ROBESPIERRE
de démocratie; où un extérieur sale, des manières abjectes, le langage grossier, les passions brutales de la tabagie et du bagne étaient regardés comme l’indispensable signe du patriotisme, comme la marque de l’égalité; où s’entremettaient sous ce masque les espions et les agents de l’étranger.
C’était par cette infâme tyrannie que la Convention venait d’être subjuguée et décimée, sans même entrevoir la possibilité d’un moyen de défense.
La peur et la honte augmentaient encore en voyant quel homme avait mis en mouvement toute cette fange révolutionnaire. Les représentants de la nation se trouveraient-ils désormais enrôlés à la suite de Marat? Le succès qu’il venait d’obtenir, l’importance qu’il acquérait comme meneur de la dernière révolution allaient encore exalter son orgueil insensé, son délire de haine et d’envie; il semblait abruti jusqu’à une férocité animale.
Robespierre inspirait d’autres alarmes aux conventionnels, qui ne s’étaient pas encore rangés sous son obéissance. Méfiant, jaloux, vindicatif, incapable de pitié et même d’émotion , sanguinaire par peur et par système ; sans décision dans le danger, mais opiniâtre dans ses poursuites; sans nulle connaissance pratique des affaires ; Condorcet avait dit de lui qu’il n’avait pas une idée dans la tête , pas un sentiment dans le cœur. Rien n’était positif, ni applicable dans les pompeuses maximes qui composaient ses discours; ses opinions suivaient les progrès de la Révolution. On ne discernait jamais dans sa conduite un autre but que de détruire, que d’écraser des rivaux ou des contradicteurs; il se complaisait dans ses phrases;
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il entendait qu’elles fussent admirées et reçues comme lois. C’était un rhéteur despotique. Grave, taciturne, sentencieux, tranchant, il tenait les autres à distance et leur inspirait un'e répugnance mêlée d'effroi. On savait que de lui on pouvait tout craindre.
Son ambition n’employait qu’un seul moyen, et ce moyen augmentait les alarmes que son règne prochain faisait concevoir. 11 s’était fait le courtisan du peuple. Comme ce mot, « le peuple, » a une signification vague et diverse, sa recherche de la popularité ne s’était pas toujours adressée aux mêmes classes de la société. S’abaissant de plus en plus pour trouver des auxiliaires à ses haines envieuses, il en était venu à ce point que, pour lui, le peuple n’était plus que la portion la plus ignorante, la moins cultivée, la moins intéressée au maintien de l’ordre , la plus aveugle et la plus prompte dans ses passions.
Mais ce peuple-là, pris dans son ensemble et répandu sur toute la surface du territoire, ne peut jamais obéir simultanément, et avec universalité, à l’influence et aux suggestions révolutionnaires. Transporter la souveraineté à cette classe, c’est encore une fiction.
Le peuple souverain ne fut donc plus que la population de Paris; mais les habitants de la capitale n’étaient pas tous ennemis de l’ordre public, ni dociles aux commandements des agitateurs ; de sorte que le nom et les droits du peuple français furent conférés à un club, à une réunion confuse, à un attroupement d’hommes payés ou ivres, à un certain nombre de tapageurs, qui eurent pour métier de représenter le peuple souverain les jours d’émeute.
Un de ces conventionnels, qui soumettait ses actes et 8a conduite aux phases les plus tristes de la Révo-
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lution, mais qui n’abdiquait point sa raison, Sieyès, écrivait alors : « Ce faux peuple, le plus mortel ennemi qu’ait jamais eu le peuple français, obstruait sans cesse les avenues de la Convention. A l'entrée et à la sortie de la Convention , le spectateur interdit était tenté de croire à l'irruption soudaine de nouvelles hordes de barbares, à l'irruption soudaine d’une nuée de harpies voraces et sanguinaires, accourqes pour se saisir de la révolution française comme d’une proie naturelle à leur espèce. »
C’était le peuple à qui Robespierre adressait ses adorations; c’était le peuple qui venait de faire le 31 mai. Les hommes , qui l’avaient employé à cette œuvre , étaient eux-mêmes troublés de leur victoire. Elle avait été si facile qu’elle pouvait sembler obtenue par la ruse plutôt que par la force. Ils commencèrent par en user sobrement et avec précaution, ne se croyant pas encore en état d’exercer une tyrannie complète et cruelle.
Plusieurs des représentants, qui s'étaient soumis volontairement au décret d’arrestation, entre autres Lanjuinais et Vergniaud, écrivirent en réclamant un prompt rapport du comité de salut public, sur les imputations calomnieuses qui avaient déterminé cette mesure de rigueur. Lanjuinais remerciait même ses collègues d’une condescendance qui avait peut-être évité de plus grands attentats.
Cette soumission des Girondins, leur respect pour un décret voté sans liberté et peut-être sans majorité, l’intérêt qu’ils inspiraient à la Convention presque entière et à la véritable opinion de Paris, les craintes qu’on pouvait concevoir sur l’effet des journées du