‹ Histoire de la constitution civile du clergéChapitre 22 sur 40 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

■OBESPIEIIE ET L*ÊT1B SUPIÂHE

I I. Robespierre et ses partisans, umt en proclamant la liberté de conscience, maintiennent soigneusement l'abolition do culte. — Leurs déclamations contre l'athéisme. — Robespierre accuse Oobel de conoirence avec les réfractaires. — Lamonrette, intms de Lyon, se rétracte avant de monter à rêchafand.

§ II. Double campagne de Robespierre contre les dantonistes et lec hébertistes. — II les accuse d'être les agents de Tétranger. — RappoH atroce de SaintJost. — Exécution d'Hébert. — Elle est bientôt saine de celle de Danton.

§ m. Chaumette et Oobel sont guillotinés, comme ayant été durgéi par l'étranger de déshonorer la France, en faisant régner Tathéisme chez elle. — Robespierre centralise la Terreur à son profit. — !/• receleurs des prêtres punis de mort comme eux.

i IV. Disoours de Robespierre sur TÉtre suprême. — Il rêve de defenir le législateur religieux de la France. — Son déisme est aussi persécuteur que l'athéisme d'Hébert. — Les prêtres infirmes ou sexagénaires trouvés hors de leur prison sont condamnés à mort.

§ V. Fête de l'Etre suprême. — Animosité des athées et des matérialistes contre Robespierre. — Il fait voter l'horrible loi du 22 prairial. — Ridicule affaire de Catherine Théot. — Le tribunal révolutionnaire redouble de fureur. — Faute de bras, la Convention relâche les pavsans arrêtés pour des motifs religieux. — Les iconoclastes du Sénégal.

Au momeDt de la proclamation du culte de la Raison, I^ régime de la Terreur n'était pas encore arrivé à son complet développement, mais la population de la France était déjà enlacée dans un tel réseau de lois tyranniques, et si cruellement opprimée par les jacobins, que M. Thiers, après avoir avancé de nombreux sophismes pour excuser les lois de la Terreur, n*a pu s'empêcher d'en faire un résumé, qui, dans sa simplicité et sa précision, e3t mille fois plus écrasant pour la révolution, et les révolutionnaires, que les plus éloquents réquisitoires.

« Si Ton considère le tableau de la France à cette époque, on

rerra qae jamais plus de contraintes ne furent exercées à la fois mr cette partie inerte et patiente de la population sur laquelle se font \u expériences politiques. On n'osait plus émettre aucune opinion, >n craignait de voir ses amis ou ses parents, de peur d*être compromis ayec eux, et de perdre la liberté et quelquefois la vie. Cent mille arrestations et quelques centaines de condamnations rendirent l'échafaud et la prison toujours présents à la pensée de rîngt-cinq millions de Français. On supportait des impôts considérables. Si on était, d'après une classification tout arbitraire, rangé lans la classe des riches, on perdait pour cette année une portion le son revenu. Quelquefois, sur une réquisition d'un représentant 3a d'un agent quelconque, il fallait donner ou sa récolte, ou son mobilier le plus précieux en or et en argent. On n'osait plus afficber aucun luxe ni se livrer à des plaisirs bruyants. On ne pourait pins se servir de la monnaie métallique, il fallait accepter ou donner un papier déprécié, et avec lequel il était difficile de se procurer les objets dont on avait besoin. Il fallait, si on était mar» ehand, vendre à un prix fictif ; si on était acheteur, se contenter de la plus niauvaise marchandise, parce que la bonne fuyait le maximum et les assignats; quelquefois même il fallait s'en passer toot à fait, parce que la bonne et la mauvaise se cachaient également. On n'avait plus qu'une seule espèce de pain noir commun ao riche et au pauvre, qu'il fallait se disputer à la porte des boulangers en faisant queue pendant plusieurs heures (1).

Le tableau est d'une exactitude saisissante , et pourtant ce régime de misère et de tyrannie n'est pas encore le régime révolutionnaire définitif. La fameuse loi du 22 prairial, qui fera tomber tant de tètes dans un si court espace de temps, n'est pas encore votée. Il reste encore à établir en province bien des commissions et tribunaux révolutionnaire8,et sur d'autres points, le régime créé par les décrets du 10 octobre et du 14 frimaire est destiné à recevoir encore des perfectionnements atroces.

La loi du 14 frimaire augmentait singulièrement la force du gouvernement révolutionnaire. Celle du 16 n'entravait aucunement l'abolition du culte. Malgré les phrases de Ro^ bespierre sur la tolérance, les prêtres réfractaires sont tou' jours immolés , et les constitutionnels , contraints au mariage et à l'apostasie. S'ils tardent à abdiquer, à se marier, les représentants en mission leur déclarent solennellement

(1) Tome V, p. 206.

qu'ils s'opposent au vœu du peuple ; qu'ils sont des conspirateurs. Si des communes refusent de spolier leurs églises les proconsuls leur répètent à satiété qu'elles sont libres, font de ridicules tirades sur la liberté des cultes, et leur ordonnent de renoncer au leur. La liberté de conscience existe, disent-ils, elle est proclamée, mais le vœu public s'est manifesté contre l'église constitutionnelle; ainsi les communes qui n'obéissent pas au vœu public doivent être composées ou de conspirateurs qu'il faut cbâtier, ou d'imbéciles qu'il faut éclairer malgré eux. Les sociétés jacobines, à l'imitation de la commune de Paris, ont profané les églises, et proclamé la Raison dans beaucoup de localités : donc la France entière a décrété l'abolition du culte; et la minorité ne doit pas professer ce culte répudié par la ma- -jorité; c'est ainsi qu'il faut comprendre la liberté de conscience! Les robespierristes maintiennent avec bonheur l'abolition du culte imposée par les béberUstes, en invoquant toujours la liberté de conscience. On vous prend vos églises, et vous osez vous en plaindre, disent-ils aux populations; eh quoi! estril nécessaire d'avoir les églises pour jouir de la liberté de conscience? Mais on cbasse, on enferme les prêtres qui ne veulent pas abdiquer I Ce sont des conspirateurs, puisqu'ils ne veulent pas abdiquer; mais n'importe, n'êtesvous pas libres? Est-ce que les prêtres sont nécessaires à la liberté de conscience? « Est-ce qu'Abel (répond Garnier de Saintes) avait besoin de prêtres pour offrir à Dieu des offrandes agréables?» Mais on nous enlève et nos églises et nos prêtres I Vous n'en êtes pas moins libres. Il ne faut pas de culte « dominant et exclusif, » il faut suivre le vœu du peuple. Allez bien vite aux réunions décadaires, gardezvous de pétitionner pour demander des églises ou des prêtres, et surtout de dire que vous n'êtes pas libres; car il serait évident que vous faites partie de la bande des égoïstes, des assassins du peuple, des fanatiques, des agents dePitt et Cobourg, et vous iriez grossir le nombre des suspects! Les dénonciations perfides de Robespierre contre les hébertistes produisirent bientôt leur effet. Le 27 frimaire, Ronsin, Vincent et le fameux Maillart, qui ne cessaient de réclamer à grands cris des proscriptions et des massacres, furent jetés en prison. Mais Robespierre ne crut pas oppor*

inn de s'en défaire immédiatement. Ils furent bientôt remis en liberté, et ne manquèrent pas de se compromettre de nouyeau par leurs fanfaronnades. Fabre d*Églantine et Philippeaux, qui devaient aussi mourir victimes de Robespierre, les avaient dénoncés très vivement ; Maximilien avait eu l'adresse de mettre aux prises ces ultra révolutionnaires et ce$ indulgents dont il voulait se débarrasser presque en même temps.

La convention détruisait persévéramment les derniers Testiges de cbristianisme, tout en refusant avec affectation de s'associer à l'athéisme extravagant d'Hébert et de Ghaumette. Le 1*' nivôse des citoyens et citoyennes vinrent solliciter un décret défendant à tout individu d'inquiéter qui que ce soit pour l'exercice de son culte. Le président Ycalland leur fit cette réponse :

« La convention nationale a consacré dans la déclaration des droits et dans Tacte constitutionnel, la liberté des opinions religieuses; également dégagée des préjugés superstitieux et des préjugés non moins funestes d'un athéisme qui sèche le cœur et corrompt la morale , elle saura voguer entre ce double écueil, en applaudissant à la raison populaire qui s'accroît et mûrit chaque jour, en voyant avec joie le patriotisme apporter en foule dans ce temple des lob, les dépouilles fastueuses d'un culte dominateur qu'une république ne doit pas admettre; elle arrêtera les insensés ou les perfides, qui semblent vouloir servir par la violence les progrés de la philosophie; elle étouffera en même temps les flambeaux sanglants que le fanatisme voudrait encore jeter sur cette terre qu'il a tant de fois embrasée; en maintenant la liberté de conscience elle empêchera tme religion impérieuse et exclusive, de s'élever encore sur les débris des religions rivales ; et toujours ferme à son poste, toujours invariablement attachée aux principes immortels qui fondent et soutiennent les républiques ; elle ne laissera point descendre de ces hauteurs majestueuses, le génie du peuple français, qui lui a confié ses destinées. » Débats et décrets, nivôse, an II, p. 43.

La convention passa à l'ordre du jour et ordonna l'insertion au bulletin , de la réponse du président. Ce discours est très clair pour qui se donne la peine de le lire avec un peu d'attention; on y trouve plusieurs fois répétée la déclaration que le culte chrétien est aboli, et ne sera plus jamais toléré. L'athéisme est flétri, et il est interdit à ses prôneurs de persécuter ceux qui croient h l'Être suprême. C'est à

est aMBimmos anui mi cufiÉ.

cela qoe se rédoit U liberté de conscience proclamée pac YonUuid STec tant d*eaiphase. Personne ne sera ten^^ et se faire hébertisie, mais on sera tenu de n*ètre poiiB-^ ckrétieB. an nom de la liberté de conscience, et les hébei** " tisles eux-mêmes Tont être persécntés. L*église cath(^ " fiqoe a été opprimée par les lélatenrs de Tégiise consti tolîoQneUe. qui inToqnaient impndemment la liberté A^^^ conscience . toot en Totant des lois persécutrices ; non seu

lea»ent Tézlise constitutionnelle est proscrite, mais il s*agî ^t

maintenant d*écraser les hébertistes qui ont voulu la rei placer par le culte de la Raison ; et on invoque encore liberté de conscience. Gare à eux! Cette invocation dans h boocbe de tels hommes est un présage certain de proscri] tion et de guillotine ! Les athées sont traités en chrétiens

Ainsi, liberté de conscience pleine et entière , sauf poi les chrétiens et les hébertistes, pour Tancien culte vaincfci -^ et pour le nouveau qui a été un moment installé sur si mines! Mais on a fait des phrases, et une tartuferie de pli H Tesprit révolutionnaire est satisfait. Cette tolérance pr^ fitera seulement au culte que Maximilien prépare, et û compte bien en faire « une religion dominante et exclusive . »

Le 1* niv6se, la convention , pour flatter la tourbe des c<z^^ deliers, dont elle allait bientôt frapper les chefs, donnai IL à la république un troisième saint qui , du reste , avait dâji son culte local. EUle décida que les cendres de Ghâlier s^«raient portées au Panthéon, mais Robespierre était bi^Q décidé à guillotiner les Ghâlier de Paris. Le 5 nivôse (â5 d écembre . il présenta, au nom du comité de salut public, ^mjii rapport très important sur les principes du gouvernement ^^' roiutfonnaire. Pratiquant à sa façon ce système de ju.^^ milieu qui a toujours en France exercé une grande influenv^^^ sur la foule des badauds , il attaqua les hébertistes com^^B^^ exagérés . et les dantonistes comme entachés de modér^^*^^' tisme. La première partie de son rapport est le dévelop^^B>^' ment de ces axiomes terroristes : « 11 n'y a pas de crime ^^ temps de révolution ; » et : « Le salut du peuple est la p>^ ^' mière loi. *> U déclare ensuite que la révolution doit vog"^^'* entre deux écueils, le modérantisme et Texcès :

« Les t}Tans ont constarament cherché à nous faire reculer ^^r^rs la senritode par les routes du modérantbme ; quelquefois aussi ils

ROBBSPIBRRB ET l'ÊTRB SUPRÊMB. 631

ont yonlu nons jeter dans Textrémité opposée. Les deux extrêmes aboutissent an môme point. Que Ton soit en deçà et an delà du but, le but est également manqué. Rien ne ressemble plus à l'apôtre du fédéralisme, que le prédicateur intempestif de la république une et universelle. L'ami des rois et le procureur général du genre humain s'entendent assez bien. Le fanatique couvert de scapolaires, et le fanatique qui prêche l'athéisme, ont entre eux beaucoup de rapports. Les barons démocrates sont les frères des marquis de Goblentz, et quelquefois les bonnets rouges sont plus voisins des talons rouges qu'on ne pourrait le penser. »

Mais si le gouTernement révolutionnaire frappe les exagérés, on l'accusera d'incliner vers le modérantisme ; s'il frappe l'autre parti, on l'accusera d'exagération. « Par l'un de ces abus, la république risquerait d'expirer dans un mouvement convulsif, par l'autre elle périrait infailliblement de langueur. » Alors, comment s'en tirer? Gomme il ne veut pas dire crûment son système qui est bien simple, il se perd à dessein dans des subtilités, et affecte même une certaine sympathie pour les exagérés qu'il veut exterminer les premiers. Viennent ensuite ses tirades ordinaires sur la yertu, sur les conspirateurs, les espions, les agents des princes étrangers ; mais il a soin de faire bien comprendre que ces dénonciations s'appliquent aux hébertistes :

« Faut-il allumer la guerre civile, ils prêchent toutes les folies de la superstition. La guerre civile est-elle prête de s'éteindre par les flots du sang français : ils abjurent le sacerdoce et leurs dieux pour la rallumer. »

Gobel est assimilé aux réfractaires!!! La France est donc couverte de conspirateurs, tantôt catholiques zélés, tantôt profanateurs, qu'on doit châtier impitoyablement. Il faut en même temps activer la marche de la justice révolutionnaire, et punir de grands coupables détenus depuis longtemps : il fait donc décréter le renvoi au tribunal révolutionnaire, deDietrich, Gustineûl$,Biron, de tous les généraux compromis avec Dumouriez, de Lamorlière et Houchard, de tous les étrangers, banquiers et autres individus soupçonnés de trahison; le comité de salut public présentera un rapport sur les moyens de perfectionner l'organisation du tribunal révolutionnaire.

Le 10 nivôse, la convention, pour montrer ce que valaient

63â CONSTITUTIOII CnriLB DU GUEMÉ.

ses protestations de tolérance, rendit an décret contre les religieuses. Sur le rapport de Bezard^ elle leur imposa de prêter, dans la décade, le serment de liberté et égalité du i4 août 179:2. Toutes celles qui avaient obtenu une pension, un secours à quelque titre que ce lût, étaient également assujetties à ce serment et obligées de se pourvoir d*un ce^ tificat de civisme. Faute d*avoir juré, elles devaient être cbassées des bospices qu'elles occupaient encore et privées de leurs pensions, comme la loi du 3 octobre précédent Tavait déjà ordonné, mais la - convention déclara qu'elles seraient en outre traitées comme suspectes, c*est-à-dire emprisonnées. Beaucoup d'entre elles étaient déjà victimes de la loi des suspects ; le décret du 10 nivôse les jetait toutes en prison. Les prêtres n'étaient pas non plus oubliés. Le 23 nivôse, Charlier fit observer que dans un état de dépenses distribué à la convention , on trouvait un article de 199 livres, seulement, pour la déportation des prêtres insermentés, et se plaignit vivement du peu d'activité que l'on mettait à expédier ces prêtres bien loin. Les comités ne méritaient point ce reprocbe. Le départ des prêtres était forcément suspendu, parce que les Anglais tenaient la mer; mais les jacobins n'avaient pas lieu de se plaindre : les malbeureux captifs avaient à endurer les plus borribles soufiTrances I Un décret enjoignit immédiatement au ministre de Tintérieur de rendre compte de Texécution des lois ordonnant la déportation des prêtres insermentés.

Dans la même séance, la convention passa à Tordre du jour sur la demande naïve des habitants d'une commune qui offraient de salarier eux-mêmes leur curé !

Le 22 nivôse, Lamourette, l'évêque intrus de Lyon, compromis dans l'insurrection girondine, fut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire. L'ancien secrétaire de Mirabeau mourut en réprouvant cette constitution civile à laquelle il avait travaillé (4)!

(1) Il remitàrabbé Emeryune rétractation très explicite qui a été reproduite dans les Annales religieuses, t. II, p. 42. « Au nom de la très sainte, adorable et indivisible Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit. Sur le point d*étre jugé par les hommes pour avoir tâché de in*opposer aux désordres de l'esprit d'anarchie et de licence, et, vraisemblablement sur le point d*étre jugé au tribunal de Dieu pour mes péchés, et pour toutes les fautes

28 nivôse, le convention décida que le linge provenant glises supprimées serait employé dans les hôpitaux mies. Tout en blâmant les spoliations hébertistes, elle soin de les rendre irréparables. Un décret du 8 plusur rinstruction défendit de prendre pour instituteurs c-nobles et les ministres d*un culte quelconque, double campagne que Robespierre va diriger contre ébertistes et les dantonisles^ est beaucoup plus liée 1 ne peut le croire au premier abord, avec l'histoire ieuse de la révolution. Tous ces hommes lui appartienen leur qualité commune de persécuteurs atroces frapl'un châtiment terrible par leurs complices. L'esprit icie a joué aussi un très grand rôle dans cette lutte. Un pe de persécuteurs a élevé sur les ruines du schisme ilte nouveau et extravagant, Robespierre veut lui substi- 8on déisme en l'entourant d'un certain culte extérieur, nr réaliser ce plan, il les accusera d'exagération systé- |ue et perfide, et les fera condamner à cause de leur sme par le tribunal révolutionnaire. Sans doute Danton, poursuit en même temps, n'est pas un chef de secte, il n'est pas plus disposé à s'incliner devant le pontifiât ^me rêvé par Robespierre, qu'à s'aplatir devant sa dice politique, Maximilien s'en débarrassera au moyen 3 accusation tout opposée. On va le voir, avec l'aide de rJust, travailler à perdre dans l'opinion révolutionnaire, >t l'un, tantôt l'autre de ces deux partis. Les persécuteurs

▼ie, dont je lui demande sincèrement et humblement pardon, et ««quelles j'espère fermement en sa grande miséricorde, à cause itisfactions et des mérites infinis de Jésus-Christ notre Sauveur, lare que je me repens de tout mon cœur de tout ce que j'ai fait, écrit, tendant à appuyer les principes d'après lesquels on a fait ance des changements qui sont devenus si funestes à la religion, * conséquent, au véritable bonheur des Français. Je demande par- Dieu et aux vrais enfants de l'Église d'avoir coopéré à ces mutadéplorables que le saint-siège a condamnées; et que je révoque

présente déclaration, que je désire être connue et publiée lorsque sation de la persécution actuelle permettra aux dépositaires de mtiments et de mon repentir de le faire connaître. Je demande a à Dieu d'avoir reçu la consécration épiscopale dont j'étais indit à l'Eglise d'avoir rempli un siège qui n'était pas vacant, violé les tintes de la discipline, et méconnu l'autorité et la supériorité du rain pontife et du saint-siège. Fait aux prisons de la Conciergerie ris, le 9 janvier 1794. Adrien Lamourbttb.»

se trouYent divisés en trois groupes ; celui que Robespierre dirige va décimer les deux autres.

Le 18 pluviôse, dans un rapport « sur les principes de morale politique qui doivent guider la convention dans Tadministration intérieure de la république, » Robespierre continue à dénoncer à la fois les dantonistes et les hébertistes, tout en proclamant plus que jamais la nécessité de la Terreur, et faisant appel aux passions populaires. Il pose en principe que la vertu doit être le fondement du gouvernement de la France, et se livre à une longue et fastidieuse déclamation sur la vertu républicaine, qu'il déclare parfaitement compatible avec la Terreur (1). Tout ce qui serait flétri, comme cruel et barbare sous un gouvernement monarcbique, devient licite et même obligatoire sous un gouvernement républicain, « la protection sociale n*est due qu'aux citoyens paisibles ; il n'y a de citoyens dans la république que les républicains. » Il tonne contre « la douceur parricide » de ceux qui blâment la rigueur, et reproche à la justice révolutionnaire d'être trop peu active : « La lenteur des jugements équivaut à l'impunité : punir les oppresseurs de l'humanité, c'est clémence ; leur pardonner, c'est barbarie ; la rigueur des tyrans n'a pour principe que la rigueur : celle du gouvernement républicain part de la bienfaisance. » C'est être bienfaisant que verser le sang à grands flots sous un gouvernement républicain. Ainsi, malheur à qui pencherait vers rindulgence !

Ce principe une fois posé, Robespierre s'attache à démonti^r que les républicains indépendants à son égard sont évidemment les ennemis de la république, et doivent être fauchés par la justice révolutionnaire. 11 reprend, niais avec plus de précision, son réquisitoire du 5 nivôse. Deux factions très opposées en apparence s'entendent pour renverser la république : << L'une de ces factions nous pousse à la faiblesse

(1) « Si le ressort du gouvernement populaire dans la paix est la vertu, le ressort du gouvernement populaire en révolution est à la fois ia vertu ft ia terrfur; la vertu, sans laquelle la terreurestfuneste; la terreur, sans K^quelle la vertu est impuissante. La terreur n*est autre chose que lajostice prompte, sévère, inflexible : elle est donc une émanation de la vertu.» Le mot vertu, dans la bouche de Tamant de la fille du menuisier Duplay ^surnommée alors par les frondeurs Com^/t> Copeau), est aussi détourné son véritable sens que ceux de liberté et de tolérance.

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et Tautre aux excès. Uune veut changer la liberté en bacchante y Foutre en prostituée. » Il veut bien reconnaître que ces factions ont trompé de bons citoyens, « mais les chefs appartiennent à la cause des rois et de Taristocratie. » Ces hommes qu*il ne nomme pas, mais que tout le monde reconnaît, il les proclame des fripons, des imposteurs, et profite de roccasion pour tracer un portrait assez réussi de ce qu'il appelle le faux républicain « très attaché, comme les dévots dont il se déclare Tennemi, aux pratiques extérieures ; il aimerait mieux user cent bonnets rouges que faire une bonne action, » On voyait alors dans les rues et dans les clubs une foule de républicains de cette espèce. Le déclamateur violent, dans lequel on reconnaît tout de suite Thébertiste, est, suivant Robespierre, aussi dangereux que le girondin : le dictateur exploite môme les passions antichrétiennes contre les inventeurs du culte de la raison :

«f L'étranger hypocrite qni depuis cinq années proclame Paris la capitale du globe, ne faisait qae traduire dans an antre jargon les anaihèmes des vils fédéralistes qni vouaient Paris à la destruction, lécher l'athéisme n'est qu'une manière d'absoudre la superstition et d^aceuser la philosophie^ et la guen-e déclarée à la divinité n*est qu'une diversion en faveur de la royauté. »

Ainsi le sort de Yergniaud et de Brissot est réservé à Anacharsis Glootz, à Hébert, à Gobel. Jamais Robespierre ne s*est encore exprimé aussi clairement. Tout le reste de son discours est dirigé contre les sectateurs du culte de la Raison : il les accuse de « défigurer par d'insolentes paroilies le drame sublime de la révolution, » de compromettre la liberté « par des extravagances étudiées. » « Faut-il reprendre nos forteresses, ils veulent prendre d'assaut les églises, et escalader le ciel. » 11 leur lance une multitude d'accusations qui semblaient jusqu'alors réservées aux royalistes et aux fédéralistes : il prétend qu'ils veulent amener la famine. Ils ont voulu d'abord armer le fanatisme par leurs excès, et maintenant ils exploitent la loi du 16 frimaire piour persuader au peuple que la convention protège les prêtres et les modérés. « Il ne faudra pas même vous étonner, si les auteurs de ce système sont les prêtres qui auront lepbts hardiment confessé leur charlatanisme. » C'est la tôte de Gobel qu'il demande. Il conclut en dénonçant un vaste

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système de conspiration soutenu également par les athées et par les modérés, dont le but est d'avilir la conyention et le comité de salut public que naturellement Robespierre porte aux nues.

La commune se posait alors en rivale du comité de salut

public, et demandait qu'on renouvelât le comité de sûreté générale. Elle avait tellement l'habitude des émeutes et des coups de main, qu'elle ne pouvait s'empêcher de parlei d'un nouveau 31 mai : un peu plus, le comité de salut publi< allait être traité comme la commission des douze! Mail Robespierre et ses amis étaient bien décidés à châtier ces^^ s révolutionnaires audacieux, et en attendant ils répandaientS^ ^t contre eux, dans le public, les calomnies les plus absurdes;^ «; et les dantonistes, qui auraient dû se sentir menacés paciK ^«ir Robespierre, le secondaient dans sa campagne contre les hébertistes. Danton lui-même, malgré ses habitudes crapu— . leuses, avait été choqué des saturnales de la commune. Ga-. mille Desmoulins, qui détestait Hébert, se plut à dévelop— per les accusations que Robespierre lui avait adressées (1) ^ A) Mais la campagne contre les hébertistes et les indulgentt^^^^t ne pouvait détourner les comités et la convention de cher^riK ^r cher des perfectionnements nouveaux aux lois de persecu.flc.9Ution. Un décret du 27 pluviôse décida que les jugement:9^ .tfits rendus contre les prêtres en vertu de la loi du 29 vendé^^ Je-

(1) « Si ce n^était pas un crime de lèse-montagne de soupçonner président des Jacobins, et un procureur de la commune, tels que Cloo< et Chaumette, je serais tenté de croire qu*à cette nourelle de Barèr' « La Vendée n'existe plus, » le roi de Prusse s'est écrié : « Tous nmu efforts échoueront donc contre la République, puisque le noyau de u Vendée est détruit, » et que l'adroit Luchesini, pour le consoler, \M aura dit : « Héros invincible, j'imagine une ressource; laissez-moi fairs Je paierai quelques prêtres pour se dire chariatnns, f enflammerai le triotisme des autres pour faire une pareille déclaration. Il y a à Paris der fameux patriotes qui seront très propres, par leurs talents, leur exag^ ration, et leur système religieux bien connu, à nous seconder et à re^ voir nos impressions. Il n'est question que de faire agir nos amis France auprès des deux grands philosophes, Anacharsis et Anaxagors' de mettre en mouvement leur bile, et d'éblouir leur civisme par la ri< conquête des sacristies... Anacharsis et Anaxagoras croient pousser roue de la raison, tandis que ce sera celle de la contre-révolution; bientôt, au lien de laisser mourir en France, de vieillesse et d'inanitic le papisme prêt à y rendre le dernier soupir, je vous promets, parpersécution et l'intolérance contre ceux qui voudraient messer et ê' "^A messes, de faire passer force recrues à Lescure et à Larochejaqaeleic^* «

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miaire seraient exécutés sans appel ni recours en cassation. En général, les lois révolutionnaires interdisaient tout recours, et les prêtres arrêtés étaient toujours fusillés ou guillotinés bien vite : mais la loi du Î9 vendémiaire, en codifiant les lois de persécution, avait oublié de dire expressément que tout recours était enterdit. Probablement un condamné pour gagner un sursis se prévalut de cet oubli, devant des jugés un peu formalistes ; et la convention voulut prévenir le retour d*un pareil abus.

La révolution ne se contenta point de frapper les prêtres dans leurs personnes et dans leurs biens, elle voulut aussi tourmenter leurs familles. La loi du 17 septembre 1793 avait déclaré toutes les dispositions relatives aux émigrés, applicables aux déportés : ainsi,les biens des prêtres déportés violemment devaient être confisqués comme ceux des émigrés. La loi du 22 ventôse (12 mars 1794) régla les conséquences de cette assimilation. Les biens de tous les ecclésiastiques séculiers ou réguliers, frères convers et lais, déportés volontairement ou nominativement en vertu des lois, ou par arrêtés, ou pour cause d'incivisme, ainsi que ceux des vieillards infirmes ou reclus, et des prêtres qui avaient préféré la déportation à la réclusion , étaient déclarés confisqués depuis le 17 septembre 1793. Ceux qui s'étaient déportés volontairement ou avaient préféré la déportation à la réclusion étaient frappés de confiscation à partir du jour de leur sortie du territoire français. Les biens des prêtres déportés pour incivisme antérieurement à la loi du 17 septembre étaient confisqués à la date de l'arrêté de déportation. Pour ceux qui étaient déportés depuis le 17 septembre, la confiscation datait de la dénonciation prescrite par la loi du 29 vendémiaire. L'assimilation des prêtres déportés aux émigrés était complète, sauf sur un point. Le décret du 17 frimaire avait décidé que les biens des pères et mères dont les enfants mineurs étaient émigrés seraient mis sous séquestre, et que ceux des pères et mères ayant des enfants majeurs émigrés seraient également séquestrés jusqu'à ce qu'ils eussent prouvé <c qu'ils ont agi activement, et de tout leur pouvoir, pour empêcher l'émigration. » L'art. 11 de la loi du 22 ventôse déclare que, pour les déportés et les reclus, cette législation

ne sera applicable qu'aux parents nobles. Les réTolution— naires traitaient les parents des émigrés avec une odieusi rigueur, plus encore peut-être par fiscalité que par suite d leur aversion pour les émigrés. Sans doute, il leur plaisai fort d'opprimer, de dépouiller, ceux dont ils ne pouvaienfl fusiller ni guillotiner les enfants ; mais ils tenaient extrêmement aux séquestres ; car les petits révolutionnaires y trouvaient leur profit, et leurs chefs les laissaient se payer ainsif de leurs services. Pour justifier cette odieuse spoliation, U9 lançaient contre les parents des émigrés les plus absurdes accusations, ils en étaient même arrivés à soutenir qu'ils étaient pour le moins aussi coupables, parfois môme plus coupables que les émigrés eux-mêmes ; les pères et mères des émigrés les avaient, suivant eux, poussés à quitter la France ; voilà pourquoi il leur avait été permis de prouver qu'ils s'étaient opposés à leur émigration. Mais il était tellement impossible d'assimiler les parents des prêtres à ceux des autres émigrés, et de soutenir qu'ils avaient engagé leurs fils à refuser le serment de la constitution civile, que même au plus fort de la Terreur on n'osa pas décréter complètement cette assimilation; cependant, pour dédommager un peu les jacobins, on décida que les seuls parents nobles des prêtres déportés, à cause de leur tache originelle, seraient soumis au séquestre ; et leur position fut plus dure encore que celle des parents nobles d'émigrés, car on ne leur permit pas de prouver qu'ils avaient engagé leurs fils à prêter serment.

Les terroristes s'illusionnaient tout autant que les fondateurs de l'ex-église constitutionnelle sur la force de la révolution contre le christianisme. Pendant toute la durée de la Terreur, des prêtres courageux parvinrent à tromper les espions des jacobins et à exercer leur ministère à Paris. Prud'homme dans ses Révolutions de Pans le constate, seulement il espère que la religion finira par s'éteindre dans l'indifi'érence et dans l'oubli.

Robespierre s'imaginait que son culte déiste proclamé

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après le culte de la Raison, attirerait à lui un grand nombre de chrétiens ; en attendant, il travaillait à se débarrasser des hébertistes. Ses mesures avaient été bien prises. Les fondateurs du culte de la Raison firent de nouvelles extravagances, parlèrent encore d*épurer la convention, de faire Pache grand juge, etc., et affichèrent des placards séditieux contre la montagne et le comité de salut public.La population souffrait toujours du renchérissement excessif des vivres ; les partisans de la commune, appelés aussi épauletiersy ne pouvaient plus attribuer ce renchérissement ni à Louis XVI comme avant le 21 janvier, ni à Roland, Yergniaud, Pétion comme avant le 31 mai ; ils s'étaient mis à en accuser les indulgents Camille Desmoulins, Philippeaux, etc. Ainsi les deux factions dont Robespierre avait juré la perte se dénonçaient mutuellement aux vengeances populaires. Le comité de salut public était décidé à se débarrasser des hébertistes ; mais il voulait, avant tout, ne pas être accusé de modérantisme, et conserver la direction du parti révolutionnaire... Le vrai patriote était alors celui qui faisait tomber le plus ^and nombre de tètes aristocratiques et fédéralistes. Le comité acceptait parfaitement la lutte sur ce terrain, et ne voulait pas qu'il fût possible aux hébertistes de se dire plus patriotes que lui. Le 8 ventôse, Saint-Just vint compléter rhorrible programme de gouvernement que Robespierre avait tracé le 18 pluviôse. Les comités, en exécution d'un décret du A ventôse, l'avaient chargé de présenter à la convention un rapport sur les^dé tentions « sur les moyens les plus courts de reconnaître et de délivrer l'innocence et le patriotisme opprimés,comme aussi de punir les coupables. » SaintrJust ne s'occupe guère que de la dernière partie de son sujet. Il attaque les hébertistes, mais s'en prend surtout à Danton et aux prétendus modérés.

« ... Nous sommes inondés d'écrits dénaturés : Jà on déifie lathéisme intolérant et fanatique ; on croirait que le prêtre s'est fait athée, et que l'athée s'est fait prêtre... »

L'étranger est cause de tout le mal : sans la Terreur, la république périra :

i< Vous avez voulu une république; si vous ne vouliez point en même temps ce qui la constitue, elle ensevelirait le peuple sous

ses débris. Ce qui constitue une république, c'est la destruction Mde de ce qui lui est opposé. On se plaint des mesures réyolutionnaires, mais nous, nous sommes des modérés en comparaison des autres gouvernements. »

Ramassant les vieilles calomnies de Marat, il a Tinfamie d'attribuer à Louis XYI et à Marie-Antoinette, en exag^érant follement le nombre des victimes, de malheureux éTènements auxquels ils étaient bien étrangers :

u En 1787, Louis XVI fit immoler huit nulle personnes de toot âge et de tout sexe, dans Paris, dans la rue Mêlée et sur le Pont- Neuf. La cour renouvela ces scènes au champ de Mars : la cour pendait dans les prisons ; les noyés que Ton ramassait dans la Seine étaient ses victimes. II y avait quatre cent mille prbonmers; Von pendait par an quinze mille contrebandiers, l'on rouait fm mille hommes, il y avait à Paris plus de prisonniers qu'aujourd'hui. »

Nous ne nous arrêterons pas à réfuter ces impudents mensonges. Saint-Just disait encore: « Par quelles illusions persuaderait-on que vous êtes inhumains ? Votre tribunal révolutionnaire a fait périr trois cents scélérats depuis un an. » Il allait en immoler un bien plus grand nombre, grâce à Saint-JustI II fait ensuite de longues déclamations contre les partisans de rindulgence,et les accuse de vouloir la perte de la république. Gomme Robespierre, dénonçant les hébertistes, il fait des portraits, et désigne clairement Danton, qu'on accuse, peut-être avec raison, de s'être enrichi aux dépens de la Belgique ; il déclame contre ceux qui se sont engraissés des dépouilles du peuple, contre ces grands coupables « qui veulent briseï^ féchafaud parce qu'ils craignent iy monter, » Après avoir bien dénoncé, il trace son programme de gouvernement. C'est la terreur impitoyable ; c'est le système de Robespierre exposé avec plus de précision et de brutalité. Il prêche sans détour l'extermination des suspects et la loi agraire :

« La révolution nous a conduits à reconnaître ce principe, que celui qui s'est montré l'ennemi de son pays n'y peut être propriétaire... Abolissez la mendicité qui déshonore un état libre; l^ propriétés des patriotes sont sacrées, mais les biens des conspirateurs sont là pour tous les malheureux. Les malheureux sont les puissances de la terre. Ils ont le droit de parler en maîtres aux gouvernements qui les négligent. »

Pour ce sanguinaire hypocrite, la pitié sert de prétexte à voler les fortunes et faire couper les têtes. La révolution doit se soutenir par la confiscation et le massacre : on ne guillotine pas assez :

« La terreur est une arme à deux tranchants, dont les uns se sont servis à venger le peuple, et d'autres à servir la tyrannie. La terreur a rempli les maisons d'arrêt, mais on ne punit point les coupables ; la terreur a passé comme un orage... Pour vous, détruisez le parti rebelle, bronzez la liberté. Ne souffrez point qu'il y ait un malheureux ni un pauvre dans l'État. »

Spoliateur, assassin, et tartufe, Saint-Just réalise tout autant, plus peut-être que Robespierre, le type accompli du terroriste! Ce rapport électrisa la convention, qui donna au seul comité de sûreté générale le pouvoir de remettre en liberté les patriotes détenus. Toute personne réclamant sa liberté fut obligée de rendre compte de sa conduite depuis le 1" mai 1789 :

« Les propriétés des patriotes sont inviolables et sacrées. Les biens des personnes reconnues ennemies de la révolution seront séquestrés au profit de la république. Les personnes seront détenues jusqu'à la paix, et bannies ensuite à perpétuité. »

Ce décret consacrait l'arbitraire le plus effroyable. Du reste, la convention traitait absolument la propriété comme la liberté de conscience, elle commençait par la proclamer sacrée, puis elle la violait impudemment.

Le rapport de Saint-Just était dirigé surtout contre Danton. Les Momoro, les Vincent, les Ronsin, crurent sottement que les indulgents seuls étaient en jeu, et oublièrent le discours de Robespierre du 18 pluviôse. Ils commirent de nouvelle incartades; les épauletiers de Ronsin parcoururent les rues en traînant leurs sabres et ne parlant que d'épuration et de massacres. Aussi, le 23 ventôse, Saint-Just vint au nom du comité de salut public lire à la convention un très long rapport, sur les factions de l'étranger, et la conspiration ourdie par elles dans la République/>oMr détruire le gouvernement par la corruption et pour l'affamet\ C'est toujours le même système : les conspirateurs, enrôlés par l'étranger, veulent substituer « le gouvernement royal » à la république. L'absurde accusation de vouloir rétablir les T. m. 4i

Bourbons a éié déjà employée contre les girondins; Saini- Just s*en sert encore contre les bébertisies ; dans quelques jours, il s'en servira aussi contre Danton avec le même succès. Il déblatère contre les révolutionnaires étrangers : « Les nouveaux Sinons s'introduisent partout pour trahir,» Il dénonce le fameux Euloge Schneider, le tyran de TAIsace, qui a été arrêté comme agent des conspirateurs :

« On commet des atrocités pour en accuser le peuple et la révohUicn, G*est encore la tyrannie qui fait tous les maux que l'on voit, et c*est elle qui en accuse la liberté. »

Saint-Just n'a pas le mérite d'avoir inauguré ce genre de calomnie ; dès le début de la révolution, on accusait les nobles de mettre le feu à leurs châteaux pour calomnier le pauvre peuple ; et des révolutionnaires très modérés, si on les compare à Saint-Just, colportaient ces infamies !

Le lieutenant de Robespierre fait ensuite un furieux réquisitoire contre les révolutionnaires débraillés dans leur tenue comme dans leur langage, contre ceux qui se font appeler Marat, ou « qui ont la modestie d'usurper les noms des grands hommes de l'antiquité. » Il veut se débarrasser des Gracchus, des Scevola, des Publicola :

« Cette affectation cache un sournois dont la conscience est Tendue... Cette dépravation est le fruit de la conspiration de Tétranger ; c*est sous ses noms qu'il faut chercher une partie des conjurés... Un patriote de ce jour a rougi du nom de son père, et a pris le nom d'un héros qu'il n'imite en rien...

« Parmi nous une classe d'hommes prend un œil hagard, une affectation d'emportement, ou pour que l'étranger l'achète, ou pour que le gouvernement le place !... »

Ceci s'adresse à Momoro, à Vincent. Voici maintenant le portrait d'Hébert :

« Quoi! notre gouvernement serait humilié au point d'être la proie d'un scélérat qui a fait marchandise de sa plume et de sa conscience, et qui varie, selon l'espoir et le danger, ses couleurs comme un reptile qui rampe au soleil?»

Il n'oublie pas cependant de frapper sur les danlonistes; il les dénonce comme les agents de l'étranger qui travaille à répandre l'immoralité, à semer dans Paris le fanatisme des vices et des jouissances insensées. « Ce parti qui prêche

lolgence pour les détenus » n'attend qu'un moment de tulte pour leur ouvrir les prisons ; c'est lui qui a fait rétdre dans les halles des lettres où l'on demandait un l. n s'entend avec l'autre parti :

m Tous les complots unis sont les vagues qui semblent se fuir et 86 mêlent cependant... Toutes ces factions se retrouvent la It pour concerter leurs attentats le jour. »

Après ces ridicules calomnies, viennent des déclamations

justes contre le luxe de certains fonctionnaires de la

iblique, e^ contre les épauktiers, « Un œil hagard^ une

tche, un air sans naïveté, mais sombre et guindé,

donc là tout le mérite du patriotisme? » Le terrorisme

té de Robespierre et de Sain^Just jette l'anathème

^hn sans-culottisme sale et débraillé I

Toili les arguments par lesquels Saint-Just prétend

^ yriNiTer que les hébertistes sont les agents' soudoyés de

ntnngert Toutes ces absurdités sont noyées dans des dis-

^ iartations interminables, sur la vertu, la justice, la frugalité

iépablicaine, et d'odieuses déclamations contre les riches.

LaTïtpport finit par un appel à tous ceux ceux « qui dans

norope et dans le monde portent le couteau de Brutus

^; «ouftleur habit. »

^' Pour déjouer la fameuse conspiration, la convention ? -fotet sur la demande de Sain^Just , un long décret qui en- \.: voie à la guillotine a ceux qui seront convaincus d'avoir, de .qpialque manière que ce soit, favorisé, dans la république, r; lil plan de corruption des citoyens, de subversion des pou- '^voirs et de l'esprit public; tenté d'ébranler ou d'altérer la il Ibrme du gouvernement républicain, attenté à la sûreté ou ^ à la dignité de la convention, etc. » Les attributions du co- K:Bité de salut public sont encore renforcées, et les deux co- [i^^arités créeront six commissions populaires pour juger rapiijaiiuinf les conspirateurs.

-i Aussitôt Fouquier-Tinville fit arrêter « Hébert, Ronsin, \xOj Anacharsis Glootz et les autres chefs des exagérés. ilaaéance du 25 ventôse, Robespierre déclama contre eux ; Tint après lui leur donner le coup de pied de r«t Barrère célébra avec enthousiasme la découverte horrible conspiration* Le l** germinal, les exagérés

comparurent devant le tribunal révolutionnaire, présidé par rinfâme Dumas, lune des créatures de Robespierre. Ils furent aussi chargés d'inculpations absurdes , aussi entravés dans leur défense , que s'ils eussent été les plus honnêtes gens du monde; le 4 germinal, ils furent guillotinée au nombre de dix-neuf. Une foule immense vint voir l'exécution du père Duchêne, qui mourut comme un lâche.

La commune fut composée d'individus dévoués à Robes — pierre; il voulut bien épargner Pache, qui avait été conipro — mis avec les hébertistes , et le remplaça par Lescot-Flcuriot- Chaumette fut également disgracié et remplacé par Payan—

Tout Paris applaudit au supplice du père Duchêne : les modérés crurent même un instant que Robespierre voulait en finir avec la Terreur. Mais il tenait à la conserver pour immoler tous ceux qui lui portaient ombrage ; la Terreur sera désormais entre ses mains « cette arme à deux tranchants » que Saint-Just a tant préconisée, car elle frappera, suivant le caprice du dictateur, et les modérés et les terroristes. Jusqu'alors il y avait eu en France deux peuples, l'un terrorisant et l'autre terrorisé; désormais les citoyens du peuple terrorisant ne seront pas plus à l'abri de la guillotine que ceux du peuple terrorisé !

Les prétendus indulgents eurent la naïveté de se réjouir du supplice des hébertistes. Pourtant Saint-Just, à la fin de son rapport du 23 ventôse, en avait promis un nouveau sur les conspirateurs, en déclarant que Tintérôt du peuple et de la justice ne permettait pas d'en dire davantage; et le 27, avant la comparution des hébertistes devant le tribunal révolutionnaire, le même Saint-Just était venu annoncer à la convention que le comité de salut public avait fait arrêter deux députés, Hérault-Séchelles, l'ami intirtie de Danton, et le prêtre apostat Simond. On s'attendit bientôt à la proscription des indulgents, Danton ne prenait aucune précaution ; il ne voulait pas s'avouer à lui-même que son ancienne popularité était déjà évanouie, et s'imaginait, d'ailleurs, que Robespierre n'oserait jamais l'attaquer. Dans la soirée du 9 germinal , Robespierre et Saint-Just [réunirent les deux comités, demandèrent impérieusement la proscription de Danton et de ses amis, et l'obtinrent sans difficulté. Danton, Camille Desmoulins , Lacroix et Philippeaux furent arrêtés

naiiamment et conduits en prison. Le chef des massacreurs de septembre, l'ancienne idole des jacobins, fut saisi et in- <;arcéré aussi aisément qu'un aristocrate ou une religieuse. Robespierre connaissait bien mieux que Danton le peuple de Paris 1

La séance du lendemain, 11 germinal, est certainement une des plus curieuses de la convention. On vient d'apprendre l'arrestation de Danton : tous les députés sont stupéfaits et comme abasourdis. L'un des plus fidèles amis de Danton, Legendre, demande que la convention l'entende; le robespierriste Fayau soutient qu'elle ne peut avoir deux poids ni deux mesures, et qu'on réclame pour Danton une faveur qui a été refusée aux autres députés inculpés. Legendre veut insister, mais Robespierre se dresse contre lui, plus arrogant, plus venimeux que jamais. « Nous allons toir, s'écrie-t-il,si la convention saura briser une prétendue idole, pourrie depuis longtemps ; » il s'élève avec emphase contre le privilège qu'on s'avise de réclamer en faveur des députés accusés , et démontre avec une logique inflexible, et tranchante comme le couperet de la guillotine, qu'on ne peut accorder à Danton, parce qu'il s'appelle Danton, ce qu'on a refusé à Brissot, Pétion, Chabot. « Eh I quels privilèges aurait-il donc, Danton? En quoi serait-il supérieur à ses collègues?»

Robespierre veut la tête de Danton, les conventionnels la luf accordent, les uns par haine, les autres par lâcheté, et ils ne sont tous que les instruments de la justice divine, qui a voulu cette fois frapper un grand criminel. Danton, le massacreur de septembre , le fondateur du tribunal révolutionnaire, le proscripteur dos girondins , lui qui naguère refusait de les entendre, et les envoyait s'expliquer devant le tribunal révolutionnaire , en vantant ironiquement sa justice, n'est plus maintenant qu'un homme impopulaire, un calomnié, et subit-la peine du talion. Robespierre le renvoie à son tour au tribunal révolutionnaire , en s'écriant : « On se défie donc de la justice du peuple, » et lance à ses défenseurs ces terribles paroles : « Oui, je le déclare ici, quiconque tremble en ce moment est coupable! » Legendre est tout à fait dompté, ce n'est plus le boucher brutal qui, le S juin, montrait le poing aux députés proscrits par avance,

et menaçait Lanjuinais de rassommer. Toat est changé , il n'a plus derrière lui une légion d^envahisseurs armés, mais il est Tami très compromis des proscrits du jour. Les paroles de Robespierre Tout glacé d*effroi ; il s'excuse, il se rétracte presque! Barrère, suivant son invariable habitude, vient porter le dernier coup aux vaincus. « Si Ton pouvait, dit-il, introduire aujourd'hui le nouveau mode de juger qui vous est proposé , vous diriez donc à toute l'Europe : « Je <( m'accuse de n'avoir pas entendu les vingt et un ; je m*ac- « cuse de n'avoir pas entendu les soixante-treize (1). » L'a^ gument était écrasant pour les dantonistes ; aussi la question préalable, demandée par Robespierre sur la proposition de Legendre, est-elle adoptée au milieu des applaudissements. Danton ne sera pas entendu! Saint-Just demande sa tète :

u Je viens donc dénoncer les derniers partisans da royalisme ceux qui depuis cinq ans ont servi les factions, et n'ont suM la liberté que comme un tigre suit sa proie. »

D'après Saint-Just, l'Angleterre et les gouvernements étrangers ont voulu établir en France le parti d'Orléans. « La révolution française était la surface d'un volcan de conspirations étrangères, » on a fait la guerre à la noblesse pour aplanir le chemin à d'Orléans, on a guillotiné Louis XVI pour que le trône fût vide et que d'Orléans pût s'en emparer. Dumouriez, Vergniaud, Brissot, Pétion ont été des agents orléanistes, la paix ne sera possible qu'après la mort des derniers amis de Dumouriez et de d'Orléans; et des traîtres de la faction des indulgents. Danton a essayé de rétablir la royauté ; sa conduite depuis le commencement de la révolution n'a été qu'une suite de trahisons. 11 a rédigé, avec Brissot, la pétition du Ghamp-de-Mars pour faire massacrer les meilleurs patriotes ; il s'est caché au 10 août, et a fait ensuite nommer d'Orléans à la députation. Saint-Just lui reproche aussi d'avoir sauvé la vie de Duport en septembre, c'est-à-dire, la seule bonne action qu'il ait faite. Danton s'est ligué avec Dumouriez, il a feint d'être l'ennemi des girondins, il était opposé au 31 mai. U a pris de l'argent de toutes mains, c'est un Catilina I II l'ac-

(1) Débats et décrets, germinal, an 11^ p. 186.

BOBESPIERRB ET L*ÉTBB SUPBÉMB. 647

cuse longuement d*ayoir voulu mettre d^Orléans sur le trône, puis soutient tout à coup quil est partisan du «jeune Gapet, » et sans souci de la logique, il revient encore à ses accusations d'orléanisme. Il n'y a pas Tombre d'une preuve dans cet interminable rapport (i) : c'est une suite de déclamations violentes, de calomnies odieuses et souvent contradictoires. La convention le couvrit d'applaudissements et vota la mise en accusation, à t unanimité, et il n'y a pas lieu de s'en étonner ; les robespierristes obéirent à leur chef, les dantonnistes livrèrent les leurs pour n'être pas proscrits avec eux. Quant aux crapauds du marais, leur conduite était toute naturelle : ils avaient laissé condamner les girondins, pourquoi se seraient-ils exposés en faveur de Danton leur proscripteur? Us durent môme assister à sa chute avec une secrète satisfaction, car il les avait humiliés, avilis, tout autant que Robespierre 1

Danton et ses acolytes furent donc traînés devant le tribunal révolutionnaire ; on les accola, pour les discréditer, & leurs collègues. Chabot et Fabre d'Églantine, précédemment accusés d'avoir falsifié un décret, et à quelques agioteurs. Hérault-Séchelles et le général Westermann, furent jugés avec eux. Le tribunal fut présidé avec une partialité révoltante par un suppôt de Robespierre, Herman qui agita constamment sa sonnette pour empêcher Danton de parler. Il aurait bien mérité d'être appelé « président des assassins. » Danton et ses amis invoquaient avec tant de force le témoignage de certains députés, que Fouquier-Tinville et Herman, après s'y être énergiquement refusés, crurent devoir en référer à la convention, tout en déclarant, avec leur mauvaise foi ordinaire, que les accusés troublaient la séance. Robespierre et le comité de salut public savaient très bien que., si certains députés venaient déposer à l'audience, et si la parole était laissée à Danton, ni Herman ni Fouquier-Tinville ne pourraient empêcher certaines révélations : ils résolurent donc de traiter les accusés comme les girondins, et de terminer ce dangereux procès par un décret. Saint- Just monta à la tribune avec une lettre de Fouquier-Tinville et d'Herman, se garda bien de la lire, mais prétendit

(1) DébaU et décrets, germinal, an II, p. 205.

qu*elle contenait les détails de la révolte des accusés aux pieds de la justice. Il les accusa en même temps de complicité avec une prétendue conspiration dans la prison du Luxembourg : « Vous avez échappé au plus grand danger qui ait jamais menacé la liberté. » Cet assassin parle de mourir pour la patrie : « Nous couvririons la patrie de nos corps... Mourir n'est rien, pourvu que la révolution triomphe; vos comités vous répondent d'une surveillance héroïque, ils estiment peu la vie ; ils font cas de l'honneur (4). » Ce dernier trait est splendide I La convention décrète docilement que tout prévenu de conspiration qui résistera à la justice nationale ou l'insultera, sera mis hors des débats et jugé sur-le-champ. Amar et Vouland, membres du comité de sûreté générale, apportent aussitôt le décret à Fouquier- Tinville en s'écriant tout joyeux : « Nous les tenons ! » Le décret est aussitôt appliqué aux accusés. Danton écumait de rage et lançait aux juges et aux jurés les injures les plus horribles et les plus méritées; l'organisateur des massacres de septembre , qui , avait laissé ses égorgeurs établir aux portes des prisons une abominable parodie de la justice, se voyait condamné presque aussi sommairement, et par un président et des juges aussi infâmes que Maillard et ses acolytes. Tous les accusés furent envoyés à l'échafaud, à l'exception de Luillier, l'ex-procureur général syndic. Le 16 germinal (5 avril), Danton fut exécuté avec huit autres députés, Camille Desmoulins, Lacroix, Philippeaux, Hérault- Séchelles, Fabre d'Églantine, Chabot, Bazire et Delaunay, le général Westermann, Tex-abbé^d'Espagnac, agioteur, les frères Frey, beaux-frères de Chabot, et deux étrangers, Deisdevichen et Gusman. La fameuse prédiction de Vergniaud, contre laquelle Saint-JusL s'était vainement débattu dans son rapport : « La révolution, comme Saturne, dévorera ses meilleurs enfants, » s'était tout à fait réalisée : les égorgeurs,; les persécuteurs étaient envoyés à l'échafaud par leurs complices ! La fournée du 16 germinal comprenait des persécuteurs célèbres, Danton le grand égorgeur, celui qui

(1) L'infdrae Vadier, l'homme aux soixante ans de vertu, déclara à la convention qu'il avait vu les accusés lancer d^s boulettes de mie de pain au nez des juges. Ils devaient, avec les prisonniers, égorger Ja convention et le comité de salut public.

ROBESPIERRE ET l'ÊTRE SUPRÊME. 649

avait eu Tinfamie de se nommer lui-môme le procureur général delà lanterne, Camille Desmoulins, Chabot Tignoble apostat, Westermann le féroce massacreur des Vendéens. On a dit et répété que ces hommes sont morts pour avoir voulu arrêter la Terreur, et qu'ils ont droit par conséquent à rindulgence de la postérité ; on a osé soutenir que leur mort devait les absoudre de leurs crimes; quelques-uns même en ont fait des martyrs I II faut se garder de pareilles exagérations, et réserver sa compassion pour ceux qui furent réellement mis à mort à cause de leur modération, sans avoir auparavant ni égorgé ni guillotiné personne. Robespierre, voulant absolument se débarrasser de certains terroristes, a qualifié les uns d'indulgents et les autres d'exagérés, afin de se donner à lui-même le rôle de modérateur. L'histoire doit juger ces deux catégories de révolutionnaires d'après leurs actes, et non d'après les sobriquets dont Robespierre et ses acolytes les ont affublés pour les faire guillotiner. Sans doute, Danton trouvait excessifs les derniers développements donnés au régime de la Terreur. Depuis le 14 frimaire, il avait fallu établir une multitude de prisons nouvelles, afin de loger les détenus insignifiants qu'on arrêtait en masse et pour le seul plaisir d'arrêter; alors Danton, sans faire aucune protestation solennelle, parut trouver qu'on en avait fait assez; en réalité, ses propos ne furent pas ceux d'un indulgent, mais d'un terroriste stationnaire. D'ailleurs, la Terreur commençait à s'en prendre à certains terroristes, et Danton devait craindre pour quelques-uns de ses amis. Depuis la chute des girondins, ce tribun rempli de présomption, et naturellement paresseux, se croyait parvenu au sommet, et s'imaginait follement que sa popularité l'y maintiendrait ; mais Maximilien voulait être seul maître; il ne pouvait pardonner à Dantop, ni son éloquence brutale, ni son ancienne popularité ; tout en feignant traîtreusement de le défendre , il sut très bien le compromettre avec les jacobins , et leur faire regarder sa paresse et son goût des plaisirs, comme des indices certains de sa défection. Si Danton avait été dans les derniers temps plus actif et plus remuant, Robespierre ne l'aurait pas attaqué comme indulgent, mais comme exagéré, et l'aurait fait guillotiner avec Ronsin. Danton n'a donné aucune preuve de

modération à la &n de sa vie; il a pu ressentir quelque fatigue, et peut-être tenir à dessein certains propos sur la clémence, afin de se poser ainsi en modérateur ; car personne mieux que lui ne savait allier Thypocrisie à la brutalité.

Les discours tenus par Danton dans sa prison ne permettent pas de supposer qu*il se soit réellement repenti de ses crimes. Ce grand égorgeur ne songea qu'à pérorer impudemment, qu'à poser devant les prisonniers pour le grand patriote opprimé, et ne s'inclina pas un seul instant devant la justice divine : « C'est à pareil jour que j'ai fait instituer le tribunal révolutionnaire, disait-il, j'en demande pardon à Dieu et aux hommes, mais c'était pour prévenir le renouvellement des massacres de septembre. » Celui qui, après avoir organisé ces mômes massacres de septembre, osait tenir ce langage dans un pareil moment, ne mérite que le plus profond mépris (1).

Robespierre n*avait pas englobé dans les fournées du l*'et du 16 germinal tous ceux dont il désirait se débarrasser. Le 21 germinal, le tribunal révolutionnaire jugea les survivants des deux groupes hébertiste et dantoniste. Les veuves d'Hébert et de Camille Desmoulins comparurent ensemble, ainsi que le général Dillon, sous prétexte de cette conspiration de prison que Saint-Just avait dénoncée à la convention. Mais, cette fois, le culte de la Raison était définitivement condamné. Son grand pontife Chaumette était traîné devant le sanglant tribunal, et, pour que la fête fût complète, Robespierre lui avait adjoint Gobel. L'évoque intrus, qui avait cru dans la toute-puissance de la commune, et acheté sa protection par une apostasie, était entraîné dans sa chute; le bâton sur lequel il avait voulu s'appuyer s'était changé en javelot pour le percer.

Dans son rapport contre Danton, Saint-Just avait préparé

(1) L'agent révolutionnaire Sénart a raconté que Danton disait dam sa prison : « Qu'importe si je meurs? J'ai bien joui de la révolution, j'ti bien dépensé, j'ai bien riboté, caressé les fiUes, allons dormir... •

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ce procès en dénonçant avec une extrême violence Ghaumette, qui n*était pas en cause :

« Un ami de Chauinette dit dans une société populaire de la Nièvre, qu*ii allait arriver le temps où rattachement d'un père pour son enfant, où le respect filial seraient punis comme des attentats à la liberté naturelle des êtres. Une société populaire livrée à Ghaumette osa censurer votre décret sur les cultes, et loua dans une adresse Topinion d'Hébert et de Ghaumette. Fabre soutint ici ces opinions artificieuses. On attaquait l'immortalité de l'âme, qui consolait Socrate mourant. On prétendait plus, on s'efforça d'ériger l'athéisme en un culte plus intolérant que la superstition. On attaqua l'idée de la providence étemelle, qui sans doute a veillé sur nous, on aurait crû que l'on voulait bannir du monde les affections généreuses d'un peuple libre, la nature, l'humanité, l'être suprême, pour n'y laisser que le néant, et la tyrannie et le crime 1 Gombien d'ennemis n'espérait^on point faire à la liberté en lui imputant ces outrages? Ils sont reconnus aujourd'hui traîtres à la patrie, et royalistes, les auteurs de ces trames. »

L'accusateur public reprit cette thèse, et soutint que ce Ghaumette et Gobel, apôtres de Tathéispie, avaient pour but d'anéantir toute espèce de morale, d'étoutTer tout principe de vertu. » Ils faisaient partie de la fameuse conspiration de l'étranger, et avaient voulu faire croire aux peuples voisins « que la nation française était venue au dernier degré de dissolution où il soit possible de venir en détruisant jusqu'à ridée de l'être suprême. » Ghaumette, d'après l'accusation, était payé par Pitt. Les généraux Dillon,Beysser, et plusieurs autres prévenus, ont organisé une révolte dans la prison. Dillon, le député Simond, et la veuve Desmoulins ont voulu replacer sur le trône le &ls de Louis XVI. <( L'or de l'étranger soudoyait leurs manœuvres. » Six accusés insignifiants furent acquittés. Les autres, au nombre de dixneuf, furent envoyés à l'échafaud. Les deux apostats Simond et Gobel étaient du nombre. L'intrus de Paris s'humilia devant la justice divine, et accepta comme la juste expiation de ses crimes l'injuste jugement qui l'envoyait à l'échafaud. Il mourut en pénitent, après avoir réprouvé et son serment à la constitution civile, et son apostasie. Il avait fait parvenir la lettre suivante à l'abbé Lothringer par une main inconnue :

ce Mon cher abbé, je suis à la veille de ma mort, je vous envoie ma confession par écrit; dans peu de joorsi je vais expier par la

miséricorde de Dieu tous mes crimes et mes scandales contre sa sainte religion. J'ai toujours applaudi dans mon cœur à vos princicipes. Pardon, cher abbé, si je vous ai induit en erreur. Je vous prie de ne me point refuser les derniers secours de votre ministère, en vous transportant à la place de la Conciergerie sans vous compromettre, et à cette sortie me donner l'absolution de mes péchés sans oublier le préambule « ab omni vinculo excommunicationis* Adieu, mon cher ami, priez Dieu pour mon âme, à ce qu'elle trouve miséricorde auprès de lui. J.-B. Gobel, évêque de Lydda (l).»»

Ainsi donc, cinq mois à peine après la fameuse scène d'apostasie, ses principaux acteurs et organisateurs, Hébert, Clootz, Momoro, Chauméfte, Gobel, étaient guillotinés, non point par des ennemis victorieux de la révolution, par des royalistes et des chrétiens exaspérés de leurs crimes et de leurs sacrilèges, mais par des terroristes fougeux qui étaient venus avec eux chanter dans Notre-Dame profanée un hymne à la raison représentée par la femme de Momoro. Les inventeurs de ce nouveau culte, qui avaient vu toute la France révolutionnaire acclamer leur impiété, et imiter leurs mascarades sacrilèges, furent immolés par Tinventeur d'une nouvelle religion révolutionnaire, qui voulait en finir avec la leur et déblayer le terrain. Le culte de la Raison, qui leur avait valu une si grande popularité, leur fut tout à coup imputé à crime. Ils furent guillotinés pour ces mômes discours, ces mêmes parades, ces mêmes apostasies, qui avaient d'abord excité tant d'enthousiasme. Si le parti révolutionnaire avait été renversé, si les tyrans de la France avaient été appelés à rendre compte de leurs crimes, la réaction aurait été peut-être moins impitoyable pour les inventeurs du culte de la Raison que leurs coreligionaires politiques. Si un gouvernement modéré et ami de la religion avait suc-

{{) Annales religieuses^ t. V, p. 470. Cette lettre contient une double rétractation de son intrusion et de son apostasie. Gobel déclare, en effet, applaudir aux principes de l'abbé Lothringer, qu'il sait maintenant séparé de cœur de l'église constitutionnelle. Il lui demande pardon de l'avoir induit en erreur, ce qui ne peut s'entendre que de la place de vicaire épiscopal qu'il lui avait donnée, car l'abbé Lothringer ne Ta pas suivi dans sa dernière défection. Gobel accentue encore davantage sa rétractation, en lui demandant d'être absous de l'excoramunicatioa encourue pour son intrusion, et en reprenant le titre dévèque de LydJa, qu'il portait légitimement avant d'envahir le siège de Paris.

ROBESPIERBE ET L*ÊTBE SUPRÊME. 653

succédé brusquement à la Terreur, et envoyé à la mort Hébert, Momoro, Glootz, Ghaumette, Gobel, en mettant parmi leurs chefs d'accusation Tapostasie du 17 brumaire, et les saturnales qui la suivirent, révolutionnaires et libéraux seraient d'accord pour déclamer contre cette sanglante réaction^ provoquée par l'intolérance religieuse. Mais ils ont été sacrifiés par d'autres terroristes à un déisme républicain, aussi persécuteur que leur athéisme ; et l'on ne parle guère de leur supplice qui fut, comme leur triomphe éphémère, une honte pour la révolution !

Le comité de salut public, vainqueur des hébertistes et des dantonistes, vit le parti révolutionnaire tout entier se prosterner devant lui, Il y eut, parmi les anciens amis d'Hébert et de Danton, émulation de bassesse et de lâcheté. Legendre, pour se faire pardonner son discours en faveur de Danton, dénonça des lettres anonymes contre Robespierre qui lui avaient été envoyées; il déclara qu'il avait été avant le complot l'ami intime de Danton, mais qu'il était maintenant Convaincu de son crime. De toutes les parties de la France, les autorités, les sociétés populaires, comme après la chute des girondins, envoyèrent une multitude d'adresses, toujours odieuses, mais très souvent burlesques, pour féliciter la convention et le comité de salut public d'avoir guillotiné de si dangereux conspirateurs.

Loin de s'endormir sur leur double victoire, les dictateurs du comité continuèrent à concentrer tous les pouvoirs entre leurs mains, et à détruire toute association terroriste capable de quelque indépendance, et pouvant servir de refuge aux partisans secret^ de Danton et d'Hébert. L'armée révolutionnaire, inventée par Danton, mais dont les chefs et les soldats étaient hébertistes pour la plupart, fut dissoute le 7 germinal. Les ministres furent tous supprimés le 12, sur le rapport de Carnot, et remplacés par douze commissions dépendantes du comité de salut public. Il existait un comité révolutionnaire dans chaque commune, mais l'expérience avait démontré que dans les villages, ces comités étaient souvent composés d'hommes trop modérés ou de jacobins trop peu dociles : on les remplaça par un comité révolutionnaire établi à chaque chef-lieu de district et dont les membres furent soigneusement choisis. Toutes

654 COHSTITUnOH CITIUI DU CI.BB6*.

les sociétés populaires non affiliées à celle des jacobins furent mises en suspicion et obligées de s^eSacer. La Jerreur était donc aussi formidable pour les terroristes indisciplinés, que pour les modérés. Le comité de salut poUic ne parlait que de conspirations à déjouer, que de conspirateurs à exterminer. Gollot d*Herbois disait aux jacobins:

u Pendant que les ennemis extérieurs tomberont sons les coups de nos soldats, qne les ennemis intérieurs tombent sous les coaps dn peuple. Que les fonctionnaires se pénètrent bien de cette idAs, qu'il n'y a peut-être pas une rue, pas an carrefour où il ne se troare un traître qui médite an dernier complot. Qne ce traître brmre la mort, et la mort la plas prompte! »

Et il osait se plaindre de Tindulgence des comités ré^obtionnaires ! Saint-Just aussi, dans un rapport du 26 germînii, demandait de nouveaux supplices contre les conspirateurs et les accapareurs. «Il me serait facile de vous prouver qie depuis Necker jusqu'aujourdhui, il avait été ourdi un {du de famine. » Le comité de salut public est fort embarnssé devant la détresse de la population. Depuis deux ans, oo t spéculé sur cette détresse pour faire tomber les tètes de Louis XVI et des girondins ; on vient de guillotiner RonsîB et Hébert comme ayant causé la misère publique par leurs accaparements; et cette misère profonde, hideuse, subsiste toujours. Le maximum a donné lieu à une multitude de vexations et de voleries, et n'a servi qu*à aggraver la sitnttion. A Paris et dans les principales cités, les vivres sont distribués administrativement, comme dans une place étratement bloquée, et dont tout les habitants, seraient rationnés sévèrement afin de prolonger la défense à tout prix. La viande est distribuée d'abord entre les bouchers, qui doivent en fournir tous les cinq jours, à chaque famille, une demilivre par tête. Des cartes, portant les noms des membres de chaque famille, sont données par les comités révolutionnaires pour la distribution du pain. Il est souvent indispensable de faire queue de longues heures devant les boutiques des fournisseurs. On avait été obligé d'interdire aux consommateurs de se rendre avant six heures du matin aux portes des bouchers ; ces queues interminables donnaient lieu i des rixes, à des scènes violentes. « Dans la distribution des

ROBESPIBRRB RT L*ÊTRB SUPR^E. 655

moindres denrées, a dit nn agent du comité, c'est la force qui décide, et plusieurs femmes ce matin ont failli perdre la vie pour un quarteron de beurre. » Des femmes, exaspérées de cette longue attente, et des mauvais traitements qu'elles avaient reçus, vociféraient quelquefois contre le gouvernement révolutionnaire, et osaient môme pour lui faire pièce, crier : Vive le roi I au nez des porteurs de bonnet rouge. Gelui qui se procurait à prix d*or la moindre denrée était dénoncé comme accapareur (1).

Il fallait, dans le système révolutionnaire, rejeter tous ces maux sur une catégorie quelconque d'individus^ autrement les populations auraient pu s'en prendre aux vrais coupables. Saint-Just dénonça la mollesse des tribunaux (2), les débris des factions, les ex-nobles qu'il accusait de désirer le triomphe, soit des hébertistes, soit des dantonistes ; et déclara qu'il fallait absolument détruire l'aristocratie : « Une révolution comme la nôtre n'est pas un procès, mais un coup de tonnerre sur tous les méchants. » Les ennemis du peuple ne seront jamais contents, à moins que la royauté ne soit rétablie : « J'en conclus qu'il faut qu'ils périssent et qu'il faut envoyer ailleurs chercher l'esclavage et les rois, le parti opposé à la révolution. » Il insiste avec violence sur cette proposition : il ne tient aucun compte aux nobles de ce qu'ils n'ont pas émigré, et veut les bannir comme les prêtres. Gomme conclusion de ce rapport, il présenta à la convention, qui les vota d'enthousiasme, une série de dispositions qui aggravaient encore le régime de la Terreur et la tyrannie des comités. Ainsi tous les ex-nobles des deux sexes, ou étrangers, furent exilés de Paris, des villes fortes, et des villes maritimes pendant la durée de la guerre; parce que « la cour était autrefois interdite aux plébéiens. » Tout noble ou étranger qui se serait trouvé à Paris ou dans l'une de

(!) Le bois et le charbon n'arriyaieDt plus, à cause du maximum, ce qui donnait lieu à des soupçons d'accaparement. On défendit d'ayoir chez soi plus de quatre voies de bois, et plus de deux voies de charbon. (Thibrs, Révolution française, tome VI, p. 87.)

(2) « Que la justice se répande comme un torrent partout où il est demeuré des complices? Qu'ont fait les tribunaux depuis deux ans? A-t-on parlé de leur justice? Les voilà les auteurs des calamités publiques I » {Débats et décrets, germinal an II, p. 457.) On croit rêver en lisant de pa^ reilles choses !

ces villes après dix jours était mis hors la loi. (Saint-Just avait accordé un délai d'un mois, Bréard le fit réduire.) Tous les prévenus de conspiration, tous les accusés politiques devaient être déférés de tous les points de la France au tribunal révolutionnaire de Paris, c'est-à-dire à Robespierre et à Saint-Just personnellement, car ils allaient tous passer par ce bureau de police générale que les deux dictateurs avaient créé pour attirer à eux les attributions du comité de sûreté générale, et qu'ils avaient rempli 4e leurs créatures. Ainsi Robespierre et Saint-Just se trouvaient maîtres absolus de la vie des citoyens, et il leur suffirait d'un mot pour faire venir au tribunal révolutionnaire» de n'importe quel endroit, tout Français qui leur déplaisait ou dont ils avaient promis le supplice à leurs familiers !

« Art. 23. Si celui qui sera convaincu désormais de s'être plaint de la révolution, vivait sans rien faire et n'était ni sexagénaire, ni infirme, il sera déporté en Guyane. Ces sortes d'affaires seront jugées par les commissions populaires. »

Cet article ne visait pas seulement les ex-nobles, mais les bourgeois aisés, les hommes de 89 que la révolution depuis longtemps traitait en gentilshommes. Néanmoins malgré le privilège qu'il semblait leur accorder, des hommes du peuple furent déportés pour propos inciviques, plusieurs même furent guillotinés.

Le comité de salut public, au milieu de toutes ces proscriptions,n'oubliait pas les prêtres réfractaires. Le 2â germinal , il fit voter un nouveau décret contre ceux qui avaient le courage de les cacher ; ils étaient déjà punis de la déportation; à partir du décret du 22 germinal, tous ceux qui auraient recelé un ecclésiastique frappé par les lois révolutionnaires, furent punis comme ses complices, c'est-à-dire condamnés à mort. Des chrétiens dévoués n'en continuèrent pas moins à cacher les prêtres, et l'on vit bien souvent de pieux recé(eu7's monter à l'échafaud avec le prêtre qu'ils avaient ess|iyé de cacher.

Los déclamations contre Tathéisme d'Hébert et de Ghaumette étaient alors fort à la mode : on ne parlait plus que de la morale et de la vertu. Pour honorer ces doctrines, la convention ordonna le transport au Panthéon des cendres de Rousseau. Depuis Texécution des hébertistes, le mot d'ordre était donné de pérorer contre Tathéisme et de débiter des discours hypocrites sur la divinité. Ainsi le 1" floréal, une députation vint rappeler à la convention que son décret sur la liberté des cultes avait été violé par des scélérats, qui avaient failli exciter la guerre civile. Elle la pria également de ne pas oublier qu'un projet de fête à TÉternel lui avait été présenté, et lui demanda de créer « pour leurs enfants, une religion républicaine et des hymnes qui seront dédiées à TÉternel. » Amar, qui présidait, répondit par un tirade en l'honneur du déisme jacobin, et contre « le dogme affreux de l'athéisme, ce système de perversité. » Après avoir déclaré que l'immoralité seule peut prêcher l'athéisme, et parlé de la Providence avec componction, il s'empressa de rassurer ceux 'qui craignaient que le déisme révolutionnaire ne se montrât un peu moins persécuteur. « Écartons de nous le fanatisme, l'imposture des prêtres de Baall Le culte de l'Être suprême ne consiste point dans de viles superstitions. » Le culte de l'Être suprême se place dans une sorte de juste milieu entre « l'affreux athéisme » d'Hébert, et « les viles superstitions des prêtres de Baal, » absolument comme la politique de Robespierre entre l'exagération d'Hébert et l'indulgence de Danton.

Enfin, le 18 floréal, Robespierre, qui avait pris ses précautions pour qu'on ne pût l'accuser de faire rétrograder la révolution, jugea le terrain suffisamment préparé, et vint lire 'à la convention, au nom du comité de salut public, son fameux travail « sur les rapports des idées religieuses et morales avec les principes républicains, et sur les fêtes nationales. » La révolution, affolée de matérialisme et d'incrédulité, rassasiée de saturnales antireligieuses, entendit avec stupéfaction le premier de ses dictateurs proclamer haute-

ment rexistence de Dieu. Les révolutioanâires attachés à sa fortune applaudirent avec transport à cette déclaration, les uns par conviction, les autres par servilité. Beaucoup de terroristes, très indifférents à la proclamation de l'Être suprême s'y associèrent par peur da Robespierre et s'en moquèrent après sa chute. Les matérialistes et les athées, si nombreux dans le camp de la révolution, entendirent cette proclamation avec fureur, car leur fanatisme antireligieux en était offensé, et leur situation politique pouvait être, grâce à elle, singulièrement diminuée. Ils voyaient avec épouvante, ce Robespierre dont ils redoutaient rambition si peu scrupuleuse, essayer d'établir, sur les ruines du chris* tianisme, et du culte de la Raison, un culte révolutionnaire définitif, et devenir à la fois, dictateur politique et grand pontife. Comme le peuple les trouverait alors mesquins et misérables à côté de lui ! Quel frein serait capable de retenir ce despote déjà si jaloux et si ombrageux?

La proclamation de l'Être suprême pouvait, en effet, au point où la révolution en était arrivée, donner à Robespierre un prestige et une autorité incomparables, et annihiler complètement tous les autres chefs de la montagne. Maximilicn avait préparé depuis longtemps cette évolution nouvelle dont il comptait bien retirer personnellement tout l'honneur et tout le profit. Ce n'était pas pour être simplement président du comité de salut public, et principal moteur de la machine révolutionnaire, qu'il avait prémédité avec tant de sang-froid, une telle série de crimes et d'égorgements, qu'il avait fait monter sur l'échafaud tous ceux dont le talent et l'influence lui faisaient ombrage. Il rêvait une dictature solidement établie, reconnue par les puissances étrangères ; il voulait traiter d'égal à égal avec les rois et les empereurs. On murmurait tout bas qu'il voulait être un dictateur gouvernant une république nominale, un Cromwell 1 11 est vrai que Robespierre, par son astuce et son hypocrisie, rappelait un peu Cromwell, mais il avait l'immense désavantage de n'être pas un homme d'épée. Le prestige du général victorieux, si puissant flans tous les pays et surtout en France, devait toujours lui manquer; et il s'en indignait secrètement. Les chefs de la révolution, avocats, médecins, hommes de lettres pour la plupart, savaient bien

qu'un général inconnu la veille, pouvait tout à coup, grâce à une victoire brillante, s'élever d'un seul coup dans la faveur publique, bien au-dessus des politiques de clubs et d'assemblées; aussi regardaient-ils les militaires comme do dangereux rivaux, capables de leur ravir en un instant cette popularité qu'ils avaient si laborieusement acquise. De là ce parti pris de dénigrement, et d'espionnage à l'égard des officiers, cette haine des généraux, qui est un des traits caractéristiques de la Terreur; de là, ces atroces calomnies qui conduisirent tant de braves militaires à la guillotine (1).

La révolution était partout méprisée à cause de son ignoble impiété; depuis longtemps les puissances protestantes avaient reconnu qu'en persécutant le catholicisme, elle n'obéissait pas à l'esprit de secte, mais à la haine du christianisme et de Dieu lui-môme. Depuis qu'on avait vu des ministres protestants abjurer par peur sur l'ignoble autel de la Raison, et s'associer à ces saturnales, l'étranger regardait les révolutionnaires français comme des matérialistes abrutis. Evidemment, celui qui le premier, dans cette France, où l'affirmation du déisme le plus vague provoquait une multitude de blasphèmes, oserait proclamer hautement que Dieu existe, et qu'il est nécessaire de lui rendre un culte, et serait assez fort pour faire accepter cette grande vérité par la révolution, s'élèverait, dans l'opinion de l'Europe à une hauteur incommensurable au-dessus des autres chefs de la révolution : tout le monde reconnaîtrait en lui l'homme désigné pour la faire sortir de cet odieux chaos, et lui donner sa forme définitive. Robespierre crut pouvoir remplacer le prestige militaire, qui lui était interdit, et le combattre avec avantage chez certains rivaux, en devenant le Lycurgue de la révolution, et relevant l'idée de Dieu dans cette nation avilie par les athées et les matérialistes.

Cette seule pensée, bien qu'il ait voulu l'exploiter au profit d'une montrueuse ambition, suffit pour placer Robespierre bien au-dessus des autres révolutionnaires. Eux ne comprenaient que la politique d'expédients , vivaient et tyrannisaient au jour le jour; lui, du moins, pensa àl'ave-

(1) Voir le remarquable ouvrage de M. d*Héricault sur Robespierre, La révolution du M^ thermidor, où ce côté trop peu connu du caractère de Robespierre a été si bien mis en lumière.

nir et comprit qu*il était impossible d'établir une société humaine sans l'idée de Dieu, et que la France devait la proclamer hautement, pour prouver qu'après tant de hontes, elle allait enfin se relever.

Cette pensée fait tout le mérite de son fameux discours du 18 floréal : cet homme souillé de tant de crimes, pour avoir seulement soutenu l'existence de Dieu, autant par calcul politique que par conviction, a excité pour un moment l'admiration sincère de la partie la plus honnête de ses contemporains; et la postérité, tout en le condamnant avec une juste rigueur, est obligée de lui reconnaître une véritable supériorité intellectuelle sur les autres révolutionnaires. On voit par là dans quel abîme affreux la révolution avait précipité la France I

Robespierre dans la première partie de ce discours, reprend ses accusations habituelles contre les partisans d'Orléans, Lafayette, Brissot, Danton, « le plus dangereux et le plus lâche des ennemis de la liberté, » Ronsin et leurs complices. Tout le monde jusqu'ici a trahi la révolution, sauf Robespierre. La république ne peut mal faire, car elle est la vertu; toutes les sottises, tous les crimes de la révolution ont été commis par les agents salariés des aristocrates et des étrangers ; les hébertistes étaient payés par Pitt.

« Les tyrans, satisfaits de Taudace de leurs émissaires, s'empressèrent d'étaler aux yeux de leurs sujets les extravagances qu'ils avaient achetées , et feignant de croire que c'était là le peuple français, ils semblèrent leur dire : « Que gagneriez-vous à secouer « notre joug ? Vous le voyez, les républicains ne valent pas mieux « que nous. »

Il ressasse longtemps ces accusations déjà bien usées et insulte ses victimes. Cependant, il constate que le plan des étrangers a échoué en partie : il faut donc que les républicains mettent à profit « la perversité môme de nos ennemis. » Pour assurer le triomphe des principes et dp la liberté, il combat la désolante doctrine de l'athéisme, professée par ces perfides dont les complots ont été déjoués :

«... Qui donc t'a donné la mission d'annoncer au peuple que la divinité n'existe pas, ô toi qui te passionnes pour cette aride doctrine, et qui ne te passionnas jamais pour la patrie? Quel avantage trouves-tu à persuader à Thorame qu'une force aveugle préside à

ses destinées, et frappe au hasard le crime et la vertu, que son âme n'est qu'un souffle léger qui s'éteint aux portes du tombeau ? « L'idée de son néant lui inspirorait-clle des sentiments plus purs et plus élevés que celle de son immortalité ? Lui inspirera-t-elle plus de respect pour ses semblables et pour lui-même, plus de dévouement pour la patrie, plus d'audace à braver la tyrannie, plus de mépris pour la mort ou pour la volupté ? Vous qui regrettez un ami vertueux, vous aimez à penser que la plus belle partie de lui-même a échappé au trépas I Vous qui pleurez sur le cercueil d'un fils ou d'une épouse, êtes-vous consolés par celui qui ▼DUS dit qu'il ne reste plus d'eux qu'une vile poussière? Malheureux qui expirez sous les coups d'un assassin, votre dernier soupir est un appel à la justice éternelle! L'innocence sur l'échafaud fait pâlir le tyran sur son char de triomphe ; aurait-elle cet ascendant 8i le tombeau égalait l'oppresseur et l'opprimé ? Malheureux sophiste 1 De quel droit viens- tu arracher à l'innocence le sceptre de la raison, pour le remettre dans les mains du crime, jeter un voile funèbre sur la nature, désespérer le malheur, réjouir le vice, attrister la vertu, dégrader l'humanité ?... »

Il fallait un certain courage, même au tribun qui jouissait d'une popularité monstrueuse, au dire de ses ennemis, pour soutenir à une pareille époque des vérités aussi simples. Ce qui aurait dû être regardé comme un lieu commun ^tait réputé alors une audacieuse nouveauté!

Cependant Robespierre songe moins à convertir au déisme les révolutionnaires plongés pour la plupart dans la fange du matérialisme, qu'à étaler les inconvénients de l'athéisme et la déconsidération qu'il jette sur la révolution française. «... Il s'agit de considérer seulement Tathéisme comme national, et lié à un système de conspiration contre la république. » Ici Robespierre redevient l'esprit étroit et mesquin que l'on connaît, et retombe dans un galimatias révolutionnaire. « L'idée de l'être suprême et de l'immortalité de l'âme est un rappel continuel à la justice, elle est donc sociale et républicaine. » Mais il se relève ensuite, et fait à sa manière un résumé de l'histoire de la philosophie.il traite fort mal la secte des encyclopédistes :

« Elle renfermait quelques hommes estimables, et un plus grand nombre de charlatans ambitieux... Cette secte, en matière de politique, resta toujours au-dessous des droits du peuple ; en matière de morale, elle alla beaucoup au delà de la destruction des préjugés religieux. Ses coryphées déclamaient quelquefois contre le

662 CONSTITUTION CIVILE DU GLBl&É.

fanatisme, et ils étaient pensionnés par les despotes ; ils faisaient tantôt des livres contre la cour, et tantôt des dédicaces aux rois, des discours pour les courtisans, et des madiiganx pour les courtisanes ; ils étaient fiers dans leurs écrits et rampants dans les antichambres. Cette secte propagea avec beaucoup de zèle l'opinion du matérialisme, qui prévalut parmi les grands et parmi les beaux esprits. On lui doit en grande partie celte espèce de philosophie pratique qui, réduisant l'égoïsme en système, regarde la société humaine comme une guerre de ruse, le succès comme la règle du juste et de l'injuste, la probité comme une affaire de goût ou de bienséance ; le monde comme le patrimoine des fripons adroits ({)...»

Vient ensuite l'éloge de Rousseau, dont Robespierre est le disciple convaincu. Mais Maximilien ne peut rester longtemps sans dénoncer les morts ou les vivants ; il revient encore h ses éternelles déclamations contre les d*Orléans ; injurie les girondins, Hébert,et surtout Danton, et les accuse tous de s'ôtrecoalisés pour soutenir le matérialisme, 11. espère pourtant rallier à son culte cette populace hébertiste dont il a guillotiné les chefs, ainsi que les prêtrophobes de toute catégorie ; dans ce but, il déclare que les aristocrates et les fanatiques ne pourront jamais profiter de la proclamation de rÊtre suprême, ni de la flétrissure solennellement infligée aux athéistes « pour accuser les patriotes sincères, que la seule haine du fanatisme peut avoir entraînés à des dé^ marches indisa^bles, » c'est-à-dire à des profanations dégoûtantes, au pillage et à la dévastation des églises. En bon prince, il promet une amnistie î\ tous les hébertistes et à tous les badauds du culte de la Raison qui s'empresseront de se rallier au sien : « La justice nationale saisira d'une main sûre tous les intrigants pervers, et ne frappera pas un seul homme de bien. » On devine maintenant à quel signe l'homme de bien sera reconnu ! Après avoir ainsi rassuré les badauds hébertistes, il déclare que cette profession publique de déisme n'entravera nullement la persécution religieuse, et que les fanatiques, c'est-à-dire les chrétiens, n'auront pas lieu de s'en réjouir:

« Fanatiques, n'espérez rien de nous. Rappeler les hommes au

(1) Ce portrait des philosophes est, certainement, un des plus fins et des moins calomnieux que Robespierre ait jamais faits. M. Thiers, qui exalte beaucoup le Robespierre du 18 floréal, trouve qu'il s'explique sur les encyclopédistes « d'une manière singulière ». Tome VI, p. 26»

culte pur de TÊtre suprême, c'est porter un coup mortel au fanatisme. Toutes les fictions disparaissent devant la vérité, et toutes les folies tombent devant la raison... Que la liberté des cultes soit respectée pour le triomphe même de la raison, mais qu'elle ne trouble point l'ordre public, et qu'elle ne devienne point un moyen de œnspiration : si la malveillance contre-révolutionnaire se cachait sous ce prétexte i réprimez-la,,. Prêtres ambitieux, n'attendez donc pas que nous travaillions à rétablir votre empire... Les prêtres sont à la morale ce que les charlatans sont à la médecine... »

Il continue sur ce ton, et se livre à des déclamations contre les prêtres, qui valent bien celles des hébertistes. Cependant, il déclare qu'il faut des fêtes nationales, qu'elles font « partie essentielle de l'éducation publique, » et déclame longuement sur cette institution. Il finit en invitant la convention à combattre énergiquement l'athéisme et h faire triompher les vérités qu'il vient de lui exposer :

« Quelle est donc la dépravation dont nous étions environnés s'il a fallu du courage pour les proclamer? La postérité pourrat-elle croire que les factions vaincues avaient porté l'audace, jusqu'à nous accuser de modérantisme et d'aristocratie pour avoir rappelé l'idée de la divinité et de la morale? Croira-t-on qu'on ait osé dire jusque dans cette enceinte que nous avions par là reculé la raison humaine de plusieurs siècles?... »

Ces reproches adressés par Robespierre aux révolutionnaires qui l'entendaient étaient très justes : cette fois il lui est arrivé de dire la vérité. Mais il n'est pas à ce point préoccupé de l'être suprême qu'il puisse oublier de parler de lui-même. Suivant sa constante habitude, il se pose en martyr; il invite la convention à se méfier des monstres qui repoussent ces doctrines. « Ne nous étonnons pas si tous les scélérats ligués contre nous semblent vouloir nous préparer la ciguë; mais avant de la boire, nous sauverons la patrie. » Règle générale; lorsqu'un terroriste cherche à apitoyer son auditoire sur sa mort prochaine, et se déclare prêt à boire la ciguë, c'est qu'il s'apprête à guillotiner ses rivaux. Robespierre méditait alors l'élimination de certains montagnards !

Comme conclusion de son rapport, il présente à la convention le décret suivant, qu'elle vote avec enthousiasme :

« Art. premier. — Le peuple français reconnaît l'existence de l'Être suprême et l'immortalité de l'âîme...

« Aat. 2. -— Il reconnaît que le culte digne de l'Être suprême, est la pratique des devoirs de Thomnie.

« Art. 3. — Il met au rang de ces devoirs de détester la mauvaise foi et la tyrannie ; de punir les tyrans et les traîtres, de secourir les malheureux, de respecter les faibles, de défendre les opprimés, faire aux autres tout le bien qu'on peut, et n'être injuste envers personne.

u Art. 4. — Il sera institué des fêtes pour rappeler l'homme à la pensée de la divinité et à la dignité de son être.

« Art. 5. — Elles emprunteront les noms des événements glorieux de notre révolution, des vertus les plus chères et les plus utiles à l'homme, et des plus grands bienfaits de la nature.

u Art. 6. — La république française célébrera tous les ans les fêtes du 14 juillet 1789, du 10 août 1702, du 21 janvier 1793, et da 81 mai 1793.

n Art. 7. — Elle célébrera aux jours de décades les fStes dont l'énumération suit : à l'Être suprême et à la Nature, au genre humain^ au peuple français, aux bienfaiteurs de l'humanité, aux martyrs de la liberté, à la liberté et à l'égalité, à la république, à la liberté du monde, à l'amour de la patrie, à la haine des tyrans et des traîtres, à la vérité, à la justice, à la pudeur, à la gloire et à l'immortalité, à l'amitié, à la frugalité, au courage, à la bonne foi, à l'héroïsme, au désintéressement, au stoicismey à l'amour, à l'amour conjugal, à l'amour paternel, à la tendresse maternelle, à la piété filiale, à l'enfance, à la jeunesse, à l'âge viril, à la vieillesse, au malheur, à l'agriculture, à l'industrie, à nos aïeux, à la postérité, au bonheur.

« Art. 8. — Les comités de salut public et d'instruction publique sont chargés de présenter un plan d'organisation de ces fêtes.

« Art. 0. — La convention nationale appelle tous les talents dignes de servir la cause de rhumanilé à l'honneur de concourir à leur établissement par des hymnes et des chants civiques, et par tous les moyens qui peuvent contribuer à leur embellissement et à leur utilité.

« Art. 10. — Le comité de salut public distinguera les ouvrages qui lui paraîtront propres à remplir cet objet, et récompensera leurs auteurs.

« Art. 11. — La liberté des cultes est maintenue conformément au décret du 16 frimaire.

« Art. 12. — Tout rassemblement aristocratique, et contraire à l'ordre public, sera réprimé.

« Art. 13. — En cas de troubles dont un culte quelconque serait l'occasion ou le motif, ceux qui les exciteraient par des prédications fanatiques, ou des rassemblements contre-révolutionnaires ; ceux qui les provoqueraient par des violences injustes et fanatiques, seront également punis selon la rigueur des lois.

« Art. i4. — Il sera fait un rapport sur les dispositions de détail relatives au présent décret.

« Art. 15. — Il sera célébré, le 20 prairial prochain, une fête en l'honneur de l'Être suprême. »

Ainsi toutes les lois de persécution religieuse sont maintenues. L'art. 12 déclare que tout rassemblement aristocratique sera réprimé: dans le langage jacobin,quelques citoyens réunis pour entendre la messe, même constitutionnelle, forment par cela même un rassemblement aristocratique. L'art. 13 est une arme à deux tranchants: les chrétiens pourront être emprisonnés ou guillotinés sous prétexte de troubles religieux que les prêtrophobes auront suscités ou inventés ; mais, en revanche, les révolutionnaires qui ne seront pas assez dévots au culte de TÊtre suprême pourront subir le même traitement comme coupables d'avoir maltraité les chrétiens. Robespierre persécute en même temps les chrétiens et les hébertistes avec la même cruauté et la même fourberie. Et pourtant les montagnards athées et matérialistes ont osé, après thermidor^ accuser Robespierre d'avoir voulu se ménager le clergé !

Ainsi le dictateur aurait espéré gagnera un vagie déisme ceux qui avaient repoussé avec tant d'énergie l'église constitutionnelle I Le discours du 18 floréal s'adresse uniquement à la masse révolutionnaire, qu'il veut convertir h son culte ; le décret qui le suit maintient la persécution révolutionnaire dans son atroce rigueur, et bientôt Robespierre trouvera encore moyen de l'aggraver. On voit que l'accusation d'avoir voulu se concilier les prêtres est vraiment idiote. Après tout, les mêmes montagnards ne l'ont-ils pas également accusé d'avoir voulu restaurer Louis XVII 1

Le discours du 18 floréal produisit en France une impression profonde. Beaucoup de modérés, longtemps entichés des doctrines encyclopédistes bafouées par Robespierre, mais dont le septicisme avait été un peu ébranlé par les catastrophes dont ils venaient d'être témoins , trouvèrent cette proclamation admirable et Robespierre un héros, et en firent des éloges hyperboliques qui semblent maintenant le comble du ridicule (1).

(1) Les survivants de la révolution ont même inculqué cette admiration à la génération qui les a suivis. Aussi M. Thiers a-t-il singulière-

Robespierre avait eu raison de déclarer qu'on ne pouvait proclamer Texistence de Dieu, sans s'exposer à raccusatîon d'aristocratie ou de modérantisme. Aussi cette proclariiation fut-elle suivie de décrets très rigoureux. Le 19 floréal, sur la proposition de Gouthon, la convention déclara que le tribunal révolutionnaire de Paris connaîtrait exclusivement tous les crimes contre-révolutionnaires, que les tribunaux et commissions révolutionnaires des départements seraient supprimés, et qu'il ne pourrait plus en être établi aucun à l'avenir, si ce n'est par la convention. Néanmoins, le comité de salut public avait le droit de conserver ceux qu'il jugerait utiles, et d'autoriser dans certains cas les tribunaux criminels à juger révolutionnairement. Les émigrés et les prêtres déportés devaient être jugés, comme auparavant, par les tribunaux criminels. Le comité de salut public était investi du droit de déférer certains agents ou fonctionnaires au tribunal révolutionnaire. Robespierre continuait donc à centraliser la Terreur, en attirant toutes les affaires à ce tribunal révolutionnaire dont il était le maître, et augmentant les attributions du comité de salut public qui n'osait pas lui résister.

ment exalté le décret du 18 floréal, et exagéré rimportance de cette manifestation (tome VI, p. 20). Après avoir cherché à idéaliser le culte de la Raison foudroyé par Robespierre , et à démontrer son utilité sociale, l'illustre historien s'est évertué à rendre le même service au culte de l'Être suprême. Il loue, justement, la proclamation de l'existence de Dieu, mais, non content de l'exalter outre mesure, il cherche adroitement à rapporter tout l'honneur de cet acte au parti révolutionnaire, ou plutôt à cet être abstrait qu'on appelle la Révolution, et que, dans toute son histoire il ne cesse de déifier. Si l'idée de Dieu proclamée par Robespierre fut accueillie avec un grand enthousiasme, c'est quelle se présentait sous la forme d'une pompeuse déclaration, et n'était liée, en réalité, à aucune idée de morale. Attribuer à la révolution elle-même l'honneur de cette résurrection, très inattendue, de l'idée divine, c'est fausser l'histoire. D'ailleurs, qui donc avait rendu nécessaire cette résurrection, si ce n'est la révolution elle-même, par ses excès? Les louanges que peut mériter cette proclamation doivent être décernées au seul Robespierre : c'est lui qui a pesé sur le comité de salut public pour loi faire présenter le décret du 18 floréal; les vérités qu'il a proclamées ont été accueillies avec stupeur par la majorité des révolutionnaires, avec une indignation mal déguisée par un très grand nombre. Aussitôt après son supplice, les thermidoriens ont accablé le culte de l'Etre suprême de railleries et d'insultes; il en a été de lui comme du culte de la Raison. On n'a pas le droit de faire honneur à. la révolution d'une proclamation qui est l'œuvre d'un individu, et qu'elle a ensuite ridiculisée et flétrie.

Pour bien montrer que la proclamation de TÊtre suprême ne nuirait en rien à la persécution religieuse, la conTention rendit, le 22 floréal, un décret atroce contre les prêtres. La loi du 23 avril 1793 et les articles 14 et 15 de la loi de vendémiaire obligeaient sous peine de mort les prêtres déportables à se rendre au chef-lieu, mais les prêtres sexagé*naires ou infirmes, condamnés à la réclusion, n'y étaient pas assujettis nommément. Il y avait là une lacune, et le rapporteur Bézard en signala les inconvénients. Ces prêtres, disait-il, peuvent se cacher cl attirer l'intérêt par leur âge et leurs infirmités mêmes. « il est évident que la loi, en se montrant indulgente à leur égard, en commuant la peine due à leur obstination, n'a pas voulu leur ménager le moyen de nuire,» c'est-à-dire d'exercer le culte en cachette I Quelques vieillards, quelques infirmes pouvaient encore, en dépit des espions dont ils étaient entourés, dire secrètement la messe à quelques personnes ; c'est ce que la convention, tout en proclamant et reproclamant à satiété la liberté des cultes, voulait empêcher à tout prix. Pourquoi avait-elle déporté le clergé en masse ? Pour rendre l'exercice du culte impossible et abolir la religion catholique en France ! Si une petite fraction du clergé pouvait de loin en loin entretenir quelques fidèles dans leur fanatisme, l'œuvre de la convention était en péril ! Bézard prétendit que certains prêtres infirmes ne l'étaient pas assez pour être exemptés de la déportation, et qu'il fallait prendre des mesures sévères contre ces abus. Il fit valoir aussi à l'appui de la réclusion des sexagénaires et des infirmes, un argument particulièrement odieux dans sa bouche. Les prêtres réfractaires qui se cachent,ditBézard, exposent la vie et la fortune des citoyens, puisque ceux qui les recèlent sont condamnés à mort. « Comment distinguer ici l'ignorance de l'intention? » Il ne faut pas oublier que la loi du 22 germinal, punissant de mort les receleurs de prêtres, avait été proposée par le même comité ayant pour organe le même Bézard,'^qui se prévalait de l'atrocité de cette loi pour réclamer encore de nouvelles rigueurs.La convention vota que tous les ecclésiastiques sexagénaires ou infirmes, sujets à la réclusion, devraient,dans le délai de deux décades, se transporter au chef-lieu de leur département, pour y être enfermés dans des maisons de réclusion ; tous ceux qui, se

délai passé/seraient trouvés hors de ces maisons, seraient mis à mort comme les prêtres déportables. Les certificats d'infirmité devaient être révisés par deux officiers de santé nommés par le département.

Le système était complet ! Pour empêcher Texercice du culte catholique, on avait déclaré tous les prêtres déportables et condamnés à mort, s*ils reparaissaient en France. Une exception paraissait être faite pour ceux qui avaient prêté le serment de liberté et égalité, mais slls exerçaient le culte, ils étaient déportables et, par suite, condamnés à mort s'ils restaient en France. Les infirmes, les vieillards, que Ton n*osait pas déporter par respect humain, étaient également condamnés à mort, s'ils étaient trouvés hors de leurs prisons. Les catholiques étant trop nombreux pour qu'il fût possible de les tuer ou de les emprisonner tous, on voulait leur rendre impossible, faute de prêtres, tout acte religieux.

Le 29 floréal, un arrêté du comité de salut public, signé Barrère, Billaud-Varennes, Robespierre, Lindet, ordonna que le rapport de Robespierre du 18 floréal serait lu chaque décade pendant un mois dans les édifices publics de toutes les communes de France. Les incrédules, les athées du comité se voyaient contraints de faire de la propagande au profit du déisme de leur terrible collègue, et de travailler eux-mêmes à le grandir dans l'opinion publique.

Les jacobins, si cruels contre les prêtres fidèles, bienloin de témoigner quelque bienveillance aux défroqués, les poursuivaient de leur hostilité, même dans les professions nouvelles qu'ils avaient adoptées. A la séance du 4 prairial, le député qui fait l'analyse de la correspondance dit à la convention :

« Faut-il encore vous parler des prêtres?... On vous écrit que dans quelques cantons, ils se transforment en officiers de santé, tant ils sont constants dans leur goût pour les enterrements 1 On craint au physique comme au moral leur charlatanerie. On vous demande des mesures pour écarter de ces fonctions salutaires ceux qui voudraient les exercer sans capacité. »

L'assemblée ordonne Tinsertion de cette analyse au bulletin (I).

(1) Débats et décrets^ prairial an II, p. 41.

Le 20 prairial (18 juin) les révolutionnaires célébrèrent la fameuse fête de TÊtre suprême. Dès cinq heures du matin, le rappel fut battu dans Paris, la population tout entière était en mouvement. David avait réglé la fête. Chaque section fournissait des groupes de figurants des deux sexes pour le cortège. Les enfants étaient couronnés de violettes, les adolescents de myrtes, les hommes de chêne, les vieillards de pampre et d'olivier. Robespierre s'était fait nommer le 16 président de la convention, afin de diriger la première fête du culte qu'il avait créé. Il était triomphant, «la joie brillait pour la première fois sur sa figure, » a dit Vilate, juré du tribunal révolutionnaire. Persuadé que sa dictature était affermie pour toujours et que personne en France n'oserait plus lui faire la moindre opposition, il agit en maître, et se fit longtemps attendre par la convention et le peuple.

Les députés, en habits de fête étaient réunis aux Tuileries dans le pavillon de THorloge ; Robespierre leur récita une suite de déclamations en l'honneur de TÊtre suprême. Après le discours, les artistes de tous les théâtres de Paris et du Conservatoire, qui avaient été mis en réquisition, chantèrent un hymne de Désorgues fils, mis en musique par Gossec. Lorsque les chants furent finis, la convention descendit dans le jardin. Robespierre, enivré de son triomphe, affecta de marcher beaucoup en avant de ses collègues, et les montagnards dirent avec rage qu'il avait l'air d'un roi suivi de sa cour. Il conduisit ainsi la convention au premier bassin des Tuileries où l'on avait établi des mannequins représentant tous les ennemis de la félicité publique :

« Le monstre désolant de Tathéisme (dit le programme de David) y domine, il est soutenu par l'ambition, l'égoîsme, la discorde, et la fausse simplicité, qui, à travers les haillons de la misère, laisse entrevoir les ornements dont se parent les esclaves de la royauté. Sur le front de ces figures on lit ces mots : « Seul espoir de Vétranger, il va lui être ravi I »

C'est à Robespierre que cet honneur est réservé : il doit inaugurer de cette manière son pontificat.

« Le président s*approche, tenant entre ses mains on flambeaa; le groupe s'embrase, il rentre dans le néant avec la même rapidité que les conspirateurs qu'a frappés le glaive de la loi. Da milieu de ces dél)ris s'élève la Sagesse, au front calme et serein.

Par malheur, ce programme ne put être rempli. Robespierre mit consciencieusement le feu à Tathéisme, mais ce « monstre désolant » refusa de « rentrer rapidement dans le néant, » et, parle plus malencontreux des hasards, les flammes firent peu de mal à Tathéisme, et endommagèrent fortement la sagesse, qui montra bientôt un visage affreusement enfumé! On fit beaucoup de quolibets sur la résistance de Tathéisme, sur la laideur de cette sagesse et sur la déconvenue du grand pontife.

Le programme voulait qu'après cette première cérémonie, le président prononçât un discours. Robespierre s*écriâ hardiment, comme si de rien n'était : « Il est rentré dans le néant, ce monstre que le génie des rois avait vomi contre la France ! » On chanta encore un hymne, et le cortège, précédé de tambours et de trompettes, se dirigea vers le pont tournant pour se rendre au champ de Mars. Le peuple marchait en deux colonnes, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. La convention était au milieu, et chaque député portait à la main un bouquet d'épis de blé, de fleurs et de fruits « symbole de la mission qui lui a été confiée. » Au centre de la convention, quatre taureaux vigoureux, couverts de festons et de guirlandes, traînaient un char sur le devant duquel étaient étalées des gerbes de blé.

Le cortège, après avoir présenté ses hommages, sur la place de la Concorde, à la statue de la liberté, arrive au champ de Mars. « Ames pures, cœurs vertueux, s'écrie David, c'est ici que vous attend une scène ravissante, c'est ici que la liberté vous a ménagé ses plus douces jouissances. »

Une montagne immense a été dressée sur le champ de Mars. La colonne des hommes se place à droite, celle des femmes à gauche. Des groupes de vieillards et d'adolescents, de femmes et de jeunes filles se placent à divers endroits de la montagne, dont la convention occupe la partie la plus élevée. On chante des strophes républicaines. Il a été réglé par David qu'à un certain moment « les mères pressent les

ROBESPIEHRE ET l'ÊTRE SUPRÊME. 671

enfants qu'elle» allaitent. » Là^ elles soulèvent dans leurs bras les enfants plus âgés et (c les présentent en hommage à Tauteur de la nature; les jeunes filles jettent vers le ciel les fleurs (Ju'elles ont apportées, seule propriété dans un âge si tendre, » En outre» les adolescents tirent leurs sabres, jurent de rendre leurs armes victorieuses, et les vieillards les bénissent.

Tous les Parisiens qui n'étaient pas en prison s'étaient empressés d'assister à cette fête. Il ne faut pas oublier qu'elle avait un caractère à peu près obligatoire, et que, en restant chez soi ce jouMà, on courait risque d'être déclaré suspect. Est-ce que le plan proposé par David, et adopté par la convention, n'invitait pas les Parisiens à quitter leur maison dès le matin de ce grand jour? « Cependant Tairain tonne, à l'instant les habitations sont désertes; elles restent sous la sauvegarde des lois et des vertus républicaines. » Rester chez soi, c'était faire profession de royalisme 'oud'hébertisme. Mais, quand bien même la convention n'aurait pas exprimé aussi fortement sa volonté, cette fête aurait certainement attiré une foule immense. Le peuple du dix-huitième siècle avait la passion du plaisir; elle avait été violemment comprimée par la révolution ; mais il s'y livrait avec bonheur dès que le pouvoir le lui permettait. La vie était si triste, si sombre, les gens que Tinfimité de leur situation protégeait contre les dangers de la politique avaient, grâce au maximum et aux dispositions vexatoires qui l'accompagnaient, une existence si pénible et si misérable, qu'un jour de distraction et de spectacle était un véritable bonheur pour eux. La partie la plus intelligente de la population voyait dans cette proclamation |un symptôme favorable; lorsqu'on se reportait à la fête de la Raison qui avait été célébrée six mois auparavant, on constatait un progrès véritable. On se reprenait, comme dans les jours qui suivirent l'exécution d'Hébert, à espérer que le gouvernement révolutionnaire allait se modifier dans le sens de la modération. La fête fut donc très animée et très brillante, grâce t\ ces illusions qui avaient pénétré jusque dans les prisons, grâce aussi à la badauderie d'une multitude de Parisiens, qui admirèrent beaucoup ce cortège comme ils avaient admiré celui de la Raison, et se bousculèrent pour

672 CORSTITUTIOIf CIYILB DU CUOIGÉ.

contempler de plus près Robespierre, comme Os s^étaient bousculés pour admirer laMomoro, Cihaumette et Hébert.

La cérémonie du 20 prairial éleva Robespierre très haut dans Topinion d*une partie des modérés, mais acheva de le brouiller avec certains montagnards. A rétranger, on crut que Robespierre allait inaugurer un nouvel ordre de choses. Certains modérés en France eurent la même illusion, etBoissy d'AnglaSf dans son E$$ai sur les fêtes nationales qui parut le 12 messidor, moins d*un mois après la fête, se laissa entraîner par son enthousiasme jusqu*à dire : « Robespierre, en parlant de TÊtre suprême, me rappelait Orphée enseignant aux hommes les premiers principes de la civilisation et de la morale. » Les plus \îls flatteurs de Maximilien n*aiiraient pu en dire davantage, mais Boissy d*Anglas exprimait avec une ridicule emphase Timpression qu*il avait réellement ressentie. Son Orphée nous semble maintenant bien ridicule, mais les voltairiens et les philosophes eux-mêmes étaient forcés de reconnaître que le peuple français, au point de vue moral, avait fini par revenir réellement à Tétat sauvage; et rhomme, qui lui rappelait les vérités premières que les hébertistes avaient conspuées et proscrites, devait, malgré son indignité personnelle, être pris, au premier moment, pour un grand homme.

Mais les montagnards blessés dans leur incrédulité grossière, exaspérés de l'attitude orgueilleuse de Robespierre, se dirent que le dictateur, enivré de son triomphe, serait plus insolent et plus despote que jamais. De son c6té, Robespierre, très irrité des sarcasmes que certains députés lui avaient adressés pendant la fête à cause de son outrecuidance, méditait une nouvelle épuration, et ceux qui devaient en être victimes devinèrent son intention. A partir du 30 prairial, la discorde existe au sein des comités. Billaud- Yarennes et Collot font une opposition sournoise à Robespierre. Us lui en veulent à cause de son despotisme, de sa morgue, de sa proclamation de TÊtre suprême. Pour des gens de cette espèce, Tauteur de ce dernier acte mérite d*être appelé un esprit superstitieux, un fanatique, comme qui dirait, dans le jargon révolutionnaire actuel, un clérical, un jésuite. Pourtant il leur était impossible de prétendre qu'il faisait rétrograder la révolution. Robespierre, ainsi qu'il

ROBESPIERRE ET l'ÊTRE SUPRÊME. 673

avait déjà*fait après 1 exécution d'Hébert, allait brusquemen mettre fin aux illusions des naïfs, et démontrer de la manière la plus péremptoire aux violents, que le culte de l'Être suprême s'alliait très bien avec la Terreur.

Le lendemain de la fête, il se rend au comité et se plaint amèrement des outrages qu'il prétend avoir reçus de certains députés pendant la cérémonie. Billaud et Collot expriment des inquiétudes sur les résultats de cette fête. A les entendre, beaucoup de révolutionnaires voient dans ces idées d'Être suprême, d'immortalité de l'âme, et dans ce nouveau culte, un retour aux superstitions anciennes. Robespierre s'irrite, leur répond que, loin de faire rétrograder la révolution, il ne travaille qu'à la rendre plus terrible, et leur présente un projet de loi qui permettra au tribunal révolutionnaire d'immoler en très peu de temps un nombre immense de victimes. Il avait préparé ce projet seul avec Couthon, sans en prévenir le comité. Personne n'osa protester, et Couthon fut autorisé aie présenter le lendemain à la convention (1). Le projet défère au tribunal révolutionnaire tous les ennemis du peuple, c'est-à-dire tous ceux qui seront dénoncés parles agents de la Terreur, refuse aux accusés toute défense, abolit toute procédure, tout débat. S'il existe des preuves, soit matérielles, soit morales, les juges pourront se déclarer convaincus et refuser d'entendre des témoins. La seule peine sera la peine de mort « La loi (art. 16) donne pour défenseurs aux patriotes calomniés, des jurés patriotes, elle n'en accorde pas aux conspirateurs. » Le décret nomme le président, les juges et les cinquante jurés du tribunal, tous choisis à dessein parmi les plus chauds partisans de Robespierre.

Certains montagnards protestent, non par humanité, mais parce qu'ils ont deviné Robespierre, et s'attendent à voir cette terrible loi tournée contre eux. Barère, qui doit la flétrir plus tard, s'en fait l'apologiste, et Robespierre vient

(1) Son rapport est certainement un des documents les plus atroces de la révolution. Couthon se plaint des lenteurs de la justice révolutionnaire, et soutient que la révolution a le droit d'exterminer tous ceux que ses agents lui dénoncent comme des ennemis. Ainsi que Robespierre, il se pose en héros, en martyr : « C'est encore des poignards que nous dirigeons sur nous; nous le savons, mais qu'importent les poignards I »

sommer la convention de la voter. Il soutient, avec son impudence habituelle, que de nouvelles conspirations Font rendue nécessaire; que dans cette loi « il n'y a pas un article qui ne soit fondé sur la justice et la raison ». Suivant sa constante habitude, pour faire adopter une loi de sang, il parle des dangers qu'il brave héroïquement. Depuis deux mois, la convention est sous le glaive des assassins. « Nous nous exposons aux assassins particuliers pour poursuivre les assassins publics», et la loi est votée! En fait, elle n'aggravait pas très sensiblement la situation des prévenus devant le tribunal révolutionnaire, car, depuis longtemps, les juges et les accusateurs publics ne les laissaient point profiter des garanties si insuffisantes qui leur avaient été accordées par les lois précédentes, mais le zèle de Fouquier-Tinville en reçut une impulsion nouvelle, et il se mit à organiser aussitôt de nombreuses fournées (1).

Depuis le 3 avril 1793 jusqu'au 13 germinal suivan (â avril 1794), le nombre des condamnés à mort est de 505 Depuis le 13 germinal jusqu'au 9 thermidor, le nombre es de 577 en quarante jours, avant la loi du 23 prairial, pui de 1356 en cinquante jours après elle. Les chiffres suf fiscnt pour prouver qu'après cette loi, le tribunal révolu tionnaire est devenu encore plus meurtrier.

Les jacobins incrédules, qui ne pouvaient pardonner Robespierre son culte de l'Être suprême, se servirent habi lement de l'afTairc de Catherine Théot pour le ridiculiser Cette vieille illuminée, qui avait été enfermée comme foll sous l'ancien régime, se disait mère de Dieu, et annonçai l'apparition prochaine d'un second Messie qu'elle devai mettre au monde, après avoir rajeuni subitement. Borc:'--^ Gerle, ex-chartreux, ex-constituant, était le grand-prètre d( cette religion nouvelle, Quévremont, ancien médecin du dm d'Orléans, la vieille marquise de Chastenais, et quelqu( autres illuminés des deux sexes se réunissaient chez Cath<

(i) « Ce qu'on appelait les fournées, ou entassements sur les gradin- ^ du tribunal d'un nombre considérable d'accusés, que Ton jugeait e x- ' deux ou trois heures ; ce qu'on appelait les feux de file, ou condamnsr*tions (le la totalité des accusés, les plaisanteries des présidents* la fér<~>cité dos jurés, les barbares réquisitoires de l'accusateur public, existaiess^ avant la loi du 22 prairial, qui livrait tout à l'arbitraire... » Campaiu)0>% Histoire du trituuial révolutionnaire, tcwao II, p. 22.

ROBKSPIëRREL ET L ÊTRE SUPRÊME. 675

rine Théot^ qui leur accordait les sept dons de Dieu avec des cérémonies extravagantes. Dom Gerle, inquiété dans sa section par les autorités, avait reçu de Robespierre une attestation de civisme, et les membres de la secte avaient mis Robespierre au nombre de leurs saints, et Catherine Théot lui avait écrit une lettre dans laquelle elle l'appelait « mon cherfiIs».Les membres des comités hostiles à Robespierre imaginèrent d'accuser ces illuminés de conspiration, afin de les faire juger par le tribunal révolutionnaire, et de couvrir Robespierre de ridicule, en le faisant appeler en témoignage, et le mettant ainsi dans la nécessité d'expliquer et le certificat donné par lui à Dom Gerle, et la lettre dans laquelle la Mère de Dieu l'appelait « mon cher fils ». Ils espéraient jouer un très mauvais tour au dictateur, en apprenant au public, qu'au moment même oti il proclamait solennellement l'existence de Dieu, une secte, secrètement protégée par lui, le proclamait fils de Dieu. Barère rédigea le rapport, et l'infâme Yadier, « l'homme aux soixante ans de vertu», vint le lire à la tribune, le 30 prairial.

Ce document est rempli de grosses facéties, de déclamations ignobles contre toutes les religions, et de calomnies stupides; mais, à ce dernier point de vue, il n'est pas plus odieux que ceux de Saint Just et de Robespierre contre les dantonistes et les hébertistes (i). Il leur emprunte même leur système d'accusation : en effet, le rapporteur, après s'être longuement étendu sur les sottises de la mère Théot, dont il change perfidement le nom en celui de Théos, qui veut dire «divinité», les rattache aune prétendue conspiration avec l'étranger. Il déclare que les comités les auraient méprisées, « si par un anneau dangereux, elles ne se rattachaient au cercle des conspirations qui se sont reproduites sous tant de formes pour nous ramener à la tyrannie ». On voit qu'il combat Robespierre avec ses propres armes. 11 prétend que les prêtres, d'accord avec Pitt, cherchent à nuire à la révolution, en suscitant des visionnaires et des inspirés. « Verrez-vous de sang-froid et sans inquiétude se former autour de la représentation nationale, un atelier de fanatisme, une manufacture de fous, une pépinière de Cor-

(1) Débats et décrets, prairial an II, p. 455.

day?» Catherine Théot, pour Vadier «n'est que la pièce curieuse de cet atelier». 11 déblatère surtout contre dom Gerle, lui reproche sa fameuse motion à la constituante en faveur du catholicisme, et ne voit dans son apostasie qu'un acte d'hypocrisie. Il prétend, sans en fournir aucune preuve, que cette secte d'illuminés a des relations avec les Anglais et les émigrés, et se rattache à cette grande conspiration d'athées et de dévots coalisés sous la conduite de Pitt et des d'Orléans, et qui a été déjà tant dénoncée par Robespierre et Saint-Just. « Toute composition, toute demi-mesure, tout acte de clémence envers des prêtres convaincus de fanatisme, est une barbarie, un crime de lèse-humanité envers le peuple. » Aussi s'acharne-t-il principalement contre dom Gerle. La convention, sur sa demande, traduit l'ex-chartreux au tribunal révolutionnaire, avec Catherine Théot et trois autres membres de la secte. L'accusateur public est chargé en outre de poursuivre tous les adhérents et complices, de telle sorte que Robespierre lui-môme peut être impliqué dans le procès. Le dictateur vit bien que c'était un coup monté contre lui, et entra dans une colère épouvantable. Le soir même, il déclara au comité qu'il ne fallait pas s.'occuper de ces accusés. Billaud et CoUot essayèrent vainement de lui résister, leurs collègues fléchirent, et bien qu'un décret formel de la convention ren — voyât les cinq prévenus au tribunal révolutionnaire, Fouquier-Tinville reçut l'ordre de se tenir tranquille, etTafTaire;n'eut pas de suite.

Les rivaux de Robespierre jugeaient qu'il avait commise un crime, au point de vue révolutionnaire, en proclaraanl l'Être suprême, et voulaient à toute force le faire passeï pour un fanatique et un superstitieux. Celui qui osait proclamer, en pleine Terreur, l'existence de Dieu et Vxmmortalité de l'àme, ne pouvait être, suivant eux, qu'ui imbécile adonné aux plus grossières superstitions, ou ui dangereux intrigant. Ainsi Maximilien s'était attiré les haine: les plus violentes, pour le seul acte de toute sa vie politique qui puisse être loué par d'honnêtes gens.

Après cette discussion, Robespierre, profondément irrité , affecte de ne paraître ni au comité ni à la convention, et nC3 parle plus qu'aux jacobius. Pour le justifier, on a fait va-

loir que, pendant la période la plus sanglante* de la Terreur, qui va de la loi du 22 prairial aux journées de thermidor, il s'était retiré du comité. Ce raisonnement n'est pas exact. Il est démontré que Robespierre ne s'est pas éloigné réellement des affaires, qu'il s'est au contraire, pendant ce temps, occupé de son bureau de police et du tribunal révolutionnaire. D'ailleurs si, dans cette période, le nombre des victimes a doublé, la loi du 22 prairial en est la cause unique, et Robespierre .doit on porter toute la responsabilité, car il l'a faite à lui tout seul avec Gouthon, et l'a imposée ensuite au comité et à la convention (1).

Le tribunal révolutionnaire, dans les derniers mois du règne de Maximilien, immola une foule immense de victimes, prises dans tous les rangs de la société. De pauvres femmes, qui avaient murmuré contre les jacobins, furent sacrifiées à la rage des révolutionnaires, aussi bien que Madame Elisabeth. Partisans de l'ancien régime, constituants, dantonistes, hébertistes, prêtres catholiques, constitutionnels, apostats, étaient emprisonnés ensemble, et conduits pêlemêle à réchafaud. De temps en temps, d'atroces révolutionnaires, des Schneider et des Jourdan, étaient guillotinés avec ceux qu'ils avaient opprimés et peut-être expédiés au tribunal révolutionnaire. Il y eut sans doute, dans tous les rangs de la société, des hommes qui moururent comme des brutes, et ne cherchèrent dans les derniers moments de leur existence qu'à se consoler par des jouissances matérielles,

(1) M. d'Héricault a parfaitement démontré que Robespierre ne s'est pas sérieusement éloigné du comité^ et que sa signature se retrouve au bas de nombreux arrêtés pris pendant son absence prétendue (chap. iv et V, p. 298-299), et il établit fortement sa responsabilité dans la direction de la Terreur. « Nous avons vu que Robespierre n*avait pas disparu de la scène. La Terreur continuait sa marche sur la pente où on Tavait mise. Mais qui Tavait mise sur cette pente ? Personne plus que Robespierre. Qui procurait cette masse de prisonniers aux commissions populaires? rien plus que le bureau de police générale, le bureau de Robespierre! Qui fournissait cette masse toujours redoublée de victimes au tribunal révolutionnaire? Les conspirations de prison, les commissions populaires, inventions chères à Robespierre et soigneusement cultivées par Saint-Just. Qui livrait ces victimes toujours plus nombreuses au bourreau? Le tribunal révolutionnaire, le tribunal de Robespierre, peuplé des créatures de Robespierre, agissant au nom de la loi dtf 22 prairial, la loi de Robespierre, et présidé par deux hommes qui étaient eux mêmes guidés par Robespierre. » La révolution de thermidor^ p. 300.

mais il y en eut, heureusement, un bien plus grand nombre qui, après avoir oublié Dieu pendant leur vie, implorèrent chrétiennement sa miséricorde avant d'être conduits au supplice. Les prêtres que la peur ou l'ambition avait jetés dans le schisme, réprouvèrent leurs erreurs. L'abbé Émery, qui fut si longtemps prisonnier dans la Conciergerie, le déclare formellement dans une lettre très importante qu'il envoya à Pio VI après la Terreur :

tf J'ai demeuré pendant seize ou dix-sept mois dans la prison de la Conciergerie, qui était la prison du tribunal révolutionnaire, et j'y suis devenu le plus ancien de tous les détenus. Ce long séjour m'a mis dans le cas d'ôtre témoin de presque toutes les condamnations à mort qui ont eu lieu depuis Térection de ce tribunal.

« La plupart des [personnes qualifiées qui ont péri, se sont jetées avant la mort dans les bras de la religion, que plusieurs d'entre elles avaient depuis longtemps oubliée ou méconnue ; elles se sont confessées, et ont montré la résignation la plus héroïque...

« Mais ce qui consolera beaucoup Votre Sainteté, et que je peux avancer avec confiance, c'est que les prêtres constitutionnels qui ont péri en grand nombre, ont tous, avant de monter au tribunal, condamné le serment qui les avait liés à la constitution civile et demandé instamment d'être réconciliés à l'église. Tous ont protesté qu'ils n'avaient cessé de croire et de reconnaître la primauté du saint siège.

« Il est un évêque intrus, le plus distingué des évêques de son espèce par les connaissances théologiques et les talents, qui, trois jours avant sa mort, rétracta son serment, coucha par écrit sa rétractation en forme d'amende honorable, la déposa entre mes mains, et désira qu'elle parvînt i\ Votre Sainteté aussi promptement que le permettait la sûreté du dépositaire. Cet évoque, c'est celui de Lyon (Lamourette). »

Il ne peut pas être aussi affirmatif sur Fauchet, parce qu'il fut séparé de lui et mis au secret avant son jugement; mais il n'a guère de doute à cet égard; et deux fois, pendant sa captivité, Fauchet a pu, par surprise, se détacher un court instant des gendarmes qui le conduisaient, et lui demander ses prières et sa bénédiction, « et il savait très bien à quelles conditions seulement il pouvait l'obtenir ». Du reste, le récit de l'abbé Lothringer ne laisse aucun doute sur Fauchet. L'abbé Émery parle aussi cle Montault, l'intrus de Poitiers, qui a montré le plus ^. and repentir dans sa prison, et, depuis sa mise en liberté, vit en pénitent, et a per-

sévéramment refusé de reprendre les fonctions qu*il avait usurpées. Il a vu aussi à la Conciergerie Savines, Tévêque de Viviers, qui avait d'abord rétracté son adhésion à la constitution civile, mais, le danger passé, il n'a point donné suite à cette démarche ; il ne parait point cependant très attaché au schisme :

c< ... II est vraiment triste qu'un personnage qui réunit à det lumières un cœur excellent, dans qui les prêtres catholiques de son diocèse ont trouvé le défenseur le plus zélé, se soit livré à de si étranges innovations. Il m*a souvent témoigné qu'il avait été trompé par les libertés de l'église gallicane, et que ce n'était qu'en les suivant et les poussant jusqu'aux dernières conséquences, qu'il avait été mené si loin ; qu'il méditait une déclaration de sentiments à ce sujet, qui étonnerait beaucoup de monde, et que les théologif^ns qu'on appelle en France ultramontains, lui semblaient seuls conséquents. » (Theiner, Documents sur le clergé français, tome II.)

L'abbé Emery disait aussi des magistrats du parlement de Toulouse, qui furent guillotinés à Paris, au nombre de vingt-cinq, et qui moururent chrétiennement :

M Voyez l'admirable providence : sans 1^ révolution, ces magistrats seraient morts comme ils avaient vécu, en incrédules ou en jansénistes ; et je les ai vus mourir en vrais pénitents, avec les meilleures dispositions de foi et de piété. »

L'abbé Émcry réconcilia beaucoup de condamnés : plusieurs prêtres courageux, parmi lesquels on cite les abbés de Voisins, de Kéravenant, de Sambucy et d'autres élèves de Saint-Sulpice, bravaient tous les dangers pour se tenir, avec des déguisements divers, sur le passage des charrettes, et donner ainsi la dernière bénédiction aux condamnés.

A la fin de messidor, le tribunal révolutionnaire abattait soixante têtes par jour ; on comptait dans les prisons de France quatre cent mille détenus. La persécution religieuse était depuis longtemps arrivée au dernier degré de barbarie, lorsqu'une nécessité impérieuse contraignit la convention à remettre en liberté beaucoup de personnes arrêtées pour des motifs religieux. Le nombre des cultivateurs emprisonnés pour avoir regretté les réfractaires, ou montré trop peu de zèle pour les cérémonies républicaines, était tellement grand, que les travaux de l'agriculture en avaient soufTert dans une foule de communes. Déjà, certains repré-

sentants en mission avaient pris des arrêtés pour remettre en liberté cette catégorie de suspects : le peuple révolutionnaire dénonçait, pérorait, consommait beaucoup, mais ne produisait rien; les chefs du parti durent reconnaître que le travail de ces fanatiques qu'ils entassaient dans des prisons improvisées, leur était nécessaire pour les faire vivre, eux et la populace révolutionnaire qui les entourait. Aussi, le 21 messidor, la convention, sur le rapport de Todieux Vadier, décida que les laboureurs, manouvriers, moissonneurs et artisans de profession des campagnes, bourgs et communes au-dessous de 1200 habitants, actuellement détenus comme suspects, et non accusés de haute trahison, seraient mis immédiatement en liberté. Vadier eut soin d'expliquer que les classes élevées ou moyennes ne pourraient jamais profiter de cette faveur: «C'est des laboureurs qu'il s'agit ici, des manœuvres, de ceux qui portent sur leurs mains l'empreinte de leurs travaux, qui cultivent euxmêmes la terre et nous offrent ses trésors. » Il faut bien, en effet, qu'on travaille pour nourrir ces braves jacobins ! Vadier, toujours adulateur du peuple, même lorsqu'il le tyrannise, invile la convention à ne pas s'inquiéter d'une loi qui s'appliquera seulement à des hommes trompés par les aristocrates et les fanatiques, « car le peuple est toujours bon ». Le nombre des détenus est évidemment si grand, et le* révolutionnaires si incapables de travailler, que Vadier montre une indulgence très inattendue pour le crime si abominable de fanatisme :

K Nous ne vous parlons que'de ceux qui, influencés par un enncrai du bien public, un curé ou vicaire, par exemple, pour une messe^ auraient été mis en prison... Les travaux de Tagriculture en souffrent sans doute, wiaw l'humanité en souffre davantage (1). »

Vadier a été bien long h s'en apercevoir î II parle hypocritement d'humanité, pour ne pas reconnaître trop ouvertement qu'on cède à une nécessité impérieuse, et que sans le travail des fanatiques, la république serait fort embarrassée. Mais il ne faut pas oublier que les membres du clergé étaient pour la plupart déportés ou emprisonnés, et que tout prôtre catholique trouvé en liberté sur le territoire

(1 éb et décrets, messidor an II, p. 266.

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français était condamné à mort ; les comités avaient donc Ijeu d'espérer que cette mesure imposée par les circonstances, n'aurait pas beaucoup d'inconvénients au point de vue religieux.

La convention , depuis le 3 frimaire , n'avait plus admis dans son sein ces ignobles processions de jacobins, qui venaient lui apporter les dépouilles des églises ; mais elle recevait fréquemment, avec des marques d'approbation, des lettres qui relataient des profanations. En Belgique, les représentants en mission, rentrés avec les armées, dépouillaient les églises. Le 20 messidor, Laurent écrivait de Maubeuge au président de la convention :

« Les églises des communes évacuées par les hulans regorgeaient de saints ; ils n'ont pas plutôt recouvré la liberté , qu'ils ont voulu aller voir la convention nationale à Paris. Je leur ai donné des ciboires, des calices, des remontrances, des galons pour faire leur route, et je te les envoie par la diligence de Maubeuge (1). »

11 vient de lever, avec Gillet, deux millions en numéraire sur « les richards de Mons». Les iconoclastes trouvèrent des imitateurs jusque dans les colonies. Blanchot, commandant du Sénégal , écrivit , le 22 prairial , à la convention pour lui annoncer l'envoi d'un don patriotique dans lequel était comprise l'argenterie de l'église ; et, le 20 thermidor , une députation de la colonie vint faire, à la convention, réloge du civisme des Sénégalais, lui raconter leurs exploits patriotiques, parmi lesquels figurait « l'inauguration du temple de l'Être suprême sur les débris du repaire infect de la superstition et du fanatisme (2) » , et lui apporta l'argenterie et la cloche de la ci-devant église. La convention, sur la demande de Bréard, lui accorda une mention honorable, avec l'insertion de la lettre au bulletin.

Nous avons rendu compte de l'œuvre persécutrice de la convention dans la dernière période de la Terreur : nous allons essayer maintenant de montrer comment ses lois atroces furent appliquées par ses proconsuls.

(1) Débats et décrets, rneBsidor an II, p. 325.

(2) lôid., thermidor an II, p. 351.

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