‹ Histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 86 sur 109 · COMMISSION DE8 CINQ · texte numérisé non relu

COMMISSION DE8 CINQ

conversation, blâmé vivement la formation du bataillon des patriotes.

Menou était déjà en arrestation ; on décréta son accusation avec ordre au conseil de guerre de le juger dans les vingt-quatre heures. Personne n'eût osé dire qu'il n'était point coupable d'une infâme trahison. Ses accusateurs croyaient l'envoyer à la mort.

La Convention était dans cette disposition de timide docilité où elle ne savait pas résister à une dénonciation. L'ardeur de la Montagne était si allumée, que Pontécoulant eut à se défendre; un nom pareil au sien se trouvait dans les papiers de Lemaître. Tallien et d'autres, qui avaient été ses collègues au comité de salut public, s'empressèrent de repousser cette absurde inculpation ; ils attestèrent qu'il avait été d'avis de passer le Rhin et pressé les préparatifs ' de cette opération ; car , avoir présenté des objections contre ce plan de campagne était devenu un. motif de soupçon depuis qu'il n'avait pas réussi.

Le triomphe de Tallien et de la Montagne semblait donc complet, la Convention était subjuguée; prête à accepter sans résistance des mesures qu'elle détestait. Sans être menacée comme au 31 mai , elle se croyait hors d'état de résister : la peur l'avait saisie.

Le lendemain , 1 er brumaire * , on s'attendait au rapport de la commission des cinq. Les Montagnards disaient publiquement qu'elle allait proposer l'annulation des élections et l'ajournement de la constitution.

On discutait, ou plutôt on entendait la lecture d'un projet de code pénal; Cavaignac demanda qu'elle

1 23 octobre.

DïSCOttftS D« THIBAUDEAU. 391

fût interrompue pour entendre une pétition contre les opérations du corps électoral de Cahors. Des voit de la gauche criaient : « Appuyé ! » un murmure sourd s'élevait des autres bancs ; Cavaignac déclai»a qu'il présentait la pétition, mais ne la soutenait point.

Thibaudeau demanda pourquoi on interrompait ainsi les travaux de rAssemblée. ■— « Le droit de pétition permet-il donc à chaque individu de venir incessamment nous entretenir de tout ce qui lui passe par la tête ? D'ailleurs la Convention a-t-elle pouvoir déjuger les opérations des assemblées électorales ? Ce serait un attentat à la constitution. Je sais bien que ce ne serait pas le premier, mais je proteste que je périrai plutôt que de la laisser détruire. » ^— Le signal du courage était donné ; toute la droite s'écria : — te Oui, tous! plutôt périr! »

Les Montagnards virent que le combat allait commencer ; un des crieurs les plus habituels, Frecine ré** présentant de Loir-et-Cher demanda la parole. — « Je veux répondre à ce conspirateur, * dit-il.

De toutes parts on demanda le rappel à l'ordre ; on raconta les regrets que Frecine avait donnés à Robespierre. Le parti modéré se relevait de son abattement. Pénières s'écriait : ••— te II faut que la Constitution soit exécutée ou qu'on nous assassine. »

Thibaudeau prit la parole. — « Oui, je dénoncerai à la nation la nouvelle tyrannie qu'on lui prépare. En vain créera-t-on des dictateurs ; je me dévoue à leur proscription ; je brave leurs poignards. Je serai la barre de fer contre laquelle viendront se briser leurs complots. »

392 DISCOURS DE THÏBAUDEAU.

Chacune de ses paroles était appuyée par l'approbation d'une majorité évidente.

— « La Terreur plane de : nouveau sur cette enceinte; avant la fin de cette séance , il faut qu'elle fasse place à la sécurité. Des hommes, dont F amourpropre est irrité, parce qu'ils ne sont pas les. premiers dans la confiance nationale, ne cessent depuis plusieurs jours d'insulter les hommes les plus respectables de cette Assemblée. Les tribunes, par leurs huées et leurs applaudissements séditieux, ne vous permettent pas de jouir de la liberté des opinions. Les discours perfides, les insinuations astucieuses appellent la proscription sur ceux qui sont devenus l'objet d'une haineuse jalousie. Des hommes qui ont changé de masque aux diverses époques de la Révolution; qui placés à droite dénoncent la gauche ; qui placés à gauche dénoncent la droite.... » — Des murmures se firent entendre à gauche. — « C'est de Tallien que je parle, » répondit l'orateur avec fermeté.

— « Je demande la parole pour dénoncer Thibaudeau, » s'écria Lesage Senault, encouragé par les tribunes. L'agitation était générale. La Réveillère- Lépeaux et André Dumont parlaient au milieu du bruit.

— « Je le déclare à la nation entière: Tallien est l'auteur de toutes les intrigues qui nous troublent. Il faut enfin le faire connaître, ce Tallien. Je sais qu'à mon tour je serai en butte aux accusations ; je ne les crains pas; je brave la calomnie. Je souhaite que Tallien réponde aux faits que je vais articuler. »

On lui cria que Tallien n'était pas présent et que l'attaquer était une lâcheté. — • « Je continuerai, ré-

pliqua Thibaudeau , quand on aura fait avertir Tallien et les membres du comité.

— « Ont-ils fait avertir, disait-on , Àubry et Lomont, lorsque hier ils ont fait décréter leur arrestation? Que Thibaudeau continue. »

— ce Savez-vous quelles sont les mesures de salût # public qui vont vous être proposées? 11 ne s'agit de rien moins que de faire arrêter les représentants, dont l'autre jour, en séance secrète, vous n'avez pas voulu écouter le dénonciateur; il ne s'agit de rien moins que de casser les corps électoraux; il ne s'agit de rien moins que de suspendre la convocation du corps législatif.

— - « Jamais > jamais! » s'écriait la droite, tandis que la gauche vociférait une dénégation.

— « Je connais ceux qui veulent agiter la Convention et la France. Le plus grand des malheurs serait que la représentation nationale fût encore entamée. Il ne faut pas toucher à un seul de ses membres , pas même à celui que j'accuse. » — La Montagne murmurait : — « Quand Tallien accusait *ici nos collègues de royalisme, vous l'avez écouté en silence; écoutez de même leurs défenseurs et leurs amis , lorsqu'ils démasquent leur dénonciateur.

— « De quel droit , l'apologiste des massacres de septembre vient-il accuser ses collègues de royalisme? Mais vous, qui murmurez, ne l'accusiez-vous pas de royalisme? et si, après le 9 thermidor, il y a eu une réaction royaliste, à qui peut-on l'imputer plus qu'à Tallien ?

« Les agents de la République à l'étranger n'ontils pas écrit que les émigrés fondaient de grandes espérances sur Tallien. Il existe au comité de salut

394 DISCOURS MB THIBÀDDBAU.

public une lettre du prétendant où il dit qu'il compte sur Tallien pour rétablir la royauté.

* Je ne prétends pas que ce soient des preuves contre lui, mais je demande comment, lorsqu'il existe de tels indices contre lui > il a pu avoir l'impudeur d'accuser les hommes les plus e&timableB, parce que leurs noms sont écrits sur des notes insignifiantes?

« C'eBt l'ambition qui dirige Tallien ; c'est le dépit de voir des hommes plus estimables que lui honorés par préférence des témoignages multipliés de la confiance publique. Ne dirait-on pas que la République ne peut se passer de lui ? »

La gauche , à qui la colère ne réussissait point, essaya de tourner en dérision les paroles de l'orateur ; d'accord avec les spectateurs des tribunes elle faisait entendre de bruyants éclats de rire» La majorité s'irrita et somma le président de faire respecter l'Assemblée. Genissieux, qui occupait le fauteuil, était suspect de partialité pour la Montagne; on le lui reprocha durement. La Réveillère disait : — « Fais donc cesser les insolentes clameurs des tribunes ; dis à. ces hommes furieux qu'ils peuvent nous tuer, mais qu'ils ne nous soumettront jamais. Ils sont effrayants, à la vérité , les symptômes qui se manifestent autour de cette Balle , mais rien ne pourra nous forcer à mal agir. »

Le calme fut rétabli et Thibaudeau continua. — « Dans un de ces dîners où Tallien avait beaucoup d'humeur parce qu'on n'était pas de son avis, il disait : « Tirez-vous-en comme vous voudrez. Je vous « abandonne , j'aurai toujours où me réfugier. Je ne « suis pas embarrassé. »

« Et moi je lui dirai : Lès hommes que tu accu-

DISCOURS DE THIB.4UDEAU. 395

ses, qu'ont-ils gagné à la Révolution? Les haines et la proscription. Pendant dix-huit mois ils ont vécu cachés dans des cavernes. Aujourd'hui, ils vivent encore dans la médiocrité, et toi , tu es riche. Je ne t'en fais pas un reproche. Mais respecte, au lieu de les accuser, les hommes irréprochables qui sont honorés de l'estime publique.

« Les dénonciateurs disent que les assemblées électorales sont composées de royalistes: mais par qui sont réélus les membres de la Convention si ce n'est par ces corps électoraux accusés de royalisme.

« On a parlé d'abord de casser les assemblées électorales de Paris et de plusieurs autres départements. On n'a point oBé dire encore qu'on voulait les casser toutes. Ceux de nos collègues emprisonnés en prairial par décret de la Convention et qu'on vient de remettre en liberté s'en expliquent hautement. Ils veulent aussi qu'on ajourne la convocation du corps législatif et prétendent que la date du 5 brumaire étant fixée par un décret, et non point par les lois que le peuple a sanctionnées, peut être changée par la Convention. Souvenez-vous que c'est sur la foi de ce décret que la nation entière vient de nommer ses représentants. On peut garder le pouvoir constituant aussi longtemps qu'on voudra, maiB je déclare qu'il n'y a point de puissance humaine qui puisse me forcer à être, le 5 brumaire, membre de la Convention.

— « Ni moi ! ni moi ! » s'écrièrent un grand nombre de représentants.

A ce moment, Legendre assura qu'il savait que la commission des cinq ne proposerait rien de semblable. En même temps Tallien entra dans la salle, au bruit des applaudissements de la gauche.

. — « En vérité, reprit Thibaudeau, la commission nous ferait une grande grâce, en proposant que le corps législatif soit installé le 5 brumaire. Je demande s'il est en son pouvoir de l'empêcher. Il faut qu'elle fasse son rapport séance tenante et qu'elle soit dissoute immédiatement après. Il est impossible de rester plus longtemps dans un état d'angoisse si alarmant pour la République.

« Jouirions-nous de la liberté si des commissions, véritables chambres ardentes, mettaient le couteau sur la gorge à chaque député?

« J'espère que la Convention saura déjouer toutes les intrigues. Ils veulent des places, ces hommes! ils veulent des places ! Grand Dieu ! Ah ! ne saventils pas de quelles inquiétudes on est sans cesse tourmenté quand il faut veiller je ne dirai pas au bonheur, mais au salut de tant de millions d'hommes ? .

« Ils craignent, disent-ils, les vengeances des royalistes. Eh bien! ne devons-nous pas les craindre autant qu'eux? Qui de nous a favorisé les royalistes? Croit-on qu'ils me pardonneraient, à moi, 4 d'avoir voté la mort du dernier de nos rois? »

Tallien commença par rappeler le 9 thermidor; c'était son titre à la faveur publique, son motif d'orgueil. — «Ce jour- là, j'étais à la tribune pour combattre ceux qui voulaient détruire la liberté comme j'y suis encore aujourd'hui. » — Il s'engagea à répons dre aux faits que Thibaudeau avait allégués en son absence, mais d'abord il traita la question générale.

— « Je n'ai point demandé la création de la commission des cinq. Je voulais que l'Assemblée continuât sa confiance à celle qui existe déjà et qui a

rendu de grands services. On m'a nommé, j'ai accepté. Je ne sais pas refuser les missions où il y a des dangers à courir, des calomnies à essuyer. »

Il parla d'abord des électeurs, et en convenant que des patriotes avaient été élus, il s'affligea de voir sur les listes le nom de Tronchet, un défenseur de Louis Capet! Des émigrés non encore rayés, des hommes qui ont pris part à la conspiration du 13 vendémiaire, ont été élus. ». — : Alors il répéta une phrase qu'il avait prononcée la veille, et que Thibaudeau lui avait reprochée : — « Oui , la victoire a profité aux vaincus, ils ont eu toute facilité pour s'échapper, aucun d'eux n'est tombé sous le glaive de la loi. » — ' Les applaudissements des tribunes redoublèrent , en entendant ce regret des échafauds.

— « Je n'ai point dit, et j'aurais dû le dire , que le 1 3 vendémiaire a été amené, a été protégé; qu'on a voulu capituler avec les rebelles, j'ai vu le moment où l'on aurait donné l'accolade à leur chef.

« La commission ne vous proposera rien qui ne soit conforme à la constitution et à la volonté du peuple! » — A ces paroles les applaudissement vinrent de la droite.

— « La commission vous dira qu'on a paralysé le ' courage des patriotes à Paris ; qu'on a retardé le départ des courriers qui devaient porter dans les départements la nouvelle des événements du 13. Elle vous dira qu'il y a eu des scissions dans plusieurs corps électoraux : les républicains et les royalistes, votant dans des séances séparées.

« Je vais lire le projet de décret que la commission m'a chargé de vous présenter : c'est le dernier acte que j'accomplirai comme membre de celte corn-

398 DISCOURS DE THIBAUDBAU.

mission. On a jeté des soupçons sur moi, je ne dois pas y rester» » ~ Si, si, » criait la gauche.

Ce projet consistait à déclarer que la Convention serait en permanence jusqu'au 5 brumaire, époque déterminée pour l'organisation du corps législatif. Des murmures s'élevèrent de toutes parts.

La défense de Tallien avait été faible et timide. Thibaudeau reprit la parole et s'opposa à la permanence, qui répandrait une alarme générale , qui entraverait l'action des comités de gouvernement.

— « Quels sont les motifs de cette permanence? Que nous a*t-on appris de nouveau ? Qu'il y a une conspiration , qu'elle est vaste , qu'elle date de loin? C'est ce que chacun sait, et Tallien devait, plus que tout autre, en être instruit*

« Il est aisé de voir que la commission veut casser les opérations des corps électoraux. La commission n'a pas le droit de proposer une telle mesure; la Convention n'a pas le droit de la voter.

« Je repousse la permanence et je persiste à demander que la commission fasse son rapport et soit dissoute, séance tenante. »

La Réveillère-Lépeaux parla dans le même sens.

Bentabolle réclama la permanence, ou du moins un examen approfondi , et l'ajournement de la discussion. Il prit la défense de la commission , il ne voulait pas qu'elle fût dissoute.

— « Profitez, disait-il, des moments qui vous restent pour faire du bien au peuple. Diminuez le prix des subsistances.» — C'était une sorte de mot d'ordre adopté depuis quelques jours par le parti jacobin, pour émouvoir la population» — « Vous avez aussi à frapper les émigrés* » — Des supplices, le maximum,

et les lois de proscription remises en pratique contre les émigrés , voilà ce que les révolutionnaires espéraient de Tallien et de ses amis.

Chénier voulait à peu près les mêmes choses, mais il comprenait qu'elles pouvaient être obtenues du gouvernement qui allait naître de la Convention. Il ne s'associa pas à la commission, renonça à l'annulation des élections ; il espérait, avec vraisemblance, que le corps législatif aurait la même majorité, qui maintenant dominait l'Assemblée et qui voulait sincèrement la République. Il concluait contre la permanence.

Mais il n'en fit pas moins un grand éloge de Tallien, en insistant sur Quiberon, au moins autant que sur le 9 thermidor. — « Son nom ira à la postérité, comme ayant, dans cette fameuse journée , sauvé la République. »

Barras ajouta : — « Je demande aux calomniateurs de Tallien, ce qu'ils faisaient pendant cette journée-là et ce qu'ils ont fait depuis?

— Est-ce à moi que Barras adresse la parole ? » répondit Thibaudeau. — Barras garda le silence. Thibaudeau venait aussi d'avoir sa journée et de gagner une page dans Thistoire. ^

La Montagne était irritée et tumultueuse; malgré ses clameurs, la permanence fut rejetée. Puis Barras proposa que la commission des cinq fît le lendemain son rapport sur les moyens de soulager les maux du peuple et de sauver la République. — « Mais je ne veux pas non plus prolonger son existence; elle sera immédiatement dissoute* » — Cette proposition fut adoptée. La séance finit plus tôt que de coutume ; elle venait do changer la situation de l'Assemblée du pays*

Thibaudeau avait montré non-seulement du courage, mais un grand discernement de l'état des esprits et des forces réelles de chaque opinion ; il avait vu combien étaient faibles la cabale de Tallien et le parti ressuscité des Jacobins.

En effet , le mouvement qui troublait et agitait la Convention n'était point ressenti au dehors* La crainte d'une contre - révolution et des vengeances qu'elle amènerait n'inquiçtait pas le public. Les agents et les comités royalistes n'avaient nulle influence sur l'opinion; ils ne recrutaient pas un partisan. Le 13 vendémiaire et la menace d'une répression sévère dans le midi, avaient suffi pour mettre un terme à la réaction. Hoche resserrait chaque jour le cercle où il enfermait Gharette et la guerre civile. Stofflet se refusait encore à tenter une reprise d'armes. La nouvelle expédition anglaise, qui avait été accordée aux instances de Monsieur comte d'Artois et des émigrés, avait d'abord paru dans la baie de Quiberon et n'avait pas essayé un débarquement. Le prince et son étatmajor étaient à bord de l'amiral anglais, et néanmoins les chouans n'avaient rien fait pour faciliter une descente. De là l'escadre s'était rendue à la petite île d'Houat , et y avait jeté l'ancre pendant quelques jours; puis Noirmoutiers avait été sommé, et le commandant avait répondu aussi fièrement qu'avait fait, trois mois auparavant, le commandant de Bellisle. Enfin l'expédition avait pris terre à l'île d'Yeu, à quatre ou cinq lieues de la côte de Poitou. Là Monsieur recevait sans cesse des messages de Charettc ou des chouans : chacun insistant pour qu'il descendît sur la côte, mais en lui proposant des projets dit-

férents et ne lui donnant aucune garantie du succès. On lui promettait avec sincérité du courage et du dévouement; on tâchait de lui faire espérer un soulèvement de l'opinion et un grand développement de la guerre civile. Mais il fallait à Monsieur, et bien plus encore à son entourage, des certitudes qu'on ne pouvait lui présenter. Il s'agissait de faire , à tous risques , la guerre , non pas en prince , mais en aventurier.

— « Voulez-vous donc que Monsieur aille chouanner? » disaient ses aides de camp. — Lui-même était plein d'incertitude et de méfiance. La moindre différence de principes politiques , une nuance dans l'opinion monarchique lui inspirait de l'éloignement. Il disait au comte de Vauban , qui était son intermédiaire avec M. de Puisaye : — « Quand tu me parles de cet homme-là, c'est comme si tu me présentais la tête de Robespierre. Je ne puis avoir aucune confiance en lui. Quand je t'ai envoyé en Bretagne, j'ai cru que tu m'en débarrasserais. »

Ainsi les projets et les entreprises de la haute émigration n'avaient aucun rapport avec le mouvement des sections de Paris; tous ceux qui, à une époque quelconque, avaient pris la moindre part à la Révolution ; tous ceux qui montraient quelque penchant pour la monarchie constitutionnelle; les modérés qui . demandaient ou conseillaient des transactions, étaient des Jacobins pour Monsieur et ses courtisans. L'opinion parisienne et l'indépendance des assemblées primaires avaient donné peut-être une lueur d'espérance à quelques émigrés comme Mounier et Mallet- Dupan , mais les royalistes purs ne connaissaient

d'autres auxiliaires que les Vendéens.

Monsieur était depuis trois semaines à 1 île d'Yeu, sans prendre aucune décision. Son voisinage et l'espoir incertain de son débarquement ne rendaient pas Charette plus redoutable. Le général Hoche et le gouvernement étaient à cet égard en pleine sécurité/

Pendant ce temps-là on arrêtait des agents royalistes ; on saisissait des correspondances où Ton voyait que plus diminuaient les chances de contrerévolution , plus augmentaient les illusions dès hommes importants de l'émigration , plus ils comptaient rentrer en maîtres et en Vengeurs*

Le comte d'Entraigues écrivait au roi Louis XVIII non-seulement qu'il ne devait' point pardonner aux conventionnels qui avaient voté la mort de Louis XVI, tnais qu'il ne fallait entamer de négociation avec aucun d'entre eux, de peur d'alanguir les efforts de Monsieur. Il ajoutait que la conduite de Tallien à Quiberon avait prouvé quelle foi on pouvait accorder à de tels hommes; et en effet Louis XVIII avait impérieusement interdit à son frère toute transaction»

On lisait dans d'autres lettres combien Louis XVIII voyait avec chagrin son frère se mettre à la tête des Vendéens. — « Mon inactivité m'expose à des jugements défavorables. On attendra donc que les succès de Monsieur aient assuré ma sécurité, et alors on me conduira dans mon royaume. On me fera venir quand les dangers seront passés. Dieu m'est téiqoin que j'entendrai avec une vive satisfaction répéter le cri des Israélites : « Saûl a tué « mille hommes , et David dix mille; » mais ma joie comme frère ne fait rien à ma gloire comme roi. »

Il y avait donc plus de haine que de crainte dans les fureurs de Tallien , ou plutôt il voulait se justifier ainsi d'avoir complaisamment accueilli les intrigues royalistes. Siéyès s'était procuré en Hollande des pièces plus convaincantes encore que celles dont on avait donné connaissance à la Convention et au public , et les avait déposées au comité de salut public. Tallien avait toujours témoigné une grande inimitié contre Siéyès; il se réconcilia avec lui, et les pièces ne se retrouvèrent plus.

Au point où était le parti royaliste il n'y avait donc nulle inquiétude à concevoir de la contre-révolution. A vrai dire ce parti ne subsistait pas en France.

L'ancienne faction jacobine n'avait plus en ce moment assez de puissance pour promettre la conquête du pouvoir aux hommes qui épouseraient sa cause, et pour leur conférer une imposante dictature. Le temps était passé où les démagogues pouvaient soulever les masses populaires. Le mouvement révolutionnaire était arrêté. Lfe 1 er prairial y avait mis fin* On venait de voir au 13 vendémiaire combien une autre classe d'insurgés avait été inégale à la force militaire.

Aussi le gouvernement des comités, et bien plus encore les révolutionnaires passionnés, avaient mis un soin extrême à flatter l'armée, à lui donner une opinion politique, à en faire le puissant auxiliaire d'un parti. Aucun effort n'était nécessaire pour la rendre républicaine; elle l'était beaucoup non par esprit de parti, mais par patriotisme et par religion militaire. Pour elle , les émigrés , les Vendéens , les

chouans, étaient des ennemis. De là à servir une faction , à être l'instrument d'une cabale, il y avait loin.

En ce moment, l'homme qui représentait l'armée, auprès de la Convention et des Parisiens, c'était le général Bonaparte. Cinq jours après le 13 vendémiaire, Barras avait appelé l'attention de l'Assemblée sur la conduite du général Bonaparte : « — C'est à lui, c'est à ses dispositions savantes et promptes qu'on doit la défense de cette enceinte. Je demande que la Convention confirme la nomination de Buonaparte à la place de général en second de l'armée de l'intérieur. » — Le décret fut aussitôt voté.

Ce fut ainsi que Paris apprit le nom jusqu'alors complètement inconnu qui devait retentir dans les siècles. Il n'en fut plus question à la Convention; on ne fit point mention de lui dans les récits de la journée du 13. Une seule fois Barras, lorsqu'il célébra sa propre gloire et s'attribua tout l'honneur de la victoire, crut devoir rappeler qu'il l'avait choisi pour être commandant en second. Du reste, son nom ne fut mêlé à aucune discussion. Dans les conversations politiques ou les projets des représentants des diverses fractions de l'Assemblée, on ne parlait de lui pas plus qu'à la tribune.

Il n'en était pas ainsi dans la population parisienne : le général Bonaparte y était mal voulu et redouté. On voyait en lui le farouche soldat qui avait canonné le perron de Saint-Roch. Son origine corse, sa physionomie expressiye et profonde, sa tenue qui ne ressemblait à celle de nul autre général, ses longs cheveux tombant négligemment des deux cotés du visage : tout en lui semblait étrange.

Il parlait peu; on ne disait pas qu'il manifestât une opinion politique autre que la volonté de maintenir le bon ordre ; on ne lui savait de relation avec aucun autre représentant que Barras.

L'armée était tenue dans une discipline exacte ; il ne s'occupait des affaires de Paris que sous le rapport de la tranquillité publique. Tout ressouvenir des tapages de la jeunesse dorée ou de l'indépendance des sections était menacé d'une répression sévère. Il aimait à être craint, comme moyen de n'avoir pas à punir. On racontait que des allusions ayant été applaudies au théâtre du Vaudeville, il en avait fait ordonner la clôture. Le directeur était allé implorer son indulgence. — « Il fallait faire taire votre parterre , » dit le général. — « Comme auteur et comme directeur de théâtre, je voudrais avoir un moyen d'imposer silence au parterre, repartit M. Barré, d'un ton de plaisanterie. — « J'en sais un 9 moi: c'est de le fusiller.»

De tels propos souvent exagérés , quelquefois inventés, faisaient grande impression sur le public alors . peu accoutumé à être traité avec cette gravité et cette rigueur.

En même temps on ne disait pas qu'il eût demandé ou conseillé aucune mesure cruelle ni qu'il s'associât en nulle façon aux cris de vengeance qui, depuis le 13, retentissaient à la tribune de la Convention* Trois conseils de guerre avaient été institués par décret. Us commencèrent par donner un exemple de sévérité. Lebois qui m avait présidé la section du Théâtre-Français , et Lafond le commandant de la colonne du faubourg Saint-Germain qu'avaient foudroyée les batteries de la rive droite, furent

condamnés à mort et exécutés. On put craindre un instant que la juridiction militaire fût impitoyable. Cette inquiétude ne dura pas longtemps. L'opinion parisienne, les vœux des honnêtes . gens pénétrèrent dans le conseil de guerre. On acquittait les prévenus qui avaient été arrêtés et conduits devant les juges. On condamnait à mort quelques absents par contumace, sans qu'aucune recherche fût faite pour se saisir de leur personne. Après quelques jours , pendant que les Jacobins s'indignaient à la Convention et réclamaient contre l'impunité, une sorte d'amnistie tacite rassura les esprits. Les contumaces se promenaient librement sans craindre d'être arrêtés. Un soir, M. de Casteliane répondît au q\ii-vive d'une sentinelle : — ? « Casteliane, contumace. »

Il y avait dans les comités quelques représentants qui se complaisaient à voir les choses se passer ainsi et qui se faisaient protecteurs des prévenus» Daunou sauva ainsi M* Lacretelle. .

Lorsque la Convention, après le discours où Barras avait demandé que l'infâme Menou , fût envoyé à l'échafaud , l'eut traduit devant le canseil de guerre , le général Bonaparte lui fît passer ce billet : : — « J'ai tout vu, on veut vous perdre; mais je ferai tout pour vous sauver, en dépit de la rage qu'ont certains représentants de faire retomber leur sottise sur la tête des généraux. » , ; Le général Menou fut acquitté.

La séance du \ cr brumaire * avait confirmé et sancr

1 23 octobre.

tionné cette mansuétude conforme à l'opinion publique , au vœu des républicains honnêtes et même à l'intention des révolutionnaires politiques. Thibau* deau avait arrêté le mouvement de réaction terroriste; il avait écrasé Tallien, qui ne se releva jamais de cette exécution et cessa désormais d'être un personnage. Mais la Convention qui ne voulait pas établir une dictature provisoire, ni différer l'inauguration de la République constitutionnelle, conservait toutefois de grandes inquiétudes sur ce que pourraient devenir, sous le gouvernement nouveau, la dévolution et les révolutionnaires. En ce sens, la majorité était disposée à refuser peu de chose aux Montagnards. Comme eux, elle avait le désir de prendre des précautions , de se donner des garanties , de composer le gouvernement des hommes les plus intéressés à ethpêcher que la faction du 10 août et du 24 janvier perdît l'autorité et l'influence.

Aussi le comité de salut public sembla se repentir de la bienveillance, qu'il avait récemment témoignée aux anciens membres des Assemblées constituante et législative dont le retour avait été décrété ou autb* pisé. M œe de Staël, qui avait tant contribué à ce rappel , reçut l'avertissement de s'éloigner de Paris, et le comité voulait même l'exiler de France. Elle avait ouvert son salon à tous les hommes de talent et d'esprit; elle y avait accueilli Boissy d'Anglas et les conventionnels modérés tout aussi bien que Chénier ou Louvet; elle n'était pas plus bienveillante pour les républicains ardents et sincères que pour M. Lacre-* telle et les orateurs des sections. Loin de désirer une contre-révolution , elle essayait de modérer les vi^ vacités haineuses qui «'élevaient contre la Conven*

408 DERNIÈRES INTENTIONS DE Là CONVENTION.

tion et elle conseillait aux meneurs des assemblées pri» maires de ne point se révolter contre la réélection des deux tiers. — « Il fallait, disait-elle , prendre confiance dans le développement des institutions libérales; la domination du parti révolutionnaire ne pourrait subsister longtemps devant un corps législatif où le vote et la tribune seraient libres. La voix de la France entière et les suffrages des assemblées électorales allaient placer dans le Directoire des hommes tels que Lanjuinais, Boissy ou Daunou. Une lutte ouverte avec la Convention ne présentait aucun espoir de succès et rendrait la puissance au parti jacobin. » — Comme les hommes des sections, elle n'eût pas voulu que la nouvelle République fût principalement destinée à garantir les intérêts des révolutionnaires et n'approuvait point les lois d'exception par lesquelles ils voulaient être protégés. En un mot, elle aimait la liberté plus que la Révolution : lorsque Chénier entendait cette parole, il sortait indigné.

Dans une telle disposition, le 13 vendémiaire qui aurait pu être évité, où le combat avait été traîtreusement engagé , où le sang avait coulé pour la satisfaction d'un parti , avait dû inspirer à M me de Staël des regrets qu'elle avait vivement ma* nifestés.

Grâce aux efforts de Boissy d'Anglas qui représenta comment il était contraire au droit des gens et aux égards dus à une puissance amie d'exiler la femme d'un ambassadeur, le comité de salut public revint sur sa première détermination.

Les comités et l'Assemblée, se trouvant ainsi disposés, se hâtèrent de léguer au gouvernement futur des pouvoirs arbitraires et une législation exception-

nelle , afin de lui donner les moyens d'exclure de la cité républicaine ceux qui ne respectaient point son origine, et qui ne voulaient pas avoir ses fondateurs pour maîtres.

Telle fut l'occupation de la Convention pendant les quatre derniers jours de son règne. Le 2 brumaire, un rapporteur du comité de sûreté générale vint encore entretenir l'Assemblée des correspondances de Lemaître : c'était toujours dans l'intention de compromettre les représentants à qui on voulait enlever la confiance que pouvaient leur accorder les républicains. On donna lecture d'une lettre du comte d'Ëntraigues où se trouvait ce passage : — « Je* ne suis nullement étonné que Cambacérès soit du nombre de ceux qui voudraient le retour de la royauté ; je le connais et je l'ai vu souvent; c'est un homme de beaucoup d'esprit , et si quelque chose m'a étonné de lui , c'a été de le voir asservi et obéir à des gens qu'en tout autre temps il eût voulu et eût en effet commandés. »

Cambacérès se justifia fort convenablement, sans trop se vanter de son obéissance au parti révolutionnaire. Il raconta sa vie politique occupée uniquement de travaux dans les comités, et se représenta, non pas comme ardent républicain, mais comme modéré et ami de l'ordre.

— w Je vivrai pour la République et pour la défense de la constitution acceptée par le peuple. Pourquoi , hélas ! mes forces ne me permettent-elles point d'aller avec les défenseurs de la patrie mourir pour elle ou triompher avec eux de nos ennemis. Mais si cette belle destinée ne m'appartient pas, du moins dans la carrière qui s'ouvre devant moi

on n'aura jamais à me reprocher d'avoir conspiré avec les amis de la royauté. »

Gamon, représentant de l'Ardèche, dont le nom se trouvait de même dans cette lettre, fut aussi admis à protester de ses sentiments républicains.

Alors on fit cesser cette lecture. Boudin de TIû* dre , qui était récemment sorti du comité de sûreté générale, témoigna quelque étonnement du choix des pièces que Ton faisait connaître à la Convention, en prenant soin d'écarter celles qui inculpaient bien plus gravement Tallien et Fréron.

' Un long et dernier rapport fut présenté par Baudin des* Ardennes , au nom de la commission des onze : elle terminait ses travaux en proposant une amnistie générale pour les délits politiques. Il rappelait comment les rigueurs sanguinaires qui avaient suivi chaque crise de la Révolution , avaient amené la ruine du pouvoir et du parti qui lès avaient ordonnées. — « Aucun gouvernement, disait-il en finissant, ne s'établit, sans l'oubli des fautes et des erreurs qui ont précédé , troublé ou retardé sa formation. »

Rewbell applaudissait aux principes de philanthropie du rapporteur, mais ne croyait pas, dans les circonstances où se trouvait la République , qu'il fût possible d'adopter ce projet. — « Nous sommes forcés de l'ajourner, disait-il; je ne citerai qu'un seul fait : j'ai lu dans un mémoire saisi parmi les papiers du prince de Robecq que les royalistes étaient résolus à ne pas laisser subsister un -seul patriote ; ils veulent détruire tous les républicains , confisquer leurs biens et même ceux des citoyens qu'on ne proscrirait point. C'est le système de finances

RAPPORT DE LA COMMISSION DES CINQ. U\ i

de la contre-révolution. Ainsi je vous demande si le décret qu'on vous propose, voté prématurément, ne serait point l'arrêt de mort de tous les républicains. »

Un homme sensé, tel qu'était Rewbell, aurait dû discerner les fureurs systématiques d'un faiseur de projets, des intentions réalisables d'un parti qui était de plus en plus éloigné de la possibilité du triomphe; mais les excès et les crimes de la faction que les conventionnels avaient servie par complicité ou soumission rendaient vraisemblables dans leur esprit toutes les horreurs des haines et des vengeances politiques. D'ailleurs les folles correspondances des agents de l'émigration suscitaient tous les amis de la Révolution. Aussi les tribunes publiques mêlèrent leurs clameurs à la discussion et criaient : — « Oui ! ; oui ! mort aux royalistes ! » — La commission dtjs onze consentit à l'ajournement, et La Réveillère Lépeaux ajouta en excuse du projet que les émigrés étaient exclus de l'amnistie et qu'on maintenait contre eux la peine de mort.

La commission des cinq vint aussi faire ses adieux à la Convention ; mais elle n'avait point à encourir le reproche de modération ,et d'humanité. Tallien recommença encore une fois l'histoire de la conspiration, ramassant tous les faux bruits, toutes les rumeurs populaires; confondant leô émigrés de toutes les époques, pour en arriver enfin aux assemblées primaires et aux éjections. Il témoigna encore de son indignation de voir un défenseur de Gapet élu représentant, ainsi que M. de Marbois, .qu'il appelait le jrédacteur du traité de Pilititz : ce qui était ou un in-

Page 1