‹ Histoire de la constitution civile du clergé (1790-1801) (volume 5)Chapitre 2 sur 27 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

] . SituatioQ embarrassante du clergé de France. ^ Malgré les faux bruits répandus à dessein, la majorité refuse le serment. — Beaucoup d'assermentés se rétractent, voyant que TAssemblée veut décidément établir un schisme.

II. Insuccès de la constitution civile à Rouen et dans le reste de la Normandie.

m. Elle échoue complètement dans le Maine et TAnjou. — En Bretagne elle est repoussée partout ; elle y prépare la guerre civile. — L'évèqne de Saint- Pol est obligé de s'enfuir. — Expilly, intrus du Finistère, et le directoire du département persécutent vivement les orthodoxes. — Ils envoient des bandes armées installer les curés constitutionnels. — Le département interne les prêtres catholiques par arrêté. — Dans le Morbihan le schisme a pour résultat de désorganiser l'administration civile elle-même. — Lecoz intrus de Rennes. — Sa correspondance avec Tévéque légitime. — Les religieuses de Hédé. — La constitution civile est énergiquement repoussée a Nantes et dans le diocèse. — Nombreuses expéditions militaires pour installer les curés intrus. — Mince élu évêque de Nantes. — Ignobles menaces des révolutionnaires. — Minée veut visiter les couvents qui s'y refusent. — Infâme proclamation du district. — Les religienses fouettées par la populace. — La constitution civile cause des troubles en Poitou.

IV. La lutte religieuse dan^ les départements du centre. — Le directoire de de Loir-et-Cher exile arbitrairement Févèque de Blois et plusieurs prêtres.

— La majorité des électeurs du Cantal ne veut point participera l'élection de l'évèque constitutionnel. — Visite de l'intrus Thibault dans les couvents.

— Doléances de l'évèque constitutionnel de la Lozère. — Troubles de Milhau. — Plaintes de l'intrus de la Dordogne.

V. Le clergé de Bordeaux repousse le schisme. — 11 en est de même du clergé des Landes. — Vexations suscitées par Tintrus Saurine au véritable évêque de Dax.

11 est difficile de se faire une idée des obsessions et des persécutions que les prêtres assujettis au serment durent subir dans toute la France (i). Ils avaient à craindre les violences

(1) V. tome I, chapitre IX.

28 CONSTITUTION CIVILE DU CLEECi.

révolutionnaires en cas de refus , et beaucoup d'entre eux se trouvaient dans une cruelle incertitude, car les moyens de s'éclairer leur faisaient souvent défaut, et ils se trouvaient fort embarrassés en présence des mensonges les plus hardis et des bruits les plus étranges et les plus contradictoires. Récapitulons un instant les principaux pièges tendus au clergé : le silence du pape interprété bruyamment par les révolutionnaires comme une approbation tacite ; les bruits d'approbation provisoire imprudemment répandus par le ministère ; l'intimidation, les menaces, l'opportunité de démontrer qu'on n'était pas hostile à la révolution politique; l'invraisemblance apparente d'une persécution religieuse : que de motifs pour le séduire, pour l'entraîner à prêter ce déplorable serment! Des prêtres de bonne foi, la plupart curés de campagne , faute de se rendre suffisamment compte des actes et des intentions de l'Assemblée, prêtèrent un véritable serment provisionnel, dans l'espoir de cahner, par cet acte de soumission aux lois civiles, l'animosité des révolutionnaires contre le clergé. En lisant des décrets si contraires à tout ce que la révolution avait annoncé, de dignes ecclésiastiques qui avaient béni avec transport les drapeaux de la garde nationale , et figuré dans toutes les fêtes civiques, croyaient rêver, disaient que cela ne durerait pas, que c'était l'effet d'un moment d'aberration et prêtaient serment.

Dans la plupart des villes de quelque importance la majorité des ecclésiastiques refusa tout de suite le serment, parce qu'ils étaient mieux renseignés et moins faciles à abuser. Des curés de campagne dans certains départements se laissèrent séduire en assez grand nombre , mais la lumière se fit rapidement dans leurs esprits. Toutefois la Providence a permis que la majorité du clergé français évitât tout d'abord les pièges innombrables qu'on lui tendait; et la plupart de ceux qui, faute de comprendre suffisamment la portée du serment , ou par suite de faux calculs, avaient cru pouvoir jurer en attendant la réponse de Rome , se sont rétractés lorsqu'ils ont vu que l'Assemblée voulait leur imposer des évêques intrus , et lorsque les brefs du pape les ont enfin tirés de toute incertitude.

Pour se bien rendre compte de la manière dont la constitution civile fut accueillie dans les différentes parties de la France, il faut se reporter à deux époques séparées seulement

LE SEEMENT EN PROTINGE. 29

par quelques semaines , mais pourtant très-distinctes , à savoir répoque de la prestation du serment, et celle de l'installation des évéques constitutionnels et de l'apparition des brefs. En effet, dans certains départements , dans ceux du Dauphiné par exemple , la majorité du clergé crut pouvoir prêter serment pour toutes les raisons que nous venons d'indiquer ; l'intrusion des évéques constitutionnels et les brefs du pape amenèrent des rétractations en masse, et l'Église constitutionnelle, qui deux ou trois mois auparavant semblait acceptée par la majeure partie du clergé local, se trouva réduite à peu près à la même impuissance et au même isolement que dans les provinces où elle n'avait obtenu tout d'abord qu'un nombre très- restreint d'adhésions. De même aussi dans lès départements où la majorité avait refusé le serment, la minorité qui l'avait prêté s'affaiblit sensiblement, et beaucoup de prêtres qui avaient eu con» fiance dans la sagesse et la tolérance de la révolution se rétractèrent dès qu'ils eurent reconnu leur illusion. Pendant les premiers mois de l'année 1791, les rétractations furent extrêmement nombreuses, et la défaite éprouvée tout d'abord par la constitution civile devint de semaine en semaine plus marquée et plus humiliante. Les ^révolutionnaires avaient cru que les prêtres, assermentés par erreur ou par surprise, n'oseraient plus , quand ils auraient reconnu leur erreur, sortir ouvertement de l'Église constitutionnelle , et braver ainsi la révolution. Il en fut tout autrement. Rien n'est plus honorable pour le clergé français du dix-huitième siècle que le courage avec lequel beaucoup de prêtres surent braver l'impopularité, la misère, souvent même des dangers très-sérieux pour réparer une fausse démarche (1).

La Normandie ne pouvait être regardée comme une province attachée à l'ancien régime ; mais l'accueil qu'elle fit à la cons-

(1} Les détails que nous allons donner sur rétablissement de l'Église constitutionnelle sont pris en grande partie dans les documents émanés des autorités révoluUonnaires, et que nous croyons pour la plupart inédits. Nous les avons trouTés dans les archives des comités ecclésiastique , des recberches, des rapports et de consUtution. Malheureusement beaucoup de documents appartenant aux comités de l'Assemblée constituante n'ont pas été conscrYés,

titution civile trompa les espérances des révolutionnaires. A Rouen, malgré les efforts des autorités, la loi du 27 novembre rencontra tout de suite une vive opposition. Très-peu de serments furent prêtés, mais à force de menaces et de promesses, et en s'y reprenant plus d'une fois, on parvint à obtenir un certain nombre d'adhésions. Sur les dix-huit curés de la ville , sept prêtèrent serment avec le supérieur du grand séminaire Pottier, qui se rétracta quelques jours après et fut assassiné aux Carmes, en septembre 1792.

A Rouen, comme dans beaucoup d'autres villes, on demanda le serment à des prêtres qui n'y étaient point astreints par la loi , afm d'allonger de quelques noms la liste trop courte des ecclésiastiques assermentés. Les autorités envoyèrent au comité ecclésiastique une liste intitulée des fonctionnaires publics qui avaient prêté serment; mais cette qualification de fonctionnaires publics ne pouvait être légalement donnée à la moitié des jureurs. Cette liste porte que neuf serments ont été prononcés à la cathédrale , et elle indique ensuite qu'ils ont été prêtés par un tonsuré, un minoré, trois religieux, un ancien curé du diocèse , un prêtre sans fonctions , et le grand chantre. Aucun d'entre eux n'était fonctionnaire. Dans cette liste, qui porte trente-huit noms, on trouve encore onze prêtres habitués des diverses paroisses de la ville , ce qui prouve qu'on avait été mendier des serments partout. Il est permis de supposer qu'on a promis à ces prêtres sans fonctions de les placer avantageusement; beaucoup d'offices ecclésiastiques allaient être vacants, il y avait là pour des ambitieux une forte tentation!

La constitution civile rencontra aussi une vive opposition dans les campagnes. On s'occupa néanmoins de procéder à l'élection d'un évéque constitutionnel. Les électeurs choisirent d'abord pour supplanter le vénérable cardinal de la Rochefoucauld , un curé nommé Verdier. 11 accepta d'abord, et le Moniteur (8 février 1191) prétendit qu'il avait demandé au roi son agrément et que le roi lui avait donné l'ordre d'accepter ; ce qui est tout à fait invraisemblable. Quelques jours après il refusa prudemment, en se plaignant de sa mauvaise santé, et en pro-

et U nous a M impossible, malgré de longues et minutieuses recherches, de trouver des renseignements précis sur l'exécution de la consUlnUon civile dans un certain nombre de départements.

testant de son patriotisme. Le Moniteur prétendit qu'il avait eédé à la menace de lui brûler la cervelle dès qu'il entrerait dans l'église (27 mars 1791). On cherchait en répandant des bruits odieux et ridicules à atténuer le mauvais effet produit par de semblables refus.

Les électeurs nommèrent à la place de Verdier' Charrier de la Roche, ancien prévôt du chapitre noble d'Ainay à Lyon, et membre de l'Assemblée. Cet ecclésiastique avait une haute position dans le clergé de Lyon, appartenait à une famille trèsdistinguée, et possédait une fortune assez considérable. Son adhésion à la constitution civile avait été un sujet de triomphe pour les novateurs. Moliniste d'abord, il était devenu janséniste zélé, et avait publié plusieurs écrits en faveur de la constitution civile, qu'il devait plus tard répudier énergiquement. Il avait déjà ambitionné vainement les honneurs de l'épiscopat , et paraissait naturellement désigné pour être évéque constitutionnel de Lyon. Mais la constitution civile, qui d'après Mirabeau devait empêcher toute intrigue et tout favoritisme dans la nomination des évéques, fut exploitée par Mirabeau lui-même au profit d'un de ses protégés , et l'abbé Lamourette, qui lui faisait la partie théologique de ses discours, fut nommé grâce à l'influence et aux intrigues de son patron. Cependant plusieurs députés de la gauche , désireux de voir arriver à l'épiscopat un collègue qu'ils regardaient comme une précieuse acquisition pour l'élise constitutionnelle, firent nommer Charrier de la Roche à Rouen, où il était parfaitement inconnu.

Il eut bientôt à se repentir de son intrusion. La résistance au schisme fut bien vite organisée à Rouen et dans tout le département. Plusieurs curés ré fractaires, se trouvant en danger, avaient dû, aussitôt après leur refus de serment, s'éloigner de leurs paroisses; et les autorités locales avaient cru pouvoir commettre, pour les remplacer provisoirement, des prêtres serviles qu'elles avaient ramassés où elles avaient pu. Quand les esprits se furent un peu apaisés, les curés revinrent dans leurs paroisses, et demandèrent, aux termes de la loi, de continuer leyrs fonctions jusqu'à l'époque de leur remplacement définitif. De là des difficultés sans nombre. Les esprits s'aigrirent de plus en plus, et à Rouen on en vint à appeler les sept curés jureurs les sept péchés capitaux^ en désignant chacun d'eux sous le nom du péché auquel il était réputé le plus enclin. Charrier de la Roche

n'eut pas plus de succès dans les campagnes, et il reçut bientôt de nombreux affronts, qui lui firent prendre en dégoût la dignité qu'il avait si vivement ambitionnée.

Dans le département du Calvados, Tabbé Fauchet, grâce à sa réputation d'agitateur parisien, fut élu évéque constitutionnel. Les professeurs de l'université de Gaen, prêtres et laïques, refu* sèrent unanimement de prêter serment. Sur les treize curés de cette ville, douze le refusèrent également, par une protestation ferme et modérée. Le seul curé de Saint-Pierre de Caen prêta serment et fut élu évêque constitutionnel, mais il n'osa point aller jusqu'au bout. Les prêtres du doyenné de Cinglais, du diocèse de Bayeux, au nombre de soixante-dix, publièrent aussi une énergique protestation contre la constitution civile. Ils trouvèrent de nombreux imitateurs. Les lettres des diverses administrations de ce département aux comités de l'Assemblée attestent leur vive animosité contre les réfractaires, et en même temps les succès de ces derniers. Fauchet, qui était membre du club des Jacobins, fut énergiquement soutenu par tous ses affiliés du département : nous verrons plus loin à qifels excès les Jacobins et Fauchet lui-même eurent l'audace de se porter.

La résistance à la constitution civile fut très-vive dans le département de la Manche. Les Jacobins eux-mêmes, dans de nombreuses dénonciations à l'Assemblée, ont constaté la défaite des constitutionnels, et en ont demandé vengeance à grands cris.

Dans l'Orne deux curés élus successivement refusèrent l'évêché constitutionnel, qui fut enfin accepté par un certain abbé Lefessier, curé de Bérus, qui n'avait guère d'autre réputation que celle d'un bon vivant. Son autorité fut aussi contestée que celle de son voisin Fauchet, et il eut à subir mainte mésaven* ture, bien que le directoire du département le soutint trèsénergiquement. Une lettre du curé de Bellême au comité ecclésiastique, en datejdu 20 mars 1791 , montre combien la constitution civile avait troublé ce pays. Le district avait interdit à un récollet de prêcher parce qu'il n'avait pas prêté serment. Cette défense avait excité une vive émotion dans la ville, et beaucoup de personnes accusaient le pouvoir de nourrir les plus mauvais desseins contre la religion. Le maire et le procureur de la commune venaient de se démettre de leurs fonctions, et

plusieurs membres tant du district que de la commune songeaient à les imiter. L'opposition à la constitution civile fut trèà-énergique dans cette contrée ; dans le district de Domfront notamment beaucoup de municipalités soutenaient ouvertement les curés réfractaires. Nous aurons dans le cours de cet ouvrage à signaler les mesures de persécution qui furent adoptées par le directoire de l'Orne.

Le clergé de TEure hésita tout d'abord. La majorité crut pouvoir prêter serment en attendant la réponse du pape. Mais quand le bref du 10 mars condanma le serment, une partie considérable des assermentés se rétracta aussitôt, et le nombre des jurcurs alla toujours en décroissant. Les électeurs choisirent pour évéque le trop fameux Thomas Lindet^ curé de Bernay, qui destiné, au dire des révolutionnaires, à ressusciter les vertus de la primilive Église, devait donner au contraire les plus grands scandales.

Dans le département voisin d'Eure-et-Loir, il y eut aussi tout d'abord beaucoup de serments, et bientôt après beaucoup de rétractations.

La constitution civile causa dans les provinces de l'ouest des troubles sérieux, qui furent cruellement réprimés, et finalement attira sur cette contrée les horreurs de la guerre civile .

Les habitants du Maine, surtout dans les campagnes, étaient fortement attachés à la religion de leurs pères. Les curés de cette province étaient pauvres et jouissaient d'une grande influence. Le clergé était généralement pieux et instruit, et bien qu'il y eût dans son sein un assez grand nombre de gallicans et de jansénistes, et même quelques francs-maçons, il était à présumer qu'il opposerait à la constitution civile une résistance énergique, à laquelle les populations s'associeraient. C'est ce qui eut lieu en effet, et la constitution civile valut aux habitants de la Sarthe et de la Mayenne une oppression intolérable et des maux de toutes espèces.

Les patriotes du Maine auraient voulu non-seulement que le clergé s'abstînt de toute protestation contre la vente de ses biens, mais encore qu'il s'y associât complètement et qu'il rivalisât de zèle avec les administrations. De là bien des dis-

34 COIfSTiTOTION CIVILE DU CLERGÉ.

Aissions et bien des actes arbitraires de la part des autorités. Les esprits étaient déjà très-animés lorsque le fatal serment vint complètement bouleverser la province.

Le clergé de la Mayenne se montra tout de suite très-hostile à la constitution civile. Le 28 janvier 1791 le département écrivait au comité ecclésiastique qu'il s'attendait à beaucoup de refus, et qu'il n'y aurait peut-être pas un serment à Laval (i). Le 23 février suivant il écrivait encore au même comité :

«... Notre position vis-à-vis du clergé est alarmante : par votre décret du 27 novembre vous avez voulu attacher les fonctionnaires publics à la constitution, et nous ne trouvons que des réfractaires... Le département de la Mayenne renferme à peu près six cents fonctionnaires publics ; à peine cinquante ont-ils prêté serment... »

Il ajoutait que pour avoir plus de serments, on en avait admis qui n'étaient peut-être pas bien conformes à la loi.

A la même époque le directoire rappelait encore au comité que la municipalité de Mayenne avait donné sa démission, et se plaignait de a l'incivisme qui, sous le voile de la religion compromise par la loi, s'étend chaque jour et dérobe des amis à la constitution...» Il est impossible de mieux signaler le tort que la constitution civile fit tout de suite à la révolution.

Moins scrupuleux que l'abbé des Vauxponts, Yillar, doctrinaire, principal du collège de La Flèche, accepta l'évêché constitutionnel de la Mayenne; il écrivit au pape une lettre dans laquelle il protestait vivement de son attachement au saint-siége , et donnait à entendre qu'il ne trouvait pas tout parfait dans la constitution civile. Du moins ce ne fut pas un persécuteur.

On peut juger de l'opposition que Yillar rencontra par la statistique suivante que Dom Piolin (2) a prise sur les pièces officielles conservées aux archives départementales. Sur six cent cinquante et un prêtres fonctionnaires qui se trouvaient dans le département de la Mayenne, il y eut seulement cent huit serments c'est-à-dire moins du sixième. Il y avait eu 253 refus nets, 215 serments avec restrictions, et 75 avec préambules, mais les restrictions et les préambules étaient interdits par la loi,

(1) Archives nationales.

(2) Histoire de V Église du Mans pendant la révolution.

et ne comptaient pas. De plus, parmi les cent huit serments, il y en avait, comme le département lui-même l'avouait, qui ne répondaient pas complètement aux exigences de la loi, sans compter ceux dont les municipalités désireuses de garder leurs curés avaient volontairement oublié de mentionner les restrictions. Le clergé constitutionnel, qui devait bientôt encore être diminué par des rétractations, était donc bien peu nombreux. On se donna beaucoup de mal pour attirer au schisme des religieux et d'autres ecclésiastiques non astreints au serment, mais on n'en gagna qu'un petit nombre, et l'ÉglLse constitutionnelle dans la Mayenne subit dès le premier jour l'échec le plus complet et le plus humiliant.

Il en fut de même dans la Sarthe , quoique les passions révolutionnaires fussent beaucoup plus vives au Mans qu'à Laval. Il y avait au Mans un clergé extrêmement nombreux, à cause de ses seize paroisses, du chapitre cathédral, composé de quarante chanoines et d'un nombre encore plus grand de chapelains, sans compter un autre chapitre encore, des abbayes et communautés d'hommes. II y avait peut-être dans cette ville près de trois cents prêtres : on n'y obtint que treize serments (1).

L'abbé Grégoire, nommé d'abord à l'évêché constitutionnel de laSarthe , opta pour celui de Loir-et-Cher. Le 17 février 1791, les électeurs nommèrent Prudhomme de la Boussinière , curé du Crucifix. Dès que son acceptation fut connue , son collègue Thibaut Desbois lut au prône de la cathédrale, à la messe paroissiale , la sentence d'interdit prononcée contre Prudhomme par le véritable évêque.

L'installation des curés constitutionnels présenta les plus grandes difficultés dans toute la province. Déjà le 18 janvier 1791 le district de Sablé écrivait au département que les populations étaient résolues à s'opposer par force à la vente des biens d'Église et au remplacement des curés orthodoxes. Une des communes de son arrondissement , Précigné, lui inspirait les craintes les plus vives : le 25 le district écrivait que tout était tranquille parce qu'il avait envoyé à Précigné de la garde nationale avec cinquante dragons, et qu'on avait désarmé les habitants (2). La constitution civile rendit tout de suite néces-

(1) Dom Piolin, tome I, p. 210.

(2) Dom PioUn, tome I, p. 2t5.

saires ces expéditions, qui eurent pour résultat d'amener la guerre civile dans l'ouest.

Le district du Mans comptait cent seize cures, après toutes les suppressions opérées en vertu de la constitution civile. Prudhomme fut bien embarrassé, car il n'avait pour les remplir que quatre-vingt neuf assermentés, dont trente-sept curés et vingt-neuf vicaires; le reste avait été ramassé un peu partout. Il lui fallait donc laisser les réfractaires continuer leurs fonctions. Il aima mieux fabriquer bien vite des prêtres : il réunit donc dans son séminaire une vingtaine de jeunes gens de tout métier, qui, pour la plupart, avaient été déjà renvoyés du séminaire comme incapables , et leur donna les ordres au bout de quinze jours. L'un d'eux reçut, malgré les canons, la tonsure et tous les ordres à la fois; il se rétracta en 1795. Des maîtres d'école, des chantres môme furent ordonnés bien vite, sans études, sans examen. Évidemment Prudhomme comptait beaucoup plus sur le bras séculier et révolutionnaire pour attirer le peuple dans les églises constitutionnelles que sur l'influence de son clergé. Du reste plusieurs de ces prêtres, si rapidement fabriqués, n'attendirent pas le culte de la Raison pour jeter la soutane aux orties. Un vicaire épiscopal de Prudhomme, nommé Anfray, leur en donna l'exemple, en s'enfuyant à Paris avec une femme. Villar fit aussi des ordinations extrêmement précipitées, mais se conduisit avec plus de décence.

Néanmoins, un grand nombre de cures restèrent vacantes, et les insermentés continuèrent à les administrer jusqu'en juin 1792. Il y en eut qui restèrent sans compétiteurs dans leurs paroisses jusqu'au 10 août. Mais plus d'une fois les administrateurs du Maine, comme dans le reste de la France, expulsèrent des curés avant leur remplacement, malgré la disposition formelle de la loi.

Les églises constitutionnelles étaient désertes , et les paroissiens, furieux de la persécution subie par leurs pasteurs, étaient fort disposés à en tirer vengeance. Dans le bourg de Javron (Mayenne) on dressa trois potences auxquelles on attacha les portraits des trois seuls prêtres du district qui eussent prêté serment. Si les prêtrescatholiques avaient été des perturbateurs, des hommes altérés de vengeance , et ne rêvant que désordres et massacres, tels enfin que les défenseurs de la constitution civile les dépeignaient dans leurs discours et leui*s écrits, il leur

eût été bien facile, dans ce pays, de rendre h leurs persécuteurs le mal pour le mal.

Les révolutionnaires faisaient du reste tous ces qu'il fallait pour exaspérer complètement les esprits. Là où ils étaient en force, ils se livraient à des excès de tous genres contre les orthodoxes. Ainsi, les jacobins de Mamers, dans une émeute qui avait pour prétexte la religion constitutionnelle, s'amusèrent à fouetter les femmes catholiques.

Aussi l'irritation contre la constitution civile allait-elle toujours en croissant. Le 15 juin 1791, le district de Sablé écrivait : a .... les habitants des campagnes sont tous corrompus, aucuns ne viennent à la messe de notre curé conformiste ; plusieurs municipalités ont donné leur démission : des amis deviennent ennemis respectifs (1)... » On en concluait qu'il était nécessaire pour établir cette malheureuse Église constitutionnelle^ de transporter les prêtres insermentés.

L'Anjou se montra aussi rebelle que le Maine à la constitution civile. L'évéque d'Angers, M^ de Couet de Viviers de Lorry, n'était nullement hostile à la révolution. Son mandement du 30 mai 1790 parut très-favorable aux idées politiques du jour : il fut lu à l'Assemblée, qui en décréta l'impression. Mais lorsqu'elle attenta sur le spirituel il sut lui résister, et la plus grande partie de son clergé imita son exemple. Le nombre des jureurs ne dépassa guère le quart. A Angers, dit l'historien du diocèse, M. l'abbé Tresvaux, sur soixante-treize prêtres fonctionnaires^ soixante-dix refusèrent. On fut très-heureux de recevoir les serments de quelques ecclésiastiques sans emploi. Dans les villes de Château-Gontier et de Craon, qui faisaient alors partie du diocèse, la résistance fut unanime.

On nomma évéque un génovefain, Hugues Pelletier, prieur curé de Beaufort. Le directoire du département de Maine-et- Loire le soutint avec beaucoup de violence.

Les choses se passèrent à peu près comme dans le Maine; les populations furent aussi fidèles à la foi de leurs ancêtres, et les autorités montrèrent la même maladresse et la même brutalité. On avait beau raccoler partout des prêtres suspects, de mauvais moines , on ne venait pas à bout de remplir les cures vacantes. Pour augmenter son clergé, Pelletier ordonna plusieurs

(1) Dom Piolin, tome I, p. 228 et suir.

sujets très-mal choisis, entre autres quatre frères illettrés de l'abbaye de Fontevrault, qui n'avaient passé que trois mois au séminaire. Ni ces ordinations ni les violences du directoire ne lui concilièrent les populations.

Il est maintenant avéré que si les provinces de l'ouest se levèrent avec tant d'énergie contre la révolution, ce fut avant tout à cause de ses innovations religieuses. Les révolutionnaires ont naturellement déclamé contre l'aveuglement et le fanatisme de ces populations, mais de leur aveu même la guerre de l'ouest ftit avant tout religieuse. La fidélité des populations à la foi catholique fut aussi grande en Alsace, en Franche-Comté, et dans plusieurs autres provinces, mais nulle part elle ne se ma* nifesta d'une manière aussi éclatante. Les habitants des provinces de l'ouest avaient vu tomber la monarchie avec regret, mais sans prendre les armes. La guerre civile commença lorsqu'il fut bien évident que la révolution voulait en finir avec le catholicisme, et que les moyens les plus odieux lui semblaient bons pour arriver à une pareille fin.

Tous les hommes de bonne foi qui ont étudié de près la constitution civile et son application ont été obligés de reconnaître hautement qu'elle a fait un tort immense à la révolution. C'est surtout en Bretagne que ses effets ont été désastreux. Certes personne n'accusera les savants historiens de cette province, MM. Mellinet et Duchatellier, d'hostilité à l'égard de la révolution; elle a au contraire toutes leurs sympathies; mais leur loyauté , éclairée par de consciencieuses recherches, ne leur a pas permis de taire la vérité sur la constitution civile et sur les maux de toutes espèces qu'elle a attirés sur la France et sur la malheureuse Bretagne en particulier.

« C'est à l'intolérance contre le catholicisme, dit M. Mellinet (1), qu'on doit tous les malheurs de la révolution,» et le consciencieux annaliste de Nantes, qui sait aimer à la fois la révolution et la vérité historique, en donne dans son livre des preuves nombreuses.

(I) Histoire de Nantes, tome VI, p. 153.

La révolution fut accueillie sans défiance par le clergé et le peuple de la Bretagne; c'était une des provinces où il restait le plus d'indépendance dans les esprits et dans les institutions. Le tiers état était là comme partout en hostilité avec la noblesse y mais cette dernière vivait généralement en paix avec les paysans. Beaucoup de seigneurs avaient laissé tomber en désuétude les plus onéreux de leurs droits, ce qui leur avait valu la reconnaissance et le dévouement des populations rurales. Le clergé breton était très-nombreux et tr^régulier, même dans les grandes villes, où les chapitres attiraient un grand nombre d'ecclésiastiques trop peu occupés. Pour preuve de ce dernier fait, nous ne pouvons mieux faire que citer cette déclaration importante de M. Mellinet sur le clergé de Nantes.

« Ce que nous pouvons attester (i), c'est que les attaques du philosophisme ont été bien injustes en ce qui concernait noire localité. Nous avons lu, page par page, les registres capitulaires de la cathédrale et de la collégiale, les registres des communautés, nous avons parcouru jusqu'aux plus secrètes délibérations de l'administration départementale, du district, de la mairie, des sociétés populaires, tous ces registres où les accusations n'étaient pas épargnées; eh bien (et les preuves accumulées dans ce livre le prouveront) nulle part, soit dans les déclarations les plus intimes du clergé, soit dans les accusations les plus virulentes des corps révolutionnaires, nous n'avons trouvé des actes sérieux, propres à justifier, à excuser les persécutions dont le clergé, de Nantes a été l'objet Et cependant nous

avions vécu avec des philosophes qui ménageaient peu le culte, et ces hommes nous avaient persuadé que le clergé s'était attiré la persécution par ses fautes, que si la religion avait été pure, ses ministres ne l'avaient pas été... Mais lorsque tout s'est déroulé sous nos yeux, lorsque nous avons eu en main tous les actes de la cité, soit des ministres du culte, soit des délégués du pouvoir, ou du peuple, il nous a été donné d'apprécier par nous même la conduite de chacun; alors avec quel sentiment pénible nous avons vu comment la calomnie était facilement accueillie, comment les préventions les plus injustes étaient facilement adoptées ! Puisse cet aveu convaincre tous nos lecteurs ! »

Nous avons déjà vu combien la constitution civile avait troublé déjà le diocèse de Quimper. La grande majorité des ecclésiastiques de ce diocèse refusa de prêter serment. 11 en fut de

(l)Tomc VI, p. J54.

même de toute la Bretagne. Aucun évèque de la province, aucun vicaire général, aucun supérieur de séminaire n'adhéra au schisme. Les chapitres des neuf cathédrales tinrent ferme, et ils n'eurent à déplorer que la défection de deux chanoines appartenant l'un au chapitre de Tréguier, l'autre à celui de Vannes.

Les autorités du Finistère ne négligèrent rien pour donner un caractère triomphal à l'entrée dans Quimper de l'intrus Expilly. (V. tome I, chapitre 7). Mais un violent orage troubla la cérémonie, et les imaginations populaires en furent vivement frappées. Expilly en arrivant trouva sa cathédrale déserte et un bien petit nombre d'adhérents. Voici comment M. Duchatellier, qui n'est pas suspect de prévention contre eux, les qualifie (i). «... Quelques vicaires jeunes encore, quelques prêtres qui n'avaient pas été toujours en bonne intelligence avec leurs supérieurs, et aussi quelques ambitieux, et un petit nombre d'hommes simples et probes se décidèrent à prêter serment. » On vit alors ce que valait la constitution civile, a Jugez de l'embarras, dit le même auteur. Où le prêtre avait prêté serment le peuple s'était retiré loin de l'église ; où il s'y était refusé, l'intronisation d'un prêtre constitutionnel devenait l'occasion presque certaine d'une émeute. » Et ces émeutes étaient réprimées par des troupes trop souvent sans frein et sans discipline. Le paysan n'oubliera pas leurs excès et s'en vengera plus tard.

Le 26 janvier 1791 la municipalité de Saint-Pol écrivait au district de Brest :

« La séquelle de la bigoterie s'accroît, mais pourvu que les campagnes ne s'en mêlent point on pourra en venir à bout. Le bruit répandu dans le peuple est que passé dimanche curés ni vicaires ne diront plus la messe. S'il avait été possible de prendre un milieu à cela, les murmures n'auraient pas été aussi grands. Mais nous sommes trop loin de l'Assemblée nationale pour nous entendre sur des remplacements instantanés : au surplus là comité là, et au bout du fossé la culbute. »

Ces pauvres municipaux de Saint-Pol avaient bien tort de croire que l'Assemblée aurait pu les éclairer. Malgré le grand nombre d'hommes éminents qu'elle comptait parmi ses mem-

(1) Tome l, p. 402.

bres elle devait jusqu'au bout fermer obstinément les yeux à la lumière et recourir à la force pour établir la constitution civile, et a au bout du fossé la culbute, » semble avoir toujours été sa devise dans la question religieuse.

Expilly, qui était membre de l'administration départementale , ne perdit aucune occasion de frapper les insermentés. Mais malgré tous ses efforts, toutes ses violences, l'Église constitutionnelle échoua complètement dans les campagnes, et vit ses églises à peu près désertes dans les villes. Le collège électoral du district de Morlaix ne vint pas à bout de nommer aux cures vacantes, faute de sujets ; et son procès- verbal porte qu'il fallait d'autant plus surseoir à ces nominations « que les paroisses auxquelles il s'agit de nommer jouissent d'une tranquillité parfaite sous leurs anciens fonctionnaires. » D'autres districts, malgré les termes formels de la loi, remirent indéfmiment les élections ecclésiastiques.

Alors le directoire du département se mit à persécuter ouvertement les insermentés. Mais il lui fallut compter avec le caractère peu endurant des Bretons. Les rapports adressés au département par les autorités locales renferment de bien tristes aveux. Dans beaucoup de villages la présence des intrus excitait des troubles très-graves; et dans les paroisses où l'ordre n'était point troublé, les églises constitutionnelles étaient délaissées. Le directoire de district de Morlaix écrit le 7 juin au département, qui envoie sa lettre au comité des rapports. «... Les nouveaux curés n'ont point éprouvé d'opposition formelle, mais plusieurs ont été reçus avec une froideur plus inquiétante qu'un refus déclaré. Mais les églises paroissiales sont désertes; mais le peuple court en foule aux chapelles où célèbrent les prêtres qui ont refusé le serment. » Le district ajoute que les réfractaires sont très-prudents et ne donnent pas prise à la loi, ce dont il paraît furieux : il réclame des troupes pour soutenir l'Église constitutionnelle.

Les jacobins de Brest demandèrent au district d'envoyer des troupes à Plabennec pour dompter la population, qui était trèshostile au curé constitutionnel. En effet , sur trois mille paroissiens de Plabennec, trente à trente-cinq seulement étaient venus à la messe de l'intrus; c'est le district lui-même qui le reconnaît. Cette administration écrivait au département que les non-conformistes se livraient a à des insinuations perfides, à des

42 CORSTITUTIOlf CIVILE DU CLEBGÉ.

prédications incendiaires, » et que le curé constitutionnel était traité c de la manière la plus indécente » et subissait des persécutions ouvertes, des menaces répétées; mais elle reconnut qu'il n'y avait point à Plabennec de révolte véritable, et refusa d'y envoyer des troupes. La municipalité de Brest et le dub des Jacobins n'en tinrent aucun compte, et envoyèrent quatre cents hommes à Plabennec : un prêtre insermenté fut ramené prisonnier à Brest par cette troupe. Le district, irrité de cet acte d'insubordination de la part de la municipalité, obtint du département un arrêté qui la blâmait.

A Plouguerneau la municipalité refusa d'installer le curé constitutionnel, et consulta la population, qui se prononça solennellement pour l'ancien curé. Les commissaires envoyés par le district de Lesneven coururent des dangers, et six cents hommes de Brest vinrent aux frais de la Paroisse soutenir le curé constitutionnel.

Alors le département, foulant aux pieds toutes les lois, prit le 21 avril 1791 un arrêté ordonnant à tout prêtre non-conformiste de s'éloigner au moins de quatre lieues de l'endroit où il exerçait le ministère avant la constitution civile.

Le directoire de Morlaix refusa de s'associer à cette illégalité, par un arrêté ainsi motivé :

« Considérant que toute loi pénale qui s'appesantit, ou doit s'appesantir sur les sujets de l'empire^ ne peut être que l'expression de la volonté générale d'un peuple libre, ou de celle de ses représentants ;

«c Considérant que nul ne doit être inquiété pour ses opinions^ même religieuses;

« Considérant qu'il serait cruel de bannir et de livrer à la merci publique des citoyens dénués de toutes ressources, qui pour céder au cri de leur conscience ont sacriAé leur fortune et l'aisance dont ils jouissaient,

« Le directoire de Morlaix exprime le désir qu'il soit sursis à l'exécution de l'arrêté du département, parce que l'exécuter serait porter atteinte à la tranquillité publique, et que le temps seul peut opérer une révolution que les persécutions ne sauraient déterminer. V >

L'arrêté du Finistère est le premier en date des arrêtés et des décrets de persécution qui furent le complément nécessaire de la constitution civile. En dépouillant le clergé catholique de ses

biens et de ses temples » et en créant à ses dépens une Église nouvelle et privilégiée y la révolution n'avait encore rien fait. Cette Église constitutionnelle, fabriquée avec tant de frais, était condamnée par sa nature même à n'être suivie que par une infime minorité. Elle était à peine installée depuis trois mois qu'il fallait pour la soutenir condamner les prêtres catholiques à rintemement , en attendant qu'on les déportât.

Si dans certaines communes de la Bretagne on jouit encore quelque temps d'une demi-liberté religieuse, il faut l'attribuer à l'attitude résolue de leurs municipalités et de leurs habitants. Malgré leur vif désir de se conformer aux décrets de l'Assemblée, les administrateurs aimèrent mieux surseoir dans certaines paroisses à l'installation des curés constitutionnels , que risquer de se faire maltraiter par des paysans assez arriérés pour chercher la vraie doctrine catholique dans les discours du pape et des évéques, et non dans ceux de M. Mirabeau atné.

Dans les Côtes-du-Nord les choses se passèrent à peu près comme dans le Finistère. Le clergé du diocèse de Tréguier avait protesté par avance ; quand on lui demanda le serment il n'y eut que très-peu de jureurs : le clergé de Saint-Brieuc suivit son exeiAple. L'abbé, Jacob élu évoque du département, installa par la force des baïonnettes une centaine de curés constitutionnels. Dans beaucoup de villages les intrus furent chassés honteusement par les populations exaspérées. Lorsqu'ils parvenaient à se maintenir par la crainte , il leur était très-difficile «inon impossible de se concilier les esprits. Du reste beaucoup d'entre eux avaient été raccolés au hasard les évéques intrus avaient accepté de mauvais moines , et donné des pouvoirs à des prêtres très-compromis. M. Duchatellier raconte que le curé jureur de Plancoêt (Côtes-du-Nord) sachant que son prédécesseur se mourait, força la porte de sa chambre avec quatre soldats , et lui administra l'extrême-onction , les baïonnettes sur la gorge. Dans le Morbihan, dit le mêma Ustorien, le curé intrus d'Hennebon fut dénoncé aux autorité^fHr avoir enterré sans déclaration un enfant mort-né, dont une de ses nièces, qui vivait avec lui , était accouchée en pleine cure.

La presque totalité du clergé du Morbihan refusa le serment. Le Directoire reconnut qu'il y avait eu seulement cinquante quatre serments contre trois cent quatrevingt quinze refus I Les ecclésiastiques de la ville de Lorient eurent la faiblesse de

4i CONSTITUTION CIVILE DU CLEnCÉ.

jurer, mais leur exemple ne fut pas contagieux. Les électeurs convoqués pour nommer un évoque élirent M^ Ainelot, leur cvéque légitime. Quelques actes de violence et l'arrestation de plusieurs prêtres amenèrent en février le soulèvement de la commune de Sarzeau et des paroisses environnantes. Près de quatre mille paysans conduits par le seigneur de Sarzeau, le comte Francheville du Pélinec, marchèrent sur Vannes après avoir passé la nuit en prières, entendu la messe , et fait trois fois processionnellement le tour de Téglise de Sarzeau. Mais les autorités de Vannes, prévenues à temps, purent réunir assez de troupes pour les disperser. Une société des Amis de la Constitution fut établie à Vannes et la persécution organisée. M»*^ Amelot, sur Tordre de l'Assemblée, fut conduit à Paris sous l'escorte de deux gardes nationaux (i).

L'abbé Lemasle, curé de Pontrieux, fut après le refus de l'abbé Guégan, député, nommé évéque constitutionnel; mais il était plus facile de disperser à coups de fusil les attroupements des paysans que de les faire aller à la messe constitutionnelle. Personne dans les campagnes du Morbihan ne voulait être officier municipal ni prêter serment à une constitution sous l'égide de laquelle on établissait le schisme en France. Aussi la constitution civile introduisit dans ce pays la désorganisation la plus complète. Il n'y avait plus dans le district d'Auray ni administration, ni culte, ni justice, et il en était à peu près de même partout.

Les officiers municipaux de la paroisse de Plumeret avaient donné leurs démissions en déclarant qu'ils couraient trop de dangers. Les commissaires envoyés par l'Assemblée dans le Morbihan choisissent cette paroisse pour en faire un exemple. Les voilà donc qui arrivent à Plumeret , bien escortés de dragons.

(1) Un joamal jacobin , la Chronique delà Loire-Inférieure^ parlait ainsi des émeutiers de Vanne» :

« Notre droit canon leur a prouvé in barbara que leurs majeures et leurs conséquences étaient fausses, quUls étaient citoyens et devaient obéir aux lots civiles. Saint Sabre, qui vaut saint Labre, et Notre-Dame Baïonnette n^ont pas peu contribué à leur dessiller les yeux. Ils ne fe sont cependant pas souciés qu'ils vinssent leur déchirer le bandeau.. » (Lallié, Le District de MachC" coul pendant la Bévolution.) Les constitutionnels et les jacobins dans l*ouest étaient parfaitement d'accord pour imposer la constitution civile, avec l'aide du sabre et de la baïonnette.

Ik rassemblent les habitants dans une chapelle, et les haranguent longuement ; tantôt ils les menacent et tantôt il les cajolent; ils leur expliquent la révolution à leur manière, mais ils n'obtiennent lien. Un paysan avec force gestes énergiques leur crie en breton, qu'on ne veut ni des nouvelles contributions, ni de la religion nouvelle : a Vous attaquez à la fois le saint-père ' et le roi , dit-il en brandissant son bâton, eh bien nous les défendrons contre vous; notre âme est au saint- père, et notre corps est au roi I » Tous les paysans s'ébranlent, les femmes ramassent des pierres, le hommes lancent leurs bâtons, et sans les dragons les commissaires auraient été très-maltraités.

Tous ces paysans n'avaient jusqu'alors montré que bien peu de zèle pour la royauté, mais les entreprises de l'Assemblée sur la religion les avaient exaspérés contre l'œuvre entière de la révolution.

On eut beau cantonner des troupes dans les villages, Lemasle ne gagna point d'adhérents, il fut insulté publiquement dans les rues de Vannes, et les persécutions qui eurent lieu contre les réfrac taires ne firent que redoubler l'attachement du peuple pour eux.

«i Et quand ceux-ci^ dit M. Duchatcllier^ abandonnaient enfîn aux soldats leurs églises, où le curé jureur ne trouvait plus que le désert, on les voyait, touchant spectacle, suivis de nombreuses populations... s'arrêter sur quelque lande déserte au pied d'une croix renversée. C'était là que l'office était chanté, et c'était là que des milliers d'hommes, mus par la parole du prêtre, se détachant des choses de ce monde, demandaient le ciel à leurs pasteurs en fuite, et pour s'y préparer l'extrême-onction. »

Dans la Bretagne entière , et dans toutes les provinces de l'ouest, le prêtre constitutionnel, détesté d'abord à cause de son schisme , puis à cause des persécutions odieuses qu'il suscitait, devint un objet de mépris et d'horreur. Personne dans les campagnes ne voulait lui parler, lui vendre ni le servir. On commença dès 1791 à faire ce que trop généralement on croit^n'avoir eu lieu que sous la Terreur : à célébrer la messe au fond des bois et sur la mer. Des enfants de chœur allaient de ferme en ferme prévenir mystérieusement de l'heure à laquelle devaient avoir lieu ces pieux rassemblements, et on

46 COIfSnTUTIOlf civile do CLEROi.

amenait souvent de plusieurs lieues^ et pendant la nuit dans la retraite du réfractaire, des enfants à baptiser, des mourants à bénir.

Le directoire du département d'Ile-et-Vilaine était très-disposé à exécuter rigoureusement la constitution civile. Le \ février il écrivait au comité ecclésiastique que malgré les apologies du serment qu'il avait eu soin de répandre, deux prêtres de Rennes seulement l'avaient prêté, et que dans le département le nombre des assermentés ne s'élevait pas au quart. Le comité lui répondit, c... Puisque vous avez si peu d'ecclésiastiques qui aient prêté le serment, il est très-convenable de suspendre les remplacements jusqu'à ce que vous ayez un évéque en fonctions. Le temps amènera sans doute du changement dans les opinions, multipliera les éligibilités. » Le comité cette fois comme tant d'autres fut mauvais prophète !

M'' Bareau de Girac, évêque de Bennes, ayant refusé le serment, les électeurs nommèrent Claude Lecoz, principal du collège de Quimper et procureur syndic du district. Nous avons raconté plus haut comment il avait su faire publier, aux frais du département , et faire répandre à profusion par les autorités elles-mêmes ses écrits en faveur de la constitution civile, tandis que ceux qui voulaient les réfuter étaient victimes des plus odieux excès de pouvoir. Lecoz était, dit-on, le 61s d'un pauvre tisserand ; c'était un prêtre estimable quant aux mœurs; d'un mérite très-secondaire , mais supérieur cependant comme talent et comme capacité à la plupart des évêques constitutionnels; il n'eût peut-être pas été absolument indigne de l'épiscopat, s'il en avait été moins avide. C'était malheureusement un ambitieux sans scrupules. Simple prêtre, il courtisa la révolution qui pouvait le faire évêque , et lorsqu'il le devint son enthousiasme pour elle ne fit naturellement qu'augmenter. Après s'être conduit honorablement pendant la Terreur, il ne cessa de flatter le directoire, qui pouvait rendre à l'Église constitutionnelle ses traitements et sa situation première dans l'État ; mais il n'eut garde de murmurer contre le dix-huit brumaire, et quand Bonaparte fit le concordat, et, ce qui était bien plus intéressant pour lui , le fit, grâce à une fausse rétractation, nommer légitimement à l'archevêché de Besançon, son enthousiasme pour le vainqueur de Marengo ne connut plus de bornes. La révolution en avait fait un évêque reconnu comme tel par la loi civile, mais repoussé

comme un intrus par la plus grande partie de son prétendu troupeau; grâce à Bonaparte, il était devenu un archevêque incontesté. Tout naturellement Tempire lui fit oublier la révolution, et lorsque l'empereur lui ordonna d'un ton menaçant , lors de son sacre , d'apporter à Pie VII cette rétrataction qu'il s'était bien vanté de ne faire jamais, il sentit qu'il n'avait rien à lui refuser. Lorsque Napoléon tomba, il se dit très-judicieusement qu'il était fort beau sans doute d'avoir reçu de lui un archevêché, mais qu'il fallait s'y maintenir. Le comte d'Artois passait à Besançon; l'archevêque courut après le prince, qui sur sa réputation et ses mandements le croyait un farouche impérialiste, et tous deux sortirent de leur entrevue enchantés l'un de l'autre. Le retour de l'île d'£lbe excita chez lui néanmoins des transports d'enthousiasme, qui ne l'auraient certes pas empêché de se réconcilier avec la restauration s'il n'était pas mort pendant|les Cent jours. Cet abbé janséniste , et fort étranger à la cour, savait donc parfaitement faire son chemin , et crier, suivant le temps : Vive le roi! vive la ligue I En 1791 il appartenait tout entier au parti de la gauche modérée , et paraissait croire naïvement que la constitution nouvelle durerait des siècles, et que le bruyant enthousiasme qu'elle excitait alors n'aurait jamais de fin.

Lecoz avait trop de finesse pour ne pas comprendre combien sa position était difficile, malgré l'appui que lui prêtaient les autorités. Nous avons prouvé déjà que le serment avait été prêté par fort peu d'ecclésiastiques à Rennes et aux alentours. Dans le diocèse de Saint-Malo, annexé au diocèse constitutionnel du département, sur cent soixante et une paroisses, il n'avait été prêté que par douze curés ou vicaires. Les jeunes membres du clergé n'étaient pas mieux disposés pour l'intrus : une protestation énergique contre la constitution civile avait été publiée par quarante-sept étudiants de la faculté de théologie de Rennes. Dans les classes élevées, comme parmi les paysans, la nouvelle Église avait fort peu d'adeptes. Les villages, comme dans le reste de la Bretagne, étaient troublés par la constitution civile ; à Liffré, dans le diocèse de Rennes, une émeute de femmes avait fait déguerpir bien vite les commissaires qui étaient venus demander le serment du curé. La populace de Rennes et des autres villes ne demandait pas mieux que de persécuter les orthodoxes ; mais, plus avisé que la plupart de

ses collègues, Lecoz savait bien qu'un tel secours achèverait de le compromettre auprès de tous les croyants. Il faut d'ailleurs lui rendre justice; le désir d'être évoque, d'être député (il le fut bientôt à la Législative), en avait fait un intrigant et un flatteur des puissants du jour; mais il était opposé aux mesures violentes et révolutionnaires.

Il essaya donc d'obtenir de M»' de Girac une retraite qui eût l'air d'une démission, afin que son intrusion parût moins odieuse et moins violente. Il lui écrivit donc une lettre pateline où il ne parlait que de puix : un seul mot de M. de Girac, disaitil, pouvait empêcher les plus grandis malheui's. La réponse du véritable évêque est empreinte d'une grande dignité :

« .... Quel est donc, monsieur, le mot que vous m'invitez à prononcer ? Ce n'est pas ma démission, elle serait, vous le savez, insuffisante pour faire vaquer mon siège; un évoque légitimement institué contracte avec son église une alliance qui ne peut être dissoute que par le supérieur ecclésiastique qui l'a formée. Il en est de même de tous les recteurs de paroisse et autres bénéficiers. Nos démissions, quelque absolues qu'elles puissent être, ne sont que des projets, des prières; nous restons titulaires, nous devons continuer d'en remplir les fonctions aussi longtemps que ces liens sacrés n'ont pas été rompus par nos supérieurs dans l'ordre de la hiérarchie. Telle est la disposition formelle des anciens canons ; telle est la pratique constante de l'Église.

a Mais quand nous voudrions nous dépouiller nous-môme, de la charge pastorale, cette désertion toujours criminelle le serait surtout dans le moment où le peuple fidèle est exposé à de si dangereuses épreuves. Nous encourrions la malédiction prononcée par Jésus-Christ contre les pasteurs timides qui prennent la fuite aux approches du danger. Et quel serait le résultat de cette pusillanùnité? Ceux qui nous remplaceraient, élus par une assemblée qui n'en a pas reçu le pouvoir de l'Église, institués par des hommes dépourvus de toute autorité spirituelle sur les fidèles dont ils leur confieraient le gouvernement, ces prétendus recteurs ne seraient pas moins des intrus, qui n'auraient réellement ni la qualité de pasteurs ni la juridiction indispensable pour en exercer les fonctions. »

Lecoz, déconcerté et irrité à la fois, lui adressa une autre lettre beaucoup moins pateline que la première : il eut, comme c'était alors la mode, l'audace de rappeler la conduite de saint Augustin et de ses collègues à l'égard des Donatistes , comme

si la situation n'était pas complètement différente. Les autorités l'installèrent avec enthousiasme, et ne ménagèrent point les outrages et les persécutions à tous ceux qui refusèrent de le reconnaître pour évoque.

Les religieuses surtout ne voulaient rien faire qui pût être interprété comme un acte d'adhésion au prétendu épiscopat de Lecozf aussi leur fallut- il subir de nombreuses vexations I Pour donner un idée de la manière dont elles furent traitées, nous raconterons d'après les rapports adressés au comité ecclésiastique ce qui arriva aux religieuses d'Hédé, petite ville du district de Rennes.

Le 20 mars la municipalité veut leur faire fêter l'avènement de Lecoz à sa dignité constitutionnelle a en chantant, et faisant sonner dans leur église un Te Deum aussitôt qu'elles entendraient sonner celui de l'église paroissiale d . Le major de la garde nationale chargé de la dangereuse mission de faire exécuter cet ordre reçoit un refus formel. Il en dresse procès-verbal, et pour plus de solennité la commune députe au couvent un ofiicier municipal, nommé Duclos, dont nous résumons le rapport.

Il entre donc dans le couvent avec le major, et somme les religieuses de sonner en l'honneur de Lecoz : « Nous ne reconnaissons que M. Bareau, dit la supérieure. — Dites Bareau de Girac, » s'écrie une des sœurs.

a Votre refus vous compromet, » reprend l'officier municipal, et toujours flanqué de son major, il leur prêche le respect de la constitution, qu'elles blessent en ne voulant pas reconnaître Lecoz, dont il exalte les vertus; il leur dit, ce qui était vrai, que la populace s'attroupe autour du couvent, et que si elles persistent dans leur refus, elles pourront courir un danger sérieux . Les religieuses sont inébranlables. Duclos cherche à les effrayer ; il leur apprend que la populace devient de plus en plus nombreuse et agitée ; le couvent sera peut-être dévasté si elles persistent, a On fera ce qu'on voudra, disent les religieuses, nous ne reconnaîtrons point M. Lecoz : il a élevé autel contre autel. Peut-on nommer un évéque en la place et au vivant d'un évêque qui ne s'est pas démis? C'est là élever autel contre autel ; vous avez votre façon de penser, la religion nous commande la nôtre, d

A bout d'arguments l'officier municipal leur répond : a La re-

ligion n'est qu'un prétexte , la cause est M. Bareau et l'incivisme de votre directeur, i» Pendant cette discussion la foule était parvenue à envahir le couvent et avait déjà commis des dégâts. Duclos parvient cependant à l'arrêter, mais puisque les religieuses ne veulent pas sonner les cloches, il décide qu'on les sonnera malgré elles : il entre donc dans le chœur avec son major, et au moment où ils s'imaginent triompher tous deux , ils s'aperçoivent que les cordes des cloches ont été détachées : les religieuses, dédaignant leur colère, ne se défendent point de cet acte inconstitutionnel.

Ces vaillantes expéditions occupaient alors beaucoup de municipalités; elles leur consacraient leur temps et leurs efforts; et les religieuses remerciaient le ciel, lorsque la populace, excitée par les autorités elles-mêmes, s'était bornée à les insulter et à les menacer, sans leur faire subir les traitements les plus odieux et les plus indécents !

Le département de la Loire- Inférieure était déjà troublé par la constitution civile, et son évoque Mgr. de la Laurencie en guerre avec les autorités (V. tome I, chapitre 7) , lorsque la loi du 27 novembre y fut appliquée. A Nantes le serment fut prêté par les professeurs de l'université, dont Fouché faisait alors partie. Sur seize curés, trois seulement faiblirent, et encore l'un d'eux, le curé de Sainte-Croix, se rétracta au mois d'avril suivant. Le schisme ne réussit pas davantage dans les campagnes. L'abbé Cahour, dans sa Statistique du clergé nantais à la révolution, constate que sur mille cinquante prêtres, cent quatre-vingt-neuf seulement prêtèrent le serment, dont cent trentedeux se rétractèrent à diverses époques. Il résulte également des renseignements envoyés au comité ecclésiastique par les autorités du département , que les jureurs ne formèrent qu'un minorité infime. Les révolutionnaires étaient furieux de leur insuccès : les catholiques réclamaient vivement la liberté religieuse et leurs églises. Les autorités de Nantes, afTectant d'éprouver de vives inquiétudes pour le maintien de la tranquillité publique, donnèrent l'ordre à M. d'Hervilly, colonel du régiment de Rohan, de tenir toujours deux cents hommes de son régiment prêts à prendre les armes au premier ordre , jusqu'à ce que la constitution civile du clergé fût solidement établie à Nantes (i).

(1) 17 janvier 1791, Mellinel, tome VI, p. 263.

LE SERMENT E!i PROVINCE. 51

Déjà le A janvier, on avait dû envoyer soixante gardes nationaux à Guérande; le 5 février on envoya encore cent hommes à Basse-Goulaine , toujours pour soutenir l'Église constitutionnelle.

Le i**" février la ville de Savenay fut envahie par une foule de paysans qui vinrent protester contre la constitution civile et déclarer qu'ils ne soufTriraient point de curés assermentés ; des délégués rédigèrent une pétition sur place. Les autorités de Savenay dans leur lettre au département reconnaissent que la population de la ville était d'accord avec eux et que la garde nationale avait refusé de marcher. Bien que les paysans fussent tout à fait maîtres de la ville , les autorités ne leur ont imputé aucun excès.

Le 10 mars, dimanche gras, les électeurs nommèrent évéque l'abbé Minée, curé des Trois-Patrons à Saint-Denis^ et depuis longtemps éloigné du diocèse. Un journal patriote de Nantes annonça ainsi cette nouvelle : a Jamais Nantes n'avait vu un carnaval plus gai que celui d'hier. Demain les citoyens de la Loire-Inférieure nommeront un nouvel évêque, demain les bons citoyens se réjouiront encore Ji . C'était dire trop clairement : « Demain le carnaval continuera, b Et il continua en effet.

Pendant l'élection , Français de Nantes vint débiter un long et violent discours. L'idée dominante de cette diatribe était que les électeurs nantais allaient par leur choix ressusciter la primitive Église. Coustard, président du corps électoral, et futur conventionnel, essaya de venger le nouvel élu du mépris des vrais chrétiens, en célébrant ses vertus dans un emphatique discours, où il eut soin de déverser l'outrage sur ses adversaires. Il ne manqua point d'exalter les bienfaits que la révolution devait infailliblement apporter, et de prédire que l'intrus ramènerait l'Église à la pureté et à la splendeur des temps primitifs. Voici un échantillon de son éloquence : «... Éloignezvous de cette enceinte, vous blasphémateurs de notre sainte constitution ; allez porter loin de ce temple votre rage impuissante ; ne souillez plus le lieu saint par vos calomnies contre les fondateurs de la liberté, qui ont rendu à l'Église toute sa pureté... » Il ne faut pas oublier que cela était débité dans l'église et en pleine chaire I

Le pauvre Coustard ne se doutait guère alors que la révolution le ferait monter sur l'échafaud, et qu'au lieu de ressusciter

la primitive Église, son protégé deviendrait épicier dans le faubourg Saint-Marceau, après avoir apostasie et s'être marié.

Le bruit courut que le zèle de Coustard pour l'élection de Minée n'était pas désintéressé. Il aurait été débiteur du beaufrère de Minée pour une somme de six mille francs, et son créancier lui aurait fait remise de sa dette pour tivoir conduit l'élection de l'évt^que conformément à ses désirs.

Minée répondit aux électeurs « que le vœu du corps électoral était la voix de la Providence », et accepta Tévôché de la Loire-Inférieure. Son installation fut retardée d'un mois , de l'avis du maire, qui craignait des troubles, et sur sa propre demande, car il déclara que si on l'installait pendant la quinzaine de Pâques les prêtres pourraient bien s'enfuir en masse de leurs églises. Les journaux révolutionnaires adressèrent les plus ignobles menaces à ceux qui ne voudraient pas reconnaître son autorité. Le 13 avril la Chronique de la Loire-Inférieure publiait l'article suivant :

a Avis. — Nous croyons devoir prévenir les petites bonnes vieilles el déterminées bigotes que quarante-cinq à cinquante jeunes gens, bien forts el bien vigoureux, doivent, munis de verges bénites ou non bénites, se disperser dans tous les quartiers de la ville, le jour de l'arrivée du nouvel évoque et celui de son installation, pour administrer le fouet à celles qui auraient l'impudence de faire des sorties que pourrait leur suggérer leur imbécile hypocrisie... Si vous aviez le malheur de mépriser notre avertissement et de vous laisser trousser le cotillon, vous pouvez ôtre certaines de notre aptitude à rendre compte de la journée des culs fouettés. Nota, — Quoique nous ayons semblé ne designer que les vieilles, nous assurons cependant que les verges sont pour tout Age, tout sexe et tout costume (i). »

Minée fut installé avec force baïonnettes le jour de la Quasimodo. Lorsqu'il entra dans la cathédrale on entonna en son honneur : « Où peut-on ôtre mieux? » Il alla d'abord visiter les clubs, son véritable troupeau, si par hasard il en avait un. Les gardes nationaux pour fêter son installation offrirent aux troupes de ligne et aux députés des districts un banquet de dix-huit cents couverts.

L'intrus s'entoura bien vile de prêtres dignes de lui.

' (1) Lalli-S p. 161.

« Il faut avouer, dit Mcllinct (tome VI, p. 308), que les vicaires de M. Minée n'avaient pas sous le rapport des bonnes mœurs une réputation de nature à relever la dignité de l'épiscopat constitutionnel. L'un d'eux, ancien moine de Vertou, avait fourni plus d'un feuillet à la chronique scandaleuse sous l'ancien régime, comme on disait. Un autre n'avait pas toujours compris la sainteté du confessionnal. Or, lorsqu'on se rappelle quelles accusations la révolution portait contre l'ancien régime, comment se faisait-il qu'elle n'eût à choisir que parmi ceuïlà qui avaient le plus donné prise à ces accusations ? »

Lorsque Minée pour la première fois assista à une procession aux Rogations, on le vit couvert de rubans tricolores, et portant une énorme cocarde à son bonnet. Un bruit absurde se répandit parmi les révolutionnaires ; on prétendit que M^' de la Laurencie était caché déguisé en meunier dans la maison de M. Montaudoin, négociant, et qu'on l'avait vu à la fenêtre. Alors la garde nationale envahit la maison et saccagea tout, sous prétexte de s'assurer que Tévéque n'y était pas caché (1).

Les couvents refusaient naturellement de reconnaître l'intrus. Le département envoya un commissaire au couvent des Ck)uëts pour le lui faire ouvrir. Voici quel fut le dialogue qui s'engagea entre le commissaire, M. Maurain, et la supérieure, M"® de la Roussière (2) :

a Monsieur, dit-elle après un éloge un peu ironique de la révolution , je me félicite comme vous des libertés conquises par tous les Français et surtout de la liberté de conscience ; voilà pourquoi je m'empresse de profiler de celle-ci : je ne puis recevoir M. Minée.

Mais, madame, je viens ici au nom de la loi; et il n'y a point de liberté si on ne la respecte pas.

a Très-bien, monsieur, veuillez me citer la loi qui nous oblige à recevoir la visite des évéques.

a Madame, cette visite est consacrée par d'anciens usages.

« Usages gothiques, monsieur, abolis par le siècle des lumières, et que ne peut défendre un homme de progrès tel que vous.

a Mais, madame, il faut que toute chose ait une limite.

9 Veuillez donc, monsieur, fixer la limite de la liberté de la conscience : cette liberté nous force-t-elle à être catholiques

(1) Tresvaux, Persécution révolutionnaire en Bretagne^ tome I, p. 258. (2] V. MeUuiet, tome VI.

constitutionnelles? Toute la question est là. Nous sommes de pauvres femmes, soumises aux lois. Mais encore une fois, monsieur, n)ontrez-nous celle qui nous impose la visite de M. Minée. » M. Maurain dut se retirer tout penaud de sa mésaventure. Il s'était chargé d'une vilaine commission, et n'avait réussi qu'à se faire berner. Le département, irrité, jugea l'affaire assez importante pour en référer à l'Assemblée. Le directoire du district, dans une proclamation qu'on ne saurait trop flétrir, quand bien même elle n'aurait pas été la cause directe des plus honteux désordres, déclara le refus des religieuses :

« Un criminel aveu d'être, comme M. La Laurencie, réfractaire aux lois. C'est une adhésion non équivo({iie aux libelles incendiaires de ce ministre fanatique et séditieux. Tant de cnmes accumulés néc^ssitmt les plus grandes peines, La tranquillité le réclame, et la sûreté des vrais ministres de notre religion l'exige... (i) ».

Cette infâme proclamation eut le résultat que ses auteurs en attendaient. La populace, ainsi excitée, voulut envahir le couvent, et déclara qu'elle fouetterait les sœurs publiquement [si elles refusaient d'ouvrir les porte à l'intrus. Les religieuses s'adressèrent au département, qui leur envoya une garde militaire, dont elles eurent beaucoup à souffrir.

Mais bientôt la ville de Nantes fut souillée par une scène hideuse. Le 3 juin 1791 des mégères en haillons, conduites par des dames en robes de soie , dont les maris ou les amants appartenaient au parti de la révolution, forcèrent le couvent en plein jour, sans rencontrer le moindre obstacle de la part des soldats qui le gardaient , se jetèrent sur les religieuses et les fouettèrent jusqu'au sang. On vit une des plus riches dames de la ville fustiger la supérieure, en proférant d'affreux blasphèmes , et ce qui ne doit étonner personne , des plaisanteries dégoûtantes. Les autres bourgeoises voltairiennes excitaient la populace, qu'elles avaient amenée avec elles, et criaient ironiquement à leurs victimes, accablées de coups et d'outrages : « C'est une besogne qu'on vous épargne , mes sœurs, vous qui vous fouettez, dit-on, pour mériter le paradis; grâce à nous, vous en trouverez les portes ouvertes à deux battants. »

Les religieuses hospitalières de Saint-Charles au Sanitat subi-

(0 Mellinet, tome VI, p. 315 et soi?.

LE SERMEirr EN PROYINCE. 55

rent le même traitement. La populace se joignant aux mégères envahit les deux com-ents, traîna dans les rues les religieuses avec leurs vêtements en lambeaux, et les conduisit le long de la Loire au château, en criant : o vive Minée! » Les dames qui conduisaient l'expédition, au nom de la communion des femmes pairioteSy étaient installées sur les sièges des fiacres auprès des cochers , le bonnet rouge et la couronne de chêne sur le front , et recevaient avec bonheur les hideuses acclamations de la foule.

Si la révolution a eu tout d'abord ses mégères en haillons dans les grandes villes , à Nantes du moins les femmes de la bourgeoisie vollairienne et constitutionnelle ont montré que leurs lauriers les empêchaient de dormir. Mais si la conduite de ces femmes mérite le plus profond mépris, que faut-il penser de ces indignes administrateurs , qui sachant très-bien que la populace était prête à tous les excès, osèrent lui dénoncer comme responsable de crimes accumulés et passibles des plus grandes peines des religieuses contre lesquelles il leur était imposible , au nom de la plus petite loi de police, de requérir la plus petite amende! Quels sont les plus vils et les plus lâches, ou de ces brutes ignorantes qui fouettaient les religieuses, sous la direction des dames voltairiennes, ou de ces hommes du tiers état qui poussaient la populace à ces honteux excès?

Le département, plus modéré que le district, fit une proclamation qui engageait le peuple à, ne commettre aucune violence. U écrivit à l'Assemblée une lettre dans laquelle il déplorait l'intolérance brutale des patriotes nantais, et suppliait la Constituante de publier une instruction où les vrais principes de la liberté religieuse seraient exposés : c'était, disait-il, le seul moyen de prévenir de grands excès. Mais il fit bien vite une triste concession aux passions révolutionnaires , en faisant emprisonner au château M. Pellerin, l'avocat des religieuses des Couets, parce qu'on avait trouvé chez lui deux lettres , dont l'une, qu'on supposait être de M. de la Laurencie, exprimait une vive indignation du traitement que les religieuses venaient d'éprouver; l'autre, adressée par une personne de Nantes à Mn»c Bruc de Montplaisir en sa terre de Breil, contenait ces recommandations antipatriotiques : a Si vous avez reçu le paquet que mon mari vous envoie, ne le portez pas chez M. Pellerin parce qu'il est soupçonné. Si vous craignez le district, cachez bien votre argent,

vendez vos bœufs et vos vaches, etc.. On doit s'attendre à tout de gens sans religion. » Les choses ne se passeront pas autrement en 93, mais déjà en 91, bien que la loi des suspects fût encore à venir, une terreur véritable pesait dans beaucoup d'endroits sur les partisans du clergé, et môme sur les personnes qui étaient simplement soupçonnées de s'intéresser à son sort.

Le département rendit au comité ecclésiastique compte de sa conduite dans l'affaire des couvents. Il reconnut qu'aucune loi ne les obligeait à recevoir les visites de Minée. Le comité, par la plume d'Expilly, lui répondit que la loi n'exigeait des religieuses ni serment, ni réception de l'évoque constitutionnel ; mais l'invita à fermer leurs églises. Les autorités n'eurent rien de plus pressé que de suivTe un pareil avis , et l'exercice du culte catholique devint très-difficile ii Nantes.

Les prêtres du Poitou montrèrent la même fermeté que leurs voisins delaBretagnc et de l'Anjou. On parvint tout d'abord à surprendre un certain nonibre de serments dans quelques cantons, mais une partie considérable des ecclésiastiques qui s'étaient laissé abuser se rétracta presque aussitôt.

L'abbé Lecève, membre de l'Assemblée, fut élu évêque de Poitiers, mais il mourut subitement fort peu de temps après son élection. On nomma à sa place un membre du directoire du département, Tabbé Montault prêtre estimable, qui s'était laissé entraîner dans le schisme par faiblesse , et qui plus tard déplora humblement sa faute. Il n'obtint du reste aucun succès. Les populations du Poitou étaient fort hostiles aux instrus.

Dans le département des Deux-Sèvres, détaché en grande partie du diocèse de Poitiers, la constitution civilecausa une grande émotion. Leshabitants des campagnes furent exaspérés au dernier point par la crainte d'être privés des secours de la religion, ainsi que par les bravades révolutionnaires. Le directoire du district de Châtillon vit accourir à ses bureaux, le 21 janvier 1791, une foule de paysans armés de butons. Le procureur syndic leur demanda qui ils étaient et ce qu'ils voulaient ; un d'eux (!) lui répondit :

« Qu'ils étaient de Saint-Aubin à Beaubigné, qu'ils venaient se rendre justice eux-mi^mes, qu'il y avait assez longtemps que le district les

(1) Lettre du directoire du département des Deux-Sèvres, au comité des rapports.

trompait^ qu'ils ne voulaient pas qu'on vendît les biens des prêtres, que, si leur curé était trop riche, il fallait leur donner quelques choses, et les donner aux pauvres; que le district cherchait à faire mourir les prêtres de faim ; qu'il prenait les biens du clergé, sans rien lui donner; qu'on avait refusé de payer le curé parce qu'il n'avait pas prêté serment, mais qu'il ne le prêterait pas, et qu'il serait cependant payé; qu'ils avaient fait des soumissions pour les ateliers de charité, qu'ils n'avaient point reçu d'argent et que le district le gardait pour lui ; que les membres du district étaient un tas de fripons, qu'ils faisaient des lois pour ruiner tout le monde et s'enrichir : qu'autrefois M. le marquis de la Rochejacquelein, leur seigneur, et M. le prieur de l'abbaye les faisaient vivre en leur donnant de l'ouvrage, mais qu'ils ne pouvaient plus rien faire, depuis qu'où leur avait tout enlevé... »

Et ils adressaient aux administrateurs une foule d'injures accompagnées de menaces terribles. Depuis deux ans les patriotes des petites villes et des bourgs ne cessaient de faire les fanfarons , criaient à la lanterne/ après ceux qui leur déplaisaient et semblaient désirer qu'on les crût capables d'exécuter leurs menaces. Les paysans de cette province, irrités de voir ainsi traiter la noblesse et le clergé, dont ils n'avaient guère qu'a se louer, exaspérés par la persécution religieuse, qui commençait déjà, étaient trèsdisposés à user de représailles contre ces petits tyrans de district, plus hautains et plus méprisants à leur égard depuis la révolution, que jamais la noblesse ne l'avait été. Cependant ces paysans soulevés se contentèrent de menacer les administrateurs et ne commirent aucune violence.

Si le district de Châtillon était bouleversé par la constitution civile , le reste du département n'était pas plus calme. Le directoire départemental avait envoyé deux de ses membres dans les campagnes, afin d'essayer d'y rétablir l'ordre et la constitution civile. Ces deux commissaires écrivaient de Thouars, le i®' mars, que tout le pays était dans un désordre épouvantable à cause de la nouvelle Église. Le clergé lui résistait obstinément; des bandes armées parcouraient le pays; et sous prétexte de se défendre contre elles les citoyens formaient à leur tour des rassemblements armés qui paraissaient suspects aux commissaires. Tout en un mot faisait présager la guerre civile.

Le département de la Vendée n'était pas plus tranquille : pendant les premiers mois de l'année 1791, les révolutionnaires

58 CONSTITUTION CIVILE DU CLERGt:.

n'eurent à réprimer que des mouvements de peu d'importance. Mais les violences et les illégalités qu'ils se permirent dans le but d'imposer la constitution civile, causèrent une profonde irritation, dont un peu plus tard ils recueillirent les fruits.

On avait nommé évoque constitutionnel de la Vendée un curé obscur, nommé Rodrigue, qui fit peu parler de lui. Naturellement les révolutionnaires le soutinrent avec passion. Les patriotes de Luçon, de cette petite ville si éloignée de Paris, ne s'avisaientils pas de crier a à la lanterne ! » après ceux qui ne voulaient pas le reconnaître (1)1

Les populations de la Charente et de la Charente-Inférieure étaient moins profondément religieuses que celle du Poitou, et les révolutionnaires étaient nombreux et puissants dans cette contrée ; le clergé pendant tout le cours de la révolution y subit de graves vexations. Les ecclésiastiques des villes se montrèrent d'abord, toute proportion gardée, plus fermes que ceux des campagnes.

L'évoque de La Rochelle, W deCoucy, fut dénoncé à l'accusateur public pour avoir écrit au corps électoral a une lettre capable de causer les plus* grands troubles », en induisant les membres de l'Assemblée à désobéir à la loi et à ne pas élire un intrus. Cette lettre était au contraire extrêmement modérée et digne. L'évéque protestait de son attachement à la constitution politique :

« Je suis prùt, disait-il , à tous les sacrifices qui pourront paraître utiles pour le bien de l'Église et de l'État; je ne tiens à mon siège que parce qu'il ne dépend pas de moi de m'en détacher; j'y tiendrai toujours par mon amour sans doute pour mon troupeau, mais c'est l'Église qui me l'a confié, c'est à elle que je dois le remettre dès qu'elle m'en imposera la loi. »

On nomma évoque constitutionnel Robinet, curé de Saint-Juvinien. Les révolutionnaires firent à Saintes comme partout une réception triomphale à l'intrus, mais ils ne purent lui soumettre les cœurs des fidèles. A peine était-il installé qu'il reçut une caisse contenant un agneau en putréfaction avec ces mots : a Tel pasteur, tel troupeau. » Comme plusieurs de ses confrères, il adressait au comité ecclésiastique , immédiatement après son

(i) Nous eo avons trouTé la preuve dans les archives jlu comité des rapports.

installation , une demande d'argent appuyée par Garnier de Saintes, alors procureur général syndic. Il était allé se faire sacrer à Paris, il avait sacré Tintrus de Bordeaux; ces déplacements l'avaient mis en frais, et comme indemnité il sollicitait une somme de trois mille livTCsou de cent louis. Nous ne croyons pas que ses réclamations aient été écoutées. Il ne devait pas être plus heureux dans son épiscopat que la plupart de ses confrères. Peu de temps après son installation les autorités locales écrivaient au comité ecclésiastique qu'elles éprouvaient beaucoup de difficulté à remplacer les curés destitués, et que le clergé constitutionnel s'affaiblissait encore par des rétractations. A Angouléme la constitution civile éprouva un échec complet, le reste du clergé de la Charente-Inférieure se partagea sur la question du serment , mais le parti orthodoxe s'accrut bien vite par des rétractations. On nomma évéque du département un jureur de l'Assemblée nommé Joubert, qui devait^donner plus tard un scandale effroyable.

Dans les déparlements du centre la constitution civile ne donna point lieu à des troubles violents comme dans ceux de l'ouest, mais il ne faut pas croire pour cela qu'elle y ait été bien accueillie.

Dans le Loiret le serment prêté par l'indigne évéque d'Orléans ■ exerça tout d'abord une influence déplorable. La très-grande majorité du clergé suivit son exemple, mais il y eut bientôt un grand nombre de rétractations.

L'évêquede Blois, M»' de Thémines, avait dàs le commencement opposé une vive résistance à la constitution civile. Le 13 février le procureur général syndic Brisson écrivait au comité des rapports que le supérieur et plusieurs prêtres du séminaire avaient refusé le serment; que des six curés de Blois quatre s'étaient également empressés de le refuser, et que leur conduite trouvait beaucoup d'imitateurs dans le département. Quelques jours après les jacobins du lieu envoyaient au comité des recherches une diatribe violente contre les réfractaires. L'abbé Giégoire fut nommé évoque du département. S'il ne put venir à bout d'attirer les croyants à l'église constitutionnelle, il n'eut pas du moins le droit de se plaindre de l'inertie des auto-

jivilcs/car radministration supérieure, sous prétexte de ers dont le département aurait été menacé , et du trouble régnait dans les consciences, prit le 7 avril 1791 un arrêté

r lequel le véritable évéque de Blois était sommé a de sortir ^ans ce jour de la ville de Blois, et dans deux jours de Tenclave du département, » ainsi que cinq prêtres, MM. Hubert, son secrétaire, Ménars/économe du séminaire , Gallait, curé de Saint- Nicolas, Mauduit, vicaire de Vienne, et Forêt. Cet arrêté qui montrait le même respect pour la liberté individuelle que pour la liberté religieuse, fut rendu sur les conclusions du procureur général syndic Brisson ; il en rendit compte à l'Assemblée avec beaucoup de désinvolture, comme s'il s'agissait de l'afTaire la plus simple. Un attentat énorme à la liberté individuelle , et à la constitution elle-même, semblait chose toute naturelle aux révolutionnaires, lorsqu'il avait pour but de soutenir le schisme.

Grégoire était à la fois violent et hypocrite , et recourait à tous les moyens pour établir l'Église constitutionnelle. Il ne remporta cependant point de grands succès. Il voulut un jour entreprendre un jeune prêtre réfractaire, et se faire reconnaître par lui : a De qui tenez-vous donc vos pouvoirs? » lui disait cet ecclésiastique. » a De latlégislature, » répondit Grégoire. » a Aloi*s, dit son interlocuteur en riant, la prochaine législature peut nous envoyer un autre évêque à votre place ; autant vaut ne pas vous reconnaître dès à présent », et il lui tourna le dos. Cette réponse lui valut d'être très-sérieusement inquiété dans la suite.

A Tours l'Église constitutionnelle rencontra les plus vives résistances. Le 26 janvier les officiers municipaux, dans une lettre furibonde, mandaient au comité des recherches que presque tous les curés et vicaires de la ville avaient refusé le serment , et qu'il en serait sans doute de même dans le département. Ils étaient exaspérés de la résistance de l'archevêque, et souhaitaient vivement son remplacement.

Pour prouver comment ils comprenaient la liberté religieuse , ils demandaient a qu'on fasse cesser absolument les fonctions de tous les réfractaires , en leur interdisant la prédication, le confessionnal et toute espèce de catéchisation. » Ils voulaient aussi que provisoirement les autorités civiles pussent commettre des grands vicaires et des supérieurs de séminaire , et des desservants.

Le 28 février le corps municipal prenait une délibération «... pour que par une loi précise il fût déclaré queVadministraiion du sacrement de pénitence est une fonction publique ï>. II insista encore dans ce sens auprès du comité des recherches , en lui dénonçant les capucins de la ville, qui n'avaient pas encore prêté serment, a quoiqu'ils soient tous confesseurs et prédicateurs », et demanda instamment que les confesseurs fussent astreints au serment.

L'opposition à la constitution civile devint de jour en jour plus active. Le 25 mai 1791 le département écrivait au comité ecclésiastique :

« .... Ce décret (du 27 novembre) n'a pas prévu les suites de la scission qu'il pouvait opérer et qu'il opère effectivement. Ici, comme ailleurs, les non-conformistes se séparent des conformistes. Chaque secte a ses partisans^ et de l'esprit de parti naissent la division et la haine. La secte non-conformiste dédaigne, abhorre même les conformistes et leurs temples. Elle dirige ses vœux vers les églises des couvents des religieuses. Le parti se grossit de jour en jour. Les temples destiîiés au culte national deviennent déserts. Les fonctionnaires publics murmurent.... »

Mais ce directoire, bien ' plus modéré que tant d'autres, loin de conclure à la nécessité de persécuter, semblait disposé à ne pas fermer les éerlises des religieuses et à « user de prudence D. En revanche, la société des Jacobins poussait vivement le comité à user de rigueur.

A Limoges le 28 janvier trois prêtres seulement avaient juré. Cet exemple fui suivi, car au mois d'avril le département écrivit au comité des rapports que le nombre des refusants était considérable , et que 1 Église opposante s'organisait. L'Église constitutionnelle devait fortement péricliter dans ce pays, puisque ce directoire proposa dès le 8 avril à l'Assemblée d'éloigner de force de leurs paroisses les curés réfractaires.

Les autorités de Nevers firent savoir au comité ecclésiastique que dans cette ville sur onze curés neuf avaient refusé de prêter serment. La constitution civile n'eut pas beaucoup plus de succès dans les campagnes.

De tout le clergé de Moulins un seul curé avait juré le 9 février. Il y eut beaucoup de serments dans le département, mais ils furent rétractés pour la plupart, car le 24 août 1791 le di-

C2 CONSTiTtTION CIVILE DU CLERGÉ.

rcctoirc , en rendant compte au comité ecclésiastique de ses persécutions contre les religieuses, déblatérait contre les réfractaires et parlait de la nécessité de faire cesser un tel état de choses, a par un moyen violent » .

Le directoire du département du Cantal , voyant que Tévêque et les grands vicaires refusaient le serment, écrivit à l'Assemblée pour qu'on les laissât continuer provisoirement leurs fonctions. C'était de droit. Mais lorsqu'il s'agit de nommer unintrus, la majorité du corps électoral s'associa au clergé pour repousser la constitution civile. Dans une lettre du 22 mars, le directoire se plaint au comité ecclésiastique que sur trois cent quatre-vingtseize électeurs cent soixante-quinze seulement sont venus au scrutin. Le constituant Thibaut, curé de Souppes, fut ainsi élu. Il ne faudrait pas croire que cette opposition pût être attribuée aux intrigues du parti de l'ancien régime. De l'aveu même des administrateurs, la majorité du corps électoral avait refusé de participer à une élection schismatique. Le clergé lui-môme était loin de professer une haine aveugle contre la révolution sainement entendue, car dans le district d'Aurillac sur cent prêtres deux seulement refusèrent complètement le serment, quarante-neuf le prêtèrent avec restriction, et les quarante-neuf autres sans restriction : dans certains districts les serments purs et simples paraissent même avoir été en majorité. Mais lorsqu'il fut bien prouvé que toute conciliation était impossible, et que la révolution voulait imposer le schisme , le clergé lui opposa une vigoureuse résistance, à laquelle les populations s'associèrent, et ce département devint le théâtre de scènes violentes.

Les serments avec restriction étaient très-nombreux; ils donnèrent lieu a de sérieuses difficultés. Le district d'Aurillac et le département ne furent point d'accord sur la validité de plusieurs d'entre eux. Le 21 mars le district prit un arrêté pour en référer à l'Assemblée. Les électeurs de son arrondissement, au lieu de nommer aux cures vacantes, s'ajournèrent indéfiniment en priant l'Assemblée de statuer sur la validité des serments restrictifs. Les jacobins du lieu en furent très-mécontents, et dénoncèrent leur conduite au comité des recherches.

Dans les autres districts la constitution civile eut peu de succès, car le procureur de la commune de Saint-Flour, Richard, disait dans ses réquisitions, contre un mandement de M^ de Ruffo, évêquedulieu et membre de l'Assemblée : a.... Le peuple

a quitté les églises...; les serments ont été rétractés avec scandale..., la jeunesse du séminaire et du collège a été séduite... 0 Il déclamait avec une extrême violence contre les insermentés , à cause du mal qu'ils faisaient à la constitution civile (i). Le 20 avril les Jacobins de Saint-Flour écrivaient au comité ecclésiastique une lettre très-indignée contre les réfractaires : la législation, disaient-ils, n'était pas assez rigoureuse à leur égard; il fallait que le serment fût désormais exigé de tous les prêtres sans dis* tinction.

A peine Thibault était-il installé que le directoire du déparlement faisait part au comité ecclésiastique de la triste situation de l'Église constitutionnelle dans le Cantal et des disgrâces éprouvées par son chef. L'intrus avait voulu visiter les couvents; mais les religieuses avaient refusé de reconnaître sa juridiction , et ni les sollicitations ni les menaces des autorités n'avaient pu ébranler leur constance. Le directoire envoya au comité ecclésiastique le procès- verbal détaillé de cette visite; nous le reproduisons tout entier malgré sa longueur, parce qu'il montre parfaitement comment se faisaient ces expéditions contre les religieuses, et à quel point les autorités civiles essayaient de peser sur les consciences, afin d'attirer des prosélytes à la constitution civile, par force ou intimidation.

« Aujourd'hui, 18 avril 1791, après midi, nous François Teillard, Pierre Celarier, Antoine Capcllc, Pierre Destaing, Pierre Marmontel, et Jean Joseph Benoist, tous administrateurs composant le Directoire du département du Cantal, et Jean Baptiste Coffinhal, procureur général syndic, ayant reçu la visite de M' Thibault, évéque de ce département, nous sommes joints au cortège qui l'accompagnait, et l'avons suivi dans le cours des visites qu'il a dit vouloir faire aux religieuses des deux couvents de cette ville.

« Entrés dans le grand parloir du couvent des religieuses de Notre- Dame, M' révèque a annoncé à la portière qu'il désirait voir toutes les religieuses composant cette communauté; après quelques instants il s'est présenté trois religieuses qui ont dit qu'il était trop pénible d'assembler la communauté. M' l'évêque, après avoir fait à ces trois

(l) Le conseil de- la commune raalorisa à dénoncer le mandement i Taccutalear public, et lui permit de faire imprimer ses réquisitions jusqu^à 150 exemplaires. La délibéraUon est du 13 février 1791. Parmi les signatures on trouve celle de « Borel, maire , protestant contre Timpression jusqu'après rinformation ».

religieuses une exhortation remplie de piété et d'onction^ les a priées de faire venir les autres. Mais les premières ayant manifesté leur refus en disant <iue leur communauté ne reconnaissait d'autre évoque dans le département que M' de Ruffo^ qu'elle ne reconnaîtrait jamais cette qualité dans M. Thibault, M. l'évèque leur a témoigné, avec une nouvelle affection (sic), son désir de visiter le couvent et de parler à chaque religieuse, et il lui a été répondu qu'on n'ouvrirait point la porte. Sur ce refus, les corps administratifs qui avaient accompagné M' l'évoque, et du nombre desquels étaient les officiers municii^aux de Saint-Flour (i), ont déclaré à ces trois religieuses qu'on trouverait le moyen de faire ouvrir la porte. Alors il s'est présenté au parloir un groupe de religieuses, et M' l'évoque leur a réitéré avec une grande affabilité, mais sans fruit, les exliortations les plus pathétiques, les plus touchantes et faites pour ramener à leurs devoirs des personnes vouées à la religion : ce groupe a fait à M' l'évèque la môme réponse que les trois premières religieuses.

« M' l'évèque a persisté à dire qu'il voulait visiter le couventî et parler aux autres religieuses, et sur le refus fait soit d'ouvrir la porte, soit d'appeler le surplus de la communauté, la municipalité se disposait à faire enfoncer la porte ordinaire du couvent, lorsque certaines de ses religieuses en ont fait l'ouverture, en disant qu'elles cédaient à la force et non à la soumission.

m Entré dans l'intérieur du couvent. M' l'évèque a demandé à parler à la supérieure, et apprenant qu'elle était malade et logée dans l'infirmerie, il s'y est rendu.

a Pendant que M' l'évoque conférait avec la supérieure, chacun de nous cheirMit à ramener à leur devoir et à Vobéissance à la loi les autres religieuses (2), mais elles ont persisté toutes avec une obstination peu commune dans leur refus de reconnaître M. Thibault pour évêque du Cantal, disant que ce n'était qu'un intrus.

et M' l'évoque ayant joint le cortège réuni au surplus des religieuses, leur dit qu'il désignait et nommait pour confesseur des religieuses et autres personnes attachées à cette communauté M. Garin, ci-devant prieur des ci-devant Dominicains de Saint-Flour, l'un de ses vicaires, leur interdisant d'en employer d'autres : cette annonce ayant été reçue de la part des religieuses avec dédain. M' Tévèque est sorti du couvent avec tout le cortège.

« De là nous nous sommes tous rendus au couvent de la Visitation, où M' l'évèque a témoigné à la portière son désir de voir l'entière

(1) 11 parait qne les administratears ne se croyaient jamais assez nombreax pour ces vaillantes expéditions.

(2) 11 est fâcheux que ces exhortations D'aieot pas été conservôes, elles devaient être impayables.

communauté dans le grand parloir^ où il est entré avec tout le cortège. Quelques moments après il s'est présenté dans le parloir trois religieuses, mais M' l'évoque ayant répété qu'il désirait les voir toutes. Tune des trois les a (ait appeler, et elles se sont rendues en nombre. Là M' révèque leur a dit les choses les plus affectueuses, et après leur avoir fait une exhortation remplie de piété et de religion, il a reçu la réponse unanime de ces religieuses, qu'elles ne le reconnaissaient et ne le reconnaîtraient jamais pour évéque, et qu elles n'obéiraient qu'à M' de Ruffo, seul et légitime pasteur du Cantal. Le respect et l'obéissance aux lois ont été inutilement rappelés par M' Thibaut, évèque, les devoirs de la religion ont été par lui vainement (mot illisible) ; ces religieuses ont persisté obstinément

dans leur refus, au grand scandale de tous les spectateurs. Enfm M' l'évèque s'est retiré, ainsi que nous, qui avons de tout ce dessus dressé le présent procès-verbal, et signé avec le secrétaire général du département, qui a accompagné aussi M^ l'évèque dans le cours de ces deux visites. »

Cette pièce fournit un excellent spécimen de ce style cafard que les révolutionnaires employaient alors pour raconter leurs persécutions contre les catholiques : quel triste rôle joue cet intrus entouré d'un groupe d'administrateurs, qui ne songent qu'à menacer, qu'à abuser de leur autorité au profit du schisme I Comme la révolution est rapetissée, ridiculisée par de pareilles expéditions qui servent seulement à faire ressortir la foi et le courage de faibles religieuses !

Les administrateurs qui avaient accompagné Thibaut eurent beaucoup de peine à digérer un pareil échec, et s'en allèrent avec la ferme résolution de se venger. Le couvent de Notre- Dame reçut encore la visite des commissaires , qui convoquèrent les religieuses et leur représentèrent a l'indécence de leur conduite » ; elles répondirent qu'il valait mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Le directoire réunit tous ces faits pour en composer une dénonciation à l'Assemblée, et jugeant a... que la manifestation taiie publiquement (1)par ces dames religieuses

(1) On reconnaît dans remploi de ce mot rimpudence et la perfidie révolationnaires. On venait traquer des religieuses dans leur couvent, on les forçait de venir s'expliquer au parloir, en les menaçant de briser leurs portes, et on avait le front de dire qu'elles avaient manifesté leurs opinions publique» menty quand elles les a? aient exprimées seulement dans leur propre maison, et devant ses envahisseurs !

de leurs opinions fanatiques excite déjà dans cette ville une fermentation considérable et peut occasionner des désordres affreux, D il déclara que les pensionnaires devaient quitter ces couvents, et pria l'Assemblée de transférer ces religieuses dans un autre endroit.

Heureusement cette visite n'a point valu aux courageuses sœurs d'ignobles violences, comme aux religieuses de Nantes et d'autres villes. Il en faut faire honneur, non pas à Thibaut et aux administrateurs, mais au bon esprit des habitants de la petite ville de Saint-Flour.

Héraudin l'intrus du département de l'Indre ne fut pas plus heureux que Thibaut. Les religieuses de la Congrégation de Châteauroux ne voulurent pas le recevoir. II eut beau soutenir qu'en méconnaissant sa juridiction elles contrevenaient a ouvertement aux décrets de l'auguste Assemblée nationale n , leur résistance fut invincible. Pour les punir, le directoire du département demanda la suppression de leur maison.

L'évêque de Tulle avait de bonne heure encouru la colère des autorités en s'efforçant, dès la promulgation de la constitution civile, de prémunir son clergé contre les erreurs nouvelles. Ses efforts furent couronnés de succès; le clergé de la Corrèze ne se laissa point séduire.

Dans le département du Puy-de-Dôme la majorité du clergé refusa tout de suite le serment ; et les populations se montrèrent fort attachées à leurs véritables pasteurs. Le 29 mars le directoire du département déplorait dans une lettre à l'Assemblée a la disette de fonctionnaires publics assermentés », et se plaignait beaucoup des brochures dont les prêtres se faisaient a les infâmes distributeurs d , et avec lesquelles ils cherchaient a à empoisonner un pays où depuis longtemps le fanatisme compte de nombreux partisans d. Ce n'était pas évidemment la faute de ce directoire si le schisme échouait tristement dans ce pays. Le département de la Lozère était un de ceux où l'esprit chrétien s'était le mieux conservé ; aussi la constitution civile y fut-elle accueillie avec l'hostilité la mieux caractérisée. On peut s'en rapporter au témoignage de l'évoque intrus Nogaret ( un . beau nom pour un schismatique ! )•

Le 28 août 1791 il écrivait au comité ecclésiastique :

a Depuis trois mois je tâche de remplir avec patience un ministère

difficile dans le département de la Lozère, où le fanatisme a fait et continue de faire tous les jours d'effrayants ravages. J'ai employé inutilement mes soins pour élever les esprits à la hauteur de la constitution. Les hommes et les circonstances s'opposent également à mes succès. Je lutte presque seul contre l'opinion publique, séduite par des troupe^ de prêtres réfractaires, dont aucun^ au mépris de vos décrets, n'a encore été remplacé. Toutes les autorités qui devraient me soutenir, et sous la protection desquelles la loi me met expressément^ me refusent leur appui et étayent de toutes leurs forces les prétentions de mes persécuteurs. Je suis hué et insulté publiquement, les corps administratifs le voient et ne m'accordent aucun secours. »

Un autre document adressé au comité ecclésiastique prouve en effet que les catholiques de la Lozère avaient soutenu la lutte électorale, et que beaucoup de places électives étaient occupées par eux. Les affaires de l'Église constitutionnelle allaient mal, même dans les départements dont les administrateurs étaient disposés à persécuter, mais c'était encore bien pis lorsque les autorités locales étaient décidés à laisser les consciences en repos.

Il ne faut pas s'étonner des dénonciations de Nogaret. Lorsque les administrations ne tourmentaient pas assez le clergé et les populations catholiques, les évoques constitutionnels et les sociétés des Jacobins étaient parfaitement d'accord pour les dénoncer à l'Assemblée comme remplies d'incapables et de traîtres, et les autorités qui primitivement inclinaient vers la tolérance religieuse , se voyant menacées de dénonciations continuelles, peut-ôtrede vexations, finissaient par imiter les autres, et renchérissaient comme elles sur les rigueurs de la loi. Nous verrons plus tard des administrations destituées à cause de leur modération dans la lutte religieuse.

La constitution civile occasionna des troubles assez sérieux dans le département de l'Aveyron. Les scènes qui se passèrent a Milhau , eurent un certain retentissement.

Les innovations religieuses étaient très-impopulaires dans cette ville , conune dans tout le département. Lorsque le bruit courut que les décrets sur le schisme allaient être publiés et exécutés, il y eut une grande fermentation à Milhau. Les hommes s'assemblèrent pour signer une pétition : les femmes en grand nombre vinrent trouver le maire, et avec force clameurs et menaces, lui signifièrent de ne point publier les dé-

crets ; le maire refusa de leur céder, et un officier municipal calviniste, dit le district, leur répondit de manière à les exaspérer davantage. Il y eut à Milhau des troubles très-graves, et la fermentation se répandit dans les communes voisines. Le maire était le protégé des jacobins de Rodez, qui se mêlèrent de cette affaire , et publièrent sur les troubles de Milhau un libelle odieux où les autorités de cette ville étaient insultées et calomniées. Leur fureur se comprend trop bien ; le directoire du district de Milhau avait eu le courage de prendre une délibération dans laquelle il déclarait que la constitution civile était repoussée par les populations , et que si on la mettait à exécution il arriverait de grands malheurs.

Cette pièce (26 janvier) est extrêmement curieuse. Nous citerons d'abord ces paroles du procureur syndic :

« La même fermentation est à la veille d'éclater dans toutes

les municipalités de votre ressort : le décret du 27 novembre alarme tous les vrais catholiques; et la plupart des officiers municipaux des villes et des campagnes sont disposés à donner leur démission plutôt que de participer à l'exécution d'une loi dont l'annonce sème partout le trouble et les alarmes. »

Le directoire terminait ainsi sa délibération :

« Suspendre l'exécution du décret du 27 novembre, faire des représentations à l'Assemblée nationale sur les difRcultés de son exécution, ordonner le payement provisoire des ecclésiastiques fonctionnaires publics, tel est le cri, tel est le vœu fortement exprimé du peuple de notre district. Si ce cri, si ce vœu sont écoutés, le directoire se félicitera d'en avoir été l'organe, mais si, contre ses espérances, le directoire du département ne croyait pas devoir adhérer aux réclamations d'un peuple alarmé sur le sort de sa religion, le directoire du district, après avoir employé tous les moyens de persuasion et de résistance qui peuvent être en son pouvoir, ne croirait pas devoir occuper plus longtemps des places dont les fonctions seraient dans cette circonstance si évidemment contraires à la volonté du peuple qu'il représente. »

Le district fit aussi une réfutation très-énergique du libelle des jacobins de Rodez.

Si beaucoup d'administrations avaient eu le bon esprit de celle de Milhau, et son courage à dire la vérité^ l'Assemblée au-

rai tété peut-être moins entichée de la'constitution civile, et de grands malheurs auraient été épargnés. Mais les rares adminis* trations qui appréciaient justement la situation religieuse étaient sûres de voir leurs avis méprisés et leurs intentions calomniées. On ne pensa qu'à établir bien vite l'Église constitutionnelle dans l'Aveyron, et à punir ceux qui avaient participé aux troubles de Milhau. Le tribunal de district refusa presque déjuger. Le comité des rapports statua ainsi :

« Le comité des rapports a été d'avis de faire le rapport de cette affaire à l'Assemblée nationale^ pour faire attribuer, d'après l'avis des commissaires au tribunal de Rodez, la connaissance de la sédition qui a eu lieu dans la \ille de Milhau le 2b janvier dernier. Fait au comité, à Paris, le 15 mai 1791. Signé : Boullée. »

Le 21 mai, à la séance du soir, l'Assemblée rendit un décret conforme.

Le comité avait fort mal choisi le tribunal. Les jacobins étaient puissants à Rodez, ils s'étaient mêlés très-activement de l'affaire de Milhau , et avaient publié des libelles scandaleux. Le tribunal de Rodez devait être naturellement assailli de leurs réclamations contre les accusés de Milhau : on avait le droit de redouter des troubles de la part des clubistes ; en un mot on s'était trop occupé à Rodez de ces événements pour que le tribunal fût dans des conditions d'impartialité complète , ou exempt de toute pression. Mais on commençait déjà à envisager la justice d'une manière vraiment révolutionnaire.

Dans le vaste département de la Dordogne , le serment fut refusé par la majorité, mais prêté dans les premiers jours par un assez grand nombre d'ecclésiastiques. Le 29 mars 1791 le comité ecclésiastique fut prévenu par le directoire que sur huit cents curés, trois cents à peine avaient satisfait à la loi, et alors les brefs du pape qui amenèrent tant de rétractations n'étaient pas encore connus. Du reste l'évêque intrus Pontard, curé de Sarlat, n'était nullement satisfait de son diocèse, et adressait au comité ecclésiastique des demandes pressantes d'argent. 11 se prétendait astreint à de grandes dépenses, a Ëvêque d'un département le plus étendu et le plus infecté des préjugés du fanatisme et de l'aristocratie » , ayant à combattre deux évêqucs coalisés, qui l'ont attaqué alternativement et quatre corps de

séminaire placés à des distances considérables, à Périgueux, à Sarlat, à Bergerac, à Mussidan, il a dû, pour se mettre en défense, faire circuler plusieurs ouvrages « propres à répandre les lumières 0. En un mot il a fait des travaux d'Hercule et grandement mérité de la constitution ; mais tout cela lui a coûté trèscher, et il demande de Targent à grands cris. Le directoire et le district appuient sa demande, qui s'élève à six mille livres (i).

La conduite postérieure de Pontard autorise à penser qu'il faisait parade d'un si grand zèle pour l'Église constitutionnelle dans le seul but de faire accueillir ses demandes d'argent. Moins de trois ans plus tard cet intrus apostasiait avec le plus grand scandale, blasphémait les dogmes le plus vénérés, et devenait un objet d'horreur aussi bien pour les constitutionnels que pour les catholiques. Alors, grâce à son zèle aflecté et à ses prédications politiques, les révolutionnaires l'appelaient un pieux et saint prélat.

Son voisin Constant, religieux jacobin, ancien professeur, évéque constitutionnel de Lot-et-Garonne, éprouvait aussi de grandes difficultés. Nous en trouvons la preuve dans un arrêté du directoire de ce département du 11 juillet 1791. A cause du grand nombre de réfractaires , et par conséquent du petit nombre des jureurs, l'intrus jugea imprudent de composer son conseil épiscopal de seize vicaires comme la loi l'ordonnait. Le directoire crut comme lui qu'à cause du petit nombre de sujets il fallait apporter à la création du conseil épiscopal une lenteur salutaire, et l'autorisa à donner provisoirement les fonctions de secrétaire du conseil à un laïque, qui recevrait le traitement d'un vicaire cathédral. Grâce à cette combinaison, on pourrait faire prêcher la constitution dans une paroisse de plus !

( I ) Il p^ratl que le comité ecclésiastique eut d*abord des doutes sur l'efficacité de cette coûteuse propagande, car la lettre de Pontard porte deux men- Uons sans date : l'une, signée a Expilly », disant que le comité a décidé qu'en attendant la loi qui sera bientôt rendue sur cette matière ces frais seront à sa charge; Tautre, signée « Lanjuinais », porte que la réclamation a été envoyée au comité des pensions, « pour faire accorder celle gratification qui parait être due ».

A Bordeaux, sur un clergé très-nombreux qui, avec les chapitres et les communautés, s'élevait à près de quatre cents prêtres, il n'y eut que très-peu de défections : deux ecclésiastiques seulement parmi ceux qui étaient qualifiés fonctionnaires publics prêtèrent serment. L'attitude du clergé de la métropole exerça beaucoup d'influence sur les curés du district de Bordeaux. Dans le reste du département il y eut un nombre considérable de j ureurs, mais beaucoup se rétractèrent bien vite. On nomma évêque constitutionnel un vieux janséniste presque octogénaire, nommé Pacareau ; il était chanoine de la métropole. Les curés de Bordeaux n'avaient pas été expulsés, au contraire la municipalité les avait requis de continuer leurs fonctions jusqu'à leur remplacement. Les choses étaient en cet état quand Pacareau fut élu. Naturellement ils refusèrent de lui rendre aucun honneur, et de prendre ses ordres, et leur situation devint de plus en plus difficile. L'Assemblée avait décidé que les curés réfractaires continueraient leurs fonctions jusqu'à leur remplacement, et partout ils s'étaient volontiers conformés à cette prescription, qui permettait aux pasteurs légitimes de rester encore quelque temps dans leurs églises : mais l'Assemblée n'avait rien décidé pour le cas où l'évêque constitutionnel déjà installé, et les curés réfractaires non encore remplacés se trouveraient en présence. La difficulté était insoluble ; car s'il était conforme à l'esprit de la constitution civile que les curés provisoirement maintenus reconnussent l'autorité de l'évêque constitutionnel, il était certain que s'il exigeait d'eux cette reconnaissance, même provisoirement, ils abandonneraient leurs fonctions sans qu'on fût en mesure de les remplacer. Les curés de Bordeaux, au nombre de douze , écrivirent donc au comité ecclésiastique qu'il leur était impossible de continuer leur ministère si on voulait les obliger à se mettre en rapport avec l'évêque constitutionnel. Nous n'avons pu retrouver la réponse que le comité dut leur faire.

Danslps Landes l'évêque de Dax combattit énergiquement la constitution civile. 11 y eut peu de serments, et les populations soutinrent leurs pasteurs. Dans le district de Saint-Sever notamment la constitution civile éprouva un très-grand échec : plu-

sieurs municipalités protestèrent hautement contre elle , et furent dénoncées par le district au comité des recherches. L'abbé Saurine , constituant , fut élu évéque constitutionnel ; Tévéque de Dax restait cependant dans sa ville. Pour engager un débat qui pût déterminer l'administration à intervenir et à expulser violemment l'évéque légitime , Saurine chargea un gendarme de lui porter une lettre par laquelle il interdisait sa chapelle privée, et lui défendait d'exercer toutes fonctions pastorales. Le gendarme raconta dans son procès-verbal (21 avril) que M. Laneuville (l'évéque de Dax), après avoir lu la lettre, avait dit que Saurine était un sot, et qu'il ne répondait pas à de pareilles impertinences. Aussitôt le club des Jacobins demande son expulsion. Le 23, le district reprend cette demande à son compte, et le 24 le directoire du département, vu la lettre de Saurine et le procès- verbal du gendarme, dénonce l'évéque à l'Assemblée, dénonce au tribunal le délit qu'il a découvert à la charge de l'évéque dans le procès-verbal du gendarme, et décide:

« ... Qu'aucun citoyen et notamment le S' Laneuville, ci-devant évoque de Dax, et le S' Caux, ci-devant évoque d'Aire, ne pourront jamais porter publiquement la soutane violette comme signe de juridiction épiscopale, laquelle appartient exclusivement au S' Saurine, évêque dudit département (1). »

Les évoques de Dax et d'Aire furent obligés de s'exiler. On a pourtant osé dire que sous la Constituante les catholiques avaient le droit de former une église libre!

(1) Archives nationales, comité des recherches.

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