‹ Histoire de la Convention nationale (volume 4)Chapitre 88 sur 121 · INQUIÉTUDES 8UR LB RÉSULTAT DES ÉLECTIONS · texte numérisé non relu

INQUIÉTUDES 8UR LB RÉSULTAT DES ÉLECTIONS

élection qui avait excité le plus de critique et de mécontentement. On avait beaucoup dit que les élus de la seconde liste ne seraient pas des représentants du peuple y mais des représentants de la Convention. Quoi qu'il en fût^ un long et minutieux règlement était indispensable pour procéder à ce triage.

Quant h la division des conventionnels entre le conseil des Anciens et le conseil des Cinq - Cents ^ c'était le sort qui devait prononcer entre tous ceux qui réuniraient les conditions exigées pour siéger parmi les Anciens, c'e^t-à-dire qui auraient quarante ans et seraient mariés ou veufs.

L'inquiétude des révolutionnaires portait surtout , et avec raison , sur l'élection du Directoire exécutif. Bentabolle proposa à la Convention de se diviser, sans attendre le nouveau tiers , en deux conseils et d'élire les directeurs. Il interprétait subtilement les articles de la Constitution pour prouver qu'elle permettait cette combinaison. — « De cette mesure peut dépendre le salut de la République, car autrement vous ne serez point sûrs que le Directoire soit composé comme le désirent les amis de la liberté. »

Des murmures s'élevèrent dans l'assemblée; les tributies applaudissaient. Lanjuinais, qui présidait, rappela les spectateurs au respect qu'ils devaient à la Convention*

— (( Et toi, respecte le peuple, » cria un Monta-^ gnard au grand applaudissement des tribunes. Le président menaça de les faire évacuer.

Bentabolle continua : — a Je doute de Texcellence des choix que pourraient faire les hommes nommés par les assemblées électorales^ puisque vous convenei

qu'elles ont toutes reçu rinfluence d'un esprit contraire à la République. »

Villetard parla dans le même sens. — « En voyant^ disait-il, les nominations faites par les corps électoraux on dirait qu'une main cachée a tenu le fil qui les a fait mouvoir. Il est dangereux de faire nommer le Directoire par des hommes dont le civisme n'est pas reconnu. Si le Directoire est bien composé, la Constitution durera, sinon nous aurons à craindre qu'il ne conçoive de perfides desseins; il sera secondé par les administrateurs et les juges que vont nous donner les assemblées électorales. » — C'est ainsi que les révolutionnaires entendaient la liberté des élections.

La proposition de Bentabolle n'était pas soutenable; il la retira. Puis Dubois-Crancé exprima les alarmes que lui donnait la composition possible du conseil des Anciens. Le projet de la commission des onze fut adopté.

Mais de plus grands et de plus dangereux efforts allaient être tentés pour éloigner le règne de cette Constitution, effroi des Jacobins, et pour lui substituer une dictature despotique. Tallien était devenu le chef de cette cabale; il avait associé aux alarmes dont il faisait le thème de ses déclamations contre le royalisme , Chénier et Louvet , plus sincères que lui dans leurs méfiances républicaines. Le premier pas à faire pour être les maîtres, c'était d'annuler les élections: ce qui prolongerait peut-être indéfiniment la durée de la Convention et fournirait le moyen d'imposer à de nouvelles assemblées électorales des choix jacobins.

Barras, par sa position de chef de la force armée, pouvait avoir plus d'influence encore sur la Convention. Depuis le 13 vendémiaire elle délibérait parmi les baïonnettes. Le jardin des Tuileries n'était plus une promenade publique, mais le campement d'un corps de cavalerie, qui y avait dressé ses tentes; les abords du château étaient garnis de canons ; les défenseurs de la représentation nationale semblaient maintenant, non plus la préserver, mais l'investir. Les tribunes publiques ne laissaient plus imposer silence à leurs clameurs menaçantes. Les députations des faubourgs avaient retrouvé leur ancienne insolence ; les Montagnards parlaient en maîtres.

Il y avait plus de quinze jours que les sections étaient vaincues ; le calme régnait à Paris, et la Convention seule passait ses séances dans le trouble; c'était elle, et non pas la ville, qui était en état de siège. Le 22 octobre. Barras monta à la tribune. Il venait encore une fois raconter ses exploits du 13 vendémiaire; mais outre le plaisir de se décerner luimême des louanges et de se présenter comme ayant tout dirigé, tout exécuté, il se proposait de donner à âon discours une portée politique et d'entraîner la Convention à sa suite. Ce fut encore une nouvelle narration des projets et des crimes du royalisme, de la fatale indulgence du gouvernement, des pas rétrogrades qu'on avait faits dans la route de la Révolution, et de cette conspiration qui devait avoir pour résultat le massacre de la représentation nationale et la mort de la République. Tout cela était dit dans le langage grossièrement injurieux que Barras avait parlé pendant le règne de la Terreur.

Puis venait une dénonciation contre le général Me-

nou 9 qui avait voulu livrer la République aux poignards sacrilèges des assassins.

11 s'attribuait la gloire d'avoir pourvu à tout, d'avoir réparé les négligences , prévenu les trahisons. Après ce très-long récit des mouvements militaires et des succès du 13 et du 14 vendémiaire ^ Barras arriva au véritable sujet de son discours.

^ — c< Les conjurés ont la rage dans le cœur ; ils rallient dans les ombres de la nuit le fanatisme , la révolte et le meurtre j ils correspondent avec le comité autrichien de Baie et avec Gondé. » — 11 lut à la tribune un prétendu traité des puissances coalisées , fait à Paris, disait-il, et ratifié à Bâie; traité qui' n'a jamais été publié dans aucun des recueils qu'à diverses * époques le gouvernement a fait imprimer, quand il a voulu faire connaître au publ}c les correspondances des émigrés, des Vendéens et des conspirateurs. Ce traité était un partage de la France presque entière entre les diverses puissances, et en même temps un programme de toutes les vengeances d'une sanglante réaction. — « Tous les membres de la Convention nationale qui avaient voté la mort de Louis XVI seront condamnés, ainsi que les principaux chefs du parti patriotique, les biens du clergé ou des émigrés repris aux acquéreurs. » Enfin Barras énumérait tout ce qui pouvait rendre une contre-révolution exécrable et redoutée par toutes les classes de la nation.

— a Représentants du peuple, mon devoir est de tout vous dire, de tout braver pour sauver mon pays. Celui qui, dans un moment de danger, ne se passionne pas pour le sauver, vous trahit; il conspire.

« J'entends dire que les rebelles sont désarmés ; mais leurs partisans, mais leurs effrontés protecteurs VI. 25

386 PBOiETS DE DIGTÀTUIUS.

sont encore puiasaqts ; ils. consolant les ombres sacrilèges des conspirateurs, au lieu de sonder les plaies de la patrie ; ces hypocrites vous séduisent par l'apparence de quelques vertus ; mais ila vous combatr tent en secret par la ruse et la perfidie; ils s'isola pour mesurer les coups qu'ils se préparent à tous porter. Après la scélératesse , ce qui menace le plus la patrie I c'est la pusillanimité des gens de bien; leur mollesse assure l'impunité, encourage le crime. » — Ainsi, il insultait et voulait intimider les modérés par ses menaces.

— lY Une justice prompte et inflexible eût déji rompu tous les complots. Votre indulgence les a bit renouer ; si vous persistez à vous montrer indulgenti aujourd'hui, il vous faudra être cruels demain.

ff Soyez sévères , pçur que d'autres ne soient pas atroces.

« Je vous le déclare, si vous laissez les rênes de la Révolution dans des mains suspectes, personne ne peut être certain de son avenir. L'ordre social sera troublé pour longtemps et un siècle de discordes civiles désolera notre malheureuse patrie.

« Il n'appartient pas au chef de la force armée de vous proposer aucune mesure ; mon devoir s^ra de faire exécuter celles que vous commandent les intérêts et les dangers de la République» »

Ce discours, où tant éd ftdts étaient notoireoiaflt contraiim à la vérité, où tant de passages indiquaient le projet dé rev«iir à la Terreur ; où toute une portioB de l'Assemblée était comme par avance mise en accusation, déplut profondément à la majorité, mais il lui fît peur; c'est ce qu'avait voulu Barras.

Garnier de Saintes alla plus Loin et dénon^ Hm'

PAOJfiTS PE DICTATU^S. 387

> péritie 6t riadéciâioA des comités. — a QueUe mesure

^ nous a-t-^n présent^.,.. Menou, Tiafâine Menou yit

i encore] Ëa prairial apus fûmes courageux, mais

. contre oos vr^s amis; pourquoi ne le serions-^naus

pas iiujourd'bui ooptre nos criminels ennemis ?«••

: Hommes méprisables^ nous i^ous précipiterops dans le

néant : nous seuls triompherons. Nous serons les do-

1 minuteurs de la terre pour le bonheur du monde.*..

i Noun aonoucerons à tous les rois que nous ne voulons

: pas. p.. H ^^ des murmures interrompirent Torateur

dont fihaque phrase avait été applaudie bruyamment

t par les tribunes; il renonça à l'aposfrophe ridicule

qu'il voulait adresser à tous les rois, et finit en pro*

i posant que bs comités se réunissent pour prendre des

résolutions sages. H avait dit : -^ « Le salut de la Ré-

I publique est compromis si y pendant les quatre jours

qui nouis restent, nous ne savons pas enfin premier

de la victoire» »

Tallien s'était chargé de tirer les conséquenees du discours de Barras. Prenant toujours pour point de départ la conspiration royaliste et la correspondance de Lemaître, il témoigna les alarmes et l'indignation que lui inspiraient les choix des corps électoraux. — CI Vous ailes voir paraître sur les bapes de la représentation nationale , plus audacieux que jamais, des hommes condamnés par les conseils de guerre; ils ren^Uroflt les administrations et les tribunaux ; ils proclameront une amnistie pour les journées de vendémiaire; ils siégeront à la haute cour nationale, et on leur enverra à juger les républicains énergiques. Avant trois mois la contre-révolution sera faite constituiionnellen^ent.

u le ne vous proposerai rien qui puisse faire crier

'J88 PROJETS DE DICTATDRE.

que nous retournons à la Terreur; mais ceux qui méprisent le vœu du peuple^ finiront par faire égorger le peuple. Si les ennemis de la liberté triomphent, nous aurons au moins déposé dans un testament politique notre résolution de faire exécuter la tolonté souveraine du peuple.

oc Je demande que la commission des cinq , qui fut créée le 1 3 ^ au bruit du canon , se réunisse sur-lechamp et nous présente^ demain ou après-demain, les moyens de sauver la République , et d'empêcher que notre belle révolution qui a coûté tant de sang et de trésors soit écrasée par un trône. »

Les membres de la commission des cinq ne voulurent pas se charger d'une telle responsabilité ; ils n'étaient pas disposés à servir les projets , ni à suivre les directions de Tallien^ de Barras et de leurs Montagnards ^ mais ils n'avaient pas le courage de leur résister. Merlin de Douai donna pour excuse que ses collègues et lui étaient chargés d'occupations trop importantes pour pouvoir s'en détourner.

L'Assemblée décida qu'elle nommerait, par appel nominali une commission de cinq membres chargée de présenter les mesures de salut public : c'était le résultat préparé et prévu de la cabale de Tallien ot Barras. Toute la commission fut prise sur la Moutagne ; elle se composait de Tallien , Dubois- Crancéy Pons de Verdun, Florent, Guyot et Roui de la Haute*Marne un ancien prêtre, jacobin trèsexalté.

Avant que cette commission se fût réonie, des nouvelles arrivées de l'armée du Rhin causèrent quelque émotion dans l'Assemblée. Il y avait un mois que les deux armées , commandées par Pichegru et

COMIIiSSrON DES CINQ. 389

Jourdan, avaient passé le Rhin et occupé la rive droite. Ce nouveau triomphe avait même contribué beaucoup à inspirer au gouvernement conventionnel le courage d'agir avec fermeté contre ses ennemis de Tintérieur. Maintenant sans s'informer des circonstances , qui avaient pu amener une retraite et rendre nécessaire le retour sur la rive gauche, il fallut attribuer cet échec à la trahison.

Tallien décida que le traître était Aubry, qui plusieurs mois auparavant avait été chargé des affaires militaires; il s'était fait beaucoup d'ennemis, en destituant, sans assez de discernement, un grand nombre d'officiers. Pendant la Terreur, on avait fait sans doute de mauvais choix, mais il eût été juste et raisonnable de prendre en considération, non pas Topinion politique, mais la bonne conduite militaire et les services rendus. Âubry était donc au premier rang des réactionnaires et suspect de royalisme; son arrestation fut aussitôt décrétée. Il avait eu pour chef de bureau un fort honnête homme, M. Gau, qui s'était rendu très-utile au comité de salut public, et qui jouissait d'une considération méritée; il venait d'être élu député par l'assemblée électorale d'Auxerre. On l'accusa a d'avoir voulu désorganiser l'armée, en y plaçant d'infâmes royalistes , afin d'enchaîner la victoire. » Il fut décrété d'arrestation : longtemps après, le premier consul l'appela au conseil d'État. Un conventionnel nommé Lomont, peu connu, mais dont le nom avait trouvé place dans les listes de Lemaître, fut aussi envoyé en arrestation; il était accusé de n'avoir point paru le 13 vendémiaire au comité de sûreté générale, dont il était membre, et d'avoir, en

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converdatioii, blâmé tiTefflent la formation du bataillon des patriotes.

Menou était déjà en arrestation ; on décréta son accusation avec ordre au Conseil de guerre de le juger dans les tingt-quatre heures. Personne n*eût osé dire qu'il n'était point coupable d'une infâme trahison. Ses accusateurs croyaient TenVoyer à la mort.

La Convention était dans cette disposition de timide docilité où elle ne savait pas résister à une dénonciation. L'ardeur de la Montagne était si allumée, que Pontécoulant eut à se défendre; un nom pareil au sien se trouvait dans les papiers de Lemaître. Tallien et d'autres» qui avaient été ses collègues au comité de salut public, s'empressèrent de repousser cette absurde inculpation ; ils attestèrent qu'il avait été d'avis de passer le Rhin et pressé les préparatifs de cette opération; car, avoir présenté des obje(;tions coûtre ce plan de campagne était devenu un motif de soupçon depuis qu'il n'avait pas réussi.

Le triomphe de Tallien et de la Montagne semblait donc complet, la Convention était subjuguée; prête à accepter sans résistance des mesures qu'elle détestait. Sans être menacée comme au 31 mai , elle se croyait hors d'état de résister : la peur l'avait saisie.

Le lendemain 9 \^ brumaire ', on s'attendait au rapport de la commission des cinq. Les Montagnards disaient publiquement qu'elle allait proposer l'annulation des élections et rajournement de la constitution.

On discutait, ou plutôt on entendait la lecture d'un projet de code pénal; Cavaignac demanda qu^elle

* 23 octobre.

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