I.acrelellc. Dix années d'épreuves
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se dégageant de tout esprit de parti, elle inclinait ii croire que , dans la cessation de Tordre public, lorsque les lois fondamentales de la société n'étaient plus observées, il y avait une culpabilité moindre à défendre son opinion les armes à la main, qu'à la faire prévaloir par les massacres et la guillotine.
Les fureurs des discordes civiles s'étaient rallumées avec une ardeur nouvelle , depuis la reprise d'armes des chouans, depuis qu'ils avaient compté sur les secours de l'Angleterre. Ainsi de part et d'autre les idées de pacification et d'humanité étaient oubliées dans les départements de l'ouest, quelques semaines après y avoir été proclamées.
L'administration du département des Côtes- du - Nord écrivait au comité de salut public : — « Hardy et sa femme ont été massacrés à Merdrignac. Quatre jours après, le greffier de la justice de paix, le capitaine de la garde nationale et quatre autres citoyens ont été massacrés. Les maisons des autres patriotes ont été fouillées et pillées : nous n'avons aucune force à opposer à ces atrocités.
Le procureur général de l'Orne rendait compte de la situation du pays. — « Les chouans continuent leurs horreurs; les jeunes gens sont forcés de marcher avec eux, sous peiné d'être fusillés. La terreur qu'ils inspirent est telle , que personne n'ose se prononcer contre eux. Chacun songe à capituler et à se préserver de l'assassinat et de l'incendie, au moyen de quelques sacrifices. H n'existera bientôt plus ni juges de paix, ni municipalités, en un mot, plus dadministration. »
On écrivait d'ANraiidirs ; — « Depuis cinq jours,
douze républicains ont été massacrés par les chouans. Ils assassinent tous ceux qui refusent de se déclarer pour leur parti. »
Une lettre de la municipalité de Louvigné ' disait : — « Les chouans ont égorgé plus de cent hommes ou femmes depuis quinze jours. Nous sommes réduits à abandonner nos femmes et nos enfants à la merci de ces scélérats. Nous sommes retirés dans notre clocher avec soixante hommes de garnison. »
En même temps les soldats républicains ne pouvaient être contenus par une discipline difficile à établir sur des détachements épars. Dans une pareille guerre, le paisible habitant pouvait être souvent confondu avec le chouan.
Le procureur général du Morbihan disait : — « Le comité ne doit pas ignorer les vexations et les pillages auxquels la troupe vient de se livrer. H serait inutile de lui en retracer l'affreux tableau. »
Le général Hoche aurait voulu empêcher de tels désordres. Sous ses yeux ils étaient prévenus par sa ferme et sévère volonté ; mais il ne pouvait pas être partout. Son armée était dispersée sur la surface du pays ; s'il l'eût réunie pour résister à la descente de Quiberon, l'insurrection aurait à l'instant même éclaté sur tous les points de la Bretagne et serait devenue formidable; c'est pour cela qu'il se présenta d'abord avec peu de troupes contre l'ennemi, et qu'il demandait des secours à Canclaux et à Dubayet. Ainsi préoccupé du soin de repousser et de vaincre l'armée des émigrés, sa surveillance sur les colonnes mobiles ne pouvait plus être la même. 11 répondait avec une
' Pie* (le Fougères (llIc-el-Vilainej.
sorte de désespoir à une lettre que Lanjuinais lui avait adressée pour se plaindre de ces désordres :
— c( On ne vous a pas dit toute la vérité en accusant nos soldats de piller; il fallait ajouter : ils assassinent, ils violent; les lois sont insuffisantes et leur malheureux général est obligé d'en faire justice le sabre à la main. Les choses reviennent à bien cependant. Mais je ne connais pas de plus horrible métier que de commander à des scélérats qui se jouent de tous les crimes. »
Pendant que la guerre civile se rallumait en Bretagne avec toutes ses horreurs, elle allait recommencer aussi sur la rive gauche de la Loire. Cela était facile à prévoir, et sans doute de part ni d'autre on ne s'était fait aucune illusion. Les conditions de ce semblant de paix n'étaient pas praticables. Chacun avait promis ce qu'il ne pouvait tenir. Les républicains ne pouvaient laisser s'établir une puissance indépendante, une administration séparée, une armée portant la cocarde blanche, un clergé ennemi des prêtres qui avaient accepté la Révolution. Charette et les chefs vendéens n'avaient jamais admis un désarmement complet, une obéissance entière à l'autorité de la Convention; leurs opinions, leur ambition, le soin de leur sûreté ne permettaient point une telle soumission. D'ailleurs leur armée était mal disciplinée. Les populations où elle était recrutée auraient bientôt échappé à leur influence, s'ils avaient voulu contraindre sévèrement leurs manifestations ou leurs vengeances. Elles ne cessèrent pas un seul jour d'être en hostilité avec les administrations républicaines, même les plus modérées. Ce n'était pas à dire que les habi-
tants des campagnes voulussent voir recommencer la guerre et les calamités qu'elle amenait; mais il y Rivait deux ans que les malheureux habitants de ces contrées vivaient dans l'anarchie; ils ne pouvaient s'en déshabituer en un jour, surtout lorsqu'ils n'étaient arrêtés par aucune répression.
Les premières plaintes qui s'élevèrent contre eux étaient relatives aux réfugiés qui devaient être si longtemps un ferment de guerre civile ; il ne pouvait en être autrement.
Le procureur général de Maine-et-Loire écrivait : — (c II est urgent de prendre des mesures pour empêcher que les patriotes réfugiés ne soient totalement expulsés de leur pays et privés de leurs propriétés, après avoir fait les plus grands sacrifices pour la République, après deux années de misère. 11 paraît évident que les rebelles regardent comme à eux tous les biens des réfugiés dont ils se sont emparés et que pour éviter les réclamations ils ont pris le parti de fusiller ceux qui rentreront; c'est ce qu'ils ont déjà fait pour un très-grand nombre.
Morisson, un des commissaires qui avaient négocié la pacification et dont les opinions étaient très-modérées, disait dans un rapport adressé au comité de salut public : — « Charette conserve son titre de général en chef, et ses généraux divisionnaires leurs troupes. Ils défendent aux habitants de vendre et de transporter leurs denrées; ils touchent les revenus et les créances des patriotes; ils ont égorgé des volontaires et des réfugiés rentrés ; ils ont affermé les biens des patriotes à vil prix; ils ont établi des commissaires civils et militaires dans des lieux où ils n'en avaient pas avant la pacification; ils ont envahi le marais de Challans,
y ont enlevé des subsistances , ont pillé des convois ; ils orçranisent leurs forces militaires. »
Charette , Stofllet et Sapinaud avaient aussi des griefs à alléguer contre le gouvernement conventionnel. Ils concertèrent une réclamation qu'ils adressèrent aux représentants. — '< Les autorités locales étaient encore composées de terroristes et non point d'amis de la paix. — Malgré les promesses solennelles, aucun secours, aucun encouragement n'étaient distribués aux malheureux habitants de la Vendée. — Des troupes avaient été placées dans des postes que l'armée républicaine n'occupait point lors de la pacification. — Du blé, du vin, des bestiaux avaient été enlevés chez plusieurs propriétaires. — Les Vendéens, en entrant dans les villes , étaient arrêtés , ou insultés et molestés. >> Selon cette réclamation , la malveillance seule pouvait attribuer aux Vendéens le meurtre de quelques réfugiés. C'étaient les patriotes eux-mêmes qui avaient exercé leurs vengeances sur des terroristes universellement abhorrés.
Les représentants s'étaient décidés à agir avec vigueur pour faire oliserver les conditions de la paix. Quelques désordres avaient eu lieu auprès de la Garnache. Ils firent enlever le commandant vendéen de ce poste; on le fusilla avec dix de ses compagnons \ Quelque temps après ils firent arrêter M. Allard , un des chefs vendéens les plus considérés, un ancien ami de Henri de La IVochejaquelein, homme doux et modéré. Des cavaliers de sa division avaient massacré deux hussards qui suivaient isolément la grande route; plus tard on reconnut que ce crime avait été
• Notes de M. Auvvnet.
CHARETTE REPREND LES ARMES. 7l
commis à Tinsii de leur chef et contre ses intentions : il ne fut point traduit devant un conseil de guerre, mais son arrestation devint un nouveau motif de plainte.
Les commissaires de la Convention ne voulaient pas encore en venir à une rupture. Le 8 juin ils eurent, auprès de Nantes, une entrevue avec Charette, les autres chefs vendéens et l'abbé Dernier. La séance dura peu, on témoigna de part et d'autre des intentions très-pacifiques, et on se sépara avec des marques réciproques de confiance et d'affection ; c'était à peine une apparence : les Vendéens étaient méfiants et croyaient qu'on songeait à les faire arrêter, comme les chefs des chouans venaient de l'être.
Telle était, en effet, la résolution prise par les représentants : — (( Nous y sommes bien décidés , écrivaient-ils, mais il nous faut, pour réussir dans le même jour, au moins quarante mille hommes. »
Le gouvernement ne pouvait avoir aucun scrupule d'user ainsi de dissimulation; il savait qu'au moment même où les Vendéens et les chouans traitaient de la paix, ils entraient en relation avec les princes, avec les agents de l'émigration , avec le cabinet anglais. La cessation du régime de la Terreur, la pleine liberté laissée à la réaction, avaient permis aux intrigues royalistes, aux correspondances clandestines, aux comités secrets, une latitude dont ils faisaient grand usage. Ces Vendéens, si longtemps abandonnés à leurs propres forces, dont les malheurs avaient semblé ignorés des royalistes du dehors et des gouvernements européens, commen«;aient à recueillir quelque gloire; des encouragements, des promesses de secours leur étaient faites.
Voyant le gouvernement conventionnel mal établi , attaqué par les Jacobins, méprisé et détesté par la réaction, les émigrés concevaient l'espoir d'une complète contre-révolution et pensaient qu'elle pourrait avoir la guerre civile pour principal instrument. Dès le 1" février 1795, Monsieur, alors régent du royaume, écrivait au général Charette :
— (( Enlin, monsieur, j'ai trouvé le moyen que je désirais tant : je puis communiquer directement avec vous; je puis vous parler de mon admiration, de ma reconnaissance, du désir ardent que j'ai de vous joindre, de partager vos périls et votre gloire. Je le remplirai, dût-il m'en coûter tout mon sang. Mais en attendant ce moment heureux, le concert avec celui que ses exploits rendent le second fondateur de la monarchie et celui que sa naissance appelle à la gouverner, sera de la plus grande importance. Personne mieux que vous ne connaît l'utilité des démarches que je puis faire relativement à l'intérieur — C'est à vous de m'éclairer sur les moyens d'y parvenir — Si cette lettre est assez heureuse pour vous parvenir à la veille d'une affaire, donnez pour mot d'ordre u Saint Louis, » et pour ralliement « le roi et la régence. » Je compterai être parmi vous le jour où mon nom sera associé à un de vos triomphes. »
Cette lettre n'était point arrivée la veille d'une bataille, mais au moment oii Charette traitait avec la République. Aussi, après avoir témoigné la joie et la reconnaissance que lui donnaient les louanges du prince, il disait dans sa réponse : « Peut-être a-t-on essayé de jeter des ombres sur quelqu'une de mes démarches? Peut-être a-t-on donné une interprétation étrangère à leur vrai motii? Mais si je rentre en moi-
môme, je retrouve au fond de mon cœur cet honneur des chevaliers français qui fut toujours mon guide et me conduisit quehjuefois aux champs de la victoire. » — Admettant sans doute que cet honneur pouvait parfois employer la ruse, Charette ajoutait une explication de sa conduite.
«Je dirai à mes censeurs : Politiques profonds» vous qui n'avez jamais connu les lois de la nécessité, qui jugez sur les apparences , venez apprendre les circonstances impérieuses qui m'ont déterminé, ainsi que mes braves compagnons d'armes; venez peser l'avantage qui en peut résulter pour nos succès. Si, au lieu d'entreprises décousues , les parties sont mieux liées; s'il y a plus d'ensemble dans les opérations, ne doit-on pas espérer qu'elles seront plus etïicaces? Puisse cet espoir se réaliser! »
Toutes les cours de l'Europe retentissaient du nom de Charette, c'était un héros, le défenseur du trône et de l'autel. Souvarow lui écrivait de Varsovie, où il était entré à travers le massacre de Praaa.
«Héros de la Vendée, illustre défenseur de la foi de tes pères et du trône de tes rois , salut ! — Immortels Vendéens, fidèles conservateurs de l'honneur des Français, dignes compagnons d'armes d'un héros, relevez le temple du Seigneur et le trône de vos rois. — L'univers est plein de ton nom, et moi je t'admire, je te félicite, Dieu te choisit, comme autrefois David pour punir le Philistin; adore ses décrets. Vole, attaque, frappe, et la victoire suivra tes pas. »
La pacification signée par les Vendéens avait d'abord été un mécompte pour de si magnifiques espérances; mais en étudiant mieux les conditions écrites de ce faux traité, les princes et les comités royalistes
en jugèrent bientôt comme les chefs qui les avaient acceptées; les illusions devinrent encore plus vives. Cette indépendance accordée à deux ou trois provinces; cette armée vendéenne maintenue sous le commandement de ses généraux et qui allait être recrutée et approvisionnée tout à loisir: en un mot, cette puissance royaliste au milieu de la République sembla promettre qu'elle serait bientôt renversée ou conquise. Les émigrés croyaient ce territoire tellement rentré sous l'autorité légitime régulièrement exercée, que les propriétaires de l'Anjou ou du Bocage écrivaient d'Angleterre pour qu'on fît payer à leurs fermiers les termes échus et les revenus arriérés.
Comme Stofflet ne s'était soumis que trois mois après Charette , ce fut à lui d'abord qu'on accorda plus de confiance. Les principaux émigrés écrivaient de Londres à « Monsieur de Stofflet, pour lui dire tout le désir qu'ils avaient de se réunir à lui, pour lui offrir leur zèle et leurs services; ils aspiraient à mériter l'estime et l'intérêt d'un homme qui fixait les regards de l'Europe, et qui pouvait influer d'une manière si heureuse sur le sort des vrais Français; devenir compagnons de ce général serait le comble de leurs vœux et leur serait un titre de gloire. »
Mais Stofflet et l'abbé Bernier qui le dirigeait, s'ils avaient été les derniers à se soumettre à la République, devaient, précisément par les mêmes motifs, être les moins empressés à recommencer la guerre; ils étaient convaincus qu'on ne pourrait rendre aux habitants du pays l'ardeur de la première insurrection et la passion de vengeance allumée par les ravages et les massacres du général Turreau : qu'une
fois la paix faite, on ne susciterait plus que des soulèvements partiels, et l'on ne trouverait plus qu'un petit nombre de soldats dévoués. En outre, plus les chefs de l'Anjou avaient de relations et de contact avec les émigrés, moins ils plaçaient d'espoir dans leur secours et leur coopération. La haine réciproque de Charette et de StoOlet était aussi une cause de découragement. Comment donner de l'ensemble à une nouvelle guerre civile? Comment la subordonner à un seul chef?
Pour faire disparaître du moins ce dernier obstacle, le marquis de Rivière arriva dans la Vendée au nom de Monsieur le comte d'Artois, pour réconcilier les deux généraux vendéens. Ils eurent une entrevue à Belleville, au quartier général de Charette. Effacer la rancune, l'envie, la méfiance qu'ils entretenaient 1 un contre l'autre était chose impossible ; ils s'embrassèrent, puis se séparèrent mécontents et en mauvaise intelligence. C'était peu de temps avant Quiberon.
Le gouvernement anglais avait promis de favoriser cette tentative des émigrés sur la côte de France, d'amener des secours à une nouvelle guerre civile. Tout s'apprêtait alors pour l'expédition ; il importait donc aux princes français et aux royalistes de mettre la ^'endée en mouvement. Mais le seul parmi les émigrés ou les agents royalistes qui eût obtenu la confiance des ministres anglais, c'était le comte de Puisaye; ils l'écoutaient et acceptaient ses plans, sans comprendre qu'il était important de le charger de leur exécution; ils laissaient la chose à régler entre émigrés. Or, Puisaye avait été de la minorité de la noblesse aux états généraux, monarchiste constitutionnel à l'Assemblée constituante, puis général dans
l'insurrection éphémère des Girondins. De tels antécédents ne pouvaient être ni pardonnes ni oubliés. D'ailleurs il était homme d'esprit, jugeant les hommes et les affaires sans les illusions de l'esprit de parti , cherchant toujours ce qui était praticable et possible; conséquemment sans ardeur chevaleresque et avec tiédeur d'opinion, Puisaye n'en était pas moins, sinon le chef, du moins le grand meneur de l'insurrection bretonne et de la chouannerie; il fallait donc, encore qu'à contre-cœur , se servir de lui.
Il eût été plus raisonnable et plus indiqué de traiter avec Charette du renouvellement de la guerre civile et de subordonner à ses avis la direction de l'expédition anglaise : c'était le conseil que transmettait le comité royaliste de Paris; mais le général vendéen n'était pas empressé au rôle qui lui était destiné par quelques-uns des agents de l'émigration. Charette était aussi insouciant et paresseux, dans les moments de loisir et de repos , qu'actif , infatigable et prompt à se décider, lorsque la guerre se ranimait, lorsque le danger apparaissait. Depuis la pacification, il vivait à son quartier général de Belleville en gentilhomme campagnard, passant ses journées à la chasse, donnant des bals, ouvrant à peine les lettres qui lui étaient adressées , et allumant sa pipe avec les gazettes. Ses relations avec les princes flattaient son orgueil, mais l'espérance qu'ils mettaient en lui^ loin de l'enivrer, l'embarrassait. Quelques émigrés, en trèspetit nombre, étaient venus le joindre; ils l'entretenaient de projets qui lui semblaient inexécutables, d'intrigues où il n'avait nulle envie de se mêler. Il avait peu d'habitude du monde, ne connaissait nullement les princes ni leur caractère; les lettres dont ils
riionoraient lui ])araissaient vagues et sans intention déterminée. Les agents qu'ils lui envoyaient lui déplaisaient; leur langage facile et présomptueux, leurs manières élégantes ne lui convenaient point; il craignait de leur paraître vulgaire et médiocre. Plus à son aise avec ses officiers paysans et ses cavaliers , il n'aurait pas voulu qu'on lui envoyât pour auxiliaires un corps d'émigrés , ni qu'on plaçât près de lui des officiers généraux de l'ancien régime, qui auraient partagé ou affaibli son autorité et qui ne pouvaient avoir ni l'expérience d'une telle guerre , ni l'habitude d'une telle armée ; il aurait voulu que les princes lui eussent envoyé des sergents pour discipliner ses soldats. Quant aux secours promis par l'Angleterre , qu'on lui faisait espérer, il n'y plaçait aucune confiance; il avait contre les Anglais tous les préjugés d'une haine, bretonne.
Malgré le peu d'empressement avec lequel il accueillait les avances des émigrés et les propositions qui lui étaient faites, il n'en était pas moins dévoué à la cause royale, prêt à mourir pour elle le jour où il faudrait combattre. Ce jour approchait. L'expédition des émigrés , portée par les vaisseaux anglais , était préparée. Projetée par Puisaye, elle n'était point destinée à apporter un secours à Charetle et n'était pas concertée avec lui; mais sa reprise d'armes devait concourir avec la descente en Bretagne; on voulait que la guerre civile se rallumât partout en même temps, afin d'accroître les embarras et les dangers de la République. L'ordre avait été porté à Charette jiar l'aide de camp de iMonsieur le comte d'Artois; il avait promis de s'y conformer et attendait le moment de se déclarer. Le 1T juin, il écrivait encore aux re-
présentants pour se justifier de quelques infractions en disant que « la tranquillité publique était le plus cher de ses vœux. >• Le lendemain il réitérait à Bureau de La Batardière, le premier négociateur de la paix, « les protestations de sa sincérité à remplir ses envasements. »
Le 23 juin, il réunit ses officiers à Belleville et leur annonça la résolution qu'il avait prise de recommencer la guerre; il leur parla des infractions commises contre les articles de la pacification; de la mort de Louis XVII au Temple; des troupes républicaines cantonnées autour du territoire vendéen et même au delà des limites convenues; de l'arrestation de M. Allard; de la sentence de mort et de l'exécution d'un autre chef à Machecoul; du projet évident de l'enlever luimême. Enfin il leur dit son véritable motif : l'expédition promise par l'Angleterre était en mer; la Bretagne entière était soulevée, et il avait reçu les ordres des princes.
Charette fut écouté en silence et put voir quelle consternation répandaient ses paroles. On s'était accoutumé aux douceurs de la paix; les propriétaires et les paysans avaient repris leurs travaux et leurs tranquilles habitudes : ils commençaient à relever leurs maisons incendiées et en ruine; maintenant fallait-il recommencer cette guerre cruelle qui avait conté la vie à tant de gens, qui avait exterminé des familles entières, qui avait fait du pays un désert, des villages un monceau de ruines?
Mais les officiers de Charette avaient appris à lui obéir. Us partageaient ses sentiments; les mots le roi et la religion avaient sur eux une autorité infaillible. Leur cœur était plein de haine contre les bleus. Ils
renouvelèrent leurs serments de fidélité au roi et protestèrent de leur dévouement ^
Dès le lendemain un détachement de cavaliers républicains , qui traversait Belleville pour se rendre par une route plus directe au poste de Palluau, ainsi qu'il avait été convenu avec le général Cànclaux, fut surpris , et Charette lui fit mettre bas les armes.
Le 27, le poste républicain des Essarls fut attaqué à l'improviste, lorsque les soldats ne songeaient pas même à se garder , et cent dix-sept furent emmenés prisonniers; puis un autre détachement de cavalerie fut encore enveloppé et surpris.
Le général Caudaux n'avait pas la même méfiance que les représentants et ne prévoyait point la rupture de la paix; aucune précaution n'avait été prise; il était malade. D'ailleurs le comité de salut public lui ordonnait d'envoyer des renforts à l'armée du général Hoche; c'était à ce moment même que l'expédition des émigrés venait de débarquer à Quiberon. Les postes les plus avancés des républicains se replièrent. La guerre fut seulement défensive. La rive droite de la Loire fut surtout dégarnie et les chouans du Maine interceptèrent la route d'Angers à Nantes. Cependant les succès de Charette n'avaient rien de décisif. Son armée ne se recrutait pas. Elle restait valeureuse et entreprenante, mais il ne la risquait pas et cherchait les bonnes occasions.
Il publia, sous la date du 20 juin, un long manifeste. Il répétait les griefs très-contestables qu'il avait allégués contre le gouvernement de la République et ses agents; mais l'intention évidente de cette pièce
' Notes (le M AiivviiL't.
élait de se justifier aux yeux du parti royaliste et des princes de sa soumission précédente et de la pacification de la Jaulnaye. Il prétendait que le général Caudaux et le représentant Ruelle avaient entraîné les chefs vendéens dans des conférences secrètes. — « Ils connaissaient les motifs qui nous avaient mis les armes à la main, notre, amour pour le malheureux rejeton de nos rois et notre attachement inviolable pour la religion de nos pères, n — « Vos vœux seront remplis, nous dirent-ils, nous pensons comme vous. Nos désirs les plus chers sont les vôtres. Ne travaillez plus isolément, travaillons de concert, et dans six mois au plus nous serons tous au comble de nos vœux. Louis XVII sera sur le trône : nous ferons arrêter les Jacobins et les Maratistes. La monarchie s'établira sur les ruines de l'anarchie populaire. Vous ajouterez àjvotre gloire celle d'avoir concouru à cet heureux changement, au bonheur de votre pays et de la France entière. »
Puis Charette assurait que les autres représentants lui avaient laissé entrevoir les mêmes intentions; il apportait en preuve les stipulations de la Jaulnaye et l'indépendance qu'on avait concédée à lui et au territoire qu'il occupait. Son illusion avait été, ajoutait-il, entretenue par l'accomplissement, d'abord loyal de ces conditions. Il allait jusqu'à dire que les soldats isolés qui avaient été massacrés par les Vendéens avaient été livrés par les autorités constituées au juste ressentiment d'un peuple irrité de leurs excès.
« Mais le voile s'était déchiré. On avait emprisonné les chefs des chouans; l'arrestation de quelques-uns de ses ofiiciers, le désarmement de plusieurs paroisses, l'enlèvement des subsistances et d'autres contraventions au traité étaient aussi rappelées; mais la
CHARETTE REPRÎIND LES ARJiES. 8l
grande et fatale cause du renouvellemeut de la guerre, c'était (( la mort de notre malheureux monarque, de notre jeune roi , lâeliement empoisonné par la secte impie et barbare qui, loin d'être anéantie, désole encore ce malheureux royaume.
« Nous avons donc repris les armes et renouvelé le serment de ne ks déposer que lorsque l'héritier présomptif de la couronne de France sera sur le trône de ses pères; que lorsque la religion catholique sera reconnue et fidèlement protégée. »
Le manifeste se terminait par une exhortation à tous les Français. — « Ralliez-vous à nous, imitez-nous; sortez de votre lâche apathie. Cessez d'être en apparence les coupables adhérents de vos ennemis et de servir vos bourreaux. Préférez une mort glorieuse à une vie flétrie par le crime. »
Cette proclamation était très-inattendue dans toute la Vendée; rien n'avait préparé les esprits à la rupture de la paix, et personne ne prévoyait que Charette en prendrait l'initiative. Ceux de ses anciens otViciers, qui n'étaient point revenus auprès de lui, regardèrent d'abord cette pièce comme apocryphe. MM. de Scepeaux et Bejarry, qu'il avait chargés d'une mission au})rès du comité de salut public, ne pouvaient croire qu'il les eût ainsi joués et compromis.
Mais le plus grand mécompte du parti royaliste, ce fut l'accueil que Stofflet et Beruier firent au manifeste de Charette. Ils lui écrivirent que sans doute il le désavouerait et ne ferait pas ainsi échouer la négociation entamée avec le comité de salut publie, dont on pouvait attendre la conservation de la paix et des conditions avantageuses pour le pays. Charette ne leur VI. G
fit pas une autre réponse que le serment écrit dans son manifeste.
Dernier n'ignorait pas que la pièce était authentique ; elle avait été imprimée par une presse qu'il avait à sa disposition, mais il espérait ramener Charette à une conduite plus prudente et plus politique. Ne croyant pas au succès possible d'une nouvelle insurrection , pour laquelle rien n'était prêt , il voulait attendre et se bornait pour le moment à obtenir du comité de salut public une confiance entière; il demandait que dans l'intérêt de la tranquillité publique et pour assurer mieux le respect des personnes et des propriétés, les chefs vendéens fussent investis par le gouvernement de la République d'un pouvoir plus grand et d'une plus complète indépendance. Les circonstances auraient ensuite décidé de la résolution qu'il serait à propos de prendre. En attendant on faisait des préparatifs , on achetait des armes, du plomb , de la poudre ; on formait des magasins.
Le comité de salut public voyait avec satisfaction la politique de l'abbé Dernier. Avoir à combattre Charette seul, restreindre la guerre au bas Poitou et maintenir Stofflet dans une disposition pacifique : c'était tout ce qu'on pouvait souhaiter de mieux. D'ailleurs le comité croyait que Dernier était homme à tout faire pour de l'argent : un crédit était ouvert aux représentants en mission pour lui en donner.
Une autre circonstance s'opposait à la bonne intelligence et au concert de Stofflet et de Charette ; leur vieille haine venait de s'exaspérer par un sentiment de jalousie. Louis XVIII avait nommé Charette
général en chef de son armée catholique et royale. — ■ (( La Providence m'a placé sur le trône ; le premier et le plus digne usage que je puisse faire de mon autorité est de conférer un titre légal au commandement que vous ne devez jusqu'à présent qu'à votre courage , à vos exploits et à la confiance de mes braves et fidèles sujets En vous obéissant, c'est à moimême que mon armée obéira. Je vous avais déjà nommé lieutenant général, il y a un an — Il est possible que votre trêve avec les rebelles subsiste encore, lorsque celte lettre vous parviendra. Alors il serait peut-être imprudent de la publier. Si au contraire vous avez repris les armes, rien ne doit retarder une publication aussi essentielle.
« Je travaille de tout mon pouvoir à hâter le moment où, réuni avec vous, je pourrai vous montrer en moi un souverain qui fait sa gloire de sa reconnaissance, et à mes sujets, bien moins un roi qu'un père Je me flattais que l'Angleterre allait enfin vous amener mon frère, mais ce moment me paraît plus incertain que jamais; n'importe, plus les obstacles sont grands, plus je mettrai d'activité à les vaincre, et je les vaincrai. »
Cette lettre prouvait que les affaires de l'émigration étaient conduites sans ensemble et sans unité. Pendant que Louis XVIII à Vérone semblait accorder toute sa confiance à Cliarette et mettre en lui son espoir, c'était Puisaye qui auprès du ministère anglais servait d'intermédiaire à un parti qui ne l'ainiaiL,' ni ne l'estimait. Aussi était-ce lui qui avait dirigé l'expédition en Bretagne où il se croyait tout-puissant. Monsieur, ainsi que ses entours , avait accepté avec répugnance les services de Puisaye, mais n'avait
pas voulu de lui pour commander l'armée dos émigrés.
La royale promotion de Charette n'augmenta donc en rien ni son autorité, ni son influence. Si elle eut un effet quelconque, ce fut plutôt d'accroître la division entre les chefs des diverses factions de la guerre civile. Stofflet s'obstina dans sa prudente inertie, et l'abbé Dernier écrivit une réfutation du manifeste de Charette ; il examinait et réfutait ses griefs contre le gouvernement républicain, et se montrait incrédule au récit des promesses de Canclaux et de Ruelle, qui en effet n'avaient pas une apparence de vérité. Canclaux s'était constamment refusé à prendre part aux négociations et Ruelle n'avait jamais entretenu Charette sans être assisté d'un où plusieurs de ses collègues. — «Les calomnies sont si frappantes, les raisonnements sont si décousus, les vues et les intentions si doubles et si perfides , que les moins clairvoyants en sont révoltés. » Ainsi s'exprimait l'abbé Bernier en parlant du manifeste de Charette.
La guerre civile fut donc renfermée dans le bas Poitou; Sapinaud, qui commandait l'armée du Centie, avait toujours été sous l'influence de Charette; mais il ne lui était pas alors d'un grand secours. Les paroisses des bords de la Sèvre étaient, comme celles du Bocage et de TAnjou, peu disposées à reprendre les armes et désiraient jouir de la paix. Ainsi, après les premières hostilités où quelques détachements furent surpris , où tout un bataillon recruté récemment dans le Morbihan déserta le drapeau de la République , la guerre se fit de part et d'autre sans activité. Charette attendait, pour tenter de plus grands efforts, les résultats qu'aurait en Bretagne le débar-