PREFACE
M. Garât écrivait en 1821 : « Le moment actuel, celui où vivent encore tant de témoins, est le seul où la Convention puisse être bien jugée : c'est Tun des plus grands services à rendre aux générations qui vont suivre. Si ce travail n'est pas fiait dans ce moment, il ne pourra jamais être bien fait. La postérité ne recevra , sur la Convention, que des traditions et des jugements opposés qui, par cela même, obtiendront très-peu de confiance et n'augmenteront que le nombre de tant de sombres et insolubles problèmes dont les ténèbres enveloppent de toutes parts le genre humain. »
En exprimant ce regret, le spirituel écrivain pensait sans doute que , dans les récits historiques , rien ne peut remplacer le témoignage des contemporains ; non pas seu^ lement parce qu'ils rapportent ce qu'ils ont vu , mais parce que leur jugement , lors même qu'il est impartial et désintéressé, garde l'impression vive et colorée des scènes et des personnages ; parce qu'ils ont vu de leurs yeux cet aspect général d'une situation ou d'une époque que ne peut reproduire Tétude des documents écrits.
Les sentiments qui animaient une génération , ce qu'elle disait, ce qui était approuvé ou blâmé par elle; ce qui
Taffligeait ou lui donnait la joie et Tespérance , sont des faits historiques indispensables pour peindre et raconter le temps passé.
Plus tard, l'histoire est écrite sous un autre point de vue; elle prend une autre sorte d'intérêt; elle n*est plus un tableau^ elle n*est plus le drame vivant d'une époque , mais un chapitre de la grande histoire générale d'une nation , ou même de l'humanité. Les résultats plus ou moins inaperçus par les générations éteintes deviennent pour récrivs^in le principal intérêt; il se forme un jugement total qui le guide dans son récit , qui en détermine la couleur et en efface lés* détails ; il se complaît à résumer les événements , et fait abstraction des circonstances , quand elles s'accordent mal avec l'idée d'ensemble qu'il a conçue. Les faits accomplis l'ont mis, à ce qu'il croit , dans le secret de la Providence, et il expose comment ce qui a été a dû être. Les personnages sont présentés comme des instruments qui ont servi à consommer des actes nécessaires , ou bien comme l'expression d'une idée : ainsi leur caractère , leurs passions, leur mobilité, leurs contradictions s'effacent dans le rôle qu'ils ont joué. Il semblerait que le libre ^bitre leur a été retiré , qu'ils ne sont plu^ responsables de leur conduite , et qu'ils ont marcjié dans une voie tracée devant eux pour arriver à un but déterminé*
On peut dire que les écrivains, qui envis^ent ainsi l'his^ toire hors du temps où les événements se sont passés , la voient de plus haut; qu'ils ne participent pas aux jugements incomplets des contemporains , à leurs partialités » à leurs passions, à leurs préjugés» Il en est ainsi pour les historiens
vraiment philosophes , et de telles œuvres prennent place parmi les plus nobles productions de Tesprit humain. Mais lorsque ces jugements portés de haut n'ont point le calme de la sagesse; lorsque le système ou les penchants de l'écrivain ne lui laissent pas l'impartialité ; lorsqu^il est sous le joug de son opinion , ses récits doivent exciter plus de méfiance encore que les témoignages passionnés des contemporains ; les faits prennent une signification arbitraire ; les personnages deviennent une conception de l'auteur ; les situations ont une couleur factice; les tableaux sont une création du peintre et non pas un portrait de la réalité ; et si les passions du temps passé ont légué à l'auteur leurs préjugés et leurs ardeurs, l'œuvre historique n'est plus qu'un factum de controverse.
M. Garât , qui regrettait que l'histoire de la Convention ne fût pas racontée par un contemporain , donnait luimême un exemple de la différence des jugements et des récits selon Pépoque où ils ont été écrits. Dans un mémoire publié en 1796, il avait représenté avec de vives couleurs les séditions de la ville de Paris , les luttes haineuses qui ubsorbs(ient toutes les préoccupations de la Convention, le désordre universel, Tabsence de gouvernement. Conformément aux penchants de son esprit , il avait imputé les crimes et les malheurs plutôt au ^ours des événements qu'à la volonté des hommes ; mais ces crimes et ces malheurs, il ne les regardait pas alors comme là con-* dition nécessaire, comme la cause des grands résultats qui les avaient suivis.
Vingt-Hcinq ans après , son imagination mobile s'animait