‹ Histoire de la constitution civile du clergé (1790-1801) (volume 5)Chapitre 11 sur 27 · L£GUS£ CONSTITUTIONNELLE · texte numérisé non relu

L£GUS£ CONSTITUTIONNELLE

tiques. On s'est attroupé tumultueusement pendant qu'il officiait. Partout il est accueilli par des huées et des menaces.

6 juin — Personne ne veut reconnaître son autorité, « de tous nos écoliers théologiens, il n'y en a que deux tout au plus qui nie reconnaissent pour leur légitime évoque » . Les professeurs lui sont encore plus hostiles que les élèves, et les population s partagent leurs sentiments.

«... Parmi mes prêtres, les meilleurs patriotes, plusieurs désertent pour aller chercher fortune ailleurs, et plusieurs autres révoquent le serment déjà prêté , et d'autres n'osent plus se déclarer en aucune façon. Il est réellement bien triste de me voir dans une position où, malgré toutes mes peines pour le bien, je suis aussi peu avancé que je Tétais le premier jour;... le remplacement n'a eu lieu que dans le district de Bclfort. J'ai eu la meilkure intention de bien faire, mais je commence à me décourager, si Von ne me débarrasse aussitôt (h ces ecclésiastiques qui se sont ouvertement déclares contre la constitution, »

Il les accable d'injures, et demande qu'on interdise comme excitant au fanatisme les pèlerinages de Notre-Dame- des-Ermites et de la Pierre en Suisse. Il insiste dans un post-scriptum sur la nécessité d'une persécution violente.

«.... Si vous ne prenez aucune mesure contre les non-conformistes , il en résultera t|uc le nombre des rétractations de serment augmentera au point qu'il ne restera pas à l'évèque constitutionnel un nombre suffisant d'ecclésiastiques pour desservir le diocèse, et que le culte tombera, et que le peuple qui en souffrira se plaindra au point qu'il en résultera des mouvements dangereux pour la constitution politique. »

Certes la constitution civile avait déjà nui grandement à la constitution politique, mais il fallait [une singulière impudence à cet intrus pour tenir un pareil langage. Il vient d'avouer que le peuple est hostile à la constitution civile , et il craint qu'il ne s'insurge si elle vient à tomber parce qu'alors il n'y aurait plus de culte! Mais qu'il s'en plaigne à ceux qui ne veulent pas tolérer d'autre culte que celui de la constitution civile! Le beau raisonnement ! Le peuple ne veut pas de la constitution civile ; imposons-la lui , car si elle tombait il réclamerait plus

que jamais le culte catholique I Et pourtant la Ck)n$tituante a été de cet avis.

Le 12 juin Arbogast écrit encore :

«... Le fanatisme s'est accru à un point redoutable : point de jour où je ne reçoive de la part de mes prêtres des avis aussi effrayants qu'alarmants. Parmi le petit nombre de ceux qui ont prêté serment, beaucoup se rétractent ; d'autres qui avaient promis d'accepter des cures les refusent; plusieurs môme des curés actuels^ qui ne sauraient renoncer aux principes constitutionnels, menacent de quitter pour aller prendre de Vouvrage dans les diocèses de l'intérieur, où il règne plus d'ordre , de tranquillité, d'exécution et de soumission aux lois. »

Il se plaint de la mollesse des autorités, qui ne persécutent pas assez. Le 20 juillet, autre lettre tout à fait désespérée: les remplacements n'ont pas lieu ; tout va de mal en pis; a sur soixantedix ou quatre-vingts curés du district de Colmar, on n'a pu en remplacer'qu'une quarantaine » .

3 août. Il lui faudrait au moins cent trente prêtres de plus pour former son clergé. Il ne sait où donner de la tête , et s*en dédommage en adressant mille injures aux catholiques. Il demande une loi qui l'autorise à recourir aux prêtres allemands ; il voudrait raccoler des curés en Souabe. Ce projet n'était pas trop maladroit, car le clergé de ce pays était alors assez mauvais et très-imbu des idées fébroniennes. Il demande aussi qu'on réduise la maigre pension des insermentés : si l'on ne prend pas ces mesures, « il est impossible d'y tenir plus longtemps (1)».

Les évêques constitutionnels étaient tous plus ou moins dans la même situation. Faute de curés, les administrateurs, dans beaucoup de pays, supprimaient un grand nombre de cures, et sans s'inquiéter des besoins des fidèles faisaient une seule paroisse de plusieurs villages, pour avoir moins de postes à remplir; et cependant on manquait encore de prêtres, et beaucoup de cures restaient vacantes. Dans les districts oii le clergé s'était montré moins ferme , où les remplacements avaient été moins

(1) Le clergé d^Arbogast suivait son exemple; Icd curés constltulionnels du district de Belfort adressaient continuellement aux comités des demandes de persécution.

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nombreux et par conséquent plus faciles à effectuer , les révolutionnaires n'étaient nullement rassurés ; ils s'attendaient à de nombreuses rétractations, et dénonçaient par avance aux comités ces curés qui n'avaient, disaient-ils^ prêté serment que par peur ou par calcul, et qui généralement finissaient par justifier leurs craintes en se rétractant.

La nouvelle Église et l'État avaient fait dès le commencement les plus grands efforts pour se procurer sur-le-champ beaucoup de prêtres de bonne volonté, et expulser ainsi les vrais pasteurs sans interrompre l'exercice du culte. Plus tard les difficultés devinrent encore plus graves : certains révolutionnaires désiraient qu'on ne payât plus une Église d'État et qu'on jetât le masque tout de suite. Il fallait absolument que l'Eglise constitutionnelle comptât beaucoup de prêtres et fût installée dans presque toutes les communes ; autrement elle courait risque d'être abandonnée comme une coûteuse superfluité. Les évêques intrus comprirent 'très-bien qu'il y avait là pour leur Église une question de vie ou de mort; ils avaient déjà fait au commencement des ordinations déplorables ; ils se lancèrent plus que jamais dans cette voie, et ordonnèrent une masse de sujets, plus ignorants et plus indignes les uns que les autres , et leur firent donner tout de suite des places importantes. Le sacerdoce fut conféré à des jeunes gens de vingt ans à peine , à des sujets qui avaient passé auparavant quelques mois au séminaire, et qui en avaient été renvoyés àcause de leur incapacité. On admit au séminaire de Strasbourg des jeunes gens qui avaient fait leur quatrième, on les ordonna au bout de quelques mois, et on manqua encore de prêtres. Certains intrus comme Prudhomme, dans la Sarthe , conféraient la[prêtrise aux premiers venus après quinze jours de séminaire : On en arriva bientôt à ordonner des frères lais, des bedeaux, des chantres, des fainéants de toute classe et de toute profession, qui jugeaient excellent d'accepter provisoirement un emploi convenablement rétribué, mais comptaient bien en prendre à leur aise avec leurs nouveaux devoirs. En Ecosse, lorsque Charles II exigea des ministres presbytériens un serment qui blessait leur conscience, il y eut un nombre considérable de refus. Pour remplacer rapidement les réfractaires, l'État donna les places de pasteur à qui en voulut, et Ton citait ce propos d'un vieux gentilhomme campagnard : «... On ne trouve plus ici de garçons pour mener paître les vaches , ils sont tous

partis dans l'ouest pour k)tvc curés... » Les mt^mes ca'jses produisent partout les mêmes effets : les curés imposés par la révolution française valaient absolument ceux que rintolérance anglicane avait voulu imposer à TÉcosse; et ils étaient destinés à obtenir le même succès!

Nous avons vu , en analysant la constitution civile , que le clergé créé par elle était tenu dans la plus stricte dépendance à l'égard des autorités laïques. Le comité ecclésiastique dès le premier jour ne lui permit aucune initiative , même dans les questions purement religieuses ; il se constitua comité directeur, concile permanent de la nouvelle Église : les difficultés non prévues par la loi lui étaient soumises , il réglait souverainement toutes les questions d'ordre intérieur, les rapports entre les membres divers du nouveau clergé ; de véritables détails de sacristie.

Vers le milieu ou la fin du dix-huitième siècle, la plupart des évêques avaient composé pour leurs diocèses des liturgies particulières. Par suite de la nouvelle circonscription , certains diocèses constitutionnels se trouvèrent partagés entre cinq ou six liturgies différentes. Beaucoup de révolutionnaires, prêtres ou laïques, étaient partisans d'une liturgie uniforme pour toute la France. Le comité ecclésiastique s'en occupa sérieusement ; l'idée d'une liturgie nationale expurgée à son gré lui souriait beaucoup, mais elle n'était pas d'une réalisation facile. Si les jansénistes désiraient profiler de l'occasion pour refondre le bréviaire et le missel selon les idées de leur secte, les philosophes, en attendant la destruction complète du catholicisme, rêvaient une réforme fondamentale dans la liturgie, et voulaient en élaguer autant que possible tout ce qui consacrait l'existence des superstitions romaines, c'est-à-dire des dogmes fondamentaux du catholicisme. Henri VIII avait ordonné qu'on effaçât le nom du pape de tous les livres d'église. Us auraient peut-être*été moins francs, surtout sur un sujet alors si délicat , mais ib auraient amplement pris leur revanche sur d'autres points de doctrine, ou de discipline. Ils avaient bouleversé l'organisation de l'Église en vertu de principes incompatibles avec ses dogmes , ils étaient logiquement amenéS; comme tous les hérésiarques antérieurs, à modifier con-

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sidcrablemenl le rituel , sauf à marcher quelque temps après plus loin encore dans cette voie. Mais les jansénistes, qui étaient les plus forts au comité ecclésiastique, craignirent sans doute d'«}tre débordés encore une fois. L'Assemblée seule pouvait décréter cette liturgie nouvelle, et ils avaient de bonnes raisons de craindre que les voltairiens ne | lui fissent voter des modifications qui feraient bondir non-seulement les orthodoxes, mais encore une grande partie du clergé constitutionnel. D'ailleurs quand bien même, contre toute vTaisemblance , cette liturgie ne présenterait rien de choquant , il était trop certain qu'elle aggraverait encore les difficultés du moment ; les paysans, trèsroutiniers de leur nature , la verraient avec un grand déplaisir, et il fallait bien se garder de leur fournir une cause nouvelle de mécontentement. D'ailleurs tant que les réfractaires ne seraient pas complètement écrîisés , il serait imprudent de tenter une pareille entreprise, car cette liturgie même réformée dans un sens simplement janséniste leur fournirait des armes dans leur polémique contre l'Église nouvelle. Plus les auteurs de la constitution civile avaient défiguré la constitution de TÉglise, plus il leur importait que le côté extérieur de la religion restât le même, jusqu'à ce que les orthodoxes fussent complètement anéantis. Malgré leur passion pour l'uniformité, les membres du comité ecclésiastique décidèrent que chaque paroisse continuerait jusqu'à nouvelordre à observer la liturgie qu'elle avait suivie jusqu'aloi-s , mais ils jugèrent à propos de motiver leur décision sur l'intérêt des marchands et imprimeurs des livres d'église. Le comité envoya donc, en juin 1791, une circulaire aux évêques constitutionnels, pour leur annoncer que sur les représentations des libraires et imprimeurs des différentes liturgies, « pour prévenir les pertes et les malheurs dont les menace le nouvel ordre de choses , il était nécessaire de pourvoir à la conservation des usages actuels , sans égard à la nouvelle circonscription des diocèses, et cependant en lemps suffisant pour le débit des marchandises qui sont en magasin... » Néanmoins il les invitait à donner leur avis a sur la mesure en elle-même et sur sa durée.., » et à faire un mandement annonçant au peuple la conservation des anciens usages... «jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné... » Celte circulaire est signée Expilly, président; Despatys, secrétaire. Les évêques constitutionnels répondirent, et beaucoup se montrèrent favorables à

ridée d'une liturgie uniforme. Molinier, des Hautes-Pyrénées, demanda a même catéchisme , même bréviaire , même missel.. » C'était aggraver encore la difficulté : les esprits n'étaient pas suffisamment préparés à voir l'Assemblée faire un catéchisme, et d'un autre côté rien n'était plus éloigné de l'esprit des Constituants que de permettre à l'Église constitutionnelle de délibérer en commun sur quoi que ce fut.

La nouvelle Église était à peine fondée que les vices de son organisation se révélaient à chaque instant. En instituant les vicaires épiscopaux, et en leur confiant d'importantes prérogatives^ l'Assemblée avait scandaleusement affaibli l'autorité des évéques. Ces vicaires réclamèrent les droits les plus étendus ; le texte de plusieurs articles de la constitution civile paraissait les y autoriser. Le comité, fort inquiet de ces divisions intérieures, envoya le 4 juillet 1791 à tous les vicaires épiscopaux la circulaire suivante :

«... Le comité ecclésiastique , messieurs^ a été informé que les vicaires de plusieurs églises catholiques ont élevé des prétentions outrées sur l'autorité du conseil épiscopal, et que cherchant à s'appuyer sur la constitution civile du clergé, ils croient pouvoir gouverner le diocèse à la pluralité des suffrages, quel que soit l'avis de l'évéque, et même donner contre ses intentions connues des dimissoires pour les ordres.

a Rien n'est plus alarmant pour ceux qui aiment la religion et sont attachés à la discipline de l'Église, rien ne pourrait davantage accréditer ou même justifier l'accusation de presbytéranisme que les ennemis de la révolution se plaisent à répandre contre rAssemblée nationale. C'est l'évèque qui exerce la juridiction spirituelle, c'est lui qui gouverne le diocèse après en avoir délibéré avec son conseil. Cette délibération n'est qu'un avis pour lequel il aura nécessairement beaucoup de déférence, mais qu'il peut absolument se dispenser de suivre, hors le cas où il s'agit de la destitution des vicaires. Tel est le sens naturel de l'article 4 du titre I de la constitution civile, et celui qui résulte du rapprochement des articles 41 et 44. Telle a été en les proposant l'intention du comité ecclésiastique , et de l'Assemblée nationale en les adoptant. » Lanjuinais, président; Despatys, secrétaire.

Cette interprétation était sans doute moins éloignée de la véritable discipline de l'Église que celle des vicaires , mais la constitution civile, sans prendre le moindre souci des ca-

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nons, avait créé une organisation toute nouvelle, et les prétentions des vicaires épiscopaux n'avaient rien que de conforme à l'esprit de la révolution. Seulement le comité, dominé par une coterie janséniste, était décidé à défendre les innovations dont la secte avait pris l'initiative, et à maintenir fermement les anciennes traditions sur tous les autres points; il se sentait déjà en arrière du mouvement et en grand danger d'être débordé : les termes mêmes de sa circulaire révèlent l'inquiétude trop bien justifiée qu'il éprouvait pour son œuvre. En effet les catholiques la battaient en brèche avec vigueur, et les philosophes , et les révolutionnaires avancés la compromettaient et la transformaient sous prétexte de la défendre.

Dans certains diocèses constitutionnels les vicaires épiscopaux envoyèrent des lettres de soumission au comité. Dans certains autres ils réclamèrent contre une décision qui portait suivant eux atteinte à leurs droits. Ceux de Grenoble envoyèrent une protestation assez véhémente et qui montre combien peu le clergé constitutionnel savait conserver sa dignité dans ses rapports avec le pouvoir civil.

tt Les évoques, disaient-ils, sont aussi fonctionnaires publics, et sous ce rapport ils dépendent complètement de l'État. La puissance temporelle peut faire tels règlements qu'elle jugera à propos relativement à ses fonctionnaires, et ne peut rien relativement au ministère de Dieu ; mais lorsque les deux qualités sont réunies , la loi imposée au fonctionnaire de TËtat sera un devoir pour le ministre sacré. Par la raison que l'Église, pour jouir des avantages qu'elle lient de l'État, et pour conserver l'harmonie, qui ne peut tourner qu'à l'avantage de ses enfants, doit à Dieu et à ses fidèles de plier son régime spirituel, lorsque cela lui est possible... » (i)

Avec des hommes si complaisants et si fonctionnaires ce devait toujours être possible! il est difficile de faire preuve d'une servilité plus abjecte, et de mendier plus bassement un accroissement de pouvoir. L'esprit sacerdotal a tout à fait disparu chez ces gens-là pour faire place au fonc-

(1) Cette lettre e«t du 20 juillet 1790, signée de trciie vicaires épiscopaux ; le nombre de ces fonctionnaires devait ôlre de seize à Grenoble , en supposant même que cette espèce de chapitre fût alors au complet, on voit que la presque totalité de ses membres a signé cette protestation.

tionnarisme le plus plat. Mais les évoques constitutionnels étaieni bien mal fondés à se plaindre d'eux. Pour obtenir leurs sièges, ils avaient adulé le pouvoir civil, ils avaient précbé qu'il était maître de bouleverser tout dans TÉglise \ sa fantaisie et de « plier son régime spirituel...», et ils avaient réussi. Mais leurs vicaires à leur tour employaient les mêmes moyens pour déterminer TÉlat, seul arbitre de la discipline ecclésiastique, à leur donner un pouvoir plus étendu, au détriment des évéques; et 'ces derniers avaient perdu le droit d'invoquer à leur profit ces canons de l'Église qu'ils avaient si bien foulés aux pieds lorsqu'ils gênaient leur ambition !

Le comité ecclésiastique dut reconnaître tout de suite, à des indices bien plus alarmants encore, que son Église bâtarde n'était pas née viable, et que sous la pression des voltairiens elle allait devenir tout simplement une secte protestante, en supposant qu'ils voulussent bien consentir a ne pas l'abolir immédiatement. Ceux qui avaient proposé d'en finir avec le célibat ecclésiastique avaient été fort mal accueillis par l'Assemblée , parce qu'elle espérait faire accepter la constitution civile par les catholiques, en endormant leur attention et leur vigilance ; et rien ne dérangeait davantîige cet habile calcul que des motions de ce fçenre : autant aurait valu proposer tout crûment d'adopter le protestantisme comme religion d'État. L'Assemblée témoigna beaucoup de mauvaise humeur contre les maladroits qui mettaient ainsi les pieds dans le plat, mais ces doctrines n'en firent pas moins leur chemin dans le parti révolutionnaire. Des moines qui avaient complètement jeté le froc aux orties, de mauvais prêtres fatigués de leur état et déçus dans leurs ambitions, comprirent bientôt en voyant les idées révolutionnaires remporter tous les jours de nouvelles victoires, que le moment était proche où la révolution jetterait toute hypocrisie de côté et ferait ouvertement la guerre au célibat ecclésiastique. Jl y en eut un à Paris qui, plus impatient et plus audacieux que les autres, n'attendit même pas la réunion de l'Assemblée législative, et pensa que la Constituante vieillie et dépopularisée n'oserait pas se montrer conséquente avec elle-même, et tolérerait un acte qui devait pourtant justifier les sinistres prédictions des réfrac taires.

Le 10 août 1791 le comité ecclésiastique reçut la lettre suivante de l'îibbé Brugière, curé constitutionnel de Saint-Paul :

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« Messieurs, un prêtre veut se marier, et vient de me porter ses bans à publier : il ne prend point la qualité de prêtre dans ses bans. Le cas est nouveau : la loi n'est pas en vigueur, quel parti prendre ? Bm-je publier les batis ? après la publication, dois-je procéder à la célébration du mariage? Je sais qu'à la puissance civile seule appartient d'établir des empêchements dirimants, mais la loi qui jusqu'ici a mis au nombre de ces empêchements les vœux de religion et le sacerdoce doit-elle être censée abrogée par la Charte constituante qui n'est pas encore publiée? Je vous prie, messieurs, de vouloir me guider dans le cas présent ; j'ai fait avertir M. l'évêque métropolitain que le prêtre en question doit se présenter à son secrétariat pour y obtenir dispense de deux bans. Il m'a fait dire qu'il était dans la disposition de la refuser. J'ai la confiance que vous voudrez bien m'honorer d'un mot de réponse. Je suis avec respect, etc. »

Cette lettre montre bien ce que valait la meilleure partie du clergé constitutionnel , à laquelle Tabbé Brugière appartenait pourtant. Quelle absence complète de dignité et de courage! Ce curé, qui au fond est hostile au mariage des prêtres, qui le combattra plus tard dans ses écrits, demande piteusement à des députés laïques pour la plupart s'il doit procéder à la célébration d'un tel mariage, et semble parfaitement résigné à courber la tête et à se rendre complice du sacrilège, s'ils ne paraissent pas disposés à le soutenir. Nous n'insistons pas sur la doctrine qu'il soutient dans cette^ lettre, pour se faire pardonner sa velléité de résistance à force de bassesse et de servilité , dans le cas où le comité se montrerait favorable au mariage du prêtre : un tel sujet nous entraînerait trop loin. C'est la lettre d'un esclave de l'État qui a aliéné sa liberté, sa conscience, la dignité de son sacerdoce pour un traitement. Il soumet sa conduite à un comité, laïque par sa constitution et par la majorité de ses membres, et pourtant, à la honte de l'Église constitutionnelle , l'antique discipline sera encore mieux sauvegardée par ce comité que par le vil complaisant du peuple qui trône à l'archevêché. Gobel parait être, il est vrai, «dans la disposition » d'accomplir un devoir si clairement tracé ; mais le curé n'a aucune confiance ; il sait qu'une recommandation du club des Jacobins fera bien vite capituler son prétendu évêque, qu'il n'y a pas de bassesse dont il ne soit capable, et il regarde le comité ecclésiastique comme pouvant seul ramener ce misérable poltron à l'observation de ses plus simples devoirs I

En effet, le comité ecclésiastique sur certaines questions s'inquiétait plus des véritables règles de TÉglise que le clergé constitutionnel. Il s'occupa immédiatement de cette grave affaire. Nous reproduisons la minute de sa délibération, qui est inscrite sur la lettre môme du curé :

<c M. le cure de Saint-Paul a le droit et le devoir de refuser son ministère pour le mariage dont il s'agit :

« \^ L'acte constitutionnel dont on argumente n'est pas achevé ni publié ;

« 2® Il n'y a qu'une loi qui puisse déclarer et appliquer le principe décrété pour être constitutionnel. Dans sa généralité, il se peut qu'il autorise le divorce et la polygamie. Il n'est rien moins que certain que le divorce et la polygamie soient jamais autorisés en France. Enfin la loi qui rend indivisibles le sacrement et le contrat de mariage pour le catholique est incompatible avec le mariage des prêtres et n'est pas abolie.

« Au comité ecclésiastique, le 12 août 1701. Lanjuinais, président; Despatys, secrétaire. »

Cette décision est sans doute très-incomplétement motivée , mais elle est en réalité cent fois plus sacerdotale que la lettre de Tabbé Brugière. Du moins, Lanjuinais, Despatys et G'*" rappellent ce prôtre à ses devoirs, et défendent la véritable discipline, tandis que le curé de Saint-Paul, à deux genoux, balance l'encensoir devant le pouvoir civil, se déclare prêt, au premier signe, à faire tout ce qu'il voudra, et lui dit à peu près l'équivîdent de cette fameuse phrase qu'un révolutionnaire laïque devait prononcer devant l'Assemblée législative : a La loi est mon Dieu, je n'en connais pas d'autre I o

Nous n'avons pu découvrir d'autres documents sur la suite de cette curieuse affaire. Il est probable que ce prêtre attendit l'Assemblée législative pour mettre son projet à exécution. On voit par les termes mômes de sa décision que le comité ecclésiastique se faisait de singulières illusions. Il mettait s jr le même rang le divorce et la polygamie (1), et doutait que le divorce fût jamais autorisé en France ; et pourtant ceux qui voulaient en jouir n'avaient plus qu'une année à attendre. La

(1) Ces homines de 89, s^ils revenaient parmi noua , paraîtraient bien arriérés k DOS hommes de progrès !

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petite coterie janséniste, qui avait obtenu d'abord une certaine importance au sein de l'Assemblée , allait être complètement engloutie avec ses œuvres par le flot révolutionnaire. Du reste les modérés de la secte philosophique étaient déjà très-fatigués des jansénistes et de leurs prétentions, et quand bien même la révolution politique aurait marché beaucoup moins vite , l'Église constitutionnelle n'en aurait pas moins subi de graves altérations sous l'influence des idées philosophiques , et le divorce et le mariage des prêtres auraient toujours été décrétés.

Les autorités civiles montraient le plus grand zèle pour l'Église constitutionnelle : elles réduisaient les prêti-es fidèles à officier dans des lieux écartés, elles violaient le secret des correspondances, procédaient à des arrestations illégales, laissaient les jacobins outrager indignement les non-conformistes et fouetter les femmes en public^ et demandaient instamment à rAssemblée d'interner et de déporter tous les réfractaires. Des soldats de Gromwell n'auraient pu montrer pour leur Église et contre le papisme un zèle plus ardent et plus brutal. Et pourtant ces fonctionnaires méprisaient cette Église constitutionnelle, pour laquelle ils laissaient sciemment commettre ou commettaient eux-mêmes tant d'illégalités et d'infamies. Ces administrateurs étaient en général, ou des sceptiques, ou des ennemis jurés de toute religion révélée. Les sceptiques laissaient faire l'Assemblée et exécutaient ses décrets sans trop d'enthousiasme ; l'Église constitutionnelle leur était bien indifférente, mais tout le parti révolutionnaire en était entiché, et ils n'avaient garde de se brouiller avec leurs alliés pour un aussi mince sujet que la persécution et les souffrances des croyants. Les philosophes exaltés désiraient ardemment écraser l'infâme ; ils trouvaient qu'on avait conservé dans l'Église constitutionnelle beaucoup trop de catholicisme et de superstitions romaines , mais enfin elle leur fournissait l'occasion de déblatérer avec fureur contre le pape, de persécuter le clergé catholique et les croyants , et de les dénoncer aux violences populaires. Voilà ce qu'ils aimaient et tout ce qu'ils aimaient dans l'Église constitutionnelle; s'ils venaient parfois dans ses temples, c'était pour y faire contre les non-conformistes le métier d'insulteur et de délateur, mais ils avaient le plus profond mépris pour elle et pour ses ministres, dont ils appréciaient bien la servilité intéressée. Cependant c'était encore trop pour eux qu'il y eût

en France des églises où Ton pût encore invoquer Jésus-Christ, où un clergé avili, mais se prétendant encore catholique, fût libre d'officier suivant les anciens usages du catholicisme. Aux yeux de ce parti très-nombreux et Irès-puissant, l'Église constitutionnelle n'était bonne qu'à diviser les catholiques, et à fournir aux philosophes l'occasion d'en écraser tout d'abord la partie la plus attachée à sa religion. On viendrait ensuite très-aisément à bout du reste. Ce qu'ils voulaient avant tout c'était abolir complètement le culte comme une honteuse superstition , et contraindre ses ministres à s'incliner bassement devant l'arrêt de mort prononcé par la philosophie contre la religion.

Parce que les apostasies , les déprêtrisatiom eurent lieu en pleine terreur^ il ne faut pas croire qu'elles aient été uniquement du goût des terroristes. Il y eut sous l'Assemblée législative des mariages publics de prêtres tout aussi scandaleux. Les Terroristes, en exigeant les apostasies, la remise des lettres de prêtrise , en dévastant et profanant les églises , ne firent qu'accomphr les vœux de certains philosophes qui en politique appartenaient au parti girondin, ou même au parti constituant. 8ans doute ces derniers ne s'y seraient pas pris tout à fait de la même façon, mais si le pouvoir était resté entre leurs mains, ils auraient tenté comme les jacobins d'anéantir l'Église en la déshonorant ; on le vit bien dans la suite à leur tendresse pour les défroqués et les apostats, et à leur haine pour la liberté religieuse pendant le directoire. Aujourd'hui encore , combien d'hommes , sans professer des opinions politiques extrêmement avancées, partagent complètement les passions antireligieuses des révolutionnaires les plus ardents, et les favorisent de tout leur pouvoir!

Les voltairiens de cette espèce, et les futurs iconoclastes qui siégeaient dans les municipalités et dans les conseils , toutes les fois qu'il ne s'agissait plus de persécuter les catholiques, traitaient les prêtres constitutionnels avec le plus grand mépris. N'ayant pour eux ni respect ni estime, ils les regardaient comme d'infimes agents , dont il serait désirable de se débarrasser le plus tôt possible, et ils le leur faisaient rudement sentir. Les sceptiques de leur côté n'étaient nullement disposés à se faire contre les philosophes les défenseurs du clergé constitutionnel. De bonne heure l'abbé Grégoire, avec son amertume ordinaire , s'était plaint à l'Assemblée du mépris que

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certains municipaux témoignaient publiquement contre leclergé ; leur insolence ne fit qu'augmenter et, malgré leurs complaisances les prêtres constitutionnels durent subir de la part des autorités les plus vifs désagréments pour un sujet de la plus haute importance. Ce traitement pour lequel ils avaient tout sacrifié leur causait souvent de grandes tribulations; on tardait beaucoup à le leur payer, et ils recevaient souvent des avanies à la place. Bien que la constitution civile eût dit que leur traitement serait payé en argent , dans beaucoup de localités on ne voulait le payer qu'en assignats : ils se plaignaient amèrement au comité ecclésiastique, mais il ne pouvait arrêter le mauvais vouloir des administrateurs; d'ailleurs on manquait d'argent; c'était déjà le cri général en 1790 et 1791.

Pour donner une idée exacte de cette situation, nous citerons quelques fragments d'une lettre de deux prêtres constitutionnels (1) qui se plaignent de n'être pas payés de leurs traitements. Ils dénoncent au comité le désaccord qui existe entre le district et le département, ces deux puissances ; et ajoutent :

« Nous nous sommes servis, messieurs^ en parlant du département et du district ^ du mot de puissances, nous avons oublié Tépithète de despotiques. En effet dans l'ancien régime le roi lui-même aurait sans doute traité ses sujets avec plus de douceur et d'honnêteté que ne font les administrateurs à Tégard des ecclésiastiques. Nous allons pour toucher un traitement nécessaire à notre subsistance , et nous sortons de leur salle toujours payés de mauvaises raisons^ souvent traités avec hauteur, mais l'ordonnance de notre payement en autre monnaie n'est jamais arrivée du département. »

« A Dieu ne plaise, messieurs, que nous accusions de nonchalance les mêmes administrateurs lorsqu'il est question d'exécuter des décrets qui peuvent tendre à nous faire de la peine... »

Cette réclamation fut renvoyée au ministère de l'intérieur ; il est permis de douter que ce renvoi ait été de quelque utilité aux plaignants.

L'Assemblée reçut bien d'autres doléances. Ainsi donc les prêtres constitutionnels, après avoir fait une longue course par de mauvais chemins, étaient souvent payés par les auto-

(1) Goyard, Ticaire de Saint Pierre de Montluçon (Allier); Valigny, vicaire deNérit(août 1791).

rites en impertinences et en monnaie de singe, et obligés de revenir du chef-lieu de district, la bourse vide, et très-inquiets de l'avenir. Par crainte de la pauvreté et des rigueurs du pouvoir, ils avaient composé avec leurs consciences ; ils se voyaient réduits à maudire ceux à qui ils s'étaient livrés. Pour beaucoup d'entre eux la parole du livre saint se réalisait déjà ; le bûton sur lequel ils s'étaient appuyés était devenu un javelot pour les percer.

Les évoques et les prêtres constitutionnels avaient cru que leurs complaisances et leurs flagorneries leur permettraient de se substituer purement et simplement à leurs anciens pasteurs. Mais les administrateurs soutenaient qu'une Église créée et dotée par l'État devait lui soumettre ses moindres affaires : ils exerçaient sur elle la surveillance la plus tracassière, et voulaient régler des questions de sacristie. Nogaret, intrus de la Lozère, se plaignait amèrement au comité ecclésiastique des ennuis que les autorités civiles ne cessaient de lui susciter. Le directoire de Mende voulait payer trop bon marché , et en trop petit nombre les employés de sa cathédrale , et les choisir.

(c Je me crois d'autant plus autorisé à faire ces nominations^ écrivait-il , que les décrets me permettant de nommer mes vicaires me permettront sans doute aussi de nommer mes bedeaux et autres officiers de chœur. Autrement il me serait impossible que je répondisse de tous les objets de l'église (montant à plus de 80,000 livres ) et dont on m'a fait donner un chargement exprès, si je n'étais pas assuré de la fidélité de tous ceux qui pourraient en avoir quelque maniement. »

Les autorités civiles voulaient nommer les moindres bedeaux ; et le clergé constitutionnel était bien obligé de leur témoigner la plus grande déférence : car il n'y aurait eu absolument personne dans la plupart de ses temples, sans les vexations qu'elles infligeaient aux orthodoxes. Une partie des jansénistes soutenait l'Église nouvelle , mais elle n'avait en eux qu'un petit groupe d'adhérents qui existaient seulement dans certaines localités. Dans quelques grandes villes, le peuple, par ignorance et par préjugés politiques, continuait à fréquenter les églises devenues constitutionnelles, mais grâce aux efforts persévérants des orthodoxes le nombre des dupes allait toujours en dimi-

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nuant. Les acquéreurs de biens nationaux soutenaient énergiquementrÉglise officielle; les révolutionnaires leur répétaient sans cesse que si la religion n'était pas asservie à l'État, ils perdraient leurs acquisitions; aussi se montraient- ils très-zélés pour la nouvelle Église et très- prompts à insulter les non-conformistes'; il y en avait même qui, désolés de la solitude des églises de l'État, faisaient un violent effort sur eux-mêmes, et venaient faire nombre aux offices constitutionnels, dans l'intérêt de leurs acquisitions , et pour y adorer en réalité le dieu Plutus. Ces libres penseurs se disaient qu'après tout les marchés qu'ils avaient faits valaient bien une messe , et même les vêpres en plus !

Dans les villages où un curé estimé de ses paroissiens avait prêté serment par jansénisme ou par peur, la population continuait souvent les premiers jours à fréquenter l'église comme par le passé. Mais en Bretagne, en Flandre, en Alsace, dans certains pays du midi, les jureurs se voyaient presque toujours, immédiatement abandonnés de leurs paroissieas. Dans les provinces où le zèle religieux était moins vif, et où les paysans n'appréciaient pas aussi bien la portée des innovations de l'Assemblée , chaque paroisse suivait tout d'abord l'impulsion que son curé lui avait donnée ; mais bientôt , grâce aux courageuses prédications des non-conformistes, la lumière se faisait dans les esprits. Les nombreux curés qui se rétractaient le faisaient presque toujours en chaire , et développaient leurs motifs aux paroissiens qu'ils avaient d'abord induits en erreur. Au bout de quelques mois la situation devint très-claire. Dans les villes les églises constitutionnelles étaient désertes ; les cacatholiques instruits les fuyaient. On y rencontrait seulement un petit nombre de gens du peuple mal éclairés sur les principes du catholicisme, et quelques personnes intimidées par les menaces des jacobins et la vue des odieux traitements infligés aux non-conformistes.

Dans les campagnes le nombre de ceux qui suivaient les prêtres constitutionnels variait beaucoup suivant les localités , mais les neuf dixièmes de ceux qui figuraient à leurs offices y avaient été conduits par la routine, l'ignorance, ou la peur des bandes de clubisles que les villes lançaient sur les villageois afin de les maintenir dans le schisme ; expéditions toujours funestes à leurs provisions et h leurs poulaillers, souvent

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même à leurs bestiaux. Le parti révolutionnaire, au début, avait excité les paysans à piller les châteaux ; depuis qu'ils n'écoutaient plus ses leçons il se vengeait d'eux en les pillant à leur tour.

La situation des évéques constitutionnels était encore plus étrange que celle des curés. Il était impossible d'être de fait moins évoque qu'un évoque constitutionnel. Sans doute le jour de son installation^ les autorités, la ligne, la garde nationale, les clubs le recevaient en grande cérémonie , et lui annonçaient dans de longs discours qu'ils étaient fermement décidés à maltraiter quiconque refuserait de reconnaître sa juridiction. Sans doute plusieurs corps de musique jouaient . « Ça ira » en son honneur ; mais dans ces réceptions si pompeuses il n'y avait rien que de politique et d'officiel; on recevait un haut fonctionnaire qui se trouvait porter la mitre, et voilà tout! On n'applaudissait point l'évoque, mais celui qui devait persécuter les catholiques , ou tout au moins fournir à leurs ennemis l'occasion de les persécuter.

On a bien souvent reproché au clergé de l'ancien régime d'avoir été trop intimement associé avec le pouvoir civil, d'avoir plus compté sur son influence politique et sur l'appui du bras séculier que sur la force de la religion. L'épiscopat et le clergé constitutionnels méritent ce reproche bien plus encore , car ils n'existaient absolument que par le pouvoir civil. Celte Église , fondée par la révolution, composée d'admirateurs de la révolution, était aussi servile que l'Église russe; mais pour la récompenser, le pouvoir civil la soutenait avec une brutalité et une violence tout à fait russes. Le clergé constitutionnel, abandonné et méprisé dans les villes, recourait continuellement à la force pour se maintenir dans les églises et les presbytères qu'il avait usurpés. Partout ses membres les plus estimés se retiraient, et il fallait les remplacer par des moines défroqués , par des aventuriers, et des {îrétres improvisés en quelques semaines. Il avait toujours compté mener une vie bien douce et bien tranquille, et il se trouvait pris dans un réseau d'inextricables difficultés. Ses amis avaient beau faire, il sentait bien que le terrain pourrait tout à coup s'effondrer sous ses pieds. S'il devenait de plus en plus évident que le schisme constitutionnel était repoussé par la grande majorité des catholiques , il était à craindre que la révolution ne se fatiguftt de subventionner

l'éguse constitutionnelle. 361

une institution qui ne servait qu'à lui créer des ennemis. Si la protection de TÉtat lui faisait défaut, le clergé constitutionnel, qui ne vivait que par elle , n'avait quelques sectateurs que par elle, était complètement perdu. Cette perspective l'épouvantait ; aussi était-il animé d'une fureur sans pareille contre les non- conformistes, dont l'opposition persévérante déconcertait tous ses plans et devait bientôt entraîner pour lui les plus désastreuses conséquences. Les comités de l'Assemblée recevaient continuellement du clergé constitutionnel les dénonciations les plus odieuses (1) et Iqs plus étranges contre le clergé catholique. Il y en a qui sont vraiment risibles (2).

Mais les prêtres fidèles n'étaient pas seulement dénoncés aux autorités de toute espèce comme de vils conspirateurs. Dans les chaires constitutionnelles on appelait constamment sur leur tête les fureurs populaires : les jureursles traitaient de lâches déserteurs, de prévaricateurs, de ministres criminels, de conspirateurs sanguinaires, etc. , etc. Les orthodoxes, seser\'antdu langage traditionnel de l'Église, déclaraient que les constitutionnels n'étaient point des pasteurs, mais des loups entrés dans la bergerie. Les constitutionnels en jetaient les hauts cris. Nier la validité de leurs pouvoirs était un crime affreux, qui méritait les injures les plus atroces , sans compter les rigueurs de l'autorité ; et ils osaient prêcher que les non-conformistes excitaient les populations contre eux et étaient altérés de leur sang. Cette dernière

(1) Des jureurs de Brioude écrivaient à Voidel, président du comité des recherches... « Vous aboyez, vous jappez toujours contre l^lise et tous ne mordez jamais. » Ils lui déclaraient qu'il fallait absolument agir avec une grande rigueur et qu'en attendant ils étaient traités de schismatiques et d'apostats. « Il faut, disaient-ils, un décret nouveau, ou pour nous décharger de nos serments , ou pour assermenter ceux qui l'ont refusé on mal porté. » Sans cela , le mépris qu'on leur témoignait partout leur ferait quitter l'Église constitutionnelle.

(2) Le prêtre Gibergue, maire de Saint-Floret (Puy-de-Dôme), depuis conyentionnel et régicide, écrivait au comité ecclésiastique qu'au moment du serment il était question d'enlever le roi, et que les ecclésiastiques faisaient faire des habits de kalmouck vert.

Les révolutionnaires laïques inondaient aussi les comités de stnpides dénonciations. Un homme de loi de Saint-Marcellin (Isère) se plaignait au comité des reclierches en mai 1791 des difficultés que rencontrait l'Église constitutionnelle dans son département, et prétendait que les prêtres réfractaires donnaient l'absolution pour les péchés à commettre^ cinq^ six et même sept ans (Tavance.

302 CONSnTUTION CIYILE DU CLERGÉ.

accusation était banale en 1791, et les fouettcurs de femmes et les gens qui criaient constamment a à la lanterne » contre les réfractaires , aimaient à la répéter avec une pieuse indignation. Les catholiques relevèrent vivement ces dénonciations ; un prêtre de Besançon, dans un écrit qui eut beaucoup de succès, leur répondît ainsi :

« Si nous disons que vous êtes des intrus^ des^schlsmatiques^ de sacrilèges profanateurs comme nous l'enseigné l'Église^ que peut-il en résulter de fâcheux pour vous? Qae pouvez-vous craindre? Vous avez la force en main. Toutes les baïonnettes ne sont-elles pas à vos ordres, puisque tous les jours vous en faites usage pour établir vos ministres, pour forcer de timides chrétiens à assister à vos offices, pour fermer les églises catholiques, etc. Mais vous, monsieur, a quoi nous exposez- vous en nous représentant comme vous le faites? A être égorgés, massacrés, ou au moins à fuir et à mourir de faim? Quelles armes avons-nous pour nous défendre ? Point d'autres que la prière et les larmes. Nous paillerons, il est vrai ; nous ne cesserons d'exhorter les fidèles, à l'exemple de l'Apôtre, à n'avoir aucun commerce spirituel avec vous , mais en môme temps nous leur recommanderons de prier pour vous afin que le Seigneur daigne vous éclairer et vous toucher... » (1)

La chaire constitutionnelle rivalisait avec les clubs de violences contre les catholiques. C'était d'ailleurs pour le clergé schismatique un moyen de se populariser, et d'attirer dans ses églises des auditeurs qui ne se seraient certainement pas dérangés pour une instruction sur le dogme ou sur la morale. Grâce aux excitations combinées des clubistes et des jureurs, les révolutionnaires en vinrent bientôt à l'exécution de leurs menaces. A La Rochelle ils firent une expédition contre les catholiques; après avoir entendu un sermon frénétique à l'Église constitutionnelle, ils se ruèrent sur des non-conformistes, les foulèrent aux pieds, fustigèrent des femmes, puis envahirent les couvents , et firent subir les mêmes traitements aux religieuses. Nous avons déjà raconté les lâches excès qu'ils avaient commis en a\ril 1791 contre les Qpuvents de Paris et contre les catholiques qui voulaient entendre la messe aux Théatins. Dans beaucoup de villes, les révolutionnaires s'adonnèrent à ce genre de persécution qui leur permettait de satis-

(l)Sauzayi tome I, p. 325.

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faire leurs instincts à la fois brutaux et lubriques. Ils préludaient ainsi à leurs futurs exploits des journées de septembre, oii^ le meurtre devait être souvent accompagné de viol. Ces fustigations n'ont pas eu lieu seulement dans quelques grandes villes ; elles ont souillé un assez grand nombre de localités pour qu'on ait le droit d'en faire retomber l'ignominie sur tout le parti révolutionnaire avancé. Au Mans et à Lyon notamment , il y eut des femmes qui en moururent de saisissement et de honte (1).

A Bordeaux deux sœurs de charité qui refusaient d'embrasser le schisme furent plongées dans l'eau à plusieurs reprises , et retirées à demi mortes. On leur demanda de nommer les auteurs de ces violences, a Monsieur, dit l'une d'elles, je ne serai jamais la délatrice de gens à qui j'ai voué mon existence et mes soins; je ne cesserai, pas même dans cette circonstance, d'être sœur de la charité , comme j'en suis la martyre. »

Dans certaines villes, comme Ntmes, Montpellier, Marseille , les verges se changèrent en nerfs de bœuf , il s'établit des compagnies qui s'intitulaient du pouvoir exécutif, et dont l'occupation était de frapper rudement avec ces nerfs de bœuf et les prêtres et les laïques non-conformistes. On en vint à couper les oreilles aux réfractaires 1

Dans d'autres localités, les révolutionnaires se montrèrent plus modérés, et se contentèrent de couper les cheveux aux non-conformistes des deux sexes.

Ces ignobles traitements étaient infligés à ceux qui ne voulaient pas assister à la messe des intrus. Des hommes qui devaient deux ans plus tard saccager les églises constitutionnelles et y commettre les profanations les plus dégoûtantes, venaient relancer chez elles les personnes qui ne voulaient pas aller à la messe des schismatiques. Ils avaient grand soin de s'adresser à des individus faibles et timides, à des infirmes, à des vieillards. Ils venaient bravement dix , quinze , vingt, le sabre nu à la main, le blasphème à la bouche , se ruer sur un être incapable de résistance, et le soumettaient à toutes sortes d'avanies, s'il refusait de commettre un acte contraire à sa croyance. Ces misérables étaient extrêmement ingénieux à tourmenter leurs victimes : ils les faisaient monter à reculons sur des boucs ou sur des ânes en

(1) Voir Barruel pour le délail des avanies qu'on infligeait alors aux catholiques.

leur mettant la queue entre les mains en guise de bride (t), et les aceprapagnaient en les huant et en excitant partout la canaille à se joindre à eux. ils avaient grand soin de promener longtemps leurs victimes et de leur faire faire de longs circuits pour prolonger leur supplice. Si l'on refusait de monter sur l'âne on était tout au moins roué de coups et en danger d'être lanterné. A Verton le curé constitutionnel fut condamné à des dommages-intérêts assez considérables envers une femme que ses adhérents avaient blessée grièvement en voulant la contraindre à monter sur l'âne. A Niort une femme enceinte mourut de la même façon, mais le curé constitutionnel échappa à toute poursuite. Ces violences étaient presque toujours impunies; il fallait être bien déterminé à tout braver et bien certain de l'honnêteté et du courage des juges pour porter plainte. Un pays civilisé peut très-bien être opprimé par une faction turbulente sans que les tribunaux cessent de siéger : seulement le parti dominant prend ses précautions pour rendre leur accès à peu près impossible à ses victimes, et les enïpéche de porter plainte en leur faisant appréhender des violences encore plus graves : les jacobins de 1791 étaient déjà passés maîtres dans cet art-là. Porter plainte en pareille circonstance , c'était s'exposer à être pillé, maltraité, incendié , à se voir tout à coup jeter en prison, pour une prétendue conspiration. Le bruit de tous ces excès pénétrait dans les compagnes les plus reculées; parfois les paysans en étaient intimidés ; dans la crainte d'être maltraités, pillés, et privés ensuite de tout secours religieux quelconque, ils se soumettaient au schisme pour quelque temps ; mais parfois aussi ils en étaient exaspérés, perdaient toute patience , et se promettaient bien de ne pas se laisser ainsi maltraiter par tous ces matamores. De là des rixes nombreuses qui faisaient pousser des cris de rage aux clubistes, car ces hommes si prompts à brandir leurs sabres, à crier : A la lanterne I et à réaliser leurs plus horribles menaces quand ils étaient en nombre , ne crai-

(1) Le célèbre cardinal ConsaM fut condamné i>ar les consuls de la république romaine , imitateurs senriles des jacobins de Paris, è être tratné sur un Ane par les rues de la ville au milieu des sbires , et à recevoir des coups de lanière pendant le trajet. On louait des fenêtres pour voir ce spectacle, les jacobins et les femmes des consuls s'en faisaient une fête ; il fut obligé pour s'y soustraire d'invoquer un arrêté du Directoire français qui le déportait. On voit que la révolution avait répandu au loin ce genre d'avanie.

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gnaient rien tant que de lutter contre des hommes résolus , et (riaient à l'assassin pour une bourrade reçue au milieu de leurs méfaits!

Les révolutionnaires ne se contentaient pas d'imposer la messe constitutionnelle et d'infliger d'horribles avanies aux récalcitrants : ils guettaient encore soigneusement les catholiques^ afin de les obliger^ dans certaines circonstances solennelles, à faire adhésion au schisme. Ils voulaient les contraindre à faire baptiser leurs enfants nouveaux-nés par le prêtre constitutionnel. On vit des officiers municipaux arracher ces enfants des mains de leurs parents pour les porter à l'intrus. Dans certaines localités toute famille chrétienne en était réduite, pour éviter un pareil malheur, à dissimuler l'accouchement ; mais des clubistes désœuvrés, uniquement occupés à persécuter les honnêtes gens, faisaient sentinelle , épiaient soigneusement le moindre mouvement dans la maison où l'on présumait qu'un accouchement allait avoir lieu , et couraient en prévenir le curé constitutionnel et les officiers municipaux. Il y eut des femmes qui pour déjouer cet espionnage allèrent accoucher loin de leur domicile. Les parents qui refusaient de laisser baptiser leurs enfants par des intrus étaient aussi promenés sur des ânes. On aurait évité ces déplorables scènes si on avait permis aux non-conformistes de faire civilement constater les naissances , les mariages el les décès par des officiers publics, autres que les prêtres constitutionnels. Nous avons déjà vu que l'assemblée , dans le seul but de lasser la patience des non-conformistes, n'avait pas voulu les débarrasser de ces horribles vexations et avait différé l'examen de cette question .

Les enterrements plus encore que les baptêmes étaient pour les catholiques un sujet de persécution. Ils occasionnaient souvent les scènes les plus scandaleuses. Les familles catholiques refusaient de porter leurs morts à l'église constitutionnelle ; les révolutionnaires venaient de force les enlever, et n'y réussissaient souvent qu'après une lutte acharnée. On vit des cercueils ainsi enlevés, puis repris encore jusqu'à ce qu'ils fussent brisés I Les parents et les amis du mort étaient insultés et maltraités, et le mort lui-même arraché quelquefois de sa bière mise en morceaux au milieu d'une horrible lutte , recevait les plus indignes outrages I

Les révolutionnaires ne cessaient de crier que les non-confor-

mistes divisaient les familles; on retrouve cette accusation dans toutes les demandes que les administrations et les clubs adressèrent à l'Assemblée afm d'obtenir l'internement ou la déportation des réfractaires, et l'interdiction absolue du culte catholique. S'ils employaient les moyens les plus odieux pour faire aller les non- conformistes à la messe constitutionnelle, dans leurs propres familles ils exerçaient la plus effroyable tyrannie religieuse , et faisaient les plus épouvantables menaces à leurs femmes et à leurs enfants, lorsqu'ils hésitaient à régler leurs consciences sur les décrets de l'Assemblée.

Dans une information faite contre l'abbé Jourdan, curé rétracté de Rougiers (Var), qui exerçait toujours le culte quoique remplacé, information qui se trouve aux archives du comité des rapports, un nommé Jean-Honoré Long, ménager, attesta a que comme les enfants de lui déposant et sa femme ne voulaient pas aller à la messe du nouveau curé, lui déposant prit son fusily et les avait menacés de les tuet*, et les avait obligés d'aller à cette messe 1». Voilà comment se faisait la propagande constitutionnelle. Et ces hommes, nous ne saurions trop le répéter, devaient dans très-peu de temps profaner les temples du culte officiel!

Les autorités cherchaient bien rarement à protéger les nonconformistes. Les révolutionnaires modérés croyaient pour la plupart apaiser le Cerbère révolutionnaire en lui laissant dévorer le clergé et le peuple catholique tout à son aise. Souvent même les administrations excitaient les jacobins à commettre toutes ces violences, et en prenaient l'initiative. Elles foulaient aux pieds la liberté de la presse quand les catholiques tentaient de s'en servir; elles les persécutaient pour avoir fait de la polémique sur l'Église constitutionnelle , et dans leurs proclamations affichées elles reproduisaient trop souvent, les dénonciations et les invectives que les clubistes et les journalistes jacobins vomissaient contre les non-conformistes. Leurs discours comme leurs écrits semblaient faits tout exprès pour pousser le peuple aux plus horribles excès (i).

(1) Briot, jeone avocat de Be»iDçon, nommé professeur de rhétorique au collège de cette Tille, et l*orateur réputé le plus éloquent du parti révolutionnaire en Fi anclie-Coroté, déclamait ainsi contre le clergé : « Et tous, traîtres» qui voudriez favoriser les triomphes du despoti!im<^ contre la liberté « tremblez. Les yeux de la défiance et du soupçon sont ouverts sur tous ; le bras de la Tcngeance et de la fureur est levé sur tos tètes : le premier mouve-

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