DISCOURS DE THIBAUDEAU
fût interrompue pour entendre une pétition contre les opérations du corps électoral de Cahors. Des voix de la gauche criaient : u Appuyé ! » un murmure sourd s élevait des autres bancs ; Cavaignac déclara qu'il présentait la pétition, mais ne la soutenait point.
Thibaudeau demanda pourquoi on interrompait ainsi les travaux de TÂssemblée. — c< Le droit de pétition permet-il donc à chaque individu de venir incessamment nous entretenir de tout ce qui lui passe par la tète? D'ailleurs la Convention a-t-elle pouvoir déjuger les opérations des assemblées électorales ? Ce serait un attentat à la constitution. Je sais bien que ce ne serait pas le premier, mais je proteste que je périrai plutôt que de la laisser détruire. » — Le signal du courage était donné; toute la droite s'écria : — w Oui, tous! plutôt périr! »
Les Montagnards virent que le combat allait commencer ; un des crieurs les plus habituels, Frecine représentant de Loir-et-Cher demanda la parole. — oc Je veux répondre à ce conspirateur, » dit-il.
De toutes parts on demanda le rappel à Tordre ; on raconta les regrets que Frecine avait donnés à Robespierre. Le parti modéré se relevait de son abattement. Pénières s'écriait : — (c 11 faut que la Constitution soit exécutée ou qu'on nous assassine. »
Thibaudeau prit la parole. — « Oui, je dénoncerai à la nation la nouvelle tyrannie qu'on lui prépare. En vain créera-t-on des dictateurs ; je me dévoue à leur proscription ; je brave leurs poignards. Je serai la barre de fer contre laquelle viendront se briser leurs complots. »
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Chacune de ses paroles était appuyée par Tapprobation d'une majorité éyidente.
— <c La Terreur plane de nouveau sur cette en-* ceinte ; avant la fin de cette séance , il faut qa*elle fasse place à la sécurité. Des hommes, dont Tamourpropre est irrité, parce qu'ils ne sont pas les pre* miers dans la confiance nationale, ne cessent depuis plusieurs jours dlnsulter les hommes les plus respectables de cette Assemblée. Les tribunes, par leurs huées et leurs applaudissements séditieux, ne vous permettent pas de jouir de la liberté des opinions. Les discours perfides, les insinuations astucieuses appellent la proscription sur ceux qui sont devenus Tobjet d'une haineuse jalousie. Des hommes qui ont changé de masque aux diverses époques de la Révolution; qui placés à droite dénoncent la gauche; qui placés à gauche dénoncent la droite.... » — Des murmures se firent entendre à gauche. — « C est de Tallien que je parle , » répondit l'orateur avec fermeté.
— K Je demande la parole pour dénoncer Thibaudeau, » s'écria Lesage Senault, encouragé par les tribunes. L'agitation était générale. La Réveillère- Lépeaux et André Dumont parlaient au milieu du bruit.
— « Je le déclare à la nation entière : Tallien est l'auteur de toutes les intrigues qui nous troublent. Il faut enfin le faire connaître, ce Tallien. Je sais qu'à mon tour je serai en butte aux accusations ; je ne les crains pas; je brave la calomnie. Je souhaite que Tallien réponde aux faits que je vais articuler. »
On lui cria que Tallien n'était pas présent et que l'attaquer était une lâcheté. — « Je continuerai, ré-
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pliqua Tbibaudeau , quand on aura fait avertir Tallien et les membres du comité.
— ff Ont-ils fait avertir, disait-on , Aubry et Lomonty lorsque hier ils ont fait décréter leur arrestation ? Que Tbibaudeau continue. *»
— « Savez-vous quelles sont les mesures de salut public qui vont vous être proposées ? Il ne s'agit de rien moins que de faire arrêter les représentants, dont l'autre jour, en séance secrète, vous n'avez pas voulu écouter le dénonciateur; il ne s'agit de rien moins que de casser les corps électoraux ; il ne s'agit de rien moins que de suspendre la convocation du corps législatif.
— i( Jamais , jamais ! » s'écriait la droite, tandis que la gaucbe vociférait une dénégation.
— ce Je connais ceux qui veulent agiter la Convention et la France. Le plus grand des malheurs serait que la représentation nationale fût encore entamée. Il ne faut pas toucher à un seul de ses membres , pas même à celui que j'accuse. )> — La Montagne murmurait : — i€ Quand Taljien accusait ici nos collègues de royalisme, vous l'avez écouté en silence; écoutez de même leurs défenseurs et leurs amis, lorsqu'ils démasquent leur dénonciateur.
— i< De quel droit, l'apologiste des massacres de septembre vient-il accuser ses collègues de royalisme? Mais vous, qui murmurez, ne Faccusiez-vous pas de royalisme ? et si, après le 9 thermidor , il y a eu une réaction royaliste, à qui peut-on l'imputer plus qu'à Tallien ?
a Les agents de la République à l'étranger n'ontils pas écrit que les émigrés fondaient de grandes espérances sur Tallien. Il existe au comité de salut
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public une lettre du prétendant où il dit quHl compte sur Tallien pour rétablir la royauté.
ce Je ne prétends pas que ce soient des prenres contre lui, mais je demande comment^ lorsqu'il existe de tels indices contre lui, il a pu avoir Timpudeur d'accuser les hommes les plus estimables, parce que leurs noms sont écrits sur des notes insignifiantes?
a C'est Tambition qui dirige Tallien ; c'est le dépit de voir des hommes plus estimables que lui honorés par préférence des témoignages multipliés de la con* fiance publique. Ne dirait-on pas que la République ne peut se passer de lui ? »
La gauche , à qui la colère ne réussissait point, essaya de tourner en dérision les paroles de l'orateur; d'accord avec les spectateurs des tribunes elle faisait elitendre de bruyants éclats de rire. La majorité s'irrita et somma le président de faire respecter l'Assemblée. GenissieuXy qui occupait le fauteuil, était suspect de partialité pour la Montagne; on le lui reprocha durement. La Réveillère disait : — « Fais donc cesser les insolentes clameurs des tribunes ; dis à ces hommes furieux qu'ils peuvent nous tuer, mais qu'ils ne nous soumettront jamais. Ils sont effrayants, à la vérité, les symptômes qui se manifestent autour de cette salle , mais rien ne pourra nous forcer à mal agir. »
Le calme fut rétabli et Thibaudeau continua. — « Dans un de ces dîners où Tallien avait beaucoup d'humeur parce qu'on n'était pas de son avis, il disait : (( Tirez-vous-en comme vous voudrez. Je vous <( abandonne , j'aurai toujours où me réfugier. Je ne « suis pas embarrassé. »
(( Et moi je lui dirai : Les hommes que tu accu-
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ses^ qu'ont'ils gagné à la Révolution? Les haines et la proscription. Pendant âix*-huit mois ils ont vécu cachés dans des cavernes. Aujourd'hui , ils vivent encore dans la médiocrité, et toi , tu es riche. Je ne t'en fais pas un reproche. Mais respecte» au lieu de les accuser, les hommes irréprochables qui sont honorés de Testime publique.
a Les dénonciateurs disent que les assemblées électorales sont composées de royalistes : mais par qui sont réélus les membres de la Convention si ce n'est par ces corps électoraux accusés de royalisme.
a On a parlé d'abord de casser les assemblées électorales de Paris et de plusieurs autres départements. On n'a point osé dire encore qu'on voulait les casser toutes. Ceux de nos collègues emprisonnés en prairial par décret de la Convention et qu'on vient de remettre en liberté s'en expliquent hautement. Ils veulent aussi qu'on ajourne la convocation du corps législatif et prétendent que la date du 5 brumaire étant fixée par un décret, et non point par les lois que le peuple a sanctionnées, peut être changée par la Convention. Souvenez-vous que c'est sur la foi de ce décret que la nation entière vient de nommer ses représentants. On peut garder le pouvoir constituant aussi longtemps qu'on voudra, mais je déclare qu'il n'y a point de puissance humaine qui puisse me forcer à être, le 5 brumaire, membre de la Convention.
— « Ni moi ! ni moi ! » s'écrièrent un grand nombre de représentants.
A ce moment, Legendre assura qu'il savait que la commission des cinq ne proposerait rien de semblable. En même temps Tallien entra dans la salle. An bruit des applaudissements de la gauche.
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— (( En vérité , reprit Tbibaudeau , la commission nous ferait une grande grâce, en proposant que le corps législatif soit installé le 5 brumaire. Je demande s'il est en son pouvoir de rempècber. Il faut qu^elle fasse son rapport séance tendante et qu'elle soit dissoute immédiatement après. Il est impossible de rester plus longtemps dans un état d'angoisse si alarmant pour la République.
<c Jouirions-nous de la liljerté si des commissions, véritables chambres ardentes, mettaient le couteau sur la gorge à chaque député?
(c J'espère que la Convention saura déjouer toutes les intrigues. Ils veulent des places, ces hommes! ils veulent des places ! Grand Dieu ! Ah ! ne saventils pas de quelles inquiétudes on est sans cesse tourmenté quand il faut veiller je ne dirai pas au bonheur, mais au salut de tant de millions d'hommes ?
ce Ils craignent, disent-ils, les vengeances des royalistes. Eh bien ! ne devons-nous pas les craindre autant qu'eux? Qui de nous a favorisé les royalistes? Croit-on qu'ils me pardonneraient, à moi, d'avoir voté la mort du dernier de nos rois? »
Tallien commença par rappeler le 9 thermidor; c'était son titre à la faveur publique, son motif d'orgueil. — a Ce jour- là , j'étais à la tribune pour combattre ceux qui voulaient détruire la liberté comme j'y suis encore aujourd'hui. » — Il s'engagea à répondre aux faits que Tbibaudeau avait allégués en son absence, mais d'abord il traita la question générale.
— ce Je n'ai point demandé la création de la commission des cinq. Je voulais que l'Assemblée continuât sa confiance à celle qui existe déjà et qui a
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reàdu de grands services. On m'a nommé , j'ai accepté. Je ne sais pas refuser les missions où il y a des dangers à courir , des calomnies à essuyer, d
Il parla d'abord des électeurs, et en convenant que des patriotes avaient été élus, il s'affligea de voir sur les listes le nom de Tronchet, un défenseur de Louis Capet! Des* émigrés non encore rayés, des hommes qui ont pris part à la conspiration du 13 vendémiaire, ont été élus. » — Alors il répéta une phrase qu'il avait prononcée la veille, et que Thibaudeau lui avait reprochée : — « Oui , la victoire a profité aux vaincus^ ils ont eu toute facilité pour s'échapper, aucun d'eux n'est tombé sous le glaive de la loi. » — Les applaudissements des tribunes redoublèrent , en entendant ce regret des échafauds.
— « Je n'ai point dit, et j'aurais dû le dire , que le 1 3 vendémiaire a été amené, a été protégé; qu'on a voulu capituler avec les rebelles, j'ai vu le moment où l^n aurait donné l'accolade à leur chef.
(i La commission ne vous proposera rien qui ne soit conforme à la constitution et à la volonté du peuple! » — Â ces paroles les applaudissement vinrent de la droite.
— « La commission vous dira qu'on a paralysé le courage des patriotes à Paris ; qu'on a retardé le départ des courriers qui devaient porter dans les départements la nouvelle des événements du 13. Elle vous dira qu'il y a eu des scissions dans plusieurs corps électoraux : les républicains et les royalistes, votant dans des séances séparées.
« Je vais lire le projet de décret que la commission m'a chargé de vous' présenter : c'est le dernier acte que j'accomplirai comme membre de cetle com-
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mission. On a jeté des soupçons sur moi, je ne dois pas y rester. » «^ Si, si, » criait la gauche.
Ce projet consistait à déclarer que la Convention serait en permanence jusqu'au 5 brumaire, époque déterminée pour l'organisation du corps législatif. Des murmures s'élevèrent de toutes parts.
La défense de Tallien avait été faible et timide. Tbibaudeau reprit la parole et s'opposa à la permanence, qui répandrait une alarme générale , qui entraverait Toction des comités de gouvernement.
— « Quels sont les motifs de cette permaneace? Que nous a*t-on appris de nouveau ? Qu'il y a une conspiration, qu'elle est vaste, qu'elle date.de loin? C'est ce que chacun sait, et Tallien devait, plus que tout autre, en être instruit.
ce U est aisé de voir que la commission veut casser les opérations des corps électoraux. La commbsion n'a pas le droit de proposer une telle mesure;- la Convention n'a pas le droit de la voter.
« Je repousse la permanence et je persiste à demander que la commission fasse son rapport et soit dissoute, séance tenante. »
La Réveillère-Lépeaux parla dans le même sens.
Bentabolle réclama la permanence, ou du moins un examen approfondi , et rajournement de la discussion. Il prit la défende de la commission, il ne voulait pas qu'elle fut dissoute.
— « Profitez, disait-il, des moments qui vous res^ tent pour faire du bien au peuple. Diminuez le prix des subsistances. » — C'était une sorte de mot d'ordre adopté depuis quelques jours par le parti jacobin, pour émouvoir la population. — « Vous avec aussi à frapper les émigrés. » — Des supplices, le maximum»
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et les lois de proscription remises en pratique contre les émigrés f voilà ce que les révolutionnaires espéraient de Tallien et de ses amis.
Ghénier voulait à peu près les mêmes choses, mais il comprenait qu'elles pouvaient être obtenues du gouvernement qui allait naître de la Convention. Il ne 8*aàsocia pas à la commission , renonça à l'annulation des élections; il espérai t, avec vraisemblance, que le eorpa législatif aurait la même majorité, qui maintenant dominait TAssemblée et qui voulait sincèrement la République. Il concluait contré la permanence.
Mais il n'en fit pas moins un grand éloge de Tallien^ en insistant sur Quiberon, au moins autant que «ur le 9 thermidor. — « Son nom ira à la postérité, comme ayant, dans cette fameuse journée , sauvé la République. »
Banras ajouta : — nie demande aux calomniateurs de Tallien, ce qu'ils faisaient pendant cette journée-là et ce qu'ils ont fait depuis?
— Est-ce à moi que Barras adresse la parole ? » répondit Thibaudeau. — Barras garda le silence. Tfaibaudeau venait aussi d'avoir sa journée et de gagner une page dans l'histoire.
La Montagne était irritée et tumultueuse; malgré ses clameurs, la permanence fut rejetée. Puis Barras proposa que la commission des cinq ftt le lendemain son rapport sur les moyens de soulager les maux du peuple et de sauver la République. — ce Mais je ne veux pas non plus prolonger son existence; elle sera immédiatement dissoute. » — Cette proposition fut adoptée. La séance finit plus tôt que de coutume ; elle venait de changer la situation de l'Assemblée du pays.
400 LES aOYÀLlSTES.
Thibaudeau avait montré noa-seulement da courage, mais un grand discernement de l'état des esprits et des forces réelles de chaque opinion ; il avait vu combien étaient faibles la cabale de Tallien et le parti ressuscité des Jacobins.
En effet, le mouvement qui troublait et agitait la Convention n'était point ressenti au dehors. La crainte d'une contre - révolution et des vengeances qu'elle amènerait n'inquiétait pas le public. Les agents et les comités royalistes n'avaient nulle influence sur l'opinion; ils ne recrutaient pas un partisan. Le 13 vendémiaire et la menace d'une répression sévère dans le midiy avaient sufid pour mettre un terme à la réaction. Hoche resserrait chaque jour le cercle où il enfermait Charette et la guerre civile. StofElet se refusait encore à tenter une reprise' d'armes. La nouvelle expédition anglaise, qui avait été accordée aux instances de Monsieur comte d'Artois et des émigrés, avait d'abord paru dans la baie de Quiberon et n'avait pas essayé un débarquement. Le prince et son étatmajor étaient à bord de l'amiral anglais, et néanmoins les chouans n'avaient rien fait pour faciliter une descente. De là l'escadre s'était rendue à la petite île d'Houat , et y avait jeté l'ancre pendant quelques jours; puis Noirmoutiers avait été sommé, et le commandant avait répondu aussi fièrement qu'avait fait, trois mois auparavant, le commandant de Bellisle. Enfin l'expédition avait pris terre à l'île dTeu« à quatre ou cinq lieues de la côte de Poitou. Là Monsieur recevait sans cesse des messages de Charette ou des chouans : chacun insistant pour qu'il descendit sur la côte, mais en lui proposant des projets dif-