PASSAGE DU RHIN
représentations avaient contribuée la temporisation du comité de salut public et aux essais de négociations. Mais lorsqu'au mois d'août toute idée de traiter eut été repoussée , les hommes du gouvernement n'écoutèrent plus aucune objection. La minorité qui , dans le comité, repoussait cette politique belliqueuse, représenta vainement que jamais, de l'aveu des généraux, les armées n'avaient été plus mal munies de ce qui était nécessaire pour commencer une telle entreprise ; ces sages observations ne furent pas accueillies; elles étaient présentées timidement. Penser à la paix et différer le passage du Rhin, c'était ne pas être patriote.
Le 7 septembre , Jourdan passa le fleuve en face de Dusseldorf, puis battit l'ennemi et s'empara de la ville. Quinze jours après, Manheim se rendit à Pichegru, qui pouvait maintenant communiquer d'une rive à l'autre; mais n'ayant point dirigé des forces suffisantes sur Philisbourg, il exposa la division Dufour à un échec où le général fut fait prisonnier, Ainsi le succès de l'armée du Rhin se borna à l'occupation de Manheim.
Le premier but de cette campagne était le siège de Mayence qui depuis le passage du Rhin pouvait être investie et attaquée sur les deux rives. Kléber commandait les troupes assiégeantes.
Pendant ce temps, le général Clairfayt qui s'était retiré devant l'armée de Sambre-et-Meuse en remontant la rive droite, avait fait sa jonction avec Wurmser; ils avaient concentré leurs forces sur le Rhin entre Mayence et Manheim.
Les nouveaux triomphes des armées françaises célébrés à la tribune de la Convention avaient exalté
de plus en plus les partisans nombreux de la guerre et des conquêtes. L'orgueil national s'en était ému; en touchant cette fibre, ils étaient assurés d'avoir l'appui de l'opinion publique et la majorité dans l'Assemblée.
Ce fut sous cette impression que le 24 septembre 1795, Merlin de Douai proposa, au nom du comité de salut public , un décret qui confirmait les décrets précédemment rendus en 1 793 après la première invasion de la Belgique , lorsque la Convention avait déclaré la réunion à la France , de la Flandre autrichienne, du Brabant et du pays de Liège. Le nouveau décret prononçait en outre la réunion du Limbourg, du Luxembourg et des villes d'Ypres, Namur, Tournay, Gand et Mons.
On avait déjà fait arriver Un grand nombre de pétitions, d'adresses et de députations qui annonçaient que le vœu des habitants de ces provinces était de les voir incorporées à la France. Des journaux, des brochures avaient demandé cette réunion, sans mettre en doute que la Convention pût hésiter un moment. Des discours et des motions avaient même été entendus à la tribune pour célébrer d'avance cette grande et glorieuse détermination.
Aussi plusieurs voix demandaient qu'on votât surle-champ et sans discussion. Lesage d'Eure-et-Loir et Lanjuinais réclamèrent plus de réflexion et de sagesse, lorsqu'il s'agissait d'éloigner le moment où la paix pourrait être conclue; lorsqu'on devait peser et l'avantage de la France et l'intérêt bien entendu ties populations que l'on voulait absorber. La discussion fut ajournée à trois jours.
Merlin avait fort insisté sur les décrets de 1793 et
sur l'opinion des provinces belges exprimée, disaitil, en toute liberté, quoi que Dumouriez en eût dit alors. Il nommait ces décrets un contrat obligatoire. 11 parla contre l'idée assez répandue de constituer ces provinces en État libre et indépendant; il appelait cette proposition machiavélique et inspirée par la politique anglaise ; il traita aussi la question d'une réunion de la Belgique et des provinces hollandaises en un seul État.
Merlin examinait quelles difficultés cette détermination pourrait ' apporter à des négociations et à la conclusion de la paix.
— « Ce n'est pas, disait-il, pour rentrer honteusement dans nos anciennes limites, que les armées républicaines vont aujourd'hui, avec tant d'audace, chercher et anéantir au delà de ce fleuve redoutable les derniers ennemis de notre liberté.
« Attendrons-nous, pour effectuer une réunion votée et décrétée il y a trois ans, qu'il ait plu à la maison d'Autriche de la sanctionner ?
« 11 n'y a pas de voie plus courte et plus efficace pour dérouter et pour rompre les chicanes diplomatiques, pour prévenir les longueurs des négociations. ».
Le rapporteur faisait aussi valoir l'intérêt des finances et la nécessité de ne pas diminuer le gage des assignats, en renonçant aux biens confisqués dans la Belgique.
Harmand, de la Meuse, fit un discours très-sensé, et qui, dans la circonstance, était courageux.
— « La Convention peut-elle se persuader que les puissances de l'Europe resteront tranquilles spectatrices de ce prodigieux accroissement de puissance?
La maison d'Autriche est-elle tellement épuisée qu'elle soit hors d'état de résister encore? Ne pourra-t-elle pas vous susciter de nouveaux ennemis? Quoi ! dirat-on, si une république encore à son berceau pousse aussi loin ses prétentions ambitieuses , que sera-ce donc quand un gouvernement stable lui aura donné une puissance plus grande ?
« Quoi ! c'est lorsque vous traitez de la paix que vous indisposez les puissances par des vues ambitieuses ! N'est-ce pas le moyen de rompre toutes négociations ou de ne faire qu'une fausse paix? »
L'orateur excita de vives colères lorsqu'il rapporta ce que Merlin et Tallien nièrent, et ce qui était pourtant exactement vrai : c'est que la paix était possible lors de la retraite des Prussiens après Valmy en 1792, et que si les hommes qui croyaient alors fonder la République l'avaient voulu, ils auraient épargné à la France une guerre dont la fin ne pouvait pas être encore prévue.
Lesage d'Eure-et-Loir parla aussi avec raison et avec sagesse. Il s'attendait à être entendu avec défaveur; il demanda que la discussion des intérêts de la France ne fût point troublée par des injures et des calomnies , et qu'on ne repoussât point des opinions dictées par l'amour de la patrie en criant : « Agent de Pitt et Cobourg. »
11 n'obtint pas d'abord les égards et l'attention qu'il sollicitait. On ne voulait pas lui laisser dire que l'acquisition d'un territoire n'avait la sanction du droit que par les traités. Il fut interrompu bruyamment lorsqu'il ajoutait : — « Devant la justice et la raison, la puissance des baïonnettes n'est rien»
a L'état de guerre est un état de violence : il doit
finir. Il faudra toujours que le gouvernement français en vienne à négocier avec la maison d'Autriche. Ce n'est point par obéissance à vos décrets qu'elle renoncera à la Belgique. En décrétant cette réunion , vous renouvelez la déclaration de guerre, et rien de plus.
« Mais la victoire distribue quelquefois ses lauriers au hasard; elle est inconstante, et la France, comme ses voisins, est lasse de la guerre.... Ne nous déshonorons point par des actes ridicules. Attendons : l'heure de la paix a sonné ; laissez la diplomatie discuter nos intérêts. Vous allez avoir un gouvernement; il saura vos ressources militaires et celles de vos ennemis; il saura ce que vous pouvez espérer ou craindre ; il se déterminera d'après des circonstances et des motifs qui ne doivent pas être ici l'objet d'une discussion publique. Le gouvernement seul peut conduire les relations extérieures avec connaissance ; lui seul peut négocier et traiter. La représentation nationale sera ensuite appelée à approuver ou rejeter.
« Défions-nous des séductions de l'ambition ; elle a détruit des nations et renversé des empires. Le génie militaire de Rome planta ses aigles victorieuses jusqu'aux extrémités du monde connu. Ses triomphes devinrent le signal de sa défaite , et sa propre grandeur lui fut plus funeste que la vaillance des barbares. Toute l'histoire dépose contre les ambitieux. ' « Un État peut donc s'affaiblir en s'agrandissant; mais combien les dangers augmentent lorsque les populations conquises repoussent de toute leur force morale des dominateurs imprudents.
(( Vous dites que les Belges ont voté leur réunion à la France et que la République a accepté leurs voeux*
Mais ne devez-vous pas savoir la manière cruellement révolutionnaire dont ce vœu a été commandé? C'est là qu'ont été faits les premiers essais du terrorisme et de la morale révolutionnaire; c'est là que Danton, Lacroix et autres ont développé leur talent pour les vols, les concussions et les assassinats; précurseurs des proconsuls qui depuis furent envoyés dans les départements et aux armées. Et Ton ose nous rappeler ce temps, qu'on devrait nous faire oublier! ce temps où rien n'était approuvé s'il n'était proposé par les Marat, les Danton, les Robespierre; temps où la Montagne arrachait les votes à coups de sabre et décrétait avant d'avoir pensé.
« Les Belges ne veulent ni de vous , ni de la maison d'Autriche. Ils souhaitent leur affranchissement, et détestent la révolution que vous voulez implanter chez eux. Lorsque la Belgique fut évacuée, les Français étaient assassinés dans les rues de Bruxelles ; vos représentants étaient méprisés, votre régime abhorré. »
L'orateur entrait ensuite dans de longs détails pour prouver que la frontière ainsi étendue serait plus difficile à défendre et exigerait une nouvelle ligne de places fortifiées. Il finissait en proposant d'accélérer les négociations pour la paix et de poser comme conditions l'indépendance des provinces situées entre Rhin et Meuse; la cession d'Anvers aux Hollandais, qui donneraient en échange à la Belgique la Flandre hollandaise, et la réunion à la France de Nieuport, Courtray, Menin , Tournay, Mons et Cliarleroy.
Harmand et Lesage furent les seuls qui résistèrent à l'entraînement général. Cependant la discussion se prolongea et prit un caractère de gravité et de con-
venance. Eschasseriaux, Roberjot, Lefebvre de Nantes parlèrent dans le même sens que le rapporteur. On . attendait un discours de Boissy d'An glas, qui renonça à la parole; mais il fit imprimer son opinion, qui était favorable à la réunion.
Merlin de Douai résuma la discussion, et termina par une phrase peu digne d'un orateur ordinairement sérieux : — « Coupez les ongles au léopard ; abattez au moins une des têtes de l'aigle, si vous voulez que le coq puisse dormir tranquille. »
Le projet , qui avait été discuté au milieu de Fagitation de Paris et des actes séditieux des sections, fut voté quatre jorçrs avant le 13 vendémiaire.
Une semaine après ce vote la position des armées n'était déjà plus là même. Jourdan avait pris position entre Mayence et Manheim; il se trouva en face de Clairfayt qui, ayant fait sa jonction avecWurmser> avait maintenant des forces considérables. Un mouvement de l'armée autrichienne fit juger au général français qu'il courait le risque d'être tourné. Il avait compté que la neutralité d'un territoire où il appuyait sa gauche serait respectée et qu'il était en sûreté de ce côté. Les Autrichiens prétendaient que lui-même, au passage du Rhin, avait traversé un territoire neutre. Ce prétexte leur suffit pour opérer un mouvement qui compromettait l'armée de Jourdan; il se décida aussitôt à la retraite. Ce mouvement fut si précipité que les bagages de l'armée embourbés dans de mauvais chemins tombèrent en partie entre les mains de l'ennemi.
La division française qui assiégeait Gassel , tête de pont de Mayence, sur la rive droite, n'ayant plus la vi. 29
possibilité d'être appuyée et secourue par Jourdan, se hâta de repasser le fleuve * abandonnant les ligues de circonvallation. Les divisions qui faisaient le siège sur la rive gauche ne se trouvaient pas non plus eu force pour soutenir l'attaque de Clairfayt. N'ayant plus Jourdan à combattre , il fut possible au général autrichien d entrer dans la place et de déboucher arec toute Son armée sur la rive gauche. Alors Pichegru fut contraint à convertir le siège en blocus, et l'on commença à évacuer l'artillerie dont les lignes étaient armées. Les représentants en mission qui continuaient à ne douter de rien, s'opposèrent à cette mesure de prudence. L'armée manquait de moyens de transport. Presque toute son artillerie n'était plus attelée; les chevaux étaient morts de faim et de froid.
Le 25 octobre S Clairfayt sortit de Mayence avec des forces considérables et attaqua les lignes françaises. Après une défense opiniâtre elles furent emportées» Toute l'artillerie tomba au pouvoir des Autrichiens, et Pichegru replia son armée de manière à défendre Manheim. Pendant ce temps Jourdan avait ramené l'armée de Sambre-et» Meuse sur le bu Rhin.
Ainsi au moment même où la Convention faisait place au nouveau gouvernement, les opérations militaires que le comité de salut public avaient ordonnées , malgré les représentations des deux généraux en chef , avaient complètement échoué ; les armées avaient repassé le Rhin. Le dénûment complet où elles étaient laissées avait contribué pour beaucoup aux échecs qu'elles avaient éprouvés. L'armée du
1 7 brumaire.
Rhin était commandée par un général qui n'attendait pour accomplir sa trahison que le moment où il serait certain d'y réussir. Telle était la situation militaire que la Convention léguait à la République directoriale.
Mais un plus funeste héritage , ce fut la politique qu'elle venait d'adopter et qui devait avoir une longue durée. Elle avait repoussé les chances d'une négociation qui aurait terminé la guerre avec honneur et même avec éclat ; qui pouvait même donner la frontière tant désirée; qui eût placé la République dans une position forte et compatible avec l'équilibre européen. Dans son enivrement d'orgueil démocratique, dans son désir d'établir sur l'Europe la domination de la France révolutionnaire, le gouvernement conventionnel n'avait admis d'autre base de traités qu'une paix dure, imposée par un vainqueur inexorable : conséquemment une de ces paix qui renferment en article secret l'espoir de la revanche et de la vengeance.
Cette politique sans prévoyance renfermait vingt années de guerre; elle devait, après tant et de si merveilleux triomphes, avoir pour dernier terme la perte de toutes les conquêtes , dont il ne nous est resté que ' la gloire, et la restauration monarchique que les Révolutionnaires redoutaient plus encore que nos désastres.