PREMIÈRE PARTIE. CHAP. XI
rendre dans tous les tribunaux quelconques , en ne refusant aucun moyen de dëfense légitime aux accusés. On se hâta de supprimer les commissions * ardentes chargées de fournir chaque jour une Jour^ née pour l’échafaud ; on supprima la guillotine d’Orange, et l’on réforma les comités révolutionnaires en les bornant aux chefs-lieux de district et aux villes d’une population de plus de huit mille âmes. On fit de nouveaux règlemens en faveur des détenus et pour faciliter leur élargissement ; on vint au secours des prévenus d’émigration, et l’on porta, en attendant que la constitution fût en activité , des lois très-fortes et en même temps très-sageç sur la police générale de l’Etat. Mais tout cela ne vint que peu à peu: pendaut plus d’un mois la montagne , toujours injuste envers le côté droit , sans lequel elle n’aurait rien pu contre Robespierre, administrait seule, parce que tous les comités continuaient de ne recevoir par les élections que des montagnards. Ceux-ci faisaient courir entre eux des listes dont ils ne s’écartaient pas , tandis que le côté droit agissant toujours par le même mouvement de justice et de bonne foi , quoique plus nombreux ne savait ni s’entendre ni se concerter; mais s’étant ravisé fort à propos , il prépara d’avance ses choix comme la montagne , sur des listes circulaires ; dès-lors il fit la loi au lieu de la recevoir, et la montagne devint à son tour servante après avoir été beaucoup trop long-rtemps maîtresse. Les comités de cette manière furent bien composés , et
voici les bous effets qui eu résultèrent d’abord en faveur des détenus.
Dans la séance du i8 thermidor de l’an II, il fut rendu un décret conçu en ces termes :
Art. I . « Le comité de sûreté générale est chargé » de faire mettre en liberté tous les citoyens déu tenus comme suspects pour des motifs qui ne U sont pas désignés par la loi du 17 septembre » dernier.
2. w Tous les comités de surveillance ou révolu- M tionnaires de la république seront tenus de don- » ner aux détenus, ou à leurs parens ou amis, copie U des motifs de leur arrestation.
5. » Les motifs des mandats d'arrêt délivrés par » les représentans du peuple et par les comités de » salut public et de sûreté générale , seront égale- » ment communiqués aux détenus ou à leurs pa- » rens ou amis. »
Par décret du même jour il fut ordonné que les prêtres , les religieux et religieuses seraient payés de leur traitement. Dans la séance du 7 fructidor suivant on fit un règlement nouveau sur les comités révolutionnaires qui furent organisés d’une ma/> nière différente et avec des pouvoirs bien moindres que ceux dont ils avaient tant abusé.
Le premier de ces règlemens, concernant les détenus comme suspects , valut beaucoup de bénédictions à ceux qui , par la mort de Robespierre , n’avaient eu vue que le bonheur de la France et le soulagement des malheureux. Il offrit aussi une
PREMIÈRE l’ARTIE. CHAP. XI. 257
belle occasion aux députés humains d’exercer leur zèle eu faveur des suspects qui n’avaient point de protecteurs ou d’amis , ou contre lesquels les membres du comité de sûreté générale , qui accordaient les mises en liberté , opposaient des rai- SOBS plus ou moins bonnes pour maintenir leurs détentions. Mais qu’il me soit permis de le dire , jamais services ne furent plus mal récompensés que ceux rendus dans le cours de la révolution ; je ne parle pas de ceux qui ont été accordés dans des vues basses d’intérêt, mais de ceux qui l’ont été généreusement et qui n’ont fait que des ingrats. Je connais des hommes qui ne se* sont pas bornés à procurer la liberté à des détenus, mais leur ont encore obtenu des places où ils se sont enrichis et illustrés, sans qu’ils aient daigné répondre ensuite aux lettres de leurs bienfaiteurs, .sans le secours de qui ils seraient restés dans les fers ou dans la boue. Le croira-t-on? D’autres ont ajouté des injures, des persécutions à l’ingratitude la plus noire» A cette époque , comptant sur les nouveaux principes de la Convention nationale , je crus devoir profiter des circonstances pour monter à la tribune et faire de justes reproches aux montagnards de leure procédés indignes envei's les appelans nu peuple et envei*s la représentation nationale qu’ils avaient opprimée. Ils soupçonnèrent mon intention quand ils me virent à la tribune où n’avait paru depuis long-temps aucun député du côté droit. Ils ne voulaient pas m’en-
a58 HISTOIRE DE LA CONVENTIÜM NATIONALE.
tendre ; mais les temps n’étaient plus les mêmes , et je les forçai de me laisser la parole. Mon discours , qui n’était qu’une nation d’ordre sur la liberté des opinions , fut prononcé le 4 fructidor , un peu plus de trois -semaines après la chute de Robespierre. Je ne donnai aucune iprise contre moi ; je fis entendre néanmoins des vérités qui rappelaient à plusieurs montagnards l’injustice d’une pereécution qui pouvait nous conduire jusqu’à l’échafaud pour nos seules opinions. Ce reproche fut très-bien senti, car Bentabolle prenant la parole dans cette même séance , dit : « Parmi les opi- »> nions émises à la tribune , je remarque celle de » Durand-Maillane , sur laquelle je demande qu’il i> soit fait un rapport. Tout cœur honnête doit » désirer que jamais on ne gêne la liberté des opinions par des inculpations sourdes ou par » des invectives. On ne doit pas injurier des » hommes que l’on regarde comme des êtres Jai- » blés , afin d’enchaîner des opinions qu’ils ne veu- )i lent émettre que pour le bien du peuple. Si » quelqu’un croit devoir faire ici des reproches » graves à l’un de ses collègues , qu’il s’explique , » qu’il articule , des faits et non pas des injures. )i Que l’inculpé soit entendu , et qu’on ne cherche » à faire trembler personne par des menaces. Les )» consgirateHrs . seuls doivent trembler. » ( f^ijs applaudissemens .) Voilà ce qu’on lit. dans le Journal des Débats touchant la séance du 4 fructidor an II. , ,
PREMIKRE PARTIE. CHAP. Xf. 25c)
La proposition de Bentabolle qui demandait un rapport sur ma motion lut combattue avec raison , parce que la liberté des opinions est de droit pour un représentant du peuple, et que sans cette liberté Tintât entier serait dans l’oppression. Aussi, loin de vouloir ni rapport, ni décret à cet égard, je proposai seulement une peine contre ceux qui attenteraient .H ce ^ droit sacré. Au surplus , le langage de Bentabolle fait connaître de quelle manière les montagnarfls jugeaient le silence de leurs confrères du côté droit. Us les appelaient des êtres faibles , qualification qui , si elle n’était pas fausse , nous inculperait gravement , parce que , envoyés par la nation et pour ses intérêts, les négliger ou les sacrifier par faiblesse aurait été une véritable prévarication dans notre ministère. Mais nous n’avions que l’apparence de la faiblesse , puisque ne pouvant , sous peine de mort , combattre les folies de la montagne , notre inertie n’était qu’une grande force. Nous préférions les dangers , les mépris , les avanies dont on nous abreuvait , plutôt que de nous rendre , pour notre sûreté , complices de la montagne. Rien ne nous était plus facile que de nous ranger sous les drapeaux rassurans de nos dominateurs ; mais le repos à ce prix nous paraissait pire que la mort , et voilà , encore une fois , la véritable force de la vertu dont il est juste que l’histoire nous fasse honneur, comme il est juste aussi que la honte de notre oppression retombe éternellement sur ceux qui proclamaient l’égalité et la vio-
Di
laieiit scandaleusement dans la personne de leurs collègues ; qui professaient la liberté , et qui assassinaient ces mêmes collègues , uniquement pour leurs opinions. Il y avait, dans l’intervalle qui séparait le côté droit de la montagne , un espace dans la salle qu’on appelait le ventre; ceux qui y siégeaient, n’étant pas au côté droit, n’en partageaient pas les avanies , mais aussi n’avaient-ils pas le mé- ^ rite d’improuver par leur place le mal que faisait le côté gauche. Ceux-là avalent néanmoins le sot orgueil de se dire plus sages que ceux du côté droit, tandis qu’ils n’étaient que moins courageux, et qu’ils méritaient seuls la qualification à!étres faibles.
liOrsque le côté droit eut repris un peu d’ascendant , il dirigea l’attention de l’Assemblée sur les conventionnels détenus ou proscrits sous le règne des montagnards. Aucunes victimes de cette longue tyrannie ne méritaient mieux d’être délivrées, que les députés signataires de la protestation contre la violence armée du 2 juin lyqS, Ils étaient au nombre de soixante-treize. Ils gémissaient encore eu prison , taudis qu’on en faisait sortir par centaines des hommes bien moins dignes de la liberté. La montagne ne craignait rien tant que ce renfort pour le côté droit , car, ainsi que je l’ai déjà dit , Robespierre n’était plus , mais sou esprit lui survivait. De-là les délais , les obstacles éternels au retour de nos soixante-treize collègues. Cependant nous ne cessions de le demaii-
PHKMIÉHE PAIITIE. nUAl'. XI. afii
lier, et nous faisions à ce sujet les motions les ' mieux raisonnées , les plus pressantes , soutenant avec toute raison qu’il ne fallait plus accorder la liberté à qui que ce fut , ou la rendre aux soixantetreize avant tous les autres. Ils furent enfin élargis , niîfls comme par grâce , et le i 8 frimaire seulement , c’est-à-rdire quatre mois environ après la mort de Robespierre. Quoique les conventionnels détenus fussent rentrés dans l’Assemblée , ceux qui avaient été mis hors la loi après le 20 juin furent soumis à un nouveau délai , et ne furent admis dans la Convention que trois mois plus tard, dans la séance du i g ventôse de l’an ÏII, sur le rapport de Merlin. Avant cette époque, Bentabolle, le montagnard , entendant déclamer contre les journées des 5 i mai et 2 juin, s’écria : P'ous voulez donc faire le procès à quatre-vingt mille Parisiens? On lui répondit : Nous ne voulons faire le pi'ocès qu’à leurs chefs ; car à peine parmi c“es quatre-vingt mille Parisiens y en avait-il cent qui fussent instruits de l’abus qu’on faisait de leurs armes. I^e côté droit pouvait aujourd’hui se faire entendre , il n’était plus interdit aux journalistes de rapporter les motions justes et généreuses , et nous pouvions, dans des discussions où la liberté et la raison n’étaient plus étouffées par la terreur , convaincre la montagne de ses iniquités. On l’obligea de convenir que les événemens tragiques des 5 i mai et 2 juin n’étant l’œuvre que de Robespierre ou de la violence , on ne pouvait s’eu
2f)2 HISTOIRE DE LA CONVENTIOS NATIONALE.
faire uii titre d’exclusion pour personne. On soutint avec raison que les départemens s’étant soulevés contre les députés assassins de leurs frères, les proscrits méritaient plutôt une récompense que des peines. Ce dédommagement leur fut accordé de suite. La Convention déclara par un décret que les citoyens, poui’sulvls et maltraités pour cause de fédéralisme après les événemeus des 5 i mal et 2 juin, avaient bien mérité de la patrie. Elle rétablit la mémoire des girondins sacrifiés. Le 5 octobre 1795, époque anniversaire du rapport d’Amar, fui marqué pour une fête funèbre en l’honneur de ces glorieuses victimes.
Les émigrés forcés , qu’il faut bien distinguer des émigrés volontaires, puisqu’ils furent contraints de quitter la France après les événemens de juin pour se soustraire à une mort certaine , tandis que les autres ne la quittèrent que pour lui susciter la guerre; les émigrés forcés, dis-je, purent à cette époque revenir dans leur patrie. Voici comment fut portée la loi qui les rappela. Je me trouvai au comité de législation lorsque Saladin fît la lecture d’un rapport en faveur du frère de Guadet à qui l’on devait bonne et prompte justice après la perte fatale de sa famille. Cet exemple me rappela le sort des émigrés de Marseille et de Toulon , qui auraient infailliblement péri , s’ils ne se fusAcut pas évadés. Je représentas et au rapporteur et au comité qu’il convenait de faire rendre une loi générale à propos du citoyen Guadet dont
PRËMlÉnE PARTIE. CHAP. XI. ^63
le cas était à peu près semblable à celui des autres. Won observation fut approuvée , et Saladin, homme de mérite et homme modéré, généralisa son rapport d’après lequel fut rendue la fameuse loi du 22 germinal de l’an III sur cette classe particulière d’émigrés.
Je ne dois pas omettre qu’étant placé dans le ' comité de législation pour la section des émigrés , instruit comme je l’étais des vexations commises dans le Midi , je me fis un devoir de réparer cette tyrannie par des radiations. Cependant je dois dire aussi que je n’en accordai point à ceux d’entre les émigrés que je savais ou que je soupçonnais même n’être sortis de France que dans des intentions ennemies. Mais cette conduite de notre part, qui n’était que p|^re justice, parut un scandale aux yeux des montagnanLs , jusque-là si gâtés dans leur barbare domination. Ils déclamèrent d’abord vaguement sur ce qu’ils appelai^mt notre indulgence envers les plus grands ennemis de la liberté. Ils dirent ensuite qu’on affaiblissait par la rentrée des émigrés le gage du papier-monnaie. Eufin ils demandèrent l’annulation de toutes les radiations que nous avions accordées. Une pareille demande était entièrement opposée, et à la tranquillité publique, et aux nouveaux principes de ju.stice et d’humanité professés à cette époque par la Convention nationale. Aussi l’Assemblée , composée alors de tous ses membres, repoussa la proposition des montagnards. Tous les bons esprits en démon-
a64 UISTOXRE DE l.X OOKVENTION NATIONALE. ,e^
trèreiit facilement 1 absurdité' et même les daiiüêi
dans un temps où la France entière se confiait dan? la nouvelle doctrine de la Convention.
Mais tous ces cbangemens favoi’ables, la su]^/ pression de la forme révolutionnaire dans les jugemens , et son remplacement par la forme établir 'en 1791 ; la rentrée de ceux que la montagne con-^ sidérait comme des traîtres, des royalistes, des fédéralistes , amenèreut des réactions d’une part, et des insurrections de l’autre.