‹ Histoire de la constitution civile du clergé (1790-1801) (volume 5)Chapitre 9 sur 27 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

l'église constitutionnelle.

I. L'Église constitutionnelle s'organise très-péniblement. — Les assermentés les plus estimables veulent rester ce qu'ils sont. — L'épiscopat constitutionnel est tristement composé. — Comme on manque de curés , on veut forcer les moines à entrer dans le schbme. — A Strasbourg Dietrich les persécute. — La situation désespérée de l'Église constitutionnelle en Alsace » révélée par Tévéque intrus de Colmar. — Pour expulser et remplacer le plus grand nombre possible de curés catholiques , on raccole des prêtres partout, on reçoit des interdits , on ordonne des sujets indignes.

II. Le comité ecclésiastique dirige l'Église constitutionnelle en maître absolu. — Il prend une décision importante sur la liturgie. — Il protège les évéques contre les vicaires épiscopaux qui veulent les annuler. — Curieuse protestation des vicaires de Grenoble. — Un prêtre de Paris veut se marier, le comité y met obstacle. — La plupart des révolutionnaires, dès qu'il ne s'agit plus de persécuter les non-conformistes, traitent très-mal les constitutionnels eux-mêmes par haine du christianisme. — Le sort de ces derniers est complètement entre les mains du pouvoir civil. — Les évéques constitutionnels ne sont que des personnages politiques. — L'ignorance, la peur ou des motifs politiques amènent seuls quelques personnes dans leurs églises. — Fureur des assermentés contre les catholiques. — On les maltraite, on les traîne de force à TÉglise constitutionnelle. — Fustigations des femmes. — On promène les non-conformistes sur des boucs et sur des ânes. — Les autorités encouragent tous ces excès ou les laissent faire. — On arrache les nouveaux -nés à leurs parents pour les faire baptiser par le curé constitutionnel. — Luttes horribles au sujet des enterrements des catholiques.

III. Fausses nouvelles sur la prétendue approbation donnée par le pape k la constitution civile. — On fait circuler un faux bref dans ce sens. — Le mot d*ordre est donné dans le camp révolutionnaire , de nier audacieusement l'authenticité des brefs des 10 mars et 13 avril. — Les évéques constitutionnels députés soutiennent cette thèse dans un pamphlet qu'ils envoient au pape avec une lettre insolente.

En mai 1791 TÉglise constitutionnelle, à force de décrets violents exécutés avec une grande rigueur et un grand luxe de

procédés arbitraires, était enfin constituée dans les villes. On n'avait pu, faute de prêtres, rétablir dans toutes les campagnes, mais du moins elle avait valu des vexations de toute sorte aux curés et aux populations des plus pauvres villages et des hameaux les plus oubliés.

Nous avons déjà raconté comment on avait procédé aux élections des évêques constitutionnels. Les électeurs vraiment catholiques avaient évité toute participation à ce scrutin, et en revanche les protestants et les juifs y étaient accourus. Ces élections étaient les plus faciles à faire, et cependant elles n'eurent point lieu sans difficulté. Beaucoup d'élus n'acceptèrent point l'épiscopat constitutionnel, et dans certains départements les électeurs eurent plus d'un refus à essuyer. Beaucoup de prêtres n'avaient juré que sur le faux bruit de l'acceptation par le pape de la constitution civile , ou par crainte de l'avenir qui leur était réservé. La constitution civile n'était point formellement énoncée dans le serment ; ils l'avaient prêté pour garder leurs fonctions et leur traitement, mais leur adhésion aux innovations de l'Assemblée n'allait pas plus loin. S'ils s'aveuglaient sur leur devoir strict , du moins ils ne se faisaient aucune illusion sur l'épiscopat constitutionnel et ne voulaient pas en l'acceptant devenir fatalement les persécuteurs de leurs confrères et les dociles agents du pouvoir. On vit des curés , estimables si l'on veut, mais faibles, refuser l'épiscopat constitutionnel et cependant trouver des accommodements avec leur conscience pour se soumettre , dans l'intérêt de leur tranquillité, à cet épiscopat qu'ils réprouvaient au fond de leur âme et qu'ils n'auraient jamais voulu exercer. Ils refusaient, d'autres acceptaient, ils n'osaient pas leur rompre en visière, et comme Pilate ils s'en lavaient les mains. Parmi ces prêtres circonspects, c'était à qui ne serait pas évêque , et cependant les suffrages des électeurs se portaient naturellement sur eux, car ils'composaienl la partie la plus estimable du clergé assermenté. Ils étaient trop prudents pour proclamer en public la véritable cause de leurs refus, aussi eurent-ils soin de donner des motifs dont les révolutionnaires ne pouvaient s'irriter. Néanmoins ils mirent les électeurs dans l'embarras. Les ecclésiastiques les mieux posés refusaient, et on avait fort peu de choix : il était dangereux dans des circonstances aussi difficiles d'élire des inconnus sans talent et sans considération;; les électeurs de beau-

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coup de départements furent obligés pourtant d'en passer par là, et les évéques intrus ne furent pas même choisis dans la meilleure partie du clergé assermenté. Parmi les quatre-vingts évéques constitutionnels qu'il fallut nommer, on en compte une vingtaine qui durent leur nomination à leur titre de député. Les autres furent pris im peu partout ; on comptait parmi eux des curés de très-petites paroisses, des chanoines qui avaient mendié la popularité, des moines défroqués, beaucoup d'intrigants , de gens inconnus, ou déjà mal connus. On avait fait au sujet des élections de doucereuses tirades sur l'avantage de faire nommer chaque évoque par ceux qui l'ayant vu à l'œuvre ne sauraient se dispenser de rendre hommage à ses vertus ; beaucoup de collèges électoraux nommèrent des évéques qui étaient parfaitement inconnus dans leurs nouveaux diocèses. On avait beaucoup crié contre l'influence de la cour, contre les choix des ministres, afin d'exalter le système des élections; et pourtant certains prélats de la nouvelle Église durent leurs sièges épiscopaux à leurs intrigues et à de puissantes protections. La manière dont l'élection de Lamourette fut conduite" par les affidés de Mirabeau causa même un certain scandale (i).

L'évêque intrus de Nîmes, Dumouchel, fut nommé dans une réunion oii les électeurs protestants dominaient. Pour diffamer les vrais évéques on prétendait qu'ils avaient obtenu leurs sièges à force d'intrigues; il est certain que les évôchés constitutionnels furent presque tous donnés à des prêtres qui s'étaient distingués par des discours ampoulés contre les prétendus conspirateui*s , de plates flatteries à l'adresse des révolutionnaires de toute espèce, et de violentes dénonciations contre leurs confrère?. Ceux qui, pour flatter les passions du jour, avaient soin d'officier avec une écharpe tricolore par-dessus leurs ornements sacerdotaux, et qui dans un but intéressé mêlaient grossièrement le sacré avec le profane , avaient beaucoup de succès auprès des électeurs. Par de semblables moyens certains ecclésiastiques s'étaient déjà fait élire aux conseils administratifs ;

(1) Des contemporains ont soutenu que personne à Lyon ne s^attendait h réiection de Lan:ourette, lorsque, le soir du vote, le président et les scrutateurs affiliés aux meneurs de Paris soutinrent qu'il était trop lard pour dépouiller le scrutin, et qull fallait renvoyer cette opération au jour suivant. Lo. lendemain Lamourette fut proclamé , mais on prétendit que des bulletins portant son nom avaient été introduits dans l'urne pendant la nuit.

ils se trouvaient naturellement désignés aux suffrages des électeurs qui ne les oublièrent pas.

Aucun membre de Tépiscopat constitutionnel ne se sigodi comme prédicateur ou comme écrivain , et ne parvint seulement à une honorable médiocrité. Grégoire, le plus connu (k tous ces intrus, ne doit sa réputation qu'à ses intrigues, et aux événements si divers auxquels il fut môle ; on ne peut le regarder ni comme un orateur ni comme un écrivain de mérite, et pourtant il était bien supérieur à la plupart de ses collègues. A défaut de talents, ces enfants chéris de la révolutioQ ne se signalèrent point par l'élévation du caractère : quelquesuns d*entre eux furent bien moins évéques que députés, et oe montrèrent pas plus de courage politique que de vertus épiscopales. Fauchet est le seul d'entre eux qui ait gardé une attitude un peu énergique pendant la révolution, et encore a-t4i commis lors de la fameuse journée du 31 mai une^bassesse inutile (i). Les meilleurs des évéques conventionnels ont siégé parmi les crapauds du Marais , et plusieurs ont été d'odieui terroristes (2). Certains évoques intrus n'ont pas attendu le' culte de la Raison pour se marier et pour déshonorer leur caractère; et lorsque la révolution jugea à propos de jeter le masque et de briser à son tour l'Église bâtarde, qui lui avait servi jusqu'alors d'instrument de persécution, une fraction importante de cet épiscopat d'occasion poussa la lâcheté jusqu'à renier publiquement son caractère et se déprôtriser, comme on disait alors. Ceux qui ne descendirent point à ce degré d'infamie ne cessèrent pendant le directoire de flatter le pouvoir, de lui redemander les traitements de 1790, et de dénoncer les catholiques à ses rigueurs; et les chefs du parti s'accommodèrent très-bien du concordat, lorsqu'ils virent qu'un certain nombre d'évéchés leur serait réservé.

Être évêque , porter la crosse et la mitre , recevoir certains honneurs dans l'Église et dans l'ordre civil, était, au moment de la révolution, le rêve de quelques ecclésiastiques, et malheureusement rien ne leur coûta pour le réaliser. Sous l'ancien régime les évoques étaient presque toujours pris dans la no-

(1) V. Mortiraer Ternaux, tome VU, où le rôle trop peu connu et très-peu honorable que Grégoire joua le 31 mai eat également mîà en lumière.

(2) Massieu, Huguet , Lindet, etc.

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blesse , et c'était un grand abus ; lorsque la révolution arriva , certains ecclésiastiques qui avaient longtemps convoité la dignité épiscopale furent pris d'une sorte de vertige, en voyant qu'elle allait être accessible aux roturiers , et en vinrent à fouler aux pieds toutes leurs obligations , et même à déshonorer leurs cheveux blancs pour obtenir enfin, n'importe par quel moyen, ce qui avait fait le rêve et le désespoir de toute leur vie (1). Plus d'une fois ces intrus, qui s'étaient attiré la faveur populaire en déclamant contre le faste des prélats de cour, s'attirèrent de la part de ceux qui les avaient élus , de vifs reproches à c<iuse de leur défaut de simplicité et de leur mesquine vanité. Il ne faut pas s'en étonner, ce qui de tout temps les avait séduits le plus dans l'épiscopat, c'était l'appareil extérieur, la dignité , la richesse des évoques de l'ancien régime : une fois parvenus au terme de leur ambition ils ne se souciaient pas de répudier de pareils avantages, mais désiraient autant que possible jouer un rôle important comme leurs prédécesseurs , et se pavanaient orgueilleusement dans leur dignité usurpée : (2) l'épiscopat avait trouvé en eux ses messieurs Jourdain (3) tout glorieux de posséder une dignité réservée jusqu'alors aux plus beaux noms. On était fier de succéder à M. de Durfort, à M. de Marbœuf, à M. Duplessis d'Argentré , quand on s'appelait Pacareau, Lamourette ou Lefessier!

(1) Pàcarcau, chanoine de Bordeaux , intrus de la Gironde, avait près de quatre-Tîngts ans lorsqu'il fut élu. Besaucelle, doyen du chapitre de Carcassonne» était aussi très-âgé lors de son intrusion.

(2) Los évéques consUtutionnels aimaient beaucoup à parader a^ec les insignes de la dignité qu'ils avaient volée. Un des moins mauvais, le doctri. nairc Yillar, étalait avec ostentalioa sa croix perlorale devant un de ses anciens confrères : « Ah, mon père , lui dit ce dernier, que d'alliage dans cette croix ! » (Dom Piolin , tome I. p. 200.)

(3J Mais monsieur Jourdain éiait riche , on puisait dans sa bourse ; les évoques constitutionnels au contraire voulaient puiser dans celle de l'Élat. Des hommes peu scrupuleux pouvaient trouver fort l>caa de recevoir des mains des électeurs la crosse, la mitre et Tanneau , mais encore fallait-il les payer au marchand ! Les intrus avaient un bon traitement, néanmoins beaucoup d'entre eux demandèrent en plus une allocation pour Tachât de leurs ornements , et leurs frais d'installation. Les administrations départementales, auxquelles ils 8*adressèrent naturellement, renvoyèrent leurs demandes au comité ecclésiastique, qui parut assez peu disposé à les écouter, car l'argent était rare , et l'Église constitutionnelle coûtait déjà beaucoup en dépenses avouées ou inavouées. Cepe^Jant il ne paraît pas avoir adoj^tè une jurispru- T. II. 22

Les élections des curés se firent bien plus difficilement que celles des évoques. Dans beaucoup de districts la presque totalité des curés avait refusé le serment et on ne savait comment les remplacer. Dans certains autres les refus avaient été moins nombreux , et les remplacements plus faciles , mais de nombreuses rétractations avaient bouleversé la nouvelle Église constitutionnelle, et on hésitait à déranger constamment les électeurs. Dans certains pays la majorité des électeurs de campagne refusait de participer à ces élections; il y avait dans le midi des districts où Ton savait que les électeurs protestants se présenteraient seuls au scrutin , et Ton hésitait à procéder à ces élections dans des circonstances aussi défavorables. Pendant la première moitié de Tannée 1791, TÉglise constitutionnelle et TÉgliâe nonconformiste, sur beaucoup de points de la France, furent pour ainsi dire mêlées et enchevêtrées Tune dans l'autre, parce que tout curé réfraclaire devait , aux termes même de la loi rester en fonctions jusqu'à son remplacement, et que ce remplacement à cause des difficultés que nous venons d'énumérer se faisait longtemps altendre. Le curé réfractaire, on le comprend aisément, ne quittait son troupeau qu'au dernier moment, et s'appliquait à le prémunir contre le schisme. L'Église constitutionnelle était installée dans les villes, ses évêques étaient solennellement reconnus par toutes les autorités , et cependant beaucoup de paroisses rurales étaient provisoirement occupées

dence bien fixe en cette inalièrc, et s*est le plus sourent décidé par des oonsidéraUons toutes personnelles.

Ainsi le directoire deSaint-Brieuc (26 juillet 1791) demanda au coraité ecclésiastique si la nation devait payer à l'évèque intrus Jacob sa stalle et son dais dans la cathédrale, cl lui envoya une note de 357 livres. Le comité lui répondit que les habitants devaient supporter celte dépense par addition aa r6Ie des contributions directe^. Le département de la Ldre-Inférieare demanda également au comité s'il fallait payer à l'intrus Minée ses ornementa épiscopanx et ses frais d'installation. Cette fois la note était bien plus forte, U «^agissait de 2800 livres. Nous ne savons ce que le comité répondit. L^tms du Nord Primat réclama aussi une somme de trois mille livres pour le même motif, mais le comité lui répondit (6 août) que ces dépenses resteraiant à sa charge jus(|u*à ce que l'Assemblée eût tranché cette question par une loi générale. Le directoire de Lot<^t-Garonne demanda également des fonds pour installation de l'intrus Constant. Nous avons déjà dit (chapitre II) que l'Assemblée avait accordé une allocation importante k Ponlard, l'intrus de la Dordogne. Le comité ecclésiastique reçut de semblables demandes d'un grand nombre d^évèques constitutionnels.

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