LES TERRORISTES MAÎTRES DE TOULON
pire encore y on ne triomphait de la faction révolutionnaire , encore si formidable et si exaltée, qu'en laissant une réaction aveugle et passionnée se livrer à toute Tardeur de la vengeance.
Les Jacobins étaient maîtres de Toulon depuis le jour où Brunel, désespérant de leur résister , s^était donné la mort. Son collègue Riou réfugié en rade, sur rescadre, avait réussi à maintenir la marine dans le devoir. Un autre représentant, Chiappe, après avoir couru de grands dangers , avait réussi à sortir de la ville. Les insurgés, enivrés de leur succès, parlaient déjà d'envoyer une armée de vingt-cinq mille hommes à Paris pour rétablir le règne de la Montagne. Ils auraient recruté sur leur route, et massacré tous ceux qui n'auraient pas voulu se joindre à eux. Ils se dirigèrent d'abord sur Marseille.
Une terreur panique s'y répandit; on croyait que cette troupe de bandits allait arriver pour mettre la ville à feu et à sang. Le représentant Ghambon avait peu de troupes à sa disposition ; il fit une proclamation , et parcourut les divers quartiers de Marseille , encourageant les citoyens à marcher contre les brigands. Il eut recours aux jeunes gens de la compagnie du Soleil , qui était en Provence ce que la compagnie de Jésus était à Lyon.
En même temps Isnard , qui était parti de Paris , s'arrêtait en passant à Aix, pour mettre cette ville en mouvement contre les rebelles. Du balcon de son auberge, il haranguait le peuple; dans son langage déclamateur, il s'écriait-: — « Si vous n'avez pas de fusils, «h bien, déterrez les ossements de vos pères et servezvous-en pour exterminer tous ces brigands. »
LES TBA&ORIftTII MAÎTRBS DB TOULON. 3
Cette peur était fort exagérée, et il ii*était nullement befioin d'agiter avec tant de yiolence des populations déjà trop disposées à de barbares désordres. Au moment où les citoyens reorutés par les ardentes prédications de Chambon ou dlsnard se mettaient en marche , deux bataillons de troupes de ligne rencon* trèrent sur la route, à cinq lieues de Marseille, environ trois mille bandits, mal armés, sans chefs, s'avan^nt en désordre pour attaquer le poste qu'occupait un petit détadiement venu de Toulon en se retirant devant eux. Il y eut quelque combat : l'affaire fut certainement moins vive et dura moins longtemps que ne récrivirent les représentants dans leur rapport i la Convention ; mais les récits adoptés par l'opinion jaeobine cherchèrent à la trop amoindrir. Les insurgés furent mis en complète déroute ; les canons qu'ils avaient amenés furent pris : on trouva sur le champ de bataille une quarantaine de morts. Trois cents prisonniers furent emmenés à Marseille ; le reste se dispersa dans les campagnes. A cette nouvelle, tout rentra dans Tordre à Toulon. Les ouvriers et les marins , qui avaient pris part à la révolte , rapportèrent les armes qu'ils avaient prises à Tarsenal; les principaux coupables s'enfuirent; les représentants entré* rent à Toulon avec des forces considérables , qui arrivaient lorsqu'elles étaient inutiles.
L'impression que ces nouvelles firent sur la Convention se ressentit de lexagération des représentants qui les écrivaient. Ils avaient été saisis d'un grand effroi et croyaient avoir échappé à un immense péril; leurs dépèches témoignaient du trouble où ils étaient encore : l'Assemblée ne mit en doute ni leurs récits ni leur courage.
h MASSACRES A MARSEILLE.
« Toulon y disait le rapporteur du comité de salut public, a eu, comme Paris , son 1*' prairial; mais, comme Paris, Toulon a eu son 4 prairial. Les républicains triomphent dans le midi ; le Terrorisme y est abattu. Il ne reste plus à la Convention qu'un devoir bien doux à remplir , celui de payer un juste tribut d'éloges aux citoyens du midi et aux troupes de ligne qui ont concouru de tous leurs moyens à la victoire que la justice vient de remporter.
« Ainsi le terrorisme ne dévastera plus ces malheureuses contrées; le sang des hommes éclairés, des hommes de bien ne rougira plus la terre ; les fers et Téchafaud ne seront plus le partage de Tinnocence : ils sont exclusivement réservés aux contre-révolutionnaires, aux hommes de sang et aux voleurs. Liberté, égalité, justice, humanité seront désormais le cri des républicains français, et les républicains sont la majorité. »
Le jour même' où la Convention célébrait ainsi le triomphe de la justice et de l'humanité , Marseille voyait s'accomplir un des plus grands crimes dont les annales de la Révolution ont gardé le souvenir. L'esprit de vengeance et les .fureurs de la réaction donnaient aux hommes de la Terreur le droit de dire que les contre-révolutionnaires n'avaient plus à leur reprocher le 2 septembre.
Déjà avant la révolte de Toulon des assassinats isolés avaient été commis à Marseille ou dans les villes environnantes sans que justice en fût faite ; des détenus avaient été massacrés à Aix et à Tarascon. T^es
• 5 juin 4795.
SIASSACKES A MARSEILLE. O
autorités locales ^ les représentants du peuple euxmêmes fermaient les yeux sur ces sanglants désordres. Placés entre les insurrections jacobines , toujours prêtes à éclater > et les sociétés qui se donnaient la mission de venger les crimes de laTerreur, ils se sen* taient sans force contre une opinion qu'exaltait tantôt la peur de voir les terroristes ressaisir la domination, tantôt la joie du triomphe quand ils étaient vaincus et réprimés. Isnard , Ghambon, Cadroy, Mariette s'affligeaient de cette horrible anarchie , mais lui laissaient un libre cours. Le mal devint plus grand encore lorsque, effrayés de la rébellion de Toulon et de la marche des révoltés sur Marseille , ils appelèrent à leur aide et enflammèrent par d'imprudentes excitations la colère de ces auxiliaires dange* reux.
Aussitôt après la victoire , ils installèrent des com« missions militaires à Toulon et à Marseille. Les condamnations furent nombreuses ; elles jetèrent l'effroi parmi les marins qui s'étaient plus ou moins compromis. Quatre mille cinq cents matelots désertèrent et se répandirent dans les campagnes ; beaucoup vinrent à Marseille et^ pour se sauver , se mêlèrent à la populace que la compagnie du Soleil avait recrutée.
Depuis plusieurs mois on avait successivement rempli les prisons du fort Saint-Jean des hommes qui s'étaient signalés par leurs excès révolutionnaires. II eût sans doute été difficile de les livrer tous au cours régulier de la justice légale ; la plupart étaient détenus comme suspects , arbitrairement et pour obéir au cri de l'opinion dominante. 11 s'élevait donc de bruyantes réclamations contre Tindulgence des au-