PROJET d'invasion en BELGIQUE
cité, du moins dans Tarmée. Le fait seul d'avoir, par le commandement, une position supérieure, ne se pouvait supporter.
Dans le peu de jours que Dumouriez passa à Paris avant de se rendre à s6n armée, il observa sans illusion le triste état de la république nouvelle. Il ne pouvait même plus espérer l'appui qu'il avait obtenu de Danton. Le danger imminent qui avait décidé le chef des révolutionnaires à s'emparer, avec ruse plus qu'avec autorité, d'un pouvoir de gouvernement, ne subsistait plus. Les circonstances ne lui impo&(aieQt plus l'indispensable nécessité d'être raisonnable, et il n'eût point rencontré la même soumission , de^ puis que les esprits étaient relevés Ae leur abattement et de leur efTroi. Danton avait maintenant à garder sa position politique et à faire accepter sa puissante influence par une assemblée nouvelle revêtue du pouvoir souverain. Attaqué par les uns, entraîné par les autres , rencontrant des rivaux dans son propre parti , il cessait d'exercer cette suprématie incomplète et provisoire, dont, à vrai dire, il n'avait fait un usage utile qu'en se confiant avec sagacité à Dumouriez.
En outre, le ministère de la guerre allait passer aux mains d'un homme incapable, livré à la portion fanatique, aveugle et grossière des Jacobins. Servan s'était eflforcé de conserver l'ordre dans l'administration militaire ; Pacbe la livra à ses amis politiques ; il employa des hommes étrangers aux affaires, des fripons subalternes, hypocrites zélés de révolution. 11 persécuta les administrateurs éprouvés qui venaient de rendre de bons services dans un moment si difficile.
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Concerter up plan de campagne avec uii tel gouvernement n'était point une tâche facile; mais Dumouriez n'était pas homme à se décourager. Sur cette grande scène historique, il avait un courage d'aventurier. Résolu à employer tous les moyens, il n'était jamais sans espérance. Sans croire à la république , il n'était point rebuté de prodiguer les protestations de dévouement, les déclamations enthousiastes ; il se familiarisait sans répugnance avec les plus ignobles Jacobins. Tout lui était bon pourvu qu'il lui fût possible d'entreprendre cette conquête de la Belgique , à laquelle il attachait sa gloire. Toutefois^ il n'était pas assez chimérique, et son ambition n'avait point assez de grandeur pour que sa pensée se portât au delà d'une renommée militaire et d'une haute position dans un ordre de choses régulièrement établi. 11 n'y avait rien de Cromwell en lui. Ce qu'il a écrit de ses espérances et de ses desseins semble véritablô. Son imagination s'arrêtait au rêve de la paix glorieusement conclue, et à la restauration d'une monarchie constitutionnelle.
Quant à la paix, il ne pouvait guère en emporter l'espoir au moment où il quittait Paris. Les succès des armées françaises, la retraite des Prussiens, la conquête de la Savoie , l'invasion facile des rives du Rhin avaient enivré les Jacobins et même la Convention. U n'était plus question que de la chute de tous les trônes ; jamais la république ne devait traiiter avec les tyrans ; les armes ne pouvaient être posées avant que toute l'Europe fût délivrée de leur joug. — Qui aurait pu concevoir la pensée qu'un territoire affranchi par les victoires de la France fût jamais
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rendu au despotisme ? -^Les Jacobins n'avaient-ils pas mission d'établir partout le règne de l'égalité ? — Les Girondins, non moins ardents à injurier les rois et les peuples qui leur restaients soumis, ne devaient-ils pas propager la constitution qu'ils allaient faire ? — (c Allez et municipalisez ! » Telle était la mission qu^ils assignaient aux généraux conquérants. Ainsi l'imagination des révolutionnaires n'assignait à la guerre aucun terme dans l'espace et dans la durée.
Us s'apprêtaient à créer une autre impossibilité pour la paix : les uns et les autres voulaient , avec plus ou moins de décision, la mort de Louis XVL Ils l'auraient 'sans doute fait périr dans leur détresse et leur désespoir ; l'immolation était plus certaine encore dans l'orgueil de leur triomphe. Si les Prussiens s'étaient avancés vers Paris le roi eût vraisemblablement été massacré ; leur retraite allait donner à la Convention le courage de le juger. À peine réfléobissait-elle que c'était jeter un défi à l'Europe entière. L'Angleterre, la Hollande et l'Espagne allaient prendre les armes pour venger cette mort : peu importait à la politique des révolutionnaires. Ce n'était point la France, son indépendance, sa prospérité qui les préoccupaient: elle était leur proie; si elle leur était arrachée, ils se souciaient peu^ de ce qu'elle deviendrait.
Tant de présomption, une: si merveilleuse assurance tenaient à une cause honorable ' pour- le pays : l'armée s'était montrée patriotique, et > vaillante. La défense du territoire et de l'honûeur tiajtiônal avait excité un mouvement général, avait retenu les sol-
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dats sous les drapeaux y avait convoqué une jeunesse ardente et dévouée. Ce n'était point telle ou telle opinion sur la forme constitutionnelle y qui enflammait ainsi les courages, c'était un véritable amour de la patrie s'unissant à l'esprit militaire. Étrangère aux discordes des partis, l'armée était fidèle au gouvernement comme à son état-major/ à la constitution ou à la république comme à son drapeau; il n'était au pouvoir de nul de ses chefs de la détourner de son devoir, ni l'empêcher un instant de^ faire face à l'ennemi.
Des possesseurs éphémères de l'autorité suprême pouvaient méconnaître le véritable esprit des soldats, leur ôter de bons généraux, leur en donner de mauvais, les laisser par désordre d'administration sans pain et sans vêtements; l'obéissance continuait parce que la révolte eût été une trahison.
Mais il faut dire aussi que cette patrie qu'ils aimaient, et qu'ils défendaient si bien, leur était devenue plus chère, depuis que l'égalité était la loi de l'armée comme de la cité ; non pas cette égalité qui ne comporte ni l'ordre, ni l'obéissance, mais l'égalité qui fait d'une nation un tout homogène où chaque citoyen est de même nature et de même sang, où tous ont, sinon la même position, du moins les mêmes droits. Dans la constitution militaire de la France nouvelle, soldats et officiers étaient devenus camarades et frères d'armes; auparavant les officiers étaient restés des chevaliers, mais n'étaient poi»t des soldats. Oa le disait ainsi sous Louis XIV , et le cardinal de Richelieu avait déjà compris que la composition des armées modernes devait amener la possibilité d'avancement pour tous ceux qui portaient les armes.
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C'est ainsi que Tarmée est demeurée comme dépositaire de Tordre et de la hiérarchie; soumise au devoir par sentiment plus que par contrainte, conciliant rintelligence avec la discipline; respectant qui la commande au nom du pays. Et si parfois le mécontentement y pénètre, la sédition n'y est jamais écoutée; digne exemple pour les citoyens.