COMPARUTION DES MAGISTRATS DE LYON
devenu accessible aux sollicitations des Terroristes; ils avaient retrouvé des protecteurs parmi les représentants.
Précisément à cette époque la Convention employait une partie de 6es séances à délibérer sur l'accusation de Joseph Lebon, et peu de représentants se risquaient à le défendre ; de sorte qu'elle offrait aux regards du public un aspect d'hésitation et de votes contradictoires , qui , de jour en jour, diminuait le respect et la confiance.
Les magistrats de la ville de Lyon avaient été mandés; ils comparurent à la barre le 13 juillet. Le président leur demanda des explications sur les crimes qui avaient été commis ; sur la compagnie de Jésus ; sur la conduite dés autorités. Le maire parla d'abord de l'effet qu'avait produit à Lyon le décret rendu sur le rapport de Chénier. Il avait été tel , que les représentants en mission avaient dû en atténuer la sévérité. Puis l'orateur entra dans les plus grands détails sur les différents meurtres qui avaient eu lieu ; il expliqua comment il avait été impossible aux magistrats de les prévenir ou de les empêcher : la force publique, mise à leur disposition , était évidemment insuffisante pour réprimer l'effervescence populaire, excitée par des hommes étrangers à la ville. Les représentants en mission avaient tout aussi vainement interposé leur autorité ; la police était devenue difficile depuis que des ruines de maisons et des amas de décombres servaient d'asile aux malfaiteurs. Le maire justifia aussi les autorités du reproche de négligence sur la rentrée d«3 émigrés. — « La municipalité, disait-il, n'a point, d après la loi , permission de refuser un certificat de
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résidence lorsqu'on lui présente l'attestation de neuf citoyens de la commune. »
'Plusieurs faits rapportés par Chénier furent contestés, d'autres expliqués : au total, l'exposé des magistrats ne prouvait pas que le tableau affligeant de la situation de Lyon eût été fort exagéré; mais ils disaient avec vérité que dans l'état de désordre général, dans l'impuissance de toutes les autorités, à commencer par la Convention, il était injuste d'imputer les crimes à la connivence ou à la négligence des fonctionnaires et à l'esprit de la population lyonnaise* Il protesta que l'opinion y était favorable à la République et à la Convention ; qu'elle souhaitait le bon ordre , et que , malgré les cruels souvenirs de tant de malheurs , elle aimait et respectait les lois. Pour écarter les calomnies répandues contre les Lyonnais , le maire rapporta un fait qui excita les applaudissements de l'Assemblée :
« Lyon, comme toutes les villes de France, manquait de pain ; chaque habitant était réduit à une ration de quatre onces de riz par jour. Un convoi de cinquante mille quintaux, destinés à l'approvisionnement de Paris, traversait la ville ; les voituriers devaient recevoir à Lyon un payement de six cent mille livres ; les caisses publiques étaient vides; les voituriers refusaient de continuer leur routé; une souscription fut proposée et remplie aussitôt parmi le commerce , et le convoi continua sa marche. » Dans ce même moment on répandait à Paris le bruit que les Lyonnais faisaient des approvisionnements pour soutenir un nouveau siège.
Ces explications furent accueillies avec bienveillance ; les représentants qui avaient eu récemment des missions à Lyon, attestèrent lé zèle et le dévoûment des magistrats, et le bon esprit de la population. Toutefois,
après quelque discussion les honneurs de la séance ne furent pas accordés à la députation lyonnaise. Louvet et Berlier objectèrent que ce serait préjuger le résultat de l'examen que les comités étaient chargés de faire.
Cependant, loin de se calmer, l'agitation des esprits allait croissant : la guerre de la Vendée rallumée, les émigrés descendus à Quiberon , l'état des provinces du Midi avaient suscité l'inquiétude et l'irritation d'un grand nombre de conventionnels; les comités de gouvernement avaient changé de direction , ce n'étaient plus les Jacobins qui leur donnaient l'alarme, mais les royalistes. La surveillance et les rigueurs se portaient maintenant de ce côté ; le gouvernement renonçait à la popularité qu'avait pu lui accorder l'opinion réactionnaire et comprenait que sinon la République , du moins la domination des hommes sortis de la Révolution allait être mise en question, La jeunesse parisienne s'animait de jour en jour davantage; les assemblées de section s'échauffaient en voyant que les Terroristes reprenaient courage et influence.
Les agents royalistes ne trouvaient pas dans cette disposition des esprits les éléments d'un complot pour la contre-révolution, mais ils se mêlaient au mouvement d'opinion qui se déclarait contre le gouvernement conventionnel.
Une autre cause de désordre jetait du trouble à Paris ; la dépréciation rapide des assignats avait créé un trafic des espèces monnayées qui était tombé aux mains de gens sortis du plus bas étage de la population, des piliers de tripots, des filoux, des repris de justice; ils tenaient leur bourse d'échange dans les rues et les carrefours, le plus souvent au perron du Palais-Royal, en
face de la rue Vivienne. Pourchassés par les agents de police , ils se trouvaient parfois assez nombreux pour résister; alors il en résultait des tumultes ou les personnes et les boutiques étaient mises en danger. Le comité de sûreté générale, qui commençait à voir partout des conspirations , attribuait ce désordre aux manœuvres de l'étranger.
Depuis que le gouvernement avait cessé de poursuivre les Jacobins dénoncés par les sections» les jeunes gêna recommençaient à faire du tapage dans les théâtres. Il y avait des luttes au parterre pour faire chanter le Réveil du peuple ou pour interdire la Marseillaise. La Convention , avait formellement ordonné que cet « hymne de liberté et de victoire » serait exécuté dans la séance où elle célébrait l'anniversaire du 44 juillet et tous les jours à la garde montante, C'en fut assex pour irriter la jeunesse, qui n'était plus celle de Fréroiu — «La Çpavention veut donc faire revivre la Terreur, disait-on, puisqu'elle veut entendre le chant qui accompagnait à l'échafaud les victimes de Robespierre, »
Un soir où le parterre de l'Opéra était bruyant et tumultueux, la police fit arrêter deux acteurs de l 'Opéra- Comique, qui étaient à la tète des çrieurs et qui demandaient le Réveil du peuple, Cet acte de rigueur augmenta la fermentation ; le lendemain , une réunion eut lieu au café de Chartres où Ton résolut de se trouver en force à l'Opéra : la dispute s'engagea vivement au sujet de la Marseillaise et du Réveil du peuple; il y eut des sabres tirés et des coups donnés. Les gens sages tentèrent de s'interposer; Merlin de Thion ville, afin de calmer les esprits , protesta que la Convention ne pensait pas à rétablir la Terreur. La jeunesse demandait aussi cà grands cris la liberté des deux acteurs mis m
AGITATION DES E8PRITS. 215
arrestation. Le tumulte continua longtemps; un adjudant général fut fort maltraité; un autre officier s'offrit pour aller porter au comité de sûreté générale la demande de délivrer les prisonniers. Lorsqu'il revint, apportant un refus , le vacarme redoubla ; un représentant fut reconnu dans une loge et insulté ; le spectacle fut interrompu , et la foule des jeunes gens , se recrutant en route, parvint jusqu'à la porte du comité de sûreté générale. Les précautions avaient été prises, la garde était renforcée; on admit quelques jeunes gens, et ils entendirent un refus formel. Environ soixante tapageurs furent arrêtés , mais la plupart relâchés presque aussitôt après.
Le gouvernement conventionnel n'eut point la pensée d'user de sévérité, mais il reconnut combien cette opinion, qui quelques semaines auparavant faisait sa force, lui était devenue contraire; beaucoup de cris et de menaces contre la Convention furent proférés. Toutefois, le rapporteur, qjii tendit compte de ce tumulte à l'Assemblée, parla avfic indulgence des citoyens trompés par leur jeunesse et leur inexpérience ; il attribuait les mauvais desseins et les provocations coupables aux étrangers, aux agioteurs, à des anarchistes désespérés et aux ennemis de la liberté.
Il était impossible de méconnaître la gravité de ces symptômes. Ils ne prouvaient pas que le mal fût déjà profond à Paris , mais à ce moment l'ordre et la paix étaient loin d'être rétablis dans l'ouest et dans le midi. Le comité de salut public jugea qu'il était indispensable de montrer plus d'énergie et d'annoncer au parti qui se formait contre la Convention qu'il ne devait compter ni sur la complaisance ni sur la mollesse du gouvernement.
Boissy d'Anglas entretint l'Assemblée de la situation de Paris. — « Elle est telle, disait-il, que la liberté publique est menacée comme aux jours des plus grands dangers ; mais heureusement il existe un moyen infaillible de changer cette situation. C'est de la faire connaître îiux citoyens même qui s'agitent autour de vous. Pour la plupart, ils sont amis de la liberté ; ils ont combattu glorieusement pour elle , mais ils sont égarés par un petit nombre de scélérats artificieusement coupables, stipendiés par l'étranger. »
L'orateur s'indignait qu'on eût pu supposer et dire que la Convention voulait remettre la Terreur à l'ordre du jour, et que tel était l'avis de ses comités. On allait jusqu'à raconter que ce plan y avilit été discuté et adopté. On désignait ceux qui l'avaient appuyé et ceux qui l'avaient combattu.
Ce bruit public , ainsi que cela se passe ordinairement, était l'exagération d'un fonds de vérité. Il y avait réellement dans les comités deux partis : l'un qui était animé des méfiances et des haines démocratiques; l'autre ami de la liberté, plus ou moins enclin à la République, résolu à se préserver d'une réaction royaliste, mais sans revenir aux moyens révolutionnaires. Boissy d'Anglas était de ceux-là.
Il parla donc avec une bienveillante indulgence de cette foule « d'hommes qui sentaient cruellement le poids des fers qu'ils avaient portés pendant la Terreur..... » La calomnie leur a représenté la Convention comme prête à faire revivre cette tyrannie. Ainsi « des amis de la liberté ont été entraînés à combattre la liberté. »
En les excusant ainsi, Boissy d'Anglas attribuait à la perfidie du gouvernement anglais les manœuvres
qui les égaraient. Le génie machiavélique de la cour de Londres avait cherché au sein même de la France un germe de désordre. — •> C'est lui qui maintenant fait massacrer des prisonniers dans le Midi ; qui vomit sur nos frontières un ramas infâme de traîtres; qui souffle de nouveau la guerre civile dans la Vendée ; qui stipendie l'Autriche en exigeant d'elle un dernier effort; qui négocie dans le Nord pour nous préparer de nouveaux ennemis ; qui répand à Paris ses émissaires et ses guinées pour égaref nos meilleurs citoyens; qui parle de rétablir la royauté et semble s'armer pour cette cause. Si, après avoir été livrée aux vengeances implacables et sanglantes des émigrés , la France pouvait parvenir à être gouvernée par un despotisme paisible, vous verriez l'Angleterre favoriser ceux qui redemanderaient la République.
« Un mot de vous détruira les complots et ramènera sous les drapeaux sacrés de la loi les citoyens qu'on en voudrait détacher. Non, vous ne voulez pas rétablir la Terreur. »
La salle retentit d'applaudissements; Dubois Crancé s'écria : — « Non nous ne voulons point ramener la Terreur; mais nous ferons toujours la guerre la plus cruelle aux royalistes comme aux Terroristes. » — « Pas plus de terreur que de roi, ajoutait Legendre; pas plus de roi que de Jacobins. »
Boissy parla encore longtemps sur ce thème et termina en disant : — « Encore quelques instants, et la liberté publique sera invariablement fondée. Une constitution sage et ferme assurera le bonheur de tous , réprimera à jamais les factions de toute espèce et établira un gouvernement observateur de la liberté, protecteur des propriétés et des personnes , digne enfin
de guérir les blessures faites par tous les tyrans qui ne sont plus* »
La Convention décréta qu'elle ferait une proclamation, afin d'éclairer les citoyens sur les pièges dont on les environnait et les rappeler à l'obéissance et au respect dus à l'autorité publique.
Cette proclamation était rédigée d'avance par Chénier. C'était en termes plus pompeux une répétition du discours de Boissy. — « Nous n'avons vaincu ni pour des Jacobins, ni pour des rois. Nous avons combattu, nous avons vaincu tous ensemble pour la liberté. Après avoir terrassé les nombreuses armées des rois et la faction colossale des anarchistes révolutionnaires, il suffira d'un coup d œil pour dissiper ce nuage d'insolente pygmées , qui osent méconnaître l'autorité nationale. »
L'opinion parisienne, qui était si souvent accusée d'être favorable aux royalistes, ne fut pas même assez hardie pour réclamer officiellement contre la sanglante exécution des prisonniers de Quiberon. La prudence politique alla jusqu'au point que plusieurs sections vinrent féliciter l'Assemblée de la victoire que venaient de remporter les braves défenseurs de la patrie survies émigrés qui avaient osé souiller le territoire de la liberté. — « Le récit de ce triomphe a électrisé nos âmes ; notre énergie - en a doublé et nous avons aussitôt juré de faire éprouver le même sort à ceux qui par un autre chemin tendent aussi à l'anéantissement de la République, »
Les pétitionnaires voulaient surtout qu'à cette excessive rigueur contre les émigrés ne vint pas s'ajouter une indulgence sympathique pour les Terroristes. Nonseulement on ne commençait aucune poursuite contre
ceux qui avaient été emprisonnés, mais le comité de sûreté générale en mettait chaque jour quelques-uns en liberté.
La section de l'Observatoire envoya une députation à l'Assemblée. Elle avait pris soin de déléguer des hommes d'un âge avancé, afin de ménager les préventions que la jeunesse ayait inspirées.
— ce Pans le sein de la Convention, disait l'orateur, on a donné le nom de patriotes opprimés f de victimes d'une nouvelle terreur , à ces patriotes qui , sous le règne de Robespierre, assassinaient l'innocent; dans le même moment on nommait royalistes et partisans des rebelles émigrés, les républicains zélés, qui, obéissant à vos lois, après vous avoir glorieusement défendus, ont signalé, désarmé, mis dans l'impuissance de nuire les partisans atroces de la Terreur.
« Nous voyons reparaître parmi nous et par voi ordres, les hommes que vos décrets avaient séquestres de la société. Voulez-vous rendre aux assemblées politiques leurs éternels agitateurs, leurs dominateurs despotiques , les hommes qui sont venus dans votre en* ceinte égorger un de vos collègues avec les armes que vous leur aviejç imprudemment laissées. Se pourrait* il que la Montagne, s'agitant encore, reprît son influence funeste et sa meurtrière domination.
w Nous le jurons par le 9 thermidor, nous le jurons par la liberté, nous répandrons jusqu'à la dernière goutte de notre sang avant que le règne de la Terreur soit rétabli* »
Le pétitionnaire exposa alors le motif spécial de la démarche dont la section l'avait chargé* Depuis quelques jours le comité de législation avait présenté un projet de décret qui était devenu, très-nécessaire. Lee
rébellions et les complots des Jacobins, les plaintes portées contre les méfaits des agents de la Terreur avaient motivé un grand nombre d'arrestations qui, au point de vue légal, étaient arbitraires. Hormis l'énorme différence du nombre et la différence plus grande des motifs de cette mesure, on pouvait dire que la Réaction avait une loi des suspects. Cet état de choses ne pouvait se prolonger, et le comité de législation avait proposé un examen général des motifs qui avaient déterminé l'arrestation de chaque détenu ; afin que les uns fussent mis en liberté , s'il n'y avait point de faits à leur charge, et les autres traduits devant les tribunaux ordinaires.
Le projet de décret se rapprochait autant que pos-r sible du droit commun. Or un des griefs du parti révolutionnaire était la partialité des jugés et des jurés; les uns, disait-on, étaient Girondins ou monarchistes , les autres organes de l'opinion réactionnaire. Le cours légal des procédures était favorable aux accusés modérés ou royalistes, préjudiciable aux accusés jacobins. Aussi le côté gauche s'était opposé au projet et avait proposé de confier à une commission de douze membres élus dans la Convention, l'attribution souveraine de mettre en liberté les détenus ou de les envoyer comme accusés devant les tribunaux. L'Assemblée, soit à un moment où le parti révolutionnaire avait plus d'influence, soit un jour où il se trouvait plus nombreux, venait de décréter en principe la formation de cette commission ; le comité de législation devait rédiger le décret sur cette base.
C'était contre cette décision que réclamait là section de l'Observatoire. — « Elle y voit, disait son ora-
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teur, une cumulation de pouvoirs et, par conséquent, le despotisme. »
On murmurait à gauche ; à droite on s'écriait : — « Les hommes du 31 mai prétendent-ils encore dominer ici? »
— « Rendez à la justice son libre cours, continua le pétitionnaire. Renvoyez aux tribunaux les pièces nombreuses qui constatent les délits inouïs des anciens oppresseurs de notre section. Nous demandons aussi que vous acheviez d'éloigner de votre sein tous ceux contre lesquels existent des dénonciations graves et prouvées. »
Le président, Laréveillère-Lepeaux répondit : — « La Convention abhorre tous les factieux, tous les hommes de sang ; elle punira tous les coupables, quel que soit le masque dont ils se couvrent. Les honneurs de la séance vous sont accordés. »
Dubois- Crancé et plusieurs autres députés de la gauche s'étaient approchés de la barre et parlaient vivement aux pétitionnaires. Le président leva la séance, et alors commença une scène scandaleuse. Dubois- Crancé disait : — « Vous êtes dupes des contre-révolutionnaires. Si vous voulez faire juger les hommes que vous appelez Terroristes, envoyez aussi devant la justice les royalistes suspects qui ont été mis en liberté après le 9 thermidor. Voulez-vous avoir la guerre à l'intérieur, quand nous avons la paix au dehors? »
Le pétitionnaire s'indigna de cette comparaison des honnêtes gens détenus pendant la Terreur avec des hommes qui pour la plupart avaient assassiné, pillé ou volé. — « Nous demandons seulement, répliquat-il, que la Convention soit juste. »
Dubois-Crancé entra' eu fureur, traita les pétition-
naires de brigands, eh jurant comme le dernier des crocheteurs.
— « Voilà, dit un officier de la garde nationale, une grande preuve de respect pour le droit de pétition. »
Le président remonta au fauteuil, essaya inutilement de calmer le désordre, et la séance se termina au milieu du bruit.
Trois jours après, Dubois-Crancé s'excusa de sa vivacité déplacée. — ce Né et élevé dans les forêts des Ardennes, j'y ai sucé avec le lait une sorte d'âpreté que l'amour de la liberté peut encore exalter. »
Par suite de cette âpreté, il fit un discours d'une extrême violence contre là Réaction et le royalisme.
— « Citoyens, disait-il, ne prenez point lé change. Jl est une classe d'hommes en France pour qui vous êtes tous des Terroristes ; car tous vous avez déclaré le roi coupable de haute trahison et voté la République ; ' aux yeux de ces hommes , ce grand acte de justice est un crime ineffaçable. »
Cette parole de Dubois-Crancé expliquait mieux qu'aucune autre le vrai de la situation. Le 21 janvier était le mot de ralliement pour la majorité des eonventionels.
Un autre aveu lui échappait aussi : Il se plaignait que le comité de législation n'eût pas encore proposé rétablissement de sur la commission des douze, destinée à mettre les détenus en liberté. Il voulait que la loi fût rendue avant les élections , afin que les réactionnaires n'eussent pas le champ libre dan» les assemblées primaires.
Il demandait encore que le comité rendît enfin compte de l'examen qu'il aivait dû faire des dénonciations portées contre plusieurs représentants. — « N'a-
t-on pas eu assez de temps pour combiner les attaques et accumuler les témoignages? N'êtes-vous point las d'être renvoyés sans cesse à un plus ample informé et d'être ainsi le point de mire de tous les malveillants ? N'est-il pas temps de dire aux Français que ce qui reste de leurs représentants a été épuré au creuset de toutes les passions , et mérite la confiance des bons ci* toyens en même temps que la haine des aristocrates ? »
Les excuses de l'orateur avaient été écoutées avec bienveillance ; le reste de son discours avait excité de fréquents murmures. La gauche demanda l'impression, la droite se récria, et la séance devint tumultueuse. L'ordre du jour fut mis aux voix et rejeté à une faible majorité. Des deux côtés on s'était levé, et réciproquement on se disait des paroles injurieuses. — « Messieurs de la ci-devant Montagne, vous n'êtes pas encore les maîtres! » disait Bailly. — « Non, non, jamais ! » lui répondaient tous les modérés ; et les tribunes retentissaient d'applaudissements.
L'Assemblée décréta d'abord l'impression des excuses que Dubois-Crancé avait présentées. Puis la discussion recommença, avec la même vivacité, sur le reste du discours.
On demandait l'ordre du jour , Henry Larivière s'élança à la tribune* — c Je demande la question préalable : Tordre du jour ne suffirait point à marquer notre imprôbation. »
Depuis que les Thermidoriens la combattaient, après l'avoir excitée , Henry Larivière était devenu l'orateur le plus animé de la Réaction ; il répéta une phrase où Dubois-Crancé avait paru assimiler les proscrits du 31 mai aux représentants poursuivis ou décrétés d'accusation , après les journées de germinal et de prai-
rial : c'était le passage qui avait excité le plus d'irritation dans l'Assemblée.
— « Quelle direction veut-on donner à l'opinion publique ? Quoi ! parce que le peuple français est dégoûté de voir couler le sang ; parce que vous vous êtes montrés généreux et humains ; parce que vous avez voulu pardonner, on veut en profiter pour faire tourner contre vous votre propre indulgence ; on veut recouvrer une autorité meurtrière pour égorger de nouveau la nation. Mais, malheureux, que faites-vous? Quel est votre égarement? On était sur le point de vous pardonner ; on vous oubliait du moins , et vous ne pouvez rester un moment dans cette obscurité salutaire ! » — Les applaudissements des tribunes soutenaient et encourageaient l'orateur. — « Nous n'avons pas besoin de pardon ! s'écriait la Montagne, nous voulons la justice. »
— *• « Depuis un moiSj les hommes que je viens de désigner, non-seulement cherchent à s'échapper à travers les événements, mais encore à les tourner contre vous. Si vous n'arrêtez pas cette autre réaction, beaucoup plus funeste que celle dont on parle tant , vous reverrez ces hommes revenir sur vous , armés de leur énergie furibonde, de leur patriotisme meurtrier.
(c Ce qui les met sur des charbons ardents , c'est la victoire; c'est la paix; c'est le grand jour de la justice, qui repousse la domination dont ils sont avides.
« Nous ne voulons ni demi-liberté , ni demi-probité , ni demi-justice. Malheur à celui à qui cet ordre de choses ne conviendra point ! celui qui a fait périr l'innocent, périra; celui qui a volé, restituera; celui qui a nagé entre deux eaux, vivra dans la honte et le mépris.
<t Tartuffes en morale comme en politique, éceutezrooi. Vous n'ayez plus qu'un moyen de vous sauver: c'est de faire désormais autant de bien que vous avez fait de mal» Rappelez à votre mémoire les événements où vous avez assisté* Qu'ont produit à leurs auteurs les journées du 31 mai, de germinal, de prairial? Péchafaud. Il a été rougi du sang de ceux qui l'avaient élevé; mais, ce qui est plus affligeant, c'est que ces grands criminels ont entraîné la punition de beaucoup d'infortunés qui n'auraient jamais été coupables, s'ils avaient eu le bonheur de ne vous jamais connaître..
« Qu'importe à la République la rixe qui s'est élevée entre Dubois-Crancé et un pétitionnaire? Je viens de parcourir beaucoup, de départements ; ils vous sont inviolablement attachés, mais à condition que vous suivrez Ja route tracée par le 9 thermidor ; et que vous ne mêlerez pas un alliage impur aux mesures de justice et d'humanité. Je propose la question préalable sur l'impression de la seconde partie du discours de Dubois-Crancé. »
Henri Larivière descendit de la tribune au milieu des applaudissements de la droite et des spectateurs. Une immense majorité adopta sa proposition.
Les républicains zélés avaient abusé de l'avantage qu'Us avaient obtenu pendant un moment. L'Àssem- Liée , dans son désir d'équilibre et de modération , était toujours rejetée du côté opposé aux manifestations excessives. Trois jours après cette séance, Girod Pouroi , au nom duxomité de législation, présenta le rapport, souvent demandé, sur les plaintes ou dénonciations qui avaient été portées contre les représentants ci mission pendant la Terreur*
226 RAPPORT SUR LES REPRÉSENTANT» EN MlSSlOxN.
Lequinio eût été difficile à défendre; il y avait notoriété publique de 3a conduite à Rochefort et dans la Vendée. 11 s'était trouvé humain et modéré en comparaison du général Turreau et de Carrier ; mais leurs excès, qui avaient suivi les siens, ne pouvaient être une circonstance atténuante. Dans un mémoire justificatif, il disait : — ■ « J'ai pu avoir tort de manger avec l'exécuteur des jugements criminels, mais ce n'est qu'une erreur, que deux de mes collègues ont commise avec moi ; car ils étaient à ce repas. J'ai voulu rendre un hommage éclatant à l'égalité et détruire un préjugé funeste.... Je n'ai point, comme le prétendent mes dénonciateurs , forcé des enfants à tremper leurs pieds dans le sang de leur père» Il est vrai qu'un jour de fête publique, mes collègues et moi, nous sommes montés sur l'échafaud pour haranguer le peuple ; mais, ce jour-là, il n'y avait pas eu d'exécution, » Un représentant, nommé Blu tel, qui avait récemment été envoyé en mission à Rochefort, confirma presque tous les faits rapportés dans la dénonciation. Lesage d'Eure-et-Loire ajouta : .— « Lequinio est aussi accusé de vol. La Convention doit faire constater le fait; c'est une précaution dont l'exemple d'Esnue- Lavallée a prouvé la sagesse. Lorsque les scellés ont été apposés chez; lui , on a trouvé des calices , des ciboires , de riches ostensoirs. Je ne pense pas que l'Assemblée veuille renvoyer devant les tribunaux ceux de ses membres dont elle décrète l'arrestation; mais notre devoir est de vérifier les faits qui motivent cette mesure, et de bien savoir la vérité. Or la municipalité de Vannes a dressé procès-verbal de renvoi de deux barriques d'argenterie, envoyées par mer, de Rochefort, au frère de Lequinio* » L'arrestation fut prononcée*
RAtPOftT SUR LES REPRÉSENTANTS EN MISSION* 227
Lanot, député de la Corrèze , était accusé par la ville de Brives de s'y être fait précéder par la guillotiné et par deux bourreaux; de s'être entouré de totrs les hommes tarés du pays; d'avoir mis te société populaire sous le joug d'une poigftée de délateurs ; d'avoir provoqué et exécuté beaucoup de dévastations; d'avoir exercé ëon influence sur le tribunal criminel; d'avoir ordonné que le cadavre d'un vieillard , père de onze enfants , resterait exposé pendant vingt-quatre heures après soi* exécution.
Lanot s'était excusé en disant qu'il avait dû réprimer une révolte où la statue de la liberté avait été brisée et lé dtapeâti tricolore déchiré. Brival prit la défense de son collègue, qui n'était pas présent ; il produisit en sa faveur la justification qu'on pouvait alléguer pour tous les représentants en miésion : les ordres du comité de salut public. Ils étaient constatés par une lettré Signée de Collot, Billaud et Barère.
Le rapporteur insista et fit connaître de nouveaux faits i Lanot se promenait, de cabaret en cabaret, atec une barîde de gens ivres comme lui. Un jour qu'il était pris de vin , il ordonna ïa démolition d'uae maison oit il croyait voir des créneaux ; une poutre tomba sur une femme et la tua; on vint instruire Lanot de ce malheur, il répondit : — «Bah ! ce n'est rien; il faut que le peuple s'amuse. » On ne laissa pas achever le rapport , et le décret d'arrestation fut voté.
Lefiot, député de la Nièvre, était accusé d'avoir envoyé à Fêehafaud le maire de Montargis et trois autres f oïîétkmmires , pour avoir signé une adresse au roi après le 20 juin, ou ils témoignaient leur indignation contre les attentats dé cette journée.
Il allégua aussi les ordres du comité de salut public
et ajout» qu'il les avait exécutés avec si peu de zèle que, dès le lendemain, il avait été rappelé. — '«Je devais obéir à mes instructions, puisque j'avais accepté cette mission.
— Il fallait avoir le courage de la refuser ! s'écria Dulaure.
— Il fallait, répliqua l'accusé, que tous les membres de la Convention eussent le courage de mourir plutôt que de voter de semblables lois. »
Lanthenas attesta que Lefiot avait toujours eu des opinions modérées , et gémissait de la tyrannie de Robespierre. Beaucoup de députés avaient été plus gravement inculpés , sans que l'arrestation fût prononcée; mais, à ce moment, la Convention avait le dessein d'expulser autant de députés montagnards qu'il serait possible. Les républicains influents ne voulaient pas être compromis vis-à-vis de l'opinion publique en prenant la défense dès accusés. Lefiot fut décrété d'arrestation.
Dupin avait fait le rapport contre les fermiers généraux. Cette œuvre de mensonge et de calomnie qui les avait conduits à Téchafaud, lui avait donné une infâme notoriété. Personne ne prit sa défense; les accusations pouvaient encourir quelques reproches d'exagération et d'inexactitude, mais il n'en était pas moihs constant que Dupin avait attaché son nom à un des crimes les plus remarqués du régime de la Terreur. Le décret fut voté. . , ^
Bô de TAveyron était inculpé d'une longue série d'horreurs et d'infamies. Il avait dit à la société populaire de Reims qu'en révolution on ne devait connaître ni parents ni amis; que le fils pouvait égorger son père, s'il (l'était pas à la hauteur de§ çirconstancesé
Dans le département du Lot, il avait déclaré le canton de Figeac en état de rébellion; il y avait envoyé une année révolutionnaire, imposé une taxe énorme, établi une guillotine, institué le tribunal criminel en tribunal révolutionnaire jugeant à huis-clos sans défenseur, sans jury. L'homme le plus respecté du canton, un vieillard de quatre-vingt-dix ans, avait été exécuté. Bô avait répondu à la nièce d'un détenu qui sollicitait sa grâce : — « Je prendrai la tête , je te laisserai le corps. »
11 avait créé dans le Cantal une commission révolutionnaire qui menaçait les citoyens riches de fabriquer des pièces pour prouver leur correspondance aveG des émigrés, et de les envoyer à l'échafaud, s'ils ne se rachetaient en payant de fortes sommes.
À Cahors, il avait répondu aux inquiétudes qui étaient manifestées sur les subsistances : — « Rassurez-vous , la France sera assez peuplée avec douze millions d'habitants. On tuera le reste, et les vivres ne manqueront pas. »
Les témoignages s'accumulèrent contre Bô; il fut dit néanmoins en atténuation qu'il avait eu à l'armée des Pyrénées occidentales une conduite honorable, et l'on rappela qu'il avait destitué et fait emprisonner le comité révolutionnaire de Nantes ; son arrestation fut prononcée.
Il n'y eut ni discussion ni difficulté pour ajouter à cette liste Piorry, député de la Vienne. Le rapporteur eut seulement à donner lecture d'une lettre entremêlée de jurements, qu'il avait adressée à la société populaire de Poitiers : — « Vigoureux sans-cûlottes , je vous ai obtenu le patriote Ingrand pour aller dans vos murs. Songez qu'avec ce brave Montagnard vous pou-
vez tout faire , tout briser, tout renverser, tout incendier, tout déporter, tout enfermer, tout guillotiner, tout régénérer. Ne lui laissez point une minute de pa~? tienee; que par lui tout tremble et tout croule. »
Massieu de l'Oise était accusé d'avoir participé à toutes les mesures tyranniques et sanguinaires qui avaient porté la désolation dans le département des Àrdennes, lorsqu'il y était en mission avec Levasseur, Hentz et Bô. Il n'avait montré ni moins de zèle ni moins de cruauté que ses collègues. G* était lui qui , d'accord avèe eux, avait envoyé à l'éehafaud trentedeux fonctionnaires, qu'une amnistie avait mis à eôu* vert de toute poursuite relative à lepr complicité avec le général Lafayette* «
Le rapporteur remarquait qu'aucun fait ne se rapportait spécialement à Massieu. Boissy 'd'Anghn pensait qu'une dénonciation collective n'était pas un motif suffisant pour ordonner l'arrestation.
Une lettre à la charge de l'inculpé avait été écrite par Bâudin des Ardennes; puis il avait retiré ga lettre, qui ne se trouvait plus parmi les pièces, 11 expliqua comment, ayant appris que Massieu avait dit de lui qu'il aurait dû monter sur lechâfaud avec les Girondins , son témoignage aurait pu être attribué à un sentiment de vengeance. La Convention ordonna que la lettre serait lue. Elle imputait des faits personnels à Massieu , dont l'arrestation fut votée.
Chaudron ^Rousseau, député de la Haute-Marne, avait été en mission dans lès départements de l'Aude, de TAriégp et des Pyrénées orientales. Escales, un des hpmmes les plus estimés de son département, était 4 Paris pendant le 31 mai. Il envoya une relation de cette journée à un de ses amis. Ghaudron^ftousseau le
fit, quelques mois après, traduire devant un tribunal militaire. Il assista au procès , et comme l'accusé représentait qu'on pouvait tout an plus l'accuser d'erreur, il l'interrompit en disant : — « Ta défense est inutile ; tu vas voir si , en révolution , l'erreur est ex* cusable. »
Un représentant ajouta : — « 11 a porté le fer et le feu dans mon département. Il a entassé d'innombrables victimes dans les cachots. Il ordonnait, sous peine de mort, aux femmes et aux enfants d'assister au brûlement des ornements et des tableaux d'église. » — Chaudron-Rousseau fut aussi envoyé en arrestation.
Les autorités constituées du département de la Nièvre et de la ville de Nevers accusaient Goyre Laplanche , Noël Pointe et Fouché.
Le premier était un prêtre marié. On lui imputait des arrestations arbitraires, des contributions révolu* tionnaires dont il n'avait pas rendu compte ; à la société populaire il avait invité les filles au libertinage, disant : — « La République a besoin qu'on fasse des enfants. »
La discussion relative à Fouché avait plus d'importance; il n'avait jamais recherché ni acquis une renommée d'orateur, mais ses missions à Nevers, à Lyon avaient eu assez de retentissement.
L'influence que ses amitiés et ses conversations lui donnaient dans la Convention, la part qu'il avait prise au 9 thermidor le plaçaient fort au-dessus des subalternes proconsuls, dont le nom était ignoré partout ailleurs que dans les départements où ils avaient exercé leurs cruelles missions.
Fouché- avait présenté au comité de législation un
mémoire justificatif où il s'étonnait qu'ayant été persécuté sous la Terreur comme ennemi du tyran, il fût maintenant accusé pendant le règne de la justice. 11 se défendait d'avoir été l'ami de Chau mette. S'il avait forcé les citoyens de venir échanger leur or contre des assignats , c'était pour se conformer aux décrets de la Convention. D'ailleurs, en exigeant des sacrifices pécuniaires des suspects, au lieu de les embastiller et de les envoyer à l'échafaud, il avait fait preuve de modération et d'humanité; il défiait qu'on produisît un mandat d'arrêt qu'il eût signé.
Il se justifiait de la profanation des églises et des célébrations du culte de la nature, en assurant qu'il avait protégé les prêtres et avait même préservé dé la persécution des prêtres réfrac taires.
S'il avait créé une armée révolutionnaire, c'est qu'il y en avait dans tous les départements. Si elle avait exercé des brigandages et pillé les églises , ce n'est pas lui qui devait être responsable des désordres de soldats sans discipline.
Il ne pouvait guère s'excuser de sa mission de Lyon autrement que les autres commissaires de la Convention. H rejetait tout sur les décrets, et avait toujours été, disait-il, moins rigoureux que leur texte. En définitive, le meilleur argument de son apologie, c'était d'avoir puissamment contribué à la chute de Robespierre.
Le rapporteur citait en sa faveur une des querelles qu'il avait eues avec Robespierre : un ami de Chàlier, membre de la commission populaire, avait dénoncé, jugé et condamné sept citoyens* puis s'était approprié leur fortune. Fouché l'avait destitué ; cet homme était un des protégés de Robespierre, qui s'emporta avec
colère, en disant: — « Apprends que les patriotes ne volent pas, et que tout leur appartient. »
Legendre et Ta! lien défendirent leur ami, en rappelant tout le secours qu'il avait apporté aux Thermidoriens , lorsqu'ils osèrent conspirer contre Robespierre. — «Ce fut lui qui l'attaqua le premier aux Jacobins. Chaque jour il venait nous rendre compte de ce qui se passait au comité de salut public. Le 7 thermidor, il vint nous dire : « La division est déclarée entre eux; « le moment, de frapper est venu. » Il avait écrit une lettre à sa soeur, où il disait : « Robespierre n'a plus « que quelques jours à régner, » Elle fut interceptée portée au tyran. »
Fouché avait quelques autres amis dans la Convention ; ils tentèrent de le sauver, et portèrent des témoignages en sa faveur. Un d'eux alla jusqu'à dire que les dénonciations venues de Nevers avaient été mendiées et payées : elles portaient sur des faits si connus, c(ue ce moyen de défense causa quelque irritation.
— « Ce que viennent de dire Legendre et Tallien , dit Lesage, me touche fort peu. Fouché a concouru au 9 thermidor parce que sa tête était menacée. Quand les tyrans se sont servis d'un instrument, ils le brisent. Robespierre voulut le briser, il ne réussit pas. »
Lesage ajouta quelques paroles qui expliquaient la véritable cause de ce renouvellement de poursuites contre une série de représentants.
— «Vous ne devez faire grâce à aucun des brigands de l'ancienne Montagne. 11 faut empêcher qu'ils ne puissent entrer dans le Corps législatif qui nous succédera. »
C'est ainsi que toute l'attention des conventionnels se portait vers les élections prochaines. Ils prévoyaient
que la faveur publique ne se porterait pas au* eux, s'ils conservaient dans leurs rangs des hommes odieux, dont les départements demandaient qu'il fût fait justice. D'ailleurs , en rendant inéligibles les représentants sur qui se porteraient les suffrages des Jacobins, leurs voix seraient acquises aux républicains raisonnables. Fouché fut décrété d'arrestation à une grande majorité.
Les rapporteurs du comité de législation avaient terminé leur travail sans faire mention des pièces qui leur avaient été remises par plusieurs représentants des départements de l'Ouest, relativement à la mission de Fraiicastel et de Hentz , ces deux acolytes de Turreau. Les administrations et les sociétés populaires d'Angers et de Niort demandaient justice depuis longtemps des horreurs commises dans leur malheureux pays. Lofficial, député des Deux-Sèvres, se plaignit vivement de cette omission. Il donna lecture d'une des réclamations qu'il avait déposées au comité de législation.
— • « La marche tenue à Nantes par Carrier a été suivie à Angers par Hentz et Francastel. Peut- on, sans horreur, reporter les yeux sur cette innombrable multitude de victimes conduites à la boucherie au son d'une musique militaire, sous les fenêtres d'un représentant du peuple. Des hommes barbares ont immolé l'enfant et la mère ; vous pourriez appeler en témoignage contre leurs bourreaux des enfants qur portent encore les cicatrices des coups de sabres et de baïonnettes > dont ils ont été frappés. Pourquoi le comité de législation ne vous a-t-il pas rendu compte de ces pièces, ajoutait Lofficial, les lui aurait-on soustraites? Vous y verriez qui a rallumé la guerre de la Vendée;
RAPPORT SUR LES REPRÉSENTANTS EN MISSION. 2ft5
vous sauriez que tel général, maintenant détenu et qu'on ne veut pas faire juger, affirme que s'il a fait égorger les femmes , les enfants et les vieillards, c'est qu'il en avait Tordre signé de Hentz et Francastel; vous sauriez qu'ils ont fait massacrer deux mille sept cents hommes, qui avaient mis bas les armes sut la foi d'une amnistie. »
Hentz avait été envoyé en arrestation après le 12 germinal, il s'agissait seulement de Francastel qui apparemment avait des amis au comité de législation. Lofficial demanda que le rapport fût fait sous trois jours. Ce délai parut insuffisant à quelques représentants : on proposa huit jours.
La majorité de l'Assemblée se lassait enfin de cette enquête si souvent reprise, si longtemps prolongée; elle comprenait que si une telle concession était nécessaire pour satisfaire l'opinion publique, il en résultait en même temps une sorte de flétrissure pour la Convention entière. — « Il est temps, disait-on, que nous terminions cette tâche pénible et que nous fermions la porte atout esprit de haine et de vengeance; décidons que le comité de législation n'examinera plus aucune dénonciation , après vous avoir fait son rapport sur Francastel et Noël Pointe.
-m « L'épuration de cette Assemblée est enoore loin d'être complète, » répliquait-on d'un autre côté.
1-* « Vous voulez en expulser les républicains après en avoir chassé les scélérats, » disait la gauche.
Tel était le dialogue qui s'établissait entre les deux partis qui, à ce moment, divisaient la Convention; ceux qui s'associaient à l'esprit de réaction étaient de heaucoup les moins nombreux; non-seulement les républicains politiques, mais les hommes sages du
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côté droit ne voulaient pas pousser plus loin cette honteuse enquête. Boissy d'Anglas mit fin à la discussion. L'examen des dénonciations portées contre Francastel et Noël Pointe fut renvoyé au comité de législation, sans fixer aucun délai, pour qu'il fît son rapport. Les circonstances amenèrent d'autres préoccupations , et le rapport fut oublié.
Tous les décrets d'arrestation, dans la pensée de ceux qui les votaient et de ceux même qui les provoquaient, n'étaient qu'une sorte d'ostracisme, personne ne songeait à les faire suivre de nouvelles rigueurs, ni de poursuites judiciaires»
C'était aussi en vue des élections qu'avait été proposée la commission destinée à prononcer sur le sort des détenus , et à mettre en liberté les patriotes arbitrairement arrêtés; mais la réclamation des sections de Paris, mais là scène de Dubois-Crancé avaient changé le cours des opinions; le comité de législation, sans s'arrêter au vote qu'avait adopté en principe la commission , présenta un projet conçu dans un autre esprit. Henri Larivière était rapporteur t ce lui fut une occasion de renouveler, dans le langage le plus hyperbolique, ses attaques contre le parti révolutionnaire; il aurait pu dire plus simplement que l'oubli du droit commun, le mépris des lois, les tribunaux d'exception, les jugements par commission étaient des habitudes propres à la Révolution. Ce fut le thème de son discours; le projet était conçu avec un respect scrupuleux des formes légales.
Mais c'était une affaire de parti, la gauche demanda la question préalable. — « Veut-on faire entendre , disaient la Montagne et les représentants qui commen-