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On essaya encore sans succès de reprendre poste sur la côte ; les attaques furent repoussées.
Le 1 5 juillet un convoi anglais mouilla dans la baie ; il amenait environ mille émigrés commandés par le comte de Sombreuil qui venait de faire la guerre avec eux pendant la campagne, où les Français avaient conquis la Hollande ; c'était un corps entièrement composé de militaires braves et éprouvés ; leur chef était digne de marcher à leur tête. L'armée de M. d'Hervilly ne pouvait recevoir un meilleur renfort. Toutefois il s'obstina à ne pas attendre ce débarquement pour tenter l'attaque générale qu'il avait résolue, afin de délivrer la péninsule du blocus où elle était resserrée.
Le 1G juillet au matin M. de Vauban avec huit cents chouans ou royalistes, essaya une descente devant Carnac ; sa colonne était évidemment insuffisante ; il fut obligé de se rembarquer presque aussitôt qu'il eut mis le pied à terre ; les hommes qu'il avait amenés ne voulaient pas se battre, lorsqu'ils n'avaient pas une chance de succès; ils trempaient leurs fusils dans la mer pour ne pas tirer.
Pendant ce temps-là, M. d'Hervilly attaquait les retranchements des républicains avec environ trois mille hommes de troupes régulières et six cents chouans. Il voulut d'abord tourner les lignes ennemies; ce mouvement exposa les assaillants au double feu du front et du flanc droit de l'ennemi; il fallut renoncera une manœuvre si dangereuse; alors fut ordonnée l'attaque des retranchements, elle ne réussit pas mieux ; les républicains étaient fortement retranchés et leurs batteries foudroyaient les colonnes des émigrés. L'ordre de la retraite fut donné par M. d'Her-
Tilly, qui fut mortellement blessé, et elle devint bientôt une déroute. Une partie de l'artillerie fut perdue, cinquante-trois officiers du régiment de la marine furent laissés sur le champ de bataille , morts ou blessés ; le régiment de Dudresenay en perdit à peu près autant.
Les républicains poursuivirent les vaincus jusque sous les forts, et le désordre était tel qu'on put craindre qu'ils n'y entrassent pêle-mêle avec les royalistes.
Les chaloupes anglaises prévinrent ce danger en faisant un feu très-vif sur les poursuivants. D'ailleurs les régiments d'Hervilly et Loyal-Emigrant se retiraient en bon ordre.
Les royalistes montrèrent dans cette journée une bravoure désespérée. Ils avaient attaqué avec trois mille hommes des lignes défendues par quinze mille.
M. d'Hervilly ne mourut que quelques semaines après , mais il n'était plus en état d'exercer le commandement. Le comte de Puisaye ne pouvait pas lui succéder ; il n'était pas au service du gouvernement anglais , par conséquent il n'avait pas la condition indispensable pour commander des corps soldés par l'Angleterre ; lui-même indiqua le comte de Sombreuil qui avait une réputation militaire, qui amenait une division, seule ressource actuelle de larmée, et qui avait la confiance des troupes.
Il était impossible de conserver le moindre espoir : comment allait linir cette défense qui ne devait pas être longue? quel serait le sort des malheureux enfermés dans une lieue carrée de sable oîi une armée victorieuse allait bientôt les forcer? M. de Vauban et M. de Gontades eurent une conversation avec le gé-
néral Humbert qui se présenta à eux comme parlementaire aux avant-postes.
— «Pourquoi nous battons -nous? disait-il, on pourrait s'arranger, vous devriez écrire à Tallien. — Si Tallien, répondit M. de Contades, pouvait rétablir la paix et la justice en France nous lui écririons; ni le roi , ni les princes , ni la noblesse n'ont aucune passion de haine et de vengeance. Si votre Tallien et ses collègues avaient des sentiments pareils , nous cesserions bientôt de nous battre. »
Le général républicain répéta encore : — « Ecrivez à Tallien, c'est le seul moyen de s'entendre. » — Puis en preuve de disposition conciliante et pacifique, il parla des prisonniers qui avaient été ramassés blessés sur le champ de bataille et assura , ce qui certes ne dépendait pas de lui , qu'on aurait soin d'eux et qu'il ne leur arriverait rien de funeste. Il déplora comme une grande perte pour la France les officiers de la marine royale qui avaient été tués; il donna de bonnes nouvelles du général Tinteniac, qui, ce jour-là même, était tué aux environs de Ploermel. Après son débarquement, il avait été contraint à s'enfoncer dans l'intérieur des terres et n'avait pu, comme l'avait espéré M. d'Hervilly , attaquer l'armée républicaine par derrière, le jour où la tentative de forcer les lignes avait eu des suites si désastreuses. Ce fut après sa mort que Georges Cadoudal devint le chef des chouans du Morbihan.
De pareilles communications ne devaient avoir aucun résultat : c'était une guerre à mort; les partis avaient encore toute l'ardeur des passions politiques; nulle transaction n'était possible ; on ne pouvait rien se concéder mutuellement; les vainqueurs étaient
impitoyables; les vaincus ne renonçaient pas à leurs espérances, à leurs opinions, à leur désir de vengeance. Si parmi les généraux ou les représentants républicains se trouvait quelque âme généreuse ou même quelque politique sensé qui vouliitépargner le sang français et sauver des hommes dont, sans partager les opinions , on ne pouvait s'empêcher d'honorer le dévouement et la valeur, alors les révolutionnaires exaltés et la tourbe de cette faction criaient à la conspiration royaliste. D'autre part, il ne dépendait pas des chefs ou des personnages importants de l'émigration de calmer ou d'arrêter les ardeurs des subalternes ou du vulgaire de leur parti; ils n'auraient pu empêcher les meurtres de Lyon, les massacres de Marseille ou les cruels excès de la chouannerie. En vain M. de Puisaye écrivait-il : — a Ajournez vos vengeances, » — il n'obtenait pas même la dissimulation et la patience. M. de Montlosier , dans une controverse imprimée, pouvait dire, avec plus ou moins d'exagération polémique, à un compagnon d'émigration : — » Vous êtes gros de plus de crimes que Marat et Robespierre. »
Le général liumbert avait peut-être cédé à un mouvement d'humanité, mais assurément ni Tallien, ni Hoche n'avaient conçu la pensée de traiter; ils pouvaient en avoir le regret, mais ils l'auraient tout au plus laissé entrevoir.
Le fort Penthièvre, dernière défense de la presqu'île, n'aurait pas sans doute résisté à un siège. L'occasion se présenta d'y entrer sans retard et presque sans résistance. Les émigrés avaient recruté en Angleterre un assez grand nombre de prisonniers français. Ces hommes avaient servi sous les drapeaux de la République;
ils étaient pénétrés d'un sentiment patriotique, dont ceux qui les enrôlaient ne connaissaient pas la force. Les mauvais traitements qu'ils avaient endurés en Angleterre les avaient aigris et ajoutaient à l'aversion que leur inspirait l'invasion étrangère où on voulait les employer. Ils ne virent dans cet enrôlement qu'un moyen de s'évader. Lorsque M. d'Hervilly se fut emparé du fort Penthièvre, il joignit encore à son régiment presque toute la garnison qu'il fit prisonnière.
Quelques-uns de ces soldats réussirent facilement à passer dans les lignes françaises. Ils racontèrent au général Hoche la détresse de l'armée des émigrés, le peu de moyen de défense du fort; de sorte qu'il conçut l'espérance de le surprendre pendant la nuit. Au milieu d'un orage épouvantable et d'une complète obscurité, deux colonnes républicaines s'avancèrent l'une à gauche, l'autre à droite de l'isthme , au pied de la falaise, sur la plage que la marée basse laissait découverte, tandis que le général avec son corps d'armée se présentait en face du fort. Au crépuscule du matin, les bâtiments anglais, embossés dans la rade, virent filer le long des rochers comme une ligne noirâtre. C'était la colonne de gauche qui, marchant dans l'eau, se glissait vers le fort. Au même moment les batteries des ouvrages avancés commencèrent à tirer; le trouble se mit dans la colonne républicaine, les soldats se hâtèrent de grimper en désordre sur la falaise pour ne plus être ainsi foudroyés.
Pendant que le général maintenait avec peine son attaque, le soleil se leva et on aperçut au sommet du fort le drapeau républicain, remplaçant le drapeau blanc. La colonne de droite avait eu pour guide un prisonnier enrôlé en Angleterre; cet homme avait ma-
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nifesté au général une ardeur et un courage extrêmes et surtout un profond ressentiment des souffrances de sa captivité, montrant avec une sorte de rage la trace des coups qu'il avait reçus pour une tentative d'évasion. Sous sa conduite, les républicains gravissant la falaise étaient parvenus à un point des fortifications qui était mal gardé. Ils pénétrèrent d'autant plus facilement que déjà de fausses patrouilles, déguisées sous les capotes et les chapeaux ramassés sur le champ de bataille du 16, étaient entrées dans la place, en disant le mot d'ordre que David leur avait donné. Les canonniers furent tués sur leurs pièces. Un détachement d'émigrés essaya de se défendre et combattit corps à corps avec un grand courage. Ils périrent jusqu'au dernier.
Le camp retranché établi sous le canon du fort n'avait nul moyen de résistance. Les soldats recrutés parmi les prisonniers rentraient sous le drapeau de la République. Les restes du corps de M. d'Hervilly et des émigrés venus avec M. de Sombreuil se retirèrent vers Quiberon, au fond de la presqu'île; le parc d'artillerie avait été placé près du fort, les républicains s'en emparèrent, et une colonne d'environ huit cents hommes s'avança sans obstacle. Il n'était encore que quatre heures du matin; aucune lutte n'était plus possible; il n'y avait d'autre devoir pour le comte de Sombreuil et les émigrés que de se maintenir assez longtemps pour protéger l'embarquement des débris de cette funeste expédition; encore ce devoir était-il dilhcile à remplir.
M. de Puisaye, voyant que tout était perdu, que son autorité n'était pas reconnue, crut qu'il serait plus utile à la cause qu'il servait, en retournant en Angle-
terre afin d'y continuer ses correspondances, de procurer d'autres secours aux chouans , et de présenter de nouveaux projets. Il se rendit à bord de l'amiral Waren.
Quelques canots furent d'abord chargés des blessés, des malades et des personnes inutiles à la défense. On embarqua le comte d'Hervillyj les officiers d'artillerie, n'ayant plus de canons, partirent aussi. Dans le commencement de la journée, les républicains ne s'étaient pas approchés du petit port d'Orange ; l'embarquement se faisait régulièrement mais avec lenteur, car on n'avait encore qu'un ou deux canots.
Bientôt les colonnes républicaines avancèrent; aucune disposition défensive n'avait été prise : les inégalités de terrain, qui auraient pu donner une chance pour arrêter leur marche pendant quelques moments, n'avaient pu être occupées , puisqu'on n'avait point d'artillerie. Le comte de Sombreuil se retira sous le petit fort de Portaliguen, situé au bord de la mer. Ses troupes s'y rassemblèrent en grand désordre; une corvette anglaise, mouillée non loin du rivage, balayait par son feu la plage découverte par où les républicains étaient obligés de passer.
Des cris s'élevèrent confusément du côté des assaillants : — « Rendez-vous; bas les armes; on ne vous fera rien. » — Alors quelques-uns parmi les régiments venus d'Angleterre, disaient : — « Il faut nous rendre. » — M. de Vauban et ceux qui savaient ce qui se passait dans la guerre des chouans assuraient que les troupes républicaines ne faisaient jamais quartier.
M. de Sombreuil voulut parlementer avec le général Humbert qui commandait l'avant-garde; mais le feu de la corvette empêchait toute communication.
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On parvint à le faire cesser; les républicains avançaient et l'on entendait toujours des voix criant : — (( Rendez-vous. » Le général Hoche arrêta un moment ses soldats; plusieurs officiers lui représentèrent que la victoire ne serait qu'un horrible carnage. — (( Je ne veux pas, dit-il, remettre en "question ce qui est décidé. » — Quelques émigrés s'avancèrent pour parlementer : il ne les écouta point et les fit arrêter. On le pressa encore de ne pas continuer ce combat qui allait devenir un massacre; on lui rappelait que, parmi ces malheureux vaincus, se trouvaient encore un grand nombre des prisonniers enrôlés en Angleterre.
Pendant ce moment d'hésitation, quelques officiers s'étaient avancés jusqu'au pied d'un petit mur ruijié, dernier retranchement des royalistes. — « N'êtesvous pas Français? leur criait-on; ne vous faites pas massacrer. Rendez-vous, faites cesser le feu des Anglais; si un des nôtres est encore frappé, le général fera marcher en avant. » — Les uns franchissaient la muraille et venaient se mêler aux républicains; les autres tentaient de s'embarquer.
Il n'y avait d'abord le long du rivage qu'une corvette anglaise. Elle avait arrêté la marche de la colonne d'attaque, mais ne pouvait donner asile aux fugitifs, ni opérer un rembarquement; M. de Sombreuil était convenu avec l'amiral Waren qu'un signal placé sur la tour du fort Penthièvre l'avertirait de l'attaque des républicains et qu'alors il enverrait des bâtiments |)our les canonner : mais le fort avait été occupé pendant la nuit, et tout s'était passé avec tant de précipitation et de désordre que le signal n'avait pu être donné. Cette nouvelle fatalité devait consoni-
mer la perte des malheureux royalistes. Les chaloupes , destinées à les protéger ou les sauver n'arrivaient point. Il y avait là sur le rivage quinze à dixhuit cents personnes, officiers, royalistes, paysans, femmes. Le désespoir s'emparait de tous. Les uns s'avançaient dans la mer, au-devant des chaloupes qu'on attendait; d'autres se noyaient; il y en eut qui se brûlèrent la cervelle, ou se percèrent de leur épée. Enfin arrivèrent toutes les embarcations de l'escadre, luttant avec peine contre la marée et le vent contraire.
Deux pièces de canon , amenées par les républicains, vinrent encore enlever cette dernière ressource. La corvette anglaise continuait son feu, qui se croisait avec celui des assaillants. — « Faites cesser le feu des Anglais , » disait le général Humbert. — « Vous voyez bien qu'ils tirent sur nous autant que sur vous, » répondaient les royalistes. M. de Guerry s'offrit à aller à la nage porter à la corvette l'avis de cesser le feu. 11 demanda au général Hoche qu'on ne tirât pas sur lui pendant cette périlleuse traversée. — w Allez, monsieur, et ne revenez pas, » lui dit le général à demi voix, en se penchant sur le cou de son cheval. M. de Guerry y alla et revint pour ne point se séparer de ses camarades et combattre encore ou mourir avec eux. De même, M. de Lamoignon porta son frère blessé dans une barque, et retourna au rivage.
C'était avec ce courage de dévouement, attendant une mort certaine, aujourd'hui sur le champ de bataille ou le lendemain aa supplice, que cette poignée de royalistes restaient aux ordres de leur général. M. de Sombreuil pensa qu'il valait mieux se fier à l'humanité des vainqueurs que de faire massacrer ses
braves compagnons ; le cri général des soldats et des otticiers républicains semblait leur promettre la vie : le général Humbert ne démentait pas ce généreux mouvement. Sombreuil commanda à sa troupe de mettre bas les armes et demanda à voir, le général Hoche, qui venait de s'avancer jusqu'aux premiers rangs de ses soldats. Il descendit de cheval, vint trouver le malheureux chef des royalistes et lui témoigna de grands égards ; on les vit tous les deux se promener sur le bord escarpé de la falaise où est situé le fort. Sombreuil lui demanda, s'il n'y avait point de capitulation, à être la seule victime ; c'est ce qu'il avait déjà offert au général Humbert, et sa réponse lui avait laissé quelque espérance, du moins pour ses compagnons. Hoche répondit qu'il ne pouvait permettre le rembarquement.
A cet instant arrivèrent les deux conventionnels Tallien et Blad. Hoche, dès qu'il avait vu la victoire assurée, les avait envoyé avertir. — «Mon affaire est faite, avait-il dit, le reste les regarde. »
— (( Monsieur, dit Blad , qui était un des représentants détenus après le 31 mai, je me suis trouvé en prison avec vos parents, m — (( Les émigrés sont- ils donc si coupables, répondit Sombreuil, d'avoir voulu éviter les prisons et les échafauds? » — Alors Tallien, avec plus de dureté et de hauteur, répliqua : — • « Monsieur, nous avons tous été sous le couteau; mais la pensée ne nous est pas venue de porter les armes contre la patrie. » — Sombreuil rompit cette conversation , et ce fut à Tallien qu'il remit son sabre.
Pendant cette entrevue les embarcations s'étaient approchées du rivage; les fugitifs s'y précipitaient. VI. 4
Afin qu'il n'y eût point d'encombrement, et pour ne pas laisser surcharger les canots de manière à chavirer, ce qui était advenu pour les premiers, on les tenait à quelque distance de là plage. Ces malheureux parvenaient à les atteindre en s'aidant des cordages qu'on leur jetait, ou des avirons qui leur étaient tendus ; ceux qu'on ne pouvait plus admettre s'accrochaient au bordage et se cramponnaient si fortement, que les marins anglais leur brisaient les mains à coups d'aviron, ou même leur coupaient le poignet à coups de sabre. Il y eut des chaloupes qui firent cinq ou six fois le trajet du rivage à la frégate la Pomone. Ainsi furent sauvés MM. de Contades, Chambray, Vauban, Saint-Morys. Le duc de Lévis, blessé grièvement, s'était traîné sur la plage, soutenu par deux Bretons qui avaient combattu sous son commandement. Un canot déjà chargé s'éloignait du rivage : — « Revenez prendre notre commandant; nous ne demandons pas que vous nous preniez à bord, » crièrent les chouans. L'embarcation se rapprocha. — « Sauvez aussi , non pas moi , mais mon drapeau, » ajouta un porte-drapeau du régiment d'Hervilly. — On porta le duc de Lévis, avec le drapeau, sur le canot, qui les amena à la frégate.
Vers six heures du matin , le général Lemoine ordonna aux émigrés de se mettre en rang ; ils furent conduits au fort : aucune insulte, aucune menace ne leur fut adressée. Le général Hoche avait commandé de les traiter avec les égards dus au courage malheureux. Une population tout entière, fuyant les colonnes républicaines, s'était réfugiée dans la presqu'île; un grand nombre de femmes, avec leurs enfants , avaient été portées sur l'escadre anglaise
par les embarcations : celles qui étaient restées furent laissées en liberté.
Le lendemain les prisonniers furent dirigés sur Auray. En tête du premier détachement marchaient MM. de Hercé, évêque de Dol, de Sombreùil, de Broglie, de Senneville, de Rieux et d'autres gentilshommes. On leur avait donné une garde peu nombreuse et accablée de fatigue. Dans les chemins creux et bordés de haies que suivait le cortège, il eût été facile de s'échapper, et les prisonniers étaient assurés de trouver un asile et une courageuse hospitalité dans les cabanes bretonnes. Un très -petit nombre profita de cette occasion; presque tous croyaient à. une capitulation, sinon formelle, du moins placée sous la sauve2;arde de l'humanité et de l'honneur : ils arrivèrent ainsi à Auray, où on les enferma dans l'église.
Sombreùil et ses compagnons se trompaient en supposant qu'il y avait quelque espoir à placer sur les sentiments de générosité et de miséricorde d'un gouvernement issu du 10 août, habitué pendant deux années à voir couler des flots de sang dans les massacres ou sur les échafauds , pour qui la guerre civile semblait une abolition, non pas seulement du droit des gens, mais de toute sympathie humaine : tuer les émigrés était devenu un principe établi , sur lequel le doute et l'hésitation n'étaient pas admis.
Le général Hoche et beaucoup d'officiers de son armée envisageaient sans doute avec une douloureuse pitié l'extermination des nobles et vaillants adversaires qu'ils avaient vaincus. Le nombre des victimes épouvantait leur cœur, mais sauver les cbefs et les principaux émigrés paraissait chose impossible.
Dès le jour môme de la victoire, Hoche s'éloigna (les lieux où devaient se passer de sanglantes exécutions, livrant au cours nécessaire des lois de la Révolution le sort de ses prisonniers. La pensée ne lui vint point d'avoir une volonté ni de s'autoriser de ses succès et de sa. gloire pour prendre une généreuse décision.
Tallieii était peut-être dans une disposition assez semblable; lui aussi ne voulut pas être exécuteur d'une loi qu'il n'eût pas osé désavouer : il se hâta de retourner à Paris, laissant à son collègue Blad le triste office de veiller à la vengeance révolutionnaire. Il pouvait, arriver à ki Convention assez promptement pour y proposer un acte de clémence, pour donner un véritable témoignage de son retour à des opinions et à des sentiments qu'il avait mis en oubli, au 2 septembre et à Bordeaux. Il ramenait avec lui, dans la même voiture, Rouget de l'Isle, son secrétaire et son aide de camp, homme de mœurs douces et d'opinions modérées, quoique auteur de « la Marseillaise, » qu'il avait composée comme un chant guerrier et non point f-omme un hymne sanguinaire; il avait combattu à Qniberon et avait reçu une blessure légère. Pendant la route , Tallien et lui s'entretinrent sans cesse du sort des malheureux prisonniers de Quiberon. Par- Ibis Tallien, encouragé par son ami, s'animait à la pensée de les sauver et de demander leur grâce en annonçant la victoire à laquelle il avait pris part; puis il retombait dans son hésitation et ne savait point se résoudre à prendre un rôle que lui-même trouvait noble et grand.
En arrivant à Paris il vit que, dans la Convention,
les opinions révolutionnaires de toute nuance étaient encore émues et irritées de la tentative des émigrés et de la reprise d'armes des Vendéens; que les républicains s'inquiétaient et s'indignaient des intrigues et des espérances royalistes. Les anciens partisans de la monarchie constitutionnelle étaient eux-mêmes rejetés vers la république par les exagérations intolérantes, les prétentions despotiques et les vindicatives menaces des agents de l'émigration dont on avait saisi les lettres adressées aux princes, ou écrites par eux.
Tallien craignit de trouver peu de faveur en plaidant la cause des prisonniers et en proposant une amnistie. Il était déjà compromis par les relations qu'il avait eues avec les comités royalistes; ils se vantaient , dans leur correspondance , d'avoir obtenu de lui des réponses encourageantes. Il ne l)alança plus, et le 9 thermidor, tandis que la Convention célébrait l'anniversaire de ce jour où Tallien attachait sa gloire, il monta à la tribune et proclama la victoire de Quiberon dans les termes les plus pompeux, avec un ton de déclamation théâtrale qui, malgré la grandeur de l'événement, tombait dans le ridicule.
— «Je te salue, époque auguste où le peuple écrasa la tyrannie décemvirale! Heureux, trois fois heureux anniversaire où les défenseurs de la patrie ont terrassé la coalition de l'étranger et des parricides î je te salue. Le comité de salut public nous avait ordonné de vaincre les ennemis de la République qui avaient osé souiller son territoire. Il est obéi : l'armée républicaine a vaincu l'armée de la contre-révolution.
« Courbé trop longtemps sous le faix ignominieux
des vaisseaux d'Albion, l'Océan français a vu ses légitimes dominateurs reprendre l'attitude qui leur est naturelle, l'attitude de la victoire; il a tressailli à l'aspect de nos braves, armés par la vengeance, guidés par l'enthousiasme de la République, poursuivant au sein des flots, qui les ont rejetés sous le glaive de la loi, ce vil ramas de complices, de stipendiés de Pitt, ces exécrables auteurs de tous nos désastres et de tous les forfaits contre lesquels la France lutte depuis cinq ans.
(( Ils ont osé remettre les pieds sur la terre natale , la terre natale les a dévorés. »
Puis, et toujours dans le même style, suivait un récit de la journée du 21 juillet; les vaincus étaient injuriés, raillés, traités avec un ignoble dédain, comme ils auraient pu l'être dans un rapport de Barère.
L'orateur parlait de l'ineptie de l'armée anglochouanne émigrée ; des modernes paladins; de la dignité des armées françaises, qui eût été compromise si l'on eût attaqué le repaire des brigands selon les règles de l'art; de la honte et de la félonie des émigrés, chassés comme un vil troupeau.
11 prit soin d'établir qu'aucune capitulation n'était intervenue. Après s'être félicité que la cessation du combat eût empêché les émigrés de trouver sur le champ de bataille « la mort des héros, trop douce pour des traîtres, « il disait ; «Aucune relation pouvait-elle exister entre nous et ces rebelles? Qu'y avaitil de commun entre nous que la vengeance et la mort? Les vaincus jettent des cris de désespoir; ils demandent à se rendre. Ce moment fut le terme fatal pour le châtiment de tant de crimes et de trahisons. Quel
spectacle pour la France, pour l'Europe, pour le monde entier ! Ces émigrés si fiers déposant humblement leurs armes entre les mains de nos volontaires, les remerciant, avec des larmes de honte et de remords, de ces sentiments de générosité si communs chez les Français et que les belles âmes éprouvent toujours au sein de la victoire.
(cTel a été le résultat de cette expédition , qui a fait tomber entre les mains de la République une armée vomie sur nos côtes par le gouvernement anglais pour opérer la contre-révolution, assassiner les patriotes et ravager les propriétés de ceux qui étaient restés fidèles à la République. »
Il semblait que Tallien se fût proposé d'exciter toutes les fureurs révolutionnaires contre les vaincus et d'associer l'opinion publique à son exaltation factice. Certes, il ne croyait nullement à l'imputation qu'il fit retentir à la tribune.
— (( Je tiens à la main un des poignards dont tous ces chevaliers étaient armés et qu'ils destinaient à percer le sein des patriotes, et dont ils n'ont pas fait usage pour eux-mêmes parce qu'ils connaissaient le venin que cette arme renfermait. » Il présenta un poignard. — « Il faut apprendre à toutes les nations qu'un animal en ayant été frappé, il a été vérifié que la blessure était empoisonnée. »
Cette fable était adressée à la populace par qui, au 10 août et au 2 septembre, on avait fait égorger les défenseurs du roi, en les appelant chevaliers du poignard.
Tallien, qui ne voulait pas qu'on pût lui reprocher de n'avoir pas écouté « les sentiments généreux que les belles âmes éprouvent après la victoire, » chercha
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à concilier, avec le désir d'une vengeance révolutionnaire, les égards et l'humanité que les officiers et les soldats avaient témoignés à leurs prisonniers,
— « Hors du combat, il n'a pas péri un seul ennemi ; aucun même n'a été insulté. J'en ai vu plusieurs conduire des émigrés malades ou blessés et leur prodiguer des soins. ((Représentant, disaient ces braves ugens, nous ne sommes pas des assassins; nous i< nous défendons contre celui qui est armé; nous « protégeons même le criminel sans défense; mais il « existe des lois contre les traîtres, et nous deman- (( dons qu'elles soient exécutées. »
« Nous leur avons promis que justice serait faite par la commission militaire ; elle est actuellement en activité et s'occupe de l'application de la loi. w
Ce rapport fut fréquemment interrompu par les plus vifs applaudissements et par les cris de « Vive la République I » La .pensée ne vint à aucun conventionnel de rien objecter à la conclusion. On vota que l'armée des cotes de Brest avait bien mérité de la patrie; une mention honorable fut accordée à l'adjudant général Ménage, qui était entré le premier dans le fort Penthièvre; à David et à deux autres sous-officiers qui, revenant à leurs drapeaux, avaient guidé les colonnes pendant l'attaque de nuit.
L'orchestre du Conservatoire était resté dans la salle; après le rapport de Tallien, la musique recommença, et l'on entendit les airs de (( la Marseillaise » et de (( Ça ira, » auxquels s'attachaient les souvenirs de tant de sang versé. En témoignage d'impartialité, Bailleul demanda aussi « le Réveil du Peuple. » • — (( Si d'autres cannibales ont de même commis des assassinats en chantant cet air, il n'en a pas moins
assuré nos succès contre la Terreur et rendu de grands services à la République. »
Aucun ordre émané de la Convention ne vint donc arrêter l'action de la légalité révolutionnaire. Six mille deux cent soixante-deux prisonniers avaient été emmenés de Quiberon; on comptait dans ce nombre seize cent trente- deux prisonniers français enrôlés dans les régiments émigrés; ils furent mis en liberté et durent reprendre du service dans l'armée. Les chouans, en y comprenant les femmes et les enfants, qui furent renvoyés, étaient trois mille six cents. Il y avait quatre cent quatre- vingt douze émigrés de Toulon; deux cent soixante-dix-huit officiers; deux cent soixante soldats émigrés.
Aux termes de la loi , les représentants avaient, le jour même de la victoire et avant le départ de Tallien, ordonné la formation d'une commission militaire; quatre jours après, elle n'était pas en activité. Dans la petite ville d'Auray, un intérêt vif, une compassion publique se manifestait sans réserve et sans crainte. C'était à qui s'empresserait de donner aux prisonniers des témoignages de sympathie; Sombreuil avait été tiré de sa prison et logé dans la maison où était l'état-major. Militaires ou habitants de la ville, tous, quelle que fût leur opinion, lui témoignaient une profonde pitié et le traitaient avec égard; sa jeunesse, sa beauté, son courage, sa résignation, attendrissaient ceux qui l'approchaient. Les soldats et les officiers ne s'intéressaient pas seulement 'au sort de Sombreuil ; ils s'épouvantaient du nombre de victimes qui allaient être mises à mort. Beaucoup , sans bien savoir s'il y avait eu une capitulation formelle, croyaient que des
promesses avaient pu être faites, et se souvenaient que des voix avaient crié du milieu des rangs : — « Rendez-vous, il ne vous sera rien fait. »
C'était ainsi que Sombreuil entendait la capitulation; il espérait, non pas pour lui, mais pour ses compagnons, que les représentants ou les généraux ne démentiraient pas la promesse faite par leurs soldats. En arrivant à Auray, il avait écrit au général Hoche : « Monsieur, j'écris à M. Tallien et je lui parle du sort de ceux dont les circonstances m'ont fait hier le chef; dans le calme, comme dans l'orage des combats, j'emploierai les moyens que permettent les lois mililaires pour veiller à ce qui les intéresse. Toutes vos troupes se sont engagées envers le petit nombre qui me restait et qui aurait nécessairement succombé. Mais, monsieur, la parole de ceux qui sont venus jusque dans leurs rangs pour la leur donner doit être une chose sacrée pour vous; je m'adresse à vous pour la faire valoir. S'ils ne doivent pas y compter, monsieur, veuillez m'annoncer leur sort. »
Dans un rapport que le procureur général du Morbihan adressait au comité de salut public , il peignait l'état de l'opinion à Auray pendant les premiers jours qui suivirent l'arrivée des prisonniers: — « Aux termes de la loi , des mesures devaient être prises dans les vingt-quatre heures pour les juger. Dès le 21 juillet, les représentants avaient ordonné la formation d'une commission; elle n'est pas encore en activité le 25. La malveillance triomphe de ces lenteurs et ne dissimule pas les espérances qu'elles lui font concevoir. L'opinion publique s'égare de plus en plus, et l'on pourrait demander quel est le parti vainqueur. »
Blad, le collègue de Tallien, prit encore plus au
grave les retards de la commission : — a Nonobstant l'assurance que nous lui donnions qu'il n'y a eu et ne pouvait y avoir de capitulation entre des républicains et des traîtres pris les armes à la main, elle cliancelait, elle bésitait à remplir avec fermeté la tâche qu'elle avait acceptée. Par ces délais hors de saison elle risquait de compromettre la tranquillité du pays, dont le plus grand nombre n'est que trop disposé à une insurrection en faveur des détenus. En conséquence, nous avons supprimé cette commission, et nous en avons nommé une autre qui était à la hauteur de ses fonctions et devait mettre dans ses opérations la célérité qu'exigent les circonstances et la notoriété du délit. ))
La commission se réunit le 27 à Auray. Les premiers qui comparurent devant elle étaient Charles de Sombreuil , l'évêque de Dol , Joseph de Broglie , le comte de Senneville et douze autres émigrés ou chefs de chouans.
Après avoir dit son nom, son âge et l'époque de son émigration , Sombreuil ajouta : — « J'ai vécu et je mourrai royaliste. Prêt à paraître devant Dieu , je jure qu'il y a eu une capitulation , et qu'on s'est engagé à traiter les émigrés comme prisonniers de guerre. )) Et se tournant vers les grenadiers qui l'entouraient : — « J'en appelle à votre témoignage ; c'est devant vous que j'ai capitulé. »
La nouvelle commission avait été choisie avec soin et composée d'étrangers et de Belges au service de la République; elle n'eut aucune hésitation. Le 27 juillet, Sombreuil et ses compagnons furent condamnés à mort. Comme les représentants voulaient donner plus de solennité à leur exécution, ils furent, dès le jour
même , conduits au chef-lieu du département , à Vannes.
Le lendemain les seize condamnés furent conduits sur la promenade publique : leur noble maintien et l'intérêt qui s'attachait à leur malheur causaient une visible émotion à la population qui les voyait passer. Arrivé au lieu du supplice, Sombreuil , lorsqu'on lui dit de se mettre à genoux, répondit : — a Je ne me mets à genoux que devant Dieu; j'adore sa justice, mais vous n'êtes que des assassins. » — Puis il refusa le bandeau qu'on voulait attacher sur ses yeux. — i< J'aime à voir mes ennemis; » et il dit aux hommes qui l'ajustaient : — (f Visez plus à droite. » Ces mots étaient à peine prononcés qu'il tomba mort.
Dès le premier jour où il fut enfermé à Auray il avait écrit une longue lettre à l'amiral Waren pour rendre compte de la funeste journée de la veille. Il accusait avec toute l'âcreté du désespoir la conduite de M. de Puisaye, et, s'exprimant dans les termes les plus injurieux, il lui attribuait tout le mauvais succès de l'expédition. Il racontait à quelle extrémité il avait été réduit après la prise du fort. — « Resserré et cerné à l'extrémité de l'île avec deux ou trois cents gentilshommes, mais sans cartouches, plusieurs bateaux encore à la côte pouvaient me donner la ressource déshonorante dont a si promptement profité M. de Puisaye. L'abandon de mes compagnons eut été pis que le sort qui m'attend (je crois demain matin) : j'en méritais un meilleur; vous en conviendrez avec tous ceux qui me connaissent, si le hasard laisse à quelques-uns de mes compagnons d'infortune le moyen d'éclairer l'univers sur une journée sans égale dans l'histoire. Qu'on se figure la terreur d'une bande
EXECLTION DES EMIGI'.ES.
sans ordre , abandonnée par le chef en qui Ton a mis toute sa confiance, et qui, dans sa sécurité inepte, n'admettait pas même qu'on l'engageât à prendre pour la sécurité générale les mesures qu'il a si bien su prendre pour lui.
« N'ayant plus de ressource, j'en vins à une capitulation pour sauver ce qui ne pouvait échapper, et le cri général de l'armée m'a répondu que tout ce qui était émigré serait prisonnier de guerre et épargné comme les autres. J'en suis seul excepté. Beaucoup diront : — « Que pouvait-il faire? » D'autres répondront : — « Il devait périr. » Oui, sans doute, je périrai. Mais, étant resté seul chargé du sort de ceux qui, la veille, avaient vingt chefs, je ne pouvais qu'employer les moyens qu'on m'avait laissés ; et ils étaient nuls. Ceux qui les avaient préparés auraient dû m'éviter cette responsabilité.
« Je ne doute pas que le lâche ne trouve quelque excuse à sa fuite, mais je vous somme, au nom de l'honneur, de faire connaître cette lettre au public. Adieu ! je vous le fais avec le calme que donne seule la pureté de la conscience. L'estime de tous les braves gens qui aujourd'hui partagent mon sort et le préfèrent à la fuite du lâclie qui, n'osant pas combattre parmi nous, aurait au moins dû nous prévenir, cette estime est pour moi l'immortalité. Je succombe à sa lâcheté et à la force des armes. Dans ce dernier moment, je trouve encore une jouissance, s'il en peut exister dans ma position, l'estime de mes compagnons et celle même de l'ennemi qui nous a vaincus. — Adieu, adieu à toute la terre ! »
il avait écrit aussi à sa fiancée. M"*' de Lablache, dont il s'était séparé au moment même où ils allaient
marcher à l'autel, dès qu'on était venu lui annoncer que son armée était embarquée à Spithead, que le vent était favorable , et qu'il n'y avait pas un instant à perdre : tant il avait de scrupule et d'empressement à remplir le devoir qui lui était imposé, et à conduire ses compagnons sur le funeste rivage où la mort les attendait. Sa lettre exprimait un noble dédain pour ses bourreaux , une patriotique douleur sur le sort de la France et les regrets les plus tendres du bonheur qu'il perdait au moment même où il allait en jouir. Il adressa de même un triste et touchant adieu à sa sœur, elle qui avait pu obtenir des massacreurs de septembre la vie de son père sans pouvoir le sauver plus tard des juges révolutionnaires.
Les représentants en mission et la Convention ellemême ayant ainsi décidé et ordonné que tous les prisonniers de Quiberon seraient mis à mort, les condamnations et les exécutions se succédèrent rapidement : pour les hâter on forma cinq nouvelles commissions militaires. Le 2 août soixante-dix émigrés furent fusillés , le lendemain quarante-deux. Les habitants d'Auray et de Vannes, émus de pitié, cherchaient à soustraire ces malheureux aux balles des soldats belges ; une vingtaine tout au plus réussirent à s'échapper des prisons. Un complot fut tramé pour faire arriver une troupe de chouans et combiner avec eux la délivrance des prisonniers. Il fut découvert, et coûta la vie à quelques habitants de Vannes qui furent aussi fusillés. Ils avaient été dénoncés par des soldats républicains enrôlés dans le régiment d'Hervilly. C'étaient eux aussi qui servaient de témoins pour constater l'identité des émigrés, lorsqu'ils cachaient leur nom pour échapper à la condamnation.
Blad avait sursis au jugement des émigrés f|ui étaient sortis de France avant l'âge de seize ans ; le comité de salut public sembla s'étonner des doutes de son commissaire. — « Les lois sont claires et précises et ne peuvent se prêter à cette distinction ; elles ordonnent positivem.ent qu'on punira comme émigrés ceux qui, sortis de France avant l'âge de quatorze ans, ont porté les armes contre la République : telles sont leurs rigoureuses dispositions ; il ne peut être permis de les modifier. » Ainsi s'exprimaient les instructions envoyées par le comité.
Cependant ces sanglantes exécutions, chaque jour répétées, excitaient de plus en plus non-seulement l'indignation des habitants, mais le mécontentement de l'armée. Hoche et le conventionnel Matthieu, qui avait succédé à Blad, écrivirent plusieurs fois que les soldats se lassaient de faire le métier de bourreaux. Sur leurs instances, et en répondant à une question particulière qui lui avait été proposée, le -comité indiqua un moyen indirect d'épargner quelques victimes.
Un grand nombre de chouans, de femmes ou d'enfants avaient cherché un refuse sur l'escadre anglaise, en s'embarquant sur les canots envoyés pour recueillir les fugitifs. Quelques jours après, les Anglais les avaient déposés sur la côte ; le comité prononça qu'ils ne pouvaient être punis comme émigrés rentrés, puisqu'ils ne revenaient pas en France de leur propre gré.
— « C'est dans cette mesure juste autant qu'humaine que tu dois te renfermer. Les chefs, les commandants , les instigateurs doivent être livrés aux commissions militaires, et ces commissions doivent les condamner à mort, après avoir vérifié les faits.
«Mais pour faire juger un -si grand nombre d'individus, il faudra un temps considérable; pour les retenir en prison, il en coûtera des soins infinis et une dépense énorme de subsistances. Cette considération pourrait te déterminer à user d'une clémence plus ou moins étendue, selon le plus ou moins de danger qu'il peut y avoir à les mettre en liberté ; selon le temps qu'ils ont passé sous les armes ; selon leur plus ou moins de fortune.
« Il serait possible de mettre aux mises en liberté, que tu prononcerais, des conditions qui tourneraient à l'avantage de la République; par exemple, une commune réclame-t-elle plusieurs de ses habitants compris dans le nombre des prisonniers de Quiberon? tu les lui rendras, mais à la charge qu'elle déposera toutes les armes qui existent chez elle. Une proclamation, dans laquelle tu indiquerais diverses conditions d'où dépendrait la mise en liberté instantanée des individus dont nous parlons, ramènerait au sein de la patrie une foule d'ennemis qui la déchirent aujourd'hui. Nous laissons tout à ta disposition, bien assurés que tu feras usage de tes pouvoirs pour accélérer le retour de la paix et du bonheur dans le malheureux pays où tu exerces ta mission. »
Cette lettre donne l'idée de ce qu'était alors la disposition du comité de salut public, on peut même dire de la majorité de l'Assemblée; un désir sincère et actif de rétablir l'ordre public, de fonder un gouvernement républicain qui, plus tard, régirait la France avec humanité et justice; en même temps une haine implacable contre tous les ennemis de la Révolution dont on ne pouvait espérer la soumission ; enfin la crainte de leur laisser des facilités pour travailler à recon-
quérir une domination exclusive et absolue. Aucune idée de conciliation ni de transaction n'était admise par le parti républicain, pas plus quelle n'était acceptée par le parti royaliste.
Les instructions plus indulgentes du comité n'arrivaient que lorsque les commissions militaires avaient condamné les émigrés prisonniers ; lorsque l'extermination des officiers de la marine française était consommée ; déjà un grand nombre avait péri au combat du 10. Ils formaient un des corps de l'armée émigrée, sous le nom de Royal-Marine; tous les survivants avaient été faits prisonniers, et ils furent fusillés : ils étaient encore une centaine. Ce massacre avait duré plus de quinze jours. Une prairie auprès d'Auray, où les condamnés étaient conduits pour subir leur sentence, puis être enterrés dans des fosses déjà creusées, a gardé le nom de Champ des Martyrs. Longtemps après une chapelle y a été érigée.
Hormis à la Convention, il n'y eut qu'un cri en France, parmi tout ce qui n'était pas Jacobin, pour maudire ce retour à la Terreur. La presse usa de la liberté qui lui était laissée pour demander la clémence. On s'indignait que cette capitulation généreuse accordée par les soldats, que ce mouvement de miséricordieuse humanité eût été renié par la Convention'. L'animosité impitoyable qui, sans hésitation, poursuivait les émigrés comme coupables d'un grand crime envers la patrie et les envoyait, sans remords, au supplice, pouvait bien être encore un dogme pour les diverses factions révolutionnaires; l'opinion générale, maintenant affranchie, en jugeait autrement;