MASSACRES A MARSEILLE
vie à quatre-vingt-six^ malheureux égorgés au hasard par des gens ivres. Un cordonnier emprisonné pour avoir crié (c vive le roi >i fut massacré comme les autres.
«Le lendemain le fort était jonché de cadavres et de mourants , comme un champ de bataille ; on y voyait d'affreuses mares de sang : Tair était empesté par la fumée qui s*exhalait des cachots incendiés. Nous découvrîmes avec horreur sous les lits et les meubles de notre chambre des poignards ensanglantés jusqu'à la garde , que les assassins avaient jetés pour cacher ces indices de leurs crimes , lorsqu'ils étaient entrés en foule avec les représentants. Plusieurs victimes survécurent deux ou trois jours à leurs blessures et expirèrent dans des souffrances d'autant plus affreuses, qu'on ne s'empressa nullement de leur donner des secours.
« Le surlendemain j'entendis des gémissements qui sortaient du fond d'un cachot^ j'entrai et reconnus un homme auparavant officier municipal et qui avait été une fois préposé pour .me garder ; il passait pour un enragé jacobin. Je lui promis de faire mon pos-^ sible pour obtenir des secours et je courus chez le commandant pour lui représenter ce qu'il y avait de barbare à laisser ce malheureux dans un tel état.
— <c J'ai fait demander un chirurgien, répondit-il ; s'il ne vient pas, ce n'est pas ma faute. Tous ces gueux-là ont fait périr assez d'honnêtes gens pour qu'ils crèvent sans qu'on les plaigne. » — (c Je ne les
* Les Mémoires du duc de Montpensier disent quatre-vingts; d'autres documents portent à deux cents le nombre des victimes. La liste officielle porte quatre*Yingt-eix noms.
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aime pas plus que tous, répondis-je ; mais les laisser périr ainsi serait se rendre aussi coupable que les plus sanguinaires d'entre eux, » — « levais envoyer encore chercher le chirurgien; c'est tout ce que je puis faire^ car si je voulais leur administrer moi*mème ce se* cours, ils seraient vraisemblablement guéris d'une tout autre manière. » — Le chirurgien arriva enfin ^ mais trop tard. »
Ce récit témoigne de la profonde dépravation des âmesy du complet oubli de la justice, de l'ardeur des haines politiques , de Tindifférence pour la vie humaine et pour le sang versé. Les semences répandues par l'esprit révolutionnaire avaient germé dans tous les partis ; on eût dit qu'il n'y avait plus de lois, plus de société; le^ désordre était devenu le droit commiin, quand la force ne le réprimait point* C'était surtout dans les provinces du midi que se manifestaient ces affreux symptômes. Le siège de Lyon, la prise de Toulon et les horreurs qui s'en étaient suivies , les excès où s'étaient portés les Jacobins de Marseille pendant la mission de Fréron ,. les massacres d'Avis gnon, l'incendie de Bédouin et le tribunal révolutionnaire d'Orange avaient inspiré l'ardeur de la vengeance. Chaque parti , lorsqu'il était victorieux , trouvait pour sectaires une populace grossière toujours disposée à la violence.
Ce n'était même pas sans quelque raison, que les compagnons du Soleil disaient aux représentants : — tf C'est vous qui nous avez excités. » — Du moins était-il vrai que leur langage hyperbolique, leur théâtrale exagération avaient contribué à enflammer les passions; qu'ils avaient sans nulle prévoyance et dans leur peur des Jacobins pris pour auxiliaires des fu->