MÉCANISME DE LA TYRANNIE RÉVOLUTIONNAIRE
C’était avec cette indolente espérance que la constitution avait été acceptée par le vulgaire; maintenant, l’illusion était dissipée, la tyrannie se proclamait ellemême, sans se déguiser sous aucune apparence. Par cela même , elle encourageait et donnait toute sécurité à ses agents et à la faction d’où elle était sortie.
L’organisation du tribunal qui devait juger les coupables et faire enquête sur leur fortune, devait être réglée par un décret subséquent. Le comité de législation fut chargé de le présenter, et il n’en fut plus question. Cet article avait été placé dans la loi pour obéir à des discours tenus à la tribune des Jacobins et à des pétitions qui avaient été portées à l’Assemblée.
Tout ce qui avait été réclamé dans la région inférieure ardente et tumultueuse du parti révolutionnaire devait maintenant s'accomplir sans résistance. Aucune différence n’apparaissait en ce moment entre la populace et l’aristocratie de la faction démocratique.
Elle recevait en cet instant une double satisfaction depuis longtemps attendue et demandée avec impatience. La Convention venait d’ordonner que le tribunal révolutionnaire allait procéder au jugement de la reine; l’accusation des députés girondins avait été aussi décidée depuis le mois de juillet.
Cambon, au nom du comité de salut public avait annoncé, dès le 11 juillet, que l’ordre de séparer le fils de Louis Capet de sa mère venait d’être donné ; le prétexte était la découverte d’un complot tramé par le général Dillon pour délivrer les prisonniers du Temple et placer Louis XVII sur le trône. Cette conspiration, tour à tour imputée aux Girondins ou à Robespierre et Danton, fut traitée de fable absurde par Camille Desmoulins, et il avait raison.
PROCÈS DK LA REINE
Le récit de cette séparation est écrit dans les mémoires de la fille de Louis XVI. « Ma inère fut atterrée par cet ordre cruel; elle ne voulait pas livrer mon frère et défendait contre les municipaux le lit où elle l'avait placé; ils menaçaient d’employer la violence et d’appeler la garde. Ma mère leur dit qu’ils n’avaient donc qu’à la tuer avant de lui arracher son enfant. Une heure se passa en résistance de sa part, en menaces et en injures de le part des municipaux, en pleurs et en désespoir de nous tous. Enfin , ils la menacèrent si positivement de la tuer ainsi que moi, qu'il fallut qu’elle cédât par amour pour nous. Elle le remit entre les mains des municipaux en le baignant de ■ ses larmes, prévoyant qu’elle ne le verrait plus. »
Le 2 août, conformément à un décret de la Convention, la reine fut emmenée du Temple à la Conciergerie, afin qu’on lui fît son procès. Ni le sort qui lui était annoncé, ni la douleur d’être séparée de sa fille et de Mme Élisabeth, ne troublèrent son courage. Elle ne dit pas une parole aux hommes de la municipalité .qui lui lisaient le décret. Elle embrassa tendrement madame Royale et pressa sur son cœur M“" Élisabeth, en lui recommandant ses enfants.
Elle fut placée dans un cachot dont le sol était abaissé au-dessous du niveau de la cour. Lorsque la rivière était haute, l’eau ruisselait le long des murs. On y avait apporté un lit de sangle; un vieux paravent la séparait du gendarme qui était jour et nuit en faction dans cette chambre. On affecta à son service un prisonnier, condamné pour ses crimes à quatorze ans de travaux forcés. Le concierge, qui l’employait aux travaux pénibles et dégoûtants de la prison, avait obtenu qu’il subirait sa peine à la m. 23
PROCÈS DE LA REINE
Conciergerie ; sa figure était ignoble et féroce ; le son de sa voix était rebutant; il était d’une rudesse grossière avec les prisonniers. Un d’eux1 lui demandait comment il traitait la reine. « Comme les autres , répondait-il, ça ne peut surprendre que des aristocrates. — Eh! que fait-elle dans son cachot? — La Capet? elle est bien penaude; elle raccommode ses chausses pour ne pas marcher nu-pieds. — Comment est-elle vêtue ? — Elle a une robe noire toute déchirée; elle a l’air d’une margoton. — Qu’est-ce qui lui apporte à manger ? — La citoyenne Richard. »
C’était la femme du concierge. Cédant à des impressions de respect et de pitié, malgré les ordres supérieurs qui prescrivaient l’égalité pour les rations des prisonniers, elle donnait à la reine une meilleure nourriture. Des femmes de la halle lui apportaient quelquefois des fruits pour les remettre furtivement à leur bonne reine.
La bonne volonté de Mmr Richard donna à un ami dévoué de la cause royale la pensée qu’il ne serait pas impossible de tirer la reine de sa prison. Sous prétexte de curiosité, il obtint d'un officier municipal qui avait toujours été obligeant et respectueux pour la famille royale, de l'accompagner dans une visite de surveillance. Le chevalier de Rougeville fut donc introduit près de la reine; il avait un œillet à sa boutonnière. Un coup d’œil avertit la reine. Elle dit que cette fleur était jolie, et Rougeville la lui offrit. Un billet y était caché, où étaient écrits ces mots ; « J’ai à votre disposition des hommes et de l’argent. » Lorsque la reine voulut lire ce papier, au moment où
' Beaulieu.
PROCÈS DE LÀ REINE
elle allait tracer avec une épingle le refus de cette offre généreuse, un gendarme s’en aperçut et saisit le billet.
Rougeville avait eu le temps de sortir, il réussit à se cacher. Le concierge Richard fut destitué. Michonis, l’officier municipal, fut arrêté; quelque temps après, il périt sur l’échafaud , de même qu’un de ses collègues, nommé Toulan, qui avait favorisé, au Temple, quelques intelligences de la famille royale avec le dehors.
Un nouveau concierge, nommé Bault* fut, ainsi que sa femme, plus ému de pitié et plus soigneux encore que son prédécesseur. Telle n’était pas la volonté des hommes qui se plaisaient à outrager et maltraiter la reine avant de la tuer. Le concierge demanda un jour à l’accusateur public du tribunal révolutionnaire la permission de donner une couverture de coton à sa prisonnière. « Tu veux donc être guillotiné? » lui répondit Fouquier-Tinville.
Le 3 octobre, au moment où la Convention venait de décréter que les Girondins seraient traduits devant le tribunal révolutionnaire, Billaud-Varennes parla en ces termes : « Il reste encore un décret à rendre : une femme, la honte de l'humanité et de son sexe, la veuve Capet, doit enfin expier ses forfaits sur l’échafaud. On publie qu’elle a été jugée secrètement et blanchie par le tribunal révolutionnaire , comme si une femme qui a fait couler le sang de plusieurs milliers de Français pouvait être absoute par un jury français. Je demande que le tribunal révolutionnaire prononce cette semaine sur son sort. » La Convention adopta cette proposition.
1 Récit de M™* Baull.
PROCÈS DE LA REINE
A l’audience du 14 octobre, l’affaire de la veuve Capet' fut appelée par le tribunal révolutionnaire. Lé président lui demanda ses nom, surnoms, âge, qualités, lieu de naissance et demeure.
L’accusée répondit : « Je me nomme Marie-Antoinette de Lorraine d’Autriche , veuve du roi de France, née à Vienne, âgée de trente-huit ans; je me trouvais lors de mon arrestation dans le lieu des séances de l’Assemblée nationale. » Alors fut donné lecture de l’acte d’accusation , il commençait ainsi : « 11 résulte de l’examen des pièces qu’à l’instar des Messaline, Brunehaut, Frédégonde et Médicis, qu’on qualifiait autrefois de reines de France, Marie-Antoinette, veuve de Louis Capet, a été le fléau et la sangsue des Français. « Après ce préambule, suivaient toutes les calomnies les plus absurdes et les plus injurieuses qui avaient été imprimées dans les journaux et les pamphlets , ou débitées dans les clubs. Ses trahisons et ses intelligences criminelles avec un homme qualifié de roi de Bohême et de Hongrie, avaient commencé avant la Révolution; elle avait dilapidé les finances de concert avec l’infâme et exécrable Calonne. Le repas des gardes du corps avant le 5 octobre lui était imputé et raconté comme une abominable orgie. Les journaux et les écrits royalistes; la disette; les conspirations contre les droits de l’homme ; toutes les circonstances de la Révolution , vaguement rappelées, sans spécifier aucun fait, étaient présentées comme autant de chefs d’accusation. La fuite de Varennes était aggravée par la complicité avec La Fayette, désigné scandaleusement comme son fa-
1 Bulletin üu tribunal révolutionnaire.
PROCÈS DE LA REINE
vori ; ce qui donnait occasion d’imputer à l’accusée une complicité dans la répression des désordres du Champ de Mars et la proclamation de la loi martiale. Puis le veto du roi opposé aux décrets sur les prêtres et les émigrés; le comité autrichien; la composition de la garde constitutionnelle du roi ; les changements de ministres ; la déclaration de guerre ; la communication des plans de campagne à l’ennemi; l’horrible conspiration du 1 0 août.
Sous ce dernier chef d’accusation étaient accumulés tous les bruits qu’on avait répandus parmi le public. La veuve Capet avait rempli le palais, et même les caves , de chevaliers du poignard; elle avait entretenu les Suisses dans un état continuel d’enivrement; elles les avait aidés à fabriquer les cartouches et elle mordait les balles afin de rendre les blessures plus dangereuses. Une anecdote, déjà mise en circulation avant le 10 août, et dont aucun témoignage n’a jamais constaté la vérité, se trouvait aussi inscrite dans l’acte d’accusation. « Elle a présenté un pistolet à Louis Capet en disant : « Voilà le moment « de vous montrer, et sur son refus elle la traité de c lâche'. » Enfin l’accusateur public avait terminé son œuvre par cette imputation qui a laissé un souvenir d’horreur sur ceux qui l’inventèrent. « Nouvelle Agrippine, disait Fouquier-Tinville, elle a oublié sa qualité de mère, et s’est livrée à des indécences dont l’idée seule fait frémir d’horreur. »
Des témoins furent entendus. Lecointre de Versailles, un conventionnel révolutionnaire des plus
1 On trouva parmi des papiers saisis chez Dufresne Saint-Léon une espèce de billet sans date. — « Un jour la reine, allant à la messe,
PROCÈS DE LA REINE
insensés, n’eut qu’à répéter ce qu’il avait déclamé, le 5 octobre, dans les rues de Versailles, sur le repas des gardes du corps , où il n’avait pas assisté. 11 en fut ainsi de presque tous les témoignages : ils consistèrent à faire raconter des calomnies ou des exagérations par ceux qui les avaient répandues. Bailly, Manuel, Valazé, et quelques autres personnages plus ou moins connus, furent interrogés, et n’avaient rien à témoigner sur des imputations vagues et générales ou sur des faits qui en eux-mêmes n’avaient rien de coupable.
Le comte d’Estaing, qui avait illustré son nom dans les armées de terre et de mer, déposa sur les événements du 5 octobre, comme chef de la garde nationale de Versailles. Ses réponses, sans être mensongères, eurent un ton de malveillance. Le lendemain, il lui sembla que le bulletin imprimé du tribunal révolutionnaire avait abrégé ou modifié son témoignage. 11 réclama avec grande publicité. Un sentiment de crainte paraissait avoir inspiré sa démarche plutôt qu’une opinion exaltée ou une animosité personnelle. Quoi qu’il en fût, il voulut qu’on rétablît exactement ses réponses. Lorsqu’on lui avait demandé ses qualités, il avait répondu : « Non point ancien militaire, mais soldat et matelot, » comme titre supérieur à lieutenant général et vice -amiral. — Avant de déposer, il avait promis de ne dire rien que la vérité, « encore qu’il eût à se plaindre de l’accusée, qui l’avait empêché de recevoir la dignité de
arracha un pistolet de la main d’un courtisan et le présenta au roi. « Voici le moment d’agir, dit-elle , mais la bûche resta muette. » C’est sur cette autorité que Fouquicr-Tinv ille et quelques mémoires contemporains ont admis un tel récit.
PROCÈS DE LA REINE
maréchal de France, récompense de ses services et du sang qu’il avait répandu en Amérique pour la cause de la liberté. » — Il demandait aussi qu’on n’omît point ce qu’il avait ajouté : « Je la déteste. Peuple français, je vous demande pardon de ce que je viens de dire : oui, je la déteste. Mais vous voulez la vérité, je la dirai. » Et cette vérité, c’était que la reine avait suivi les conseils des courtisans et refusé les siens.
Cette déposition et le certificat de patriotisme qui lui fut donné en pleine audience par Lecointre ne sauvèrent point le comte d’Estaing : lui aussi monta peu après sur l’échafaud.
La déposition d’Hébert se rapportait entièrement au séjour du Temple. 11 cherchait à établir que la reine n’avait pas cessé d’entretenir des espérances contre-révolutionnaires , de conspirer, et d’avoir des intelligences hors de sa prison. Il cherchait à compromettre les municipaux qui avaient eu des égards ou une pitié complaisante pour la famille royale; mais il se présentait devant le tribunal surtout pour maintenir l’horrible inculpation dictée par lui à Fouquier- Tinville.
De temps en temps Chaumette et Jui se rendaient au Temple pour vérifier si la surveillance était suffisamment rigoureuse et brutale. Quelquefois ils y venaient après dîner à peu près ivres. Le 8 octobre , ils arrivèrent avec Pache, David , membres du comité de sûreté générale de la Convention, et plusieurs municipaux. Ils commencèrent par séparer M“' Élisabeth de madame Royale; puis Hébert et Chaumette procédèrent à l’interrogatoire de la jeune princesse. Ils cherchèrent d’abord à obtenir des réponses com-
PROCÈS DE LA REINE
promettantes pour les officiers municipaux suspects de bienveillance. La suite de cette conversation a été ainsi racontée dans les Mémoires sur le Temple : « Chaumette m’interrogea sur mille vilaines choses dont on accusait ma mère et ma tante. Je fus atterrée par une telle horreur et si indignée que , malgré toute la peur que j’éprouvais, je ne pus m’empêcher de dire que c’était une infamie. Malgré mes larmes, il insista beaucoup. II y a des choses que je n’ai pas comprises; mais ce que je comprenais était si horrible que je pleurais d’indignation. »
Ces misérables passèrent trois heures à torturer ainsi la pudeur et la pureté d’une jeune fille pour en extorquer un témoignage infâme contre sa mère, pour lui arracher quelques paroles qu’ils auraient dénaturées et travesties. Ils espéraient l’intimider; mais le malheur et l’exemple de ses parents lui avaient donné de la force d’âme.
M“* Élisabeth répondit avec une hauteur de mépris qui les découragea, et son interrogatoire fut moins long. Us en firent rapport à la commune; mais il semble qu’Hébert fut le seul qui eût l’impudence de porter ce faux témoignage devant le tribunal. Le président n’adressa aucune question à l’accusée sur cet infâme mensonge ; ce fut un des jurés qui demanda que cette interpellation fût faite. La reine répondit : u La nature se refuse à répondre à une pareille inculpation faite à une mère; j’en appelle à toutes les mères qui peuvent se trouver ici. »
Un mouvement d’indignation et d’attendrissement se manifesta parmi tous les assistants. Le cordonnier Simon , préposé à la garde du jeune prince, et dont le témoignage avait été allégué , ne déclara , lorsqu’il
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vint déposer, rien qui eût rapport à ce qu’avait dit Hébert.
Le tribunal était en permanence, et l’audience dura trois jours et trois nuits. La reine répondit constamment, pendant ce long interrogatoire et la confrontation aux témoins , avec une fermeté noble et simple. Entendant une femme qui disait : « Vois-tu , comme elle est fière ! » elle craignit d’avoir montré trop de hauteur. Elle eut pour défenseurs Tronçon-Ducoudray et Chauveau-Lagarde , qui furent tenus en arrestation pendant vingt- quatre heures après le procès.
Les conclusions de l’accusateur public furent moins injurieuses et moins ignobles que l’acte d’accusation, mais tout aussi éloignées de la vérité et de la justice. Hermann, le président, fit un long résumé où l'on ne pouvait attendre aucune impartialité. Les jurés restèrent environ une heure en délibération, puis rapportèrent une déclaration affirmative sur toutes les questions. Le président recommanda à l’auditoire un respect silencieux pour le malheur et l’humanité. Fouquier-Tinville requit l’application de la peine, et le président prononça que Marie-Antoinette , dite Lorraine d’Autriche, veuve de Louis Capet, était condamnée à la peine de mort.
Le visage de la reine ne fut nullement altéré. Elle fut reconduite à la Conciergerie; il était quatre heures et demie du matin , le 26 octobre.
Aussitôt après, le rappel fut battu dans les sections. Toute la force armée fut disposée sur la route qui conduisait de la prison à la place de la Révolution. Des canons furent placés sur les ponts et les
MORT DE LA HEIKE
places publiques; et la circulation des voitures fut interdite.
Le bourreau était entré dans le cachot pour couper les cheveux de la reine, blanchis avant l’âge par tant de douleurs. Elle s’habilla d’une robe blanche, la seule qu’elle eût apportée du Temple; elle confia à la femme du concierge une lettre adressée à Mme Élisabeth, qui ne lui fut point remise : elle a été retrouvée parmi les papiers de Robespierre, chez le conventionnel Courtois. C’est l’admirable lettre, inspirée par les mêmes sentiments que le testament de Louis XVI, qui fut publiée en 1816.
À onze heures, elle monta dans la charrette de l’exécuteur; par observance de l’égalité, la commune n’avait pas voulu qu’elle fût, comme le roi, conduite au supplice dans une voiture.
Pendant ce trajet , la reine conservait une physionomie calme , sans abattement ni fierté ; elle promenait parfois un regard indifférent sur la haie de soldats qui bordait sa route, et paraissait insensible aux cris de « Vive la république ! » qui , pour l’insulter, retentissaient sur son passage. On lui avait donné pour confesseur un prêtre constitutionnel, à qui elle n’adressait pas une parole. En passant devant le Palais-Royal, elle sembla remarquer l’inscription du nouveau nom : Palais-Égalité. Lorsqu’elle fut arrivée sur la place de la Révolution , elle tourna les yeux vers le jardin et le palais des Tuileries , et son visage pâlit pendant un instant; puis elle monta courageusement sur l’échafaud. Le bourreau montra sa tête à la foule , qui cria : « Vive la république ! »
La mort de la reine ne fut pas un si grand événement que la mort de Louis XVI. Le jugement qui
MORT DE LA REINE
la conduisit à l’échafaud n'était pas le dénoûment d’un grand drame, d’une procédure où la cruelle iniquité avait été contrainte à de longs débats, à une solennité de crime qui avait ému la nation. 11 y avait toute une révolution dans le supplice du roi; et cette révolution, en tuant la reine, ne faisait que suivre son cours. Un reste de liberté d’opinion s’était manifesté au 21 janvier. Maintenant la terreur comprimait toutes les âmes; maintenant, et sous une telle domination , l'effusion du sang, même le plus noble, ne pouvait plus étonner; la muette affliction était partagée sur tant de victimes qu’elle les confondait dans un deuil universel.
Toutefois cette condamnation , précisément parce qu’elle n’était pas un événement politique , avait un caractère non-seulement d’iniquité et de barbarie, mais d’ignoble rage. Ils voulurent sa mort comme insulte encore plus que comme vengeance; ils lui firent subir les tortures de la calomnie et de l’injure; ils la martyrisèrent comme reine, comme femme, comme mère, et la moindre de leurs cruautés fut de la faire monter sur l’échafaud. La génération contemporaine, la France de 1793, si elle n’avait pas tant souffert et tant expié sa patiente faiblesse, aurait reçu de la mort de Marie-Antoinette une ineffaçable honte.
Pourquoi une si féroce aversion s’était-elle acharnée sur cette malheureuse reine? Quels étaient les motifs d’un tel déchaînement?
Jamais princesse, venant occuper le trône, ne s'était donnée plus volontiers à la France, n’avait adopté sa nouvelle patrie avec plus de goût et de sympathie. Dans son désir de plaire à la société qui
MOUT DE LA REINE
l’entourait, elle préféra l’élégance aristocratique à la dignité royale : ce fut son tort; elle diminua le respect; elle eut des amitiés, des engouements, une coterie.
Son caractère et ses frivoles penchants ne lui inspiraient aucun désir de se mêler aux affaires, d’intervenir dans le gouvernement. Elle n’avait et ne put jamais avoir nul ascendant sur le roi ; mais dans la distribution des faveurs et des emplois de la cour ou de la diplomatie, son influence n’était pas sans action. Sa bonté, son désir de rendre service, une complaisance qui cédait aux exigeantes importunités l’entraînèrent à user ainsi de son crédit; elle se mêla non point des affaires, mais des personnes, ce qui est beaucoup plus dangereux.
De là les rancunes des mécontents , le contact avec les intrigues de cour et de ministères; de là les commérages et les calomnies de Versailles , qui d’exagération en exagération , dè mensonge en mensonge , allaient semer contre elle le blâme et la déconsidération jusque dans la populace de Paris.
Jamais un acte arbitraire, jamais une vengeance, jamais une mesure de rigueur ne furent ni conseillés , ni conçus par elle; si elle ne songeait point à la liberté des peuples, elle ne désirait pas le despotisme des rois.
La Révolution arriva, et la reine, ainsi que son entourage, y vit d’abord l’atteinte portée à la haute aristocratie, bien plus que le péril où était exposée l’autorité royale. Toutefois elle fut contraire à l’émigration, et ne tarda point à comprendre qu’elle serait funeste à la monarchie. Mais pouvait-elle s’incliner docilement devant cette puissance populaire qui se
MORT DE LA REINE
manifestait par de sanglantes émeutes , et qui faisait arriver jusque dans son palais , des bandes d'assassins pour la massacrer? Pouvait- elle consentir et pardonner à des opinions qui, comme le lui prédisait Mirabeau , n’allaient pas à moins qu’à traîner dans la rue les cadavres de la famille royale? Elle n’avait point cette patience de martyre qui rendait le roi indécis et immobile. Elle aurait voulu sauver la vie de son mari, de ses enfants, la sienne, et peut-être aussi sa couronne. Elle pouvait croire, et on le lui annonçait, que si elle descendait du trône, elle monterait sur l’échafaud.
Elle cherchait donc des moyens de salut. Tantôt elle se méfiait de tous les projets et de toutes les promesses de secours; souvent elle appelait les dangers de la lutte, et bravait les menaces de la Révolution; puis, lorsqu’elle la voyait en face d’elle, prête à accomplir son œuvre, elle s’effrayait comme une simple femme, mais toujours avec une noble constance, avec une imperturbable fierté.
Telle était cette reine qui fut poursuivie avec une si haineuse fureur, et dont le supplice fut réclamé sans relâche par les chefs de parti comme par la bande féroce des révolutionnaires. Ce n’était pas seulement un fanatisme de liberté qui abolissait en eux toute idée de justice et d’humanité; il y avait dans cette volonté un calcul qui présida à toute leur politique. Ils avaient résolu que leur république serait en rupture définitive avec tous les sentiments d’honneur et de respect, avec tous les souvenirs et les affections du passé. 11 leur convenait de braver l’indignation de tous les cœurs honnêtes, de se séparer de toutes les sociétés civilisées, de jeter un nouveau défi
MORT DE LA REINE
à 1 Europe en faisant monter sur l’échafaud une archiduchesse d’Autriche. Ils étaient résolus à rendre le peuple français, tel qu’ils le faisaient, incompatible avec le retour de toute autorité, de toute opinion qui pourrait les punir ou les flétrir.
Le jour même du supplice de la reine, Barère donnait à dîner à Robespierre , à Saint-Just et à un juré du tribunal révolutionnaire qui a raconté les propos de table tenus par ces trois hommes. On lui demanda les détails du procès où il venait de remplir son office. Lorsqu’il eut raconté la déposition d’Hébert, la réponse de la reine et l’émotion du public, Robespierre fut pris d’un mouvement d’impatience , et brisa son assiette. « Cet imbécile d’Hébert ! dit-il ; ce n’est pas assez qu’elle soit réellement une Messaline, il faut qu’il en fasse encore une Agrippine, et qu’il lui donne , à son dernier moment, ce triomphe d’intérêt public ! »
Les convives restèrent étonnés. Saint-Just répondit : « Les mœurs gagneront à cet acte de justice nationale. » Et puis Barère ajouta : « La guillotine a tranché là un puissant nœud de la diplomatie des cours de l’Europe. »
Robespierre, malgré ce nouveau pas fait sur la route de la Révolution , s’inquiétait du grand nombre d’ennemis qu’avait encore la république. Barère en faisait l’énumération : «Tous les nobles, tous les prêtres , tous les hommes de palais, et même les médecins, c’étaient, disait -il, autant d’existences incompatibles avec l’égalité. » Saint-Just en concluait la nécessité de déporter toutes les classes de suspects et de confisquer leurs biens. « Peut-être le vaisseau de la Révolution ne peut-il arriver au
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port que sur une mer rougie de sang, » disail Barère.
Robespierre voyait deux écueils dangereux : « L’effusion excessive de sang révolterait l’humanité; une fausse sensibilité envers le petit nombre rendrait insuffisantes les mesures nécessaires au bonheur de tous. » — La conclusion fut rédigée par Barrère : « Il faut commencer par les constituants et les plus marquants de la législature. »
Au moment où Barère indiquait ainsi le prunier ban des. victimes qui devaient être immolées pour l’établissement d’un régime d’égalité incompatible avec toute supériorité et toute indépendance, le procès des Girondins était déjà commencé. C’était une conséquence nécessaire du 31 mai; du moins Robespierre l’avait entendu ainsi, de même que les politiques des Jacobins et de la commune. Probablement la majorité de la Convention, toute décimée qu’elle était, n’avait pas voulu un tel résultat ; mais elle avait voté implicitement l’extermination du parti vaincu , en fermant les yeux pour ne rien prévoir. Tant qu’il était resté quelque doute sur le succès définitif, lorsque le plus grand nombre des départements protestaient contre les actes de violence qui avaient fait passer la représentation nationale sous le joug d’une faction, il n’eût pas été possible de décider cette assemblée mutilée à envoyer au bourreau des hommes dont véritablement elle s'honorait. Mais à mesure que la résistance était domptée , quand la constitution était acceptée, quand la Normandie se soumettait sans combat , quand Bordeaux demeurait immobile, quand Marseille était conquise, et Lyon bloqué sûns espoir de salut, la Con-
PROCÈS DES GIRONDINS
\ention devenait plus docile. D'abord les députés qui s’étaient soumis à leur arrestation, au lieu d’être gardés à vue dans leur domicile , furent mis en prison; ceux qui avaient fui avaient été déclarés par décret traîtres à la patrie, c’est-à-dire mis hors la loi. D’autres furent arrêtés et ramenés à Paris. Dès le mois de juillet, l’accusation de Vergniaud, Gensonné, et quelques autres , avait été décrétée.
Détenus ou fugitifs, les principaux Girondins conservaient tout leur courage, non pas un courage d’action et de décision, mais une profession hautaine et méprisante de leurs opinions et de leurs sentiments.
« Lâches, écrivait Vergniaud au comité de salut public, qui vendez vos consciences et le bonheur de la république pour conserver une popularité qui vous fuit. » — « Je vous dénonce à mon tour à la France comme des imposteurs et des assassins. » — « Ma vie peut être en votre puissance.» — « Mon cœur est prêt, il brave le fer des assassins ou des bourreaux. Ma mort sera-t-elle le dernier crime de nos décemvirs? » — « Loin de la craindre, je la souhaite, le peuple éclairé par elle, se délivrerait de leur horrible tyrannie. »
Plus tard, Brissot adressait aussi une lettre au comité. « Le peuple vous demande du pain, vous lui promettez mon sang; vous ordonnez ma mort avant même que je sois traduit devant un tribunal, vous insultez au peuple en lui supposant le goût du sang. » — « On veut des victimes; frappez donc; et puissé-je être le dernier républicain qu’immole l’esprit de parti. »
Le langage et la contenance des Girondins ne
PROCÈS DES GIRONDINS
pouvaient qu’accroître leur danger ; il devenait chaque jour plus pressant. Évidemment Robespierre avait l’invariable volonté de les faire périr. A lui seul, il n’aurait pas eu le courage de décider l’instant de l’exécution'. Saint-Just, Collot et Billaud lui dictaient une détermination prompte et ne le laissaient pas hésiter.
Garat, à ce moment, était encore ministre; il pouvait se soumettre aux horreurs d’une révolution , et leur trouver des explications atténuantes; mais avant qu elles fussent commises, il les détestait et, de tout son cœur, aurait voulu les empêcher. Elles répugnaient à son caractère et à sa raison. D’ailleurs il était ami des Girondins et voulut essayer de les sauver.
Il savait que tout dépendait de Robespierre ; que s’il voulait du sang, le sang serait versé; que s’il n’en demandait point, personne n’oserait en demander. il obtint un entretien de Robespierre.
S’adresser à des sentiments d’humanité, de sympathie , de miséricorde , c’eût été peine perdue ; Garat tenta de séduire son orgueil; mais il s’aperçut aussitôt que Robespierre mettait son orgueil et sa grandeur à écraser impitoyablement ses ennemis. Ensuite, il chercha à le toucher par un point où il était accessible, par la peur. Alors il vit que c’était justement par peur que Robespierre voulait tuer les hommes qui lui avaient inspiré des craintes. . v
Désespérant de pénétrer ce cœur d’airain, Garat remontra à Robespierre combien il était grave de
' Mémoires de (torat
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PROCÈS DES GIRONDINS
traduire des représentants du peuple devant le tribunal révolutionnaire.
— « 11 est assez bon pour eux, » fut la seule réponse.
On supposait d’abord que Robespierre voulait seulement la mort de deux Girondins, Brissot et Gensonné. Bientôt on sut qu’il comptait en faire juger vingt-deux,
Garat, épouvanté, songea d’abord à Danton, qui avait agi et parlé, depuis le 31 mai, de façon à conserver sa popularité. Il le trouva découragé, malade, et consterné de tout ce qu’il prévoyait. Danton était facile à émouvoir; il avait une sensibilité nerveuse, qui n’agiâsail pas sur son âme. En parlant du sort des Girondins, il s’attendrit et les larmes coulèrent sur ce visage dur et féroce. « Je ue pourrai point les sauver, » disait-il. Depuis deux mois il les poussait sur la route de l’échafaud, encore qu’il sût prévoir que bientôt il les y suivrait.
Tel était l’homme : ni ses émotions sympathiques, ni son esprit, ni son bon sens ne pouvaient le détourner de la voie révolutionnaire. 11 y était maintenu par sa passion démocratique, par son orgueil, par la crainte de déchoir, de se trouver sans appui et sans défense s’il cessait d’être le meneur de la Révolution.
De sorte que, malgré son apparente générosité et bien qu’il ait soustrait furtivement quelques victimes aii massacre ou à l’échafaud, il n’a jamais, défendu personne avec courage par un acte politique ou par un discours officiel. On le vit au contraire s’acharner sur des accusés qu'il aurait voulu arracher à leur sort.
PROCÈS DES GIRONDINS
A l’époque où les Girondins allaient succomber, le comte de Mercy, s’adressa par un intermédiaire sûr à Danton, pour l’engager à être favorable à la reine, qui venait d’être conduite à la Conciergerie. Danton répondit que la mort de la reine n’était jamais entrée dans ses calculs politiques, et qu’il la défendrait sans aucune vue d’intérêt personnel; il refusa même l’argent qui lui était offert.
Garat avait aussi parlé à Legendre pour l’intéresser au sort des Girondins. C’était un homme du genre de Danton, plus grossier et plus capable de férocité; mais comme lui facile à émouvoir. Carrier intervint dans la conversation « Non, non, dit-il, il faut que Brissot et Gensonné tâtent de la guillotine; il faut qu’ils la dansent. »
Saint-Just logeait, depuis plusieurs mois, dans le même hôtel que Salles. Les locataires se réunissaient habituellement chez la maîtresse del’hôtel et formaient ainsi une société assez intime. M'“F Salles crut pouvoir solliciter l’intercession de Saint-Just pour son mari mis hors la loi. 11 se montra durement inflexible. La pauvre femme était grosse; elle se jeta à ses genoux; il la repoussa d’un coup de pied.
Le 3 octobre, Amar présenta, au nom du comité de sûreté générale, un acte d’accusation contre plusieurs membres de la Convention nationale. 11 y avait, pour la composition de ce genre de pièces, un procédé qui était toujours le même. On suivait la vie politique ou même la vie privée des accusés en remontant au commencement de la Révolution ou même à une époque antérieure, en ramassant tout ce qui avait été écrit ou dit contre eux, le vrai, le faux, les calomnies oubliées ou répétées, les imputations contradictoires
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venues de partis différents; on travestissait les faits. On appelait conspirations les discours, les écrits, les relations de société, les opinions présumées; et ces conspirations, quel qu’en fût le caractère politique, étaient imputées aux accusés.
De toutes les dénonciations si souvent portées à la tribune, peut-être aucune n’avait-elle montré tant de haine et un si ardent désir de vengeance. En résumé, il n’y avait de véritable, dans cette diatribe, que l'exposé de la conduite des Girondins pendant l’assemblée législative. Ils avaient alors été plus ambitieux qu’amis de la liberté ; c’était à s’emparer du pouvoir et à le faire exercer par des ministres leurs amis qu’ils avaient travaillé; leurs opinions républicaines s’étaient prêtées facilement à des négociations avec la cour ; ils avaient voulu une insurrection , non pour renverser le trône, mais pour s’emparer du roi, tout au plus pour établir une régence sous le nom de son fils. Le 10 août s’était fait sans leur concours, et les véritables auteurs et les combattants de cette journée les avaient contraints à changer de visées.
11 ne s’ensuivait pas qu’on pût leur reprocher avec justice d’avoir trahi cette république qu’ils avaient acceptée volontiers ; elle convenait à leurs opinions. Ils l’avaient servie en toute sincérité et avec ardeur. Trop tard pour leur honneur, ils s’étaient séparés des hommes qui firent le 2 septembre. Mais ils ne conspirèrent point contre l’autorité de la Convention; au contraire, ils réclamèrent sans cesse son indépendance ; ce fut à la tribune seulement qu’ils exercèrent leur action et obtinrent parfois quelque influence; leurs succès et leurs talents étaient le grand crime
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pour lequel Robespierre el ses suivants les envoyaient à la mort.
Amar proposait un décret d’accusation qui traduisait devant le tribunal révolutionnaire trente-neuf représentants. En outre, le décret qui avait déclaré vingt et un autres représentants traîtres à la patrie et hors la loi était maintenu. Enfin soixante et quatorze représentants qui avaient signé une protestation contre les actes du 31 mai el du 2 juin étaient envoyés en détention dans une maison d’arrêt.
Amar avait demandé, avant de commencer la lecture de l’accusation, que les portes de la salle fussent gardées et qu’aucun représentant ne fût autorisé à sortir. La plupart de ceux, qui devaient être seulement détenus, étaient présents. Ils n’avaient pas été prévenus. Chacun dans le parti modéré, et même dans cette fraction docile qu’on appelait la Plaine , attendait son sort, sans espoir d’être admis à se défendre ni de trouver un défenseur. Les listes avaient été écrites avec tant de précipitation, que neuf des noms portés parmi les détenus se trouvaient aussi compris, soit parmi les accusés, soit parmi les proscrits.
Fonfrède était entré dans la salle, où il ne se trouvait pas au commencement de la séance. Il voulut relever un fait faux imputé à Ducos et à lui. « Les conspirateurs parleront au tribunal ; la trahison de Toulon , la dévastation de la Vendée , le sang qui coule à Lyon les accusent; » répondit Albitte.
Billaud-Varennes fit remarquer comme une omission que le nom du duc d’Orléans n’était pas sur la liste; il y fut ajouté; puis il demanda que le décret fût voté par appel nominal comme la sentence du
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tyran. — «il faut, dit-il, que chacun se prononce et s’arme du poignard qui doit percer le sein des traîtres. »
Robespierre s’y opposa. « Il n’est pas nécessaire de supposer que la Convention est divisée en deux classes, l’une des amis du peuple, l’autre des conspirateurs et des traîtres. 11 n’est personne d’assez stupide pour n’être point frappé de la lumière des flammes de Lyon , de la Vendée et de Toulon que les conspirateurs ont allumées. »
Le décret fut voté sans objection , aux cris de « vive la république ! » Mais quelques Montagnards ne trouvant pas les listes complètes , proposèrent d’y comprendre plusieurs collègues qu’ils avaient particulièrement en haine. On ajouta Richoux , un député de l’Eure, à la liste des soixante et treize. Vigée fut mis en accusation. Encouragé par l’admission facile de ces dénonciations , un membre de la commune du 10 août, Osselin, proposa de mettre en accusation tous les signataires de la protestation. Il ne voulait pas qu’on se bornât à les tenir en prison. C’eût été envoyer soixante et dix représentants de plus devant le tribunal révolutionnaire. Amar fut de cet avis.
Robespierre remarqua qu’on allait trop loin. 11 voulut que la Convention se bornât à demander au comité de sûreté générale un rapport sur les signataires de la protestation.
« Le décret que vous venez de rendre honorera à jamais la Convention et fera passer le nom de ses membres à la postérité. Ce n’est plus un tyran , son ennemi naturel, qu’elle a frappé, ce sont plusieurs de ses membres capables d’une lâche perfidie. Quel homme maintenant, prêt à commettre un crime, ne
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s’arrêtera pas ea voyant un pareil exemple ? Qui pourra douter que la Convention ne se soit vouée au salut de la patrie , puisqu’elle n’a pas même épargné ses membres ?» — « La Convention ne doit pas chercher à multiplier les coupables ; c’est aux chefs de la faction qu’elle doit s’attacher. La plupart de ces grands criminels sont compris dans l’acte d'accusation , s’il en est d’autres parmi ceux que vous mettez en état d'arrestation , vous serez toujours libres de les frapper. »
Puis il se risqua à dire que dans le nombre, il y en avait beaucoup d'égarés qui avaient donné leur signature par surprise; des murmures s’élevèrent sur la Montagne. — « Je prends le peuple pour juge de mes intentions. Sachez que vous ne serez véritablement défendus que par ceux qui ont le courage de vous dire la vérité. » La proposition de llobespierrè fut adoptée. 11 prévoyait déjà que ce n’étaient pas les Jacobins et la Montagne qui lui assureraient une majorité obéissante dans la Convention. Comprenant combien il pourrait avoir besoin des votes de la Plaine , il se proposait de ménager ce reste du parti modéré, et surtout de s’assurer ses votes. Leur suffrage lui était acquis à la condition de leur persuader que toute autre domination était plus à craindre que la sienne, et qu’ils avaient en lui un protecteur contre les fureurs des révolutionnaires extrêmes. Peut-être sa pensée allait-elle jusqu’à admettre qu’un jour pourrait venir, où il lui serait utile d’être le libérateur des représentants détenus et de les faire rentrer à l’Assemblée. En attendant, il les retenait hors de l’atteinte des Montagnards et refusait de les envoyer à l’échafaud.
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Pour le moment, au moyen des trois listes des accusés, des proscrits et des détenus, il retranchait de la représentation nationale cent vingt-sept élus du peuple et membres du souverain.
On fit l’appel des trois listes. Les députés qui y étaient compris et qui se trouvaient présents furent à l’heure même arrêtés; on ordonna la saisie de leurs papiers, et l’un d’eux fut déno’ncé pour le fait grave, d’avoir remis la clef de sa chambre à un de ses amis.
Avant que le procès fût commencé, Gorsas, qui était mis hors la loi, fut trouvé caché à Paris; il fut conduit au tribunal, qui se borna à constater l'identité, et le 7 octobre il fut exécuté. C’était le premier représentant du peuple qui montait à l’échafaud. Cette tête qui tombait au mépris de l’inviolabilité constitutionnelle du député ; ce supplice infligé pour des opinions librement exprimées et pour des votes indépendants , inspira l’étonnement et l’effroi. On était certain que beaucoup d’autres têtes allaient être abattues. Même parmi ceux qui livraient leur collègue au bourreau, aucun membre de la Convention ne pouvait se défendre d’un retour sur soi-même.
Les vingt et un accusés, qui étaient sous la main de Injustice révolutionnaire, comparurent le 27 octobre devant le tribunal. Leur procès ne ressembla nullement à un acte judiciaire: il eut l’aspect d’une séance de la Convention et d’une lutte entre deux partis politiques, l’un vainqueur, l’autre vaincu. L’accusation ne pouvait porter sur aucun fait; il n’y avait point de corps de délit, surtout lorsqu'on réunissait dans une même accusation un si grand nombre d’accusés qui n’avaient entre eux d’autre lien qu’une
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communauté d’opinions , même assez ditlici le à prouver.
Les témoins étaient les adversaires politiques des accusés et venaient répéter les discours qu’ils avaient tenus contre eux à la tribune de la Convention, des Jacobins ou de la commune; aussi le président se croyait-il obligé de répéter souvent, que le tribunal ne prétendait pas juger des opinions, mais les considérait comme indices de la conspiration.
Pache, Chaumette, Hébert, Chabot, Montaut , Fabre d’Églantine, Léonard Bourdon, Duhem, Desfieux se présentèrent successivement, répétant avec détail ce qu’Amar avait résumé dans l'acte d’accusation. •
Les ordres donnés par la commission des douze, l’arrestation d Hébert et de Dobsent, les précautions prises pour défendre la Convention étaient les seuls motifs d’accusation qui pouvaient être qualifiés de faits; et encore cette commission avait été instituée parla Convention; elle avait rempli la mission qui lui était donnée et exercé l’autorité qui lui avait été confiée.
La haine et la soif de vengeance éclataient dans tous ces témoignages. La très-longue déposition de Chabot est un document curieux pour l’histoire de la Révolution. A travers beaucoup de mensonges ou de vérités défigurées, on y retrouve un tableau des intrigues, des complots, des différences de projets et d’espérances qui séparaient les deux factions révolutionnaires , lors même qu’elles travaillaient l’une et l’autre à renverser la monarchie constitutionnelle. L’ambition des Girondins, la haine envieuse qu’ils inspiraient déjà à Robespierre, leurs
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luttes aux Jacobins, l’insurrection fermentant toujours aux Cordeliers, l’argent de la liste civile répandu dans l’un ou l’autre parti, apparaissent avec évidence dans ce récit ; c’est une révélation dont beaucoup de détails sont entachés de fausseté, mais dont l’ensemble est singulièrement instructif.
A lire dans le bulletin du tribunal révolutionnaire la défense des Girondins, elle semble avoir manqué de noblesse et d’énergie. Sans les rendre solidaires des ignobles faiblesses où s'abaissa Boileau de l’Yonne, qui les désavoua, qui les dénonça, qui protesta de son repentir et assura que ‘maintenant il était franc montagnard et bon jacobin , il est à remarquer que chacun chercha à se justifier personnellement sur les imputations particulières portées contre lui, et qu’ils n’avouèrent pas une communauté d’opinions, de projets et de conduite. Ceux qui avaient fait partie de la commission des douze rejetèrent les uns sur les autres l’arrestation d’Hébert ou les ordres donnés à la mairie et à la garde nationale. Guadet et ceux qui étaient contumaces furent chargés par les accusés présents au procès.
Mais ce qui ôtait toute fierté à leur apologie, c’était la position où ils se plaçaient devant le tribunal , comme auparavant à la Convention. Contre l’évidence, ils persistaient à se proclamer auteurs ou complices du JO août et fondateurs de la république; ils avaient entrepris de renier leurs efforts et leurs intrigues pour s’emparer du ministère ou pour dominer la cour; dans leur indignation du 2 septembre, ils oubliaient qu’elle s’était manifestée seulement quand ils avaient été menacés ; ils avaient pour la plupart voté la mort du roi par contrainte et par peur, et maintenant ils
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se vantaient d’avoir prononcé la mort du tyran : une telle apologie manquait de sincérité. Elle offrait prise à leurs détestables accusateurs, non assurément au point de vue de la justice , mais sous le rapport de la dignité politique.
Cependant leur attitude au procès était noble, l’accent de leurs réponses était. ferme; ils avaient, par le langage, les manières et la physionomie une telle supériorité sur les vils ennemis dont le témoignage était scandaleux de haine et de calomnie, que l’intérêt du public, et presque de l’auditoire composé même comme il l’était, se portait sur eux. Us n’avaient eu encore qu’à s’expliquer dans leur confrontation avec les témoins, et Vergniaud , répondant à Hébert quelques paroles prononcées de cette voix pénétrante qui avait si souvent ému la Convention, donnait déjà aux juges la crainte de voir les jurés troublés dans leur habitude de condamnation.
Hébert se hâta d’aller le soir même , porter aux Jacobins ses plaintes et ses inquiétudes. « La cause, qui se débat au tribunal révolutionnaire, doit appeler toute votre sollicitude; les hommes qu’on va juger sont les plus faux et les plus astucieux qu’on ait jamais connus; ils ont de grands avantages sur leurs accusateurs qui ne sont que les défenseurs du peuple; ils peuvent écrire pour leur justification, tandis que les accusateurs occupés de leurs fonctions publiques, ne peuvent se livrer à l’accusation que d’une manière insuffisante. 11 existe un projet d’arracher ces scélérats au glaive des lois. »
11 dénonça les journalistes qui, disait -il, rendaient un compte mensonger des débats et des dépositions; il inculpa le bulletin du tribunal révolution-
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naire comme plein d’astuce et de danger; c’était un journal qui ne pouvait avoir d’autre tort que de reproduire avec une exactitude sténographique les séances du tribunal. Les autres journaux le copiaient en l’abrégeant plus ou moins. Hébert attribua aussi à la faction criminelle qui voulait sauver Brissot et consorts les attroupements qui ne cessaient de se presser à la porte des boulangers.
Hébert et Chaumette montrèrent même quelques inquiétudes sur le prononcé du tribunal : ils craignaient de \oir acquitter quelques-uns des accusés, et parlaient avec amertume de l'intérêt accordé par l’assistance, et surtout par les femmes, à Vergniaud pour son éloquence; à Hucos et Fonfrède pour leur jeunesse, leur beauté et leur fraternelle amitié; à Fauchet pour son retour à la religion. Ils s’alarmaient aussi de la plaidoirie que pourraient tenter des avocats, s’il en était admis pour la défense des accusés. Hébert ne concevait pas qu’il s’en fût trouvé deux disposés à défendre la scélérate qui venait d’être condamnée. Pour donner l’idée de ce que pouvaient être ces hommes, il cita une parole que l’un d’eux avait osé dire : « N’est-ce pas assez de deux grandes victimes ; en faudra-t-il d’autres encore?» — « Y a-t-il , disait Hébert, rien de plus hardi, de plus criminel? »
Chaumette ajouta que tout homme qui se chargeait de défendre un assassin du peuple devait être xoué au mépris et à l’exécration.
Puis la société délibéra qu elle se rendrait en masse, et même avec les spectateurs des tribunes, à la Convention pour demander qu il fût enjoint au tribunal de prononcer le jugement dans les vingt-quatre heures.
Cette grande députation fut donc envoyée dès le
pnocrs des GinotiDiss. 381
lendemain à la Convention ; elle avait pour orateur Audoin , un prêtre marié à la fille de Pache.
«Le tribunal révolutionnaire .est encore, dit-il, asservi à des formes qni compromettent la liberté. Quand un coupable est saisi commettant un assassinat, avons-nous besoin de compter le nombre des coups qu’il a donnés à sa victime? Les délits des députés sont-ils plus difficiles à juger? N’a-t-on pas eu le squelette du fédéralisme? Des citoyens égorgés, des villes détruites, voilà leurs crimes. Pour que ces monstres périssent, attend -on qu’ils soient noyés dans le sang du peuple ? Vous avez le maximum de l’opinion, frappez. Nous vous proposons : 1° de débarrasser le tribunal révolutionnaire des formes qui étouffent la conscience et empêchent la conviction; 2° de donner par une loi la faculté aux jurés de déclarer qu’ils sont suffisamment instruits. »
La seconde proposition fut aussitôt convertie en un décret qu’on envoya au tribunal. Robespierre y avait ajouté un développement qui le rendait spécialement applicable au procès des Girondins : « Après trois jours de débats , le président du tribunal demandera aux jurés si leur conscience est assez éclairée. S’ils répondent négativement, l’instruction continuera jusqu’à ce qu’ils déclarent qu’ils sont en état de prononcer. »
De son côté, le tribunal avait sollicité le comité de salut public pour que la marche de la procédure fût accélérée. On donna lecture de sa lettre : la Convention avait prévenu le vœu des juges.
« Nous sommes arrêtés par les formes que prescrit la loi. Depuis cinq jours le procès des députés est commencé, et neuf témoins seulement ont été entendus. Chacun veut faire un historique de la Révolution.
PROCÈS DES GIRONDINS
Les accusés répondent; les témoins répliquent. La loquacité des accusés rend cette discussion très-longue. Après ces débats particuliers , chaque accusé voudra-t-il faire une défense générale ? Ce procès sera donc interminable? Pourquoi des témoins? La France entière accuse, les preuves de leurs crimes sont évidentes. C’est à la Convention à faire disparaître les formalités qui entravent la marche du tribunal. » C’est ainsi que les magistrats du gouvernement révolutionnaire entendaient la justice; telle était l'impartialité que les accusés avaient à attendre.
Billaud-Varennes remarqua avec justesse que le tribunal avait pour titre officiel « tribunal criminel extraordinaire », et que c’était seulement la voix publique qui l’avait intitulé révolutionnaire. « Je demande que vous lui donniez le nom qu’il doit avoir. » Cela fut décrété.
Muni de la loi qu’il avait sollicitée, le président du tribunal demanda au chef des jurés si leur conscience était suffisamment éclairée. Le chef du jury était Antouelle, qui souvent exerça cet office et qui passait |)our avoir influence et autorité sur ses collègues dont pourtant le zèle n’était pas douteux. 11 pensa qu’il n’était pas convenable d’user sur-le-champ de la faculté que la loi venait d’accorder. 11 répondit que leur religion n’était pas encore assez éclairée. On continua à interroger les accusés, puis l’audience fut suspendue pendant trois heures. Ensuite les juges reprirent leur siège, les accusés furent ramenés ; les jurés revinrent de leur salle, et aussitôt après Antonelle déclara que leur conscience était éclairée. Les débats furent fermés.
Il n’y eut ni conclusions de l’accusateur public, ni
PROCÈS DES GIRONDINS. 383
défense des accusés. Aucun défenseur ne se présenta en leur nom.
11 était sept heures du soir; le jury entra en délibération. Les accusés furent emmenés hors de la salle. Trois heures après, l’audience fut reprise. Les jurés revinrent, lin d’entre eux, nommé Brochet, prononça un nouveau résumé des crimes imputés aux accusés, et le termina par la déclaration affirmative que le jury venait de délibérer. -
Alors les accusés furent ramenés, et le président leur donna lecture de cette déclaration. Ils se levèrent tous à la fois ; et comme le président leur interdisait la parole, ils s'abandonnèrent à toute leur indignation contre un tel déni de justice , contre ce mépris des formes légales et du droit de défense. Leurs cris, leurs gestes jetèrent l’émotion et le trouble parmi les spectateurs. La force armée fut appelée sans que le tumulte s’apaisât. Au milieu de ce désordre, l’accusateur public prononça sou réquisitoire concluant à la peine de mort contre les vingt et un accusés.
« La loi vous permet de parler, dit le président, sur l’application de la loi invoquée contre vous, « — Gensonné demandait la parole, lorsqu’on entendit un des accusés dire : « Je meurs. » C’était Valazé qui venait de se frapper d’un coup de couteau, et qui tombait mortellement atteint. <
Le tumulte redoublait ; l’émotion gagnait une grande partie des assistants. Camille Desmoulins avait eu la curiosité de venir à cette scène, dont le dénoûment ne pouvait être imprévu pour lui. Facile aux impressions, sympathique par mobilité, il disait avec un accent douloureux : « Ah ! mon Dieu ! c’est moi qui les tue ! c’est ma brochure qui les tue ! Je
PROCÈS DES GIRONDIXS.
veux sortir, je veux m’en aller. » Et la voix du président qui prononçait l’arrêt pouvait à peine être entendue parmi ce trouble.
Les condamnés s’écriaient : « Vive la république ! Peuple, on le trompe; nous ne sommes pas coupables. » — Brissot consterné laissait tomber ses bras, et sa tête se penchait sur sa poitrine. — Boileau pleurait en disant: « Je suis innocent. » — Sillery, qui était goutteux, rejeta ses béquilles : k C’est le plus beau jour de ma vie! » — Fonfrède, serrant Ducos dans ses bras : « C'est moi qui te donne la mort. — Console-toi , noüs mourrons ensemble, » répondait son frère. — Vergniaud paraissait souffrir un douloureux ennui de ce spectacle déchirant. Presque tous les autres témoignaient une mâle fermeté.
Cependant le président ne pouvant rétablir le calme dans l’audience, avait ordonné aux gendarmes d’emmener les condamnés. Ils ne firent nulle résistance , et n’essayèrent pas l’ascendant, de leur parole pour remuer ce public, dont une partie semblait affligée et irritée de cet assassinat juridique. Ils auraient produit peu d’effet; l’intérêt qu’on leur témoignait n’était pas de nature à altérer le respect craintif qui soumettait toutes les âmes. Ils jetèrent des assignats parmi la foule, sans doute par mépris, sachant bien que ceux des spectateurs qui applaudissaient à leur condamnation étaient payés pour ce rôle. En sortant et sur l’escalier de la Conciergerie ils chantèrent en chœur un couplet de la Marseillaise , dont ils avaient changé quelques paroles :
Contre nous de la tyrannie ,
» Le couteau » sanglant est levé. .
PROCÈS DES GIRONDINS
Eux sortis, le président acheva la lecture de l’arrêt. Il y fut ajouté, après réquisitoire de Fouquier-Tinville, que le cadavre de Valazé serait placé sur une charrette qui accompagnerait les autres condamnés jusqu’à l’échafaud.
11 était près de minuit lorsqu’ils rentrèrent dans leur prison. Ils avaient pour compagnons de captivité plusieurs hommes persécutés comme eux, qui, par d’heureux hasards, ont échappé à la mort et ont laissé des récits où sont retracés les souvenirs de leurs derniers moments. Ces témoignages ont jeté un grand intérêt sur les Girondins, sur leur courage, sur la constance de leurs opinions , sur le charme de leurs relations personnelles. Une sorte de poésie s’est ainsi répandue sur cet épisode de la révolution. La vérité simple n’est point trop différente de cette auréole.
Ils revinrent du tribunal dans une disposition résignée, ferme et presque insouciante, comme la plupart des condamnés de cette époque. Brissot était grave, mais calme. Gensonné silencieux, avec une expression de mépris, en s'ongeant aux hommes qui l’envoyaient à la mort. Comme tous ses amis, et même plus qu’eux, nourri de la philosophie de son siècle, il repoussait toute pensée religieuse. Vainement l’abbé Fauchet essayait de les rappeler à des sentiments meilleurs et plus en harmonie avec la mort qu’ils attendaient dans quelques heures. Pour lui , après avoir professé le fanatisme révolutionnaire, il était revenu aux convictions de sa jeunesse, à sa conscience de prêtre; il disait chaque jour son bréviaire, et parfois, dans la conversation, s’animait d'une exaltation mystique conforme à la nature de ni. 25
PROCÈS DES GIRONDINS
son esprit. Fonfrède laissant couler quelques larmes en parlant de sa femme et de ses enfants, s’en excusait; Ducos et lui rappelaient leur courage en s'embrassant.
Vergniaud rappelait la parole prophétique prononcée par lui à la tribune : « La révolution, comme Saturne , dévore ses enfants. » Ils ne dormirent point, et passèrent le reste de la nuit ensemble autour d’un bowl de punch. Quelques-uns répétaient les chansons patriotiques de ce temps-là.
Le lendemain, à midi, ils furent conduits à l’échafaud. Une foule immense se pressait partout sur leur passage. Les Jacobins avaient réparti leurs hommes sur la route que devait suivre le cortège , et les clameurs qu’ils devaient pousser étaient réglées d’avance.
Les condamnés conservèrent pendant ce trajet leur attitude courageuse et facile : les injures payées qui leur étaient adressées les laissaient impassibles ou excitaient un sourire de dédain. Duchatel s’abaissa pourtant à répondre à quelques-uns : « Pauvres Parisiens, nous vous laissons entre les mains de gens qui vous feront payer cher votre plaisir d’aujourd’hui. » Mainvielle, Duprat, Gardien, et quelques aytres , chantèrent des airs républicains et le refrain :
Plutôt la mort que l’esclavage',
C’est la devise des Français.
Arrivant à l’échafaud , Ducos et Fonfrède s’embrassèrent encore. Sillery fut exécuté le premier, et salua gravement les spectateurs à droite et à gauche. Quelques-uns crièrent : « Vive la république ! » D’autres essayèrent de parler, et ne furent pas entendus.
PROCÈS DU duc d’orléans. 387
Ducos, que sa gaieté n’abandonna pas un instant, disait avant de passer sous la hache : « La Convention aurait dû décréter l’indivisibilité du corps et de la tête. »
Dès que le comité de salut public eut constaté par cette grande épreuve que nulle résistance n’était à craindre, et que la population parisienne était soumise et tremblante devant le peuple des clubs, des sections et de l’armée révolutionnaire, il s’abandonna sans réserve aux volontés de Robespierre , s’associa à ses projets ou, pour parler plus exactement, à ses orgueilleux désirs de vengeance et de domination. Les Jacobins et la commune conquirent une influence sans bornes; pour quelque temps rien ne fut refusé à leurs exigences.
La principale était l’activité du tribunal révolutionnaire et la pratique du système d’extermination sous forme juridique, sans garantie pour les accusés, sans nul retard dans les procédures. — L’histoire politique des dix premiers mois de l’an h de la république n’est guère que la chronique de l’échafaud.
Cinq jours après le supplice des Girondins, Philippe-Égalité, qui avait,été compris dans le même acte d’accusation, arriva de Marseille, où il était emprisonné. Aussitôt son procès commença devant le tribunal révolutionnaire.
Un député , porté aussi sur cette liste , Coustard , fut compris dans la même procédure. Carrier, alors en mission à Nantes, l’y avait découvert dans un asile où il était caché, et l’envoyait au tribunal.
Le duc d’Orléans avait déjà, par les ordres de la Convention, subi plusieurs interrogatoires devant le
388 procès du duc d’orlêans.
président du tribunal criminel de Marseille. Ce commencement de procédure n’avait pas eu de suite , et le prince était demeuré enfermé en prison avec ses deux fils, M. de Montpensier et M. de Beaujolais. Voidel, un ancien membre de l’Assemblée constituante, fort attaché à la famille d’Orléans, publia un mémoire justificatif et réclama la mise en liberté du duc et de ses enfants. Le comité de salut public n’en continua pas moins à les tenir dans une rigoureuse détention , jusqu’au moment où un décret comprit Philippe-Égalité parmi les Girondins traduits devant le tribunal révolutionnaire.
11 était ainsi accusé de complicité avec un parti qui depuis l’ouverture de la Convention avait constamment demandé qu’il fût banni ou emprisonné, en lui imputant des complots formés avec les Jacobins. Une pareille accusation n’avait pas même d’apparence ; cela importait peu dans la jurisprudence du tribunal.
L’interrogatoire ne fut pas long. Avant le 10 août, Brissot et surtout Pétion, avaient été en relation habituelle avec M™ de Sillery -Gcnlis, gouvernante des enfants de M. le duc d’Orléans et qui avait alors beaucoup d’autorité dans sa maison. Sillery était ami des Girondins. Les questions furent relatives à ces indices. L’accusateur public insista aussi sur la complicité avec Dumouriez, démontrée, selon lui, par la confiance que le général témoignait au duc de Chartres, qui servait sous ses ordres. — Une explication fut demandée à l’accusé sur la différence de son vote avec le vote de Sillery qui n’avait point prononcé la mort du tyran. — N’était-ce point une combinaison politique ? Le duc d’Or-
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léans répondit : « J’ai voté en mon âme et conscience. »
Voidel fut admis à le défendre. Dans un long plaidoyer, il exposa quelle avait été la vie politique de l’accusé depuis le commencement de la révolution; comment il avait prouvé par toute sa conduite, son patriotisme , son amour pour la liberté et la république, et par conséquent encouru la haine des contre-révolutionnaires.
Le duc d'Orléans s’était fait illusion sur le sort qui l’attendait : il était irréprochable envers la république et supposait que justice lui serait rendue. Il entendit son arrêt avec le plus grand calme. « Vous étiez décidés à me faire périr; mais vous auriez dû chercher des prétextes plus plausibles. Vous ne me croyez sûrement pas coupable des crimes dont vous me déclarez convaincu, dit-il à ses juges. — Vous surtout qui me connaissez bien, « ajouta-t-il en regardant Antonelle, chef du jury, qui allait en effet beaucoup au Palais-Royal. Puis il demanda qu’on ne le fît pas languir et qu’on le conduisît à la mort sur-le-champ.
11 fut ramené à la Conciergerie. Un prêtre alsacien nommé Lothringer, s’y trouvait enfermé. Le prince se confessa, et, selon le témoignage de cet ecclésiastique', il montra des sentiments de piété et de repentir. Il venait, pour ainsi dire, de renouveler son cruel vote, en répondant à l’interrogatoire. Aux pieds du confesseur il exprima ses remords ; parlant de son espoir en la miséricorde divine, il disait : « Saint Louis, l’auteur de ma race, sollicitera pour moi , et Louis XVI qui avait tant de bonté, implorera mon pardon. »
' Récit de l’abbé Lothringer.
PROCÈS DU Dl'C «'ORLÉANS.
On vint le chercher pour le conduire à l’échafaud.
« Je l’ai vu, raconte un témoin oculaire1, prisonnier à la Conciergerie et point suspect de partialité, traverser les cours et les guichets suivi d’une douzaine de gendarmes qui l’entouraient le sabre nu, et on l’eût pris pour un capitaine qui commande à ses soldats plutôt que pour un malheureux conduit au supplice.
On lui avait donné pour compagnon sur la charrette fatale, Coustard, qui avait été condamné par la môme sentence , et un pauvre couvreur de Savignysur-Orge, accusé d’avoir crié : « Vive la royauté, » et d’avoir dit que si elle était rétablie par les Vendéens, il trouverait mieux à gagner son pain. Le quatrième condamné était un ancien subdélégué de Mortagne, d’une famille noble, vieillard de soixante-treize ans, dont le fils était émigré, et qui par sa conduite, son langage et scs correspondances, avait manifesté constamment ses opinions royalistes; c’était plus qu’il n’en fallait pour être déclaré coupable d’un complot tendant à allumer la guerre civile dans le sein de la république. En quittant la prison, il disait : « Je ne regrette plus la vie puisque celui qui a perdu mon pays reçoit la peine de ses crimes; mais je suis humilié de mourir sur le môme échafaud que lui. »
Le duc d’Orléans entendit ces paroles et ne répondit rien. Durant tout le trajet, il fut souvent insulté par la foule sans paraître y faire attention. On arrêta la charrette devant le Palais-Royal. Lisantsur la façade l’inscription : « propriété nationale, » il détourna les yeux et pendant un instant parut accablé. Quelques moments après , comme il approchait de la place de
1 Beaulieu.