‹ Histoire de la Convention nationale. T. 2Chapitre 112 sur 137 · ENTRÉ*: EN HOLLANDE · texte numérisé non relu

ENTRÉ*: EN HOLLANDE

droit ou redevance qui ne dérivait pas d’une concession originaire du fonds, dûment et légalement constatée par la production du titre primitif. — Plusieurs impôts étaient d’avance abolis, sans que ce revenu public fût remplacé par un autre. — Les biens, meubles et immeubles appartenant à l’État, à la maison de Nassau-Orange et à ses fauteurs adhérents et satellites volontaires, devenaient propriétés de la république française. — Les employés de toutes les administrations étaient révocables par les généraux français. — L’administration locale devait fournir, sur les réquisitions écrites des commissaires ordonnateurs français, tous les objets d’équipement, d’habillement, campement, chauffage, vivres et fourrages, ainsi que les chariots et transports. — Elle devait aussi pourvoir à la solde des troupes.

De telles conditions promises au pays, que la Convention tenait déjà pour conquis, ne devaient pas rendre l’invasion facile. Cambon y comptait avec une si complète certitude qu’il avait pourvu à la solde de quinze jours seulement, et qu’aucun crédit n’avait été assigné, pour donner à l’armée des souliers et des habits , pas même pour armer les soldats qui n’avaient pas encore de fusils.

Toutefois les troupes étaient animées de confiance et d’ardeur, elles enduraient gaiement leurs privations, espérant le succès et de bonnes garnisons dans les riches villes de la Hollande. Aucune opinion politique n'agissait sur l'esprit des soldats ; à peine avaient-ils reçu une impression quelconque de la mort du roi; battre l’ennemi, marcher en avant, faire honneur à la France, c’était toute leur pensée. On les

RETRAITE DE l’aRMÉE FRANÇAISE. 4ü9

avait vus dansant la Carmagnole sur les glacis de Bréda, en face des batteries de la place.

Dumouriez s’apprêta à traverser le large canal de mer qui le séparait de l’île de Dort. Mais pendant ce temps-là le siège de Maëstricbt ne faisait aucun progrès; la place était défendue par un officier général distingué, le marquis d'Autichamp, émigré français. L’armée assiégeante était commandée par le général Miranda, Américain-Espagnol, homme de beaucoup d’esprit, courageux, entreprenant comme un aventurier. 11 s’était fait remarquer en Champagne, et Dumouriez avait pris confiance en lui.

Ses opérations auraient dû être combinées avec les différents corps qui étaient cantonnés à Liège, à Aixla-Chapelle et dans la région environnante; les généraux Dampierre et Stengel les commandaient sous les ordres supérieurs du général Valence.

11 y avait peu de discipline et d’ensemble dans cette armée. Le général Valence avait de la bravoure et des talents militaires, mais il était nouveau dans son commandement. 11 arrivait récemment de Paris, où il était resté pendant plusieurs semaines. Son autorité sur les généraux secondaires n’était pas assez bien établie.

Le prince de Cobourg, instruit de cette mauvaise situation de l’armée française, rassembla ses troupes et s'avança sans résistance, laissant à droite le corps de Miranda et manœuvrant en arrière de l’armée qui assiégeait Maëstricht. Les généraux, qui avaient été destinés à la soutenir, se replièrent sur Liège, où était le quartier général de Valence. Cette retraite se fit sans combat et en grande confusion. Le général Mi-

randa, menacé de perdre toute communication avec l’armée française, leva le siège. Aix-la-Chapelle avait été abandonné. Les Impériaux continuèrent leur marche; Liège ne fut pas défendue. L’ennemi l’occupa avant même que les magasins qu’on venait d’y former fussent évacués. La retraite fut désastreuse. Pins de dix mille hommes repassèrent la frontière de France.

Ces fâcheuses nouvelles arrivèrent à la Convention le 5 mars. Le comité de défense générale et le ministre de la guerre eurent soin de ne pas les rendre publiques, ou du moins de les atténuer en ne les faisant connaître que sommairement.

Chaque événement, quelque grave qu’il fût, n’était envisagé qu’au point de vue de l’esprit de parti. Les Girondins, comme leurs rivaux, avaient le désir sincère et ardent de voir nos armées victorieuses, mais les uns et les autres cherchaient avant tout, en toute occasion, ce qui pouvait servir à leur défense ou à l’accomplissement de leurs desseins.

Billaud -Varennes se souvenait quel emploi ses amis et lui avaient fait des nouvelles désastreuses qui précédèrent le 2 septembre. « 11 ne faut rien cacher au peuple, dit-il; c’est à la nouvelle de la prise de Verdun, qu’il s’est levé et qu’il a sauvé la patrie. »

Ou lut une lettre écrite de Liège, avant l’évacuation, par les commissaires de la Convention. Ils annonçaient la marche des colonnes autrichiennes, l’abandon d’Aix-la-Chapelle, la levée du siège de Maëstricht.

Le premier effet de cette nouvelle fut une discussion qui ne se rapportait ni aux intérêts de l’armée, ni à la conduite de la guerre. Choudieu exposa que

des bataillons de volontaires non encore incorporés se trouvaient à Paris, et n’avaient pas même été mis à la disposition du ministre de la guerre. H cita les volontaires du Finistère et de la Loire-Inférieure, et demanda qu’ils fussent sur-le-champ envoyés à l’armée. Aussitôt l’Assemblée devint tumultueuse. La gauche appuyait la motion; la droite faisait entendre des murmures. Ces bataillons bretons étaient en relation avec les députés de leurs départements, qui appartenaient au parti modéré. Leur présence à Paris était une garantie contre les entreprises des factieux.

Lanjuinais ne dissimula point ce motif. » Il existe à Paris, disait-il, un foyer de trouble; un comité d’insurrection est formé; il est nécessaire de conserver une force armée pour garantir la tranquillité publique. »

La lutte s’engagea vivement. Buzot disait : « Il est pressant que tout rentre dans l’ordre ; que la garde nationale ait un commandant qui jouisse de la confiance du peuple; que l’ancienne municipalité, qui n’en est pas une, soit remplacée. Cette prétendue municipalité est le foyer de l’anarchie. Les citoyens de Paris sont las de cet état de choses; s’il se prolonge, on verra bientôt l’herbe croître dans les rues.»

Les députés jacobins répondaient en dénonçant l’aristocratie, les émigrés, les agents étrangers, l’or de l’Angleterre et la faction des intrigants.

Isnard, avec sa chaleur accoutumée, excitait de bruyantes interruptions par ses paroles incisives. Tallien, Saint-André et Billaud, d’une part; Barbaroux et Louvet , de l’autre, continuèrent cette discus-

sion. Elle se termina par un moyen terme que proposa Fonfrède. 11 fut décidé que les bataillons des départements maritimes seraient employés à la défense des côtes.

Le 7 mars, on apprit que le général Yalenee avait évacué Liège et s’était retiré sur Saint-Trond , où il avait fait sa jonction avec Miranda. Lacroix et Danton avaient assisté à ces désastres ; ils arrivaient de l’armée. Lacroix rendit un compte exact et détaillé de toutes les circonstances de cette campagne.

Dès lors la discussion s’engagea. Robespierre ne montra nul découragement; il ne voyait dans cet échec qu’un nouveau gage du succès de la liberté. Les avantages passagers des satellites du despotisme lui semblaient les avantrcoureurs de la destruction des tyrans. 11 rappela la situation plus alarmante qui avait précédé la retraite des Prussiens. 11 ne proposa rien, n’indiqua aucune grande mesure. Seulement, au risque d’augmenter la désorganisation et l’indiscipline, causes manifestes des revers de l’armée, il parla de la nécessité de purger nos armées d’un esprit aristocratique qui s’était réfugié dans les étatsmajors, et de quelques traîtres qui devaient être écrasés, comme des insectes, par uue grande nation destinée à punir tous les tyrans du monde. 11 engageait aussi la Convention à tenir sans cesse le glaive de la loi levé sur la tête des conspirateurs puissants et des généraux perfides.

Danton retrouva son énergie et sa verve révolutionnaire. 11 ne dissimula point la gravité de cette situation. « Oui, il faut le dire à la France entière : si vous ne volez pas au secours de vos frères de la Belgique,

si Dumouriez est enveloppé en Hollande, si son armée est obligée de mettre bas les armes, qui peut prévoir les malheurs incalculables d’un pareil événement? La fortune publique anéantie, la mort de six cent mille Français pourraient en être les suites. »

Si Danton avait eu un génie politique, s’il eût été destiné à exercer le pouvoir, à établir un gouvernement, il se serait souvenu que la France n’avait point dû son salut aux massacres de septembre, ni aux brigands ramassés dans les rues de Paris, mais à une armée régulière commandée par un général habile et point révolutionnaire; il aurait encore pris sous son patronage l’autorité militaire de Dumouriez; il l’aurait défendu contre les insensés qui bouleversaient l’administration de la guerre et la discipline des soldats. Au lieu de cela il était allé en Belgique révolutionner le pays; il y avait amené une colonie de Jacobins; il était devenu le protecteur des employés et des commissaires que Pache avait envoyés pour désorganiser tous les services. 11 avait voulu la réunion des provinces conquises lorsqu’elles étaient à peine occupées, afin d’y installer la proscription des riches, les confiscations, la spoliation des églises. 11 y avait donné le spectacle de ses mœurs cyniques, du désordre de sa vie et de sa prodigue cupidité. Revenu à Paris, il ne savait que reprendre son premier rôle, se remettre à la tête des hommes de sédition, en marchant dans leur voie et en donnant par sa parole impérieuse et tranchante une apparence d’audace à leurs aveugles emportements.

En ce premier instant, il ne proposa nulle autre mesure que d’envoyer sur-le-champ des commissaires dans toutes les sections de Paris pour y convoquer les

DÏSCOUBS DE DANTOW.

citoyens, leur faire prendre les armes et les engager au nom de la liberté à voler au secours de la Belgique.

En même temps, il prit franchement la défense de Dumouriez et des généraux; il ne cacha point le désordre, l’incapacité et l’imprévoyance de tous les pouvoirs anarchiques, qui tenaient la place d’un gouvernement

<r Nous avions promis aux généraux que l’armée recevrait un renfort de trente mille hommes avant le 1er février; rien ne leur est arrivé. Ils nous avaient dit, il y a trois mois, lors de mon premier voyage en Belgique, que sans un renfort considérable ils seraient peut-être obligés de repasser la frontière. Hâtons-nous de réparer nos fautes. «

Danton comptait sur Dumouriez. « Il réunit, disaitil , au génie de général l’art d’échauffer et d’encourager le soldat. Nous avons entendu l'armée battue le demander à grands cris. L’histoire jugera ses talents, ses vertus et ses vices; mais ce qui est certain, c’est qu’il est intéressé à la Bplendeur de la république. »

Dans cette situation triste et menaçante, la tourbe des Jacobins ne voyait qu’une nécessité de satisfaire tyranniquement ses haines et ses méfiances.

Duhem demanda une grande mesure révolutionnaire contre les journalistes , et provisoirement il proposa d’exclure de la salle ces êtres immondes. Les Girondins défendirent la liberté de la presse. Après quelque discussion, il fut décidé que l’Assemblée, ayant la police de ses séances, pouvait exclure les journalistes qui corrompaient l’esprit public.

PROJET d'ün tribunal révolutionnaire. 415

Le parti jacobin manifestait ses volontés plus librement et plus tôt dans leur club qu’à la Convention. Là ils étaient sans contradicteurs ; ils n’avaient rien à ménager pour obtenir une majorité. Ils imprimaient ainsi un mouvement qui ne tardait pas à produire du désordre et des violences, en encourageant le conseil de la commune et la population des émeutes. De la sorte, la Convention était bientôt entraînée aux mesures qu’on venait lui imposer.

Ce fut donc aux Jacobins que se montra d’abord la première pensée d’un tribunal révolutionnaire. Le tribunal extraordinaire, institué le 17 août, semblait, au dire des hommes de septembre, s’anéantir de jour en jour. Ils se plaignaient sans cesse de ses lenteurs et de l’ombre de respect qu’il conservait encore pour quelques formes de justice.

Robespierre expliqua la nécessité de cette institution. Son aversion pour les Girondins, son désir de les détruire étaient sa préoccupation unique. 11 les accusait de pervertir l’opinion publique par leurs journaux, d’égarer le peuple qui ne possédait pas encore la science de la politique. Il leur enviait la distribution des emplois publics. A chaque phrase , il les nommait intrigants et fripons. C’était à eux qu’il destinait la juridiction révolutionnaire. « Dites-moi sous quel régime, en quel temps ne doivent-ils pas être dénoncés, être punis comme criminels de lèsemajesté. » 11 proposait aussi de former une étroite alliance entre toutes les sociétés populaires de France contre cette faction. * A cette mesure est attaché le salut de la république. »

Le vulgaire des Jacobins allait plus loin que Robespierre. Souvent il était parmi eux un modérateur, un

416 PROJET d’un tribunal révolutionnaire.

homme politique. Garnier (de Saintes) voulait qu’on exterminât tous les traîtres sans tribunal; il dénonçait Beurnonville, Dumouriez, tous les officiers généraux, comme des conspirateurs. Chaque soldat pouvait être général. Rejetant les ménagements que Robespierre gardait pour la Convention , il disait que les vrais patriotes formaient à peine un tiers de cette Assemblée.

La Convention avait mandé la municipalité pour qu’elle rendît compte de l’exécution des mesures décrétées la veille. Le maire et le procureur général donnèrent bon témoignage de l’empressement des jeunes gens qui demandaient en foule à partir pour l’armée.

L’enthousiasme était moins ardent qu’ils ne le disaient, et déjà on se plaignait aux Jacobins de cette tiédeur. 11 n’y avait rien de semblable au dévouement de la jeunesse, lorsque la guerre avait commencé, lorsque les Prussiens étaient entrés en France, lorsque s’étaient formés les bataillons qui ne furent point recrutés parmi les massacreurs de septembre. D’ailleurs la levée des trois cent mille hommes était loin d’être accomplie. Ce n’était donc plus à la bonne volonté qu’on faisait appel. Les sections envoyaient ordre de partir à tous les jeunes hommes, et comme rien ne se faisait avec règle et avec précaution, il arriva que les boulangers n’avaient plus de garçons pour pétrir le pain, et que plusieurs imprimeries furent quelques jours sans travailler.

Le principal motif de l’adresse qu’apportaient Chaumette et Pache était de demander la création d’un tribunal révolutionnaire. Les commissaires de la Convention , qui avaient été envoyés dans les sections, et surtout David et Saint-André, rapportèrent

aussi témoignage de l'enthousiasme des jeunes gens et des vœux qu’ils avaient entendus en faveur d’un tribunal révolutionnaire.

Ce fut Carrier qui convertit en motion le projet de cette nouvelle justice; il demanda que l’Assemblée votât aussitôt le principe et chargeât le comité de législation de présenter le lendemain le mode d’organisation.

Guadet, Lanjuinais, Biroteau essayèrent de discuter; cela fut impossible : le coup était monté. Il avait été convenu la veille aux Jacobins que des patriotes, armés de pistolets et de poignards, se transporteraient à la Convention, qu’ils occuperaient les tribunes publiques, qu’on D’y laisserait pas entrer les femmes et qu’on annoncerait que tout était prêt pour agir s’il le fallait. La Montagne et le côté gauche étaient au complet; des hommes armés se tenaient en groupe aux issues de la salle. « Nos armées manquent de tout, dit Lacroix, je demande qu’on aille aux voix sur-le-champ. »

Il n’y avait certes aucune connexité entre les désordres de l’administration de la guerre et l'établissement d’un tribunal révolutionnaire : l’argument de Lacroix sembla pourtant décisif.

Levasseur rédigea la proposition de Carrier. « La Convention décrète l’établissement d’un tribunal crir minel extraordinaire sans appel et sans recours en cassation pour le jugement de tous les traîtres, conspirateurs et contre-révolutionnaires. » Cette rédaction fut adoptée.

Puis Danton proposa l’abolition de la contrainte par corps; il indiqua que des motifs pris dans le véritable intérêt du commerce pouvaient être allégués u. 27

TROl'BLES A PARIS.

contre cette institution ; mais ce n’était pas le moment de se livrer à ce grave examen, et l’orateur y avait peu songé. « Il avait d’autres arguments à produire. La destruction de la tyrannie du riche sur la misère, » et il y attachait une telle importance que, selon lui, « par l’adoption de cette mesure , Pitt , le Breteuil de l’Angleterre, et Burke, le Maury du parlement, seraient bientôt anéantis. » Ce tocsin , sonné contre les riches, aurait pu inquiéter les propriétaires et les capitalistes. Danton voulut les rassurer. « Qu’ils ne s’alarment point. Sans doute quelques individus se sont portés à des excès, mais la nation toujours grande, toujours juste, respectera les propriétés. Respectez la misère et la misère respectera l’opulence. » La contrainte par corps fut supprimée avec acclamation et à l’unanimité.

Cependant Paris était dans une extrême agitation. Les Jacobins, les Cordeliers, le conseil général de la commune semblaient provoquer et promettre faveur à quelque grave désordre. Le 9, au soir, plusieurs sections envoyèrent des adresses pour demander des mesures contre les accapareurs, des taxes sur les riches, des réquisitions pour les fournitures de l’armée, la mise en accusation des généraux. La Montagne n’appuyait point ces pétitions; elle ne voulait aucune discussion; elle réservait ses discours et ses clameurs pour la loi d’organisation du tribunal révo* lutionnaire; elle voulait l’emporter de haute lutte, comme elle avait déjà conquis le principe.

Dans cette même séance du soir, on apprit qu’une bande de deux cents hommes avait envahi l’imprimerie de Gorsas, brisé ses presses, et qu’il avait été

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