‹ Histoire de la convention nationale (volume 5)Chapitre 62 sur 81 · INQUIÉTUDES SUR LE RÉSULTAT DES ÉLECTIONS · texte numérisé non relu

INQUIÉTUDES SUR LE RÉSULTAT DES ÉLECTIONS

élection qui avait excité le plus de critique et de mécontentement. On avait beaucoup dit que les élus de la seconde liste ne seraient pas des représentants du peuple, mais des représentants de la Convention. Quoi qu'il en fût, un long et minutieux règlement était indispensable pour procéder à ce triage.

Quant à la division des conventionnels entre le conseil des Anciens et le conseil des Cinq -Cents, c'était le sort qui devait prononcer entre tous ceux qui réuniraient les conditions exigées pour siéger parmi les Anciens, c'est-à-dire qui auraient quarante ans et seraient mariés ou veufs.

L'inquiétude des révolutionnaires portait surtout, et avec raison , sur l'élection du Directoire exécutif. Bentabolle proposa à la Convention de se diviser, sans attendre le nouveau tiers , en deux conseils et d'élire les directeurs. Il interprétait subtilement les articles de la Constitution pour prouver qu'elle permettait cette combinaison. — « De cette mesure peut dépendre le salut de la République, car autrement vous ne serez point sûrs que le Directoire soit composé comme le désirent les amis de la liberté. »

Des murmures s'élevèrent dans l'assemblée ; les tribunes applaudissaient. Lanjuinais, qui présidait, rappela les spectateurs au respect qu'ils devaient à la Convention.

— (( Et toi, respecte le peuple, » cria un Montagnard au grand applaudissement des tribunes. Le président menaça de les faire évacuer.

Bentabolle continua : — « Je doute de l'excellence des choix que pourraient faire les hommes nommés par les assemblées électorales, puisque vous convenez

qu'elles ont toutes reçu l'influence d'un esprit contraire à la République. »

Villetard parla dans le même sens. — a En voyant, disait-il, les nominations faites par les corps électoraux on dirait qu'une main cachée a tenu lé fil qui les a fait mouvoir. Il est dangereux de faire nommer le Directoire par des hommes dont le civisme n'est pas reconnu. Si le Directoire est bien composé, la Constitution durera, sinon nous aurons à craindre qu'il ne conçoive de perfides desseins; il sera secondé par les administrateurs et les juges que vont nous donner les assemblées électorales. » — C'est ainsi que les révolutionnaires entendaient la liberté des élections.

La proposition de Bentabolle n'était pas soutenable; il la retira. Puis Dubois-Crancé exprima les alarmes que lui donnait la composition possible du conseil des Anciens. Le projet de la commission des onze fut adopté.

Mais de plus grands et de plus dangereux efforts allaient être tentés pour éloigner le règne de cette Constitution, effroi des Jacobins, et pour lui substituer une dictature despotique. Tallien était devenu le chef de celte cabalej il avait associé aux alarmes dont il faisait le thème de ses déclamations contre le royalisme, Chénier et Louvet, plus sincères que lui dans leurs méfiances républicaines. Le premier pas à faire pour être les maîtres, c'était d'annuler les élections: ce qui prolongerait peut-être indéfiniment la durée de la Convention et fournirait le moyen d'imposer à de nouvelles assemblées électorales des choix jacobins.

384 PROJETS Dii DICTATURE.

Barras, par sa position de chef de la force armée , pouvait avoir plus d'influence encore sur la Convention. Depuis le 13 vendémiaire elle délibérait parmi les baïonnettes. Le jardin des Tuileries n'était plus une promenade publique, mais le campement d'un corps de cavalerie, qui y avait dressé ses tentes; les abords du château étaient garnis de canons ; les défenseurs de la représentation nationale semblaient maintenant, non plus la préserver, mais l'investir. Les tribunes publiques ne laissaient plus imposer silence à leurs clameurs menaçantes. Les députations des faubourgs avaient retrouvé leur ancienne insolence; les Montagnards parlaient en maîtres.

11 y avait plus de quinze jours que les sections étaient vaincues ; le calme régnait à Paris, et la Convention seule passait ses séances dans le trouble; c'était elle, et non pas la ville, qui était en état de siège. Le 22 octobre, Barras monta à la tribune. Il venait encore une fois raconter ses exploits du 13 vendémiaire; mais outre le plaisir de se décerner luimême des louanges et de se présenter comme ayant tout dirigé, tout exécuté, il se proposait de donner à son discours une portée politique et d'entraîner la Convention à sa suite. Ce fut encore une nouvelle narration des projets et des crimes du royalisme, de la fatale indulgence du gouvernement, des pas rétrogrades qu'on avait faits dans la route de la Révolution, et de cette conspiration qui devait avoir pour résultat le massacre de la représentation nationale et la mort de la République. Tout cela était dit dans le langage grossièrement injurieux que Barras avait parlé pendant le règne de la Terreur.

Puis venait une dénonciation contre le général Me-

nou , qui avait voulu livrer la République aux poignards sacrilèges des assassins.

Il s'attribuait la gloire d'avoir pourvu à tout, d'avoir réparé les négligences , prévenu les trahisons. Après ce très-long récit des mouvements militaires et des succès du 13 et du 14 vendémiaire, Barras arriva au véritable sujet de son discours.

— (( Les conjurés ont la rage dans le cœur; ils rallient dans les ombres de la nuit le fanatisme, la révolte et le meurtre; ils correspondent avec le comité autrichien de Baie et avec Condé. )) — ■ Il lut à la tribune un prétendu traité des puissances coalisées, fait à Paris, disait-il, et ratifié à Bâle ; traité qui n'a jamais été publié dans aucun des recueils qu'à diverses époques le gouvernement a fait imprimer, quand il a voulu faire connaître au public les correspondances des émigrés, des Vendéens et des conspirateurs. Ce traité était un partage de la France presque entière entre les diverses puissances, et en même temps un programme de toutes les vengeances d'une sanglante réaction. — « Tous les membres de la Convention nationale qui avaient voté la mort de Louis XVI seront condamnés, ainsi que les principaux chefs du parti patriotique, les biens du clergé ou des émiurés repris aux acquéreurs. » Enfin Barras énumérait tout ce qui pouvait rendre une contre-révolution exécrable et redoutée par toutes les classes de la nation.

— « Représentants du peuple, mon devoir est de tout vous dire, de tout braver pour sauver mon pavs. Celui qui, dans un moment de danger, ne se passionne pas pour le sauver, vous trahit; il conspire.

((J'entends dire que les rebelles sont désarmés; mais leurs partisans, mais leurs effrontés prolecteurs VI. -2:»

sont encore puissants; ils consolent les ombres sacrilèges des conspirateurs, au lieu de sonder les plaies de la patrie; ces hypocrites vous séduisent par l'apparence de quelques vertus ; mais ils vous combattent en secret par la ruse et la perfidie; ils s'isolent pour mesurer les coups qu'ils se préparent à vous porter. Après la scélératesse, ce qui menace le plus la patrie, c'est la pusillanimité des gens de bien; leur mollesse assure l'impunité, encourage le crime. » — Ainsi, il insultait et voulait intimider les modérés par ses menaces.

— « Une justice prompte et inflexible eût déjà rompu tous les complots. Votre indulgence les a fait renouer; si vous persistez à vous montrer indulgents aujourd'hui, il vous faudra être cruels demain.

u Soyez sévères , pour que d'autres ne soient pas atroces.

« Je vous le déclare, si vous laissez les rênes de la Révolution dans des mains suspectes, personne ne peut être certain de son avenir. L'ordre social sera troublé pour longtemps et un siècle de discordes civiles désolera notre malheureuse patrie.

«Il n'appartient pas au chef de la force armée de vous proposer aucune mesure; mon devoir sera de faire exécuter celles que vous commandent les intérêts et les dangers de la République. »

Ce discours, où tant de faits étaient notoirement contraires à la vérité, où tant de passages indiquaient le projet de revenir à la Terreur; où toute une portion de l'Assemblée était comme par avance mise en accusation, déplut profondément à la majorité, mais il lui fit peur; c'est ce qu'avait voulu Barras.

Garnier de Saintes alla plus loin et dénonça l'im-

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péritie et Tindécision des comités. — « Quelle mesure nous a-t-on présentée.... Menou, Tinfâme Menou vit encore ! En prairial nous fûmes courageux , mais contre nos vrais amis; pourquoi ne le serions-nous pas aujourd'hui contre nos criminels ennemis?... Hommes méprisables, nous vous précipiterons dans le néant : nous seuls triompherons. Nous serons les dominateurs de la terre pour le bonheur du monde.... Nous annoncerons à tous les rois que nous ne voulons pas — » — des 'murmures interrompirent l'orateur dont chaque phrase avait été applaudie bruyamment par les tribunes; il renonça à l'apostrophe ridicule qu'il voulait adresser à tous les rois, et finit en proposant que les comités se réunissent pour prendre des résolutions sages. Il avait dit : — « Le salut de la République est compromis si, pendant les quatre jours qui nous restent, nous ne savons pas enfin profiter de la victoire, w

Tallien s'était chargé de tirer les conséquences du discours de Barras. Prenant toujours pour point de départ la conspiration royaliste et la correspondance de Lemaître , il témoigna les alarmes et l'indignation que lui inspiraient les choix des corps électoraux.

— (( Vous allez voir paraître sur les bancs de la représentation nationale , plus audacieux que jamais, des hommes condamnés par les conseils de guerre; ils rempliront les administrations et les tribunaux ; ils proclameront une amnistie pour les journées de vendémiaire; ils siégeront à la haute cour nationale, et on leur enverra à juger les républicains énergiques. Avant trois mois la contre-révolution sera faite constitutionnellement.

« Je ne vous proposerai rien qui puisse l'aire trier

que nous retournons à la Terreur; mais ceux qui méprisent le vœu du peuple, finiront par faire égorger le peuple. Si les ennemis de la liberté triomphent, nous aurons au moins déposé dans un testament politique notre résolution de faire exécuter la volonté souveraine du peuple.

« Je demande que la commission des cinq, qui fut créée le 1 3 , au bruit du canon , se réunisse sur-lechamp et nous présente, demain ou après-demain, les moyens de sauver la République , et d'empêcher que notre belle révolution qui a coûté tant de sang et de trésors soit écrasée par un trône. »

Les membres de la commission des cinq ne voulurent pas se charger d'une telle responsabilité ; ils n'étaient pas disposés à servir les projets , ni à suivre les directions de Tallien, de Barras et de leurs Montagnards, mais ils n'avaient pas le courage de leur résister. Merlin de Douai donna pour excuse que ses collègues et lui étaient chargés d'occupations trop importantes pour pouvoir s'en détourner.

L'Assemblée décida quelle nommerait, par appel nominal, une commission de cinq membres chargée de présenter les mesures de salut public : c'était le résultat préparé et prévu de la cabale de Tallien et Barras. Toute la commission fut prise sur la Montagne ; elle se composait de Tallien , Dubois- Crancé, Pons de Verdun, Florent, Guyot et Roux de la Haute-Marne un ancien prêtre, jacobin trèsexalté.

Avant que cette commission se fût réunie , des nouvelles arrivées de l'armée du Rhin causèrent quelque émotion dans l'Assemblée. Il y avait un mois que les deux armées , commandées par Pichegru et

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