SITUATION DU NOUVEAU GOUVEBNEMENT
elle désorganisa l'armée par la destitution des officiers nobles et suspects, et en envoyant à l'échafaud des généraux vaillants et fidèles; ses commissaires se mêlèrent des opérations de la guerre et mirent le désordre dans l'administration militaire. Un seul homme dans le comité de salut public eut une influence raisonnable et heureuse, souvent contrariée : il eût été proscrit sans le 9 thermidor. Aitisi la gloire d'avoir défendu le territoire et vaincu la coalition européenne, appartenait entièrement à l'armée. La mésintelligence des puissances ennemies, les lenteurs et l'indécision de leurs généraux, contribuèrent aussi à l'heureux succès des armées françaises.
Après la chute de Robespierre, la Convention s*étai't trouvée dans une position difficile ; la Terreur ne pouvait plus être continuée : mais n'infliger à ceux qui l'avaient voulue et exercée ni châtiment, ni flétrissure ; mais laisser impunis les crimes des représentants en mission : c'était une détermination qui ne pouvait être consentie par l'opinion publique. La Convention résista longtemps ; ceux de ses membres qui recherchèrent une popularité nouvelle déchaînèrent une réaction pour en être les chefs; puis, lorsqu'elle devint criminelle et atroce d^ns le midi ♦ lorsqu'à Paris la république conventionnelle commença à être détestée et honnie , il fallut que son gouvernement changeât de route encore une fois. Après la répression sanglante des séditions jacobines, les prisonniers de Quiberon furent fusillés; tes lois qui prononçaient la mort et la confiscation contre les émigrés furent rappelées à une rigoureuse exécution. Cette double méfiance et cette peur alter-
native achevèrent de dépouiller la Convention de la considération publique. On cessa à la fois de respecter et de craindre un pouvoir qui ne savait donner que l'anarchie pour consolation de la tyrannie. Toutefois, grâce aux circonstances et parce que la majorité se déplaçait facilement , selon la crainte du moment, l'Assemblée eut au total une conduite habile au milieu des dangers qui la menacèrent dans sa dernière époque. Elle arriva au but qu'elle s'était proposé d'atteindre. Le pouvoir fut transmis par elle à des hommes dévoués à la défense des intérêts et des principes de la révolution où était née et où avait vécu la Convention. Mais il ne dépendait .pas d'elle de leur assurer une position stable et un gouvernement respecté : elle n'avait pas trouvé, ainsi qu f elle s'en flattait, « le moyen de terminer la Révolution. »
Il faut expliquer aussi en quelle situation elle laissait la politique extérieure. Entraînée par l'esprit révolutionnaire , elle y avait suivi une voie aussi funeste que dans le gouvernement intérieur. Elle aurait pu , avant de se retirer , donner à la France républicaine une paix glorieuse; au contraire elle Continua à ouvrir un cours indéfini à la guerre.
Le comité de salut public, loin d'être encouragé, par les traités qu'il avait sagement négociés et conclus, à concevoir la pensée dune pacification générale, n'y vit qu'un moyen de plus pour conquérir de vastes territoires, et pour établir la domination de la République française sur toute l'Europe. Enivré par d'éclatantes victoires et par de faciles invasions; cédant à l'entraînement de l'orgueil na-
tional , il proclama et fit reconnaître comme un principe et une nécessité, que la France devait avoir pour limite le Rhin et l'Escaut, qu'elle devait être entourée de pays soumis à son influence.
Les guerres du xviu e siècle avaient pu se terminer par quelques agrandissements de territoire, par la perte ou l'acquisition de quelques colonies : mais 1 équilibre européen n'avait pas été dérangé : la prééminence d'un État sur tous les autres ne s'était, pas établie. Louis XIV , pour avoir eu cette prétention, avait uni toute l'Europe contre lui. Rien de pareil ne s'était passé depuis la guerre de la succession. Le premier partage de la Pologne avait donné un funeste exemple; mais comme trois puissances avaient été, en même temps, coupables de cet attentat au droit européen, la balance subsistait encore. Il n'en était pas ainsi de l'ambition des gouvernements révolutionnaires; ils prétendaient établir tout un nouveau système de politique internationale. D'abord ils avaient voulu bouleverser l'intérieur des États, leur donner des institutions, y changer Tordre social : maintenant ils n'espéraient plus en agir ainsi avec l'univers entier, mais après avoir étendu les frontières , ils avaient le projet de les couvrir par des républiques ou par des princes recevant leur investiture de la France victorieuse ; c'était dire que la Révolution et tout gouvernement procréé par elle, ne pouvait trouver et garder sa place que dans une Europe renouvelée : ce devait donc être une guerre à mort ; car la paix imposée à de telles conditions était tout au plus une trêve.
La Prusse, en se prêtant à de tels desseins, en espérant y trouver un avantage, semblait rendre leur exé-
cuticm plus facile. L'Autriche, liée presque indissolublement avec l'Angleterre, soumise à son influence et sollicitant ses subsides , songeait toutefois à ses intérêts particuliers. On aurait pu conclure avec elle une transaction qui aurait achevé l'anéantissement de la coalition. Elle était dès longtemps résignée à perdre la Belgique, mais elle voulait un équivalent : la Bavière ou un agrandissement considérable en Italie- Mais elle ne pouvait pas se prêter, aussi volontiers que le roi de Prusse, au remaniement de tous les États allemands, à la sécularisation des principautés ecclésiastiques, en un mot à la destruction de l'empire germanique. Alors la rivalité de la Prusse et de l'Autriche prit un caractère d'hostilité dont la politique du comité de salut public profita. Les princes allemands avaient été entraînés à la guerre malgré eux, ; l'Autriche ne pouvait pas leur procurer la paix; le roi de Prusse se faisait leur médiateur auprès de la France, stipulait leur neutralité, garantissait leur territoire de l'occupation militaire ; de sorte que leurs contingents étaient retirés des armées autrichiennes.
Avant que le cabinet de Vienne eût la certitude qu'il lui était impossible de traiter avec le comité de salut public , plusieurs mois s'écoulèrent en missions occultes, en propositions inofficielles, en réponses vagues qui ne ressemblaient pas toujours à des refus. Il y eut un moment où M. Pitt lui-même crut à la possibilité de traiter; mais bientôt , Siéyès revint d'Amsterdam, où il avait présidé à l'inauguration d'une république démocratique , et conclu un traité d alliance. Du haut de la tribune de la Convention il parla en ces termes : — « La réunion des deux ré-
publiques française et batave annonce déjà au monde que la tyrannie britannique va bientôt faire place à la liberté des mers, que nous avons conquise. »
Ainsi M. Pitt retrouva la conviction que la paix était impossible avec la France révolutionnaire. L'état de désordre et d'anarchie où elle semblait être, les dangers où la Convention était exposée entre les séditions des Jacobins et les ardeurs de la réaction , inclinèrent le ministère anglais à prêter l'oreille aux espérances illusoires des émigrés. Alors fut tentée l'expédition de Quiberon ; un subside fut accordé à l'Autriche, pour qu'elle prît à sa solde l'armée de Condé.
Toutes les tentatives de négociations n'avaient pas encore cessé de la part de l'Autriche ; le comité de salut public ne se prononçait pas de manière à les décourager entièrement. M. de Hardenberg conférait à Bâle avec M. Barthélémy pour arriver à un traité , non point avec tel ou tel État d'Allemagne, mais avec le corps germanique, ce qui pouvait comprendre l'empereur.
Au milieu d'août , Rewbell arriva à Bâle , et après deux conférences avec M. de Hardenberg, il lui notifia avec sa rudesse accoutumée et du ton le plus absolu, que la France ne rendrait ni à aucune puissance, ni à l'empire germanique, ses conquêtes entre le Rhin et la Meuse ; « qu'il lui fallait la barrière insurmontable du Rhin qui avait pendant six cents ans empêché l'empire romain d'être englouti par les barbares.... ce serait d'ailleurs.... donner un établissement sur le seuil de notre porte. Le gouvernement français ne veut pas non plus permettre au roi de Prusse de s'établir entre le Rhin et la Meuse,