie avec le rituel.

L'Assemblée tenait beaucoup à entraîner dans le schisme le clergé de Saint-Sulpice^ qui jouissait d'une réputation méritée desavoir et de vertu. Bailly était allé visiter le curé, M. de Pansemont, avait employé toute espèce d'arguments et de prières pour vaincre sa résistance, et s'était même avancé jusqu'à lui promettre de le faire nommer à l'évêché de Paris. Il avait fait aussi des offres séduisantes à ses vicaires. Les soi-disant patriotes qui avaient envahi l'église le savaient bien,Set voulaient faire payer cher au vénérable curé et à son clergé la déception qu'il leur ménageait. Lorsque M. de Pansemont monta en chaire pour faire son prône, les cris a le serment, le serment ou la lanterne, » retentirent dans différents endroits de l'église. Les patriotes bousculèrent les fidèles, escaladèrent les confessionnaux et firent un vacarme abominable. Le curé déclara que sa conscience lui défendait de prêter serment ; alors les furieux se ruèrent sur lui^ et ils lui auraient sans doute fait subir le sort de Foulon si quelques citoyens courageux n'avaient pris vivement sa défense. Ces lâches coquins, voyant qu'on leur résistait énergiquement, abandonnèrent leur victime, et se retirèrent en hurlant. M. de Pansemont heurté, étouffé par la foule, fut porté sansconnaissance à la sacristie, où il ne reprit ses sens que troisquarts d'heure après.Son clergé suivit son exemple, et tous les prêtres de Saint-Sulpice, au nombre de quarante-trois, refusèrent le serment. Bailly vint exprimer ses regrets à M. de Pansemont, mais se plaignit de son refus, et lui dit avec sa niaiserie

habituelle qu'il était la cause de tout ce désordre. Le curé répondit qu'il avait dû obéir à sa conscience, c Monsieur, lui dit Bailly, quand la loi a parlé la conscience doit se taire. » Le sens moral des hommes les plus honnêtes de la Constituante était descendu jusque-là (1) I Heureusement pour son honneur, Bailly devait montrer plus tard'qu'il n'entendait pas accepter avec cette abjecte soumission les lois injustes que son parti n'avait pas faites.

Le lendemain l'Assemblée accueillit avec joie une prétendue adresse de la communauté de Saint-Sulpice, qui contenait une adhésion expresse à l'Église constitutionnelle. C'était l'œuvre de neuf prêtres étrangers demeurant sur la paroisse , et y disant quelquefois la messe. On comptait parmi eux des moines échappés de leur couvent. Les journaux révolutionnaires n'eurent garde de détromper le public et firent grand bruit de cette adresse afin d'obtenir des serments en province où la communauté de Saint-Sulpice était très-estimée.

Le 26 janvier la municipalité envoya encore à Saint-Sulpice des commissaires qui n'obtinrent aucun succès. Ils furent tout heureux et tout aises de recevoir le serment d'un prêtre de Saintes, chassé de son diocèse, et interdit depuis longtemps.

Bailly chercha également à circonvenir l'abbé Marduel, curé de Saint-Roch , qui exerçait une grande influence sur le clergé. Les jacobins firent aussi une scène scandaleuse dans cette église, et lorsque le curé en refusant le serment proclama que les évèques étaient juges de la foi, ces énergumènes crièrent : «Plus d'évêques! à bas! ou le serment. » Six prêtres sur quarantedeux dans cette paroisse prêtèrent serment. Parmi les jureurs était le trop célèbre abbé Fauchet.

(1) BaiHy avait déjà réponda au curé de Saint-Roch, qui lui prouvait l'hétérodoxie de la constitution civile : « Eh bien , puisqu'il en est ainsi , la religion catholique n'existerait plus demain si cela dépendait de moi ». Son zèle devait pourtant se refroidir bientôt. De VauvilUers, académicien, fut chargé comme officier municipal d'aller recueillir les serments ; il demanda à être dispensé de cette pénible mission : ses collègues le traitèrent d^aristocrate. l\ leur répondit : « Je ne suis point aristocrate, j'ai une conscience ; elle me défend d^exiger des prêtres un serment que je ne crois pas pouvoir faire moimAme; » et il déposa son écbarpe et donna sa démission. Plus tard, en refusant ce serment, il abandonna sa chaire au Collège de France, avec son logement et ses appointements. .

22 CORSTmiTION CIVILE DU CLERGÉ.

Dans les paroisses de Saint-Jean-en-Grève^de Saint-Nicola^Hlu- Gbardonnet et de Saint-Hippolyte , les curés et les vicaires furent, comme à Saint-Sulpice, unanimes dans leur résistance. Les ecclésiastiques de Saint-Hippolyte subirent une véritable persécution. Les officiers de la garde nationale et les administrateurs de la police les prévinrent « qu'on ne pouvait répondre de leurs personnes s'ils persistaient dans leurs refus » . Ils furent obligés de se retirer pendant quelque temps.

Malheureusement l'ambition, la crainteet de déplorables illusions devaient faire prêter beaucoup de serments. Sur cinquante-deux curés vingt-neuf restèrent fidèles, et vingt-trois cédèrent. Plusieurs, il est vrai, se rétractèrent plus tard ; le curé du Temple désavoua son serment presque aussitôt, le 31 janvier. Mais les catholiques de Paris eurent à déplorer une chute bien inattendue. L'abbé Poupart, curé de Saint-Eustache, confesseur du roi et de la reine , homme d'un grand mérite , prêta serment : son exemple entraîna trente-six prêtres attachés à sa paroisse (i). Son second vicaire refusa le serment, et fut imité seulement par quatorze prêtres. La chute de l'abbé Poupart, qui Jouissait au loin d'une grande réputation, en entraîna d'autres en province, disent les contemporains. A Saint-Étienne-du-Mont, le curé et les vicaires, à l'exception d'un seul, prêtèrent serment.

Dans plus d'une paroisse, des prêtres aventuriers, des religieux sortis de leurs couvents qui étaient venus chercher fortune à Paris et n'avaient point de pouvoirs, surgirent tout à coup au jour du serment^ et vinrent faire adhésion à la constitution civile. Bien qu'ils ne fussent pas compris dans la loi , les autorités recevaient leur serment avec bonheur, afin de faire croire que beaucoup de prêtres de Paris avaient juré.

Il est certain que les deux tiers au moins des ecclésiastiques appelés à prêter serment le refusèrent. Les révolutionnaires grossirent leur liste en y ajoutant les noms des aumôniers de bataillon, de soixante-dix ou quatre-vingts prêtres ou moines sans

(1) Pour grossir la liste des jareurs la municipalité fit prêter serment nonsenlement à de^ prêtres sans place et à des religieux qui demeuraient sur la paroisse sans ^ exercer de fonctions, mais encore à un diacre, à un sous-diacre, à cinq tonsurés, à un maUre d'école marié qui furent portés sur la liste comme des Ticaires de Saint-Eustaclie. On porta aussi parmi les jureurs de Saint-Germain-rAuxerrois un garçon de sacristie. A Saint-Gerrais on mit sur la liste les chantres et un 8eit)ent.

LE SEBMENT A l'ASSEMBLÉE ET A PARIS. 23

emploi qui étaient venus à Paris chercher des places. Le nombreux clergé du chapitre de Notre-Dame , et la grande majorité des autres chapitres et des religieux de Paris, restèrent fidèles à l'orthodoxie, malgré les obsessions et les menaces qu'ils eurent à subir, bien que non -fonctionnaires.

La Sorbonne refusa énergiquement d'adhérer à la constitution civile; ses docteurs, dans une magnifique protestation^ montrèrent qu'elle était hérétique, schismatique, et visiblement opposée à l'esprit du christianisme, « .... et nous jurerions, disaient-ils , à la face des autels de maintenir cette Constitution ! Loin de nous un tel serment, qui ne serait à nos yeux qu'un affreux parjure , et une véritable apostasie! Nous trouverions dans les annales de cette école , et jusque dans nos leçons môme, l'arrêt flétrissant de notre condamnation...)) Sur dix-huit cents docteurs une minorité infime prêta serment. Plus de quatre-vingts brochures contre la constitution civile étaient déjà sorties de la Sorbonne. La municipalité, furieuse, défendit à lafaculté de tenir ses séances, et lui retira ses revenus. Bientôt elle fut supprimée.

Les prêtres de Paris étaient tellement obsédés par les uns, menacés par les autres , dans le but de leur arracher un serment, que plusieurs d'entre eux, dans ce terrible moment, ne jouirent pas d'une véritable liberté d'esprit. Aussi y eut*il immédiatement des rétractations. Un abbé Bouvet, qui se rétracta le 24 janvier, rapporta dans ces termes comment il avait été entraîné à accepter la constitution civile :

« Le serment était précipité et décisif; la crainte m'a troublé. Je me suis vu inondé dans un instant d'une quantité de brochures pour et contre qui m'ont tenu indécis jusqu'au dernier moment, où j'ai franchi le pas sans savoir trop comment... Une autorité temporelle, quelque étendue qu'on la suppose, et quoi qu'en dise M. Camus, ne peut étendre ni restreindre une juridiction purement spirituelle par le principe évident qu'on ne donne pas ce qu'on n'a pas... J'ai cependant juré sans penser à toutes ces conséquences... C'est aussi ce qui me fait rétracter mon serment... »

Le 30 janvier on s'occupa d'élire suivant la constitution civile les successeurs des curés qui avaient refusé le serment. Le père Poirée, supérieur de l'Oratoire, vieillard de soixante et onze ans, d'une grande réputation, mais suspect de jansénisme, fut élu à la cure de Saint-Sulpice, et eut la faiblesse d'accepter. Son

exemple n'entraîna point sa communauté, car sur cinquantequatre oratoriens quarante-neuf tinrent bon. Mais ils eurent la douleur de voir leur église souillée par un grand scandale.

Les évéques jureurs ne se montraient pas disposés à sacrer les collègues que l'élection leur avait donnés. Talleyrand ne manqua point une si belle occasion de se rendre populaire dans le parti de la révolution, et le 24 février, avec l'assistance de Gobelet de Miroudot, il consacra, dans l'église de l'Oratoire, Expilly et Marolles , qui venaient d'être élus évéques du Finistère et de l'Aisne. Les oratoriens, forcés de livrer leur église , n'assistèrent pas à la cérémonie. Les deux intr4is, revêtus des insignes de l'épiscopat, vinrent aussitôt après à l'Assemblée, où ils furent accueillis par de vifs applaudissements. Trois jours après ils vinrent trouver Louis XVI : Expilly prit la parole , et eut l'audace de parler de la mission qu'il avait reçue de l'Église. Louis XVI, à qui cette visite dut être extrêmement désagréable, le remercia sèchement de sa démarche et des vœux qu'il faisait pour lui , mais se garda bien de lui rien répondre dont il pût s'autoriser pour dire que le roi l'avait traité comme un évêque légitime.

Le vénérable archevêque de Paris avait été forcé de se réfugier à l'étranger ; on ne put, aux termes de la loi , procéder à l'élection d'un intrus qu'au bout de deux mois. Beaucoup d'hommes influents du parti révolutionnaire pensèrent à Sieyès, mais il refusa de se laisser élire (i). Il se dit effrayé de l'importance d'une telle place. « ... Mon goût personnel me porte impérieusement à préférer les fonctions législatives et administratives aux fonctions épiscopales... » Si Talleyrand l'avait désiré il aurait été aisément nommé à l'évêché de Paris; il avait attaché son nom à la confiscation des biens du clergé ; c'était le plus révolutionnaire et le plus illustre des quatre évéques jureurs; on n'avait personne à lui opposer. Mais Tévêque d'Autun, qui voulait abandonner l'état ecclésiastique, n'avait garde de se mettre sur les rangs. Loménie de firienne s'était acquis pendant son court ministère une telle impopularité, que son élection était impossible. Les évéques d'Orléans et de Viviers étaient complètement inconnus des Parisiens , et comme évéques , et comme hommes politiques. Les électeurs se rabattirent donc

(1) Sa lettre, datée da 1) mars, parut dans le Moniteur dn 14.

UB SERMEHT A l'aSSEMBLÉB ET A PARIS. 25

sur Gobel, qui avait donné à l'Assemblée des preuves suffisantes de servilité. Sur 664 électeurs, il obtint 500 voix. Il avait été élu dans deux autres départements, le Haut-Rhin et la Haute- Marne ; il opta naturellement pour Paris. Le soir même de son élection , il alla au club des Jacobins, qui avait beaucoup contribué à le faire nommer, et dit à ces fervents chrétiens qu'il venait puiser au milieu d'eux des leçons de sagesse, de modération et de civisme.

Loménie et Jarente refusèrent de donner l'institution canonique à Gobel. Le premier allégua sa parenté avec U^ de Juigné, le second ses obligations personnelles envers lui. Us avaient prêté serment pour garder tranquillement leurs évêchés, mais ils ne se souciaient nullement de prêter un concours actif à l'établissement de l'Église constitutionnelle hors de leurs diocèses. On leur avait attribué ce propos : c Je jure, mais je ne sacre pas. t Gobel interjeta appel comme d'abus devant le tribunal du district, qui le mit en possession de son temporel, et le renvoya devant Talleyrand pour se faire instituer.

L'installation de Gobel eut lieu avec beaucoup de fracas. L'Assemblée et le corps municipal, envoyèrent des députations à Notre- Dame ; on déploya un grand appareil militaire ; l'Église fut remplie de grenadiers, "et le nouvel évêque fut salué par des salves d'artillerie. Cette cérémonie eut avant .tout un caractère civil et politique. Il était impossible du reste qu'il en fût autrement. Le véritable archevêque protesta; 'et Gobel déféra sa lettre au procureur général syndic pour qu'il intent&t des poursuites.

Le 3 avril 1791, l'intrus procéda à l'installation des nouveaux curés. Elle ne se passa point sans violence. Le vrai curé de Saint- Sulpice s'occupait tranquillement de son déménagement, lorsqu'il se vit 'tout à coup assailli par la populace, qui l'accusait d'emporter ce qui ne lui appartenait pas. Les administrateurs firent une descente dans la communauté au moment où elle finissait son repas , et s'emparèrent de tout son linge, même du linge de table.

Gobel se montra bien vite tel qu'il était. Plat comme style, son premier mandement révélait encore une plus grande platitude de caractère, c Prêchons à notre troupeau , disait-il , qu'après la loi divine rien n'est plus sacré que la loi de l'État, que c'est manquer à la première que de ne pas obéir à la seconde ; B et il avait professé par sa conduite qu'il appartenait à

la seconde, d'interpréter et d'établir le sens de la première. On fut tout de suite fixé sur son compte, et l'on s'attendit à le voir faire toutes les bassesses imaginables.

Une grande partie du peuple de Paris avait conservé des sentiments religieux, mais les lumières lui manquaient : l'esprit révolutionnaire avait acquis une très-grande force dans la capitale, et on avait eu recours à tous les moyens pour exciter le peuple contre les prêtres fidèles. Dans les quartiers aisés les églises constitutionnelles furent désertées par les fidèles , mais dans les faubourgs beaucoup de gens du peuple ne comprirant pas les dangers de la constitution civile, et vinrent comme d'habitude aux églises envahies par les intrus. Tout ce qui était croyant dans la bourgeoisie et la noblesse rompit ouvertement avec les prêtres constitutionnels , et alla entendre la messe des prêtres fidèles dans les chapelles des couvents. Cette scission ne faisait 'pas le compte des révolutionnaires. Nous raconterons dans un autre chapitre les indignes excès auxquels les zélateurs de l'Église constitutionnelle se livrèrent contre les catholiques.

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