LOIS SUR L'INSTRUCTION PUBLIQUE
contre les barrières constitutionnelles qui étaient élevées entre les pensées sublimes du peuple français et ses lois. La Convention parut, et le plan d'instruction publique de l'Assemblée législative, comme celui de r Assemblée constituante ne fut plus qu'une brochure.
ce Incessamment agitée par les événements qui naissaient dans son sein et au dehors, la Convention n'a pas pu et n'a pas dû s'occuper à la fois du soin d'éclairer la France et de la faire triompher.... C'était une nécessité, c'était une sagesse d'attendre la fin de ce grand cours d'observations sociales que nos malheurs avaient ouvert devant nous. Le temps, ce grand maître de l'homme, devenu si fécond en leçons plus terribles et mieux écoutées, devait être le professeur unique et universel de la République.
« Tel a été l'état de la France; mais elle en sort. Nous ne sommes plus agités que par le besoin de réparer les insultes faites à la justice, et de fermer les plaies faites à l'humanité. Tout doit plier avec grandeur et se niveler avec fraternité devant la puissance exécutrice des lois de la République. L'égalité n'est plus seulement un principe, elle est un sentiment. Le besoin de l'empire des lois n'est plus seulement une théorie, mais une passion comme l'amour de la vie est l'horreur de la mort. L'Europe se soumet à la puissance de la République ; la République se soumet à la puissance de la raison.
« Voici donc le moment où il faut rassembler, dans un plan d'instruction publique, digne de vous, de la France et du genre humain, les lumières accumulées par les siècles qui nous ont précédés.... L'esprit humain , jusqu'ici conduit au hasard, a trouvé, après vi. 7
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tant de siècles d'égarement là route qu'il doit suivre et la mesure des pas qu'il doit faire. »
Après cette orgueilleuse célébration de l'âge d'or de la raison humaine, le rapporteur ne descendait pas encore des hauteurs de la philosophie aux moyens pratiques d'établir son règne ; il passait à l'apothéose de Bacon, de Locke, de leurs disciples et de la méthode analytique , qui seule pouvait donner une « création nouvelle à l'entendement humain. Les sciences morales si nécessaires aux peuples qui se gouvernent par leurs propres vertus, vont être soumises à des démonstrations aussi rigoureuses que les sciences exactes ou physiques. Dans un nouvel enseignement public, cette méthode deviendra l'organe universel de toutes les connaissances humaines; elles seront mises à la portée de tous les hommes, à qui la nature h'a point refusé une intelligence commune.... L'analyse appliquée à tous les genres d'idées détruira l'inégalité des lumières plus fatale et plus humiliante que l'inégalité monstrueuse des richesses. L'analyse est donc un instrument indispensable dans une grande démocratie.
« Mais où trouver un nombre suffisant d'hommes pour enseigner dans un si grand nombre d'écoles, des doctrines si nouvelles avec une méthode si nouvelle elle-même? Les instituteurs des écoles anciennes n'y seraient pas propres. Les universités étaient au-des^sous des académies, et les académies étaient au-dessous des vues par lesquelles vous voulez opérer la révolution de l'esprit humain. Existe-t-il en France, existe-t-il en Europe, existe-t-il sur la terre deux ou trois cents hommes en état d'enseigner avec cette méthode , qui rend les esprits plus pénétrants et les vérités plus claires? Non. Il faut donc les former.
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« C'est iei qu'il faut admirer le génie de la Convention nationale.
« La France n'a point encore les écoles où les enfants de six ans doivent apprendre à lire et à écrire, et vous avez déjà ordonné l'établissement des écoles du degré le plus élevé , des écoles normales.
« Dans ces écoles on n'enseignera point les sciences, mais l'art de les enseigner : pour la première fois sur la terre , la nature, la vérité, la raison vont done avoir aussi un séminaire. »
Tel était le superbe et chimérique enivrement de la philosophie révolutionnaire. Elle croyait être arrivée au jour où elle allait accomplir une création nouvelle de la nature humaine, changer les conditions de famé, les lois de la raison et de l'intelligence. Voulant réformer la société et lui donner des conditions autres qu'elle les avait toujours eues, il fallait bien commencer par changer l'homme lui-même.
L'imagination hyperbolique des adeptes subalternes de l'école analytique ne reculait point devant cette tâche, mais comme ils en sentaient toute la difficulté, ce n'est pas à la liberté qu'ils s'adressaient pour l'accomplir. Les doctrines , comme les passions révolutionnaires, concluaient toujours à la nécessité du despotisme.
« Revêtus d'un pouvoir sans bornes , vous vous féliciterez d'avoir en vos mains, comme gouvernement révolutionnaire , des moyens tout prêts pour faire avec rapidité ce bien immense à la République et au genre humain. » Le rapporteur citait à ce propos le mot de Turgot : — ce Donnez-moi le pouvoir absolu , et je rendrai la France libre. » — « Il ne
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vous manque rien de ce qu'avait Turgot ; et ce qui lui manquait, vous l'avez. La résolution que vous allez prendre, va être une époque dans l'histoire du monde. »
La discussion ne s'éleva point à la hauteur où le rapporteur avait placé « l'idée essentielle de l'école' normale. » On parla sur la durée des cours, sur le peu de probabilité du succès d'un tel enseignement dont on ne comprenait pas bien l'objet précis. Les membres du comité d'instruction publique ne paraissaient pas même d'accord ; Thibaudeau disait qu'il était seulement question de professer la meilleure manière d'enseigner, dans les écoles primaires, la lecture, l'écriture, l'arithmétique et la morale. Le projet fut açlopté le 30 octobre 1 794.
Les administrations de district étaient chargées d'envoyer à l'école normale un nombre proportionné à la population de citoyens âgés de vingt et un ans au moins , déjà instruits dans les sciences utiles, de mœurs pures et d'un patriotisme éclairé; un traitement leur était accordé.
Le comité d'instruction publique devait proposer à la Convention les instituteurs de l'école normale.
— « Ces instituteurs donneront des leçons aux élèves sur l'art d'enseigner la morale et de former le cœur des jeunes républicains à la pratique des vertus publiques et privées. Ils leur apprendront d'abord à appliquer à l'enseignement de la lecture, de l'écriture, des premiers éléments du calcul, de la géométrie pratique, de l'histoire et de la grammaire française, les méthodes tracées dans les livres élémentaires approuvés par la Convention nationale. »
Les cours devaient durer quatre mois; puis les
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élèves retournant dans leurs districts auraient à y ouvrir au moins trois écoles normales de second ordre pour enseigner aux citoyens et citoyennes, qui voudraient se vouer à l'instruction publique, la méthode d'enseignement qu'ils auraient apprise à l'école normale de Paris.
Ce qui importait le plus, ou pour mieux dire, la seule chose qui importât, c'était le choix des professeurs , d'autant que les livres élémentaires dont parlait le décret n'existaient encore que dans un article de loi. Le comité d'instruction publique proposa pour instituteurs à l'école normale les hommes que lui désignaient la renommée et l'opinion des hommes éclairés. Voici quelle fut la liste :
Mathématiques , Lagrange et Laplace.
Physique , Haûy.
Géométrie descriptive , Monge.
Histoire naturelle, Daubenlon.
Chimie, Berthollet.
Agriculture , Thouin .
Géographie, Buache et Men telle.
Histoire, Volney.
Morale, Bernardin de Saint-Pierre.
Grammaire , Sicard .
Analyse de V entendement, Garât.
Littérature, La Harpe.
Quelques jours après, une chaire d'économie politique fut ajoutée à l'école normale , et confiée à Vandermonde.
' L'école normale n'accomplit nullement la destination vague et illusoire qu'avait indiquée le rapporteur du décret qui l'avait créée; mais sa courte apparition est une époque dans l'histoire des sciences et des lettres en France. Lorsque les noms des profes-
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seurs furent proclamés, lorsque après deux ans de barbarie , après le silence et Tétouffement de la pensée imposés par la Terreur; après cette interruption de tous les rapports sociaux , on vit reparaître une première lueur qui annonçait la liberté et le loisir rendus à l'esprit, l'aliment offert à son activité; le public se prit d'un vif intérêt* De toutes les provinces arrivèrent les hommes qui cultivaient les lettres , qui s'occupaient des sciences; aucun ne songeait à devenir magister de village, mais tous venaient entendre les maîtres illustres qui allaient professer, et reprendre le cours des études et des occupations littéraires ou scientifiques.
L'école normale ne s'occupa point de donner, ni même de chercher ce mode universel d'enseignement, cette formule élémentaire de toutes les connaissances humaines qui charmait l'imagination des nouveaux philosophes ; mais elle fut une jouissance , une excitation offerte aux esprits cultivés; elle ranima le goût des plaisirs intellectuels. Ce nombreux auditoire accouru de toutes les parties de la France ; cette réunion d'hommes animés de l'amour des lettres ou des sciences; ces leçons orales, qui avaient tout l'attrait de l'improvisation et que des sténographes recueillaient pour les répandre parmi un public empressé; ces conférences entre les maîtres et les élèves dont quelques-uns devaient plus tard se faire un nom dans le monde littéraire; les sciences exactes jusqu'alors enseignées seulement dans leur partie élémentaire et pratique, maintenant professées par les premiers savants de l'Europe; Monge, dont la parole était si claire et si vive, démontrant la géométrie descriptive dont il venait de faire un nouveau corps de
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science; Garât, interprète élégant et lumineux de l'idéologie de Condillac, qui régnait alors avec une autorité incontestée; La Harpe, qui avait déjà obtenu tant de succès dans ses cours du Lycée ; Volney, érudit ingénieux, mais systématique dans ses recherches sur l'histoire : tel fut le spectacle que présenta cette institution passagère, née du hasard de la Révolution* Durant trois mois , elle eut le bonheur imprévu de distraire le public des débats orageux de la Convention et des inquiétudes quotidiennes de la famine.
La littérature eut la plus petite part dans ce congrès encyclopédique. La Harpe en fut à peu près le seul représentant. Bernardin de Saint-Pierre, lorsqu'il parut, fut accueilli par de plus vifs applaudissements qu'aucun autre professeur. Il n'avait nulle facilité à improviser ; peut-être aussi jugeait-il qu'enseigner la morale , à titre de science , était une idée fausse et impraticable ; pourtant il était chargé par le comité d'instruction publique d'écrire un manuel de morale républicaine. Il donna cette excuse aux élèves , promit de leur lire son livre lorsqu'il serait terminé , et ne donna point de leçons. Delille, ayant été reconnu parmi la foule des auditeurs, fut aussi honoré par de grands témoignages d'admiration.
Toutefois les honneurs de l'école normale restèrent surtout aux sciences exactes et naturelles, qui commençaient à jouir de la faveur publique. Volney et Garât, sans rencontrer ni contradiction ni critique, parlèrent de l'histoire et de la formation des idées avec toute l'assurance que leur donnait la philosophie du xviii 6 siècle; elle était devenue classique, même pour ceux qui se refusaient à en tirer les conséquences.
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Les quatre mois assignés à la durée de cet enseignement n'étaient pas encore écoulés, lorsque Daunou, au nom du comité d'instruction publique, en proposa la suppression.
— > « Cette école, disait-il, n'a point pris la direction que vous aviez cru lui prescrire. Elle a enseigné directement les sciences, et non pas la méthode de les enseigner. Beaucoup d'élèves expriment le désir de retourner dans leurs foyers; la dépense qu'ils soiit obligés de faire à Paris excède l'indemnité qu'ils reçoivent, et leurs propres ressources.
« Cet établissement exige des frais considérables . qui ne sont point compensés par les fruits qu'on en recueille.
« Peut-être en instituant l'école normale n'a-fc-on pas assez réfléchi à la destination qu'on voulait lui donner. Il eût fallu savoir si, en appelant quatorze cents citoyens de toutes les parties de la France , on voulait en faire des instituteurs primaires ou des professeurs d'écoles supérieures. On aurait pu examiner si le mode d'enseigner une science est séparable de l'enseiguement immédiat de cette science elle-même. « La célébrité des professeurs et le concours des hommes de talent rangés parmi les élèves ont fait accueillir l'école normale avec enthousiasme. Cet enthousiasme est devenu depuis, comme c'est l'ordinaire, la mesure de la défaveur dont elle est l'objet.
« Appelés au foyer des lumières nationales, beaucoup de talents se sont fécondés; des hommes éclairés et studieux , qui jusqu'ici avaient vécu loin de cette sphère d'activité, n'ont pu, sans en recueillir quelque fruit, passer trois mois au milieu des bibliothèques, des musées, des monuments, des théâtres que ren-
ferme cette grande cité. Ils ont aperçu un horizon plus vaste, reçu des impressions plus profondes, conçu des pensées plus fortes et plus étendues. S'ils n'ont pas été guidés dans une direction certaine, vers un but assez bien fixé , il est incontestable qu'un grand mouvement salutaire, bien qu'indécis, a été imprimé à l'instruction.
« Les leçons de l'école normale auront contribué à faire passer dans l'enseignement toutes les découvertes dont les sciences et les arts se sont enrichis. L'instruction publique sera ainsi portée au niveau de l'état actuel des connaissances. »
Daunou rendait encore un autre hommage à l'esprit général qui avait présidé aux leçons des illustres professeurs; mais en même temps il apercevait que les opinions allaient entrer dans une voie nouvelle, et
que les doctrines fondamentales de l'école du xvm* siècle jetaient peut-être leur dernier éclat. — « Nous sommes , disait-il , à une époque où il convient de rassembler toutes les forces et toutes les lumières de la philosophie contre des préjugés qui se réveillent et contre des superstitions renaissantes. » La réaction apparaissait aussi dans le domaine de l'intelligence, et ce n'était pas celle qui affligeait le moins ce docte apôtre de systèmes, exposés dès lors à la double épreuve de l'expérience et de l'examen.
Parmi les motifs qui décidèrent la Convention à presser la fin de l'école normale, le plus puissant était la nécessité de pourvoir à l'établissement des écoles centrales créées par un décret du 25 février 1795. Sans beaucoup d'examen ni de discussion , la grande question de l'instruction publique avait été résolue.
Tout un système était adopté. Il prouvait, encore plus que le choix des cours dont on avait composé l'école normale , la volonté plus ou moins méditée de supprimer ou de réduire au moindre niveau possible les études littéraires et classiques.
— w Pour renseignement des sciences , des lettres et des arts , il sera établi des écoles centrales distribuées en raison de la population. La ba$e proportionnelle $era d'une école pour trois cent mille Habitants.
« Chaque école centrale sera composée :
« D'un professeur de mathématiques;
« D'un professeur de physique et de chimie expérimentales;
<c D'un professeur d'histoire naturelle ;
« D'un professeur d'agriculture et de commerce y
« D'pn professeur de méthode des sciences ou logique et d'analyse des sensations et des idées;
« D'un professeur d'économie politique et de législation ;
v D'un professeur dq l'histoire philosophique des peuples ;
« D'un professeur d'hygiène ;
« D'un professeur d'arts et métiers ;
w D'un professeur de grammaire générale ;
« D'un professeur de belles- lettres ;
« D'un professeur de langues anciennes;
« D'un professeur de langues vivantes les plus ap*propriées à la localité ;
« D'un professeur de dessin.
« Ils auront tous les mois une conférence publique sur des matières qui intéressent le progrès des sciences , des lettres et des arts les plus utiles à la société.
m II y aura près de chaque école centrale une biblio-
thèquc publique , un jardin et un cabinet d'histoire naturelle, un cabinet de physique expérimentale; une collection de machines et de modèles pour les arts et métiers.
? Les professeurs seront examinés, élus et surveillés par un jury composé de trois membres nommés par le comité d'instruction publique; ce jury sera renouvelé par tiers tous les trois mois. La nomination des professeurs sera soumise à l'approbation de l'administration du département. »
Les examens annuels devaient avoir lieu le jour où était célébrée la fête de la Jeunesse , en présence du peuple.
« Les élèves qui se seront le plus distingués et qui auront obtenu plus particulièrement les suffrages du peuple, recevront, s'ils sont peu fortunés, une pension annuelle. Le professeur des élèves qui auront remporté le prix recevra une couronne civique.
« En conséquence de la présente loi , tous les anciens établissements consacrés à l'instruction publique sous le nom de collèges et salariés par la nation , sont et demeurent supprimés. »
Cette loi , empreinte de l'esprit qui régnait encore dans la Convention, conçue en haine du passé, et destinée à en effacer jusqu'au souvenir, changeait ainsi la direction des études. Elle était aussi inspirée par une pensée qui avait été développée à l'Assemblée constituante, sans qu'aucune conséquence légale et pratique en eût été tirée. Dans l'intention de respecter autant que possible le droit des familles et de laisser la liberté à l'enseignement, on avait dit : — « L'État doit se charger seulement de pourvoir à l'instruction que les citoyens ne peuvent donner à
leurs enfants. La puissance publique n'a donc à s'occuper que des écoles primaires destinées aux familles peu riches ou à la population rurale, et aussi
de l'enseignement supérieur et des écoles spéciales dont la création et l'entretien sont au-dessus des ressources des particuliers. »
Les écoles centrales étaient conçues comme des écoles supérieures destinées aux jeunes gens qui se préparaient aux professions lettrées , aux emplois publics , au grand commerce ou à l'industrie manufacturière; la Convention avait voulu faciliter les moyens d'acquérir une haute instruction en multipliant ces nouveaux établissements sur toute la surface de la République. C'était, sauf le programme des études, des écoles semblables , quant à la forme, aux facultés de l'université.
Ce décret ne répondait nullement au besoin et au vœu des familles , à ce que réclamait l'opinion publique. Les familles, même lorsqu'elles sont riches, ne peuvent pas élever leurs enfants dans la maison paternelle. Un très-petit nombre se décide à y appeler un instituteur privé. La dépense est considérable. Les études se font mal au milieu des distractions , et l'enfant se forme parmi des habitudes et des conversations qui conviennent mal à son âge, et sont souvent en contradiction avec les devoirs qu'on lui prescrit. Si on l'envoie recevoir chaque jour les leçons d'une classe publique, pour revenir ensuite chez ses parents, il peut recueillir les avantages de l'instruction donnée en commun et participer à l'émulation qu'elle excite; mais il né reçoit pas l'influence salutaire de la règle et de la discipline; il continue à vivre dans une atmosphère où les travaux de l'esprit, où l'objet de
ses études tiennent peu de place ; il lui semble que les occupations dont on le surcharge ne sont pas d'un grand emploi dans la vie du monde.
Ainsi est évidente la nécessité des établissements où les enfants reçoivent, non pas seulement l'instruction, mais l'éducation; où ils sont préparés aux études plus hautes qui leur seront nécessaires, s'ils veulent s'élever au-dessus du niveau des connaissances vulgaires, ou suivre une carrière qui exige des études spéciales.
C'est précisément cette instruction secondaire qui paraît aux familles la plus importante; c'est ce qu'elles entendent par l'éducation publique. A la vérité , on dira que les enfants peuvent la recevoir dans des établissements privés, et que, si la liberté est laissée à l'enseignement , les parents ont le choix des écoles dont la discipline et la direction leur inspirent le plus de confiance ; mais l'éducation donnée à toute la jeunesse des classes riches et éclairées ne saurait être indifférente à l'État; les parents eux-mêmes, ne se fiant pas à leurs propres lumières, désirent pour la plupart trouver la garantie de l'autorité publique, qui institue et surveille l'enseignement et la discipline dans les établissements appartenant à l'État.
Avant la Révolution, la France était couverte de collèges, qui avaient la sanction du temps; ils étaient dirigés par des congrégations religieuses dont les familles connaissaient l'esprit; dont on avait, depuis beaucoup de générations, éprouvé la capacité; qui étaient illustrés par une succession de savants hommes, de grands écrivains; les parents y voyaient toutes les garanties. Ces collèges, répartis dans toutes les provinces , se trouvaient à portée des familles;
la connaissance personnelle des maîtres et des professeurs ajoutait à la confiance qu'on accordait à l'ordre dont ils faisaient partie.
Maintenant cet édifice de l'instruction publique était détruit. La Révolution avait fermé les collèges, proscrit ou persécuté les congrégations. Les gouvernants de la Convention frémissaient de colère à la seule pensée de les rétablir. Ils voulaient confirme* encore leur abolition. Dans l'anarchie indécise qui succédait au règne de la Terreur, plusieurs villes , plusieurs départements avaient favorisé ou toléré l'ouverture de quelques maisons où, sous l'apparence laïque, d'anciens professeurs rétablissaient les études; la nouvelle loi les frappait d'interdit, ou du moins leur retirait l'appui des administrations locales.
Toutes ces réflexions ne trouvaient point place dans les séances de l'Assemblée, elles y auraient été repoussées avec impatience et dédain; mais il y avait une opinion publique, dont le gouvernement ne voulait pas tenir compte, qui réclamait pour qu'on essayât du moins de reconstruire ce qu'on avait détruit. — « Vous avez fermé les collèges , disaient les gens sensés. Ouvrez donc des écoles dont vous choisirez les professeurs, dont vous surveillerez les études, où vous établirez la discipline. Nous nous contenterons de cette garantie, puisque vous nous avez ôté toutes celles qui nous donnaient sécurité. Voua avez chassé les oratoriens, les doctrinaires, les frères des écoles chrétiennes; ne nous laissez pas pour unique recours les maîtres de pension, qui ne seront autorisés ni surveillés par aucun autre pouvoir que la police, et qui formeraient peut-être une entreprise commerciale autaqt que scolaire. »
Les écoles centrales ne furent pas établies immédiatement après la loi qui les avait instituées. Neuf mois plus tard, au moment où la Convention se sépara, une nouvelle loi modifia le programme et le règlement des études. La double pensée qui avait inspiré le premier projet fut plus évidente dans le second. Ces écoles eurent le caractère encore plus marqué d'un enseignement supérieur; l'intention de substituer autant que possible l'étude des sciences à l'étude des lettres y paraissait plus décidée.
Le cours d'étude fut divisé en trois sections. Les élèves ne pouvaient être admis dans la première avant l'âge de douze ?ns. On devait y enseigner seulement le dessin , l'histoire naturelle et les langues anciennes, ou avec une autorisation spéciale une langue vivante. Les élèves de la seconde section devaient avoir quatorze ans. Tout enseignement littéraire cessait, et pendant deux années ils n'étaient occupés que de mathématiques, de physique et de chimie. Dans la troisième section les études prenaient un caractère plus général et plus élevé. On y enseignait la grammaire générale (qui, dans les systèmes de ce temps-là, comprenait l'idéologie et la logique), les belles-lettres, l'histoire et la législation.
Ce fut à cette époque que la Convention décréta aussi successivement la création d'écoles spéciales où seraient enseignés l'astronomie, la géométrie et la mécanique, l'histoire naturelle, la médecine, l'art vétérinaire, l'économie rurale, les antiquités, la peinture, la sculpture, l'architecture, la musique. L'école des travaux publics et les écoles spéciales qui s'y rattachaient, avaient été instituées par une autre loi. Il ne devait pas y avoir d'école de droit. On pensait que les