TRAHISON DE PICHEGRU
de cette honteuse négociation, non pas avec les mêmes détails, ni dans le même esprit, mais les circonstances principales ne sont point différentes. Pichegru proposa au prince de (londé de faire passer le Rhin à une colonne française qui se réunirait au corps des émigrés ; puis ils reviendraient réunis ensemble proclamer le gouvernement royal. Il donnait pour certain que toute son armée serait entraînée dans ce mouvement, que les places fortes ouvriraient leurs portes ; on marcherait à grandes journées sur Paris avec le renfort de quelques bataillons autrichiens, s'ils étaient nécessaires.
Les indécisions et les méfiances du prince, son embarras d'avoir à traiter avec un général républicain ; le désir de prendre un rôle plus important et de trouver une occasion de gloire militaire; l'inquiétude de son entourage qui ne voulait de contrerévolution que si elle était complète et sans concessions; la volonté obstinée des Autrichiens qui ne consentaient à servir ce projet qu'à la condition d'occuper Strasbourg et Huningue; l'argent donné par M. Wickham, l'envoyé anglais ; la froide fermeté de Pichegru à ne point changer le seul plan dont il regardait le succès comme probable ; en résumé, l'impossibilité de prendre une résolution et de rien risquer : tel était l'épisode qui se passait sur les bords du Rhin, pendant que les mêmes incertitudes, la même impuissance de résoudre et d'agir se manifestaient à l'île d'Yen.
Ces vains pourparlers se continuèrent longtemps et ne furent découverts que beaucoup plus tard. Les comités et les républicains qui dénonçaient sans cesse des conspirations imaginées par leur inquiète
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méfiance ou racontées à leur crédulité , en* les attribuant aux orateurs des sections de Paris , ne savaient pas que le général le plus empressé à faire accepter la constitution et crier « Vive la République ! » les vendait au chef de l'armée des émigrés*
Rien ne pouvant être conclu, Pichegru ne changeait aucunement de conduite. Nul mouvement militaire f nulle relation avec la politique intérieure ne décelaient les pensées de trahison qui le préoccupaient. Il avait toujours été grave et silencieux ; fia physionomie prit alors une expression sombre et triste. Jamais il n'avait été confiant ni communicatif avec son état-major et les généraux qui servaient sous ses ordres ; toutefois il demandait auparavant des informations, il écoutait des conseils et savait les mettre à profit. Maintenant il s'enveloppait dans une con^plète taciturnité ; ainsi les opérations militaires étaient moins bien combinées et surtout exécutées avec moins d'élan et moins d'ensemble \
Les armées françaises étaient restées aussi inactives sur la rive gauche, que les Autrichiens sur la rive droite. Il y avait eu seulement quelques combats autour de Mayence; puis la reddition de Luxembourg après un blocus de sept mois avait rendu disponible l'armée de Sambre-et-Meuse. Jourdan pouvait maintenant s'étendre jusqu'à Mayence et combiner ses mouvements avec Pichegru qui réunissait sous son commandement les deux armées du Rhin et de Rhinet-Moselle.
Le comité de salut public s'étant résolu à continuer
* Mémoires du maréchal Saint-Cyr.
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la guerre tontre rAutriche et à ne traiter qu'avec des ennemis vaincus et soumis^ voulut commencer tout aussitôt une campagne agressive : Tordre fut donné aux deux armées de passer le Rhin. C'était une entreprise difficile. A aucune époque le gouvernement n'avait laissé les armées dans un pareil dénûment ; elles manquaient de tout. Le désordre des finances était devenu tel qu'on ne savait conmient pourvoir à aucune dépense. La dépréciation des assignats faisait de si rapides progrès que toutes les transactions com* merciales étaient devenues difficiles et hasardeuses. Ni le vendeur^ ni l'acheteur ne savaient au moment où le marché se concluait quelle était la valeur réelle de la monnaie que l'un donnerait et que l'autre recevrait. Le moindre délai dans le payement changeait les conditions du marché, tant l'assignat avait perdu de valeur pendant cet intervalle. Comme l'administration conventionnelle n'employait d'autre moyen de sortir d'embarras que d'émettre encore des assi* gnatSy cette détresse croissait par une progression effrayante. Cambon imprimait que pendant les seize mois où il avait dirigé ladininistration des finances, les dépenses s'étaient élevées à trois milliards ^ tandis que depuis dix mois on avait dépensé vingt^trois milliards.
L'état des finances et la détresse de Tadministra* tion militaire auraient dû détourner le gouvernement d'entreprendre une guerre active. Déjà au mois de mai, à l'époque où l'on aurait pu entrer en campagne, les deux généraux s'étaient judicieusement opposés au projet de passer le Rhin et avaient lutté contre les instructions envoyées par Aubry et Letourneur, alors chargés de la correspondance militaire. Leurs