RÉBELLION DANS LA VENDÉE
sances européennes et de rémigration. Les progrès des Vendéens, les combats où ils repoussaient devant eux les troupes républicaines, commençaient à ouvrir les yeux des conventionnels. Bressuire et Thouars étaient occupés, Saumur menabé; la Touraine craignait d'être envahie et demandait des secours. TaN lien f qui était en mission à Tours , apercevait enfin à quel ennemi la république avait affaire.
Les hommes de la Montagne ne connaissaient jamais d'autres expédients que des mesures révolutionnaires. S'imaginant effrayer les ennemis en faisant peser la terreur sur des populations soumises ^ ils proposaient de lever quarante mille hommes en huit jours, à Paris et dans les départements environnants; de faire partir les garçons de café et les domestiques en les rendant à leur dignité primitive^ de tirer le canon d'alarme y de sonner le tocsin, de déclarer que toute affaire civile ou commerciale, toutes séances des tribunaux étaient suspendues , de fermer les théâtres.
Les députés des départements de Touest ,, quel que soit le côté où ils siégeaient, traitaient de telles mesures de vaines et stupides.
Danton, qui, huit jours auparavant, se livrant à ses penchants révolutionnaires et à ses habitudes déclamatoires, avait indiqué à peu près les mêmes moyens de sauver la patrie, revint cette fois aux inspirations du bon sens. 11 n'avait plus la même confiance dans les levées parisiennes et comprenait que douze mille hommes de troupes de ligne seraient d'un efifet plus certain ; il ne parlait plus d'exterminer les rebelles, et donnait en exemple la conduite du gouvernement autrichien qui, en Belgique, traitait les peuples avec une grande douceur et semblait même flatter
ceux qui s'étaient déclarés contre lui avec le plus d'ardeur, (f Pourquoi n'agirions-nous pas de même? » disait-il. Mais il n'en insistait pas moins sur le recrutement à Paris et la taxe des riches.
La Convention ordonna que des commissaires pris dans son sein j se transporteraient dans les sections afin de s'informer de ce que chacune avait fait pour fournir son contingent d'hommes, et recouvrer l'empruot forcé.
La résistance ou l'inertie de la population parisienne , les adresses des sections qui protestaient contre la municipalité et les fauteurs de l'anarchie , la majorité perdue à la Convention allumaient la colère des Jacobins. Les Montagnards envoyés en mission écrivaient à leurs amis que l'opinion des départements était plus aliénée , plus aigrie encore , et qu'ils étaient fort mal accueillis. Marseille et d'autres villes secouaient le joug tyrannique de leurs administrations révolutionnaires et des représentants en mission. ALyon^ une lutte commençait entre les deux partis; on pouvait prévoir que bientôt ils en viendraient à combattre à force ouverte. De tous côtés étaient envoyées des députations pour réclamer la protection do parti modéré , qui maintenant semblait le plus fort dans la Convention. Lorsque les Montagnards tentaient d'obtenir des mesures de répression contre les mouvements séditieux qjai renversaient l'autorité de leurs amis y Barbaroux répondait : « Vos commissaires ont voulu séduire la classe indigente et la pousser au désordre ; ils ont prêché ouvertement le meurtre et le brigandage. — Vous appelez ce qui s* est passé une contre-révolution, disait Guadet à Marat ; les amis de
la liberté, las de Toppression , ont repris leurs droits: Tanarchie a été terrassée, voilà l'heureuse contrerévolution. »
Une pétition arriva de Lyon pour réclamer contre rétablissement d'un tribunal révolutionnaire institué par l'autorité de la société populaire. Cette société avait, de son côté, envoyé un député aux Jacobins de Paris pour annoncer cette heureuse nouvelle. Voici comme parlait ce délégué que la Convention avait refusé d'admettre à sa barre : « Je n'ai pu obtenir la parole à la Convention, mais ici je dirai ce qu'il faut faire pour exterminer les tyrans. Un tribunal révolutionnaire est une demi - mesure ; il n'y a que le peuple. qui soit compétent pour exterminer ses ennemis. — Peuple ! tu souffres la misère au milieu des biens qui t'avoisinent. — On vous donne des avis philosophiques. Ce n'est pas aux députés à prêcher l'insurrection. Vous écoutez de beaux discours et puis vous allez vous coucher. Je suis soldat de l'armée révolutionnaire de Lyon. Sachez que vous ne ferez pas de révolution sans répandre du sang; il faut faire disparaître du sol d^ la France tout ce qu'il y a d'impur; sans cela vous ne serez que des enfants. On me traitera sans doute de brigand ; mais il est un moyen de se mettre au-dessus des calomniateurs, c'est d'exterminer les calomniateurs. Je jure, foi de brigand , que je ne voterai désormais de pétition que le fer à la main. »
Le président des Jacobins était le conventionnel Bentabolle ; il répondit au délégué lyonnais : « Retournez auprès de vos concitoyens; partout où TOUS serez votre patriotisme sera d'un grand secours. La société vous invite à donner, en son nom, le baiser fraternel aux autorités constituées de Lyon. »
Ce discours et cette répoose furent produits en
preuve du sort qui attendait la ville de Lyon sous une
telle domination. La guillotine avait déjà été ni^ise en
permanence, et quinze cents prisonniers allaient être
jugés par le tribunal révolutionnaire.
Il fut décré);é que ce tribunal n'ayant aucun pouvoir serait sans fonctions et que les citoyens qu'on voudrait arrêter pourraient repousser la force par la force. La population lyonnaise ne devait pas tarder à s'affranchir plus* complètement.
Bordeaux n'avait point à se délivrer d'une tyrannie jacobine y mais l'opinion n'en était que plus vivement animée contre la faction qui espérait et conspirait le massacre de cette députation de la Gironde, honorée et chérie par ses compatriotes. Les intérêts du commerce opprimé par des lois vexatoires et menacé d'une raine systématique , le besoin de se défendre contre la rage révolutionnaire tournée maintenant à proscrire la richesse , le négociantisme et la bourgeoisie > exaspéraient la population bordelaise.
Une adresse présentée à la Convention au nom des autorités aidmiaistratives et de tous les citoyens de cette ville s'exprimait avec violence : (( Lorsque nous choisîmes des députés, nous les mîmes sous la sauvegarde des lois ; nous crûmes les envoyer parmi des bommes : ils sont environnés de tigres altérés de sang. Ces courageux citoyens sont maintenant sous le poignard des assassicrs. Si la soif du sang nous ravit nos représentants , les cannibales qui auront violé les lois de' l'humanité ne périrent que sous nos coups. NeuB organisons la moitié de notre garde nationale, nous nous élançons vers Paris si un décret vengeur ne nous arrête. Nous ne voulons pas d'une
révolution qui imprimerait constamment à la république un mouvement révolutionnaire ; nous m voulons pas, sous le titre imposteur de révolution, ériger en principe l'assassinat, constituer le* crime ei autorité légale. Nous ne voulons pas d'un ordre d< choses, où l'effronterie supplée au courage, la violence au pouvoir, l'amour-propre en délire au talent. »
A ces paroles passionnées s'ajoutaient des protesta tions de fidélité à une république fondée sur la vra» liberté et l'égalité , et le serment de sacrifier sa vie € sa fortune pour la défendre.
La lecture de cette adresse excita un vif débat. Le
alarmes et les déterminations des citoyens de Boi deaux furent facilement justifiées par la violence de discours journellement prononcés à la tribune des Ja cobins. La Convention décréta qu'elle louait le zèl des habitants de Bordeaux; en outre elle ordonn que sous huit jours il lui serait fait un rapport sur 1 situation de Paris, et sur les moyens de déjouer If complots tramés contre la représentation nationak L'adresse des Bordelais fut imprimée et affichée.
L'insulte que Léonard Bourdon avait éprouvée Orléans était devenue le prétexte d'une tyrannie' qi pesait sur cette ville depuis quelques semaines. D nombreuses arrestations désolaient les familles dai toutes les classes d'habitants. Les affaires conune] ciales étaient interrompues. Les magistrats et le&.en ployés , quelque étrangers qu'ils fussent aux mouv ments et aux opinions politiques, étaient persécutés destitués, pour faire place à des hon^mes incapabk et ignares. Une dépuiation de femmes, dont quelque unes appartenaient aux premières familles de la vill encouragée par l'aspect nouveau que présentait maii
tenant la ConYention^ osa présenter les réclamations de la ville d'Orléans. Elles furent très-bien accueillies ; les Girondins mirent de l'empressement à les servir. Un rapport fut fait sur leur pétition, etTAssemblée, après un débat d'une extrême yiolence, décréta la mise en liberté des personnes arbitrairement arrêtées. Orléans feutra sous une autorité régulière.
Beaucoup d'autres adresses ou pétitions réclamaient justice et témoignaient la crainte et l'aversion du parti anarchiste. Les correspondances des Jacobins le& informaient que les départements de la Bretagne et de la Normandie étaient prêts à se soulever. Trois commissaires du comité de salut public furent insultés et menacés à Cbâlons, pour avoir fait, dans une société populaire^ l'éloge de Marat; ils furent même mis en prison .
Les Girondins avaient une situation nouvelle ; à ce moment commença pour eux l'honorable popularité , la bonne renommée, qui aidées de leur fin malheureose, se sont attachées à leur mémoire. Ils* furent ua instant les défenseurs courageux de Tordre public, de rbumanité. Ils tentaient un généreux effort pour présenrerla France d'une tyrannie sanguinaire; ils s'opposaient à la proscription qu'une ignoble et grossière enrie allait exercer contre l'aristocratie des talents , de l'estime publique et de la richesse. Les âmes étaient si affaissées , les courages tellement impuissants à se rallier pour, agir, la société française tellement dissoute en individus faibles et dispersés , qu'un sentiment d'espoit et de reconnaissance se porta vers les hommes de la Gironde. Le mal qu'ils avaient fait l'année précédente, l'encouragement qu'ils avaient donné
à la faction qui aujourd'hui les meuaçaity le 10 aoûr ^ qu'ils avaient suscité et dont ils réclamaient la compli — cité, leur coopération empressée ou docile à toutesa^ les mesures révolutionnaires , la mort du roi lâche — ment votée; tout leur passé si récent fut oublié; on vit en eux des sauveurs ; les députations arrivées des départements les entouraient de louanges et d'hommages ; les négociants et les banquier^ de Paris , menacés de pillages ou d'avanies , ouvraient leurs maisons où les Girondins régnaient sur une société qui se risquait à faire revivre un peu de luxe, d'élégance et même de conversation. Leur amour-propre goûtait ce succès avec imprévoyance ; on eût pu croire qu'ils avaient oublié, en sortant de la salle des séances, les scènes orageuses où ils passaient leurs militantes journées.
Pas une pensée de royalisme, ni de contre-révolution ne se mêlait à ce mouvement de l'opinion.
La fureur des Jacobins n'en était pas moindre; quiconque s'opposait à leur domination, quiconque résistait à leurs volontés était un conspirateur : dans leur pensée, l'opinion contraire à la leur était un crime. Durant les révolutions, qui depuis soixante ans affligent la France, peut-être deux partis opposés ne se sont-ils jamais mutellement exécrés autant que les Girondins et leurs adversaires ; la présomption des uns offensait les autres: ils avaient marché dans la même voie , et les Jacobins ne pouvaient reconnaître à leurs anciens alliés le droit de les accuser ou de les dédaigner. Cette aristocratie d'un jour semblait étrange et impertinente ; d'ailleurs au point où l'on en était venu, après tant de sang versé, il ne pouvait y avoir entre les opinions que des guerres à mort.
LAtfGAGE DES JACOBINSir 97
Pendant que les départements, et même Paris, Mraifesaient prêts à se soulever, cont;^ la démence "évolutionnaire , la tribune des Jacobins bravait cette opinion publique et croyait, non sans raison, VefTrayer it lui imposer silence.
— w 11 faut mettre la faux de Tégalité dans la main les tribunaux ou entre les mains du peuple. Il n'y a pas de milieu, il faut former dans chaque départeineot des bataillons révolutionnaires aux dépens des ricbes qui n'out pas de courage.
— « J'ai été commissaire dans un département, et yti fait mettre en arrestation tous les ci-devant nobles.
— « J'ai étudié la Convention, elle est en partie composée de«célérats, dotit il faut faire justice.
— « J'engage tous les hommes enrôlés à ne pas sortir de Paris qu'ils n'aient promené- le glaive exterminateur sur la tète devons les scélérats conventionnels.
— ce On a noyé les aristocrates dans leur sang, il faut noyer ainsi les intrigants. Il faudra verser plus de sang encore. »
Citait le langage qu'on parlait aux Jacobins, et les ooDventionnels qui faisaient partie de la société n'étaient pas les moins ardents. Parfois Robespierre essayait de calmer ces manifestations; il n'était peutitre pas encore décidé à diriger une insurrection sur TAssemblée et à procéder par la force ; il savait corn- \Âm les discours violents et les nienaces aliénaient la majorité et la portaient vers les Girondins.
u Je ne conçois pas, disait-il, comment, dans des moments critiques, on fait tant de propositions qui compromettent les amis de la libertés Les hommes qui vous proposent des mesures partielles, quelque violentes qu'elles soient, n'entendent rien aux moyens m. 7