‹ Histoire de la convention nationale (volume 5)Chapitre 11 sur 81 · LOIS SUR L INSTRUCTION PUBLIQUE · texte numérisé non relu

LOIS SUR L INSTRUCTION PUBLIQUE

raire et classique était abolie ; une loi inexécutable avait réglé l'instruction primaire ; ni le gouvernement, ni les autorités locales ne s'étaient occupés de !a mettre en pratique. Les sciences exactes et naturelles, encore que leur utilité fût contestée par l'opinion jacobine, avaient échappé à la proscription; mais rien n'avait été fait pour établir des écoles où elles pourraient être enseignées ; toutes celles qui existaient avant la Révolution n'avaient pas échappé à la destruction universelle. L'ignorance allait envahir ce domaine de l'intelligence humaine, comme tous les autres.

Un décret du II mars 1794 avait déposé, comme par hasard, le germe d'une institution, et rien encore n'avait été fait pour lui donner naissance.

Ce décret, excessif comme tout ce qui se produisait alors, avait réuni sous une même administration les travaux publics de toute sorte, ponts et chaussées, mines, génie militaire, constructions navales ou maritimes , édifices publics. Un paragraphe d'un des articles chargeait les trois commissaires préposés à cette vaste et incohérente centralisation de présenter le projet d'une école centrale des travaux publics.

Aucune suite ne fut donnée à cette injonction, et lorsque, le 23 septembre 1794, Fourcroy parut à la tribune pour accomplir le devoir prescrit par la loi du 11 mars, il fut loin de témoigner aucune reconnaissance à ses auteurs.

— « Vos comités de salut public et d'instruction publique ont recueilli trop de preuves pour qu'il soit permis de douter d'une conjuration contre les progrès de la raison et de la science. Il leur est démontré que les conspirateurs voulaient marcher à la domina-

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tion à travers les débris des connaissances humaines.

« Voyez ce qu'ils avaient fait pour éteindre le flambeau de rinstruction. Persuader au peuple que les lumières sont dangereuses et ne servent qu'à le tromper; saisir toutes les occasions de déclamer vaguement contre les sciences et les arts; proscrire l'esprit; tarir toutes les sources de l'instruction publique ; perdre en un instant le fruit des efforts de plusieurs siècles; proposer la destruction des livres; mutiler les chefs-d'œuvre des arts; avilir les productions du génie; placer les dépôts précieux pour les arts et les sciences près de la torche d'Omar; repousser, par de frivoles objections, tous les projets d'instruction pour en présenter d'inexécutables, afin qu'il n'y eût plus d'éducation; détruire tous les établissements publics sans rien mettre à leur place; enfin, anéantir toutes les choses et tous les hommes utiles à l'instruction. »

Telle était la peinture que Fourcroy présentait à la Convention. 11 appelait conspiration, selon le vocabulaire du temps, toutes les folies de l'esprit révolutionnaire. Il voyait un projet où étaient seulement les conséquences nécessaires d'opinions aveugles et insensées ; il supposait une politique, tandis qu'il fallait seulement reconnaître la passion de l'égalité et la haine des supériorités.

Réparer le mal et même faire mieux que le passé, en créant un enseignement pour les sciences exactes et naturelles, était une lâche plus facile que de rétablir l'instruction littéraire. Les esprits étaient beaucoup plus tournés de ce côté. Les carrières que l'ancienne société française ouvrait aux hommes qui s'étaient formés à l'étude des langues anciennes et des grands écrivains français étaient alors fermées, et

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il semblait qu'elles ne pourraient se rouvrir. Le goût de l'esprit semblait éteint dans les préoccupations politiques, dans les tristesses de la tyrannie, dans l'abolition des loisirs heureux et des mœurs polies.

La littérature ne présentait pas alors des noms aussi illustres que les mathématiques ou la chimie. Beaucoup d'hommes d« lettres avaient fait fausse route en épousant les opinions révolutionnaires. D'autres avaient péri sur l'échafaud ou avaient été, soit bannis, soit persécutés; d'ailleurs on se portait volontiers vers l'utile, vers les connaissances qui promettaient des résultats pratiques. La guerre, qui était devenue si glorieuse, qui avait été le refuge de l'honneur français, appelait la jeunesse dans les armes savantes et recrutait ainsi pour les sciences mathématiques et physiques. Tout promettait donc un prompt et grand succès à cette école des travaux publics fondée par Monge, Fourcroy, BerthoUet. Avant même de devenir l'École polytechnique, cet enseignement préliminaire suivi en commun, pour entrer ensuite dans les études spéciales et pratiques, réalisa toutes les espérances qu'il avait données.

La Convention, après avoir institué cette école où les jeunes hommes qui se destinaient à la carrière militaire pouvaient acquérir les premières connaissances nécessaires aux officiers du génie et de l'artillerie, utiles aux officiers de la ligne, supprima l'École de Mars; elle pensa que donner aux soldats et aux officiers une instruction identique était une conception fausse, inspirée par les chimères de l'égalité. Il en résultait même une sorte de privilège en faveur du petit nombre de défenseurs de la patrie, qui seraient appelés à recevoir cette éducation trop restreinte pour

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des officiers, trop développée pour des soldats. Cette école, établie dans un camp aux portes de Paris, était un corps militaire plutôt qu'un établissement d'instruction. On avait pu craindre un moment que la réelle destination des élèves de Mars fût de servir de satellites armés pour le service d'une tyrannie.

Une renaissance, sinon des études classiques, du moins de l'amour des lettres et du mouvement qu'elles avaient jadis imprimé aux esprits, suivit de près l'empressement qui les portait vers les sciences mathématiques. Le 24 octobre 1794, Lakanal, qui s'était fait de Tinstruction publique une attribution spéciale, et dont les projets peu regrettables avaient été repoussés par Robespierre et les Jacobins, présenta au nom du comité un long rapport que depuis quelque temps la Convention témoignait le désir d'entendre, afin de mettre un terme à la complète et honteuse abolition de toutes les écoles. A en croire Lakanal, le moment où la France pourrait adopter un plan d'instruction publique était encore trèséloigné.

— « Il faut d'abord que les principes du gouvernement soient tels que, loin d'avoir rien à redouter des progrès de la raison, il y puise une nouvelle autorité. Il faut que l'expérience du temps ou du malheur ait consolidé ce gouvernement bon par sa nature, qu'il soit plein de vie et de mouvement, mais sans être tourmenté par les orages; il faut que la liberté n'ait plus aucune conquête à faire; que le peuple entier ait senti que, pour repousser les attaques de la monarchie et de l'aristocratie, la démocratie doit se soumettre à la raison; il faut enfin que l'esprit humain ail fait assez de progrès pour être sûr de posséder les

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méthodes avec lesquelles il est facile d'éclairer loiis les esprits et de faire tous les progrès.

« Jusqu'à cette époque aucune de ces conditions n'a existé. » Et il ajoutait qu'au moment présent elles existaient « peut-être. »

Toutefois, aucun moment depuis le commencement des siècles n'avait été, selon Lakanal, aussi favorable pour établir une bonne éducation nationale.

— « Les philosophes ont quelquefois proposé leurs vues à des rois. C'était leur proposer de mettre à bas leur trône. Les tyrans ont leur instinct, comme les bêtes féroces. Us sentaient confusément que si les peuples apprenaient à penser, ils apprendraient à être libres, et que les monarchies fondées sur des prestiges perdraient leur base si les hommes perdaient leurs préjugés et leurs erreurs.

« En France, VÉmile parut un roman plus encore que VHélo'ise. L'intelligence et l'âme naissante de nos enfants demeurèrent comprimées et étouffées dans les sombres écoles de cette université qui ne rougissait pas de s'appeler la fille aînée des rois.

« L'Assemblée constituante enors^ueillie et fatio;uée de toutes ses destructions, était arrivée sans force et sans courage au moment des grandes créations. Elle avait voulu concilier deux choses inconciliables : la royauté et la liberté. Elle ne pouvait donc savoir quel génie il fallait donner à la nation, puisqu'elle cherchait à unir deux génies opposés et ennemis.

« L'Assemblée législative s'efforça par tous les moyens d'écarter la puissance executive sans la détruire. L'éducation publique a besoin d'un pouvoir exécutif; la législature pensa à en créer un, qui fût digne de confiance : les événements se soulevèrent

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contre les barrières constitutionnelles qui étaient élevées entre les pensées sublimes du peuple français et ses lois. La Convention parut, et le plan d'instruction ])ublique de l'Assemblée législative, comme celui de l'Assemblée constituante ne fut plus ^lu'une brochure.

« Incessamment agitée par les événements qui naissaient dans son sein et au dehors, la Convention n'a pas pu et n'a pas dû s'occuper à la fois du soin d'é^ clairer la France et de la faire triompher — C'était une nécessité, c'était une sagesse d'attendre la fin de ce grand cours d'observations sociales que nos malheurs avaient ouvert devant nous. Le temj^s, ce sjrand maître de l'homme, devenu si fécond en leçons plus terribles et mieux écoutées, devait être le professeur unique et universel de la République.

« Tel a été l'état de la France; mais elle en soi'l. Nous ne sommes plus agités que par le besoin de réparer les insultes faites à la justice, et de fermer les ])laies faites à l'humanité. Tout doit plier avec grandeur et se niveler avec fraternité devant la puissance exécutrice des lois de la République. L'égalité n'est })lus seulement un principe, elle est un sentiment. Le besoin de l'empire des lois n'est plus seulement une théorie, mais une passion comme l'amour de la vie est l'horreur de la mort. L'Europe se soumet à la puissance de la République; la République se soumet à la puissance de la raison.

« Voici donc le moment où il faut rassembler, dans un plan d'instruction publique, digne de vous, de la France et du genre humain, les lumières accumulées par les siècles qui nous ont })récédés.... L'esprit humain, jusqu'ici conduit au hasard, a trouvé, après VI. 7

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tant de siècles d'égarement la route qu'il doit suivre et la mesure des pas qu'il doit faire. »

Après cette orgueilleuse célébration de l'âge d'or de la raison humaine, le rapporteur ne descendait pas encore des hauteurs de la philosophie aux moyens pratiques d'établir son règne; il passait à l'apothéose de Bacon, de Locke, de leurs disciples et de la méthode analytique, qui seule pouvait donner une « création nouvelle à l'entendement humain. Les sciences morales si nécessaires aux peuples qui se gouvernent par leurs propres vertus, vont être soumises à des démonstrations aussi rigoureuses que les sciences exactes ou physiques. Dans un nouvel enseignement public, cette méthode deviendra l'organe universel de toutes les connaissances humaines; elles seront mises à la portée de tous les hommes, à qui la nature n'a point refusé une intelligence commune — L'analyse appliquée à tous les genres d'idées détruira l'inégalité des lumières plus fatale et plus humiliante que l'inégalité monstrueuse des richesses. L'analyse est donc un instrument indispensable dans une grande démocratie. (( Mais où trouver un nombre suffisant d'hommes pour enseigner dans un si grand nombre d'écoles, des doctrines si nouvelles avec une méthode si nouvelle elle-même? Les instituteurs des écoles anciennes n'y seraient pas propres. Les universités étaient au-dessous des académies, et les académies étaient au-dessous des vues par lesquelles vous voulez opérer la révolution de l'esprit humain. Existe-t-il en France, existe-t-il en Europe, existe-t-il sur la terre deux ou trois cents hommes en état d'enseigner avec cette méthode , qui rend les esprits plus pénétrants et les vérités plus claires? Non. Il faut donc les former.

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<( C'est ici qu'il faut admirer le génie de la Convention nationale.

(( La France n'a point encore les écoles où les enfants de six ans doivent apprendre à lire et à écrire, et vous avez déjà ordonné l'établissement des écoles du degré le plus élevé , des écoles normales.

» Dans ces écoles on n'enseignera point les sciences, mais l'art de les enseigner : pour la première fois sur la terre, la nature, la vérité, la raison vont donc avoir aussi un séminaire. »

Tel était le superbe et chimérique enivrement de la philosophie révolutionnaire. Elle croyait être arrivée au jour où elle allait accomplir une création nouvelle de la nature humaine, changer les conditions de l'âme, les lois de la raison et de l'intelligence. Voulant réformer la société et lui donner des conditions autres qu'elle les avait toujours eues, il fallait bien commencer par changer l'homme lui-même. L'imagination hyperbolique des adeptes subalternes de l'école analytique ne reculait point devant cette tâche, mais comme ils en sentaient toute la difficulté, ce n'est pas à la liberté qu'ils s'adressaient pour l'accomplir. Les doctrines, comme les passions révolutionnaires, concluaient toujours à la nécessité du despotisme.

« Revêtus d'un pouvoir sans bornes , vous vous féliciterez d'avoir en vos mains, comme gouvernement révolutionnaire, des moyens tout prêts pour faire avec rapidité ce bien immense à la République et au genre humain. » Le rapporteur citait à ce propos le mot de Turgot : — « Donnez-moi le pouvoir absolu , et je rendrai la France libre. » — « 11 ne

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vous manque rien de ce qu'avait Turbot ; et ce qui lui manquait, vous l'avez. La résolution que vous allez prendre, va être une époque dans l'histoire du monde. »

La discussion ne s'éleva point à la hauteur où le rapporteur avait placé «l'idée essentielle de l'école normale. » On parla sur la durée des cours, sur le peu de probabilité du succès d'un tel enseignement dont on ne comprenait pas bien l'objet précis. Les membres du comité d'instruction publique ne paraissaient pas même d'accord ; Thibaudeau disait qu'il était seulement question de professer la meilleure manière d'enseigner, dans les écoles primaires, la lecture, l'écriture, l'arithmétique et la morale. Le projet fut adopté le 30 octobre 1 794 .

Les administrations de district étaient chargées d'envoyer à l'école normale un nombre proportionné à la population de citoyens âgés de vingt et un ans au moins, déjà instruits dans les sciences utiles, de mœurs pures et d'un patriotisme éclairé; un traitement leur était accordé.

Le comité d'instruction publique devait proposer à la Convention les instituteurs de l'école normale.

— « Ces instituteurs donneront des leçons aux élèves sur l'art d'enseigner la morale et de former le cœur des jeunes républicains à In pratique des vertus publiques et privées. Ils leur apprendront d'abord à appliquer à l'enseignement de la lecture, de l'écriture, des premiers éléments du calcul , de la géométrie pratique, de l'histoire et de la grammaire française, les méthodes tracées dans les livres élémentaires approuvés par la Convention nationale. »

Les cours devaient durer quatre mois; puis les

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