LES TERRORISTES HUÎTRES DE TOULON
Cette peur était fort exagérée, et il n'était nullement besoin d'agiter avec tant de violence des populations déjà trop disposées à de barbares désordres. Au moment où les citoyens recrutés par les ardentes prédications de Ghambon ou d'Isnard se mettaient en marche , deux bataillons de troupes de ligne rencontrèrent sur la route, à cinq lieues de Marseille, environ trois mille bandits, mal armés, sans chefs, s'avançant en désordre pour attaquer le poste qu'occupait un petit détachement venu de Toulon en se retirant devant eux. Il y eut quelque combat ; l'affaire fut certainement moins vive et dura moins longtemps que ne récrivirent les représentants dans leur rapport à la Convention ; mais les récits adoptés par l'opinion jacobine cherchèrent à la trop amoindrir. Les insurgés furent mis en complète déroute ; les canons qu'ils avaient amenés furent pris : on trouva sur le champ de bataille une quarantaine de morts. Trois cents prisonniers furent emmenés à Marseille ; le reste se dispersa dans les campagnes. A cette nouvelle, tout rentra dans l'ordre à Toulon. Les ouvriers et les marins, qui avaient pris part à la révolte, rapportèrent les armes qu'ils avaient prises à l'arsenal; les principaux coupables s'enfuirent; les représentants entrèrent à Toulon avec des forces considérables , qui arrivaient lorsqu'elles étaient inutiles.
L'impression que ces nouvelles firent sur la Convention se ressentit de l'exagération des représentants qui les écrivaient. Ils avaient été saisis d'un grand effroi et croyaient avoir échappé à un immense péril; leurs dépêches témoignaient du trouble où ils étaient encore : l'Assemblée ne mit en doute ni leurs récits ni leur courage.
h MASSACRES .A MARSEILLE.
« Toulon, disait le rapporteur du comité de salut public, a eu, comme Paris, son 1 er prairial; mais, comme Paris, Toulon a eu son 4 prairial. Les républicains triomphent dans le midi ; le Terrorisme y est abattu. Il ne reste plus à la Convention qu'un devoir bien doux à remplir , celui de payer un juste tribut d'éloges aux citoyens du midi et aux troupes de ligne qui ont concouru de tous leurs moyens à la victoire que la justice vient de remporter.
« Ainsi le terrorisme ne dévastera plus ces malheureuses contrées; le sang des hommes éclairés, des hommes de bien ne rougira plus la terre; les fers et l'échafaud ne seront plus le partage de l'innocence : ils sont exclusivement réservés aux contre-révolutionnaires, aux hommes de sang et aux voleurs. Liberté, égalité, justice, humanité seront désormais le cri des républicains français, et les républicains sont la majorité. »
Le jour même 1 où la Convention célébrait ainsi le triomphe de la justice et de l'humanité , Marseille voyait s'accomplir un des plus grands crimes dont les annales de la Révolution ont gardé le souvenir. L'esprit de vengeance et les fureurs de la réaction donnaient aux hommes de la Terreur le droit de dire que les contre-révolutionnaires n'avaient plus à leur reprocher le 2 septembre.
Déjà avant la révolte de Toulon des assassinats isolés avaient été commis à Marseille ou dans les villes environnantes sans que justice en fût faite ; des détenus avaient été massacrés à Aix et à Tarascon. Les
1 5 juin 4795.
MASSACKES À MARSEILLE. 5
autorités locales, les représentants du peuple euxmêmes fermaient les yeux sur ces sanglants désordres. Placés entre les insurrections jacobines, toujours prêtes à éclater, et les sociétés qui se donnaient la mission de venger les crimes de la Terreur, ils se sentaient sans force contre une opinion qu'exaltait tantôt la peur de voir les terroristes ressaisir la domination, tantôt la joie du triomphe quand ils étaient vaincus et réprimés. Isnard, Ghambon, Cadroy, Mariette s'affligeaient de cette horrible anarchie , mais lui laissaient un libre cours* Le mal devint plus grand encore lorsque, effrayés de la rébellion de Toulon et de la marche des révoltés sur Marseille , ils appelèrent à leur aide et enflammèrent par d'impru.dentes excitations la colère de ces auxiliaires dangereux.
Aussitôt après la victoire, ils installèrent des commissions militaires à Toulon et à Marseille. Les condamnations furent nombreuses ; elles jetèrent l'effroi parmi les marins qui s'étaient plus ou moins compromis. Quatre mille cinq cents matelots désertèrent et se répandirent dans les campagnes ; beaucoup .vinrent à Marseille et, pour se sauver, se mêlèrent à la populace que la compagnie du Soleil avait recrutée.
Depuis plusieurs mois on avait successivement rempli les prisons du fort Saint-Jean des hommes qui s'étaient signalés par leurs excès révolutionnaires. Il eût sans doute été difficile de les livrer tous au cours régulier de la justice légale ; la plupart étaient détenus comme suspects , arbitrairement et pour obéir au cri de l'opinion dominante. 11 s'élevait donc de bruyantes réclamations contre l'indulgence des au-
torités, contre la lenteur des tribunaux. On disait : — « Pourquoi tant de formalités lorsqu'il s'agit des hommes qui ont envoyé nos parents ou nos amis à Téchafaud ou sous la fusillade sans consulter aucune loi , sans donner aucune garantie aux accusés. » — Lorsque les rebelles toulonais s'avançaient, on assurait que , s'ils venaient à Marseille , c'était pour délivrer les prisonniers du fort Saint-Jean.
Il y avait douze jours que les insurgés étaient vaincus; tout danger avait cessé, lorsque , sans émotion populaire , de propos délibéré , pour exécuter un dessein formé d'avance , le 5 juin 1 795 , un nommé Robin, capitaine de la compagnie du Soleil, se présenta , à la tête d'une bande de forcenés , aux portes du fort.
Cette affreuse journée a été racontée avec une vérité d'autant plus déchirante que l'expression en est simple, par le duc de Montpensier qui se trouvait enfermé dans cette prison depuis deux ans, avec son frère le comte de Beaujolais et le prince de Conti :
« Nous vîmes les soldats de garde accourir et se porter à la hâte vers le pont-levis; un moment après ils revinrent en désordre, suivis d'une foule d'homùies armés de sabres et de pistolets, sans uniforme, el la plupart ayant leurs manches retroussées jusqu'au coude. Ils chantaient à tue-tête le «Réveil du peuple : »
Mânes plaintifs de l'innocence , Apaisez-vous dans vos tombeaux :
Le jour tardif de la vengeance Fait enfin pâlir vos bourreaux.
H était impossible d'avoir le moindre doute sur les intentions de ces furieux et même dur la facilité avec
laquelle ils pourraient les exécuter, puisqu'ils avaient pu entrer dans le fort et que les soldats ne leur opposaient pas la moindre résistance; la plupart étaient ivres. »
Les deux jeunes princes se réfugièrent dans leur chambre et s'y barricadèrent.
« On frappa à la porte en criant s Ouvrez qui que vous soyez , on ne veut pas vous faire de mal, nous apportons l'adjoint du commandait qui se meurt, nous ne pouvons le mettre ailleurs.
« Dix ou douze jeunes gens assez bien habillés mais les manches retroussées et le sabre à la main , entrèrent portant l'officier qui était sans connaissance, et le déposèrent sur mon lit. — N'êtes-vous pas MM. d'Orléans? dirent-ils. Sur notre réponse affirmative , ils assurèrent que loin d'attenter à notre vie, ils nous défendraient si elle était* en danger, et que l'acte de justice qu'ils allaient exercer contribuerait à notre sûreté , comme à la leur et à celle de tous les honnêtes gens. Ils demandèrent de l'eau-devie, dont assurément ils n'avaient pas besoin, et trouvant une bouteille d'anisette, ils la burent. Ils laissèrent une sentinelle à la porte pour empêcher l'officier de sortir, lorsqu'il serait revenu de son évanouissement; en effet, quand il voulut s'en aller pour tâcher, disait-il , de s'opposer à l'horrible scène qui commençait , la sentinelle posée par les massacreurs l'en empêcha.
a Dans ce moment nous entendîmes enfoncer à grands coups la porte d'un cachot, et bientôt après des cris affreux, des gémissements déchirants, mêlés à des hurlements de joie. Au bout d'environ vingt minutes que dura la boucherie de ce cachot, nous
entendîmes l'horrible troupe revenir dans la première cour, sur laquelle donnait une de nos fenêtres. Nous nous approchâmes par une sorte de mouvement machinal , et nous les vîmes qui s'efforçaient d'enfoncer la porte d'un cachot où étaient enfermés une vingtaine de prisonniers; ils en ayaient déjà égorgé vingt-cinq dans l'autre cachot. Heureusement la porte résista; après avoir travaillé à l'enfoncer , les massacreurs l'abandonnèrent en tirant quelques coups de pistolet entre les barreaux et promettant qu'ils reviendraient lorsqu'ils auraient expédié les autres.
« Peu après , deux de ces messieurs amenèrent le commandant du fort; il était absent lorsque les massacreurs étaient entrés, et comme ils avaient levé le pont , il n'avait pas pu rentrer autrement qu'en escaladant par le fossé. Tout aussitôt saisi et désarmé, il était conduit (tans notre chambre pour y être enfermé avec son adjoint. Il se désespérait, et se mordait les poings de rage. Nous entendions toujours les cris des victimes et les coups de pistolet, de sabre ou de massue des égorgeurs. Vers sept heures nous entendîmes un coup de canon, c'étaient les assassins qui l'avaient tiré eontre la porte d'un cachot où les prisonniers au nombre de plus de trente furent mitraillés et brûlés ; car pour que la besogne, suivant leur odieuse expression, allât encore plus vite, ils avaient imaginé de mettre le feu au cachot après y avoir fait entrer beaucoup de paille par les soupiraux.
« Il était près de neuf heures et nuit close , lorsque nous entendîmes crier : — Voici les représentants, il faut baisser le pont , car ils menacent de nous traiter en rebelles. — Je me moque des représentants, dit en jurant un des assassins, je brûle la cervelle au pre-
mier lâche qui leur obéira; allons, camarades, à la besogne, nous aurons bientôt fini.
ce Cependant les soldats de garde baissèrent le pont; les représentants entrèrent au milieu de flambeaux avec une escorte de grenadiers et de housards. — « Malheureux, s'écria lsnard, cessez votre horrible carnage; au nom de la loi, cessez de vous livrer à d'odieuses vengeances. » Plusieurs répondirent : — « Si la loi nous avait fait justice- de ces scélérats, nous n'aurions pas été réduits à la nécessité de nous la faire nous-mêmes. Maintenant le vin est versé , il faut le boire. »
a Le massacre continuait toujours. — « Grenadiers, criaient les représentants , arrêtez donc ces forcenés , où est le commandant du fort? »
« Ils se firent conduire dans notre chambre où il était enfermé; l'officier raconta ce qui s'était passé et les représentants parurent convaincus qu'il avait été impossible d'empêcher cet horrible carnage.
« Puis s'asseyant sur nos lits , ils se plaignirent de l'excessive chaleur, et demandèrent à boire, on leur apporta du vin; lsnard le repoussa : — « C'est du sang, s'écria-t-il d'un ton tragique, » — mais on lui offrit de la liqueur et il l'avala sur-le-champ.
« Cinq ou six massacreurs arrivèrent tout couverts de sang. — « Représentants , dirent-ils , laissez-nous achever notre besogne , cela sera bientôt fait , et vous vous en trouverez bien. » — Misérables, vous nous faites horreur ! » — « Nous n'avons fait que venger nos pères , nos frères, nos amis, et c'est vous-mêmes qui nous avez excités. » — « Qu'on arrête ces scélérats. » — On en saisit en effet quelques-uns. »
Ainsi se termina cette affreuse soirée qui coûta là
vie à quatre-vingt-six 1 malheureux égorgés au hasard par des gens ivres; Un cordonnier emprisonné pour avoir crié « vive le roi » fut massacré comme les autres.
«Le lendemain le fort était jonché de cadavres et de mourants , comme un champ de bataille ; on y voyait d'affreuses mares de sang : l'air était empesté par la fumée qui s'exhalait des cachots incendiés. Noua découvrîmes avec horreur sous les lits et les meubles de notre chambre des poignards ensanglantés jusqu'à la garde, que les assassins avaient jetés pour cacher ces indices de leurs crimes , lorsqu'ils étaient entrés en foule avec les représentants. Plusieurs victimes survécurent deux ou trois jours à leurs blessures et expirèrent dans des souffrances d'autant plus affreuses, qu'on ne s'empressa nullement de leur donner des secours.
« Le surlendemain j'entendis des gémissements qui sortaient du fond d'un cachot, j'entrai et reconnus ixû homme auparavant officier municipal et qui avait été une fois préposé pour me garder; il passait pour un enragé jacobin. Je lui promis de faire mon possible pour obtenir des secours et je courus chez le commandant pour lui représenter ce qu'il y avait de barbare à laisser ce malheureux dans un tel état.
— « J'ai fait demander un chirurgien, répondit-il ; s'il ne vient pas, ce n'est pas ma faute. Tous ces gueux-là ont fait périr assez d'honnêtes gens pour qu'ils crèvent sans qu'on les plaigne. *> — w Je ne les
1 Les Mémoire? du duc de Montpensier disent quatre-vingts; d'autres documents portent à deux Cents le nombre des victimes. La liste officielle porte quatre-vingt-six noms.
MASSACRES A MARSEILLE. Il
aime pas plus que vous, répondis-je ; mais les laisser périr ainsi serait se rendre aussi coupable que les plus sanguinaires d'entre eux. » — « Je vais envoyer encore chercher le chirurgien ; c'est tout ce que je puis Faire, car si je voulais leur administrer moi-même ce secours, ils seraient vraisemblablement guéris d'une tout autre manière. » — Le chirurgien arriva enfin , mais trop tard. »
Ce récit témoigne de la profonde dépravation des âmes, du complet oubli de la justice, de l'ardeur des haines politiques , de l'indifférence pour la vie humaine et pour le sang versé. Les semences répandues par l'esprit révolutionnaire avaient germé dans tous les partis ; on eût dit qu'il n'y avait plus de lois, plus de société; le désordre était devenu le droit commun, quand la force ne le réprimait point. C'était surtout dans les provinces du midi que se manifestaient ces affreux symptômes. Le siège de Lyon, la prise de Toulon et les horreurs qui s'en étaient suivies , les excès où s'étaient portés les Jacobins de Marseille pendant la mission de Fréron , les massacres d'Avignon, l'incendie de Bédouin et le tribunal révolutionnaire d'Orange avaient inspiré l'ardeur de la vengeance. Chaque parti , lorsqu'il était victorieux . trouvait pour sectaires une populace grossière toujours disposée à la violence.
Ce n'était même pas sans quelque raison, que lés compagnons du Soleil disaient aux représentants : — « C'est vous qui nous avez excités. » — ■ Du moins était-il vrai que leur langage hyperbolique, leur théâtrale exagération avaient contribué à enflammer les passions; qu'ils avaient sans nulle prévoyance et dans leur peur des Jacobins pris pour auxiliaires des fu-