‹ Histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 8 sur 109 · CRIMES DE LA RÉACTION DAMS LE MIDI · texte numérisé non relu

CRIMES DE LA RÉACTION DAMS LE MIDI

maltraita plue les prisonniers et on les tira de Tarascon. »

Peu de temps après , Isnard obtint le même succès à Marseille et parvint à faire échouer une tentative renouvelée pour massacrer les prisonniers*

Mais la Convention et ses commissaires n'avaient pas une conduite assez ferme, ne prenaient point des mesures assez répressives pour faire cesser complètement les désordres qui ensanglantaient les départements méridionaux; les coupables n'étaient point traduits en justice ; on gardait des ménagements envers l'opinion qu'ils professaient en la déshonorant; on jetait un voile sur leurs crimes, en tâchant même d'éviter la publicité ; presque tous les détails de cette terreur de la réaction, qui régna dans une partie de la France, ont été connus seulement, lorsque les vaincus redevenus les plus forts quelques mois après, les publièrent en les exagérant et recommencèrent à leur tour à être cruellement persécuteurs. Toutefois le mal diminua et les exemples de meurtres devinrent beaucoup moins fréquents.

C'était le 1 er prairial et les conspirations jacobines qui avaient mis la Convention dans cette disposition d'indulgente faiblesse pour les crimes commis contre le parti terroriste. La majorité appartenait en ce moment aux modérés, aux détenus et aux proscrits rentrés dans l'Assemblée depuis le 9 thermidor. La Montagne avait été décimée; les républicains politiques attendaient que le cours probable des événements leur donnât une force suffisante pour dompter la réaction ; ils voulaient établir un gouvernement régulier dont ils prendraient possession et placer ainsi le pouvoir entre leurs mains.

Pendant que la Convention continuait ainsi à réduire les Jacobins à l'impuissance, et commençait à discuter cette constitution qu'elle annonçait comme le remède à tous les maux, la guerre civile se rallumait dans les provinces de l'ouest ; pour parler plus exactement, elle n'avait pas cessé un seul jour en Bretagne. Le général Hoché n'avait jamais cru à la réalité de la pacification ; il s'était ainsi trouvé en dissentiment avec les nombreux représentants dont le comité de salut public avait couvert la Normandie et la Bretagne; chacun d'eux ne voyait que la situation et les intérêts de la ville ou du district où il était en mission : les uns étaient mécontents du peu de ménagements que le général avait montré aux chefs de chouans; les autres n'étaient pas éloignés de croire qu'il trahissait lorsque, pour exécuter un mouvement qui lui semblait nécessaire , il laissait tel ou tel canton moins défendu contre les brigandages des chouans.

Au moment où les représentants avaient enfin réussi à obtenir la signature des principaux chefs/ vers la fin d'avril 1795, le général Hoche s'était cru en complète disgrâce ; il écrivait à un de ses amis : — « Je suis las d'être sans cesse ballotté. Né républicain, je veux vivre tel, et ne pas être soumis au caprice des circonstances. Qu'il vienne mon successeur, il aura de la besogne. Sachez à quoi on me destine, et. quels reproches on me fait; est-ce d'avoir dit la vérité ? je la dirai toujours. Hélas ! il y a un an, j'étais au fond d'un cachot bien humide pour l'avoir dite : cela ne m'a point corrigé. »

S' adressant aussi à Lanjuitiais et à Defermon , il leur disait : — « La carrière où vous allez entrer, et les événements qui surviendront d'ici à six mois , vous

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mettront peut-être dans le cas de chercher quels sont les ennemis de la patrie. Lorsqu'il faudra défendre les lois, l'État ou la vertu opprimés par le crime, je serai toujours du nombre, et je retrouverai mon épée que je vais déposer avec une sorte de plaisir. Puissiezvous être les maîtres de faire le bien que vous désirez. »

Le comité n'avait point destitué le général Hoche'-, mais il avait divisé son armée en deux. Il commandait seulement l'armée des côtes de Brest en Bretagne, et Àubert Dubayet l'armée des côtes de Cherbourg qui était cantonnée en Normandie et dans le Perche. Son collègue crut devoir lui communiquer quelques informations.

— « Nous ne devons pas nous dissimuler % que malgré la pacification il restera longtemps dans ces contrées des bandes de voleurs et d'assassins : ce sont les suites ordinaires de toutes les guerres civiles. Je vais vous expliquer le genre de guerre que nous font ces bandes composées de voleurs, de contrebandiers, d'échappés des galères, de déserteurs, de prêtres et d'émigrés.

« Réunis sous des chefs qui sont ordinairement du pays, les chouans se répandent imperceptiblement partout, avec d'autant pluâ de facilité qu'ils ont partout des agents et des amis ; qu'ils trouvent partout des vivres et des munitions, soit de gré, soit de force: Leur principal objet est de détruire les autorités civiles; leurs manœuvres , d'intercepter les convois, d'assassiner les patriotes des campagnes, de désarmer nos soldats lorsqu'ils ne peuvent les embaucher , d'attaquer nos cantonnements, nos postes ou nos détachements lorsqu'ils sont faibles > enfin de soulever yi. 2

même les habitants des villes , en tes affamant Leur tactique est de combattre derrière les haies, comme dans la Vendée, de déborder les ailes de la troupe, afin de tomber sur un de ses flancs. S'ils sont vainqueurs, ils égorgent et pillent; s'ils sont vaincus, ils se dispersent et assassinent les bons habitants des campagnes, qui sont divisés entre eux par le fanatisme et la terreur*

« Notre plus cruel ennemi est le défaut de subsistances. Souvent nous sommes contraints d'aller, à main armée, enlever aux cultivateurs ce qui leur reste pour attendre la moisson. Cette conduite augmente le nombre de nos ennemis. La paix est bien signée; mais si les troupes continuent à .aller prendre du grain # dans les campagnes, ce qu'elles ne font jamais sans dégâts, nous devons nous attendre à la guerre. Pendant les conférences mêmes nous nous battions pour avoir des subsistances. Le pays n'est pas abondant; plus on y enverra de troupes, plus il sera soulevé. »

Hoche avait d'autres motifs pour croire à la guerre ; il savait que les généraux vendéen^ et les chefs, de chouans étaient en correspondance avec les princes émigrés, en communication habituelle, avec les Anglais. Des préparatifs de descente se faisaient ostensiblement à Jersey et à Guernesey ; on recrutait les . bandes de chouans en faisant déserter les soldats; les faiseurs d'intrigues et de projets s'emparaient de plus en plus de la population qui avait pris part à la guerre civile. Des agents royalistes s'établissaient à Paris et croyaient diriger la réaction dans leur sens; ce qui se passait dans le midi accroissait aussi l'espérance d'une contre-révolution complète. Tallien ,

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Barras et d'autres anciens amis de Danton se laissaient volontiers parler de toutes les chances qu# pourrait présenter un prochain avenir. Voyant que ces hommes n'avaient nulle opinion et ne repu* gnaient à rien de ce qui pouvait réussir, les correspondants des princes s'imaginaient les avoir gagnés.

Le général Hoche rendait aux représentants un compte exact de tous les indices qui démontraient l'impossibilité de rester en une telle situation. « Les chouans ont encore ajouté à leurs atrocités la défense de rien vendre pour des assignats, de rien livrer à la République , tandis qu'ils forment pour leur propre compte des magasins immenses* Les ha* bitants des campagnes répètent tous les jours à nos soldats ! — « Nous n'avons rien pour les bleus, nous gardons nos grains et nos denrées pour nos bons chouans qui rétabliront la religion et le roi.... Nos malheureux soldats manquent de pain ; il y a donc beaucoup de murmures et de désertions.

« Cormatin a l'impudence d'imprimer que les représentants se sont engagés à rétablir un gouvernement stable, et que dans trois mois le pays sera tranquille. Entend-il par là que les lois de la République seront mises en vigueur? ou plutôt ne veut-il pas dire que la descente prochaine des Anglais procurera la paix au pays? A qui sont destinés ces approvisionnements faits par les chouans, et payés en numéraire? Pourquoi ces achats de chevaux et ces confections d'habits uniformes antinationaux ? Pourquoi cea rassemblements, où des chefs choisis par eux les exercent au maniement des armes et à la marche ? Pourquoi , sous prétexte de pacifier, Cormatin envoie-t-il des agents dans les chefs-lieux de dis-

tricts? Que signifie le quartier général de cet homme?. Quelle est son autorité pour commander ainsi qu'il le fait? Croyez-en ceux qui, dépouillés' de leur uniforme, vont au milieu des poignards examiner quelle direction leur est donnée; n'en doutez point, ils sont tournés contre le sein de la patrie.

«Nous avons été joués; ce pays n'attend que l'apparition des Anglais pour exterminer les amis de la République; il est instant de prendre de bonnes et sages mesures pour arrêter le torrent de malheurs prêts à nous inonder. Exécutons l'arrêté, du comité de salut public qui met en réquisition le cinquième des grains; rendons aux soldats leurs vingt-quatre onces de pain. Équipons-les un peu, car ils sont absolument nus; frappons d'une amende considérable la première commune qui se soulèvera et nous aurons la paix. »

, Le général Âubçrt Dubayet donnait des informations à peu près conformes aux rapports de son collègue : « L'opinion est détestable, dans la Mayenne. Elle est pervertie par le sentiment amer qu'a laissé le terrorisme ainsi que par les méfiances, les calomnies et les espérances audacieuses que les royalistes ont su répandre partout»

« Je n'ai pas été peu surpris de rencontrer dans la personne dç Cormatin, chef des chouans, le citoyen Désoteux, neveu d'un chirurgien militaire. Je l'avais connu à la guerre d'Amérique, lorsqu'il était aide de camp du baron de Yioménil; puis bas et servile intrigant aux ordres des Lame th. J'avais vécu, même avant la Révolution, dans l'habitude de le mépriser. Cédant à d'impérieuses circonstances , j'ai cru devoir triompher de mon indignation , et pour stiivre jusqu'au dernier terme les voies de conciliation, j'ai toléré une

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réunion de trois ou quatre cents chefs de chouans à qui Cormatin, accompagné du général Humbert, est allé annoncer que la paix était faite. Croyez-moi, il n'y a aucune créance à accorder à un tel homme. Cependant je le traite comme si Je croyais à sa conversion, afin de le mettre plus promptement à découvert., Je pense qu'il voudrait obtenir le grade de général et de l'argent : il n'en vaut pas la peine. »

Les administrations locales, les officiers qui commandaient des cantonnements écrivaient sans cesse à leurs supérieurs, au comité de salut public, ou s'adressaient même à la Convention pour se plaindre des pillages, des violences et des assassinats commis par les chouans ; le désordre augmentait de jour en jour.

« La conduite dé Cormatin est abominable, écrivait encore le général Hoche ; les propos qu'il tient sont d'un forcené. Il a, en vérité, perdu la tête; il se croit le dictateur de la Bretagne. »

— « Tandis que la Convention a montré de la clémence, disaient les administrateurs de Vitré, les chouans ont montré de la fureur et de la barbarie. Us ont plus volé, plus incendié, plus massacré de républicains qu'ils n'avaient fait auparavant. Nous avons publié la paix; juste ciel! quelle paix! les chouans seuls en jouissent, les républicains ne l'ont pas. Les autorités constituées, les patriotes, tout est dans la consternation. »

On écrivait de la Flèche : — « Les rassemblements continuent, les acquéreurs de biens nationaux sont poursuivis, persécutés, immolés. Il n'existe plus pour nous de communications ; la famine est à nos portes. »

Le comité de salut public n'osait pas se décider à

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des mesures énergiques. Il ne se croyait pas asseï fort pour recommencer ouvertement la guerre civile. 11 subissait prudemment aveo patience un armistice qui n'était pas réciproque,

ce Une mesure contre Cormatin pourrait détruire nos espérances ; cet intrigant serait bientôt remplacé par d'autres. Ceux des chefs qui ont traité de bonne foi se croiraient intéressés à venger leur général* Cormatin a toujours su montrer quelque apparence de bonne foi. Les motifs qui sembleraient suffisante à nos yeux pour user de rigueur contre lui, ne le paraîtraient pas à d'autres; il n'est peut-être pas encore temps de le frapper. Ménageons-nous de nouvelles preuves de conviction. »

Hoche ne se faisait pas illusion et voyait approcher le moment dune prise d'armes combinée avec un débarquement ; il insistait pour obtenir des renforts. Comme sur la rive gauche de la Loire la paciû cation conclue avec Charette et Stofflet avait plus de réalité, il demandait que dix ou quinze mille hommes fussent détachés de l'armée des côtes de l'ouest pour se joindre à la sienne.

Cormatin voyait quelle était la méfiance des généraux et de presque tous les représentants en mission j les précautions qui étaient prises contre ses projets l'inquiétaient. Il imagina d'écrire à la Convention une adresse qui n'alla pas plus loin que le comité de salut public. Il se plaignait de ce que les conditions du traité n'étaient pas observées. Des chouans avaient été arrêtés? les soldats se répandaient dans les campagnes, se livraient au pillage et commettaient des meurtres : c'étaient ces vexations qui avaient, disait-il, donné lieu à dé malheureuses représailles.

Pour parler le langage do temps, pour ne pas of* fenser les opinions dominantes et se procurer l'appui des réactionnaires, il ajoutait :

« N'allez pas croire que ces plaintes regardent les républicains honnêtes. Non, ils gémissent comme nous des maux dont ils ne sont pas les auteurs. Nous leur rendons toute justice. Mais il en est d'autres, et tous les connaissez; ce sont les terroristes, les buveurs de sang, les monstres qui ont désolé notre malheureuse patrie. Voilà lés auteurs de tous nos maux ; voilà ceux qui dénaturent nos intentions, qui aigrissent les esprits, qui les dirigent contre ndus. »

C'était en effet un des motifs qui arrêtaient la Convention; la majorité qui s'y était formée craignait de ménager les Jacobins, ou de paraître les ménager; aussi tous les administrateurs ou les simples citoyens qui écrivaient ou parlaient contre les excès des chouans avaient-ils grand soin de protester de leur aversion contre les terroristes. Et en effet, le comité leur répondait 2 « Armezr-vous d'une généreuse confiance ; songez que les derniers succès remportés sur le terrorisme, ont décidé pour jamais la victoire dans la lutte trop longue du crime et de la vertu. »

Cet état de l'opinion et ce qui se passait dans le midi inspiraient au parti royaliste d'illusoires espérances. Les agents de l'émigration, chimériques comme le sont souvent les intrigants et ne connaissant plus la France, entretenaient les princes français et le ministère anglais des chances favorables qui leur semblaient prochaines. Les chouans et beaucoup de Vendéens, fiers d'avoir traité d'égal à égal avec la République, qu'ils croyaient réduite à capituler, étaient sans discernement et sans prudence. Us en voulaient à la

patience de leurs chefs qui avaient conclu la pacification et ne se soumettaient pas à en observer les conditions. Cormatin, que les généraux républicains trouvaient impudemment hostile, cherchait au contraire à modérer son parti. S'il concevait un vain espoir, il comprenait du moins la nécessité d'en ajourner la réalisation.

(c Songez , écrivait-il au conseil chouan du Morbihan, que nous ne sommes plus un parti isolé; que nous tenons à tous les royalistes de la France ; que nos démarches doivent dépendre d'une décision générale. Où nous mèneraient les moyens que vous semblez adopter ? A une déclaration formelle de guerre , au moment où nos amis n'ont pas les ressources suffisantes , et où tomberait sur nous tout le poids des forces qu'avec le temps nous pouvons nous partager. Quelque douloureux qu'il soit pour nos cœurs de dissimuler, nous y sommes contraints; la nécessité est une loi irrévocable. »

Cette lettre fut interceptée et envoyée au comité de salut public, en même temps que d'autres pièces et une proclamation des chefs chouans du district de Lisieux, où les habitants étaient invités à s'opposer au désarmement, s'il était exigé, « Vous repousserez la force par la force; cette infraction sera regardée par nous comme une agression , et nous recommencerons les hostilités. Mourir pour sa religion , pour son roi et pour sa patrie, c'est vivre éternellement. »

Les représentants qui adressaient ces informations au comité terminaient leur rapport en disant : ce Nous pensons qu'il ne faut pas différer à arrêter les chefs. »

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