QU1BER0K
On parvint à le faire cesser; les républicains avançaient et Von entendait toujours des voix criant : — « Rendez-vous. » Le général Hoche arrêta un moment ses soldats; plusieurs officiers lui représentèrent que la victoire ne serait qu'un horrible carnage. — « Je ne veux pas, dit-il, remettre en question ce qui est décidé. » — Quelques émigrés s'avancèrent pour parlementer : il ne les écouta point et les fit arrêter. Oh le pressa encore de ne pas continuer ce combat qui allait devenir un massacre ; on lui rappelait que, parmi ces malheureux vaincus, se trouvaient encore un grand nombre des prisonniers enrôlés en Angleterre.
Pendant ce moment d'hésitation, quelques officiers s'étaient avancés jusqu'au pied d'un petit mur ruiné, dernier retranchement des royalistes. — « N'êtesvous pas Français? leur criait-on; ne vous faites pas massacrer. Rendez-vous, faites cesser le feu des Anglais; si un des nôtres est encore frappé, le général fera marcher en avant. » — Les uns franchissaient la muraille et venaient se mêler aux républicains; les autres tentaient de s'embarquer.
Il n'y avait d'abord le long du rivage qu'une corvette anglaise. Elle avait arrêté la marche de la colonne d'attaque, mais ne pouvait donner asile aux fugitifs, ni opérer un rembarquement; M. de Sombrçuil était convenu avec l'amiral Waren qu'un signal placé sur la tour du fort Penthièvre l'avertirait de l'attaque des républicains et qu'alors il enverrait des bâtiments pour les canonner : mais le fort avait été occupé pendant la nuit, et tout s'était passé avec tant de précipitation et de désordre que le signal n'avait pu être donné. Cette nouvelle fatalité devait consom-
mer la perte des malheureux royalistes. Les chaloupes , destinées à les protéger ou les sauver n'arrivaient point. Il y avait là sur le rivage quinze à dixhuit cents personnes, officiers, royalistes, paysans, femmes. Le désespoir s'emparait de tous. Les uns s'avançaient dans la mer,, au-devant des chaloupes qu'on attendait; d'autres se noyaient; il y en eut qui se brûlèrent la cervelle, ou se percèrent de leur épée. Enfin arrivèrent toutes les embarcations de l'escadre, luttant avec peine contre la marée et le vent contraire.
Deux pièces de canon , amenées par les républicains, vinrent encore enlever cette dernière ressource. La corvette anglaise continuait son feu, qui se croisait avec celui des assaillants. — « Faites cesser le feu des Anglais, » disait le général Humbert. — «Vous voyez bien qu'ils tirent sur nous autant que sur vous, » répondaient les royalistes. M. de Guerry s'offrit à aller à la nage porter à la corvette l'avis de cesser le feu. 11 demanda au général Hoche qu'on ne tirât pas sur lui pendant cette périlleuse traversée. — « Allez, monsieur, et ne revenez pas, » lui dit le général à demi voix, en se penchant sur le cou de son cheval. M. de Guerry y alla et revint pour ne point se séparer de ses camarades et combattre encore ou mourir avec eux. De même , M. de Lamoignon porta son frère blessé dans une barque, et retourna au rivage.
C'était avec ce courage de dévouement, attendant une mort certaine, aujourd'hui sur le champ de bataille ou le lendemain au supplice, que cette poignée de royalistes restaient aux ordres de leur général. M. de Sombreu il pensa qu'il valait mieux se fier à l'humanité des vainqueurs que de faire massacrer ses
braves compagnons ; le cri général des soldats et des officiers républicains semblait leur promettre la vie : le général flumbert ne démentait pas ce généreux mouvement. Sombreuil commanda à sa troupe de mettre bas les armes et demanda à voir le général Hoche, qui venait de s'avancer jusqu'aux premiers rangs de ses soldats. Il descendit de cheval, vint trouver le malheureux chef des royalistes et lui témoigna de grands égards ; on les vit tous les deux se promener sur le bord escarpé de la falaise où est situé le fort. Sombreuil lui demanda, s'il n'y avait point de capitulation , à être la seule victime ; c'est ce qu'il avait déjà offert au général flumbert , et sa réponse lui avait laissé quelque espérance, du moins pour ses compagnons. Hoche répondit qu'il ne pouvait permettre le rembarquement.
À cet instant arrivèrent» les deux conventionnels Tallien et BlacL Hoche, dès qu'il avait vu la victoire assurée, les avait envoyé avertir. — «Mon affaire est faite, avait-il dit, le reste les regarde. »
— « Monsieur, dit Blad , qui était un des représentants détenus après le 31 mai, je me suis trouvé en prison avec vos parents. » — « Les émigrés sont- ils donc si coupables, répondit Sombreuil, d'avoir voulu éviter les prisons et les échafauds? » — Alors tallien, avec plus de dureté et de hauteur, répliqua : — c Monsieur, nous avons tous été sous le couteau; mais la pensée ne nous est pas venue de porter les armes contre la patrie. » — Sombreuil rompit cette conversation , et ce fut à Tallien qu'il remit son sabre.
Pendant cette entrevue les embarcations s'étaient approchées du rivage; les fugitifs s'y précipitaient, vi. 4
50 QtlBERON.
Afin qu'il n'y eût point d'encombrement, et pour ne pas laisser surcharger les canots de manière à chavirer, ce qui était advenu pour les premiers, on les tenait à quelque distance de la plage. Ces malheureux parvenaient aies atteindre en s'aidant des cordages qu'on leur jetait, ou des avirons qui leur étaient tendus; ceux qu'on ne pouvait plus admettre Raccrochaient au bordage et se cramponnaient si fortement, que les marins anglais leur brisaient les mains à coups d'aviron, ou même leur coupaient le poignet à coups de sabre. Il y eut des chaloupes qui firent cinq ou sii fois le trajet du rivage à la frégate la Pomone. Ainsi furent sauvés MM. de Contades, Chambray, Vauban, Saint-Morys; Le duc de Lévis, blessé grièvement, s'était traîné sur la plage, soutenu par deux Bretons qui avaient combattu sous son commandement. Un canot déjà chargé s'éloignait du rivage t — « Revenez prendre notre commandant; nous ne demandons pas que vous nous preniez à bord, » crièrent les chouans. L'embarcation âe rapprocha. — « Sauvez aussi , non pas moi , mais mon drapeau , » ajouta un porte-drapeau du régiment d'Hervilly. — On porta le duc de Lévis, avec le drapeau, sur le canot, qui les amena à la frégate.
Vers six heures du matin , le général Lemoine ordonna aux émigrés de se mettre en rang ; ils fuirent conduits au fort : aucune insulte, aucune menace nfe leur fut adressée. Le général Hoche avait commandé de les traiter avec les égards dus au courage malheureux. Une population tout entière, fuyant les colonnes républicaines, s'était réfugiée dans la presqu'île; un grand nombre de femmes, avec leurs enfants , avaient été portées sur l'escadre anglaise
par tes embarcations : celles qui étaient restées furent laissées en liberté.
Le lendemain les prisonniers furent dirigés sur Àuray. En tête du premier détachement marchaient MM. de Hercé, évêque de Dol, de Sombreuil,*de Broglie, de Senneville, de Rieux et d'autres gentilshommes. On leur avait donné une garde peu nombreuse et accablée de fatigue. Dans les chemins creux et bordés de haies que suivait le cortège, il eût été facile de s'échapper, et les prisonniers étaient assurés de trouver un asile et une courageuse hospitalité dans les cabanes bretonnes. Un très -petit nombre profita de cette occasion; presque tous croyaient à une capitulation, sinon formelle, du moins placée sous la sauvegarde de l'humanité et de l'honneur : ils arrivèrent ainsi à Àuray, où on les enferma dans l'église.
Sombreuil et ses compagnon^ se trompaient en supposant qu'il y avait quelque espoir à placer sur les sentiments de générosité et de miséricorde d'un gouvernement issu du 10 août, habitué pendant deux années à voir couler des flots de sang dans les massacres ou sur les échafauds, pour qui la guerre civile semblait une abolition, non pas seulement du droit des gens, mais de toùfe sympathie humairie : tuer les émigrés était devenu un principe établi , stir lequel le doute et l'hésitation n'étaient pas admis.
Le général Hoche et beaucoup d'officiers de son armée envisageaient sans doute avec Une douloureuse pitié l'extermination des nobles et vaillants adversaires qu'ils avaient vaincus. Le nombre des victimes épouvantait leur cœur, mais sauver les chefs et les principaux émigrés paraissait chose impossible.
Dès le jour même de la victoire, Hoche s'éloigna des lieux où devaient se passer de sanglantes exécutions , livrant au cours nécessaire des lois de la Révolution le sort de ses prisonniers. La pensée ne lui vint point d'avoir une volonté ni de s'autoriser de ses succès et de sa gloire pour prendre une généreuse décision.
Tallien était peut-être dans une disposition assez semblable; lui aussi ne voulut pas être exécuteur d'une loi qu'il n'eût pas osé désavouer : il se hâta de retourner à Paris, laissant à son collègue Blad le triste office de veiller à la vengeance révolutionnaire. Il pouvait arriver à la Convention assez promptement pour y proposer un acte de clémence , pour donner un véritable témoignage de son retour à des opinions et à des sentiments qu'il avait mis en oubli, au 2 septembre et à Bordeaux. Il ramenait avec lui, dans la même voiture, Rouget de l'Isle, son secrétaire et son aide de camp , homme de mœurs douces et d'opinions modérées, quoique auteur de « la Marseillaise, » qu'il avait .composée comme un chant guerrier et non point comme un hymne sanguinaire; il avait combattu à Quiberon et avait reçu une blessure légère. Pendant la route, Tallien et lui s'entretinrent sans cesse du sort des malheureux prisonniers de Quiberon. Parfois Tallien , encouragé par son ami, s'animait à la pensée de les sauver et de demander leur grâce en annonçant la victoire à laquelle il avait pris part ; puis il retombait dans son hésitation et ne savait point se résoudre à prendre un rôle que lui-même trouvait noble et grand.
En arrivant à fans il vit que, dans la Convention,
les opinions révolutionnaires de toute nuance étaient encore émues et irritées de la tentative des émigrés et de la reprise d'armes des Vendéens; que les républicains s'inquiétaient et s'indignaient des intrigues et des espérances royalistes. Les anciens partisans de la monarchie constitutionnelle étaient eux-mêmes rejetés vers la république par les exagérations intolérantes , les prétentions despotiques et les vindicatives menaces des agents de l'émigration dont on avait saisi les lettres adressées aux princes, ou écrites par eux.
Tallien craignit de trouver peu de faveur en plaidant la cause des prisonniers et en proposant une amnistie. Il était déjà compromis par les relations qu'il avait eues avec les comités royalistes; ils se vantaient, dans leur correspondance, d'avoir obtenu de lui des réponses encourageantes. Il ne balança plus, et le 9 thermidor, tandis que la Convention célébrait l'anniversaire de ce jour où Tallien attachait sa gloire, il monta à la tribune et proclama la victoire de Quiberon dans les termes les plus pom-' peux, avec un ton de déclamation théâtrale qui, malgré la grandeur de l'événement, tombait dans le ridicule.
— «Je te salue, époque auguste où le peuple écrasa la tyrannie décemvirale ! Heureux , trois fois heureux anniversaire où les défenseurs de la patrie ont terrassé la coalition de l'étranger et des parricides ! je te salue. Le comité de salut public nous avait ordonné de vaincre les ennemis de la République qui avaient osé souiller son territoire. Il est obéi : l'armée républicaine a vaincu l'armée de la contre-révolution.
« Courbé trop longtemps sous le faix ignominieux
des vaisseaux d'Albion, l'Océan français a vu ses légitimes dominateurs reprendre l'attitude qui leur est naturelle , l'attitude de la victoire; il a tressailli à l'aspect de nos braves, armés par la vengeance, guidés par l'enthousiasme de la République, poursuivant au sein des flots , qui les ont rejetés sous le glaive de la loi, ce vil ramas de complices, de stipendiés de Pitt, ces exécrables auteurs de tous nos désastres et de tous les forfaits contre lesquels la France lutte depuis cinq ans.
« Ils ont osé remettre les pieds sur la terre natale, la terre natale les a dévorés. »
Puis, et toujours dans le même style, suivait un récit de la journée du 21 juillet; les vaincus étaient injuriés, raillés, traités ayec un ignoble dédain , comme ils auraient pu l'être dans un rapport de Barère.
L'orateur parlait de l'ineptie de l'armée anglochou an ne émigrée ; des modernes paladins; de la dignité des armées françaises , qui eût été compromise si l'on eût attaqué le repaire des brigands selon les règles de l'art; de la honte et de la félonie des émigrés, chassés comme un vil troupeau.
11 prit soin d'établir qu'aucune capitulation n'était intervenue. Après s'être félicité que la cessation du combat eût empêché les émigrés de trouver sur le champ de bataille ce la mort des héros , trop douce pour des traîtres, » il disait: «Aucune relation pouvait-elle exister entre nous et ces rebelles? Qu'y avaitil de commun entre nous que la vengeance et la mort? Les vaincus jettent des, cyis de désespoir; ils demandent à se rendre. Ce moment fut le ternie fatal pour 1$ châtiment de tant de crimes et de trahisons. Quel
spectacle pour la France, pour l'Europe, pour le monde entier! Ces émigrés si fiers déposant humblement leurs armes entre les mains de nos volontaires , les remerciant, avec des larmes de honte et de remords, de ces sentiments de générosité si communs chez les Français et que les belles âmes éprouvent toujours au sein de la victoire.
« Tel a été le résultat de cette expédition , qui a fait tomber entre les mains de la République une armée vomie sur nos côtes par le gouvernement anglais pour opérer Jp contre-révolution , assassiner les patriotes et ravager les propriétés de ceux qui étaient restés fidèles à la République. »
Il semblait que Tallien se fût proposé d'exciter toutes les fureurs révolutionnaires contre les vaincus et d'associer l'opinion publique à son exaltation factice. Certes, il ne croyait nullement à l'imputation qu'il fit retentir à la tribune.
— « Je tiens à la main un des poignards dont tous ces chevaliers . étaient armés et qu'ils destinaient à percer le sein des patriotes, et dont ils n'ont pas fait , v usage pour eux-mêmes parce qu'ils connaissaient Je venin que cette arme renfermait. » 11 présenta un poignard. — « Il faut apprendre à toutes les nations qu'un animal en ayant été frappé , il a été vérifié que la blessure était empoisonnée. »
Cette fable était adressée à la populace par qui , au 10 août et au 2 septembre, on avait fait égorger les défenseurs du roi, en les appelant chevaliers du poignard.
Talliep, qui ne voulait pas qu'on pût lui reprocher de n'ayqir pas écouté « lçs sentiments généreux que les belles âmes éprouvent après la victoire, » chercha
à concilier, avec le désir d'une vengeance révolutionnaire, les égards et l'humanité que lés officiers et les soldats avaient témoignés à leurs prisonniers.
— « Hors du combat, il n'a pas péri un seul ennemi ; aucun même n'a été insulté. J'en ai vu plusieurs conduire des émigrés malades ou blessés et leur prodiguer des soins. ((Représentant, disaient ces braves ((gens, nous ne sommes pas des assassins; nous « nous défendons contre celui qui est armé; nous (( protégeons même le criminel sans défense; mais il «existe des lois contre les traîtres, et nou^deman- « dons qu'elles soient exécutées. »
« Nous leur avons promis que justice serait faite par la commission militaire ; elle est actuellement en activité et s'occupe de l'application de la loi. »
Ce rapport fut fréquemment interrompu par les plus vifs applaudissements et par les cris de « Vive la République ! » La pensée ne vint à aucun conventionnel de rien objecter à la conclusion. On vota que l'armée des côtes de Brest avait bien mérité de la patrie; une mention honorable fut accordée à l'adjudant général Ménage, qui était entré le premier dans le fort Penthièvre; à David et à deux autres sous-officiers qui, revenant à leurs drapeaux, avaient guidé les colonnes pendant l'attaque de nuit.
L'orchestre du Conservatoire était resté dans la salle; après le rapport de Tallien, la musique recommença, et l'on entendit les airs de « la Marseillaise » et de « Ça ira, » auxquels s'attachaient les souvenirs de tant de sang versé. En témoignage d'impartialité, Bailleul demanda aussi « le Réveil du Peuple. » — ce Si d'autres cannibales ont de même commis des assassinats en chantant cet air, il n'en a pas moins
assuré nos succès contre la Terreur et rendu de grands services à la République. »
Aucun ordre émané de la Convention ne vint donc arrêter l'action de la légalité révolutionnaire. Six mille deux cent soixante-deux prisonniers avaient été emmenés de Quiberon ; on comptait dans ce nombre seize cent trente-deux prisonniers français enrôlés dans les régiments émigrés; ils furent mis en liberté et durent reprendre du service dans Tannée. Les chouans, en y comprenant les femmes et les enfants, qui furent renvoyés, étaient trois mille six cents. H y avait quatre cent quatre* vingt douze émigrés de Toulon; deux cent soixante-dix-buit officiers; deux cent soixante soldats émigrés.
Aux termes de la loi , les représentants avaient, le jour même de la victoire et avant le départ de Tallien , ordonné la formation d'une commission militaire; quatre jours après, elle n'était pas en activité. Dans la petite ville d'Àuray, un intérêt vif, une compassion publiqne se manifestait sans réserve et sans crainte. C'était à qui s'empresserait de donner aux prisonniers des témoignages de sympathie; Sombreuil avait été tiré de sa prison et logé dans la maison où était l'état-major. Militaires ou habitants de la ville, tous, quelle que fut leur opinion, lui témoignaient une profonde pitié et le traitaient avec égard; sa jeunesse, sa beauté, son courage, sa résignation, attendrissaient ceux qui l'approchaient. Les soldats et les officiers ne s'intéressaient pas seulement au sort de Sombreuil ;. ils s'épouvantaient du nombre de victimes qui allaient être mises à mort. Beaucoup , sans bien savoir s'il y avait eu une capitulation formelle, croyaient que des
promesses avaient pu être faites, et se souvenaient que des voix avaient crié du milieu des rangs : — « Rendez-vous, il ne vous sera rien fait. »
C'était ainsi que Sombreuil entendait la capitulation ; il espérait , non pas pour lui , mais pour ses compagnons, que les représentants ou les généraux ne démentiraient pas la promesse faite par leurs soldats. En arrivant à Auray, il avait écrit au général Hoche : « Monsieur, j'écris à M. Tallien et je lui parle du sort de ceux dont les circonstances m'ont fait hier le chef; dans le calme, comme dans l'orage des combats, j'emploierai les moyens que permettent les lois militaires pour veiller à ce qui les intéresse. Toutes vos troupes se sont engagées envers le petit norabre qui me restait et qui aurait nécessairement succombé. Majs, monsieur, la parole de ceux qui sont venus jusque dans leurs rangs pour la leur donner doit être une chose sacrée pour vous; je m'adresse à vous pour la faire valoir. S'ils ne doivent pas y compter, monsieur, veuillez in annoncer leur sort. »
Dans un rapport que le procureur général du Morbihan adressait au comité de salut j oublie, il peignait l'état de l'opinion à Auray pendant, les premiers jours qui suivirent l'arrivée des priso nniers : — « Aux termes de la loi , des mesures dev aient être prises dans les vingt-quatre heures pour 1. es juger. Dès le 21 juillet, les représentants avaient ordonné la formation d'une commission ; elle n' e 6t pas encore ein activité le 25. La malveillance triomphe de ces lente urs et ne dissimule pas les espérances qu'elles lui font concevoir. L'opinion publique 6'égare de plus en plus, et l'on pourrait demander quel est le parti vainc pieur. »
Blad, le collège ç(ç Tallien, prit eacoyç .plus au
grave les retards de la commission : — « Nonobstant l'assurance que nous lui donnions qu'il n'y a eu et ne pouvait y avoir de capitulation entre des républicains et des traîtres pris les armes à la main, elle chancelait 9 elle hésitait à remplir avec fermeté la tâche qu'elle avait acceptée. Par ces délais hors de saison elle risquait de compromettre la tranquillité du pays, dont le plus grand nombre n'est que trop disposé à une insurrection en faveur des détenus. En conséquence, nous avons supprimé cette commission, et nous en avons nommé une autre qui était à la hauteur de ses fonctions et devait mettre dans ses opérations la célérité qu'exigent les circonstances et la notoriété du délit. »
La commission se réunit le 27 à Auray. Les premiers qui comparurent devant elle étaient Charles dç Sombreuil, l'évêque de Dol, Joseph de Broglie, le comte de Senneville et douze autres émigrés ou chefs de chouans.
Après avoir dit son nom , son âge et l'époque de son émigration , Sombreuil ajouta : — « J'ai vécu et je mourrai royaliste. Prêt à paraître devant Dieu , je. jure qu'il y a eu une capitulation , et qu'on s'est engagé à traiter les émigrés comme prisonniers de guerre. » Et se tournant vers les grenadiers qui l'entouraient : — « J'en appelle à votre témoignage ; c'est devant vous que j'ai capitulé. »
La nouvelle commission avait été choisie avec soin et composée d'étrangers et de Belges au service de la République ; elle n'eut aucune hésitation. Le 27 juillet, Sombreuil et ses compagnons furent condamnés à mort. Comme les représentants voulaient donner plus de solennité à leur exécution, ils furent, dès le jour
même, conduits au chef-lieu du département, à Vannes.
Le lendemain les seize condamnés furent conduits sur la promenade publique : leur noble maintien et l'intérêt qui s'attachait à leur malheur causaient une visible émotion à la population qui les voyait passer. Arrivé au lieu du supplice, Sombreuil, lorsqu'on lui dit de se mettre à genou^, répondit : — « Je ne me mets à genoux que devant Dieu; j'adore sa justice, mais vous n'êtes que des assassins. » — Puis il refusa le bandeau qu'on voulait attacher sur ses yeux. — « J'aime à voir mes ennemis; » et il dit aux hommes qui l'ajustaient : — « Visez plus à droite. » Ces mots étaient à peine prononcés qu'il tomba mort.
Dès le premier jour où il fut enfermé à Auray il avait écrit une longue lettre à l'amiral Waren pour rendre compte de la funeste journée de la veille. Il accusait avec toute l'âcreté du désespoir la conduite de M. de Puisaye, et, s'exprimant dans les termes les plus injurieux, il lui attribuait tout le mauvais succès de l'expédition. Il racontait à quelle extrémité il avait été réduit après la prise du fort. — « Resserré et cerné à l'extrémité de l'île vavec deux ou trois cents gentilshommes, mais sans cartouches, plusieurs bateaux encore à la côte pouvaient me donner la ressource déshonorante dont a si promptement profité M. de Puisaye. L'abandon de mes compagnons eût été pis que le sort qui m'attend (je crois demain matin) : j'en méritais un meilleur; vous en conviendrez avec tous ceux qui me connaissent, si le hasard laisse à quelques-uns de mes compagnons d'infortune le moyen d'éclairer l'univers sur une journée sans égale dans l'histoire. Qu'on se figure la terreur d'une bande
EXÉCUTION DES ÉMIGRÉS. Gt
sans ordre , abandonnée par le chef en qui Ton a mis toute sa confiance 9 et qui, dans sa sécurité inepte, n'admettait pas même qu'on l'engageât à prendre pour la sécurité générale les mesures qu'il a si bien su prendre pour lui.
« N'ayant plus de ressource, j'en vins à une capitulation pour sauver ce qui ne pouvait échapper, et le cri général de l'armée m'a répondu que tout ce qui était émigré serait prisonnier de guerre et épargné comme les autres. J'en suis seul excepté. Beaucoup diront : — « Que pouvait-il faire? » D'autres répondront : — « Il devait périr. » Oui, sans doute, je périrai. Mais, étant resté seul chargé du sort de ceux qui, la veille, avaient vingt chefs, je ne pouvais qu'employer les moyens qu'on m'avait laissés ; et ils étaient nuls. Ceux qui les avaient préparés auraient dû m'éviter cette responsabilité.
« Je ne doute pas que le lâche ne trouve quelque excuse à sa fuite, mais je vous somme, au nom de l'honneur, de faire connaître cette lettre au public. Adieu ! je vous le fais avec le calme que donne seule la pureté de la conscience. L'estime de tous les braves gens qui aujourd'hui partagent mon sort et le préfèrent à la fuite du lâche qui, n'osant pas combattre parmi nous, aurait au moins dû nous prévenir, cette estime est pour moi l'immortalité. Je succombe à sa lâcheté et à la force des armes. Dans ce dernier moment , je trouve encore une jouissance , s'il en peut exister dans ma position, l'estime de mes compagnons et celle même de l'ennemi qui nous a vaincus. — Adieu , adieu à toute la terre ! »
Il avait écrit aussi à sa fiancée , M Ue de Lablache , dont il s'était séparé au moment même où ils allaient
marcher à l'autel, dès qu'on était venu lui annoncer que son armée était embarquée à Spitheàd , que le vent était favorable , et qu'il n'y avait pas un instant à perdre : tant il avait de scrupule et d'empressement à remplir le devoir qui lui était imposé, et à conduire ses compagnons sur le funeste rivage où la mort les attendait. Sa lettre exprimait un noble dédain pour ses bourreaux , une patriotique douleur sur le sort de la France et les regrets les plus tendres du bonheur qu'il perdait au moment même où il allait en jouir. 11 adressa de même un triste et touchant adieu à sa sœur, elle qui avait pu obtenir des massacreurs de septembre la vie de son père sans pouvoir le sauver plus tard des juges révolutionnaires.
Les représentants en mission et la Convention ellemême ayant ainsi décidé et ordonné que tous les prisonniers de Quiberon seraient mis à mort, les condamnations et les exécutions se succédèrent rapidement : pour les hâter on forma cinq nouvelles commissions militaires. Le 2 août soixante-dix émigrés furent fusillés , le lendemain quarante-deux. Les habitants d'Auray et de Vannes, émus de pitié, cherchaient à soustraire ces malheureux aux balles des soldats belges ; une vingtaine tout au plus réussirent à s'échapper des prisons. Un complot fut tramé pour faire arriver une troupe de chouans et combiner avec eux la délivrance des prisonniers. Il fut découvert , et coûta la vie à quelques habitants de Vannes qui furent aussi fusillés. Ils avaient été dénoncés par dés soldats républicains enrôlés dans le régiment d'Hervilly. C'étaient eux aussi qui servaient de témoins pour constater l'identité des émigrés, lorsqu'ils cachaient leur nom pour échapper à la condamnation.
Blad avait sursis au jugement des émigrés qui étaient sortis de France avant l'âge de seize ans ; le comité dé salut public sembla s'étonner des doutes de son commissaire. — « Les lois sont claires et précises et ne peuvent se prêter à cette distinction ; elles ordonnent positivement qu'on punira comme émigrés ceux qui, sortis de France avant l'âge de quatorze ans, oût porté les armes contre la République : telles sont leurs rigoureuses dispositions; il ne peut être permis de les modifier. » Ainsi s'exprimaient les instructions envoyées par *le comité.
Cependant ces sanglantes exécutions, chaque jour répétées, excitaient de plus en plus non-seulement l'indignation des habitants, mais le mécontentement <fe l'armée. Hoche et le conventionnel Matthieu, qui avait succédé à Blad, écrivirent plusieurs fois que les soldats se lassaient de faire le métier de bourreaux. Sur leurs instances y et en répondant à une question particulière qui lui avait été proposée, le comité indiqua un moyen indirect d'épargner quelques victimes.
Un grand nombre de chouans, de femmes ou d'enfants avaient cherché un refuge sur l'escadre anglaise, en s'embarquant sur les canots envoyés pour recueillir les fugitifs. Quelques jours après, les Anglais les avaient déposés sur la côte ; le comité prononça qu'ils ne pouvaient être punis comme émigrés rentrés, puisqu'ils ne revenaient pas en France de leur propre gré.
— •« C'est dans cette mesure juste autant qu'humaine que tu dois te renfermer* Les chefs, les commandants, les instigateurs doivent être livrés aux commissions militaires, et ces commissions doivent les condamner à mort, après avoir vérifié les faits.
«Mais pour faire juger un si grand nombre d'individus, il faudra un temps considérable ; pour les retenir en prison , il en coûtera des soins infinis et une dépense énorme de subsistances. Cette considération pourrait te déterminer à user d'une clémence plus ou moins étendue, selon le plus ou moins de danger qu'il peut y avoir à les mettre en liberté ; selon le temps qu'ils ont passé sous les armes ; selon leur plus ou moins de fortune.
« Il serait possible de mettre aux mises en liberté, que tu prononcerai s, des conditions qui tourneraient à l'avantage de la République; par exemple, une commune réclame-t-elle plusieurs de ses habitants compris dans le nombre des prisonniers de Quiberon? tu les lui rendras, mais à la charge qu'elle déposera toutes les armes qui existent chez elle. Une proclamation, dans laquelle tu indiquerais diverses conditions d'où dépendrait la mise en liberté instantanée des individus dont nous parlons, ramènerait au sein de la patrie une foule d'ennemis qui la déchirent aujourd'hui. Nous laissons tout à ta disposition, bien assurés que tu feras usage de tes pouvoirs pour accélérer le retour de la paix et du bonheur dans le malheureux pays où tu exerces ta mission. »
Cette lettre donne l'idée de ce qu'était alors la disposition du comité de salut public, on peut même dire delà majorité de l'Assemblée; up désir sincère et actif de rétablir l'ordre public, de fonder un gouvernement républicain qui, plus tard, régirait la France avec humanité et justice; en même temps une haine implacable contre tous les ennemis de la Révolution dont on ne pouvait espérer la soumission ; enfin la crainte de leur laisser des facilités pour travailler à recon-
quérir une domination exclusive et absolue. Aucune idée de conciliation ni de transaction n'était admise par le parti républicain , pas plus qu'elle n'était acceptée par le parti royaliste.
' Les instructions plus indulgentes du comité n'arrivaient que lorsque les commissions militaires avaient condamné les émigrés prisonniers; lorsque l'extermination des officiers de la marine française était consommée ; déjà un grand nombre avait péri au combat du 16. Ils formaient un des corps de l'armée émigrée, sous le nom de Royal-Marine; tous les survivants avaient été faits prisonniers , et ils furent fusillés : ils étaient encore une centaine. Ce massacre avait duré plus de quinze jours. Une prairie auprès d'Auray, où les condamnés étaient conduits pour subir leur sentence, puis être enterrés dans des fosses déjà creusées, a gardé le nom de Champ des Martyrs. Longtemps après une chapelle y a été érigée.
Hormis à la Convention, il n'y eut qu'un cri en France, parmi tout ce qui n'était pas Jacobin, pour maudire ce retour à la Terreur. La presse usa de la liberté qui lui était laissée pour demander la clémence. Où s'indignait que cette capitulation généreuse accordée par les soldats , que ce mouvement de miséricordieuse humanité eut été renié par îa Convention 1 . L'animosi té impitoyable qui, sans hésitation, poursuivait les émigrés comme coupables d'un grand crime envers la patrie et les envoyait, sans remords, au supplice, pouvait bien être encore un dogme pour les diverses factions révolutionnaires; l'opinion générale, maintenant affranchie, en jugeait autrement;
' 4. Lacretelle. Dix année$ <Têpreuve$.
vi. 5
se dégageant de tout esprit de parti, elle inclinait à croire que, dans la cessation de Tordre public, lorsque les lois fondamentales de la société n'étaient plu» observées , il y avait une culpabilité moindre à dé-* fendVé î son opinion les armes à la main, qu'à la faire prévaloir par les massacres et la guillotine.
Les fureurs des discordes civiles s'étaient rallumées avec une ardeur nouvelle , depuis la reprise d'armés des chouans , depuis qu'ils avaient compté sur les secours de l'Angleterre. Ainsi de part et d'autre les idées de pacification et d'humanité étaient oubliées dans les départements de l'ouest, quelques semaines après y avoir été proclamées.
, L'administration du département des Côtes- du - Nord écrivait au comité de salut public : — « Hardy et sa femme ont été massacrés à Merdriguac. Quatre jours après, le greffier de la justice de paix, le capitaine de la garde nationale et quatre autres citoyens pnt été massacrés. Les maisons des autres patriotes ont été fouillées et pillées : nous n'avons aucune force à opposer à ces atrocités.
Le procureur général de l'Orne rendait compte de la situation du pays* — « Les chouans continuent leurs horreurs ; les jeunes gens sont forcés de marcher avec eux, sous peine d'être fusillés. La terreur qu'ils inspirent est telle, que personne n'ose se prononcer contre eux. Chacun songe à capituler et à se préserver de l'assassinat et de l'incendie, an moyen de quelques sacrifices. Il n'existera bientôt plus ni juges de paix, ni municipalités, en un mot, plus d'administration. »
On écrivait d'Avranches,; — « Depuis cinq jours,
douze républicains ont été massacrés par les chouans* Ils assassinent tous ceux qui refusent de se déclarer pour leur parti. »
Une lettre de la municipalité de Louvigné' disait : — - a Les chouans ont égorgé plus de cent hommes ou femmes depuis quinze jours. Nous sommes réduits à abandonner nos femmes et nos enfants à la merci de ces scélérats. Nous sommes retirés dans notre clocher avec soixante hommes de garnison. »
En même temps les soldats républicains ne pouvaient être contenus par une discipline difficile à établir sur des détachements épars. Dans une pareille guerre, le paisible habitant pouvait être souvent confondu avec le chouan.
Le procureur général du Morbihan disait : — « Le comité ne doit pas ignorer les vexations et les pillages auxquels la troupe vient de se livrer. H serait inutile de lui en retracer l'affreux tableau . »
Le général Hoche aurait voulu empêcher de tels désordres. Sous ses yeux ils étaient prévenus par sa ferme et sévère volonté ; mais il ne pouvait pas être partout. Son armée était dispersée sur la surface du pays ; s'il l'eût réunie pour résister à la descente de Quiberon, l'insurrection aurait à l'instant même éelaté sur tous les points de la Bretagne et serait devenue formidable ; c'est pour cela qu'il se présenta d'abord avec peu de troupes contre l'ennemi , et qu'il demandait des secours à Canclaux et à Dubay et «Ainsi préoccupé du soin de repousser et de vaincre l'armée des émigrés , sa surveillance sur les colonnes mobiles ne pouvait plus être la même* 11 répondait avec une
1 Prèa de Fougères (Ille-eNVilaine).
sorte de désespoir à une lettre que Lanjuinais lui avait adressée pour se plaindre de ces désordres :
— «On ne vous a pas dit toute la vérité en accusant nos soldats de piller; il fallait ajouter : ils assassinent, ils violent; les lois sont insuffisantes et leur malheureux général est obligé d'en faire justice le sabre à la main. Les choses reviennent à bien cependant. Mais je ne connais pas de plus horrible métier que de commander à des scélérats qui se jouent de tous les crimes. »
Pendant que la guerre civile se rallumait en Bretagne avec toutes ses horreurs, elle allait recommencer aussi sur la rive gauche de la Loire. Cela était facile à prévoir, et sans doute de part ni d'autre on ne s'était fait aucune illusion. Les conditions de ce semblant de paix n'étaient pas praticables. Chacun avait promis ce qu'il ne pouvait tenir. Les républicains ne pouvaient laisser s'établir une puissance indépendante , une administration séparée, une armée portant la cocarde blanche, un clergé ennemi des prêtres qui avaient accepté la Révolution. Charette et les chefs vendéens n'avaient jamais admis un désarmement complet, une obéissance entière à l'autorité de la Convention; leurs opinions, leur ambition, le soin de leur sûreté ne permettaient point une telle soumission. D'ailleurs leur armée était mal disciplinée. Les populations où elle était recrutée auraient bientôt échappé à leur influence, s'ils avaient voulu contraindre sévèrement leurs manifestations ou leurs vengeances. Elles ne cessèrent pas un seul jour d'être en hostilité avec les administrations républicaines, même les plus modérées. Ce n'était pas à dire que les habi-
tant s des campagnes voulussent voir recommencer la guerre et les calamités qu'elle amenait; mais il y avait deux ans que les malheureux habitants de ces contrées vivaient dans l'anarchie; ils ne pouvaient s'en déshabituer en un jour, surtout lorsqu'ils n'étaient arrêtés par aucune répression.
Les premières plaintes qui s'élevèrent contre eux étaient relatives aux réfugiés qui devaient être si longtemps un ferment de guerre civile ; il ne pouvait en être autrement.
Le procureur général de Maine-et-Loire écrivait : « — « Il est urgent de prendre des mesures pour empêcher que les patriotes réfugiés ne soient totalement expulsés de leur pays et privés de leurs propriétés, après avoir fait les plus grands sacrifices pour la République, après deux années de misère. Il paraît évident que les rebelles regardent comme à eux tous les biens des réfugiés dont ils se sont emparés et que pour éviter' les réclamations ils ont pris le parti de fusiller ceux qui rentreront; c'est ce qu'ils ont déjà fait pour un très-grand nombre.
Morisson, un des commissaires qui avaient négocié la pacification et dont les opinions étaient très-modérées, disait dans un rapport adressé au comité de salut public : — « Charette conserve son titre de général en chef, et ses généraux divisionnaires leurs troupes. Ils défendent aux habitants de vendre et de transporter leurs denrées; ils touchent les revenus et les créances des patriotes; ils ont égorgé des volontaires et des réfugiés rentrés ; ils ont affermé les biens des patriotes à vil prix; ils ont établi des commissaires civils et militaires dans des lieux où ils n'en avaient pas avant la pacification; ils ont envahi le marais de Challans,
y ont enlevé des subsistances , ont pillé des convois ; ils organisent leurs forces militaires. »
Charette, Stofflet et Sapinaud avaient aussi des griefs à alléguer contre le gouvernement convention* nel. Ils concertèrent une réclamation qu'ils adressèrent aux représentants. — « Les autorités locales étaient encore composées de terroristes et non point d'amis de la paix. — Malgré les promesses solennelles, aucun secours, aucun encouragement n'étaient distribués aux malheureux habitants de la Vendée. — Des troupes avaient été placées dans des postes que l'armée républicaine n'occupait point lors de la pacification. — Du blé, du vin, des bestiaux avaient été enlevés chez plusieurs propriétaires.— Lea Vendéens, en entrant dans les villes , étaient arrêtés , ou insultés et molestés. >i Selon cette réclamation , la malveillance seule pouvait attribuer aux Vendéens le meurtre de quelques réfugiés. C'étaient les patriotes eux-mêmes qui avaient exercé leurs vengeances sur des terroristes universellement abhorrés.
Les représentants s'étaient décidés à agir avec vigueur pour faire observer les conditions de la paix. Quelques désordres avaient eu lieu auprès de la Garnache. Ils firent enlever le commandant vendéen de ce poste; on le fusilla avec dix de ses compagnons '. Quelque temps après ils firent arrêter M. Allard , un des chefs vendéens les plus considérés, un ancien ami de Henri de La Rochejaquelein, homme doux et modéré. Des cavaliers de sa division avaient mas* sacré deux hussards qui suivaient isolément la grande route; plus tard on reconnut que ce crime, avait été
< 9 Note» de M. Àovvnet.
commis à ttnsu de leur chef et contre ses intentions : il ne fut point traduit devant un conseil de guerre , mais son arrestation devint un nouveau motif de plainte.
Les commissaires de la Convention ne voulaient pas encore en venir à une rupture. Le 8 juin ils eurent, auprès de Nantes, une entrevue avec Charette, les autres chefs vendéens et l'abbé Bernier. La séance dura peu , on témoigna de part et d'autre des intentions très-pacifiques , et on se sépara avec des marques réciproques de confiance et d'affection ; c'était à peine tfne apparence : les Vendéens étaient méfiants et croyaient qu'on songeait à les faire arrêter, comme les chefs des chouans venaient de l'être.
Telle était , en effet, la résolution prise par les représentants : — « Nous y sommes bien décidés , écrivaient-ils, mais il nous faut, pour réussir dans le même jour, au moins quarante mille hommes. »
Le gouvernement ne pouvait avoir aucun scrupule d'user ainsi de dissimulation ; il savait qu'au moment même où les Vendéens et les chouans traitaient de la paix , ils entraient en relation avec les princes , avec les agents de l'émigration, avec le cabinet anglais. La cessation du régime de la Terreur, la pleine liberté laissée à la réaction, avaient permis aux intrigues royalistes, aux correspondances clandestines, aux comités secrets, une latitude dont ils faisaient grand usage. Ces Vendéens, si longtemps abandonnés à leurs propres forces, dont les malheurs avaient semblé ignorés des royalistes du dehors et des gouvernements européens, commençaient à recueillir quelque gloire; des encouragements, des promesses de secours leur étaient faites.
Voyant le gouvernement conventionnel mal établi, attaqué par les Jacobins, méprisé et détesté par la réaction, les émigrés concevaient l'espoir d'une complète contres-révolution et pensaient qu'elle pourrait avoir la guerre civile pour principal instrument. Dès le 1 er février 1795, Monsieur, alors régent du royaume, écrivait au général Charette :
— « Enfin, monsieur, j'ai trouvé le moyen que je désirais tant : je puis communiquer directement avec vousj je puis vous parler de mon admiration, de ma reconnaissance, du désir ardent que j'ai de vous joindre, de partager vos périls et votre gloire. Je le remplirai , dût-il m'en coûter tout mon sang. Mais ep attendant ce moment heureux, le concert avec celui que ses exploits rendent le second fondateur de la monarchie et celui que sa naissance appelle à la gouverner, sera de la plus grande importance. Personne mieux que vous ne connaît l'utilité des démarches que je puis faire relativement à l'intérieur,... C'est à vous de m'éclairer sur les moyens d'y parvenir.,.- Si cette lettre est assez heureuse pour voua parvenir à la veille d'une affaire, donnez pour mot d'Ordre « Saint Louis, » et pour ralliement « le roi et la régence. » Je compterai être parmi vous le jour où mon nom sera associé à .un de vos triomphes. » ■
Cette lettre n'était point arrivée la veille d'une bataille, mais au moment où Charette traitait avec la République. Aussi, après avoir témoigné la joie et la reconnaissance que lui donnaient les louanges du prince \ il disait dans sa réponse ; c< Peut-être a^qn essayé de jeter des ombres sur quelqu'une de mes démarches? Peut-être a-t-on donné une interprétation étrangère à leur Vrai motif? Mais si je rentre en moi-
même, je retrouve au fond de mon cœur cet honneur des chevaliers français qui fut toujours mon guide et me conduisit quelquefois aux champs de la victoire. » — Admettant sans doute que cet honneur pouvait parfois employer la ruse, Gharette ajoutait une explication de sa conduite.
«Je dirai à mes censeurs : Politiques profonds, vous qui n'avez jamais connu les lois de la nécessité, qui jugez sur les apparences, venez apprendre les circonstances impérieuses qui m'ont déterminé, ainsi que mes braves compagnons d'armes; venez peser l'avantage qui en peut résulter pour nos succès. Si, au lieu d'entreprises décousues , les parties sont mieux liées; s'il y a plus d'ensemble dans les opérations, ne doit-on pas espérer qu'elles seront plus efficaces? Puisse cet espoir se réaliser! »
Toutes les cours de l'Europe retentissaient du nom de Charette, c'était un héros, le défenseur du trône et de l'autel. Souvarow lui écrivait de Varsovie, où il était entré à travers le massacre de Praga.
«Héros de la Vendée, illustre défenseur de la foi de tes pères et du trône de tes rois , salut ! — Immortels Vendéens, fidèles conservateurs de l'honneur des Français, dignes compagnons d'armes d'un héros, relevez le temple du Seigneur et le trône de vos rois. — L'univers est plein de ton nom, et moi je t'admire, je te félicite, Dieu te choisit, comme autrefois David pour punir le Philistin; adore ses décrets. Vole, attaque, frappe, et la victoire suivra tes pas. »
La pacification signée par les Vendéens avait d'abord été, un mécompte pour de si magnifiques espérances; mais en étudiant mieux les conditions écrites de ce faux traité , les princes et les comités royalistes
en jugèrent bientôt comme les chefs qui les avaient acceptées; les illusions devinrent encore plus vives. Cette indépendance accordée à deux ou trois provinces; cette armée vendéenne maintenue sous le commandement de ses généraux et qui allait être recrutée et approvisionnée tout à loisir: en un mot, cette puissance royaliste au milieu de la République sembla promettre qu'elle serait bientôt renversée ou conquise. Les émigrés croyaient ce territoire tellement rentré sous l'autorité légitime régulièrement exercée, que les propriétaires de l'Anjou ou du Bocage écrivaient d'Angleterre pour qu'on fît payer à leurs fermiers lès termes échus et les revenus arriérés.
Comme Stofflet ne s'était soumis que trois mois après Charette, ce fut à lui d'abord qu'on accorda plus de confiance. Les principaux émigrés écrivaient de Londres à « Monsieur de Stofflet , pour lui dire tout le désir qu'ils avaient de se réunir à lui, pour lui offrir leur zèle et leurs services; ils aspiraient à mériter l'estime et l'intérêt d'un homme qui fixait les regards de l'Europe , et qui pouvait influer d'une manière si heureuse sur le sort des vrais Français; devenir compagnons de ce général serait le comble de leurs vœux et leur serait un titre de gloire. »
Mais Stofflet et l'abbé Bernier qui le dirigeait, s'ils avaient été les derniers à se soumettre à la Repu* blique, devaient, précisément par les mêmes motifs, être les moins empressés à recommencer la guerre; ils étaient convaincus qu on ne pourrait rendre aux habitants du pays l'ardeur de la première insurrection et la passion de vengeance allumée par les ravages et les massacres du général Turreau : qu'une
fois la paix faite, on ne susciterait plus que des soulèvements partiels, et Ton ne trouverait plus qu'un petit nombre de soldats dévoués. En outre, plus les chefs de l'Anjou avaient de relations et de contact avec les émigrés, moins ils plaçaient d'espoir dans leur secours et leur coopération. La haine réciproque de Charette et de Stofïïet était aussi- une cause de découragement Comment donner de l'ensemble à une nouvelle guerre civile? Comment la subordonner à un seul chef?
Pour faire disparaître du moins ce dernier obstacle, le marquis de Rivière arriva dans la Vendée au nom de Monsieur le comte d'Artois, pour réconcilier les deux généraux vendéens. Ils eurent une entrevue à Belleville, au quartier général de Charette. Effacer la rancune, l'envie , la méfiance qu'ils entretenaient l'un contre l'autre était chose impossible; ils s'embrassèrent, puis se séparèrent mécontents et en mauvaise intelligence. C'était peu de temps avant Quiberon.
Le gouvernement anglais avait promis de favoriser cette tentative des émigrés sur la côte de France, d'à* mener des secours à une nouvelle guerre civile. Tout s'apprêtait alors pour l'expédition ; il importait donc aux princes français et aux royalistes de mettre la Vendée en mouvement. Mais le seul parmi les émigrés ou les agents royalistes qui eût obtenu la confiance des ministres anglais , c'était le comte de Puisaye ; ils F écoutaient et acceptaient ses plans, sans comprendre qu'il était important de le charger de leur exécution ; ils laissaient la chose à. régler entre émigrés. Or, Puisaye avait été de la minorité de la noblesse aux états généraux, monarchiste constitutionnel à r Assemblée constituante, puis général dans
l'insurrection éphémère des Girondins, De tels antécédents ne pouvaient être ni pardonnes ni oubliés. D'ailleurs il était homme d'esprit, jugeant les hommes et les affaires sans, les illusions de l'esprit de parti, cherchant toujours ce qui était praticable et possible; conséquemment sans ardeur .chevaleresque et avec tiédeur d'opinion, Puisaye n'en était pas moins, sinon le chef , du moins le grand meneur de l'insurrection bretonne et de* la chouannerie ; il fallait donc , encore qu'à contre-cœur , se servir de lui.
Il eût été plus raisonnable et plus indiqué de traiter avec Charette du renouvellement de la guerre civile et de subordonner à ses avis la direction de l'expédition anglaise :. c'était le conseil que transmettait le comité royaliste de Paris; mais le général vendéen n'était pas empressé au rôle qui lui était destiné par quelques-uns des agents de l'émigration. Charette était aussi insouciant et paresseux, dans les moments de loisir et de repos , qu'actif , infatigable et prompt à se décider, lorsque la guerre se ranimait, lorsque le danger apparaissait. Depuis la pacification, il vivait à son quartier général de Belleville en gentilhomme campagnard, passant ses journées à la chasse, donnant des bals, ouvrant à peine les lettres qui lui étaient adressées , et allumant sa pipe avec les gazettes. Ses relations avec les princes flattaient son orgueil, mais l'espérance qu'ils mettaient en lui; loin de l'enivrer , l'embarrassait. Quelques émigrés, en trèspetit nombre, étaient venus le joindre; ils l'entretenaient de projets qui lui semblaient inexécutables , d'intrigues où il n'avait nulle envie de se mêler. Il avait peu d'habitude du monde, ne connaissait nullement les princes ni leur caractère; les lettres dont ils
l'honoraient lui paraissaient vagues et sans intention déterminée. Les agents qu'ils lui envoyaient lui déplaisaient; leur langage facile et présomptueux, leurs manières élégantes ne lui convenaient point; il craignait de leur paraître vulgaire et médiocre. Plus à son aise avec ses officiers paysans et ses cavaliers , il n'aurait pas voulu qu'on lui envoyât pour auxiliaires un corps d'émigrés , ni qu'on plaçât près de lui des officiers généraux de l'ancien régime, qui auraient partagé ou affaibli son autorité et qui ne pouvaient avoir ni l'expérience d'une telle guerre , ni l'habitude d'une telle armée ; il aurait voulu que les princes lui eussent envoyé des sergents pour discipliner ses soldats. Quant aux secours promis par l'Angleterre, qu'on lui faisait espérer, il n'y plaçait aucune confiance; il avait contre les Anglais tous les préjugés d'une haine bretonne.
Malgré le peu d'empressement avec lequel il accueillait les avances des émigrés et les propositions qui lui étaient faites, il n'en était pas moins dévoué à la cause royale, prêt à mourir pour elle le jour où 11 faudrait combattre. Ce jour approchait. L'expédition des émigrés , portée par les vaisseaux anglais , était préparée. Projetée par Puisaye, elle n'était point destinée à apporter un secours à Gharetle et n'était pas concertée avec lui; mais sa reprise d'armes devait concourir avec la descente en Bretagne ; on voulait que la guerre civile se rallumât partout en même temps, afin d'accroître les embarras et les dangers de la République. L'ordre avait été porté à Charette par l'aide de camp de Monsieur le è comte d'Artois; il avait promis de s'y conformer et attendait le moment de se déblarec. Le 17 juin, il écrivait encore aux re-
présentants pour se justifier de quelques infractions en disant que « la tranquillité publique était le plus cher de ses vœux. » Le lendemain il réitérait à Bureau de La Batardière, le premier négociateur de la paix, « les protestations de sa sincérité à remplir ses engagements. »
Le 23 juin, il réunit ses officiers à Belleville et leur annonça la résolution qu'il avait prise de recommencer la guerre; il leur parla des infractions commises contre les articles de la pacification; de la mort de Louis XVII au Temple; des troupes républicaines cantonnées autour du territoire vendéen et même au delà des limites convenues; de l'arrestation de M. Allard; de la sentence de mort et de l'exécution d'un autre chef à Machecoul ; du projet évident de l'enlever lui* même. Enfin il leur dit son véritable motif : l'expédition promise par l'Angleterre était en mer; la Bretagne entière était soulevée, et il avait reçu les ordres des princes.
Charette fut écouté en silence et put voir quelle consternation répandaient ses paroles. On s'était accoutumé aux douceurs de la paix; les propriétaires et les paysans avaient repris leurs travaux et leurs tranquilles habitudes : ils commençaient à relever leurs maisons incendiées et en ruine ; maintenant fallait-il recommencer cette guerre cruelle qui avait coûté la vie à tant de gens, qui avait exterminé des fa* milles entières, qui avait fait du pays un désert, des villages un monceau de ruines?
Mais les officiers de Charette avaient appris à lui obéir. Ils partageaient ses sentiments; les mots le roi et la religion avaient sur eux une autorité infaillible. Leur cœur était plein de haine contre les bleus. Ils
CHARITTE REPBIND LES ARMES. 79
renouvelèrent leurs serments de fidélité au roi et protestèrent de leur dévouement ! .
Dès le lendemain un détachement de cavaliers républicains , qui traversait Belleville pour se rendre par une route plus directe au poste de Fallu au, ains» qu'il avait été convenu avec le général Canclaux, fut surpris , et Charelte lui fit mettre bas les armes.
Le 27, le poste républicain des Essarta fut attaqué à l'improviste, lorsque les soldats ne songeaient pas même à se garder , et cent dix-sept furent emmenés prisonniers; puis un autre détachement de cavalerie fut encore enveloppé et surpris.
Le général Canclaux n'avait pas la même méfiance que les représentants et ne prévoyait point la rupture de la paix; aucune précaution n'avait été prise; il était malade. D'ailleurs le comité de salut public lui ordonnait d'envoyer des renforts à l'armée du général Hoche; c'était à ce moment même que l'expédition des émigrés venait de débarquer à Quiberon. Les postes les plus avancés des républicains se replièrent. La guerre fut seulement défensive. La rive droite de la Loire fut surtout dégarnie et les chouans du Maine interceptèrent la route d'Angers à Nantes* Gependant les succès de Cbarçtte n'avaient rien de décisif. Son armée ne se recrutait pas. Elle restait valeureuse et entreprenante, mais il ne la risquait pas et cherchait les bonnes occasions.
11 publia» sous la date du 26 juin, un long manifeste. Il répétait les griefs très-contestables qu'il avait allégués contre le gouvernement de la République et ses agents; mais l'intention évidente de cette pièce
* Noies de M. Auvynet.
était de se justifier aux yeux du parti royaliste et des princes de sa soumission précédente et de la pacification de la Jaulnaye. Il prétendait que le général Cânclaux et le représentant Ruelle avaient entraîné les tîhefs vendéens dans des conférences secrètes. — « Ils connaissaient les motifs qui nous avaient mis les armes à la main, notre amour poqr le malheureux rejeton de nos rois et notre attachement inviolable pour là religion de nos pères. » — « Vos vœux seront remplis, nous dirent-ils, nous pensons comme vous. Nos désirs les plus chers sont les vôtres. Ne travaillez plus isolément, travaillons de concert, et dans six mois au plus nous serons tous au comble de nos vœux. Louis XVII sera sur le trône : nous Ferons arrêter les Jacobins et les Maratistes. La monarchie s'établira sur les ruines de l'anarchie populaire. Vous ajouterez à Jvotre gloire celle d'avoir concouru à cet heureux changement, au bonheur de votre pays et de la France entière. »
Puis Charette assurait que les autres représentants lui avaient laissé entrevoir les mêmes intentions; il apportait en preuve les stipulations de la Jaulnaye et l'indépendance qu'on avait concédée à lui et au territoire qu'il occupait. Son illusion avait été, ajoutait-il^ entretenue par l'accomplissement, d'abord loyal de ces conditions. 11 allait jusqu'à dire que les soldats isolés qui avaient été massacrés par les Vendéens avaient été livrés par les autorités constituées au juste ressentiment d'un peuple irrité de leurs excès.
« Mais le voile s'était déchiré. On avait emprisonné les chefs des chouans; l'arrestation de qUelques-uns de ses officiers, le désarmement de plusieurs paroisses, l'enlèvement des subsistances et d'autres contraventions au traité étaient aussi rappelées; mais la
CHARETTE REPllKND LES ARMES. 8l
grande et fatale cause du renouvellement de la guerre, c'était « la mort de notre malheureux monarque, de notre jeune roi, lâchement empoisonné par la secte impie et barbare qui, loin d'être anéantie, désole encore ce malheureux royaume.
« Nous avons donc repris les armes et renouvelé le serment de ne ks déposer que lorsque l'héritier présomptif de la couronne de France sera sur le trône de ses pères; que lorsque la religion catholique sera reconnue et fidèlement protégée. »
Le manifeste se terminait par une exhortation à tous les Français. — « Ralliez-vous à nous, imitez-nous; sortez de votre lâche apathie. Cessez d'être en apparence les coupables adhérents de vos ennemis et de servir vos bourreaux. Préférez une mort glorieuse à une vie flétrie par le crime. »
Cette proclamation était très-inattendue dans toute la Vendée; rien n'avait préparé les esprits à la rupture de la paix, et personne ne prévoyait que Charette en prendrait l'initiative. Ceux de ses anciens officiers, qui n'étaient point revenus auprès de lui, regardèrent d'abord cette pièce comme apocryphe. MM. de Scepeaux et Bejarry, qu'il avait chargés d'une mission auprès du comité de salut public, ne pouvaient croire qu'il les eût ainsi joués et compromis.
Mais le plus grand mécompte du parti royaliste, ce fut l'accueil que Stofflet et Bernier firent au manifeste de Charette. Us lui écrivirent que sans doute il le désavouerait et ne ferait pas ainsi échouer la négociation entamée avec le comité de salut public, dont on pouvait attendre la conservation de la paix et des conditions avantageuses pour le pays. Charette ne leur vi. 6
fit pas une autre réponse que le serment écrit dans son manifeste*
Bernier n'ignorait pas que la pièce était authentique ; elle avait été imprimée par une presse qu'il avait à sa disposition, mais il espérait ramener Charette à une conduite plus prudente et plus politique. Ne croyant pas au succès possible d'une nouvelle insurrection , pour laquelle rien n'était prêt , il voulait attendre et se bornait pour le moment à obtenir du comité de salut public une confiance entière ; il demandait que dans l'intérêt de la tranquillité publique et pour assurer- mieux le respect des personnes et des propriétés , les chefs vendéens fussent investis par le gouvernement de la République d'un pouvoir plus grand et d'une plus complète indépendance. Les circonstances auraient ensuite décidé de la résolution qu'il serait à propos de prendre. En attendant on faisait des préparatifs , on achetait des armes , du plomb , de la poudre ; on formait des magasins.
Le comité de salut public voyait avec satisfaction la politique de l'abbé Bernier. Avoir à combattre Charette seul, restreindre la guerre au bas Poitou et maintenir Stofflet dans une disposition pacifique : c'était tout ce qu'on pouvait souhaiter de mieux. D'ailleurs le comité croyait que Bernier était homme à tout faire pour de l'argent : un crédit était ouvert aux représentants en mission pour lui en donner*
Une autre circonstance s'opposait à la bonne intelligence et au concert de Stofflet et de Charette ; leur vieille haine venait de s'exaspérer par un sentiment de jalousie. Louis XVIII avait nommé Charette
général en chef de son armée catholique et royale. — « La Providence m'a placé sur le trône ; le premier et le plus digne usage que je puisse faire de mon autorité est de conférer un titre légal au commandement que vous ne devez jusqu'à présent qu'à votre courage , à vos exploits et à la confiance de mes braves et fidèles sujets.... En vous obéissant, c'est à moimême que mon armée obéira. Je vous avais déjà nommé lieutenant général, il y a un an.... Il est possible que votre trêve avec les rebelles subsiste en* core, lorsque cette lettre vous parviendra. Alors il serait peut-être imprudent de la publier. Si au contraire vous avez repris les armes, rien ne doit retarder une publication aussi essentielle.
« Je travaille de tout mon pouvoir à hâter le moment où ,' réuni avec vous , je pourrai vous montrer en moi un souverain qui fait sa gloire de sa reconnaissance, et à mes sujets, bien moins un roi qu'un père. Je me flattais que l'Angleterre allait enfin vous amener mon frère, mais ce moment me paraît plus incertain que jamais; n'importe, plus les obstacles sont grands , plus je mettrai d'activité à les vaincre , et je les vaincrai. »
Cette lettre prouvait que les affaires de l'émigration étaient conduites sans ensemble et «ans unité. Pendant que Louis XVIII à Vérone semblait accorder toute sa confiance à Gharette et mettre en lui Bon espoir , c'était Puisaye qui auprès du ministère anglais servait d'intermédiaire à un parti qui ne l'aimait, ni ne l'estimait. Aussi était-ce lui qui avait dirigé l'expédition en Bretagne où il se croyait tout-puissant. Monsieur , ainsi que ses entoura , avait accepté avec répugnance les services de Puisaye, mais n'avait
84 CHAUETTE REPBEND LES ARMES.
pas voulu de lui pour commander l'armée dos émigrés.
La royale promotion de Charette n'augmenta donc en rien ni son autorité, ni son influence. Si elle eut un effet quelconque, ce fut plutôt d'accroître la division entre les chefs des diverses factions de la guerre civile. Stofflet s'obstina dans sa prudente inertie , él l'abbé Dernier écrivit une réfutation du manifeste de Charette; il examinait et réfutait ses griefs contre le gouvernement républicain, et se montrait incrédule au récit des promesses de Ganclaux jet de Ruelle, qui en effet n'avaient pas une apparence de vérité. Canclaux s'était constamment refusé* à prendre part aux négociations et Ruelle n'avait jamais entretenu Charette sans être assisté d'un ou plusieurs de ses collègues. — «Les calomnies sont si frappantes, les raisonnements sont si décousus, les vues et les intentions si doubles et si perfides , que les moins clairvoyants en sont révoltés. » Ainsi s'exprimait l'abbé Bernièr en parlant du manifeste de Charette.
Là guerre civile fut donc renfermée dans le bas Poitou; Sapinaud, qui commandait l'armée du Centre, avait toujours été sous l'influence de Charette; mais il ne lui était pas alors d'un grand secours. Les paroisses des bords de la Sèvre étaient, comme celles du Bocage et de l'Anjou, peu disposées à reprendre les armes et désiraient jouir de la paix. Ainsi, après les premières hostilités où quelques détachements furent surpris , où tout un bataillon recruté récemment dans le Morbihan déserta le drapeau de la République, la guerre se fit de part et d'autre sans activité. Charette attendait, pour tenter de plus grands efforts, les résultats qu'aurait en Bretagne le débar-