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CHAPITRE XVII

§ I. Les révolutionnaires ne se contentent pas d'abolir Téglise constitutionnelle; ils exigent en outre \b. dépvétrisation de son clergé. — Pa^ tout ils joignent l'hypocrisie à la violence.

§ II. Couturier, Crassous, abolissent le culte aux environs de Paris. - Prêtres contraints au mariage. — Arrêtés de Crassous et d'Isoré imposant la substitution du décadi au dimanche. — Les paysans privés de prêtres chantent eux-mêmes les offices. — Nombreux attentats i la liberté religieuse. — Persécution à Troyes. — André Dumont, dans rOise et la Somme, commence par interdire le culte le dimanche et par imposer le décadi. — Horrible persécution. — Apostasies.

§ III. Dans le nord de la France, Duquesnoy emprisonne les constitntionnels qui n'abandonnent pas leurs fonctions. — Apostasies des évêques intrus du Pas-de-Calais et du Nord. — Atroces cruautés de Joseph Lebon. — Son zèle pour le décadi.

§ IV. Bô, Hentz, etc., terrorisent les Ardennea. — Ils excitent les ouvriers contre les riches. — Arrêtés socialistes. — Démolition syst^ matique des clochers dans l'Aisne.

§ V. Saint-Just et Lebas terrorisent l'Alsace. — Ils lèvent neuf millions sur les riches. — Euloge Schneider. — Arrêté de Milhaud et de GuYa^ din, dépouillant les églises et menaçant les prêtres qui refusent d'apostasier et de se marier. — Fête de la Raison à Strasbourg. — Apostasies scandaleuses de prêtres, de ministres luthériens et calvinistes. - Persécution des Juifs.

§ VI. Horreurs commises par Schneider. — Son insolence châtiée par Saint-Just, qui l'envoie au tribunal révolutionnaire. — Nouvelle commission révolutionnaire établie par Baudot et Lacoste. — Hentz et Gou» jon ordonnent la déportation de tous les prêtres constitutionnels. - Héraut-Séchelles terrorise le Haut-Rhin. — Il impose le décadi.

Aussitôt que la commune de Paris eut donné le signal de l'abolition du culte constitutionnel, les jacobins de tous les départements sans exception, conduits par les commissaires de la convention , se ruèrent avec rage sur cette malheureuse église officielle, se mirent h piller et profaner ses temples, à insulter ses dogmes et à bafouer ses ministres. On eût

dit qu'ils voulaient se venger sur elle des innombrables tartuferies qu'ils avaient faites depuis trois ans dans son intérêt! Ces mômes révolutionnaires qui, le sabre levé sur leurs têtes, avaient traîné les catholiques aux offices des intrus, qui avaient fouetté les femmes coupables d'aller à la messe des insermentés, déporté, condamné à mort le clergé catholique pour n'avoir pas voulu accepter l'église constitutionnelle, détruisaient tout à coup cette même église, profanaient avec fureur ses temples, et persécutaient ses prêtres pour les contraindre à apostasier, et h prêcher d'abord le culte de la Raison, puis bientôt celui de l'Être suprême I

Les jacobins, tout en procédant h 4'abolition du culte constitutionnel avec la plus odieuse brutalité, ne renoncent point à leurs habitudes de fausseté et d'hypocrisie : s'ils rendent son exercice impossible, c'est au nom de la liberté des cultes! s'ils le dépouillent, c'est en souvenir de la primitive église! s'ils l'abolissent formellement, c'est pour maintenir la paix! Dans certains pays, on commence par interdire les messes chantées et les offices de l'après-midi comme superflus, puis on supprime les messes basses comme donnant lieu à des rassemblements, et le tour est joué I Ou bien on défend de dire la messe le dimanche, parce que le dimanche ne figure plus dans le calendrier républicain ; on prend les églises, et l'on dit aux chrétiens qu'ils sont libres d'en louer d'autres à leurs frais , mais s'ils essaient de se réunir dans de semblables conditions, ils seront poursuivis pour rassemblement aristoa^atique. Une municipalité jacobine dépouille son église, et le commissaire déclare le culte supprimé dans la commune, suivant son vœu; la paroisse voisine s'abstient d'apostasier : on ferme son église, parce que les chrétiens de la commune dont le culte est supprimé y viennent entendre la messe, et forment ainsi un rassemblement dangereux !

Des citoyens naïfs invoquent la liberté des cultes; on leur répond avec un aplomb magnifique : w Mais qui vous en prive? » Ils réclament leurs prêtres qui sont bannis ou emprisonnés; on leur répond qu'ils n'ont pas besoin de prêtres pour jouir de la liberté de conscience, que les prêtres leur sont inutiles !

Mais la révolution ne se contetite pas de piller les vases sacres, d'enlever les statues, de briser les croix, les autels, les confcssionaux, de déchirer les tableaux religieux, d'anéantir tout ce qui peut rappeler le culte chrétien aux souvenirs des populations, de détruire les clochers, de faire des magasins de fourrages des temples qui sont encore debout. Elle comprend que, si elle s'arrête là, son œuvre est incomplète, et qu'elle aura simplement passé dans les églises comme un tourbillon destructeur. C'est à la foi qu'elle en veut, elle ferme les temples, mais elle impose la déprêtrisation : la vue seule des prôtres constitutionnels rappelle aux populations gu'il y a eu pendant âes siècles une église catholique, remplacée, depuis trois ans, par une église révolutionnaire. On ne peut détruire tous ces prôtres, comme on détruit les croix, les autels, les signes religieux; il faut donc les contraindre aune transformation complète; il faut qu'ils deviennent, aux yeux des populations, le contraire de ce qu'ils ont été ; qu'ils contredisent, qu'ils bafouent par leurs discours et par leur vie tout entière ce qu'ils ont jadis enseigné. Il faut qu'ils apostasient, qu'ils se marient, et pour arriver à ce résultat, on ne reculera devant aucune violence, devant aucune infamie! On les accablera de vexations, on les empilera dans des prisons étroites et malsaines, avec la perspective , non seulement d'une détention illimitée, mais de la guillotine, s'ils s'obstinent dans leur fanatisme. Après les avoir déshonorés et ridiculisés en môme temps, par des mariages improvisés, à la fois honteux et grotesques, on les renverra au milieu des populations indignées, et on craindra toujours qu'ils ne se soient pas suffisamment avilis!

Mais si Ton ferme les églises , si l'on brise les autels, si l'on force le prêtre à renier sa doctrine, à se renier luimême, ce n'est pas seulement au profit d'une négation; on rêve de remplacer l'église constitutionnelle par un culte révolutionnaire et antichrélien, on célèbre d'abord le culte de la Raison ; il est tout de suite remplacé par celui de l'Être suprême; et les apostats sont sommés successivement de prêcher l'un et l'autre. Mais en attendant qu'on trouve une formule quelconque î\ ce nouveau culte, on lui fait exiger le contraire de ce que l'ancien prescrivait : il a un

ABOLITION DU CULTIi: EN PROVINCE. 685

an tidim anche qu'il faut chômer, tandis qu'on est contraint de travailler l'ancien dimanche. Ce côté de la persécution a été trop peu étudié ; cependant Tantidimanchc décadaire survivra à la Terreur et, jusqu'au concordat, donnera lieu à une véritable persécution.

Les commissaires de la convention sont les directeurs de ces hideuses saturnales, de ces sanglantes persécutions. Nous mentionnerons dans le cours de cette étude bien des arrêtés, bien des actes infâmes et grotesques, commis par des proconsuls absolument oubliés maintenant. La France tout entière a subi le joug de cette bande de misérables, et cependant, elle a retenu les noms d'un bien petit nombre d'entre eux. On connaît Carrier, Lebon, Saint-Just, Fouché, CoUot d'Herbois, Fréron ; on a entendu parler plus vaguement de Maignet l'incendiaire, d'André Dumont le boufifon de la Terreur; mais en dehors des spécialistes, personne ne connaît les excentricités et les crimes de ces misérables qui s'appelaient Lecarpentier, Siblot, Milhaud, Guyardin, Lacoste, Baudot, Hentz, Paganel, Francastel, Dartigoyte, Albitte, Solon Reynaud, Javogues, Crassous, Pinet, Monestier, Laplanche, etc., etc., et tant d'autres, les uns terroristes cyniques et débraillés, jetant leur bonnet rouge par-dessus les moulins, les autres guindés^ puritains venimeux, mais tous aussi sanguinaires, aussi méprisables les uns que les autres! Sans doute, chacun dans les détails et suivant les localités terrorise un peu à sa manière, mais ils appliquent tous avec un ensemble remarquable cet horrible système de tyrannie politique et religieuse , qui a été conçu par les scélérats du comité de salut public, et bien des proconsuls, oubliés maintenant, méritent de figurer dans notre histoire à côté de ces grands brigands qui semblent personnifier la Terreur.

Les représentants en mission dans les environs de Paris travaillèrent avec beaucoup de zèle à l'abolition du culte. Ainsi, le 27 vendémiaire, Couturier prenait un arrêté ordonnant la démolition du clocher de Notre-Dame d'Étampes;

le 33 brumaire, il enjoignait au conseil de district d'Étampes, d'envoyer dans les communes qui n'avaient pas encore livré Targcnterie de leurs églises, des commissaires chargés de les stimuler. Étampes et douze communes rurales étaient en retard ; la récolte dut être bonne, car, le il brumaire, le proconsul autorisait le district à convertir en lingots les ciboires, les saints, les objets de métal provenant des églises , pour faciliter leur transport. 11 avait contraint un certain nombre de prêtres à abdiquer , et s'était vanté de cette victoire; mais quelques-uns d'entre eux reprirent leurs fonctions presque aussitôt. Le proconsul en fut très irrité, et, le 9 frimaire, il prit contre eux l'arrêté suivant :

c< Le représentant du peuple à Étampes, iustmit par difiérentes communes, que plusieurs prêtres, même du nombre de ceux wuaià, après avoir abdiqué leur métier et brûlé leurs papiers, recommençaient leur charlatanisme par des messes où ils attiraient les gens égarés et simples,

c< Arrête, que tout prêtre, pour pouvoir jouir du bénéfice du décret (2 frimaire) qui pensionne les prêti'es qui auront renoncé à leur métier de prêtres, seront tenus de faire inscrire leur acte de renonciation sur le registre de la commune, dans Tespace de trois jours de la publication du présent , et de représenter à chaqac quartier qu*ils désirent toucher ladite pension, un certificat de leur commune portant qu'Us se sont abstenus de tout exercice de leur métier de prêtre, et qu'ils se sont appliqués à expliquer la loi, lequel certificat sera joint ou inséré dans celui de civisme et de résidence, sinon et faute de ce, toute pension leur sera refusée. » (Archives nationales, AF, II, 142.)

Couturier ne resta pas longtemps à Étampes, mais Crassous, chargé spécialement de déchristianiser la banlieue de Paris et le département de Seine-et-Oise , continua dignement son œuvre. Le 21 pluviôse, il autprisaitles communes du district d'Étampes qui avaient aboli le culte, à vendre ce qui restait d'objets servant à son exercice, ainsi que les linges des églises (rargenterie était déjà vendue). Lacroix et Musset, qui s'étaient fixés à Versailles, avaient fait mettre en prison les prêtres du district de Dourdan qui ne voulaient pas apostasier : Grassous traita les prêtres et les fidèles de ce district comme ceux d'Étampes ; le 27 pluviôse, il écrivait au comité de salut public?; que toutes les communes du district de Dourdan avaient abjuré le culte et

livré leurs vases sacrés, et qu'il ne restait plus dans leurs églises que des « guenilles et autres objets de peu d'importance, qu'il ferait vendre à leur profit ». Le district avait pris un arrêté portant que tous les célibataires , membres du conseil ou employés dans ses bureaux , seraient remplacés par des pères de famille, s'ils ne se mariaient pas avant floréal; il y avait parmi eux des prêtres apostats : aussi, le 27 pluviôse, Crassous déclarait cet arrêté « applicable aux cidevant prêtres, qui doivent prouver par le mariage qu'ils sont sans réserve rendus à l'état de citoyens (1) ».

Gomme les populations ne se résignaient nullement à l'abolition du culte, Crassous fit les plus grands efi'orts pour en finir complètement avec les prêtres, et prit des arrêtés séquestrant les uns, obligeantes autres à se marier. Ainsi, le 7 ventôse, il faisait incarcérer l'ex-curé constitutionnel d'Aubervilliers et son vicaire. 11 paraît que la prison leur porta conseil, car deux mois après, le !•' floréal, un autre arrêté de Crassous les met en liberté « vu les pièces qui justifient qu'ils sont dans Vintention de se marier » , c'est-àdire, vu les publications de leurs bans : le curé s'était en outre engagé à ne pas revenir dans sa paroisse. Le 4 prairial, il met encore en liberté sous condition le curé de Saint- Cyr-en-Arthie , détenu dans la maison d'arrêt de Mantes :

« Attendu que ce citoyen a été détenu pour comprimer le fanatisme, que sa présence en sa commune contribuait à le soutenir, mais qu*il a depuis renoncé à son métier de prêtre, j*ai arrêté qu'il sera mis en liberté, et que néanmoins il ne pourra demeurer dans la commune de Saint-Gyr ni dans le canton de Fontenay. »

Le môme jour, il prend un arrêté identique à l'égard du curé de Saint-Gervais , dans le district de Mantes. Ce malheureux avait d'abord refusé d'abdiquer, mais avait fini par faire tout ce que le proconsul exigeait de lui, afin de sortir de prison (2). On voit par quels moyens honteux les terroristes obtenaient ces renonciations et ces mariages dont ils faisaient tant de fracas !

Crassous montra aussi le plus grand zèle pour les fêtes décadaires. Le 6 ventôse, il prit à Versailles un arrêté pres-

(1) Archives nationales, AF, II, 142.

(2) Idem, ibidem.

crivant de détruire les derniers vestiges de la superstition, do vendre tout ce qui reste dans les églises et de célébrerle décadi «... seul jour de repos reconnu par la république; les hymnes patriotiques, les danses, les fêtes républicaines doivent remplir ce jour, et faire oublier les anciennes fêtes »... 11 établit formellement le culte décadaire et en fixe le rituel. Chaque décadi on donnera lecture des lois, de la déclaration des droits et de l'acte constitutionnel. Linstituteur fera réciter aux enfants ce qu'il leur a appris dans la semaine, ou leur fera lire des passages de livres républicains. Les vieillards, placés en évidence, décerneront un prii à l'enfant qui paraîtra l'emporter sur ses condisciples, et le vainqueur de ce concours portera un ruban tricolore pendant la décade suivante.

Celte fête n'est pas seulement civile ; elle est essentiellement antireligieuse; les dispositions suivantes le prouvent surabondamment :

« Art. o. — Il est expressément défendu de donner aux enfants aucun livre do religion, comme aussi de faire précéder ou suivre les lectures d'aucun signe appartenant à quelque culte.

« Art. 7.— Le décadi qui suivra la publication du présent arrêté il y aura dans chaque commune une fête pour manifester la renonciation franche à toute stiperstition, L'arbie de la libcHé sera planté dans les (tonimunes où il n'y en aura pas de vivants conformément à la loi ; les sociétés populaires sont invitées à faire les frais de celle fête, et j\ les conmiuniquer aux communes où il n'y a pas de société. »

Les articles 8 et 9 prescrivent de détruire tout reste de fanatisme, et de sonner seulement les cloches pour les assemblées générales des communes ou en cas d'accident. L'article 10 ordonne de fixer les jours do marché au décadi.

Crassous n'avait pas voulu rester en arrière de son collègue Isoré. Ce proconsul, dont la mission s'étendait et sur le département de Seinc-et-Oise et sur le département de rOise, avait, le 2 ventôse, lancé à Beauvais une proclamation furibonde contre la superstition, et en l'honneur du décadi. Nous croyons utile de citer les traits les plus saillants de cetle grotesciue amplification , véritable chef-d'œuvre de prôlrophobie :

« C'est autour du berceau de la liberté que les serpents sifflent,

c'est dans les campagnes qui avoisinent le corps législatif qu'une hydre formée des restes de la servitude, de l'hypocrisie, de la scélératesse des prêtres, de la crasse des avares et de la rapine des marchands, se nourrit des fruits de l'insouciance et de la mauvaise foi...

« Républicains, veillez ; faites observer le nouveau calendrier et vous jouirez du bonheur des lois. Envoyez les prêtres dans leur enfer et déchaînez vos frères...

« ... Mais que dis-je, si nous n'y veillons, les racines de leur charlatanisme reprendront vigueur. Dans le dépailementdeSeinoet-Oise et dans quelques districts de celui de rOise,un certain nombre d'habitants des campagnes en fournissent la preuve par leur conduite ; on les voit travailler les jours consaa'és à Vinstrwtion et au repos^yBi satisfaire leurs inclinations oisives les jours marqués jadis par les prêtres.

Sans-culottes, ne débarrassercz-vous pas vos frères des mortifications que ces oiseaux de mauvais augure leur font souffrir? Verrez vous plus longtemps le père do famille laisser corrompre la nourriture de sa famille pour observer une continence inventée par l'intempérance des prêtres? Ne direz-vous pas bientôt tout haut: A bas le charlatanisme ! Il faut manger chaque jour indistinctement ce que la nature nous donne pour nos travaux ; plus de vigiles, plus de vendredi, plus de samedi, et bientôt le dimanche sera employé au travail; plus de quatre- temps maigres, les prêtres Ji'ont plus le droit de faire les quatre coups... »

Après ce merveilleux trait d'esprit, il fait encore une longue tirade sur la nécessité de travailler le dimanche, et finit par décréter les mesures les plus tyranniques contre ceux qui resteront fidèles aux traditions chrétiennes :

«... Nous, représentant du peuple en mission dans les départements de l'Oise et de Seine-et-Oise pour l'objet des subsistances, enjoignons aux autorités civiles de ces départements de requérir les commandants de la force armée de marcher dans les campagnes et communes de leurs ressorts respectifs, pour que les travaux champêtres et publics soient suivis régulièrement. Les administrations supérieures de ces deux départements répartiront à cet effet l'armée révolutionnaire dans les districts où l'erreur préjudicie à l'agriculture, et les administrateurs de district donneront les ordres convenables pour l'arrestation des chefs d'exploitation et des ouvriers pervers. Ils prescriront aussi la saisie des chevaux conduits en contravention à la loi, et la détention de ceux qui abandonneraient leurs charrues, leurs granges et leurs ateliers, pour servir la malveillance. Les agents nationaux des communes seront soumis à la censure des autorités supérieures s'ils ne dénoncent à temps les coupables. » {Archives, AF, lî, 142.)

Isoré poursuit à la fois rabolition du maigre et du dimanche. Le fanatisme antireligieux invoquait hypocritement la nécessité du travail pour défendre aux chrétiens de chômer le dimanche, et prononçait contre les délinquants des peines exorbitantes, la saisit et la détention; mais il jetait bien vite le masque en interdisant rigoureusement, pour le décadi, ces mêmes travaux qu'il déclarait si indispensables le dimanche. C'était vraiment prendre trop de peine! Les choses en étaient venues à un tel point, qu'il ne fallait pas songer à en imposer même aux plus simples ! La révolution aurait pu proclamer ouvertement sa volonté, mais il a toujours été dans sa nature de recourir à Thypocrisie, même lorsqu'elle était absolument inutile I

On avait beau mettre les curés en prison ; le culte n'était pas encore complètement aboli. Les paysans de certaines communes continuèrent à se réunir dans leurs églises, et à y chanter les offices comme ils le pouvaient. Les proconsuls en furent très courroucés. Le 15 germinal, Crassous écrivait à la convention :

«.. Un petit fil de la conspiration s'est manifesté, citoyens collègues, dans le district d'Étampes. Quatre communes limitrophes du département de Seine-et-Marne renfermaient des malveillants qui, malgré la renonciation au culte, affectaient d'en entretenir le souvenir en chantant au lutrin. Quelque temps on a pu croire qne c'était le fruit de l'erreur et qu'elle disparaîtrait devant Tinstruclion, mais le culte n'était qu'un prétexte, des rassemblements ont eu lieu ; il y a eu des menaces, des voies de fait ; le maire de Moigny a couru les risques de la vie. Aussitôt que j'ai ét^ instruit, j'ai donné des ordres pour faire arrêter les coupables ; le district d'Étanipes a pris en même temps des mesures fermes et vigoureuses, la gendarmerie et la garde nationale d'Étampcs ont mis le plus gi'and zèle, et les instigateurs des troubles ont été saisis.Dans le nombre il s'est trouvé un curé qui ne faisait plus de fonctions, mais qui les faisait faire par ses affidés. Le moment était favorable, il s'était fait connaître et n'avait pas encore pu étendre le mal;iJs vont être mis en jugement. » {Débats et décrets, germinal an II, 301. i

Crassous eut encore le désagrément de voir, môme dans la banlieue de Paris, les paysans exercer le culte de celle manière. Il le reconnaît dans un compte rendu de sa mission qu'il rédigea après thermidor, et dans lequel il eut grand soin d'insérer des injures et des accusations absurdes

contre son ancien ami Robespierre. Il ose presque le représenter comme un soutien du fanatisme religieux : c*est « par les conseils de Danton et de Robespierre», qu'un prôtre arrêté par lui a continué Texercice du culte. Il se vante, trop justement, d'avoir fait une guerre acharnée à la religion, au fanatisme :

« Dans le département de Seine-et-Oise, les grands coups lui avaient été portés avant moi ; dans le département de Paris, j*ai trouTé encore de Tentêtement, certaines communes semblaient être, sur cet article, au douzième siècle. » (Archives, AF, II, 142.)

Il a imposé le décadi, livré les presbytères aux communes, proscrit tous les signes religieux, arrêté beaucoup de prêtres, et fait la chasse à ceux qui, après avoir abdiqué, sont soupçonnés d'exercer le culte en secret. Il constate Tobstination de certaines communes à se réunir dans l'église et à chanter au lutrin malgré l'absence du curé, et déclare y avoir mis bon ordre. Viennent ensuite de singulières attaques contre les vaincus de thermidor :

«... Ces moyens étaient d'autant plus utiles, que la marche était contrariée par les expressions de quelques décrets dont les fanatiques ont cherché à tirer un terrible parti. L'annonce faite par Gouthon, quelque temps avant la ci-devant Pâques, d'une fête à l'Être suprême, a fait célébrer la ci-devant Pâques comme la fête annoncée, et le rapport de Robespierre sur cette fête aurait été du plus dangereux effet, s'il n'avait pas renfermé une bonne tirade contre les prêtres. » (Archives, id.)

Musset et Delacroix s'établirent d*abord à Versailles (1). Le 6 frimaire, à Meulan,ils lèvent sur les riches une contribution de 25,000 livres à payer dans trois jours. Le 7, ils ordonnent la démolition de la chapelle Notre-Dame des Neiges. Le il, ils font démolir encore une autre chapelle. Le 26, ils passent en revue les suspects détenus à Pontoise et

(1) Ils étaient chargés de vendre les biens de la liste civile. Ils déclarent, dans le compte rendu de leur mission, que leur intention était de détruire les deux Trianons. « Le petit Trianon, témoin des débauches crapuleuses de rAutrichienne, dépouillé de ses inutiles ornements, et divisé en cinq lots, pourra se vendre avec avantage, ainsi que le grand Trianon, qui sera partagé en trois lots. Le portique qui lie les deux ailes de ce palais, devenu inutile par cette division, offrira à l'artiste vingtdeux colonnes de marbre propres à embellir le temple de la Liberté. » Archivesj AF, II, 142.

en mettent quelques-uns en liberté (i). La ville de Meulan avait conservé trois paroisses : le 16 nivôse, Delacroix et Musset autorisent la municipalité à loger les trois curés dans un seul presbytère, et à s'emparer des deux autres. Leurs instructions aux agents nationaux sur rabolition complète de la religion sont assez curieuses. Ils constatent que la superstition est forte, même dans les communes qui ODt renoncé au culte ; ils leur recommandent d'agir contre elle sans trop heurter de front les préjugés des habitants, mais pourtant de réprimer sévèrement le fanatisme, et au besoin d'arrêter les prêtres. Pour faciliter leur œuvre de persécution, les proconsuls réorganisent de nombreuses administrations. Colle de Maulle est épurée :

«... Quoique celte commune ait fait don h la convention nationale de rar^enleric et autres effets de ses églises, elle souffre encore que le curé remplisse journellement les fonctions de son ministère dans l'une desdites églises. »

Les autorités de beaucoup d'autres communes furent épurées pour le même motif. Comme Crassous,ils contraignirent des prêtres à abdiquer; le 25 nivôse, ils mettaient en liberté le curé d'IIerblay,détenu à Montagne du bon air (Saint- Germain), « à la charge par lui de quitter cette commune, en lui donnant acte de la promesse par lui faite de s'abstenir de toutes fonctions ecclésiastiques » (2).

Le district de Montfort-Brutus (l'Amaury) fut parcouru cl dévasté par ces proconsuls. Après avoir aboli le culte constitutionnel, ils Orent célébrer la fête de la Raison, et en prélevèrent les frais sur le produit de la vente des derniers objets dos églises. Ce district subit aussi la visite de Crassous qui, le 7 thermidor, lit conduire dans les prisons de Versailles treize détenus de Montfort. Les proconsuls, furieui de voir que l'esprit religieux ne se laissait pas abattre par leurs persécutions, ne se contentèrent plus de tenir les prêtres en prison; le ii messidor, Crassous expédia au tri-

(1) Ils accordèrent la liberté complète à onze détenus, sept obtinrent (le sortir de prison, et furent mis en surveillance. Un détenu fut mis en liberté pour quinze jours. Il fut sursis à statuer sur six autres, et quinze furent maintenus en prison. {Archives, ÂK, II, 142.)

(2) Archives, ibid.

nal révolutionnaire Lacroze, ex-curé d'Écagny, et Renouvain, son vicaire ; ce dernier était accusé de trahison :

«... Savoir, Jedit Renouvain d'avoir rétracté son serment après ravoir prêté et de s'être maintenu en fonctions malgré cette rétractation, et d'en avoir abusé pour détourner les citoyens de reconnaître l'autorité donnée aux évêques constitutionnels (1). » .

Le curé Lacroze était accusé de complicité : quelle dérision ! Ainsi donc, lorsque Téglisc constitutionnelle était dépossédée de son titre, et accablée d'outrages, lorsque ses prêtres étaient contraints de s'engager à ne plus exercer leur ministère, s'ils ne voulaient être retenus indéfiniment en prison, lès terroristes se servaient encore de son nom pour persécuter les catholiques. Ils avaient détruit l'œuvre de la constituante, mais ils acceptaient l'héritage de la persécution, et envoyaient les prêtres à la boucherie au nom de cette constitution civile qu'ils avaient repoussée et couverte d'ignominie !

Le 20 messidor, Crassous envoie encore un prêtre au tribunal révolutionnaire :

« Vu les pièces relatives au nommé Coix, ex-curé d*Averne, district de Pontoise, desquelles il résulte qu'à l'époque même où le bandeau du fanatisme était tombé , il cherchait à induire les citoyens en erreur sur le culte, et à leur persuader que les formes prescrites par l'acte civil du mariage, devaient être renouvelées par le ministère des prêtres comme commandées par le culte, et maintenir ainsi le fanatisme,... j'ai arrêté qu'il sera traduit au tribunal révolutionnah^e. Versailles, 20 messidor an H. A. Crassous... »(I6id.)

Ce prêtre était-il catholique ou constitutionnel? nous n'avons pu le découvrir. Nous avons déjà montré que cette persécution contre le mariage religieux frappait indifféremment les prêtres des deux églises, et n'était point spéciale aux terroristes ; les révolutionnaires relativement modérés l'exerçaient avec eux depuis 1792, bien avant l'abolition du culte. Nous verrons plus tard ces mêmes modérés persévérer obstinément dans leur intolérance contre le mariage religieux, et ne céder que devant l'impérieuse volonté du premier consul !

La ville de Troyes et le département de l'Aube furent

(1) Arcnives, AF, II, 142.

694 CONSTITUTION CrVILE DU CLERGÉ.

d'abord terrorisés par Rousselin, ami de Danton, qui n'était pas membre de la convention, mais agent du comité. Aussitôt arrivé, il ordonna la fermeture et la spoliation des églises, l'arrestation des suspects et des prêtres, proscrivit tout signe religieux, et défendit de tendre les maisons des morts, et de célébrer aucune cérémonie religieuse à leur enterrement. Le 25 brumaire, il déclara à Tévèque intrus Sibille^ qu'il serait traité comme suspect, s'il ne livrait pas tous les objets précieux des églises. U convoqua le peuple au son du tambour dans l'église Saint-Pierre, monta en chaire, débita un ignoble discours contre la religion, et somma les prêtres d^postasier. Le président du département, qui était prêtre, s'exécuta aussitôt, et plusieurs intrus l'imitèrent. Le 28, Rousselin déclara les églises fermées et consacrées pour les décades au culte universel de la Liberté. L'intrus Sibille déposa ses jlettres de prêtrise; il chercha ensuite à excuser sa faiblesse par de pitoyables raisons. Rousselin ne put faire tomber des têtes à Troyes, car le tribunal criminel refusa de se transformer, sur sa demande, en tribunal révolutionnaire, mais il arrêta une multitude de suspects et leva des taxes arbitraires sur les riches et sur les marchands, en les accablant d'injures (1). Ses agents parcouraient le département^ fermaient les églises et exigeaient des apostasies. Les choses en vinrent à un tel point, que la ville de Troyes faillit se soulever : le conventionnel Bô y fut envoyé. Il continua la spoliation des églises au nom de la simplicité de Jésus-Christ. Des châsses très précieuses, do merveilleux objets d'art, furent brisés par les iconoclastes.

André Dumont, tout en persécutant les réfractaires, abolissait le culte constitutionnel. Le 22 octobre, il écrivait d'Amiens à la convention ;

et Citoyens collègues, nouvelles captures; d'infâmes bigots de prêtres réfractaires vivaient dans des tas de foin dans la ci-devant abbaye du Gard : leurs barbes longues semblaient annoncer com-

(1) Babeau, Histoire de Troyes. — Il traitait ainsi les marchands dana son rapport : « Loups dévorants répjiiidu.s nir la surface de la république entière... ces calculateurs avides, cps hulans de t Autriche^ engraissés de la substance du peuple, charjj'és de l'embonpoint du bœuf Apis, n'en sont que plus aristocrates encore. » Tome II, p. 157.

ABOUTïON DU CULTE EN PROVINCE. 695

bien leur aristocratie était iuTétérée ; ces trois bêtes noires , exmoines, ont été découverts cacbés, et après eux on a trouvé un trésor en terre. »

Le 3 brumaire, il prenait un arrêt interdisant toute solennité du culte, le dimanche :

« André Dumont, représentant du peuple dans les départements de la Somme, du Pas-du-Galais et de TOise, et Levasseur, son collègue,

« Considérant qu'il est instant de montrer la vérité toute nue au peuple ; considérant que d'après le décret du 5 octobre, il n'existe plus de fêtes ni de dimanches ; considérant enfin que, par une suite du fanatisme religieux, les prêtres pourraient, par des cérémonies et des offices, conserver les préjugés qui ont servi de manteau aux hypocrites,

« Arrêtent que tout prêtre convaincu d'avoir, les jours ci-devant connus sous le nom de fêtes et dimanches, célébré des offices tels que I grand'messes, vêpres, salut et matines, seront aussitôt arrêtés et traduits en prison pour être sur-le-cbamp livrés au tribunal criminel. En conséquence, les membres des districts, municipalités, gardes nationales, seront chargés, chacun sur leur responsabilité capitale, d'arrêter ceux des prêtres qui contreviendraient au présent arrêté, qui sera imprimé et envoyé aux municipalités... (1) »

Il fut exécuté immédiatement. La loi du 5 octobre est interprétée abusivement par le proconsul, comme proscrivant les offices du dimanche, mais la convention n'eut garde de protester. Qu'on ne dise pas que cet arrêté ne défendait pas de dire des messes basses 1 11 part de ce principe, que les fêtes et dimanches sont supprimés, et poursuit les prêtres coupables d'avoir célébré les offices tels que, etc. Par hypocrisie, le proconsul n'a pas voulu dire nettement qu'il interdisait tout office quelconque, mais il a rédigé son arrêté de telle sorte, que les autorités subalternes ont dû nécessairement l'interpréter comme décrétant l'abolition complète du culte.

Un autre arrêté du même jour ordonne l'enlèvement de tous les cuivres qui se trouvent dans les églises. Le 6 bru-

(1) Archives, AF, II, 130. Dumont a prétendu plus tard qu*il n'avait été si violent dans ses discours et ses arrêtés, et n'avait débité tant d'odieuses bouffonneries, que pour détourner les soupçons du comité, et pouvoir agir avec une certaine modération.

maire, pour que rien no rappelle plus aux populations qu^elles ont ou un culte, il arrête encore :

« Que toutes les croix et crucifix placés dans les villes, villages, rues et places publiques, seront enlevés, et que celles existantes au haut des clochers et édiOces publics seront dans la huitaine remplacées par une ilamme tricolore. »

Il vient ensuite terroriser la ville de Beauvais, et lui fait connaître le régime révolutionnaire daijs toutes ses rigueurs (1). 11 dévaste et profape les églises dans tout le département, et, le 17 brumaire, il envoie à la convention de riches dépouilles. Le comité de surveillance de Beauvais, après les ignobles déclamations d'usage, prend l'arrêté suivant :

« Art. premier. — Les j.urs ci-devant connus sous la dénomination de fêtes et dimanches, inventés par l'envie, l'orgueil, et la superstition sacerdotale, aucun citoyen ne pourra se refuser de tenir ses magasins j boutiques, et at 2liers ouverts, et ne pourra suspendre U métier ou la profession qu'il exerce,

« Art. 2. — Il ne sera permis aux citoyens de fermer leurs boutiques, magasins ou ateliers et de suspendre leurs travaux que les derniers jours de la décade.

« Art. 3. — Les homraes connus ci-devant sous le nom de prêtres, sont invités, au nom de Téternellc raison, de substituer à leurs fêtes et cérémonies insignifiantes , des fêtes civiques , de convertir leurs noms de prêtres en celui de prédicateurs de la morale, et d'être enfin de vrais républicains. »

Les révolutionnaires ne se contentent pas d'interdire l'exercice du culte, ils veulent contraindre les chrétiens à des actes que leur conscience réprouve, et ce mot d'ordre est donné dans toute la France : on est contraint de chômer le décadi et de travailler le dimanche.

On pense bien qu'André Dumont provoqua des apostasies. Un nommé Loranger, curé d'Attichy, se maria et abdiqua ses fonctions, le 23 brumaire, de la manière la plus ignoble. « J'ai honte, dit-il, de vous tromper encore, je ne veux plus être prêtre, je donnerais la moitié de mon sang pour ne l'avoir jamais été. » Il fut, du reste, récompensé de sa bassesse comme il le méritait, car le commissaire Bollet, sans

(1) Il écrivait : a Je pars pour Beauvais, que je vais mettre au bouillon mai(,^re avaot de lui faire prendre une médecine. » U tint parole.

lui tenir compte de cet acte éclatant de civisme, le ûl arrêter comme prévenu de manœuvres contre-révolutionnaires. André Dumont parcourait les départements de TOise et de la Somme en dépouillant les églises, brûlant les objets du culte, et extorquant des apostasies. Le 11 frimaire, il écrivait à la convention :

« Le charlatanisme religieux fait naufrage, la déprêtrisation est à Tordre du jour: les lettres de prêtrise pieuvent autour de moi,

elles sont toujours accompagnées des lettres les plus originales

Vous sentez combien la collection de ces déclarations sera intéressante : des prêtres deyenus hommes, c'est là sans doute un miracle bien plus frappant que ceux que nous prêchaient les émissaires noirs. Partout on ferme les églises, on brûle les confessionaux et les saints, on fait des gargousses avec les Hvres des lutrins. »

Massieu, Tévêque constitutionnel de Beauvais, se maria, apostasia publiquement, et dirigea lui-môme les profanations jacobines. Gibert, curé constitutionnel de Noyon, ancien constituant, et Couppé, curé de Sermaize et conventionnel, abdiquèrent, mais ne se marièrent point.

Après avoir bien tyrannisé Beauvais, Dumont revint dans le département de la Somme, et prit un nouvel arrêté pour compléter la spoliation des églises :

« A. Dumont requiert les administrateurs composant la commission révolutionnaire de la Somme, sur leur responsabilité capitale, de faire enlever tous les saints, encensoirs, lampes, chandeliers, et antres objets d'or et d'argent, de toutes les églises du département, en exceptant néanmoins pour cette fois un seul calice pai* paroisse, et de faire disposer et peser le tout, de manière qu'à la première réquisition on puisse en faire l'envoi à la convention. »

Il ne faut pas encore prononcer la confiscation de tous les objets du culte « pour cette foisi » 11 faut auparavant préparer une odieuse comédie. Dumont attend que des agents de sa tyrannie, se disant les mandataires des paroisses terrorisées, viennent lui annoncer solennellement qu'elles abolissent le culte, et lui apportent ce dernier calice qu'il afTecte de laisser à l'église.

Mais il va bientôt trouver un magnifique prétexte pour arrêter encore une multitude de suspects. L'arbre de la liberté, à Amiens, a été scié et enlevé : naturellement il déclare ce forfait inexpiable. Il écrit de suite à la conven-

lion qu'il raltribue aux agents de la Vendée:.. « J'ai tendu mon large filet, et j'y prends mon gibier de guillotine. » Immédiatement, il avait lancé un arrêté ordonnant qu'il serait fait des perquisitions pour découvrir les auteurs du crime, el que les coupables seraient punis de mort: et comme « celte infernale conspiration » a été fomentée par les prêtres et les fanatiques :

« Art. premier. — Tout homme ci-devant connu sous le nom de prêtre, bedeau ou suisse, chantre et autres de cette espèce, trouoé dans les rues après six heures du soir, ou avant sept heures du matin, sera arrêté et conduit en prison.

« Art. 2. — Tout citoyen trouvé dans les rues après dix heures du soir sera incarcéré.

« Art. 3. — Tout homme qui, par ses actions ou ses propos, tenterait à faire improuver les mesures révolutionnaires, sera arrêté et livré à une commission qui sera établie pour juger les conspirateurs. Tous les bons citoyens sont invités à exécuter euxmêmes la première disposition de cet article, j) (ArcA., AF, II, 130.)

Il fit célébrer une cérémonie expiatoire, avec grand appareil et processions au temple de la Raison.

Le département du Pas-de-Calais ne fut pas mieux traité par André Dumont que ceux de TOise et de la Somme. Dans une lettre du 8 nivôse, il s*étend avec une complaisance particulière sur ses actes de vandalisme :

« A Monlagne-sur-Mer (Moutreuil)... il n'y a plus d'église, et les citoyens n'ont qu'un seul vœu: la République ou la mort. Les saints et les saintes y ont été brûlés en réjouissance de la reprise de Poit-la-Montagne. »

Il a aussi terrorisé Roulogne, profané et brûlé tout ce qui était vénéré dans ses églises :

« La célèbre et très incompréhensible, très sainte vierge noire, que les Anglais n'avaient pu brûler, fut, dans la plus belle fête qui se peut célébrer, jetée dans le bûcher et réduite en cendres sans miracles. Tout Boulogne, hors les détenus, hommes, femmes et enfants, tous crièrent: <( Vive la Montagne ! )> et jurèrent une union éternelle. L'allégresse fut telle, qui la nuit se passa en bals où se trouvèrent tous les citoyens. On me demande le changement du nom de Boulogne-sur-Mer, en celui de Port-de-l'Union. Les \'ieillards et les jeunes gens, me regardant comme leur sauveur, m'assurèrent que c'était le jour le plus beau de leur vie. En effet, jamais

le républicanisme ne se prononça mieux, et jamais i*ailégresse ne fut portée à un plus haut point. » {Débats et décretSy nivôse an II, p. 1 65.)

André Dûment était un misérable ; mais ce n'était pas un sot, bien au contraire ! II est probable qu'il croyait fort peu à toutes ces démonstrations dictées par la peur. Tout en faisant la part des exagérations intéressées du proconsul, il faut reconnaître qu'à cette époque, dans une multitude de localités, les populations, terrifiées par Tincarcération d'un grand nombre de suspects, se mirent à plat ventre devant les envoyés de la convention.

Dumont finit sa lettre en disant qu'il va continuer sa vie de « missionnaire républicain ». Son apostolat consistait à faire célébrer partout où il passait de véritables saturnales, à profaner et détruire les objets du culte, et faire arrêter des suspects. Saint-Just et Lebas, envoyés auprès de l'armée du Nord, avaient pris, le 16 pluviôse, un arrêté ordonnant l'incarcération de tous les ci-devant nobles des départements du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme et de l'Aisne ; André Dumont y adhéra le 27, et ses agents l'exécutèrent avec tant de zèle, que beaucoup de personnes qui n'étaient pas nobles furent jetées en prison. Le proconsul fut tout de suite assailli de réclamations si nombreuses, qu'il crut nécessairede surveiller l'exécution de cette mesure. Par arrêté du 30 pluviôse, il décida que les personnes qui se prétendaient emprisonnées à tort comme ci-devant nobles, devaient être détenues, jusqu'à justification de leur plainte, dans une maison spéciale. Un autre arrêté, du 12 ventôse, autorisa les distrits de la Somme à lever les scellés apposés sur les papiers des individus arrêtés comme ci-devant nobles, et qui prétendaient y trouver des preuves à l'appui de leur roture (1). C'était un acte de justice, mais le terroriste reparaît bien vite, car dans son arrêté il ordonne aux districts de profiter de l'occasion pour s'emparer de tous les papiers qui leur paraîtraient suspects. Les prisons d'Amiens regorgeaient tellement de détenus, nobles et roturiers, que, par arrêté du

(4) Plus tard, Dumont, deveuu modéré, soutint avec beaucoup d'impudence et d'habileté qu'il avait outré systématiquement l'arrêté pour exciter l'horreur et l'annuler en fait, et qu'il -s'était montré par système très facile sur les preuves de non-noblesse qU'on lui apportait.

700 C09STrnrn05 cnroE dc Gua&é.

21 germinal, il en fit transférer one partie à Abbevîlle, «^ con sidérant que le grand nombre des détenus pourrait faire craindre une maladie épidémîque ",

Devant ce terrible proconsul, les popalatioos s'aplatissaient : le 6 ventôse, il raconte avec enthousiasme à la coqvention une de ses tournées :

» L'esprit public fait partout de grands progrès, oo se fait à peine à l'idée de cet heareox changement. Les habitants des cojip^î'jnt^s n'ont pi as de prêtres, plus d'^^jUs* i. Ceux de Pecquignj todI élever de* débris da temple de l'impo^tarc on mena ment à la révolution, il.< n'adorent plus que la liberté, ils «>n soni tous Us mnistres... >• Débats et 'i^crets, ventôse, p. 203.y

La régénération est complète: la vérité et la raison dissipent tous les vieux préjugés : enfin, la réTolutioo n'est plus qu'une véritable pastorale! Mais, quelques jours aprè>. tout est changé, les loups ont reparu autour de la bergerie : eL le io ventôse, il écrit d'Amiens qu'une conspiration horrible vient d'être découverte, « l'heure de la mort des traîtres i frappé ». Comme beaucoup de ses collègues, après avoir débité des églogues, il pousse des cris de bète féroce, pais recommence à jouer du chalumeau jusqu'à ce qu'il soit pris d'un nouvel accès de rage, et ainsi de suite!

Les représentants en mission dans le Nord de la France étaient tous parfaitement dignes de s'entendre.

Le défroqué Duquesnoy travailla très activement à détruire les derniers vestiges du culte partout où il passait. Déjà Lacoste et Peyssard avaient commencé la chasse aui prêtres dans le département du Pas-de-Calais ■ I ). Duquesnoy tourmenta cruellement les constitutionnels qui voulurent prendre au sérieux les protestations de la convention en

(i) Le 23 veDdémiaire, le district d'Arras prenait un arrêté approQTé par Peyssard, qui tirait de prison deux carés constitutionneU, et à cause « de leur intolérance et de leur esprit remuant » les éloignait à vingt lieues de leur commune. C'était très modéré pour l'époque. Archives, AF, U, 131.)

faveur de la liberté des cultes, et refusèrent d'abdiquer. Le 5 ventôse, il imposait Tapostasieà plusieurs d -entre eux:

c< Considérant que le peuple ne peut avoir d'ennemi plus dangereux que le fanatisme, que déjà il a occasionné des attroupements séditieux dans plusieurs paroisses, et notamment dans celles de Gouy-Servin et de Ruit, que la cause n'en peut être attribuée qu^aux ministres du culte catholique, qui, par une ténacité crimi" ncllff s'obstinent à continuer l'exercice de leurs fonctions,

« Arrête que les curés de Gouy-Serviu, et de Ruit, et le vicaire de Servin, seront mis en état d'arrestation, charge l'agent national de l'administration du district de Béthune de l'exécution prompte du présent arrêté, à moins qu'il ne sdit constaté par un procèsverbal de leurs municipalités respectives, que les trois ministres du culte ci-dessus nommés n'aient fait une renonciaiion formelle et par écrit aux fonctions de leur ministère avant la date du présent arrêté. » {Archives nationales, AF, II, i3i.)

Ainsi le simple exercice du culte, constitutionnel bien entendu, n'est plus toléré. Mais les paysans s'obstinent à se rendre à l'église; ils forment donc un attroupement séditieux; et le prêtre qui refusera d'abdiquer sera emprisonné, et peut-être expédié à un tribunal révolutionnaire I Quelques jours après, le 29 pluviôse, Duquesnoy prenait encore un arrêté contre un curé naïf qui invoquait la liberté des cultes :

<( Considérant que le fanatisme a été dans tous les temps un des plus grands fléaux de l'humanité, qu'on ne saurait trop sévir, qu'on ne saurait trop tôt sévir contre ceux qui en sont les soutiens, et que le curé de Bouret, en se perpétuant dans Vexercice de ses fonctions ecclésiastiques y se montre un de ses plus ardents défenseurs, et qu'il est la cause des attroupements fanatiques et séditieux qui ont eu lieu dans cette commune,

« Arrête que le curé de Bouret sera mis sur-le-champ en état d'arrestation, et charge l'agent national près le district de Béthune de mettre le présent arrêté à exécution. » [Ibidem.)

Rien de plus clair! Le culte constitutionnel, si amoindri qu'il soit, s'appelle le fanatisme dans la langue révolutionnaire et doit être proscrit sous ce nom. Du reste, la malveillance de Duquesnoy s'étendait jusque sur les ecclésiastiques qui avaient abdiqué. Il prit, le 29 pluviôse, un arrêté contre les ex-prêtres qu'il accusait « d'accaparer toutes les places », et ordonna de remplacer par des pères de familles ceux qui étaient employés dans les. bureaux du district de Béthune.

Le prêtre qui avait abdiqué, sans se marier, était toujours suspecté de vouloir reprendre son ministère à la première occasion favorable.

Les proconsuls avaient fait arrêter un si grand nombre de prisonniers roturiers, et très roturiers, que les travaux de la campagne étaient entravés: Duquesnoy crut nécessaire de prendre, avec son collègue Desacy, ce curieux arrêté :

c( Sur ce qu'il nous a été représenté par les administrateurs du district de Béthune, que plusieurs commuues ont poussé trop loin les arrestations, et les ont multipliées sans des motifs graves, au point de priver la terre des bras nécessaires à larécolte ; que d'autres n'ont pas fait arrêter dos personnes suspectes, que dans des communes aristocratiques où tous les esprits se trouvent au même degré d'incivisme, personne n'a été jugé suspect,

c( Autorisons le district de Béthune a suspendre les municipalités notoirement inciviques, et à faire et ordonner sur les arrestations, tout ce que la prudence lui dictera, en conciliant la sûreté publique avec les besoins de Vagriculture {{), »

Les autorités locales reconstituées par les commissaires prenaient à Tenvi des arrêtés extravagants. Ainsi le district d*Arras expulsait les religieuses des hôpitaux par les motifs suivants :

« Considérant que dans le moment où le peuple français t^îrrasse et proscrit les préjugés de la superstition, renverse les autels élevés au mensonge et au fanatisme, et n'a pour évangile et pour culte que la Raison et la nature, ce serait un crime de lëse>nature et lèse-humanité que confier plus longtemps nos concitoyens, nos frères malades, aux soins do filles forcenées et fanatiques, qui sans cesse forment des vœux pour le retour de leurs pieux et hypocrites imposteurs, et qui sans cesse importunent le ciel de prières impics qu'elles lui adressent pour la ruine de la république et le triomphe de ses ennemis ;

u Considérant que ces filles, par mille moyens dans les maladies périlleuses, peuvent, en parlant de Dieu , de ses anges , de ses saints, d'enfer, de purgatoire et de paradis, changer l'esprit des

(1) ArchiveSf AF, II, 131. La loi du 21 messidor relâcha beaucoup de paysans arrêtés pour des motifs religieux ; mais, après thermidor, il restait encore dans les prisons de Béthune 71 suspects qui n'avaient pas été mis on liberté comme appartenant à des conmiimes de plus de 1200 âmes; et le district déclara que « les individus ci-repris n'ont été détenus que pour cause de fanatisme, tendant au soutien des prêtres constitutionnels, et autres cas qui ne sont pas plus graves ».

malades et nuire par là aux progrès de l'esprit public, faire des ennemis à la république de ses propres défenseurs, jeter la terreur dans rame des faibles et même ébranler les forts ;

« Considérant que ces femmes peuvent tuer les malades autant que les maladies elles-mêmes par les rêves de la superstition et du fanatisme. » (Paris, Joseph Lebon, p. 123.)

Dans le département du Nord, les populations voisines de la frontière allaient entendre la messe en Belgique, au risque de la liberté et delà vie, etles jacobins se donnaient beaucoup de mal pour empêcher ces pieux voyages. L'évoque constitutionnel du Nord, Primat, apostasia, comme son voisin, Porion, du Pas-de-Calais; son exemple fut suivi par un certain nombre de jureurs : les prêtres qu'il avait ordonnés apostasièrent presque tous.

Le terrain était déjà bien préparé, lorsque le défroqué Joseph Lebon, dont nous avons déjà raconté l'apostasie. et le mariage, fut envoyé dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais. Ce misérable est resté, avec Carrier, la personnification la plus complète de la Terreur.

Il débuta par prendre un arrêté (Hesdin, 29 brumaire) qui incorporait tous les prêtres âgés de moins de vingt-cinq ans aux bataillons de réquisition. La profanation et la destruction des choses les plus sacrées, et la déprôtrisation du clergé, furent désormais son occupation habituelle. Comme tous ses collègues', il faisait peu de fonds sur les apostasies arrachées par la peur. Ainsi, le 9 germinal, il écrivait à l'agent national de Dunkerque :

« Prends de nouveaux renseignements sur le nommé Gomer, ci-devant cuté de Détry elles, arrêté pour avoir repris ses charlatanevies abandonnées d'abord, quel est l'âge, le moral, ï estoc de cet homme... » {Archives, AF, II, 131.)

11 pressa vivement l'exécution impitoyable des lois contre les réfractaires, et imposa le décadi. Le 19 ventôse, il prit l'arrêté suivant contre des femmes qui s'obstinaient à se parer le dimanche au lieu du décadi :

« Le conseil général de la commune d'Arras donnera Tordre sur-le-champ à tous les soldats de police de se répandre dans les promenades et sur les remparts, et d*y arrêter toutes les femmes et filles endimanchées. Les aristocrates ou fanatiques seront définitivement constitués en arrestation. » (Paris, Joseph Lebon, p. 201.)

70 i CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.

Malgré tous les efforts et les menaces des terroristes, les paysans s'opiniâtraient à chômer et fêter le dimanche. Aussi, le 30 ventôse, le proconsul

Instruit que les compagnons des cultivateurs, appelés cidevant valets de charrue , égarés par le fanatisme, s'opiniâtrent à célébrer les ci-devant jours de fêtes et dimanches, et enlèvent ainsi un temps précieux à l'agriculture, arrête :

« Que tout domestique, valet de charrue et autre ouvrier, qui chômera (Vautre jour que le décadi^ sera mis en état d'arrestation comme suspect, et que les municipalités qui n'exécuteront pas le présent arrêté seront elles-mêmes considérées comme suspectes et traitées comme telles. » (Archives, AF, II, 131.)

Le 1" germinal, le district d'Arras ordonna Timpression de cet arrêté à quatre mille exemplaires, afin de le répandre dans les plus petits hameaux. Les conditions les plus humbles étaient donc frappées par la tyrannie révolutionnaire, et la fameuse maxime « guerre aux châteaux, paix nnx chaumières » recevait un sanglant démenti à Toccasion du décadi; car les jacobins, ses inventeurs, faisaient une guerre acharnée aux habitants des chaumières qui le repoussaient pour la plupart. En voici un exemple frappant. Les habitants du village d*Achicourt, près d'Arras, chômaient le dimanche et, ce jour-là, par conséquent, ne venaient point à la ville vendre leurs légumes. Lebon requiert le conseil de celte commune de loger et nourrir 180 hommes de la garde nationale jusqu'au retour du représentant, « et autorise toutes opérations propres à faire connaître la malveillance et le fanatisme des habitants ». On sait ce que cela signifiait avec Lebon I En outre, le proconsul

« Déclare que le premier ci-devant dimanche où les femmes, baudiMs cl provisions d'Achicourt manqueront de se trouver en abondance au marché d'Arras, les maisons des membres du conseil général seront rasées^ comme celles d'ennemis du peuple (1). »

De plus, toute femme ou fille d'Achicourt qui se parera encore un ci-devant dimanche, sera mise en arrestation, à moins que le ci-devant dimanche ne tombe un décadi (2).

{{) Paius, p. 153.

{2j Par arrêté du 28 nivôse, Lebon, instruit que l'on modifiait le bonnet phrygien, ?oit en substituant les trois couleurs au rouge, « soil en déshonorant ce signe auguste par de» ornements de Tancien régime »,

Non seulement Lebon était sanguinaire et se plaisait à faire tomber les têtes, mais il avait encore de véritables raffinements de tyrannie et de cruauté, et montrait un esprit singulièrement inventif pour humilier et insulter lâchement ses victimes (1). Par son arrôté du 17 pluviôse, il enjoignait aux districts d'arrêter le plus grand nombre possible de suspects. « On ne leur demande point, disait-il, si les personnes se sont montrées inciviques, mais bien si elles se sont montrées civiques. » Aussi s'est-il étudié constamment à renchérir sur les rigueurs déjà excessives de la loi des suspects. Le 16 ventôse, il ordonnait l'incarcération des femmes de suspects:

« Il ne faut pas que les plus intimes confidents des gens suspects restent en liberté pour blasphémer contre les mesures révolutionnaires, ou pour solliciter par mille intrigues la sortie des aristocrates qui leur sont chers.

« En conséquence, tous les districts du département du Pas-de- Calais donneront des ordres pour que dans les vingt-quatre heures toutes les femmes des hommes suspects soient mises en arrestation, à moins qu^ elles n'aient évidemment et constamment désapjnvuvé l'aristocratie de leurs maris. Cette mesure aura lieu à Tégard des femmes de tons les hommes suspects qui doivent être subséquemment arrêtés.

« Elle aura lieu pareillement envers les femmes ci-devant roturières des maris ci-devant nobles ; et envers les maris ci-devant roturiers des femmes ci-devant nobles ; si lesdits maris roturiers ou lesdites femmes roturières n*ont point montré un attachement constant à la révolution. »

Cependant, Lebon vit un inconvénient à retenir ainsi en prison tant de femmes et de maris à la fois, et, pour y parer, il prit, le même jour, un autre arrêté aussi grotesque qu'odieux :

c< Ne laissons point multiplier les ennemis de la liberté...

ce Dans les vingt-quatre heures de la réception du présent, les districts du département du Pas-de-Calais auront pris des mesures pour séparer les femmes suspectes des hommes suspects (2). »

défendit de porter on autre bonnet de liberté que le bonnet rouge classique, sous peine d'être déclaré suspect. {Arch. AF, II, 131.)

(i) Par arrêté du 6 pluviôse, Lebon ordonna qu'un vaudeville sur Vlnutilité des prêtres, où la religion était insultée, serait tiré à 6,000 exemplaires, « envoyé à chaque municipalité pour être affiché et chanté solennellement le premier décadi qui suivra la réception ». (Arch., ibid.)

(2) Archives, AF, U, 131.

Lebon répétait constamment ces paroles de son digne collègue Saint-Just : « La révolution doit être un coup de foudre » , et il s'appliquait à les réaliser dans la pratique en faisant tomber une foule de têtes (i).Il terrorisa avec une férocités! extravagante, qu'il réussit à scandaliser son collègue Guffroy, l'auteur de l'ignoble journal fe Rougyff. Il fut dénoncé par lui au comité de salut public, mais Robespierre, après avoir pris connaissance de tous ses crimes, approuva sa conduite et lui écrivit : «Continue à faire le bien, et fais-le avec la sagesse et avec la dignité qui ne laissent point de prise aux calomnies de l'aristocratie. » Gela signifiait : ccGontinoe à guillotiner autant que tu voudras, seulement ne fais pas d'excentricités. » A la séance du 21 messidor, Barère, au nom du comité, parla à la convention des pétitions « suggérées par l'astucieuse aristocratie » contre Joseph Lebon.

Et Lebon put continuer à son aise ses atrocités! Après iâ chute de Robespierre, les habitants d'Arras vinrent supplier la convention de lui demander compte des quatre cents tètes qu'il avait fait tomber par son tribunal révolutionnaire, et dévoilèrent ses nombreux raffinements de cruauté. On cooiprend aisément qu'un député parfaitement au courant de tous les crimes de Lebon se soit alors écrié :

« La justice fut trop longtemps outragée dans les départements du Pas-de-Calais et du Nord. Le bourreau choisi par Robespierre y faisait ruisseler le sang. Lebon, cet homme sanguinaire que nous avons le malheur de voir parmi nous; Lebon, ce monstre pétri de crimes, enivré de sang, couvert de l'exécration générale, vous le voyez salir cette tribune, et y exhaler le venin de son âme infer-

(1) On aurait tort de chercher à excuser Lebon en rejetant ses crimes sur son fanatisme républicain, car il s'est servi de son pouvoir pour satisfaire ses propres rancunes. En voici un exemple. Le 22 pluviôse, il requiert le greffier du juge de paix du canton de Rœux « de lui apporter aussitôt les pièces du jugement qui a élé rendu contre Joseph Lebon au mois de novembre i79l, vieux style ». Ce jugement avait été rendu contre lui-même. Le 25 fructidor, après la chute de Robespierre, lorsque Lebon était déjà accusé, Lenglet, agent national du district d'Arras, en expédiant à la convention les nombreux arrêtés de Lebon, ajoutait à sa lettre d'envoi le post-scriptum suivant : « Vous remarquerez par la pièce cotée A, que Joseph Lebon, représentant, n'avait pas oublié les injures de Joseph Lebon, curé. On assure que ce souvenir a valu la mort an juge de paix en question. Ce fait est dénoncé au comité de sûreté générale. » Archives^ AF, II, 131.

nale. Il n*existe pas une minute sans méditer un nouveau crime, sans préparer un assassinat. C'est bien à lui qu'on peut adresser ce discours : « Monstre, va dans les enfers cuver le sang de tes victimes. » {Déb€Us et décrets, thermidor an II, p. 269.)

Malheureusement, Fauteur de cette éloquente apostrophe n'est autre qu'André Dumont I

Le département des Ardennes fut terrorisé par les proconsuls B6, Hentz, Coupé et Massieu. Us eurent pour système dans ce pays tout industriel, de déclamer contre les riches, les chefs d'ateliers, et d'exciter contre eux leurs ouvriers. liOS manœuvres odieuses, les calomnies employées d'orditiaire contre les nobles par les commissaires jacobins, furent tournées contre les négociants et les industriels persécutés et outragés en vrais gentilshommes. Massieu, l'évêque intrus, régicide et apostat^ se chargea spécialement de la persécution religieuse et de la profanation des églises (1). Dans un arrêté du 15 brumaire, Hentz et Massieu accusent les riches propriétaires d'avoir fait des déclarations insuffisantes au sujet des réquisitions, et de les avoir fait peser sur les pauvres. Us prétendent que la loi est ainsi violée, parce que les municipalités sont composées pour la plupart de propriétaires, riches, égoïstes et avaricieux. Us ne se contentent pas de dénoncer les nobles, les riches, les propriétaires ; ils font encore la guerre aux hommes de loi et déclarent « que les procureurs, huissiers, recors, avocats et praticiens de campagne seront exclus des fonctions municipales (2). Un arrêté du 29 donne, aux dépens des riches, trois livres par jour aux officiers municipaux reconnus

(1) Le 22 prairial an III, les habitants de Sedan TaccuBérent devant la convention d'une foule de méfaits : « Il vécut avec les jacobins de Sedan dans la plus grande intimité, prit part à toutes leurs orgies, qu'il ne quittait jamais sans avoir perdu la raison. » Il avait épousé la fille d*ttn jacobin qui passait pour avoir considérablement volé la république» et on l'accusait lui-même de nombreuses dilapidations. {Moniteur du 25 prairial.)

(2) Archives nationales, AF, II » 87.

pour faire le sacrifice de leur industrie. Les fonctions municipales devenaient le refuge des jacobins fainéants.

Le même jour, ils lancent un arrêté rempli de déclamations antireligieuses, et déclarant qu'il ne doit y avoir d'autre culte que celui delà loi et que, par conséquent, tous les objets de métal qui se trouvent dans les églises seront confisqués.

Les municipalités étant bien garnies de sans-culottes et les églises spoliées, ils se mirent à tondre les négociants et les industriels. Le 6 frimaire, Hentz, Bô et Massieu lancent encore contre eux un arrêté rempli de déclamations odieuses contre les riches égoïstes et avares qui oppriment le peuple en le menaçant de le laisser sans travail; il lève une contribution révolutionnaire d'un million sur les riches de Sedan, de cinq cent mille livres sur ceux de Mézières et Gharleville, et de même somme sur ceux du reste du département. Les imposés seront forcés de s'exécuter dans le mois, les riches et les fabricants suspects seront mis en arrestation. Mais ce n'est pas assez de pressurer; les riches et les négociants, il faut les forcer à faire travailler; si on les ruine, tant pis pour eux et tant mieux pour les jacobins !

« Art. 6. — Les ateliers , métiers , usines ou tanneries des hommes suspects, mis en arrestation, qui n*auraient pas la mémt activité, ou qui n'emploieraient pas le même nombre d'ouvriers que précédemment, seront mis en régie et administrés pour le profit des pauvres ouvriers. » (Archives, AF, 11, 87.)

Les comités révolutionnaires sont chargés d'exécuter cet arrêté. Si des fabricants leur sont dénoncés comme ralentissant leurs travaux, ils feront main-basse sur leurs registres, inventaires, etc., et chargeront un ou plusieurs citoyens salariés de diriger les ateliers. Pour fournir à ces citoyens des matières premières, l'arrêté organise un système complet de contributions sur les riches; le bénéfice sera versé dans le mois entre les mains du receveur du département, qui fera la répartition entre tous les ouvriers travaillant à chaque atelier ou à préparation « a raison des matières premières achetées ef en raison de leurs besoins et de leur patriotisme ». Ceci est splcndide! ce n'est pas l'ouvrier honnête et laborieux qu'on veut protéger par ces mesures

iniques, c'est le clubiste, c'est le révolu tionnairQ paresseux. On ruine le fabricant, eton frappe en même temps Touvrier qui ne fait pas le jacobin! On voit que cet arrêté est encore plus terroriste que socialiste.

Ainsi le fabricant est forcé de fabriquer, qu*il ait des commandes ou non, qu*il ait des ressources ou non ! La révolution, par ses assignats, par Temprunt forcé, par la terreur générale, détruit les fortunes, paralyse l'industrie, et enlève leur travail aux ouvriers. Ceux-ci vont se dire sans doute qu'elle ne tient guère ses belles promesses : il faut absolument parer à ce danger! Alors on dénonce les riches, les fabricants, comme des avares qui veulent affamer le peuple pour lui faire regretter l'ancien régime, eton les oblige à travailler avec la même activité et le même nombre d'ouvriers. Us n'ont point de commandes, mais ils feront semblant de faire travailler, et devront payer sérieusementleurs ouvriers. Qu'importe que cette tyrannie les écrase et les ruine, il faut à tout prix masquer au peuple les vices du gouvernement révolutionnaire ; ce sera l'infâme capital qui en fera les frais. Après tout, faire perdre à un négociant trente ou quarante mille livres en lui imposant de payer inutilement des ouvriers, ou le taxer arbitrairement à cette même somme, n'est-ce pas absolument la même chose ? Pourtant, les industriels de Sedan auraient pu réclamer contre le trio Hentz, B6 et Massieu, car il les volait des deux façons!

Les élèves de l'école du génie de Mézières furent traités de muscadins et d'aristocrates : Hentz destitua et envoya à vingt lieues à l'intérieur, tous les commandants et professeurs, sauf un seul qui fut chargé d'épurer les élèves, et de remplacer les muscadins par des patriotes de son choix.

Les commissaires n'oubliaient pas de persécuter la religion, même constitutionnelle. Tout prêtre suspect de fanatiser, c'est-à-dire d'exercer le culte, était traqué. Le 24 frimaire, un arrêté de Massieu autorise le comité révolutionnaire de Sedan à envoyer deux commissaires dans la commune de Yillone-Domont :

« Pour faire mettre les fanatiques curés voisins en arrestation, s'ils continuent à prêcher le fanatisme dans des communes où ils n'ont aucun droit, et recommander au district de Montmédy de s'opposer aux progrès du fanatisme. » (Archives, AF, II, 87.)

Le député Leroux, pendant sa courte mission dans les Ardennes, paraît avoir été moins violent. Le 10 germinal, il mit en liberté, à Sedan, cinquante-huit suspects de cette ville. Mais Levasseur, de la Sarthe, fut le digne continuateur de Hentz et de Massieu. Sur Tordre du comité de salut public, il envoya au tribunal révolutionnaire les administrateurs du département, et les officiers municipaux de Sedan, qui avaient signé des protestations contre le 10 août; le 15 pfairial, vingt-sept officiers municipaux et notables forent guillotinés pour ce crime; le 19 , ce fut le tour du procureur général syndic et de onze administrateurs. Il faut dire pourtant, à la décharge de Levasseur, qu*il fut simplement Texécuteur des volontés du comité. Gomme ses prédécesseurs, il s'appliqua à exciter les ouvriers contre les négociants et les industriels, et persécuta les prêtres qui ne voulaient pas apostasier. Le 29 prairial, il prenait un arrêté dans lequel il traitait les prêtres de pervers et d*hypocrites, et déclarait que trois d*entre eux portaient le trouble et la division dans les communes de Givron, Ghaumont et Draize :

a Que deux de ces hommes ont affecté, par une cérémonie ridicule, de détruire la douce et heureuse impression que la fête célébrée en Thonnear de l'Être suprême, le 20 prairial, a laissée daos les cœurs de tous les vrais républicains. » (ArcA., iHd.)

Ordre est donné d'arrêter les trois curés, et de les emprisonner dans l'ancienne abbaye de Montdieu. On voit que Levasseur protégeait le culte dont Robespierre était grand pontife; le 28 messidor, il envoyait dans la même prison cinq religieux et deux curés , accusés de corrompre la morale républicaine (1).

Marolles, évoque intrus du département de l'Aisne, apostasia solennellement et se maria. Beaucoup de prêtres constitutionnels de ce département suivirent son exemple; mais il ne faut pas oublier que Marolles, afin de garnir les

({) Lorsque Levasseur fit paraître son rapport sur sa mission dans les Ardennes, Robespierre était tombé; il prétendit, comme d'autres conventionnels, qu'il avait encouru sa disgrâce, et qu'il avait toujours agi avec beaucoup de modération . Il attaqua également la mémoire de Saint- Just, et soutint que tout ce qu'on avait dit sur son attitude courageuse devant l'ennemi était absolument faux, et qu'il l'avait vu pendant la bataille se tenir très prudemment à l'écart.

cures vacantes, avait fait de nombreuses ordinations, et imposé les mains à tous les aventuriers qui s'étaient présentés. Tous ses vicaires épiscopaux sauf deux se marièrent, il y en eut qui épousèrent des religieuses. Le 24 brumaire, les autorités de Laon ouvrirent un registre pour recevoir les déclarations des prêtres qui voudraient se déprôlriser : il ne fut malheureusement que trop rempli. On le détruisit plus tard , ainsi que d'autres registres compromettants ; les déclarations d'abdication et les lettres de prêtrise déposées par les apostats furent brûlées par ordre du département à la fête de la Raison. Ce jour-là, Marolles entra solennellement dans la cathédrale avec sa femme, et Ton dansa dans les églises^

Le département chargea un commissaire de présider à la spoliation des paroisses. Tous les ouvriers nécessaires à ce travail étaient mis en réquisition , et tenus de quitter leur ouvrage lorsqu'on avait besoin d'eux pour cette œuvre de vandalisme. Les autorités montrèrent le plus grand zèle à dépouiller les églises; les archives, les bibliothèques des corporations religieuses , furent pillées ou détruites ; on fit des gargousses avec d'admirables missels ; on envoyait au parc d'artillerie de la Fère de magnifiques ouvrages en parchemin et en vélin. Le 6 brumaire, le district de Ghauny fit brûler solennellement sur la place publique, en présence des autorités , les statues de bois trouvées dans les églises de la ville et des environs , ainsi que les tableaux religieux. Dans toute la France , les iconoclastes réclamaient la destruction de ces tableaux, parce qu'ils entretenaient le fanatisme et conservaient le souvenir de l'ancien culte.

La spoliation des églises fut, comme on le pense bien^ une véritable fortune pour certains patriotes qui, pour mieux montrer leur horreur du fanatisme, recherchaient avidement les occasions de se saisir des vases sacrés, et d'enlever les galons d'or qui se trouvaient sur les ornements sacerdotaux. 11 y eut une multitude de violations de dépôts, de détournements, de ventes faites dans des conditions suspectes. Ainsi le district de Ghauny, en mai 1794, ordonnait la réunion à Ghauny du mobilier des églises en constatant :

u Que la marche précipitée et irrégulière dont la vente s'est

effectuée dans la plupart des communes peut compromettre les intérêts de la république, en laissant aux dilapidations des moyens faciles d'échapper à la surveillance (1). »

Lejeune et Roux, alors en mission dans TAisne, ordonnèrent la démolition des clochers; les adjudicataires de ce travail renversaient le clocher, et laissaient dans la toiture un trou béant par lequel le vent et la pluie pénétraient dans réglise et la dégradaient (2). 11 y eut des troubles dans certaines communes qui s^opposèrent à ces destructions.

Le 21 novembre 1793, la municipalité de Laon, prétendant que tous les prêtres avaient abdiqué, établit des commissaires aux sépultures. Dans le club de Ghauny, on prétendit que le drap noir ou blanc des morts sentait le fanatisme, et qu'il leur fallait un drap tricolore.

Le culte était absolument interdit ; quelques prêtres exe^ çaient le ministère en cachette ; les fidèles se réunissaient pour réciter ensemble les prières des offices dans des maisons particulières, ou dans les églises dévastées ; les maîtres d'écoles, les anciens officiers d'église chantaient les psaumes et les hymnes comme auparavant : les autorités interdirent ces pieux exercices et firent mettre les scellés sur les églises. Les mêmes réunions avaient lieu dans une multitude de départements, et elles étaient partout poursuivies avec la même rigueur. Certains apostats étaient tenus en suspicion; on prétendait qu'ils avaient fait semblant d'apostasier pour échapper aux lois révolutionnaires. Plusieurs ecclésiastiques du département de l'Aisne furent mis à mort pendant la révolution. L'intrus MaroUes comptait tirer bon parti de son apostasie; ses espérances furent complètement déçues; il devint simplement capitaine dans la garde nationale, et mourut bientôt, accablé par le mépris public.

Les départements de l'Est furent terrorisés par les nombreux commissaires que la convention expédiait auprès de l'armée du Rhin, et par une foule d'agents subalternes. Un

(1) E. Fleury, Le clergé de l'Aisne, tome I, p. 243.

(2) Idem, ibid.

jacobin nommé Mauger, qui se fit très justement appeler Marat Mauger, exerça quelque temps à Nancy un pouvoir dictatorial (1); il était entouré d'individus aussi cruels et aussi dépravés que lui ; Tun d'eux, nommé Philip, avant Tabolition du culte tint une réunion dans la cathédrale, et se tournant vers le tabernacle, s'écria : « Que Ton prenne les ordures qui sont dans cette boîte, et qu'on les jette à la rue sur du fumier. » Les départements de la Meuse , de la Meurthe et de la Moselle furent désolés par des misérables de cette espèce lors de l'abolition du culte. Le conventionnel Mallarmé, envoyé en mission dans la Meuse, ordonna la déportation non seulement des réfractaires déjà arrêtés, mais des constitutionnels qui avaient refusé d'abdiquer, ou commis le crime de dire la messe après avoir livré leurs lettres de prêtrise ; il fit même condamner à la déportation des prêtres mariés; aussi, le 7 fructidor^ après la chute de Robespierre, des jacobins du département réclamèrent vivement à la convention la liberté de prêtres constitutionnels ou défroqués qui étaient, grâce à lui , sous le coup de la déportation , et il ne put fournir que des explications très embarrassées.

En octobre 1793, l'Alsace était tyrannisée par les députés Ruamps, Borie, Lacoste, Baudot, Milhaud, Guyardin. Ces deux derniers épurèrent les autorités de Strasbourg comme complices de Dietrich, et créèrent, le 8 octobre, un comité de surveillance dont Monet, qui devint maire un peu plus tard, et le fameux Euloge Schneider faisaient partie. Depuis 1792, une commission révolutionnaire jugeait les procès politiques, et avait condamné à mort un grand nombre d'émigrés, et, par arrêté du 24 vendémiaire , Milhaud et Guyardin avaient institué une armée révolutionnaire qui devait parcourir le pays avec deux tribunaux révolutionnaires à sa suite ; néanmoins, le comité de salut public trouva que l'Alsace était gouvernée trop mollement, et lui envoya Saint-Just et Lebas : ils prirent le titre de commissaires

(1) Faure, qui avait été envoyé en mission à Nancy, en vendémiaire an II, entretint la convention, le 24 pluviôse an III. de Marat Mauger. S'il faut Ten croire, il devrait être mis sur la même ligne que Jourdan, Hébert, Euloge Schneider : u A la voix de Mauger, les lois se taisaient. « Débats et décrets, pluviôse an III, p. 325 et 327.

7ii CONSTITUTION CIVILE DU CLERGé.

extraordinaires, et montrèrent par leur conduite qu'ils se regardaient comme investis de pouvoirs supérieurs à ceux de leurs collègues. ^

A peine arrivés^ le 2 brumaire, ils suppriment la commission existante qui avait fait ses preuves, et la remplacent par une commission militaire de cinq membres qui siégera jusqu'à ce que l'ennemi soit repoussé des départements du Rhin. Elle sera ambulante à volonté, et donnera des mandats d'arrôt dans l'étendue du district d'Haguenau contre ceux qui lui seront dénoncés par ses agents comme partisans de l'ennemi ; elle fera fusiller ceux qui seront convaincus par elle, et enverra à Mirecourt en arrestation ceux qui seront seulement soupçonnés. Les juges recevront trois cents livres par mois. Cette commission remplit parfaitement les intentions sanguinaires des deux proconsuls.

Les habitants de Strasbourg furent assujettis aux cartes de sûreté, sous peine d'emprisonnement. Le 9 brumaire, Saint-Just autorisa le comité de surveillance à faire, la nuit suivante, des visites domiciliaires dans toutes les maisons, et à arrêter toutes les personnes soupçonnées d'aristocratie. On compta bientôt les détenus par milliers. La révolution n'a jamais attenté à la liberté des citoyens sans attaquer en même temps leur bourse ; à Strasbourg comme partout, elle pressura ses victimes pour payer leurs dénonciateurs et leurs tourmenteurs. Il y avait dans cette ville deux catégories de jacobins : les uns étaient allemands, et avaient à leur tête le fameux prêtre défroqué Euloge Schneider. Après avoir professé en Allemagne dans plusieurs établissements dont il s'était fait chasser par sa mauvaise conduite, il avait fini par donner dans l'illuminisme de Weisshaupt. Lorsque la constitution civile fut établie en Alsace, on demanda à grands cris des prêtres sachant à la fois l'allemand et le français; Schneider se présenta, devint vicaire épiscopal, et sut attirer à Strasbourg tous les prêtres tarés ou interdits de l'Allemagne. Au moment de la Terreur, il se trouva à la tête d'un groupe d'hommes complètement perdus de réputation, mais extrêmement dangereux, car leur situation en faisait nécessairement les partisans et les agents de la Terreur; d'un autre côté, la municipalité de Strasbourg, trouvant la population trop peu révolutionnaire, avait racolé une

troupe de jacobins , les plus violents parmi les violents, les plus tarés parmi les tarés , qui faisaient les tyrans à Strasbourg et comptaient bien s*y enrichir des dépouilles des aristocrates et des modérés. Cette troupe infâme de dénonciateurs et de sbires coûtait extrêmement cher. Il fallait pressurer les habitants pour la payer; en outre Saint-Just, comme Camille Desmoulins, avait pour principe d*attacher le peuple à la révolution en lui donnant les dépouilles des riches. Lors de la défaite de Wissembourg, quelques habitants de Strasbourg avaient offert d'avancer de l'argent à la république. Lie 10 brumaire, Saint-Just prit un arrêté dans lequel il rappela cette offre , félicita ironiquement les Strasbourgeois de l'avoir invité à les taxer , et déclara qu'il serait levé un emprunt de neuf millions sur certains habitants dont il fournit la liste. Deux millions devaient être donnés aux patriotes indigents de la ville ; on sait sous la Terreur ce que cela voulait direl le reste devait être employé pour la guerre. Ces contributions devaient être payées dans les vingt-quatre heures. U suffit d'examiné la liste des personnes taxées, et la somme qui leur était réclamée, pour reconnaître que cet arrêté était tout simplement un acte de persécution politique ; en tête de la liste, on voit Dietrich père taxé pour 300,000 livres ! Des personnes très peu aisées devaient payer des taxes exorbitantes. Il ne faut pas oublier que, le 13 juin précédent, un arrêté des corps administratifs avait forcé les Strasbourgeois à échanger leur numéraire contre des assignats, et leur avait fait subir des pertes énormes. Un aubergiste imposé à 40,000 livres vint résolument offrir à Saint-Just la clef de sa maison sur une assiette, en lui disant de se charger de ses dettes. La contribution fut exigée avec la plus atroce rigueur; ceux qui ne la payaient pas complètement étaient jetés en prison ; un négociant fut attaché à la guillotine pendant six heures ; l'agent Berger écrivait au ministre de l'intérieur :-

. « Les représentants lèvent neuf millions sur les riches ; ils crient, mais ils paient; c'est aujourd'hui le jour fatal où la somme doit être versée entre les mains d'un trésorier ; la guillotine est permanente, c'est ce qui les fait marcher; l'assignat a repris faveur, ils ne parlent plus d'argent qu'en cachette... (i) »

(1) Ed. Flsury, Saint-Just et la Terreur, tome II, p. 38.

716 CONSTITUTION CIVILE DU CLBRGft.

Le général autrichien fit imprimer et répandre partout Tarrêté de Saint-Just et Lebas, qui était une véritable bonne fortune pour les ennemis de la France. Bien que les autorités de Strasbourg fussent très révolutionnaires, Saintniust et Lebas, qui tenaient à l'exécution impitoyable de leur arrêté , ne les jugèrent point à la hauteur de la situation. Pour s*en débarrasser, ils lancèrent contre elles la plus odieuse calomnie, en les accusant d'avoir tramé une horrible conspiratioA. Us en avaient trouvé la preuve, disaient-ils, dans une lettre ramassée après un combat d'avant-poste, et qui aurait été écrite par un prétendu marquis de Saint-Hilaire, émigré servant dans l'armée de Wurmser, à l'un de ses amis de Strasbourg. Elle contenait le plan détaillé d*un complot qui devait faire tomber Strasbourg au pouvoir des ennemis. Deux cents émigrés s'étaient déjà introduits un à un dans la ville; deux mille nobles, déguisés en volontaires, y pénétreraient sans exciter aucune défiance , grâce à leur uniforme ; alors ils égorgeraient les commissaires et les officiers municipaux fidèles à la république; certains municipaux devaient se joindre à eux. Les prêtres avaient aussi leur rôle dans le complot. Cette lettre avait été fabriquée par les proconsuls (1) I

Le 12 brumaire (2 novembre), Saint-Just et Lebas «informés que les ennemis ont pratiqué des intelligences dans Strasbourg parmi les autorités constituées, considérant rimminence du danger, » destituent tous les membres du département, du district et de la municipalité, à Texception de quelques terroristes émérites, et envoient les destitués prisonniers à Metz et à Besançon. Ils recomposent ces administrations à leur gré, et nomment Monet maire de Strasbourg. Le prétendu complot servit tout de suite de prétexte à une multitude d'arrestations nouvelles, et on l'utilisa pour

(1) Milhaud et Guyardin s'associèrent à cette infamie, en faisant part, le 13 brumaire, à la convention, de la découverte de ce prétendu complot. Ils rendent compte, dans cette lettre, de la manière dont le tribunal révolutionnaire de Strasbourg traite les marchands qui ne se conforment pas à la taxe, u Plusieurs ont été condamnés à des amendes de cinquante et cent mille livres, et à quelques années de fers. Il faudra encore quelques jugements pour détruire la cupidité, qui est pire dans cette ville que dans toute autre de la république, mais le tribunal n épargne personne, et ça ira. » Débats et décrets^ brumaire an II, p. 260.

faire tomber des tètes, comme plus tard Fouquier-Tinville à Paris se servit des fkmeuses conspirations de prison.

En quelques jours, Saint-Just et Lebas avaient jeté en prison des milliers d*individus, et extorqué des millions. Leurs collègues Milhaud et Guyardin, se voyant tellement dépassés en énergie révolutionnaire, se sentirent pris d'une noble émulation, et s'empressèrent d'accélérer la persécution religieuse dont Saint-Just n'avait pas encore eu le temps de s'occuper : le 17 brumaire, ils prirent l'arrêté suivant :

«< GonsidéraDt qa*il est argent de montrer que les ressources de la république sont aussi inépuisables que la rage des tyrans esi impuissante, et voulant employer les dépouilles du fanatisme pour éteindre une guerre impie dont il est lui-même la principale cause;

« Pénétrés de cette grande vérité proclamée même par un des pères les plus illustres de l'église, qui disait que dans le temps qu'on se servait de calices de bois, les prêtres étaient d'or, et que lorsque les calices étaient d'or, les prêtres étaient de bois. »

Ce considérant tartufe rappelle les déclamations doucereuses du temps de la constituante; mais le masque va tomber complètement :

« Voulant, autant qu'il est en notre pouvoir, rallier tous les hommes atUour de Vautel de la nature ^ et leur inspirer les principes étemels de la morale universelle qui seule doit être la religion d'un peuple libre,

u Arrêtent ce qui suit :

(c Art. premier. — L'exercice de tout culte est restreint dans les bâtiments particuliers qui lui sont destinés.

(c Art. 2. — Tout signe extérieur d'opinion religieuse quelconque disparaîtra des rues, des places et chemins publics.

u Art. 3. — Les ornements scandaleux d'or et d'argent qui ont trop longtemps insulté à la misère du peuple , et déshonoré la simplicité de la véritable religion, seront enlevés de tous les temples et de tous les édifices où ils pourront se trouver, et portés au département pour être ensuite déposés sur l'autel de la patrie.

« Art. 4. — Les départements nommeront une commission prise dans le sein des sociétés populaires, qui sera chargée de recevoir ces dépouilles du fanatisme expirant et d'en donner quittance.

« Art. 5. — Le nombre et la qualité des objets livrés seront imprimés et affichés dans toutes les communes. »

Excellente précaution I Bien qu'ils fissent volontiers des

lîH omsmtmmf otue k:

lirade§ «arllncorraptibilité rércdutioniiaîre, nos proconsuls &avaîeDl paifaitemenl combiefi ces tiansporU d*olifets prédeux étaient profitables à eertains patiîoles !

« Aar. 6. — Les mmistref do c&He. qnû par Fflcfr WÊiHime Ai wmriagt, et par le eooeoars de lens lamines, bmeront lebandeaa de I^erreor, apprendront an peuple la mbêU Térilé, et tâcberoot de réparer les maax affreux que llirpocmiede lenrsprédéoessean a vomis sor la surfaee de la terre, seroot regardés ooaime les apAtres de llmmanité, et recommandés à la gémêronié maHomàk,

« AaT.7. — Ceux qui, soit par leurs discoors, soit par leurs adioiis, reUunkraiaU k irUfmphe de la raisum et la étstrwtixm des prfjwgn, seroot traités comme ennemis du genre faancâi,et déportés dans les déserts destinés aux prêtres réfractaires. »

L'article 6 contient une ioTÎtation formelle à Tapostasie. Par hypocrisie, les deux proconsuls ne disent pas encore qu'elle est exigée, mais Tarticle 7 donne à Tarrèté sa Téritable signification : il proscrit absolument tout reste de catholicisme. Le prêtre qui retardera le triomphe de la raison et la destruction des préjugés, c'est-à-dire qui refusera d'apostasier et de se marier, ira rejoindre les réfractaires :

u Abt. 8. — Les comités de surreillance générale sont antonsés dn livrer à la commission révolutionnaire créée par doos, tout fonctionnaire public et tout indirida qui, dans la hnitaine, n'onroiil p^Ant êatiêfait aux dispositions du présent arrêté.

» ÏAi présent sera imprimé dans les deux langues, enrojé à tous IcH départements de la division de Tarmée du Rhin, et à toutes les sociétés populaires de la république. » {Archives, AF, II, i3o.)

Grâce à cet édit de persécution, Milhaud et Guyardin ne furent point écrasés par le voisinage de Saint-Just : les jacobinièrcs de France en furent toutes ravies, et plusieurs départements s'empressèrent de l'adopter et de le publier dans leur ressort, en y ajoutant quelques dispositions particulières. Ainsi, le 26 brumaire, le conseil général de la Gôte-d*Or le reprit et le compléta de cette manière:

« Abt. 10. — Tout instituteur, maître de pension et professeur s'abstiendra sous peine de destitution de détourner les élèves de leurs études pour les conduire à aucune cérémonie religieuse ;ïi tiendra en outre ses écoles ouvertes, et donnera ses leçons les jours appelés ci-devant dimanches et fêtes, et ne pourra donner des congés que les quintidis et les décadis,

« Aet. h. — Les conseils généraux des communes qui por-

ieraient les noms de qnelqnes saints, délibéreront sans délai sur le changement de dénomination de leur commune. Ils adresseront par la voie des districts, au département, extrait de leur délibération.

a Art. 12. — Toute personne et notamment tout ministre d'un culte quelconque, qui apportera quelque obstacle, directement ou indirectement, aux dispositions du présent arrêté, sera mise en arrestation et traduite au tribunal révolutionnaire (i).»

Les prêtropbobes commencent 1i imposer aux instituteurs la substitution du décadi au dimanche. C'est ainsi qu'ils procéderont désormais jusqu'au consulat. Môme au moment où ils persécutent le plus ouvertement, ils éprouvent le besoin de faire de rbypocrisie. Jamais ils ne disent nettement qu'ils défendent aux enfants d'aller à la messe, mais ils interdisent aux instituteurs de les y mener, et de leur laisser du temps les jours de dimanche et de fêtes.

Le département de la Haute-Marne adopta aussi, le 24 brumaire, l'arrêté de Milhaud et de Guyardin, en y ajoutant quelques considérations de son cru sur « la corruption du clergé!... l'orgueil sacerdotal, etc., etc., •> et en accusant le luxe des églises de « ramener le peuple à l'idolâtrie ». Il décida en outre, à l'imitation de Fouché, qu'il serait gravé à la porte des cimetières : « C'est ici le séjour de la paix et du sommeil éternel », mais il se contenta de déclarer que les citoyens qui porteraient le moindre obstacle à l'exécution de l'arrêté seraient traités comme'suspects.

Le département des Vosges adopta également ce célèbre arrêté. Du reste, ses auteurs aidèrent fraternellement Saint- Just dans l'exécution des siens. Le 16 brumaire, Milhaud écrivait à la convention :

« La Terreur est à Tordre du jour sur cette frontière. Les tribunaux révolutionnaires et militaires rivalisent de sévérité contre les égoïstes et les conspirateurs. Tous les riches contre-révolutionnaires et fanatiques des villes et des campagnes sont arrêtés par nos ordres. Nous croyons que leurs trésors qui sont encore sous le scellé, produiront à la république plusjde quinze millions en assignats et numéraire. Trois ou quatre jugements du tribunal révolutionnaire ont fait verser dans les caisses publiques plus de 600,000 livres d'amendes

« Plusieurs officiers supérieurs et soldats ont été fusillés à la tète des camps... » {Débats et décrets , brumaire an H, p. 307.)

(1) Archives, ibidem.

Dans une ville qui possédait un si grand nombre de Vandales, la Raison devait être fêtée avec une splendeur toute particulière. Le 20 brumaire, la révolution célébra- ses satiuv nales dans la magnifique cathédrale de Strasbourg. Les autorités locales en ont publié un récit officiel, dont nous allons donner des extraits. Tout commentaire serait inutile. Les documents émanés des prètropbobes font toujours ressortir de la manière la plus éclatante, Tatrocité et la stupidité de la persécution révolutionnaire.

Le récit (1) débute ainsi : a Le département du Bas-Rhin se glorifiera dans les siècles, d'avoir le premier suivi Texemple que donna à la république la commune de Paris. » On raconte ensuite que le peuple de Strasbourg, a dans une assemblée populaire, adopté le culte de la Raison, et fixé la fête à la décade prochaine. Il ne faut pas oublier que cette prétendue assemblée a été tenue au moment où Saint-Just et Lebas arrêtaient les gens par milliers, et procédaient an recouvrement de leur taxe de neuf millions. La cathédrale de Strasbourg avait été oraée pour la fête :

« Dans le sanctuaire, où quelques instants auparavant on encensait le mensonge, s'élevait une montagne destinée, comme celle dont parle la fable, à faire sortir de son sein les éclairs et les étincelles de la lumière. Au haut de la montagne était placée la statue de la Nature, et celle de la Liberté qui s'élançait vers elle. A leur côté on voyait deux génies, dont l'un foulait aux pieds des sceptres brisés et l'autre prenait un faisceau lié par un ruban tricolore, symbole des quatre-vingt-trois départements réunis, appuyé sur la tête du fanatisme étendu à ses pieds. La montagne était escarpée de rochers, quelques-uns semblaient s'être détachés tout récemment de sa cime, et on voyait que quelques catastrophes terribles s'étaient nouvellement passées dans son sein. Des monstres à face humaine , des reptiles à demi ensevelis sous les éclats des rochers, semblaient se débattre sous ces ruines de la nature; ces monstres portaient avec eux les attributs de ce qu'ils furent autrefois, des livres où l'on lisait des erreurs, des encensoirs, des poignards. Là on voyait des prêtres de toutes les sectes, des rabbins avec le^ feuilles lacérées du Talmud ; des ministres catholiques et protestants qui semblaient se charger encore de leurs anathèmes réciproques. Parmi ces prêtres, on en remarquait un surtout, couvert

(1) Ce document est signé par les administrateurs de la commission départementale, Neumann. Mouguet; ceux du district, Clauer, président, et Monet, maire, les membres de la propagande révolutionnaire, etc«

d*im costnme religieux cachant la perversité de son âme sous les dehors de la pénitence, et cherchant à séduire Tinnocence d'une jeune vierge qu'il voulait corrompi*e. Plus loin, les mêmes hommes étaient encore désignés sous la figure d*un animal immonde couché dans la fange et levant cependant une tête altiére. »

On avait aussi symbolisé le Marais avec ses monstres. Le maire Monet ouvre la cérémonie par un discours violent. D*autres orateurs débitent ensuite des banalités terroristes. L'accusateur public, Schneider, qui aurait dû poser pour modèle de ce prêtre débauché que les jacobins avaient placé sur la montagne, « après avoir fait sentir le ridicule de toutes les religions qui se disent révélées,... finit par abdiquer «Tétat qu*il embrassa par séduction et comme victime de Terreur».

Cet acte de patriotisme excita le plus vif enthousiasme ; on fit ensuite de la musique, on chanta des hymnes, et plusieurs prêtres suivirent l'exemple de Schneider. Nous insisterons plus loin sur ces apostasies, et nous donnerons les plus curieuses. Cependant la réunion n'était pas entièrement satisfaite, nous allons voir pourquoi :

« Un membre de rassemblée observa qu'aucun ministre du culte de Moïse ou de Luther n'avait paru à la tribune pour y renoncer à ses pratiques superstitieuses. A l'heure même, un prêtre protestant 86 montre au peuple, prend la parole, non pas pour abjurer les principes monstrueux de l'imposture, mais pour se récrier contre l'intolérance, et pour en appeler à l'évangile, dont le fourbe, pendant qviarante ans, avait défiguré la morale sublime*

<c Cet outrage fait à la vérité dans son temple, au moment de l'inauguration de ses autels, ce blasphème contre la Raison prononcé par une bouche accoutumée au sacrilège, fut vengé sur-le-champ. Le déclamateur séditieux fut couvert des huées du peuple qui, d'une voix unanime, lui cria qu'il ne voulait plus entendre ces maximes erronées, et le força d'abandonner un Ueu qu'il profanait par sa présence. »

Les révolutionnaires voulaient que tout le monde se roulât également dans la fange; la journée avait été incomplète. Malheureusement les menaces des jacobins épouvantèrent certains ministres protestants, qui s'empressèrent de suivre l'exemple des constitutionnels apostats. Plusieurs sans-culottes firent encore des discours tout à fait appropriés à la circonstance et à l'assemblée qui les écoutait. On en jugera par le discours du citoyen Roy, qui a le mérite de T. m. 46

dévoiler naïvement la tactique suivie par les terroristes pour arriver à Tabolition complète du culte constitutionnel. Il commence par des blasphèmes odieux contre la religion, et soutient impudemment que la convention n'attente point à la liberté des cultes, qu'elle n'en salarie aucun et laisse les citoyens libres d'avoir, à leurs frais, le culte qui leur convient. C'était la tartuferie à la mode du jour. Mais il se trahit aussitôt, car il déclare que bientôt, grâce aux progrès de la raison, personne ne voudra plus d'aucun culte, et pour qu'on jouisse plus tôt de cet heureux état de choses, il invite d'un ton menaçant les prêtres à apostasier : les jeunes devront servir la république, les vieux donner l'exemple du civisme. Il ne garde plus aucun ménagement envers les constitutionnels, et leur tient cet aimable langage :

c( Quant à vous qui, quoique prêtres constitutionnels, n'êtes ni plus vertueux, ni plus tolérants que vos prédécesseurs, prenez garde, la guillotine est en permanence! »

C'est ainsi que les révolutionnaires, dans toute la France, récompensent les constitutionnels des lâchetés qu'ils ont commises. Après les prêtres vient le tour des fidèles. Tout en protestant emphatiquement de sa tolérance, notre homme leur fait des sommations très menaçantes de renoncer à leurs prêtres, et conclut ainsi:

« Voici notre devise: Point de grâce aux fripons, aux aristocrates, aux intrigants et aux modérés, s'ils sont connus ; la fîUe de Guillotin leur tend les bras. Nous le demandons, nous le voulons. Marchons ensemble, et marchons à grands pas à la liberté. »

Le délire des apostasies était tel, que le proconsul (Baudot), qui n'avait jamais été prêtre, se sentit saisi d'un regret amer de ne pouvoir imiter Schneider et ses acolytes , et possédé tout à coup du besoin d'abdiquer quelque chose, abdiqua... sa qualité de médecin, en outrageant l'art médical et les médecins, comme ses amis les défroqués avaient outragé la religion et l'état ecclésiastique (1) :

« Il félicita le peuple (dit le rapport officiel) d'être arrivé à cette ùpoque heureuse, où tout charlatanisme, sous quelque forme qu'il voulût se produire, devait disparaître ; il annonça que lui-

(l) Archives nniionnks, F, VII, i39i.

même, en sa qualité de médecin, abjurait une profession qui ne tenait son crédit que de la crédulité et de Timposture. »

Cette abdication originale eut, comme on le pense bien, le plus grand succès. Après avoir bien péroré, les Vandales se mirent à Tœuvre :

« On brûla ensuite devant Tautel de la Raison, des ossements de saints béatifiés par la cour de Rome, et quelques parchemins gothiques qui renfermaient des bulles d'indulgence. Le peuple, après une séance de trois heures, sortit de Tenceinte sacrée où il venait d'exprimer ses vœux religieux sans hypocrisie et sans osten-* tation, pour se rendre sur la place de la Responsabilité. On y avait allumé un bûcher qui consumait, au milieu des cris d'allégresse, les sottises écrites par les folies humaines. Quinze chariots de vieux titres furent livrés aux flammes. »

Ensuite le cortège se rendit à la maison commune, où le représentant du peuple fit le panégyrique de Marat et installa solennellement son buste. On dansa ensuite autour de l'arbre de la liberté. Le soir, la ville fut illuminée.

Les membres patriotes du clergé protestant suivirent Texemple de Schneider et de sa bande ; ils voyaient bien que les jacobins , tout en débitant par habitude quelques protestations hypocrites de tolérance, étaient décidés à persécuter avec la plus atroce cruauté et protestants et catholiques. Tous les ecclésiastiques lâches et corrompus des différents cultes qui se partageaient TAlsace , abdiquèrent leurs fonctions , et cherchèrent à se faire pardonner à force d'ignominie leur ancienne qualité de ministre d'une religion. En abdiquant, ils insultèrent à l'envi leurs collègues et leurs anciens paroissiens, avec les croyances qu'ils avaient jadis prêchées.

Le maire de Strasbourg, Monet, trouva bon de donner aux apostasies une publicité d'autant plus grande qu'elles étaient plus honteuses et plus flétrissantes pour leurs au-* teurs. Comme tous les chefs des prôtrophobes, il gardait des sentiments de méfiance à l'égard des apostats : il voulait que tout le monde connût au loin leur ignoble défection et les lâches injures qu'ils avaient vomies contre leur religion, pour que ces misérables se sentissent liés irrévocablement au parti jacobin par leur propre infamie et l'horreur qu'ils inspiraient aux âmes religieuses. 11

724 CONSTITUTION CrVlLE DU CLERGÉ.

publia doue , aussitôt après Tabolition du culte , un petit livre très curieux intitulé « Les prêtres abjurant rimposture », dans lequel il consigna les apostasies d'un grand nombre de ministres des différents cultes. On ne peut rien trouver de plus vil et de plus lâche que ces déclarations. On se refuserait à comprendre que de pareils hommes aient pu pendant des années exercer un ministère religieux sans causer d'affreux scandales , si Ton ne se rendait pas compte de Tinfluence délétère que la révolution avait dès le début exercée sur certaines consciences, et de Tépouvantable oppression que Strasbourg subissait alors. La Terreur y régnait bien réellement et dans toute la force du terme! les prisons regorgeaient; le sang coulait : les grands cœurs se préparaient à la mort, les âmes vulgaires étaient affolées, et couraient au-devant de toutes les ignominies dans Tespoir de détourner le danger. L'attachement aux idées religieuses était un titre sûr de proscription ; mais la qualité de ministre du culte constituait alors un crime impardonnable, à moins qu'on ne la reniât de manière à se rendre infâme pour toujours aux yeux des fidèles de réglise qu'on désertait. Certes, les prêtres, les pasteurs dont nous allons étaler l'ignominie, sont bien méprisables, mais combien sont encore plus dignes d'exécration ces révolutionnaires qui ont provoqué ou même imposé de telles turpitudes!

Monet débute par faire l'apologie des apostats, et déclare très franchement qu'il a recueilli leurs déclarations dans le but d'avilir la religion :

« Tous les prêtres ne sont pas des fripons ou des dupes, il en est à qui la tache du sacerdoce n'a pas ilétri Tâme, et qui, s'étant conservés purs dans la fange des préjugés, rendront encore des services importants à leur pays. En dévoilant les fourberies de leur ministère, ils guériront les plaies sanglantes faites à l'humanité, et le sacerdoce tombera sous les coups qu'il se portera lui-même, w

Voici quelques-unes de ces déclarations :

Litaize, ci-devant curé de la Madeleine, abdique ses fonctions, « ne voulant désormais être soumis qu'à Terapire de la Raison, à cette lumière émanée de la divinité, qui seule aurait dû être notre guide, etc., etc., » ; il termine ainsi: « Vivre libre et raisonnable sera désormais ma devise. »

Vient ensuite Tabjuration de Philippe-Jacques Millier, ministre protestant (1" frimaire) :

« DaDS les instractions tant académiques que populaires que j'ai données, je ne me suis asservi ni à Luther, ni à aucune doctrine symbolique et traditionnelle. Cela m'a valu plus d'une censure, plus d'une avanie des zélateurs qui m'accusaient de pencher au naturalisme, parce que j'osais mettre des dogmes prétendus révélés au creuset de la raison... Je n'ai jamais pu me persuader que la religion chrétienne contienne des mystères proprement dits... »

Il déclare qu'il ne croit pas davantage aux miracles; mais il est bien forcé d*ayouer qu'il n'a pas toujours été aussi franc, et s'est fréquemment accommodé aux idées reçues. Après avoir promis très humblement de réparer sa faute et de travailler à l'achèvement de la révolution, il déclare renoncer aux fonctions dont il a été chargé jusqu'ici (c comme prédicateur, et comme président de l'assemblée des ministres du culte protestant ».

Jean-Philippe Muller, diacre de Saint-Pierre-le-Vieux, âgé de soixante-treize ans, fait une courte déclamation contre la théologie et en faveur de la philosophie, et finit par : « Vive la république I »

Jean-Chrétien Obertel, ci-devant ministre au Temple-Neuf, rend, le 3 frimaire, hommage à la Raison, et finit par cette singulière déclaration : « Je fais un désaveu formel de toutes les spéculations sur les dogmes qui rabaissent la grandeur de Dieu. »

Thiébaut, ci-devant ministre au Temple-Neuf, attaque le dogme, et déclare ne l'avoir point enseigné.

Ëscher annonce (2 frimaire) qu'il a déjà brûlé ses lettres de prêtrise. Il n'a jamais eu d'emploi dans le clergé, et s'est toujours repenti de s'être fait prêtre :

<c J'ai prêché quatre ou cinq fois, mais je puis assurer avec vérité, que je n'ai prêché que la morale la plus pure, ce qui m'a valu d'être décrié et persécuté... Les prêtres me frappèrent d'interdit, et m'éloignèrent de la chaire... En arrivant en France (I), je m'aperçus d'abord que les prêtres constitutionnels ne valaient pas

(1) C'est éridemment un de ces prêtres allemands raccolés par Eulogo Schneider, et qui avaient été précédemment interdits, pour n'avoir pat pratiqué « la morale la plus pure n.

mieux an fond que le reste de la prétraille, et dès lors j'y renonçai pour jamais. »

Philippe-Jacques Engel, ministre, de Téglise Saint-Thomas, abdique, le 30 brumaire, devant la société populaire^ en célébrant la raison et débitant une longue diatribe contre les prêtres. Schweikard, ministre à Saint-Nicolas, abdique en déclamant contre le dogme.

^abdication du curé Ruppert est une des plus honteuses :

« Citoyens, dit-il, le ci-devant curé de Bmmath vous expose qu'il n'a jamais étéprétré dam Vàme, qu'il n'avait prôtô le serment que pour terrasser le fanatisme. Aujourd'hui que le règne des ténèbres est dissipé, il désavoue avec plaisir un état qui Ta déshonoré jusqu'ici, ne reconnaissant d'autre Dieu que l'harmonie de la nature ni d'autre culte que la pratique des vertus sociales. »

Un nommé Schweighauser, de Bar, prétend avoir prêché la révolution et toujours méprisé son état. Il ne dit pas de quel culte il a été ministre.

Junker, ci-devant ministre protestant à Obenheim , fait de longues tirades, et déclare n'avoir embrassé sa profession que contre son gré , et pour complaire à son père. « J'abjure donc, et cela de bonne foi et d'un front serein, ce supplice atroce, »

Monet cite encore les apostasies du curé de la Robertsau, d'un vicaire de Saint-Louis et d'un ministre de la confession helvétique, car tous les cultes ont fourni des traîtres. Ce dernier s'écrie : « Je promets (car un jacobin ne jure pas) de ne reconnaître d'autre culte, désormais , que celui de rélernelle Raison. » Vient ensuite l'apostasie de Mathias Engel, ministre de l'église française protestante.

« Des volumes, dit Monet, suffiraient à peine pour recueillir les expressions de repentir des prêtres qui abjurent leur erreur, ou les déclarations de ceux qui ayant été constamment les ministres de la vérité, se proposent de devenir plus que jamais les fléaux du charlatanisme sacerdotal : les déclarations se multiplient de jour en jour ; on se bornera à faire connaître leurs noms au public : c'est les présenter à son estime. »

11 donne encore une liste d'apostats, parmi lesquels on trouve deux curés , trois vicaires , et un chanoine catholiques, avec trois ministres luthériens, un ministre de la

confession helvétique , trois professeurs dont le culte n'est pas indiqué , enfin un nommé Daum dont il ne donne ni le culte ni la profession. Il est trop certain que les apostasies ont été nombreuses , mais pourtant il faut défalquer du total celles des prêtres allemands compagnons de Schneider, qui étaient déjà pour la plupart rejetés par leur église , et qui ne peuvent compter dans le clergé français.

Des constitutionnels et des ministres protestants, soit luthériens, soit calvinistes, avaient apostasie, mais les persécuteurs n'étaient pas encore contents. Les juifs étaient nombreux en Alsace : il fallait qu'ils s'inclinassent à leur tour devant la déesse Raison. Le â frimaire, le district de Strasbourg est en séance. Le procureur syndic lui déclare ce que le succès que la philosophie vient d'obtenir sur les hommes que l'on appelait catholiques et protestants est encore incomplet », car il reste encore une secte, celle des juifs qui mérite aussi d'être anéantie; il propose au district d'interdire la circoncision, qu'il proclame « un outrage à la nature ». et déclame contre les juifs :

« Us portent la barbe longue et par ostentation et pour singer les patriarches dont ils n'ont pas hérité les vertus. Us pratiquent une langue qu'ils ne connabsent plus et qui n'est plus usitée. »

Le district lui donne raison et arrête que les juifs seront tenus de renoncer à leurs cérémonies ; ils en seront instruits le décadi prochain, et ceux qui ne se conformeraient pas à l'arrêté seront suspects ; tout signe de leur culte est interdit, les livres hébreux seront réunis par les soins de la municipalité ; on recherchera surtout le Talmud : « un autodafé sera fait à la vérité le décadi de la seconde décade, de tous ces livres et signes du culte de Moïse » (1).

Les représentants en mission n'étaient pas mieux disposés pour les juifs. Baudot, dans une lettre à Charles Duval, du 27 brumaire , déblatérait contre eux , et se demandait s'il n'était pas opportun de s'occuper « d*une régénération guillotinière à leur égard {i) ». Nous verrons dans la suite que les jacobins les traitaient comme les chrétiens.

(1) Recueil de pièces authentiques servant à F histoire de la révolutioji à Strasbourg, tome II, p. 299. Ce curieux ouvrage a été fait par dtc révolutionnaires relativement modérés.

(S) Ibid,, tome II, p. 127.

Ce n'était pas assez d'avoir souillé honteusement la cathédrale de Strasbourg, il fallait encore la dégrader, la mutiler matériellement I Le A frimaire, Saint-Just et Lebas :

c Chargent la municipalité de Strasbourg de faire abattre dans la huitaine toutes les statues de pierre qui sont autour du temple de la Raison, d'entretenir un drapeau tricolore sur la tour du Temple. »

Pour exécuter cet arrêté iconoclaste, Monet s'empressa de mettre en réquisition, non seulement les ouvriers, mais les citoyens en état de se servir du marteau. U fit renverser ainsi un certain nombre de statues , mais on s'arrêta tout à coup à cause du décret du 6 juin 1793 qui défendait de dégrader les monument^ publics. Les jacobins voulu* rent détruire l'admirable flèche de la cathédrale comme un monument de fanatisme et de superstition, une insulte à l'égalité, et ils n'y renoncèrent que parce que l'exécution de cet acte de vandalisme parut trop difficile. Le monument avait été préalablement dépouillé à l'intérieur. Saint-Just et Lebas firent parvenir, le 10 frimaire, à la convention, l'argenterie des églises de Strasbourg.

Les jacobins étaient dans le ravissement : le député Delcambe écrivait à la convention, dans une lettre du 29 brumaire qui fut lue le 3 frimaire : « La guillotine va toujours son train ici. » Le 27 brumaire, un jacobin de Strasbourg écrivaitàDaubigny, l'adjoint du ministre de la guerre: ... « Il était temps que Saint-Just vînt... La sainte guillotine est dans la plus heureuse activité... Quel maître que ce garçon-là 1 »

Les proconsuls ne se contentèrent point de leur taxe de neuf millions , et accablèrent les Strasbourgeois de réquisitions, sous prétexte de subvenir aux besoins de l'armée. Le 24 brumaire, Saint-Just et Lebas arrêtent que deux mille lits doivent être prêts dans les vingt-quatre heures chez les riches pour les soldats malades. Le même jour, ils mettent en réquisition tous les manteaux de la ville , et exigent mille paires de souliers dans les vingt-quatre heures; ils proclament hautement qu'il faut déchausser les aristocrates! Le 28 brumaire, Léraann et Baudot, pris d'une noble émulation, mettent en réquisition les vins des riches pour les hô-

pitaux militaires, en déclarant qu'ils seront payés plus tard au prix du maximum.

« La municipalité et douze brayes sans-culottes nommés par la société populaire de Strasbourg sont charges de faire, cette nuit, des visites domiciliaires, et de prendre telles autres mesures qu'ils jugeront convenables pour Texécution du présent arrêté (i). »

Lorsque les Strasbourgeois virent cet arrêté affiché sur * les murs , ils durent frissonner. Us s'attendaient à voir ces municipaux et ces sans-culottes vider leurs caves ; mais ils auraient bien voulu en être quittes à ce prix, car une pareille visite devait évidemment avoir pour résultat d'encombrer encore plus les prisons. Au moins ce vin fut-il donné aux soldats? On peut très bien se demander s'il ne servit point à abreuver tous ces sans-culottes qui accouraient à Strasbourg pour pérorer et terroriser , tandis que les soldats se battaient à la frontière (2).

Très Français de cœur, les Strasbourgeois avaient conservé la langue et les habitudes de l'Allemagne : en vrai jacobin, Saint-Just résolut de les transformer à coups d'arrêtés. II décida qu'on enseignerait seulement la langue française dans les écoles, et, le 25 brumaire, il régla la toilette des femmes :

<t Les citoyennes de Strasbourg sont invitées de quitter leurs modes allemandes, puisque leurs cœurs sont français. »

On est d'abord tenté de rire, mais il ne faut pas oublier que les personnes coupables de la plus légère infraction à ces arrêtés étaient mises impitoyablement en prison, et couraient risque de figurer pour une somme écrasante sur les listes des contributions forcées.

(1) Archives nationales, AF, II, 135.

(2) Après thermidor, les Strasbourgeois adressèrent un mémoire à la convention, pour lui exposer les exactions qu*ils avaient subies ; on avait réuni à la municipalité une foule de vêtements et d'objets divers, entre autres 16,921 paires de souliers, 20,518 chemises. « La plupart de ces effets, dit le mémoire, sont restés entassés dans des magasins, une partie y a pourri, ou a été mangée par les rats ; on a abandonné le reste au premier venu ; mais le but de spoliation était rempli, et c'est tout ce qu'on se proposait. » On voit que Tarmée ne profitait guère de ces réquisitions, purement vexatoires ; et il est fort probable que le vin lui arrivait bien plus difficilement encore que les vêtements et les souliers.

730 CONSTITUTION dYILE DU CLBRaÉ.

Pour faciliter la circulation des assignats, Saint-Just et Lebas prirent, le 3 nivôse, un arrêté ainsi conçu :

c( 11 est ordonné au tribunal révolutionnaire du département da Bas-Rhin de faire raser la maison de quiconque sera convaincu d'agiotage ou d'avoir vendu au-dessus du maximum (i). »

Cet arrêté fut appliqué de la manière la plus barbare. Le 7 nivôse, Jean-Michel Schauer, Pelletier à Strasbourg, comparut, avec sa fille, devant le tribunal révolutionnaire, composé des citoyens Téterel, Mainoni et Wolf, sous Tinculpation d'avoir refusé de son locataire le quartier de loyer échu au taux du maximum, et d*avoir réclamé Texécution de son bail. Le tribunal « jugeant les prévenus révolutionnairement comme aristocrates hors la loi », les déclara (( convaincus d'aristocratie, 'de mépris pour les assignats, décida que la maison de Schauer serait rasée, et que sur la place, le bourreau placerait un poteau auquel serait attaché le jugement du tribunal révolutionnaire, écrit sur une plaque de fer-blanc. Le jugement fut approuvé par Saint-Just, la maison rasée le lendemain, et le malheureux propriétaire, vieillard de quatre-vingts ans, fut guillotiné (3).

Comme son ami Robespierre, Saint-Just trouva que certains terroristes montraient trop d'indépendance à son égard, et les traita absolument en modérés. Euloge Schneider jouait à Strasbourg le môme rôle que Ronsin et Hébert à Paris, et il fut écrasé par Saint-Just, comme les hébertistes le furent par Robespierre. Nous avons déjà dit que Schneider, après avoir abandonné Téglise constitutionnelle, était devenu accusateur public, et s'était entouré de défroqués allemands et d'un grand nombre de jacobins les plus violents et les plus tarés des départements voisins. Cette bande, dont il était le chef, avait été nommée la Propagande, et elle était devenue un véritable fléau pour la mal-

(1) Archives nationales, AF, II, 145.

(2) Ce jugement fut dénoncé à la convention par Dentzel, le 16 ventôse an III.

ABOLITION DU CULTE BN PROYIlfCB. 731

heureuse Alsace. Ces misérables parcouraient le pays le sabre nu, le pistolet au poing, la menace et le blasphème à la bouche : ils suivaient Schneider, et son tribunal révolutionnaire ambulant, et sa guillotine ambulante. Voleur, sanguinaire et débauché, leur chef se servait de son immense pouvoir pour assouvir ses brutales passions. Escorté des quatre misérables qui formaient son tribunal révolutionnaire, et dé ses propagandistes, Schneider arrivait 'dans un pays, et dressait la guillotine sur la place publique, avant que le tribunal eût entendu aucun accusé. On le voyait se livrer avec ses sbires aux orgies les plus crapuleuses^ fêter les exécutions qu'il avait ordonnées, décréter des réjouissances publiques à leur occasion, et contraindre les familles des victimes à y participer. Il osa, pour lui et pour sa bande, mettre en réquisition les femmes et les filles, et la guillotine attendait ceux qui auraient osé contrarier ses volontés. Ce misérable passait sa vie à taxer et dépouiller les riches, à guillotiner des malheureux, à abuser des femmes que la peur de la guillotine lui livrait. Tout le monde tremblait devant lui, et Monet lui-môme, qui après avoir été son complaisant, et souvent son complice, Tinsulta si lâchement après sa chute, a déclaré (c que les villes s'illuminaient sur son passage ». Les autres conventionnels en mission n'avaient pas osé entrer en lutte avec lui, mais SaintrJust avait un caractère trop absolu pour tolérer une influence rivale de la sienne. Schneider était à Strasbourg plus puissant que les commissaires : SainWust, pour ce seul motif, devait le trouver digne de l'échafaud, quand bien même il eût été beaucoup moins criminel. Schneider sentit le danger, et organisa dans Strasbourg une sourde opposition contre le proconsul; ces deux monstres de la Terreur se firent la guerre au nom de la modération et de l'humanité ! Schneider exploita habilement contre SaintJust les arrêtés qu'il avait pris contre la langue et les modes allemandes, au grand mécontentement des jacobins alsaciens ; mais Saint- Just en profita pour l'accuser sourdement de fédéralisme et de trahison. Pendant qu'ils se dénonçaient mutuellement, la guillotine fonctionnait, et Schneider répandait l'épouvante partout. Le commissaire Foussedoire a plus tard déclaré à. la convention que quarante mille paysans au moins

73â CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.

avaient passé la frontière et s'étaient réfugiés en Allemagne pour lui échapper. Un curé constitutionnel venait d'apostasier : Schneider passait dans son village avec sa bande; il rinvite à se marier; Tapostat répond qu'il n'a ni femme, ni argent : « N'est-ce que cela? » lui répond Schneider, et il assemble le village, lui déclare que l'ex-prôtre va choisir une femme parmi toutes les filles de l'endroit, et que celle qu'il choisira ne pourra le refuser, sous peine d'être déclarée suspecte. L'apostat prit celle qui lui convint. Mais Schneider voulait aussi lui donner une dot. Il fit dresser la guillotine qui le suivait toujours, et au pied même de l'échafaud, il fit une quête pour le ménage. Il va sans dire que personne n'osa refuser : la quête devant l'échafaud produisit vingt mille livres !

Le tribunal de Schneider prononça de nombreuses condamnations pourcausedecatholicisme. Ainsi, lei5 brumaire, François-Jacques Nûss, maire de Geispolzheim, accusé de propos royalistes, et d'avoir caché un prêtre réfractaire, est condamné à mort. Sept autres habitants de Geispolzheim sont accusés d'avoir corrompu leur commune par leur conduite et leurs propos aristocratiques. Six furent condamnés à mort; le septième déporté en Guyane.

Le 4 frimaire, quatre cultivateurs d'Oberschafolsheim sont condamnés à mort pour avoir fomenté le fanatisme et caché des réfractaires. Un cultivateur d'Epreswiller fut aussi envoyé à l'échafaud pour fanatisme. Fischer, pasteur protestant de Dorlischeim, fut aussi condamné à mort pour avoir abusé de son ministère contre la révolution.

Un jugement du 8 frimaire condamne sept hommes et quatre femmes de Doehlenheim, comme fanatiques, les hommes a être exposés pendant deux heures sur la guillotine, à Wasselonne,avec un poteau au-dessus de leurs têtes: « Instigateurs et partisans du fanatisme »; les femmes devaient être promenées dans les rues et « exposées à la risée du peuple », avec un écriteau attaché à la poitrine et portant écrit : « Fanatiques enragées » (1).

Le tribunal de Schneider prononça aussi des condamnations odieuses et extravagantes pour infractions à de sim-

(1) Ed. Flburt, Saint-Just et la Terreur, tome II, p. 50.

pies arrôtés. Ainsi Etienne Braun et Entropie Braun, sa fille, sont poursuivis pour avoir emmené du blé de leur village, sans permission, pendant la nuit ; le père est condamné à quarante mille livres d'amende et à la prison jusqu'à la paix : la fille, qui est une ancienne religieuse fanatique, sera enfermée à Thôpital à perpétuité. Il y eut aussi des condamnations épouvantables pour des violations de la loi du maximum. Il ne faut pas oublier que beaucoup de jugements du tribunal de Schneider ont été détruits à dessein (1). Les Strasbourgeois virent que Saint-Just et les jacobins du parti français désiraient se débarrasser de Schneider; ils ne cachèrent plus Thorreur que ce monstre leur inspirait. Mais Tinsolence de Schneider fournit à Saint- Just Toccasion qu'il cherchait depuis lontemps. L'accusateur public, revenant d'une de ses sanglantes tournées, osa entrer dans Strasbourg en triomphateur romain, assis, avec une belle jeune fille à côté de lui, dans une magnifique voiture traînée par six chevaux, et escorté par vingt-cinq cavaliers, par la Propagande et la société populaire. Il attirait tous les regards, et semblait se considérer lui-même comme le maître absolu de Strasbourg et de toute l'Alsace. Saint- Just n'attendit pas une minute, et pendant que Schneider paradait, il prit l'arrêté suivant (24 frimaire) :

« Les représentants du peuple, envoyés extraordinaires aux armées du Rhin et de la Moselle, informés que Schneider, accusateur près le tribunal révolutionnaire, ci-devant prêtre et sujet de l'empereur, s*est présenté aujourd'hui dans Strasbourg avec un faste insolent, traîné par six chevaux et environné de gardes le sabre, nu...

« Arrêtent que ledit Schneider sera exposé demain, depuis dix heures du matin jusqu'à deux heures après-midi, sur Téchafaud de la guillotine, à la vue du peuple, pour expier l'insulte faite à la république naissante, et sera ensuite conduit de brigade en brigade au comité de salut public de la convention nationale.

<c Le commandant de place est chargé de l'exécution du présent arrêté, et en rendra compte demain à trois heures après midi (2). »

(1) Ce n'est plus douxe exécutions à mort, tout au plus, qu'il faut, avec MM. Bûchez et Roux, reprocher à l'abominable Schneider ; nous en constatons trente bien prouvées, et une portion du registre du tribunal révolutionnaire a disparu. » Ed. Fleury, Saint-Just, tome II, p. 59.

(2) Sur un exemplaire de rarrété qui est aux archives nationales, un

Ce terrible arrètéjfut strictement exécuté, et les Strasbourgeois eurent la satisfaction de voir Tinfâme Schneider, aussitôt après son entrée triomphale, honteusement attaché à cette même guillotine qu*il avait si souvent traînée à sa suite. Ses principaux complices furent arrêtés ; tous ces matamores, terrifiés par Ténergie de Saint-Just, n'osaient point faire la moindre résistance. Schneider fut conduit à Paris, et le tribunal révolutionnaire, docile aux ordres de Saint-Just et de Robespierre, Tenvoya à réchafaud,le 12 germinal. La conscience publique fut un moment satisfaite par le châtiment de ce misérable ; mais les Strasbourgeois n*en éprouvèrent aucun soulagement. Le protégé de Saint- Just, Monet, devint le tyran delà ville.

Saint-Just et Lebas quittèrent Strasbourg dans le courant de nivôse; ils y laissèrent Lacoste et Baudot, qui avaient vécu avec eux dans la mésintelligence la plus complète. L'arrogance et Tabsolutisme de Saint-Just et de Lebas avaient vivement indigné leurs collègues. Mais aussitôt après le départ des amis de Robespierre, Lacoste et Baudot s'étudièrent à les remplacer dignement, en accélérant la justice révolutionnaire, et enlevant aux Strasbourgeois leurs derniers écus. Le 6 pluviôse, ils créaient un nouvelle commission révolutionnaire ; et à cause du « discrédit absolu du papier-monnaie », ils exigeaient « un échange de dix millions en espèces, contre pareille somme en assignats, savoir: trois millions à fournir par la place de Strasbourg, et le surplus par le département ».

Les considérants de l'arrêté qui établit une commission révolutionnaire, prouvent de la manière la plus péremptoire que les Strasbourgeois n'avaient rien gagné au départ de Saint-Just :

«... Considérant que tous les lieux de détention, maisons d'arrêt, sont partout encombrés, que les scélérats qui sont incarcérés mordissent encore de nouvelles trames du fond de leurs retraites et font

renvoi est indiqué après les mots h le sabre nu n, et la description de rentrée d^ Schneider est ainsi complétée : « ...Le drapeau de l'armée révolutionnaire déployé, et une femme jeune et élégante sur tee genoux, on l'eût pris pour PauUÉmile entrant triomphant dans Rome, ou pour un préteur royal. » Cette noie, écrite à la main, pourrait bien avoir été ajoutée, pour le comité, par Saint-Just ou par Lebai.

ABOUTION DU CULTE BN PROVINCE. 735

craindre pour des événements dangereux si on ne se hâte d'en faire justice ;

« Considérant que si, pour leur jugement, il fallait être astreint atix formes juridiques prescrites par les lois, il serait impossible, puisque d'un côté on ne pourrait se procurer des jurés dans une étendue de plus de cent lieues, dont les deux tiers des habitants ont émigréy et dont la majeure partie du tiers restant se trouve peutêtre leurs amis, parents ou complices, et que de Tautre Tusage des formes enlèverait un temps infîni qui ne permettrait plus d'apercevoir la fin du jugement de cette grande masse de contrerévolutionnaires ;

<c Considérant enfin que cette classe d'êtres si dangereux pour la république est hors des termes de la loi, que la sûreté actuelle des frontières commande impérieusement des mesures extraordinaires. «•

Baudot et Lacoste créent une commission révolutionnaire qui sera ambulante dans les départements du Haut et du Bas-Rhin, et qui fera exécuter ses jugements dans les vingtquatre heures « et dans les lieux qu*elle désignera comme les plus susceptibles d'avoir sous les yeux des exemples » . L'arrôté énumère une multitude de délits très vagues qui seront soumis à cette commission : du reste, les représentants se réservent de créer pour elle des délits nouveaux, suivant les personnes qui lui seront déférées :

« Tous les articles relatifs à la compétence de cette commission qui n'ont point été prévus ci-dessus, seront par nous ajoutés par des arrêtés particuliers, suioant les circonstances et Vexigenee des ca$(i). M

Les pénalités seront fixées de la même manière. Le tribunal devra leur en référer dans un grand nombre de cas. Ainsi, les proconsuls se font législateurs et juges 1 Législateurs, car ils créeront des délits et des crimes, en vue de telle circonstance, de telles personnes; juges^ car ils se réservent, quand il leur plaira, de dicter ses arrêts à ce tribunal qu'ils ont déjà investi d'un pouvoir si exorbitant !

(i) Archives, ÂF, II, 135. La commission est ainsi composée : Prési'^ dent, Delattre, président du tribunal criminel de la MoseUe ; juges, Mulot^ juge à Bitche ; Adam aine, juge au tribunal militaire près Tannée de la Moselle ; Neumann, accusateur public près le tribunal criminel du Bas- Rhin; Fibiche fils, de Strasbourg. Accusateur public : Altema^er, accu« sateur près le tribunal criminel de la Moselle.

Les tribunaux militaires furent autorisés à procéder de la même manière. En réalité, cette commission nouvelle était substituée au tribunal de Schneider, et elle devait montrer la même cruauté. Les amis de Schneider étaient en disgrâce, mais la Terreur suivait toujours en Alsace Thorrible impulsion que ce misérable lui avait imprimée. Les divisions du parti jacobin ne profitaient aucunement aux modérés.

Nous avons trouvé dans les lettres de Garnerin (1 ) , agent du comité de salut public, chargé d^observer et de lui envoyer des rapports sur TAlsace, des renseignements intéressants sur la situation politique et religieuse de ce pays pendant la. dernière période de la Terreur. Malgré Tencombrement des prisons, malgré les tribunaux révolutionnaires ambulants, les habitants manifestaient encore un attachement profond à la foi de leurs pères. Ainsi, Garnerin écrit au comité, le 20 floréal, que malgré Tapostasie de plusieurs prêtres, les habitants du district de Benfeld restent attachés à la religion : il assure même que plusieurs prêtres, qui ont publiquement abdiqué, les encouragent en secret dans leur résistance au culte de la Raison. Un administrateur du distrit lui écrit : « Ils sacrifieraient tout pour les prêtres, sans lesquels ils se croient perdus : » ils sont doublement criminels, car ils ne veulent pas non plus des assignats:

« Les prêtres et le numéraire, voilà leurs idoles ; il faut donc absolument ôter et les prêtres et le numéraire, car tant qu'il j aura encore des prêtres, Tesprit public ne fera aucun progrès, et tant qu'il y aura du numéraire, les assignats n'auront pas leur juste valeur. » (Archives, AF, II, 135.)

La dépréciation de plus en plus grande des assignats, malgré les mesures terroristes employées journellement pour les relever, inquiétait vivement les tyrans de TAlsace. Garnerin le constate; et cependant TAlsace était terrorisée à un tel point, qu'il engageait le comité de salut public à re-

(1) Le 5 floréal, il reçut du comité les instructions suivantes : « Garnerin vivra en simple particulier et n'exercera aucun pouvoir; il se bornera à la surveillance qui lui est confiée ; il écrira tous les jour3 au comité. »» Le 16 prairial, il fut chargé en outre d'inspecter le Bas-Rhin et le Mont- Terrible. Archives, AF, II, 135.

lâcher beaucoup de détenus. On en jugera par la lettre qu'il lui écrivait le 23 prairial :

« Il 7 a dans la maison de détention de Strasboorg des prévenus pour les causes suivantes :

« Des journaliers, des femmes et des enfants, parents éloignés d*éinigrés, lors de la prise des lignes, habitants agricoles de la classe du peuple la plus indigente.

« Des hommes, des femmes et des enfants, aussi dans la classe du peuple, arrêtés pour n'avoir pas été à la messe constitutùmnellef tandis que les riches et les prêtres ont été arrêtés ensuite pour cause de fanatisme.

« N'est-ce pas donner une intention coupable, et contre-révolutionnaire, j*ose le dire, au décret sur les émigrés, qui n'a eu d'autre but que d'atteindre les partisans des nobles qui entretenaient par leurs parents des correspondances coupables, et non pas d'enlever aux travaux des campagnes, les journaliers et hommes du peuple? » (Archives, AF, II, 135.)

La loi du 21 messidor devait lui donner raison. Garnerin a peu de confiance dans les jacobins locaux, il déclare au comité qu'il sait de bonne source :

«c Que des arrestations, faites toutes de ce genre par l'effet des comités révolutionnaires, sont marquées au coin de la partialité la plus révoltante, et qu'elles ne sont que l'effet de quelques animosités. n

Après s'être fait donner des listes de détenus et des notes sur les comités révolutionnaires, Garnerin va s'entendre avec le terrible proconsul Hentz. U écrit au comité le résultat de ses conférences avec lui. Us ont décrété entre autres choses, une persécution contre les juifs, qui, suivant eux, sont coupables d'agiotage. Les juifs riches sans propriétés ou n'exerçant pas une profession manuelle doivent être expulsés de l'Alsace :

ce Le représentant du peuple Hentz est aussi convaincu de la justice qu'il y aura de mettre (en liberté) le plus promptement possible, un grand nombre d'habitants agricoles, envoyés depuis six mois dans les mabons de détention de Strasbourg, sans qu'il existe seulement deux lignes dPécrites qui puissent indiquer la cause de leur détention. » {Archives, AF, II, 135.)

Garnerin écrit plusieurs fois au comité que malgré toutes

les mesures prises contre le fanatisme, les paysans s'obstinent à célébrer le dimanche. Et cependant on ne cesse d'emprisonner en masse les laboureurs et les ouvriers; les listes de détenus envoyées au comité par Garnerin, bien que très incomplètes et ne mentionnant que les suspects arrêtés à une certaine époque, et détenus dans certaines prisons, en fournissent la preuve. Il envoie le 7 messidor, une première liste; et le 19, encore une seconde de cent soixante suspects détenus au séminaire de Strasbourg ... Beaucoup ont cette mention « aristocrate et fanatique », d'autres, « feuillant et fédéraliste ». D'autres sont pères ou frères d'émigrés ; il envoie aussi une liste de femmes suspectes détenues au collège au nombre de cent trente et une comme parentes d'émigrés ou de prêtres déportés, ou comme défavorables à la révolution. Une mère est en prison avec ses trois filles. Il transmet encore une liste de personnes détenues en vertu d'un arrêté du directoire du 9 messidor; elle porte trois cent trois noms : beaucoup de suspects ont été arrêtés dans les communes des environs. Il donne aussi les noms de soixante-quatorze détenus' du district d'Hagueneau, dont dix-sept femmes : de nombreux suspects jBont arrêtés comme parents d'émigrés ; on va voir de quelle sorte d'émigrés il s'agit!

Audile Schaubel, ramoneuse de cheminées, est qualifiée aristocrate enragée ; son mari est émigré. La femme Breidbard, mendiante, est suspecte et son mari émigré. Barbe Haar, cordonnière, l'est aussi ; son mari est émigré. Un potier d'étain, des maçons, sont suspects pour n'avoir jamais montré de patriotisme. D'autres ouvriers et paysans sont détenus pour des motifs semblables.

Pour le district de Strasbourg-campagne, il envoie un premier cahier mentionnant soixante-deux détenus; beaucoup sont arrêtés pour fanatisme. Un second cahier contient quatre-vingt-neuf noms; les motifs d'arrestation de plusieurs de ces suspects méritent d'être connus :

Jacques Liénhart, soixante ans, laboureur à Oberschafi'olsheim, prisonnier depuis le 10 novembre 1793, « parce qu'il était un des plus riches de la commune ». Plusieurs habitants de cette commune sont détenus pour la même cause.

Barbe Kern, âgée de quarante-cinq ans, maîtresse d*é-

ABOLITION DU CULTR BN PROTIIIGE. 739

cole dans le canton de Soultz, parce qu'eik n*a manifesté aucun attachement aux prêtres assermentés. Marie-Anne Larsh, cinquante et un ans, parce qu'elle a répugné aux prôtres assermentés ; et neuf autres habitants de Soultz» vigneronsi tisserands, laboureurs, « pour n'avoir point suivi le culte du curé constitutionnel ». Anne Hetzel, d'Ortheffen, vingtquatre ans, même motif, ainsi que beaucoup d'autres détenus. Pour certains, aucun grief n'est indiqué (1).

Après Sainthiust et Lebas, Baudot etLacoste; après ceuxci, Hentz et Guyardin ! Ces derniers proconsuls lancèrent, le 30 messidor, de Landau, un arrêté qui démontrait combien les mesures terroristes de leurs prédécesseurs avaient été inefficaces. Il s'agissait encore des assignats. Après tant d'arrêtés draconiens, de rigueurs atroces, Hentz et Guyardin constatent que les assignats de cent livres ne sont pris que pour quinze livres en numéraire; en outre, les campagnards aiment mieux donner ou laisser dépérir leurs bestiaux, leurs fruits, leurs légumes, que les livrer à l'armée pour des assignats; ils déclarent passibles du tribunal révolutionnaire ceux qui refusent les assignats ou agiotent sur leur prix, et créent une commission ambulante de trois membres pour rechercher les coupables.

Le 4 thermidor, Hentz et Goujon décrètent la déportation de tous les prêtres d'Alsace à l'intérieur. Ils les accusent de pousser à la révolte, de chômer les anciens jours, d'organiser des rassemblements et des pèlerinages superstitieux, (c Ils séduisent les femmes, et corrompent les mœurs. » Grâce à eux, les soldats ne peuvent acheter les denrées qui leur sont nécessaires, a s'ib ne peuvent les payer avec le vil métal de la monarehîe ».

(1) Burger, ancien administrateur girondin, détenu » écrirait à la convention, le 26 prairial : « De quatre-vingt-dix individus avec lesquels j*étais détenu, il y a deux mois, dans une de nos maisons féodales , soixante-six ont été conduits à Thôpital dans Tespace de huit jours ; dans la Tille, les ateliers et boutiques fermés, Tindustrie plongée dans un état de langueur, la circulation des fonds et des denrées interrompue, une disette générale, une cherté excessive, une famine factice en sont le résultat... Les citoyens ne savent plus comment il faut se conduire pour ne plus être traités comme suspects ; ils souffrent tout, ils se dépouillent de tout, ils s'attendent à toute* Ils semblent avoir le dessein de s*abru' tir, pour devenir insensibles aux maux qui les accablent. » Recueil de pièces authentiques, tome II, p. 23.

740 CONSTITUTION OTILB DU CLBl&ft.

Ce dernier irait estraTissantI Us accosent quelques prêtres habitant Hirsingue d'aycir fait abattre Tarbre de la liberté. Ges prêtres seront enToyés an tribunal réyolutionnaire, la maison oii ils étaient assemblés sera rasée, le clocher de réglise détruit. En outre, tous les prêtres du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et du Mont-Terrible seront enfermés dans la citadelle de Besançon.

Cet arrêté ne changeait en rien la situation des réfractaires, il frappait les constitutionnels, qui allaient tous être mis en arrestation, sauf les apostats bien acceptés conmie tels. Le général Dièche, qui commandait la division de Strasbourg, fut chai^ de l'exécution de cet arrêté : c'était un jacobin enragé, il traita les prêtres avec beaucoup de rigueur (1).

Gomme l'arrêté de Hentz et de Goujon avait pour but de ne laisser subsister aucun autre culte que celui de l'Être suprême, et de détruire le fanatisme que les jacobins reconnaissaient aussi bien chez les protestants que chez les catholiques, des ministres et des instituteurs luthériens furent arrêtés avec les constitutionnels. Quelques-uns d'entre eox furent incarcérés à Besançon (â).

Louis et Pfliéger, Milhaud et Lacoste traitèrent absolument les habitants du Haut-Rhin, comme Strasbourg et le Bas-Rhin. Héraut-Séchelles terrorisa Colmar, en vendémiaire

(i) Il ne se faisait pas faute de répandre contre ces victimes les calomnies les plus atroces et les plus absurdes. Il écrivait aux jacobins de Strasbourg : « L'arrestation de cent prêtres, dans peu de jours et dans peu d'étendue de pays, fait présumer qu'il y aura au moins un bataillon au grand complet, que j'enverrai à la citadelle de Besançon... Le crime était au point que les prêtres ont inspiré à un malheureux fanatisé, que s'il égorgeait sa femme et mangeait les testicules d'un enfant. Dieu le rendrait invisible, et qu'alors, favorisé de ce don, il pourrait faire tout ce qu'il voudrait. Eh bien, frères et amis, ce fanatisé a voulu égorger sa femme, qui était enceinte, et qu'on a eu toute la peine à arracher à sa fureur inspirée par les prêtres ; les testicules d'un enfant ont été mangés. Nous avons trouvé le coupable chargé de fers dans la commxme d'Hirsingue. » Recueil de pièces, tome II, p. 145.

(2) Le 7 thermidor, les administrateurs du Bas-Rhin rappelaient à Hentz et à Ooujon que « les jongleurs chrétiens avaient élevé des clochers insolents sur les édifices consacrés à leurs billevesées religieuses », et leur demandaient la destruction de tous les clochers. Mieux avisés que leur collègue Téterel, ils firent une exception pour la flèche de la cathédrale.

ABOLITION DU CULTE KN FROYIHGB. 74f

et en brumaire ; il écrivait à la convention : ce La terreur seule peut établir ici la République, et rendre du courage au très petit nombre de patriotes. » Le 2 frimaire, il adressait une instruction aux commissaires civils qu'il avait chargés de donner la chasse aux prêtres et aux suspects ; et leur signalait particulièrement :

« Les juifs, fléau du pays^ qui n*ont aucun métier,et qui ne feignent d'être soumis aux lois que pour exercer avec plus de sécurité un infflme agiotage.

« Les prêtres et les curés constitutionnels, en général non moins fanatiques que les réfractaires, et ne renonçant presque jamais à leur esprit sacerdotal d'égolsme et de domination.

c< Les individus fanatiques qui sont précédemment sortis du territoire de la France, sous le prétexte d'aller en pèlerinage à Notre- Dame des Ermites et à la Notre-Dame de la Pierre. ' « Les individus des deux sexes qui se livrent à leurs travaux ordinaires les jours Te décadi, a/fec^t de célébrer les ci-devant dimanches soit par la fermeture des boutiques, soit par leur cos* tume endimanché. » (Archives nationales, AF, II, 125, 136.)

L*étude de la nature devant « remplacer les religions mensongères, » on célébrera dans chaque chef-lieu de can* tonunefôte delà Raison; chaque décadi, on consacrera une heure à faire aux citoyens un prône républicain.

Rien n*est oublié dans cet arrêté, le système de persécution est complet. Quelques jours après, le 9 frimaire. Héraut réglemente la décade et le décadi, et les impose avec menace du tribunal révolutionnaire pour les récalcitrants. Le 8 frimaire, pour soutenir toutes ces mesures, il avait établi une commission départementale révolutionnaire. Ce tribunal resta en arrière de celui de Schneider, il prononça cependant des condamnations à mort pour cause de religion. Le 13 frimaire, Jacques Bigenwald, officier municipal, et Sébastien Ditter, maître d*école, furent condamnés à mort comme conspirateurs et émigrés. Leur crime était d'avoir passé la frontière de Suisse pour entendre la messe d*un vieux prêtre exilé.

Un prêtre sexagénaire, Joseph Thomas, qui s*était caché pour éviter la réclusion, fut condamné à mort, le 21 frimaire ; sa sœur et un particulier, qui lui avaient donné asile, furent condamnés h six années de fers, quatre heures

742 COHSTITCTION CITILB DU CLBEGÉ.

d'e3q[>osition et cent livres d'amende au profit du dénonciateur (i).

La fête de la Raison fiit célébrée en grande pompe à Golmar; il y eut dans ce département un assez grand nombre d*apostasies, Qt certains ministres protestants abdiquèrent leurs fonctions. L'évêque constitutionnef, Arbogast Martin, s^effaça devant la rage iconoclaste des jacobins, mais n'abdiqua point. La catbédrale avait été prise pour le culte de la Raison ; il demanda qu'on voulût bien lui accorder à la place réglise du collège, mais elle lui fût bientôt enlevée. Il mourut peu de temps après ; son cercueil fut suivi seulement par des ministres protestants ; le culte constitutionnel était complètement anéanti.

Foussedoire remplaça Héraut-Séchelles ; le 6 ventôse, il prend avec Baudot un arrêté contraignant les habitants du Haut-Rhin à recevoir cinq millions d'assignats et à donner leur numéraire à la place. Pour couper court à toute velléité de résistance, l'arrêté porte que le tribunal révolutionnaire restera en séance pendant la durée de l'échange (2).

Mais Héraut-Séchelles est guillotiné avec son ami Danton : alors ses protégés tombent en disgrâce, et Foussedoire s'empresse d'épurer les autorités deColmar, le U germinal, celles de Belfort, le 9 floréal, parce que certains de leurs membres ont été choisis par « le conspirateur Héraut », et les remplace par d'autres terroristes. Cependant les jacobins ne forment qu'une minorité infime dans le Haut-Rhin, et Gamerin, dans ses rapports, se plaint amèrement de l'incivisme et du fanatisme de ce département, ainsi que du discrédit des assignats et de Tinexécution des lois révolutionnaires. Pour lui, cette infériorité révolutionnaire de l'Alsace doit être attribuée à trois causes : l'idiome, le fanatisme, et une prédilection exclusive de ses habitants pour le numéraire. Après tant d'épurations tout est encore entaché d'aristocratie et de modérantisme. Cependant on emprisonnait, on persécutait

(1) Vkron-Rêville, Révolution dans le Haut-Rhin^ p. 147.

(2) Archives^ AF, II, 136. — Le 9, Foussedoire inTite les membres du tribunal révolutionnaire à se transporter à Thann, pour y combattre Tégolsme, le fanatisme, et faire circuler les assignats. « Ne parussiez- Tous que vingt-quatre heures dans ces cantons, votre présence imprimera da moins la terreur. » Archives, iàid.

sans relâche, le culte était impitoyablement proscrit. On affectait de requérir les citoyens pour des travaux manuels les dimanches et les jours de fôte, et on exigeait impérieusement le chômage du décadi. Garnerin détestait particulièrement les juifs, il envoyait au comité des listes <c de riches juifs et de cultivateurs égoïstes ». « Les juifs.et lesprôtres, écrivait alors un membre du district de Golmar au comité, voilà la vermine qui nous ronge. » Le district de Golmar avait envoyé à Paris, le 20 messidor, deux listes de détenus. La première contient 207 noms, la seconde 150. Les motifs sont indiqués: beaucoup sont arrêtés pour motifs religieux. On rencontre fréquemment sur ces listes cette indication caractéristique : << était l'ami de la révolution avant le serment des prêtres^ depuis V agent des fanatiques, » Une troisième liste, du 1*' thermidor, contient 72 noms de détenus du district de Belfort, dont une partie considérable pour motifs religieux. Garnerin reconnaît que beaucoup de paysans sont détenus uniquement pour n'avoir pas assisté à la messe constitutionnelle (1).

L'horrible arrêté de Hentz et Goujon, du 4 thermidor, fût impitoyablement exécuté dans le Haut-Rhin. En quelques jours, deux cent cinquante-six prêtres, avec huit pasteurs luthériens et six rabbins, furent arrêtés et traînés à Besançon. Parmi eux se trouvait un apostat, ancien boulanger, qui avait été fait curé de Munkhausen par l'évêque intrus, après un an de séminaire (2). Bien qu'il eût abdiqué et repris son ancien métier, les persécuteurs avaient craint qu'il ne lui prit fantaisie d'exercer le culte de nouveau. Après un voyage horrible, ces malheureux furent inhumainement

(1) Le curé constitutionnel de Sainte-Croix, secrétaire du comité de surveillance, avait profité de ses fonctions pour faire emprisonner quatrevingt-neuf personnes de cette commune, qui n*avaient pas voulu le reconnaître pour curé. W tomba dans la disgrâce du district de Colmar, qui dénonça sa conduite.

(2) ViRON-RBViLLB, p. 223. Cinq des ministres protestants détenus avec les prêtres avaient précédemment abdiqué leurs fonctions, comme le prouve Tarrété de Foussedoire, du 5 fructidor, qui les mit en liberté : constatant qu*ils se sont constamment conduits comme de bons républicains, ei ont même abdiqué leurs fonctions depuis plusieurs mois, (Arch,, AF, U, 136.) Du reste, le 24 thermidor, Foussedoire, devenu modéré depuis la chute de Robespierre, avait mis 48 constitutionnels en liberté.

74 i CONSTITUTIOH CmLE DU CLBBGÉ.

empilés dans la forteresse de Besançon ; ils demandèrent de la paille; Tex- prince de Hesse, qui commandait à Besançon, leur répondit : « De la paille, c'est bon pour des animaux, mais des chiens de cette espèce peuvent bien coucher par terre. »

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