COMPARUTION DES MAGISTRATS DE LYOM
devenu accessible aux sollicitations des Terroristes; ils avaient retrouvé des protecteurs parmi les représeûtants.
Précisément à cette époque la Convention employait une partie de ses séances à délibérer sur Taecusation de Joseph Lebon , et peu de représentants se risquaient à le défendre; de sorte qu'elle offrait aux regards du public un aspect d'Hésitation et de. votes contradictoires , qui , de jour en jour, diminuait le respect et la confiance.
Les magistrats de la ville de Lyon avaient été maa** dés; ils comparurent à la barre le 13 juiHet. Le prési* dent leur demanda des explicatiouB sur les crimes qui avaient été conmiis ; sur la compagnie de Jésus ; sur la conduite des autorités. Le maire parla d'abord de l'effet qu'avait produit à Lyon le décret rendu sur le rapport de Chénier. 11 avait été tel , que les représentants en misdion avaient dû en atténuer la sévérité. Puis l'orateur entra dans les plus grands détails sur les diffé-rents meurtres qui avaient eu lieu ; il expliqua comment il avait été impossible aux magistrats de les pi^enir ou de les empêcher : la force publique, mise à leur disposition , était évidemment insuffisante pour réprimer l'effervescence populaire, excitée par des hommes étrangers à la ville. Les rq[>résentant6 en mission avaient tout aussi vainement interposé leur autorité ; la police était devenue difficile depuis que des ruines de maisons et des amas de décombres servaient d'asîle aux malfaiteurs. Le maire justifia aussi les autorités du reproche de négligence sur la rentrée des émigrés. — « La municipalité, disait-il, n'a point, d'après la loi, permission de refuser un cei*tificat dé
212 COMPARUTION 0£S MAGISTUATS DE LYOM.
résidence lorsqu'on lui présente l'attestation de neuf citoyens de la commune. »
Plusieurs faits rapportés par Chénier furent contestés, d'autres expliqués : au total, l'exposé des magistrats ne prouvait pas que le tableau affligeant de la ^rituation de Lyon eût été fort exagéré; mais ils di- " saient avec vérité que dans l'état de désordre général, dans l'impuissance de toutes les atitorités, à commencer par la Convention, il était injuste d'imputer les crimes à la connivence ou à la négligence des fonctionnaires et à l'esprit de la population lyonnaise. Il protesta que l'opinion y était favorable à la République et à la Convention ; qu'elle souhaitait le bon ordre , et que , malgré les cruels souvenirs de tant de malheurs , elle aimait et respectait les lois. Pour écarter les calomnies répandues contre les Lyonnais , le maire rapporta un fait qui excita les applaudissements de l'Assemblée :
(c Lyon, comme toutes les villes de France, manquait de pain ; chaque habitant était réduit à une ration de quatre onces de riz par jour. Un convoi de cinquante mille quintaux, destinés à Tapprovisionnement de Paris, traversait la ville ; les voituriers devaient recevoir à Lyon un payement de six cent mille livres ; les caisses publiques étaient vides; les voituriers refusaient de continuer leur route; une souscription fut proposée el remplie aussitôt parmi le commerce, et le convoi continua sa marche. » Dans ce même moment on répandait à Paris le bruit que les Lyonnais faisaient des approvisionnements pour soutenir un nouveau siège.
Ces explications furent accueillies avec bienveillance ; les représentants qui avaient eu récemment des missions à Lyon, attestèrent le zèle et le dévoûment des magistrats, et le bon esprit de la population. Toutefois,
après quelque discussion les honneurs de la séance ne furent pas accordés à la députation lyonnaise. Louvet et Berlier objectèrent que ce serait préjuger le résultat de Texamen que les comités étaient chargés de faire.
Cependant, loin de se calmer, Tagitation des esprits allait croissant ': la guerre de la Vendée rallumée, les émigrés descendus à Quiberon, Tétat des provinces du Midi avaient suscité l'inquiétude et l'irritation d'un grand nombre de conventionnels; les comités de gouvernement avaient changé de direction , ce n'étaient plus les Jacobins qui leur donnaient l'alarme, mais les royalistes. La surveillance et les rigueurs se portaient maintenant de ce côté ; le gouvernement renonçait à la popularité qu'avait pu lui accorder l'opinion réactionnaire et comprenait que sinon la Repu* blique^ du moins la domination des hommes sortis de la Révolution allait être mise en question. La jeunesse parisienne s'animait de jour en jour davantage; les assemblées de section s'échauffaient en voyant que les Terroristes reprenaient courage et influence.
Les agents royalistes ne trouvaient pas dans cette disposition des esprits les éléments d'un complot pour la contre-révolution, mais ils se mêlaient au mouvement d'opinion qui se déclarait contre le gouverne* ment conventionnel.
Une autre cause de désordre jetait du trouble à Paris; la dépréciation rapide des assignats avait créé un trafic des espèces monnayées qui était tombé aux mains de gens sortis du plus bas étage de la population, des piliers de tripots, des filoux, des repris de justice; ils tenaient leur bourse d'échange dans les rues et les carrefours, le plus souvent au perron du Palais-Royal, en
face de la me Virienne. Pourchassés par les agonis d« police , ils se trouTaient parfois assez nombreux pour résister; alors il en résultait des tumultes où les personnes et les boutiques étaient mises en danger. Le comité de sûreté générale, qui commençait à voir partout des conspirations , attribuait ce désordre aux manœuvres de rétranger«
Depuis que le gouTemement avait cessé de poursuivre les Jacobins dénoncés par les sections, les jeunes gens recommençaient à faire du tapage dans les théâ« 1res. 11 y avait des luttes au parterre pour faire chanter le Réveil du peuple ou pour interdire la Marseillaise. La Convention avait formellement ordonné que cet « hymne de liberté et de victoire t) serait exécuté dans la séance où elle célébrait l'anniversaire du 1 4 juillet et tous les jours à la garde montante^ C'en fut assez pour irriter la jeunesse^ qui n'était plus celle de Fréroû. — «c La Convention veut donc faire revivre la Terreur, disait'on, puisqu'elle veut entendlre le chant qui accompagnait à Téchafaud les victimes de Robespierre, n
Un soir où le parterre de TOpéra était bruyant et tumultueux^ la police fit arrêter deux acteurs de l'Opéra- Comique, qui étaient à la tète des crieurs et qui demandaient le Réveil du peuple. Cet acte de rigueur augmenta la fermentation ; le lendemain , une réunion eut lieu au café de Chartres où Ton résolut de se trouver en force à TOpéra : la dispute s'engagea vivement au sujet de la Marseillaise et du Réveil du peuple ; il y eut des sabres tirés et des coups donnés. Les gens sages tentèrent de s'interposer; Merlin de Thion ville, afin de calmer les esprits , protesta que la Convention ne pensait pas à rétablir la Terreur. La jeunesse demandait aussi <n grands cris la liberté des deux acteurs mis en
AGITATION DES fiSPRIXa. 215
arrestation. Le tumulte continua longtemps; un adjudant général fut fort maltraité; un autre officier s'of* frit pour aller porter au comité de sûreté générale la demande de délivrer les prisonniers. Lorsqu'il revint, apportant un refus , le vacarme redoubla; un représentant fut reconnu dans une loge et insulté ; le spectacle fut interrompu , et la foule des jeunes gens , se recrutant en route, parvint jusqu'à la porte du comité (le sûreté générale. Les précautions avaient été prises, la garde était renforcée; on admit quelques jeunes gens, et ils entendirent un refus formel. Environ soixante tapageurs furent arrêtés , mais la plupart re« lâchés presque aussitôt après.
Le gouvernement conventionnel n'eut point la pensée d'user de sévérité, mais il reconnut combien cette opinion, qui quelques semaines auparavant faisait sa force, lui était devenue contraire; beaucoup de cris et de menaces contre la Convention furent proférés. Toutefois , le rapporteur, qui rendit compte de ce tumulte à l'Assemblée, parla avec indulgence des citoyens trompés par leur jeunesse et leur inexpérience; il attribuait les mauvais desseins et les provocations cou*^ pables aux étrangers , aux agioteurs , à des anarchistes désespérés et aux ennemis de la liberté.
Il était impossible de méconnaître la gravité de ces symptômes. Us ne prouvaient pas que le mal fût déjà profond à Paris , mais à ce moment l'ordre et la paix étaient loin d'être rétablis dans l'ouest et dans le midi. Le comité de salut public jugea qu'il était indispeni^able de monti*er plus d'énergie et d'annoncer au parti qui se formait contre la Convention, qu'il ne devait compter ni sur la complaisance ni sur la mollesse du gouvernement.
Boissy d'Anglas entretint l'Assemblée de la situation de Paris. — « Elle est telle, disait-il, que la liberté publique est menacée comme aux jours des plus grands dangers; mais heureusement il existe un moyen infaillible de changer cette situation. C'est de la faire connaître aux citoyens même qui s'agitent autour de vous. Pour la plupart , ils sont amis de la liberté; ils ont combattu glorieusement pour elle, mais ils sont égarés par un petit nombre de scélérats artificieusement coupables, stipendiés par l'étranger. ^
L'orateur s'indignait qu'on eût pu supposer et dire que la Convention voulait remettre la Terreur à l'ordre du jour, et que tel était l'avis de ses comités. On allait jusqu'à raconter que ce plan y avait été discuté et adopté. On désignait ceux qui l'avaient appuyé et ceux qui l'avaient combattu.
Ce bruit public , ainsi que cela se passe ordinairement, était l'exagération d'un fonds de vérité. Il y avait réellement dans les comités deux partis : l'un qui était animé des méfiances et des haines démocratiques; l'autre ami de la liberté, plus ou moins enclin à la République , résolu à se préserver d'une réaction royaliste, mais sans revenir aux moyens révolutionnaires. Boissy d'Anglas était de ceux-là.
Il parla donc avec une bienveillante indulgence de cette foule « d'hommes qui sentaient cruellement le poids des fers qu'ils avaient portés pendant la Terreur » La calomnie leur a représenté la Convention comme prête à faire revivre cette tyrannie. Ainsi (c des amis de la liberté ont été entraînés à combattre la liberté. »
En les excusant ainsi , Boissy d'Anglas attribuait à la perfidie du gouvernement anglais les manœuvres
qui les égaraient. Le génie machiavélique de la cour de I^ndres avait cherché au sein même de la France un germe de désordre. — » C'est lui qui maintenant fait massacrer des prisonniers dans le Midi; qui vomit sur nos frontières un ramas infâme de traîtres; qui soufDe de nouveau la guerre civile dans la Vendée; qui stipendie l'Autriche en exigeant d'elle un dernier effort; qui négocie dans le Nord pour nous préparer de nouveaux eiknemis ; qui répand à Paris ses émissaires et ses guinées pour égarer nos meilleurs citoyens; qui parle de rétablir la royauté et semble s'armer pour cette cause. Si, après avoir été livrée aux vengeances implacables et sanglantes des émigrés , la France pouvait parvenir à être gouvernée par un despotisme paisible, vous verriez TÂngleterre favoriser ceux qui redemanderaient la République.
« Un mot de vous détruira les coniplots et ramènera sous les drapeaux sacrés de la loi les citoyens qu'on en voudrait détacher. Non , vous ne voulez pas rétablir la Terreur. »
La salle retentit d'applaudissements ; Dubois Crancé s'écria : — - a Non nous ne voulons point ramener la Terreur ; mais nous ferons toujours la guerre la plus cruelle aux royalistes comme aux Terroristes. » — * c( Pas plus de terreur que de roi , ajoutait Legendre ; pas plus de roi que de Jacobins. »
Boissy parla encore longtemps sur ce thème et termina en disant: — « Encore quelques instants, et la liberté publique sera invariablement fondée. Une constitution sage et ferme assurera le bonheur de tous , réprimera à jamais les factions de toute espèce et établira un gouvernement observateur de la liberté, protecteur des propriétés et des personnes» digne enfin
de guérir lee blessures faites par tout les tyrans qui ne sont plus. »
La Convention décréta qu'elle ferait une proclamation, afin d'éclairer les citoyens sur les pièges dont on les environnait et les rappeler à l'obéissance et au respect dus à l'autorité publique.
Cette proclamation était rédigée d'avance par Chénier. C'était en termes plus pompeux une répétition du discours de Boissy. — t Nous n'avons vaincu ni pour des Jacobins, ni pour des rois. Nous avons combattu, nous avons vaincu tous ensemble pour la liberté. Après avoir terrassé les nombreuses armées des rois et la faction colossale des anarchistes révolutionnaires, il suffira d'un coup d'œil pour dissiper ce nuage d'insolents pygmées , qui osent méconnaître Tàutorité nationale. »
L'opinion parisienne, qui était si souvent accusée d'être favorable aux royalistes, ne fut pas même assez hardie pour réclamer officiellement contre la sanglante exécution des prisonniers de Quiberon. La prudence politique alla jusqu'au point que plusieurs sections vinrent féliciter l'Assemblée de la victoire que venaient de remporter les braves défenseurs de la patrie sur les émigrés qui avaient osé souiller le territoire de la liberté. — «Le récit de ce triomphe a électrisé nos âmes ; notre énergie en a doublé et nous avons aussitôt juré de faire éprouver le même sort à ceux qui par un autre chemin tendent aussi à l'anéantissement de la République. »
Les pétitionnaii^B voulaient surtout qu'à cette excessive rigueur contre les émigrés ne vînt pas s'ajouter une indulgence sympathi(|ue pour les Terroristes. Nonseulement on ne commençait aucune poursuite contre
AGITATlOn DES B6PR1T8. 210
ceux qui avaient été emprisonnés, mais le comité de sûreté générale en mettait chaque jour quelques-uns en liberté.
La section de TObservatoire envoya une députation à rAssemblée. Elle avait pris soin de déléguer des hommes d'un âge avancé, afin de ménager les pféven* tiens que la jeunesse avait inspirées.
— « Dans le sein de la Convention^ disait Torateur, on a donné le nom de patriotes opprimés , de victimes d'une nouvelle terreur , à ces patriotes qui , sous le règne de Robespierre, assassinaient Tinnocent; dans le même moment on nommait royalistes et partisans des rebelles émigrés, les républicains zélés, qui, obéissant à vos lois, après vous avoir glorieusement défendus, ont signalé, désarmé, mis dans Timpuissance de nuire les partisans atroces de la Terreur.
(( Nous voyons reparaître parmi nous et par vos ordres, les hommes que vos décrets avaient séquestrés de la société. Voules-vous rendre aux assemblées poli« tiques leurs étemels agitateurs, leurs dominateurs despotiques, les hommes qui sont venus dans votre en* ceinte égorger un de vos collègues avec les armes que TOUS leur aviez imprudemment laissées. Se pourrait* il que la Montagne, s'agitant encore ^ reprît son influence funeste et sa meurtrière domination.
cr Nous le jurons par le 9 thermidor, nous le jurons par la liberté, nous répandrons jusqu'à la dernière goutte de notre sang avant que le règne de la Terreur soit rétabli. »
Le pétitionnaire exposa alors le motif spécial de la démarche dont la section l'avait chargé. Depuis quelques jours le comité de législation avait présenté un projet de décret qui était devenu très^nécessaire. Les
220 SÉANCE TUMULTCEUSE.
rébellions et les complots des Jacobins» les plaintes portées contre les méfaits des agents de la Terreur avaient motivé un grand nombre d arrestations qui, au point de vue légal» étaient arbitraires. Hormis rénorme différence du nombre et la différence plus grande des motifs de cette mesure» on pouvait dire que la Réaction avait une loi des suspects. Cet état de choses ne pouvait se prolonger» et le comité de législation avait proposé un examen général des motifs qui avaient déterminé l'arrestation de chaque détenu ; afin que les uns fussent mis en liberté , s'il n'y avait point de faits à leur charge, et les autres traduits devant les tribunaux ordinaires.
Le projet de décret se rapprochait autant que possible du droit commun. Or un des griefs du parti révolutionnaire était la partialité des juges et des jurés; les uns, disait-on» étaient Girondins ou monarchistes» les autres organes de l'opinion réactionnaire. Le cours légal des procédures était favorable aux accusés modérés ou royalistes, préjudiciable aux accusés jacobins. Aussi le côté gauche s'était opposé au projet et avait proposé de confier à une commission de douze membres élus dans la Convention, l'attribution souveraine de mettre en liberté les détenus ou de les envoyer comme accusés devant les tribunaux. L'Assemblée» soit à un moment où le parti révolutionnaire avait plus d'influence» soit un jour où il se trouvait plus nombreux , venait de décréter en principe la formation de cette commission ; le comité de législation devait rédiger le décret sur cette base.
C'était contre cette décision que réclamait la section de l'Observatoire. — « Elle y voit, disait son ora-
SÉANCE TIMULTUEUSE. 221
teur, une cumulation de pouvoirs et, par conséquent, le despotisme. »
On murmurait à gauche; à droite on s'écriait : — a Les hommes du 31 mai prétendent-ils encore dominer ici? »
— (c Rendez à la justice son libre cours, continua le pétitionnaire. Renvoyez aux tribunaux les pièces nombreuses qui constatent les délits inouïs des anciens oppresseurs de notre section. Nous demandons aussi que vous acheviez d'éloigner de votre sein tous ceux contre lesquels existent des dénonciations graves et prouvées. «
Le président, Laréveillère-Lepeaux répondit : — « La Convention abhorre tous les factieux, tous les hommes de sang ; elle punira tous les coupables, quel que soit le masque dont ils se couvrent. Les honneurs de la séance vous sont accordés. »
Dubois- Crancé et plusieurs autres députés de la gauche s'étaient approchés de la barre et parlaient vivement aux pétitionnaires. Le président leva la séance, et alors commença une scène scandaleuse. Dubois-
Crancé disait : — « Vous êtes dupes des contre-révolutionnaires. Si vous voulez faire juger les hommes que vous appelez Terroristes, envoyez aussi devant la justice les royalistes suspects qui ont été mis en liberté après le 9 thermidor. Voulez-vous avoir la guerre à Tintérieur, quand nous avons la paix au dehors? »
Le pétitionnaire s'indigna de cette comparaison des honnêtes gens détenus pendant la Terreur avec des hommes qui pour la plupart avaient assassiné, pillé ou volé. — « Nous demandons seulement, répliquat-il, que la Convention soit juste. »
Dubois-Crancé entra en fureur , traita les pétition-