‹ Histoire de la constitution du 25 février 1875Chapitre 15 sur 16 · DISCOURS DE M. MADIER DE MONTJAU · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. MADIER DE MONTJAU

Assemblée nationale. — Séance du 21 juin ^ 875.

M. Madier de Montjau. Messieurs, personne ne se préafiote à cette tribune pour défendre le projet de loi que mon honorable et illustre ami, M. Louis Blanc, vient d'attaquer avec tant de force et de talent et que je viens attaquer encore. C'est bon si-gne pour la cause que nous défendons ; cela vaut mieux qu*un discours, et cela me donne quelque courage.

Ce qui m'en donne aussi, c'est que je suis convaincu que, de ce débat, sortira quelque chose... (Interruptions)... car M. Louis Blanc a fait appel

à la franchise, à la netteté, et, sur le banc des ministres qui est en face de moi, j*ai pu juger, à quelques signes, que Ton entendait répondre à cet appel. (Mouvements divers.)

Fort bien I mais, dès à présent, avant qu'on ait parlé, il me sera permis de dire mon sentiment sur les pensées, sur les intentions qu'il était aisé de deviner sous ces manifestations bien claires.

J'ai devant moi des hommes qui, le 10 mars, à la suite des votes de janvier et de février qui venaient d'établir une République plus ou moins satisfaisante, mais une République^ ont reçu de la majorité victorieuse le pouvoir ; et ces ministres applaudissaient le commentaire que faisait mon honorable ami de leurs paroles dans la commission, de leur loi ; ils laissaient entendre que cette loi n'est pas leur dernier mot, que ce qu'ils n'ont sans doute pas demandé encore, ils le demanderont bientôt (Rires sur plusieurs bancs à droite.) Or, comment M. Louis Blanc interprétait-il leurs paroles, leur loi ?

Il leur disait : Ministres de la République — car, bon gré, mal gré, vous Têtes, messieurs, ne l'oubliez pas ! — ce que vous proposez, ce que vous défendez, ce n'est pas la République ; c'en est la négation, c'est la monarchie déguisée !

A cette affirmation, on donnerait aisément l'appui de textes précieux. Ainsi, par la nouvelle loi,

S94 APPS!fMGB.

vous voulez que le Président puisse, non-seulement, — ce que vous lui avez accordé déjà, — dissoudre l'Assemblée, mais daQS une période de cinq mois Tajourner deux fois, un mois durant, et lui demander encore autant de nouvelles délibérations qu'il lui plaira, sur autant de lois qu'il y en aura qui ne lui agréeront pas. C'est, sous une forme différente de celle que vous avez cru prudent d'écarter, c'est le veto, dont M. le garde des sceaux pressentait bien que ce nom viendrait aux lèvres de tous, lorsque en vous présentant l'article 6 de sa loi, il cherchait à vous démontrer que cet article n'avait rien de commun avec ce funeste système. Mais vous avez beau changer le nom, la chose reste.

Ajourner l'Assemblée, lui demander autant qu'on le veut des délibérations nouvelles, suspendre, par conséquent, l'exécution des lois qu'elle vote, c'est faire revivre le veto suspensif, et je pourrais même dire que c'est faire quelque chose de plus, car d'ajournement en ajournement, de délibérations en délibérations, paralysant sans cesse l'Assemblée, retardant indéfiniment l'exécution de ses volontés, n'est ce pas user du vdo absolu plutôt que du veto suspensif? Or. voulez-vous savoir, messieurs, ce que pense du veto, sous un gouvernement républicain, alors que l'essence du Gouvernement c'est la souveraineté nationale, un

des hommes les plus considérables de notre temps, un des plus experts et des plus autorisés qui soient en ces graves questions?...

Voici ce que je lis dans une des premières et des plus célèbres histoires de la Révolution française, à propos de ce grand débat de septembre 1789, sur la question du veto qui sépara pour toujours et comme elle ne Tavait jamais été auparavant, TAssemblée constituante en deux camps : celui de la droite, qui prit parti pour le veta^ celui de la gauche, qui se prqnonça contre lui.

L'auteur expose les causes de la défaite des Mounier, des Lally, révolutionnaires indécis qui s'arrêtaient avant d'avoir fini l'œuvre... (Ah ! ah 1 à droite), et demandaient le veto sans se hasarder cependant ^ nier, sous la monarchie même, la toute-puissance de la volonté nationale.

u On ne s'expliqua pas^ dit-il, nettement dans la discussion ; aussi, malgré le génie et le savoir répandus dans l'Assemblée, la question fut mal traitée et peu entendue. Les partisans de la constitution anglaise, Necker, Mounier, Lally, ne surent pas voir en quoi devait consister la monarchie ; et, quand ils l'auraient vu, ils n'auraient pas osé dire nettement à l'Assemblée que la volonté nationale ne devait point être toute-puissante, et qu'elle devait empêcher plutôt qu'agir. Ils s'épuisèrent à dire qu'il fallait que le roi pût arrêter les

usurpations d'une Assemblée ; que, pour bien exécuter la loi et l'exécuter volontiers, il fallait qu'il y eût coopéré ; qu'il devait exister enfin des rapports entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif.

« Ces raisons, » dit en 1823 M. Thiers, partisan alors de la monarchie (Rires à droite) t ... ces raisons, si Ton admettait que la souveraineté nationale prévalût dans le gouvernement d'alors, ces raisons étaient mauvaises,ou tout au moins faibles.

« Il était ridicule, en effet, en reconnaissant la souverainet(^ nationale, de vouloir lui imposer la volonté unique du roi. »

A combien plus forte raison, messieurs, n'est-il pas, — pour me servir d'une expression que je n'aurais pas osé introduire dans ce débat, mais que j'emprunte sans scrupule à l'écrivain déjà éminemt alors, au grand politique qui a depuis occupé ici une place si élevée dans la République, — à combien plus forte raison n'est-il pas ridicule que la volonté d'un Président de la République, c'est-à-dire du gouvernement dont l'essence est la souveraineté nationale, puisse dire à la représentation nationale : Tu n'iras pas plus loin ! et que, non content de la dissoudre, il puisse encore la suspendre, l'ajourner et lui imposer,à son gré, des délibérations nouvelles sans nombre! (Très-bien ! très-bieR ! à droite. — C'est très -logique I)

Ce que vous faites, c'est donc la monarchie ; et ce n'est pas seulement en nous demandant le veto c'est en exigeant que nous réduisions notre vie, notre action, notre surveillance à une période de cinq mois sur douze. Oui, voilà ce qu'on ne craint pas de dire à une Assemblée, médiocrement républicaine, je le sais... (Hilarité à droite), mais

' enfin, qui a eu cet honneur de naître de la volonté du pays, d'être chargée de le représenter, et qui, quels que soient ses sentiments et ses espérances, doit se souvenir de son origine et tenir à honneur de défendre ses droits ; on ose venir lui dire : Tu apparaîtras pour subsister, éphémère, grâce faisant, pendant moins de la moitié de Tannée ; tu gouverneras comme tu pourras pendant ce temps, et, le terme légal de ta durée venu, l'échéance rigoureuse arrivée, l'heure de ta fin sonnée à Phor-

• loge, tu disparaîtras ! Le Président, interrompant s'il lui plaît ta discussion commencée, te refusant, s'il lui plaît, le droit de mettre à ton ordre du jour, ou de continuer à débattre la loi la plus urgente à ton avis, te dira : Va-t-en ! ton heure est passée ; à moi de gouverner seul désormais, hors de ta présence, sans tes conseils; à moi Thonneur; à moi le pouvoir; à moi le prestige!... Voilà ce que vous appelez la République! (Très-bien !

et rires à droite.)

298 APPENPIGÇ.

M. PraX'Paris, Voijà un républicain I

M Madiei de Montjau, W^ bien, non ! c'est sa négation, sa négation formelle, absolue, sa négation... — je cherche un mot parlementaire — ... plus que hardie.

Car enfin, ce qu'a dit mon honorable ami M. Louis B)anc est vrai : Vous êtes « la tête, » le grand pouvoir, disons mieux, la puissance unit^ue, puisque toute autre dérive d'elle. Le pouvoir exécutif, au contraire, il faut bien qu'il le sache, ce pouvoir exécutif que M. le garde des sceaux déclare sans restriction, « indépendant, » et qpi ne Test cependant que dans une mesure restreinte, dans l'exercice seulement des fqnctions pour lesquelles il a été créé, entendez -le bieq, monsieur le garde des sceaux... (Exclamations et rires à droite)... ce pouvoir exécutif n'est que \e mandataire de l'Assemblée, son délégué ; il est, — je le dis sans intention blessante, je le dis papce que c'est une vérité légale, une vérité politiqiie incontestable, — il est notre subordonné !

On veut qu'il devienne un « pouvoir fort, » pour me servir de {'expression consacrée dont l'usage fréquent a presque toujours précédé quelque révolution, et, pour qu'il le devienne, on le veut seul dominant l'édifice de nos institutions, fîxani sur lui 1 attention, les hommages, gouvernant pen-

ÀPpfeNDICÉ. ' 29Ô

dant sept longues années, sans que vous puissiez, s'il lui plaît, être rassemblés, vous, hors des six mois légaux, à moins d'une entente que l'on sait, que l'on veut, qu'on avoue impossible aussi bien dans Thypothèse de l'admission de l'amendement de l'honorable M. Ricard que si lo texte de Thonorable garde des sceaux était adopté ; je veux dire celte entente du tiers plus un de 750 représentants répandus sur tous les points de la France, et qui, en cas de péril, courraient les uns après les autres, en poste et en chemin de fer, à la recherche de leurs collègues et du salut du pays, jusqu'à ce qu'ils fussent en nombre plus un, pour dire au Président de la République, non le Président actuel, assurément, mais un autre, peut-être : Haltelà ! vous ne ferez pas de coup d'Etat !

Il n'y a qu'un inconvénient à ce système, messieurs, et vous le savez tous aussi bien que moi : c'est que, pendant qu'on se courra ainsi, le coup d'Ëtàt aura eu dix fois le temps de se faire et de triompher. (Rires et applaudissements sur divers bancs à droite.)

Jt. de Tréveneuc, L'Assemblée était présente quand le couf) d'Etat de 1851 a eu lieu !

}f. Madier de Montjau. Oui ! Vous savez tous cela, messieurs les ministres, vous vous Tètes dit

bien avant que je vous le dise, car vous n'avez pour ainsi dire pas cessé de toucher aux affaires depuis un quart de siècle que j'en suis éloigné, et je n'ai la prétention de rien vous apprendre.

Vous savez à merveille et ce que vous faites, et ce qui peut en résulter, et ce que vous voulez faire. Mais comment, alors, le laissiez-vous si clairement apercevoir?

Ah ! vous voulez un pouvoir fort ! Mais ce qui fait le pouvoir fort par excellence, c'est ceci : le respect de la loi par le pouvoir d'abord, la foi qu'il met en elle, son intention sincère de la faire respecter sans restreindre, sans élargir ses conséquences, et de lui faire porter tous ses fruits, rien que ses fruits naturels.

Et cependant, ministres de la République, vous venez nous demander ce qui est incompatible avec son essence même ! Quel respect de la loi ! quel exemple!

Eh bien, messieurs, il faut clairement s'expliquer; il faut que ceux qui nous ont fait l'honneur de venir à la République, de venir à nous... (Interruptions à droite), si tant est, hélas ! que ce ne soit pas plutôt nous qui soyons allés à eux... (Rires à droite.) — Oh ! ce n'est point une ironie assurément contre mes amis. Il serait étrange qu'on la vît dans ce que je viens de dire ; car on les félicite de leur conduite, on les en glorifie, et ils

s'en glorifient eux-mêmes ; je ne puis donc songer à railler.

Je dis, messieurs, que l'occasion est bonne pour nous expliquer avec nos nouveaux amis... (Exclan.ations et rires à droite) sur ce qu'ils veulent et sur ce que nous voulons. Cette franchise est nécessaire ; nous ne pouvons pas toujours vivre dans le vague et dans l'équivoque, ni eux, ni nous, ni surtout notre cher pays qui n'y trouverait pas son compte. (Marques d'assentiment sur plusieurs bancs à droite. — Parlez! parlez !)

Ce que nous voulons, nous, c'est la souveraineté du peuple, réelle, indubitable, c'est-à-dire, pour me servir du commentaire que donne Benjamin Constant de ces mots, la supériorité de la volonté de tous sur la volonté d'un seul ou de quelques-uns.

Voilà ce que nous v.oulons, et cela exclut bien des choses que vous avez déjà fait voter... (Nouveaux rires à droite.) A plus forte raison, toutes celles que vous nous demandez aujourd'hui, qui n'en sont pas la conséquence forcée, monsieur le ministre, comme vous le dites, qui n'en dérivent pas nécessairement, comme vous le prétendez, car de ce qu'on vous a déjà donné beaucoup, beaucoup trop, à mon sens, il ne suit pas le moins du monde logiquement qu'on doive vous donner tout ! (Mouvement.)

Cela, nous ne le vouions pas, et c'est pour cela

902 Jlft'ËNDlCË.

que quelques-uns de mes amis au moins, dont j'espère voir à la fin de cette discussion le nombre singulièrement grossi, ne prêteront pas les mains à la confection de la loi qu'on nous présente, et pour laquelle la commission a eu un patronage qui tn'étonne et une indulgence, à mon sens, singulière. Nous la combattrons, nous voterons contre elle,dussions-nous être seuls, car nous voulons qu'au moins ceux-là qui, dans le pays, nous honorent de leur confiance, sachent, par notre conduite, ce qu'elle est, cette loi, ce que nous en pensons.

Vous voulez la voter ? — Je parle à nos nouveaux amis. (Ah ! ah ! à droite.) — Vous la voulez voter? Mais alors, ce que vous voulez, ce n'est pas la démocratie, ce n'est pas la souveraineté du peuple, ce n'est pas « la supériorité de la volonté de tous sur la volonté d'un seul oii de quelquesuns, » c'est la monarchie, sous une autre forme. (Approbation et rires ironiques à droite.) C'est le oup de la fable qui a revêtu, pour croquer le troupeau, le hoqueton du berger.

Et si vous votez cela, en vérité, nous aurons le droit de vous dire, néophytes de la République, dont l'amour pour elle est bien jeune : Vous n'osez pas prononcer le pendant au mot fameux, mal à propos attribué au général de La Fayette, — oar il ne le dit jamais, — au général La Fayette

App|NDici;. 303

présentant le roi Louis-philippe du ))^lcQfi ^e PJJÔte)-de-Vil|e au peuple : « Voilà )a meilleure des Républiques 1 »

Vous n'osez pas dire h vos ^mis, en leqr présentant la RépuJ)lique de votre façon : Vpilà la meilleure des iponarchies ! Vo|^s n'osez pas le (}ire ; mais voyons, fra^phemei^t, ne le pensezvous pas, et i^'est-ce pas pour pela que vous p'en voulez pas ffl^jre cj'autre ?

Eh bien, c'est parce que je crois que ceux — sil en est — qui pensent ainsi en lepr 4pae, ppt, à leur point de vue, raison de procéder comme ils le font, que je ne veux pas achever de constituer cette République qui serait ))ien, en effet, la meilleure dr.s monarchies.

Une voix à droite. QJi ! non ! (On r}t.)

M. Madier ie Hfontjau. Je m'explique. Dieu me garde de chercher à froisser ceux qi^i spnt à pette heure, et depuis longtemps déj^, atteints dans leurs affections politiques jes plus chères, et q^ç j'ai applaudis ms^lgré mon aversion pour ce qui leur est sympathique, quand jls exprimaiept trèsnoblement leurs regrets à cette tribune de \i\. chute définitive de )^ royauté ; p^ai^ je dois cepend^pt dire que la monarcjije, je ne ]^ c.ajps p^s ef je dis : Non-seulement cherchant à arriver ; m^is

fût-elle arrivée. Savez-vous pourquoi ? Parce que j'ai assez étudié l'histoire de mon pays depuis un siècle, parce que je sais asse/i, si peu que je sache, de philosophie politique, pour être certain qu'en admettant qu'après de longs voyages, mêlés de beaucoup de circuits, que vous avez fait faire à votre royauté pendant trois ans pour arriver à la produire ici, elle fût arrivée et se fût établie, elle aurait été forcée bientôt de partir, comme quatre fois déjà, si je compte bien, sont parties, depuis le commencement de ce siècle, ses devancières ou ses émules.

La royauté, si je dois la subir, je la veux palpable, visible, tangible, portant son vrai nom, parce que mon pays alors saura, comme moi, ce qu'il a devant lui, et il pourra, par ses actes, dire si elle est l'objet de son amour ou de sa haine aujourd'hui, comme elle l'est incontestablement depuis iin siècle. Mais, si elle entre déguisée par la poterne (Rires à droite,) si, sous apparence du suffrage universel, avec l'aide peut-être de quelque stathoudérat modeste, se faisant sympathique, cherchant la popularité, elle arrive et s'assied sur cette forte base du suffrage universel apparent et du nom de République, je m'alarme, je crains ; car, en ce cas, je vois bien le danger, mais je ne vois plus aussi bien le remède. Et je dis à tous ceux qui forment les mêmes vœux politiques que

moi, qui ont les mêmes aspirations, pour lesquels une République n'est pas suffisamment recommandée, comme auprès de Thonorable rapporteur de la commission, par cela seul qu'elle s'assimile des institutions qui ont donné pendant vingt-cinq ou rente ans de monarchie, assez de bonheur à la France pour qu'on puisse les regretter... (Oui ! oui ! — C'est vrai ! à droite ;) je dis à ceux qui veulent la môme chose que moi, qui sentent de la même manière que moi : Prenez garde ! le danger de faire un pas de plus dans la voie où nous sommes engagés est immense, et déjà la situation qui nous est faite est, depuis quelques mois, toute pleine de périls. Pour le démontrer, permettez-moi, messieurs, de jeter un regard sur un passé récent. Je serai respectueux de vos décisions, et je tâcherai de n'être pas long, ce qui est nécessaire à l'heure où nous sommes, au point où nous sommes arrivés.

Voix à droite. Parlez ! parlez 1

M.Madier de Montjau. L'origine de notre République, messieurs, est déjà singulière. Cette Assemblée, au moins pour une grande partie, niait son pouvoir constituant, et c'est cette Assemblée qui, en qualité de constituante, a fait la Républi que I J'avoue que j'aimerais mieux pour la Répu-

306 APPPNDIG9*

blique une autre maternité. (Rires sur quelques banc;} à droite.)

Mais ce n'est pas tout, et il y a quelque chose de tout particulièrepaent remarquable non-seulement dans sa provenance, mais dans la manière dopt el)e s'est' faite et dont elle s'achève.

D'ordinaire, lorsqu'après avoir fait une longue expérience d Wn état légal el social qui ne sufOt pjus à ses besoins, ou lorsque, au sortir d'une grande crise révolutionnaire, un peuple veut donner au nouvel état social dans lequel il entre sa base, ce qu'on appelle pne « constitution, » comment procède-t-il ? Jl se recueille longuement ; il ne décide pas du soir au lendemain qu'il va se faire une constitution dont il ne voulait pas la veille. Puis, il prépare, — et j'appelle toute votre attention sur ce point, — il prépare, ou ses mandataires préparent pour lui, tout un vaste ensemble légiàlatif qui contient, en quelque sorte, les jalons hors desquels on ne pourra pas s'écarter, qui marquent sûrement la direetiop, l'esprit des lois futures, lois organiques, lois de détail, si bien contenues d'avance en germe dans la const.itution, qu'on peut les deviner et qu'elles doivent fatalement être selon la loi générale.

Est-ce ainsi que nous avons procédé? Non, assurément ! Nous avons débuté, nous avons continué, sans vue d'ensemble, sans savoir au juste de

quel point nous partions, par quels chetcins nous voulions passer, à quel point précis noue voulions arriver, par quels principes — comme la déclaralion des droits de l'homme, ou le préambule de la Constitution de {848 par exemple, — nous eutendions nous guider, irrévocablement résolus d'avance à ne jamais les déserter, à faire Qéchir devant eux tout calcul, à leur soumettre toutes les lois que nous pourrions Taire.

En janvier, on nous fait la République, la République avec un Sénat et un Président I Mais que sera ce Sénat ? que sera ce Président? Nous l'ignorons, et nous votons la Bépubliqae avec un Sénat et un Président ! Voilà le Sénat et le Président acquis à ceux qui tes voulaient.

En février, on nous apprend ce que sera le Sénat et ce que sera le Président. Nous le savons bien tous aujourd'hui, messieurs, et mon honorable ami, tout à l'heure, le rappelait en termes assez complets, assez expressifs, pour que je n'aie pas besoin de faire de nouveau cette revue.

Ce Sénat et ce Président, tels quels, si nous les avions bien connus d'avance en janvier, nous n'aurions pas alors voté pour leur création. (Rires sur divers bancs à droite.)

Et quand nous tenons ce Sénat et ce Président de février, quand nous sommes assurés des sept ann de durée du Président, de sa rééligibillté, de

Télection du Sénat par toute autre chose, certes, que par le suffrage universel, absolument en dehors du suffrage universel, du Sénat avec une minorité considérable, inamovible et viagère, voici que, en juin, à Tépoque du renouveau... (On rit), on nous apporte la loi sur les rapports des pouvoirs publics, et on nous dit : Vous avez déjà fait ceci, ceci a pour conséquence cela ; prenez et votez cela ; à quoi bon regimber? ce qui est fait est fait, et vous ne pouvez plus le détruire ; soyez de bonne composition jusqu'au bout.

Point ! ceci est fait, ceci est la République ; nous la gardons. Gela, la loi des rapports des pouvoirs publics, n'est pas encore fait, cela esta faire; nous ne le ferons pas, pour ne pas perdre le peu que nous avons, pour ne pas ajouter à ceci, qui est mauvais, cela qui nous alarme profondément.

(Applaudissements et rires sur divers bancs à droite.)

Et nous le ferons d'autant moins, messieurs les ministres, que la loi de juin n'est pas votre dernier mot. Vous avez encore au fond de votre portefeuille d'autres lois à nous faire voter, n'est-ce pas? La loi électorale, d'abord, qui viendra compléter notre sort, et pour laquelle, — s'il faut en croire des indiscrétions sur lesquelles je ne me permettrai pas d'interroger à cette heure M. le vice-président du conseil, — sur laquelle M. le

ministre émet des opinions qui ne sont rien moins que semblables aux nôtres ; puis la loi sur la presse, sur laquelle M. de Gavardie, qui méritait peut-être avant-hier, à la tribune, un meilleur sort... (Rires sur un grand nombre de bancs), sur laquelle, dis-je, M. de Gavardie demandait, non sans raison, à être quelque peu édifié, avant de voter une Constitution qu'il ne savait pas encore si l'on pourrait ou non discuter plus tard. C'est la loi sur la presse qu'assurément on" doit présumer merveilleuse si, h la réputation éminente du père qui la couve... (Longue et vive hilarité à laquelle prend part M. le garde des sceaux), on ajoute le calcul du temps qu'il met à la faire éclore. (Nouvelle hilarité.)

Si vous voulez que nous discutions seulement la loi que vous nous présentez, laissez-moi vous répéter ce que l'honorable M. Louis Blanc nous disait tout à l'heure en d'autres termes : Montreznous tout de suite le fond de votre sac.(Rumeurs.) Vous ne nous avez encore fait voir que deux ou trois de vos lois. Exhibez-nous, s'il vous plaît, tout de suite toutes celles que vous nous tenez encore en réserve.

Montrez-nous patte blanche, ou je n'ouvrirai point.

Et pourquoi ouvririons-nous la porte à de nouvelles institutions royalistes, la poterne à la rao-

310 APPENI^IGB.

narchie déguisée sous le costume républicain? Pour arriver à la dissolution comme nous devions arriver, par la loi du 25 février, à la disparition de tous les agents bonapartistes, à un ministère franchement ennemi de ce gouvernement qui a perdu la fortune, ie sang, une partie du territoire de la France, et qui a failli perdre son honneur?...

Mais avons-nous ce qu'on nous avait promis?

Non : tous les préfets du 24 mai, c'est-à-dire ceux du gouvernement de Décembre, sont encore en place ; tous les maires y sont aussi. Tout ce que vous nous avez donné pour prix des lois de février : c'est la négation de la République, c'est ce manifeste ministériel apporté à la tribune par M. le vice président du conseil au lendemain du jour où notre majorité vous donnait le portefeuille, qui était presque un outrage pour cette majorité !

Voilà notre récompense. Elle ne me rend pas désireux de courir après cette autre, la dissolution. (Exc)amations sur divers bancs.)

La dissolution, oh ! je sais à quel point elle est désirée, et je n'ai pas perdu de vue que les électeurs qui m'ont fait l'insigne honneur de m'envoyer parmi vous m'ont choisi précisément pour la demander, pour la poursuivre avec toute mon énergie. Je leur ai prêté serment de la réclamer aussi souvent qu'il me serait possible, de pousser de toutes mes forces h notre séparation ; mais non

à la condition sine qua non de saivrifî.er pour Tobtenir tous les principes qu'ils m'ont recommandé aussi de défendre résolument ; non à la condition de compromettre pour jamais leurs destinées en vue d'une simple éventualité.

Car enfin, est-il sérieux de dire que la dissolution est proche parce que, en nous retranchant les élections partielles, vous n'avez pas voulu prendre l'engagement de nous la donner ? Est-ce que .je puis être rassuré par la « date morale » de l'honorable M. Clapier? (Rires sur divers bancs.) Est-ce que cette date ne fuit pas devant mçi? Est-ce que la dissolution, jusqu'ici, ne fuit pas comme notre ombre, qui fuit d'autant plus vite devant nous, que nous courons plus ardemment après elle.

(Nouveaux rires.) Et pour cette dissolution vaporeuse, fugace, qui viendra Dieu sait quand, sur laquelle je ne sais quand vous me latsserez mettre la main, je vous donnerais toutes les lois que vous nous demandez !.. c'est-à-dire je vous livrerais la République !...

Mais enfin j'admets que, pour prix de nos complaisances, pour cet amour des concessions qui ne nous vaut jusqu'ici qu'une chose,oon8idérable sans doute, mais insuffisante, à mon gré : l'approbation de l'honorable M. Laboulaye et l'invitation qu'il vous adresse d'être de plus en plus d'héroïques Décius I...

312 AIM'E.NDICE.

Quelques membres. Comment ! Que voulez-vous dire ?

M. Madier de Montjau. Oui, de nous abandonner encore davantage, de le suivre plus avant dans l'abîme des concessions, puisque nous avons commencé à nous y jeter.

J'admets, dis-je, que nous obtenions plus, qu'on nous donne enfin, grâce faisant, la dissolution. Eh bien, après le vote de la loi qu'on nous propose, je n'en attendrai pas plus les effets que j'en attends aujourd'hui encore avant d'avoir voté.

En effet, quand nous aurons attesté nos principes nouveaux devant ce peuple qui nous regarde, qui nous entend et qui nous juge, devant lequel nous sommes et nous serons tous, si haut placés que nous soyons, responsables, qui nous répond que ce peuple, en voyant ses amis faire cette république étrange, ne la prendra pas au sérieux?

Et alors, en vertu de quel principe lui conseillerons-nous de voter? Qui lui dirons-nous de choisir? Ne risquons-nous pas précisément, au moment où la dissolution ouvrira les urnes au scrutin sur tous les points de la France, que le scrutin nous échappera, parce que nous aurons voté une loi qui sera la négation de tout principe et l'établissement d'une monarchie?

En supposant que je me trompe ; en supposant

AITENDICE. 313

messieurs, que, la dissolution venue, les élections nous lussent favorables, que nous donneront ces élections ? Oiie seule Assemblée, bonne pour nous, c'est entendu, mais qui certainement, — et je le souhaite, — contiendra une minorité qui ne pensera pas comme nous, et cette Assemblée aura en face d'elle le Sénat, c'est-à-dire l'inconnu, et ce président, dont Dieu me garde d'attaquer la personne, les actes, les sentiments, mais auquel vous auriez eu le tort^ — selon moi, j'emploie là un mot modéré — d'otfrir et de donner, si vous réussissiez, un pouvoir immodéré, tentation redoutable pour les plus hautes âmes.

En l'ace de toutes ces forces réunies, maîtres même de l'Assemblée, seron8-nous,serez-vous, mes amis, les maîtres du pays? (Mouvements sur divers bancs.) L'Assemblée sera à vous : le pays sera-t-il à vous, quand, d'abord, on pourra vous dissoudre, — c'est chose faite, — ensuite vous ajourner, vous proroger ? Alors, sans prestige, sans force, sans moyens de résistance, au cas d'un mauvais coup, d'un guet-apens infàme,d'une abomination comme le crime de décembre, vous serez réduits à vous renfermer dans vos regrets, à pleurer sur vos fautes. La dissolution ne vous aura pas donné ce qui vous était nécessaire pour vous défendre, car vous l'aurez sacrifiée avant qu'elle fût faite. (Mouvements divers.)

Pour finir, laissez-moi dire que, en vérité, ma surprise est grande de trouver tous cch tempéraments à la Républi(}ue, à la souverafheté du peuple, à sa liberté, à sa grandeur, recommandés, honorés, presque glorifiés dans la dernière page du rapport que vous avez tous lu.

Messieurs, je relisais, moi, hier soir, d'autres pages dans lesquelles, avec une aimable mais poignante ironie, un écrivain qui est quelque peu, je crois, le frère siamois de nôtres honorable rapporteur (Rires)... se moquait de la peur que Ton a toujours en France, de cette liberté qui, en Amérique,tourne toutes les têtes sans être dangereuse, de cet amour de la centralisation, de ce rest)ect des pouvoirs forts, qui font que nous passons perpétuellement, en France, de la tyrannie à la révolution.

Que cela était bien dit! que cela était lestement et agréablement tourné ! (Sourires.) Comme c'était vrai, et comme, après être allé à la raison et au cœur, cela charmait l'esprit par l'admirable i'ohme dans laquelle la pensée était envelot)pée !

Est-ce que tout cela est prescrit ? Est-ce qu'il nous faut revenir à la centralisation ? Est-ce qu'il nous faut des pouvoirs forts quand même ? Est-ce que nous ne pouvons avoir la liberté de ladissolution qu'à ce prix, comme nous ne pourrons avoir alevée de l'état de siège qu'au prix de Taccepta-

tion du projet de loi sur la presse que doit nous présenter M. le garde des sceaux ? (Mouvements divers.)

Voufe me faites un signe qui veut dire oui, monsieur le garde des sceaux. Eh bien, nous nous retrouverons, ce jour-là, sur ce terrain nouveau.

Non I je ne le pense pas.et c'est, à mon gré,faire une insulte gratuite à cette généreuse, à cette grande et glorieuse nation française, dont nous faisons tous partie, que nous aimons tous, dont nous voulons tous le bonheur, à quelque parti que nous appartenions...

M. Hervé de Saisy. Très-bien !

M, Madier de Montjau,.. de dire qu'après ses épreuves douloureuses, après ses expériences cruelles, elle ne mérite pas ce régime de liberté que vous vantiez autrefois, monsieur le rapporteur : de dire qu'il faut, au sortir de l'Empire, la soumettre au régime des naufragés de la Méduse, à qui il ne fallait pas, du soir au lendemain, donlier à manger au gré de leur faim, pour qu'ils ne mourussent pas d'indigestion. (Exclamations diverses. — Très bien sur quelques bancs à gauche et à droite.)

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