LOIS SUR L'INSTRUCTION PUBLIQUE
écoutés. Lorsqu'ils furent réduits au silence , la discussion ne prit pas davantage un caractère de mansuétude; la loi du 15 novembre 1794 renferma, sans nul adoucissement, les mesures décrétées dans les plus mauvais jours de la Révolution; et aucun membre de la Convention ne proposa d'y déroger. Quelques mois après, elles furent appliquées dans toute leur cruauté aux prisonniers de Quiberon. Ce code conservait si complètement l'esprit et le texte des lois révolutionnaires que Saint-André , revenant de Toulon , où il avait été envoyé en mission , demanda à la Convention d'interpréter un article dont le sens lui avait semblé douteux. — Un bâtiment de commerce allant de Barcelone à Malaga avait été pris par une frégate française. Il s'y trouvait trois émigrés avec leurs femmes , leurs enfants et leurs domestiques. Aucun d'eux n'était armé ; aucun d'eux ne cherchait à rentrer en France. Ils se rendaient d'un port espagnol à un autre. Le comité de salut public, consulté, ne voulut pas se rendre responsable d'une décision , et s'en rapporta à la prudence de Saint-André; de son côté , il ne se crut pas le droit de suppléer au silence de la loi. Heureusement, dans le doute, il s'abstint de toute rigueur, mit les domestiques en liberté, et plaça les émigrés et leurs familles dans une maison de détention.
L'Assemblée approuva la conduite de Saint- André et la question fut renvoyée au comité de législation,
De toutes les branches de l'administration, l'instruction publique fut la première affranchie de la domination barbare des révolutionnaires extrêmes. Les collèges avaient été détruits; l'instruction litté-
92 lois suit l'instruction publique.
raire et classique était abolie; une loi inexécutable avait réglé 4'instruction primaire ; ni le gouvernement, ni les autorités locales ne s'étaient occupes de la mettre en pratique. Les sciences exactes et naturelles, encore que leur utilité fût contestée par l'opinion jacobine, avaient échappé à là proscription; mais rien n'avait été fait pour établir des écoles où elles pourraient êtte enseignées ; toutes celles qui existaient avant la Révolution n'avaient pas échappé à la destruction universelle. L'ignorance allait envahir ce domaine de l'intelligence humaine, comme tous les autres.
Un décret du 11 mars 1794 avait déposé, comme par hasard, le germe d'une institution, et rien encore n'avait été fait pour lui donner naissance.
Ce décret, excessif comme tout ce qui se produisait alors, avait réuni sous une même administration les travaux publics de toute sorte, ponts et chaussées, mines, génie militaire, constructions navales ou maritimes , édifices publics. Un paragraphe d'un des articles chargeait les trois commissaires préposés à cette vaste et incohérente centralisation de présenter le projet d'une école centrale des travaux publics.
Aucune suite ne fut donnée à cette injonction, et lorsque, le 23 septembre 1794, Fourcroy parut à la tribune pour accomplir le devoir prescrit par la loi du 11 mars, il fut loin de témoigner aucune reconnaissance à ses auteurs.
— « Vos comités de salut public et d'instruction publique ont recueilli trop de preuves pour qu'il soit permis de douter d'une conjuration contre les progrès de la raison et de la science. Il leur est démontré que les conspirateurs voulaient marcher à la domina-
LOIS SUtt L'iaSTUl'CTIOS l'ULLIQUE. 93
tion à travers les débris des connaissances humaines.
« Voyez ce qu'ils avaient fait pour éteindre le flambeau de l'instruction. Persuader au peuple que les lumières sont dangereuses et ne servent qu'à le tromper; saisir toutes les occasions de déclamer vaguement contre les sciences et les arts; proscrire l'esprit; tarir toutes les sources de l'instruction publique; perdre en un instant le fruit des efforts de plusieurs siècles; proposer la destruction des livres; mutiler les chefs-d'œuvre des arts ; avilir les productions du génie ; placer les dépôts précieux pour les arts et les sciences près de la torche d'Omar; repousser, par de frivoles objections, tous les projets d'instruction pour en présenter d'inexécutables, aûn qu'il n'y eût plus d'éducation; détruire tous les établissements publics sans rien mettre à leur place; enfin, anéantir toutes les choses et tous les hommes utiles à l'instruction. »
Telle était la peinture que Fourcroy présentait à la Convention. Il appelait conspiration, selon le vocabulaire du temps, toutes les folies de l'esprit révolutionnaire. Il voyait un projet où étaient seulement les conséquences nécessaires d'opinions aveugles et insensées; il supposait une politique, tandis qu'il fallait seulement reconnaître la passion de l'égalité et la haine des supériorités.
Réparer le mal et même faire mieux que le passé, en créant un enseignement pour les sciences exactes et naturelles, était une tâche plus facile que de rétablir l'instruction littéraire. Les esprits étaient beaucoup plus tournés de ce côté. Les carrières que l'ancienne société française ouvrait aux hommes qui s'étaient formés à l'étude des langues anciennes et des grands écrivains français étaient alors fermées, et
94 lois sur l'instruction publique.
il semblait qu'elles ne pourraient se rouvrir. Le goût de l'esprit semblait éteint dans les préoccupations politiques , dans les tristesses de la tyrannie, dans l'abolition des loisirs heureux et des mœurs polies.
La littérature ne présentait pas alors des noms aussi illustres que les mathématiques ou la chimie» Beaucoup d'hommes de lettres avaient fait fausse route en épousant les opinions révolutionnaires. D'autres avaient péri sur l'échafaud ou avaient été, soit bannis, soit persécutés ; d'ailleurs on se portait volontiers vers l'utile, vers les connaissances qui promettaient des résultats pratiques. La guerre, qui était devenue si glorieuse, qui avait été le refuge de l'honneur français, appelait la jeunesse dans les armes savantes et recrutait ainsi pour les sciences mathématiques et physiques. Tout promettait donc un prompt et grand succès à cette école des travaux publics fondée par Monge, Fourcroy, Berthollet. Avant même de devenir l'École polytechnique, cet enseignement préliminaire suivi en commun, pour entrer ensuite dans les études spéciales et pratiques, réalisa toutes les espérances qu'il avait données.
La Convention , après avoir institué cette école où les jeunes hommes qui se destinaient à la carrière militaire pouvaient acquérir les premières connaissances nécessaires aux officiers du génie et de l'artillerie, utiles aux officiers de la ligne , supprima l'École de Mars ; elle pensa que donner aux soldats et aux officiers une instruction identique était une conception fausse, inspirée par les chimères de l'égalité. Il en résultait même une sorte de privilège en faveur du petit nombre de défenseurs de la patrie , qui seraient appelés à recevoir cette éducation trop restreinte pour
lois sur l'instruction hjblique. 95
des officiers , trop développée pour des soldats. Cette école, établie dans un camp aux portes de Paris, était un corps militaire plutôt qu'un établissement d'instruction. On avait pu craindre un moment que la réelle destination des élèves de Mars fût de servir de satellites armés pour le service d'une tyrannie.
Une renaissance, sinon des études classiques, du moins de l'amour des lettres et du mouvement qu'elles avaient jadis imprimé aux esprits , suivit de près l'empressement qui les portait vers les sciences mathématiques. Le 24 octobre 1794, Lakanal, qui s'était fait de 1 instruction publique une attribution spéciale, et dont les projets peu regrettables avaient été repoussés par Robespierre et les Jacobins, présenta au nom du comité un long rapport que depuis quelque temps la Convention témoignait le désir d'entendre, afin de mettre un terme à la complète et honteuse abolition de toutes les écoles. A en croira Lakanal, le moment où la France pourrait adopter un plan d'instruction publique était encore trèséloigné.
— « Il faut d'abord que les principes du gouvernement soient tels que, loin d'avoir rien à redouter des progrès de la raison, il y puise une nouvelle autorité. Il faut que l'expérience du temps ou du malheur ait consolidé ce gouvernement bon par sa nature, qu'il soit plein de vie et de mouvement, mais sans être tourmenté par les orages; il faut que la liberté n'ait plus aucune conquête à faire; que le peuple entier ait senti que, pour repousser les attaques de la monarchie et de l'aristocratie, la démocratie doit se soumet* tre à la raison ; il faut enfin que l'esprit humain ait fait assez de progrès pour être sûr de posséder les
90 lois sl'r l'instruction publique.
méthodes avec lesquelles il est facile d'éclairer tous les esprits et de faire tous les progrès.
« Jusqu'à cette époque aucune de ces conditions n'a existé. » Et il ajoutait qu'au moment présent elles existaient «• peut-être. »
Toutefois, aucun moment depuis le commencement des siècles n'avait été , selon Lakanal , aussi favorable pour établir une bonne éducation nationale.
— « Les philosophes ont quelquefois proposé leurs vues à des rois. C'était leur proposer de mettre à bas leur trône. Les tyrans ont leur instinct, comme les bêtes féroces. Us sentaient confusément que si les peuples apprenaient à penser, ils apprendraient à être libres, et que les monarchies fondées sur des prestiges perdraient leur base si les hommes perdaient leurs préjugés et leurs erreurs.
(c En France , Y Emile parut un roman plus encore que YHéloïse. L'intelligence et l'âme naissante de nos enfants demeurèrent comprimées et étouffées dans les sombres écoles de cette université qui ne rougissait pas de s'appeler la fille aînée des rois.
ce L'Assemblée constituante enorgueillie et fatiguée de toutes ses destructions, était arrivée sans force et sans courage au moment des grandes créations. Elle avait voulu concilier deux choses inconciliables : la royauté et la liberté. Elle ne pouvait donc savoir quel génie il fallait donner à la nation , puisqu'elle cherchait à unir deux génies opposés et ennemis.
ce L'Assemblée législative s'efforça par tous les moyens d'écarter là puissance executive sans la détruire. L'éducation publique à besoin d'un pouvoir exécutif; la législature pensa à en créer un, qui fût digne de confiance : les événements se soulevèrent