‹ Histoire de la constitution civile du clergé (1790-1801) (volume 5)Chapitre 10 sur 27 · L £GLI8E CONSTITUTIONNELLE · texte numérisé non relu

L £GLI8E CONSTITUTIONNELLE

par des réfractaires qui étaient censés de par la constitution

<civile fonctionnaires publics, et à qui il était interdit sous

peine de la dégradation civique de publier au prône les brefs

qui la condamnaient. Cette singulière situation amenait Jdes

conflits continuels; mais l'Assemblée avait jugé' qu'il [valait

mieux permettre aux réfractaires de continuer leurs fonctions,

de peur que l'exercice du culte ne fût suspendu dans une foule

de paroisses à cause de la difficulté des remplacements, et elle

était persuadée qu'il en serait résulté une insurrection générale

dans les campagnes. Il est impossible de se faire une idée

exacte de la passion qui fut mise de part et d'autre dans ces

conflits. Tantôt une municipalité révolutionnaire dénonçait le

curé orthodoxe et excitait contre lui les mauvais sujets du pays.

Tantôt au contraire une municipalité catholique prenait fait et

cause pour son curé, et entrait en lutte avec le district. Chaque

paroisse se divisait en deux camps; les moins forts appelaient

du secours du dehors; tout ce monde s'injuriait, se dénonçait

avec fureur, et finissait souvent par en venir aux coups.

Alors on envoyait de la ville voisine 'des détachements de

gardes nationaux, de volontaires qui, sous prétexte de remettre

la paix , venaient maltraiter les catholiques , et trop souvent

piller le paysan.

Dans la plupart des districts on procéda à une élection de curés après l'épreuve du serment. Mais il fallut bientôt en renommer d'autres; plusieurs jureurs s'étaient rétractés; on avait découvertque des municipalités désireuses de garder leurs curés avaient tout simplement supprimé dans leurs procès-verbaux les restrictions qu'ils avaient faites, enfin plusieurs ecclé* siastiques, après avoir prêté serment, avaient refusé de reconnaître l'évéque constitutionnel. On savait du reste dans le camp de la révolution que les dispositions de beaucoup de jureurs étaient douteuses. Le refus de lire en chaire le mandement de l'intrus fut interprété comme une rétractation, et c'en était une en réalité , car les curés déclaraient ainsi que leur serment avait été exclusivement politique. L'Église constitutionnelle subit à cette occasion des pertes nombreuses, qu'il ne lui fut pas possible de réparer dans beaucoup de districts , caries sujets manquaient, et les autorités ne voulaient pas en dérangeant sans cesse les électeurs, les dégoûter de l'Églisii constitutionnelle et de ses élections. Aussi beaucoup^ de curés

340 co5snTcno5 otilb du cixige.

rétraclés con^nvrent-ik très-IiMigtemps leurs fonctions. Ces élections de curés présentaient on pitoyable spectacle : soixante ou quatre-vin^s électeurs du district étaient réunis pour donner des pasteurs à trente ou quarante paroisses. On en a vu nommer à soixante-dix et même à quatre-vingts cures à b foi-. Ces électeurs ne pouvaient connaître ni les besoins de toutes ces paroisses, ni les ecclésiastiques qui méritaient d'y t^tre envoyés. En réalité les choix étaient faits, soit par radminislration du district, soit par les clubistes de l'endroit. Un électeur lançait un nom pour une paroisse, les autres n'avaient à peu près rien-à dire et désiraient avant tout en finir le plus tùt possible. Que pouvaient-ils objecter lorsqu'il fallait pourvoira tant de cures? ils ne c/)nnai5saient pas les sujets présentés, et ne pouvaient en présenter d'autres à leur place. D'ailleurs il fallait bien se contenter de ce qu'on trouvait ; les sujets étaient rares, et ce n'était pas le moment de se montrer difficile; les administrations désiraient placer à tout prix un prêtre constitutionnel quelconque dans chaque paroisse; tant pis pour les fidèles s'il était incapable ou indigne, mais du moins la révolution était satisfaite, «es décrfîls étaient exécutés. Les procès-verbaux de ces réunion;: électrirales sont curieux à consulter. Naturellement on nommait curés les vicaires qui avaient prêté serment, mais le plus souvent ils n'étaient pas assez nombreux pour remplir les vides, alors on nommait qui l'on pouvait , des prêtres sans fonctions HU moment de la constitution civile, des professeurs, des ex-chanoines ou chapelains , des prêtres désignés seulement comme appartenant à d'autres diocèses , et qui généralement étaient (hîH f)rêtreH interdits, qu'on n'osait employer dans le diocèse oii ils étaient connus (1). Du reste tous les prêtres interdits de France qui daignèrent faire adhésion à l'Église constitutionnelle furent parfaitement reçus, comme des victimes de Tancien régime , et trouvfîrent k se placer. Les interdits des pays voisins qui savaient h; français vinrent s'abattre sur notre malheureux pays. Tout ce que l'Allemagne renfermait de prêtres suspects vint en Alsace (2); on leur donna des fonctions à remplir, bien que

(\)Lo. di^^parlcmonl du Puy-de-Dôme fit, à la suite de la liste générale des JurfurA fît dcfl non jureurs, imprimer pour chaque district une liste de prè> tren de toutes sortes, les uns du diocèse, les autres étrangers, qu*il offrait aux électeurs comme can'lldats officiels aux places plus Tacantes.

(3) Euloge Schneider s*cst Tante d*avoir amené en Alsace beaucoup de

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beaucoup d'enlre eux eussent déshonoré leur caractère. On vit niôme des interdits qui s'étaient mariés, ou avaient vécu^ en concubinage à l'étranger, traîner avec eux une femme et des enfants , et cependant devenir curés ou vicaires. Il fallait absolument trouver des sujets, car chaque prêtre constitua tionnel que l'on venait à bout de raccoler, servait à expulser de son église un curé légitime, et valait par conséquent un triomphe à la Constitution nouvelle, dont la constitution civile était une pièce si importante.

Pour donner une idée de la manière dont on procédait à ces élections vers le mois de juin 1791, c'est-à-dire au moment où elles ne présentaient pas encore le plus de difficultés , nous donnerons le résumé du procès-verbal de l'Assemblée électorale du district de Tanargue (Ardèche),]correspondant à peu près à Tarrondissement actuel de Largentière. L'Assemblée se réunit le 22 juin, uniquement pour procéder aux élections des curés , et le procureur général syndic l'avertit que dans tout le district il n'y avait que quatorze curés et neuf vicaires ayant prêté serment, et sur qui l'Assemblée pût porter ses suffrages; d'ailleurs certaines municipalités n'avaient pas encore envoyé les pi ocès- verbaux des serments ou des refus. L'assemblée électorale nomme d'abord à la cure de ChandoUe, vacante par décès; cinquante-cinq électeurs prennent part au scrutin. Aussitôt après elle semble prendre sa tâche en dégoût ; elle décide que certains serments restrictifs, qui pourtant entraînent très- clairement la destitution de leurs auteurs, seront envoyés à l'Assemblée, qui statuera sur leur validité , et la majorité, très-contente d'avoir trouvé ce prétexte, se retire. D*après le procèsverbal, il ne reste plus qu'une vingtaine d'électeurs. Le président constate que la majorité s'est retirée, mais engage ceux qui restent à nommer les curés, parce qu'il est dans l'esprit de la Constitution de pourvoir définitivement aux cures vacantes.

Alors cette vingtaine d'électeurs nomme à vingt-huit cures <l()nt les titulaires avaient refusé purement et simplement. Un rx-cordelier est nommé curé de la ville de Largentière par dix voix : les autres curés sont nommés l'un par dix voix sur

frôtrcs allemands; ils élaienl du reste parraitemeot dignes de leur introduc* tour.

quatorze votants , un autre par treize voix sur dix-sept , mt troisième par douze sur quinze, etc. , l'un d'eux à runanimité de quatorze voix ; le plus heureux de tous obtient runanimité de vingt-quatre voix. On nomme des professeurs , des prêtre» sans fonctions; on nomme môme des vicaires qui ont refusé le serment, dans Tespérance de les allécher.

En dehors de ces vingt-huit curés qui avaient refusé purement et simplement, trente-cinq curés et dix vicaires avaient juré avec des restrictions formelles : cinq curés et trois vicaires avaient fait des restrictions un peu faibles, sans compter les vicaires qui avaient refusé purement et simplement, et dont le procès-verbal ne parle pas, parce qu'ils ne devaient pas être remplacés par les électeurs, et qu'il ne pouvait s'élever de difficuUés sur leur refus. On voit que la grande majorité de ce clergé a repoussé tout de suite le schisme et que cette contrée n'est guère restée au-dessous de la Bretagne et de l'Alsace, et pourtant personne ne parle de ses luttes pour la foi.

Les électeurs de district, à cause des rétractations et des refus, étaient constamment obligés de recommencer leurs opéra tions s'ils voulaient tenir le clergé constitutionnel au complet. Des ecclésiastiques qui avaient juré par faiblesse, pour garder leurs places, ne voulaient pas en accepter de meilleures du pouvoir civil, et refusaient obstinément. Un jeune vicaire d'Apt nommé à deux cures dit en chaire : a La misère m'avait déterminé à prêter serment, mais quoiqu'on m'ait nommé à deux cures, j'aime mieux mendier mon pain que d'en accepter une; lorsque j'avais des revenus, je faisais l'aumône, j'espère que vous me la ferez à mon tour. x> Tous ne s'expliquaient pas aussi nettement, mais certains peureux ne voulaient rien accepter de l'Église constitutionnelle, et trouvaient qu'ils lui avaient suffisamment cédé en prêtant serment.

On peut diviser le clergé assermenté en deux catégories ; d'abord les ambitieux, les intrigants, les aventuriers défroqués, ' tous disposés à fouler aux pieds , dans leur intérêt, les lois de l'Église ; ceux-là occupèrent la plupart des évêchés constitutionnels, des places de vicaires épiscopaux et un grand nombre de cures; mais il y avait derrière eux des peureux qui voyaient les défauts de la constitution civile , et prêtaient serment en disant « La nation donne du pain, le pape n'en donne pas. » II y avait aussi des curés peu instruits, ou très*

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effrayés, qui se trouvèrent pris dans le schisme à cause de leur mollesse et de leur irrésolution , et n'eurent pas assez d'énergie pour s'en retirer tout de suite. Us continuèrent à instruire leurs paroibsiens de leur mieux, en évitant le plus possible les questions du jour, et en refusant toute place nouvelle ; et lorsque la terreur fut passée ils se rétractèrent en grand nombre. Il y en eut parmi eux qui n'attendirent pas aussi longtemps, et se rétractèrent en 1792, quand tout annonçait une proscription générale, et môme en pleine terreur.

Au reste , les prêtres constitutionnels se firent tout d'abord de singulières illusions. Les meneurs du parti, ceux qui envahirent les évéchés et les premières places, croyaient que l'Église constitutionnelle participerait à Timmortalité de la Constitution à laquelle on travaillait alors. Ils étaient fermement persuadés que le pape, après avoir fait des difficultés pendant un certain temps, céderait comme Louis XVI, et sanctionnerait tous ce qu'on voudrait. « Le pape fera peut-être beaucoup de bruit, disaient-ils d'un air dégagé , mais il cédera certainement , et personne ne pourra plus contester nos pouvoirs...» Louis XVf terrassé, vaincu par la révolution, avait été forcé de se résigner à devenir bien moins qu'un roi vraiment constitutionnel,, le chef dérisoire d'un pouvoir exécutif impuissant devant l'anarchie. Pourquoi le pouvoir spirituel ne serait-il pas, malgré de vaines apparences, annulé comme le pouvoir royal? En tous cas lorsqu'on ferait la paix on respecterait les positions acquises , et ceux qui auraient envahi des évéchés les. conserveraient ! Voilà les illusions dont les évéques constitutionnels se bercèrent pour la plupart en prenant possession de leurs sièges : les brefs du 10 mars et du i 3 avril leur portèrent un rude coup, sans les dissiper complètement.

Les sujets étaient rares, et il était nécessaire d'expulser les pasteurs catholiques de toutes les cures qu'ils occupaient encore ; aussi les autorités révolutionnaires procédèrent-elles à un raccolage véritable de prêtres vagabonds et sans emploi I On voulut forcer les moines, qui se trouvaient dans une situation toute spéciale , à devenir curés constitutionnels. Un trop grand nombre de religieux s'étaient laissé séduire, mais heureusement beaucoup d'autres tenaient ferme ; on voulut les forcer à être curés constitutionnels, et sur leur refus on en vint contre eux aux procédés les plus illégaux. Les religieux d'Al-

sace furent extrômenient tourmentés. Les capucins de Strasbourg avaient refusé énergiquement d'entrer dans l'Église constitutionnelle. Le 19 avril 1791 Dietrich leur écrivit en ces termes: u Si vous entendez persister dans votre refus de reconnaître révéque du département , Ton en fera la dénonciation au tribunal , et l'on suspendra à votre égard le payement de votre traitement... » Le 27 il leur déclarait encore que s'ils ne reconnaissaient pas l'intrus ils devraient renoncer à la vie commune.

Dietrich en agissant ainsi n'était plus même l'exécuteur d'une loi inique; il faisait de la persécution en son propre nom, et en violant la loi même qu'il prétendait faire respecter. Ces religieux jouissaient d'une pension qui leur avait été accordée lors de la confiscation des biens du clergé, ils vivaient en commun en vertu d'un droit légal, et ni la loi de confiscation, ni la constitution civile ne les assujettissait à aucune obligation envers l'évêque du lieu, quel qu'il fût. Ils étaient des pensionnés de l'État, et nullement des fonctionnaires. Sur quel article de loi Dietrich aurait-il pu se fonder pour motiver sa dénonciation au tribunal, ainsi que la suspension provisobe de leur traitement? Il aurait été bien embarrassé de le dire I Au lieu de donner l'exemple. du respect de la loi , beaucoup de modérés comme Dietrich, pour faire plaisir aux clubistes, ne songeaient qu'à aggraver les rigueurs de la constitution civile et à inventer des vexations nouvelles à l'usage des non-conformistes. Les capucins ne se laissèrent point séduire. Dietrich fit mettre en vente le couvent qu'on leur avait assigné d'abord, et les fît transporter dans un autre, situé hors de Strasbourg, malgré les supplications et les larmes des bons Strasbourgeois.

Les religieux de Golmar subirent le même traitement , mais leur départ forcé occasionna une véritable émeute (1).

L'évêque constitutionnel de Colmar, Arbogast Martin, ne savait comment composer son clergé, bien qu'il y eût dans son département un peu plus de jureurs que dans le Bas>Rhin. Sa correspondance avec les comités de l'Assemblée contient des aveux fort précieux.

Dans une lettre du 25 mai, il se plaint des insultes que la population lui prodigue ainsi qu'à ses vicaires et à ses domes-

(1) Voir plus haut, chapitre VI.

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