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LES GIRONPINS. — LE 31 MAI

L'arrestation des commissaires et la rébellion ouverte de Dumouriez produisirent un grand effet sur les esprits. La Convention, quelque déchirée qu'elle fût par la discorde des partis, se montra dans les premiers moments , et sous l'imminence du péril , plus calme et plus sensée. Elle comprit comment tout pouvait être perdu sans ressource, si quelque trouble venait à éclater dans Paris. Les autorités administratives furent appelées; on leur recommanda d'empêcher tout désordre, de rassurer le peuple et de lui faire m. 1

comprendre qu'une fausse démarche doublerait les dangers de la pairie.

En même temps le besoin de concentrer le gouvernement dans la Convention, et de lui donner une action directe et continue sur Tautorité executive, se fit sentir plus vivement. Marat travestit cette pensée, dont les circonstances indiquaient de plus en plus l'opportunité, et il lui donna un caractère d'exagération et de déraison. On ne voulait pas l'entendre; on craignait qu'il ne produisît quelque désordre: — « Il n'y a que des traîtres qui puissent étouffer ma voix; je vous rappelle au silence et à vos devoirs. Si quelqu'un a droit à être entendu, c'est moi, qui, depuis huit mois, ai prédit tout ce qui est arrivé. Quelque soit le sort qui me menace, je vous déclare que la conduite que vous avez tenue depuis la Révolution est celle d'échaj)pés des petites-maisons. La première mesure à prendre c'est de composer vos comités d'hommes qui aient fait leur preuves de patriotisme; la seconde de leur donner des pouvoirs assez étendus pour faire le bien, dussiezvous leur donner des gardes et leur mettre un boulet aux pieds. Je demande que vous formiez un comité de sûreté générale, qui ait le pouvoir de faire arrêter toutes les personnes qu'il croira suspectes, et que le comité de défense générale soit composé de membres en qui le peuple ait confiance. Je demande à n'en pas être. »

Marat exposait, en termes choquants et avec un cynisme prématuré , la véritable politique révolutionnaire, cette politique incompatible avec les conditions d'une société régulière et qui a toujours besoin d'un pouvoir despotique exercé docilement sous l'empire 4'opinions aveugles et passionnées.

Fonfrède ramena la proposition à une mesure plus acceptable. «Je ne veux pas de dictature, fût-elle exercée du fond d'une prison. Si la Convention veut renouveler ou former des comités , modifier le pouvoir exécutif, je ne m'y oppose pas ; maisjene veuxpasqi;ie des hommes portant une chaîne en fassent peser une autre plus lourde sur mon pays. D'un autre côté, il importe que toutes les mesures prises par vous soient votées à l'unanimité. »

Le ministre de l'intérieur avait été mandé : il pressa aussi la Convention de saisir d'une main ferme les rênes du gouvernement, en faisant des ministres les exécuteurs mécaniques de ses ordres. Il y voyait le salut de la république. Garât excellait à reconnaître et à justifier les motifs d'une détermination quelconque. La chaîne proposée par Marat ne lui aurait point pesé et l'aurait affranchi de la responsabilité.

Avant de discuter une question si générale, l'Assemblée déclara Dumouriez traître à la patrie et promit trois cent mille livres à qui le ramènerait mort ou vif.

Dès le lendemain arrivèrent des nouvelles plus rassurantes. On sut que l'armée et les garnisons des places fortes se maintenaient fidèles et dévouées.

Robespierre en revint à la seule pensée qui l'occupât; détruire ses ennemis était sa constante passion; la trahison de Dumouriez lui importait, surtout comme un moyen de perdre les Girondins.

<( Il est temps que cette comédie finisse, dit-il; ce n'est point par des nouvelles tantôt décourageantes, tantôt plus satisfaisantes qu'il faut endormir la nation; il faut que la Convention prenne des mesures révolu-

tionnaires ; elles ne seront jamais proposées par le comité de défense générale, car dans ce comité rognent des principes que la liberté réprouve. ><

L'orateur était sans cesse interrompu par des murmures; il déplaisait à TAssemblée, qui, dans ce moment, voulait faire trêve aux discordes intestines et pourvoir au salut de la république. La parole fut maintenue à Robespierre : « S'il ne m'est pas donné, continua-t-il, de sauver la liberté, je ne veux pa$ du moins être complice de ceux qui la perdent. Je ne veux pas être membre d'un comité qui ressemble plutôt à un conseil de Dumouriez qu'à un comité de la Convention nationale. Ma surprise est grande de voir que ceux qui n'ont pas cessé de calomnier ce côté (et il montrait la gauche), qui fut et sera toujours la patrie de la liberté, soient restés muets sur les crimes de Dumouriez, et qu'il n'y ait que nous, tant calomniés, qui ayons élevé la voix contre ce traître. »

Partant de là, Robespierre dressait un long acte d'accusation contre Brissot, le prenant à partie comme chef de la faction modérée et cherchant à prouver qu'il était l'ami intime de Dumouriez, ou plutôt à démontrer logiquement qu'il devait l'être. C'est le procédé qui fut de plus en plus employé pour tous les réquisitoires révolutionnaires. Il suivit dès l'origine la vie entière de Brissot et en rapporta chaque circonstance successive à une conspiration non interrompue.

Brissot répondit avec une sorte de timidité, ainsi que ses amis. Ils ne se présentaient jamais avec une courageuse franchise comme défenseurs de la justice, de la raison et de l'humanité; mais ils s'attachaient à prouver qu'ils avaient toujours été de bons révolu-

tionnairesy qu'ils n'avaient cessé de Tètre et qu'ils Yé^ taient encore. Ils reniaient ce qui aurait pu honorer leur caractère politique, et se trouvaient embarrassés à démontrer que leur patriotisme était aussi ardent que la démagogie des Montagnards.

Quelle que fût la justification deBrissot, elle obtint un accueil favorable. La Plaine et presque toute TAssemblée s'irritaient contre de misérables accusations suggérées par des passions personnelles. Robespierre avait mal pris son moment.

Pour obéir à l'opinion unanime de la Convention , le comité de défense générale proposa d'établir un comité d'exécution de neuf membres y chargés de remplir les fonctions attribuées au conseil exécutif , et de prendre toutes les mesures que nécessiteraient les circonstances. — « Vous pouvez et vous devez adopter cette proposition. Le peuple a délégué à la Convention l'exercice de la souveraineté et de tous les pouvoirs ; le peuple vous a remis le dépôt de la liberté; c'est TOUS qui devez exclusivement veiller à sa garde ; il n'est plus question de disputer sur les formes , mais de sauver lâ patrie. Avant de déterminer le culte qu'on doit à la liberté , il faut assurer son triomphe. »

L'institution qui devait former le sommet de la tyrannie révolutionnaire, était proposée par Isnard. Ainsi les Girondins étaient destinés à être, du moins par la première rédaction , auteurs de toutes les lois qui supprimeraient les garanties de la liberté.

Ce désir de conciliation ne désarmait la colère ni de Robespierre, ni de Marat, qui répéta qu'une partie de la Convention était complice de Dumouriez et que la Montagne ne pouvait accorder la moindre confiance aux hommes d'État. Sa voix était couverte par les

murmures, tandis que les tribunes publiques l'applaudissaient. Il fut rappelé à Tordre, et même désavoué hautement par un orateur de la Montagne , Julien (de la Drôme).

Danton accueillit, au contraire, les avances de la Gironde et témoigna que la divergence des opinions n'empêchait pas la commune volonté de maintenir la république. 11 appuya la création du comité d'exécution :— « Établissons une agence funeste aux rois. Pour créer des armées, pour leur choisir de nouveaux chefs, il faut un pouvoir nouveau, toujours sous la main de la Convention et qu'elle puisse anéantir à volonté. Une république, en proscrivant les dictateurs et les triumvirs, n'en a pas moins le pouvoir de créer une autorité terrible. Telle est la violence de la tempête, qu'il est impossible de sauver le vaisseau de l'État en agissant d'après les seuls principes de l'art. Écartons toute idée d'usurpation. Eh ! qui donc pourrait être usurpateur ? Voyez cet homme qui avait remporté des victoires, il a contre lui toutes le^ forces de la France, son pays natal demande sa tête. Rapprochons - nous fraternellement; il y va du salut de tous. Si la conjuration triomphe, elle proscrira tout ce qui a porté le nom de patriote. »

Le projet qu'approuvait Danton et que l'Assemblée entière paraissait accueillir favorablement, inspirait toutefois quelques appréhensions ; on voyait bien qu'un tel comité contenait le germe du despotisme, qui ne tarderait pas à peser sur la Convention ellemême. Barère se chargea de dissiper ces inquiétudes; il démontra que le pouvoir législatif souverain restait tout entier à l'Assemblée; qu'elle n'en abdiquait et

n'en déléguait aucune fraction. }\ s'agissait seulemefit de surveiller et de guider le pouvoir exécutif; le comile restait lui-même sous la surveillance de la représentation nationale. — ((Serons-nous toujours environnés de terreurs et de chimères? La peur de la tyrannie amène à sa suite la tyrannie elle-même. Sans doute , au milieu des trahisons qui nous cernent, la défiance est excusable; mais portée à TexcèSy elle serait une arme pour les ennemis publics. On parle sans cesse de dictature : je n'en connais qu'une qui soit légitime, qui soit nécessaire, que ta nation ait voulu, c'est la Convention nationale. C'est par vous que la nation exerce la dictature elle-même; c'est la seule que puissent supporter des hommes libres et éclairés. » — Continuant ainsi à rassurer la Convention sur ses propres libertés, car les libertés du pays n'étaient plus en question, Barère, empruntant une locution familière à Marat, se raillait, ainsi ^que cet apôtre révolutionnaire (( des grands enfants, » qui criaient sans cesse à la dictature.

Marat ne chercha point à déguiser sa pensée; il voulut que la Convention sût bien ce qu'elle allait voter. — «C'est par la violence, dit- il, qu'on doit établir la liberté. Le moment est venu d'organiser momentanément le despotisme de la liberté pour écraser le despotisme des rois. »

Le projet, interprété avec cette franchise , suscita quelques objections des Girondins, mais fut décrété sans hésitation. Le comité , qui prit le nom de Salu public, devait être composé de neuf membres élus au scrutin; il délibérait en secret, surveillait et accélérait l'action du conseil exécutif et pouvait même suspendre , ses arrêtés, à la charge d'en rendre compte à la Convention ; il était autorisé à prendre dans les circon-

stances urgentes des mesures générales de défense extérieure; ses arrêtés étaient signés par la majorité des ^lembres présents , qui devaient être au nombre de six au moins. Le conseil exécutif était tenu d'obéir à ses arrêtés. Il n'avait pas le pouvoir de décerner des mandats d'amener ou d'arrêt, si ce n'est contre des agents d'exécution en rendant compte à la Convention. La trésorerie demeurait indépendante de ce comité. Ses pouvoirs lui étaient conférés pour un mois seulement.

Ainsi commença le gouvernement direct de la Convention. Le premier comité de salut public fut composé de Barère, Delmas, firéard, Cambon, Danton , Guyton-Morveaux, Treilhard, Lacroix et Jean deBry, qui n'accepta point et fut remplacé par Robert Lindet. Pas un Girondin n'y trouva place. Robespierre fut aussi écarté ; il existait à ce moment une méfiance assez générale contre lui, même .pariai les hommes modérés du côté gauche, qui se trouvèreùt d'abord en majorité dans le comité de salut public.

Aux mesures générales , là Convention ajoutait des actes de circonstance qui lui semblaient plus urgents encore. Le général Valence, qui était à la campagne près de Paris, se guérissant de ses btessoreSi avait gagné la frontière et rejoint Dumouriez. L'arrestation de sa femme et de ses filles fut ordonnée* M"*^ de Montesson, qui avait épousé secrètement le duc d'Orléans , père du duc actuel , fut aussi arrêtée ainsi que la citoyenne Égalité, c'est-à-dire la duchesse d'Orléans. Les citoyens Brulard, Sillery et Égalité furent seulement gardçs à vue chez eux., Mar.at lui-même disait qu'il n'y avait contre ces doux représentants ni preuves suffisantes^ ni même soupçons justifiés; mais

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